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Si le capitaine Prémieux Poa était prêt à faire des excuses à M. Drummond, nous
en resterions là.
Le capitaine ne présentera aucune excuse. Vous pouvez l'ignorer, Marc.
Au nom des 300 officiers israélites de l'armée française, il demande apparition
à M. Drummond pour ses campagnes dans la libre parole.
Adieu, Vaat, alors.
Le capitaine ne présentera aucune excuse.
Que faites-vous avec des gens comme ça, comte Esterhazy ? Quand on porte le nom
que vous portez, on n'est pas du côté des juifs.
L'intérêt a parfois ses raisons que le cœur n'a pas à connaître.
Venez me voir un jour.
Les intérêts du cœur peuvent battre à l'unisson, vous verrez.
Nous allons nous battre, messieurs.
Messieurs, s'il vous plaît.
En garde, messieurs.
Allez-y, messieurs.
Arrêtez, messieurs ! Montrez-moi votre bras.
Je ne fais rien, c'est une égratignure.
Faites voir.
Les officiers israélites de l'armée française sont des patriotes, prêts à
mourir pour leur pays.
Voilà ce que j'ai voulu prouver en provoquant un duel, monsieur Drummond.
La France pourrie, la France du scandale de Panama, a plus que jamais besoin d
'une armée saine, racialement pure.
Les officiers juifs sont des traîtres en puissance, parce que ce seront toujours
des étrangers.
Quel que soit le courage personnel du capitaine Crémieux-Foy, je continuerai
de publier cette vérité dans mon journal.
Capitaine Meyer, en tant que pensée, vous avez le choix des armes.
Capitaine Morris, tournez-vous.
Prenez votre place.
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10.
Tournez-vous.
Armés.
J'irai.
Monsieur le docteur, je vous prie.
Le capitaine Meyer est mort.
Mais quelle mouche a piqué me hier ? Un officier si brillant,
avec un tel avenir.
Merci.
On ne doute pas, Mathieu.
Nous n'avons nul besoin de nous distinguer et d'attirer l'attention.
Nous faisons partie de la nation ? Eh bien, nous devons nous y fondre, nous y
confondre. Sans doute, Alfred, mais les articles de Drummond sont ignobles, non
? Ça paraissait indifférent en temps de haine antisémite.
Mais enfin, tant qu'il y aura des Juifs qui voudront se distinguer de la masse
des citoyens, de la profondeur de la nation française, il y aura des
antisémites.
Je m'appelle Alfred Dreyfus.
Je suis polytechnicien, capitaine d'artillerie.
Je suis un Français comme les autres.
Le jeune Pierre Dreyfus demande l'autorisation de se retirer pour la
nuit.
Bonsoir, petit Pierre.
Faites entrer le comte Esterhazy.
Vous souhaitez obtenir un passeport pour vous rendre en Alsace, n'est-ce pas,
monsieur ? Ce n'était qu'un prétexte pour vous approcher, colonel.
Je suis un officier français d'état-major en service actif.
La nécessité m'oblige à une démarche méprisable, j'en conviens.
Mais je me dois préserver ma famille de la ruine.
J'ai travaillé aux renseignements.
J'ai gardé des liens avec le colonel Sander, chef du bureau.
J'ai des amitiés politiques.
Mes relations de famille me permettent de vous fournir des renseignements
importants sur la Russie.
Ça devrait vous intéresser, colonel.
Dans la conjoncture des nouvelles alliances entre la République française
et le Tsar.
Et que savez-vous de l'artillerie française ? Où en sont les études du
nouveau canon de 75 ? Colonel, il me faut 2000 francs par
mois.
Jamais de la vie.
Nous ne payons qu'à la pièce, selon la valeur du renseignement.
Je vous ai apporté le journal de mobilisation de mon régiment.
Un document de peu d'intérêt.
Vous le savez fort bien, non ? C'est le plan de mobilisation de l'artillerie qu
'il me faut.
Il vient d'être mis à jour.
Vous l'aurez.
Quand ? Jusqu'au 10 août, je serai à l'état-major de la 3e brigade d
'artillerie au camp de Chalon, du 10 au 12 à la campagne à Damartin, disons...
le 15 août.
Le 15 août.
Très bien.
Si vous m'apportez...
Le plan d'artillerie ? Nous ferons affaire.
Le plan ? Ça vaut combien ? Ça vaut mille francs.
Au revoir, Comte.
Dans quelques jours, je serai au camp militaire de Chalon.
L'importante malœuvre s'y déroule.
J'enverrai une carte postale.
Oh, pardon.
Entrez, Mme Bastien.
D'habitude, il n'y a plus personne à cette heure-ci.
Je m'en vais.
Je rangeai juste quelques papiers.
Je vous laisse faire le ménage. Au revoir, Mme Bastien.
Merci.
Sous-titrage FR ?
Ah, François.
Je suis mon commandant.
Du coulis pour vous.
Merci.
Vous voyez bien ? Bonjour, mon commandant.
Auguste se porte bien ? On va voir ce qu'elle a récolté aujourd'hui.
Les blins, dans mon bureau immédiatement.
Capitaine, venez.
Regardez, il y a un espion parmi nous.
Ce bordereau le prouve formellement.
Écoutez ça.
Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse
cependant, monsieur, quelques renseignements intéressants.
1.
Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s'est conduite cette
pièce. 2.
Une note sur les troupes de couverture.
Trois, une note relative à Madagascar. Quatre, le projet de manuel de tir de l
'artillerie de campagne.
14 mars 1894.
Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer.
Et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours.
C'est insensé.
Mais positivement insensé.
On va traître parmi nous.
C'est arrivé par la voie ordinaire ? Oui, mon colonel.
Le plus grave, c'est que l'auteur de cette note est forcément quelqu'un du
ministère.
Sans doute un artilleur.
Il faut prévenir immédiatement le ministre.
La voie ordinaire ? Qu'est-ce que c'est, la voie ordinaire ? La section de
statistiques a un agent en place à l'ambassade d'Allemagne, monsieur le
ministre. Il y trouve dans des corbeilles à papier des documents pour
le moins troublants.
Il apparaît que von Schwarzkoppen est très négligent. Il ne détruit pas les
documents, même les plus confidentiels.
Il nous faut trouver cet agent de l'étranger.
Le cercle des recherches est restreint. Il s'agit certainement d'un officier d
'état-major ayant accès au dossier secret du ministère.
Il doit être faisable, grâce à la légèreté de l'attaché militaire
allemand.
Cherchez, trouvez, dans les meilleurs délais.
La direction de l'artillerie vient de m'envoyer sa réponse.
Elle est négative.
Ainsi, aucune écriture similaire à celle du bordereau n'a pu être repérée dans
les différents bureaux de l'état-major.
Dans les archives de la section des statistiques non plus.
Qui pourtant le traître existe.
Nous sommes le 5 octobre.
Une semaine est passée depuis la découverte du bordereau.
L'idée qu'un traître circule parmi nous en toute impunité est intolérable.
Colonel, j'attends de vous des idées, de l'initiative et des résultats.
Entrez.
Vous avez demandé, mon colonel ? Asseyez-vous, Henri.
Le colonel Fabre du deuxième bureau m'a fait parvenir cette note.
D'après les renseignements qu'il propose, le coupable que nous cherchons
est passé dans tous les bureaux du ministère.
Bien sûr, il faut chercher parmi les stagiaires des officiers de l'état-major
récemment brevetés. Ce sont les seuls qui passent dans tous les bureaux.
Le colonel Farbe connaît personnellement tous les stagiaires.
Il y en a un qu'il a mal noté à la fin de l'année dernière.
Officier incomplet, très intelligent et très doué, mais prétentieux.
et ne remplissant pas, au point de vue du caractère, de la conscience et de la
manière de servir, les conditions nécessaires pour être employé à l'état
-major de l'armée.
Quel est le nom de ce capitaine ? Alfred Dreyfus.
Dreyfus ? Un juif ? J'ai demandé qu'on m'apporte le dossier du capitaine Alfred
Dreyfus.
Nous allons l'examiner ensemble.
Dupati !
C'est vous que je désigne en qualité d'officier de police judiciaire.
Vous allez procéder à l'arrestation de Dreyfus, mon cher.
Vous allez empoisonner ma vie, mon général.
Et oui, je suis chef de famille.
La coterie juive de la banque à la presse ne me le pardonnera pas.
Une parie besogne reviendrait plutôt à un célibataire.
Donnez-la à Picard.
Picard va suivre cette affaire pour le compte de l'état-major. Non,
non, il nous faut...
Un homme comme vous, irréprochable, du panache, fils de magistrat, l
'armée de la revanche a besoin de vous, du pâti.
Vous entrerez dans l'histoire avec un grand H.
Eh bien, je me soumets à l'intérêt de la patrie.
Avez-vous arrêté la procédure, mon général ? Je fais confiance à votre
imagination, à votre esprit de décision.
Il faut agir vite et sans pitié. C'est tout ce que je peux dire.
Les Juifs sont lâches.
Ce sont des hommes de l'ombre et de l'intrigue.
Je vous garantis que le Réfus va s'effondrer dès qu'il se verra démasqué.
On fait dodo. On fait dodo, allez.
Allez, allez.
On fait dodo avec le nounours.
On va vite dormir.
Gentiment.
Au revoir, monsieur.
Bonsoir.
Bonsoir, monsieur.
Sors bien.
Dodo, allez.
Dodo, tout de suite.
Je ne veux pas dormir ce soir.
Mon ange.
Allez, je le couche à côté de toi.
Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as l'air soucieux.
Pas vraiment soucieux, non.
Plutôt étonné.
Pourquoi ?
Paris, le 13 octobre 1894.
Convocation.
Monsieur le capitaine Dreyfus, actuellement au 14e régiment d
'artillerie à Paris, est invité à se présenter le 15 octobre au courant et à
9h du matin au cabinet de monsieur le chef d'état-major de l'armée pour l
'inspection des officiers stagiaires, tenue bourgeoise.
Qu'y a-t-il d'étonnant ? Tenue bourgeoise ? C'est tout à fait
inhabituel.
Puis... L'heure est bien matinale.
D'ordinaire, les inspections générales ont lieu le soir.
Alfred, toujours ta manie du détail.
Une fois que l'armée fait preuve d'un peu de fantaisie, on ne va pas se
plaindre.
Viens, on va dire au revoir à papa.
Amuse-toi bien.
Tu rentres au déjeuner ? Bien sûr.
Attends, montre-moi.
Voilà.
C'est mieux.
Tout à l'heure, ma chérie.
Tout à l'heure. Au revoir.
Capitaine Dreyfus.
Commandant Picard de l'état-major. Vous allez être reçu sans tarder.
Je suis seul ? D'ordinaire, les stagiaires sont convoqués en groupe à l
'inspection.
C'est la garde d'importance.
Quelle belle matinée d'automne, n'est-ce pas ? Vous êtes venu à pied, j'imagine.
C'est cela, mon commandant.
C'est une très belle matinée, en effet.
Eh bien, nous allons pouvoir y aller.
Si vous voulez bien me suivre.
Commandant Dupati de Claude.
Le général va venir.
En attendant, si vous voulez bien remplir votre fiche signalétique d
'inspection.
Non, non, attendez, j'ai une lettre à écrire, à présenter à la signature du
général de Bois d'Effres.
Mais j'ai mal au doigt. Pouvez-vous écrire à ma place ? Volontiers, mon
commandant, si cela peut vous rendre au service.
Paris, le 15 octobre 1894.
Ayant le plus grave intérêt, monsieur, à rentrer momentanément en possession des
documents que je vous ai fait passer.
Avant mon départ, une manœuvre.
Mais qu'avez-vous donc, capitaine ? Vous tremblez ? Non, je suis simplement un
peu from.
Faites attention, c'est très grave.
Reprenons.
Premièrement, une note sur le frein hydraulique du canon 220.
Deuxièmement, une note sur les...
Troupe de couverture.
Troisièmement, une note sur Madagascar.
Au nom de la loi, je vous arrête.
Vous êtes accusé du crime de haute trahison.
Comment ? Comment ? Mais vous êtes complètement fou. Qu'est-ce qui vous
prend ? Vous connaissez le code pénal.
Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les
puissances étrangères sera puni de mort.
Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Je suis innocent.
Tuez-moi si vous voulez.
C'est à vous de le faire.
Mais non.
Bon, allez.
Allez-y, prenez mes clés. Ouvrez tout chez moi. Moi, je n'ai rien fait.
Je suis un officier français, messieurs.
Quels sont les faits qui me sont reprochés ? Avez-vous des ennemis
susceptibles d'avoir falsifié les documents saisis qui ont motivé votre
arrestation ? Quels documents ? Je ne me connais pas d'ennemis.
Avez-vous été en voyage d'état-major ? Et à quelle époque ? Dans la deuxième
quinzaine de juin, mais c'est tout à fait notoire.
Avez-vous eu des relations avec la section technique de l'artillerie ? Oui,
deux fois, comme n'importe quel stagiaire.
Il suffit, nous en savons assez.
Conduisez l'accusé au cherche-midi.
Il sera mis au secret.
Vous faites une erreur grotesque !
Capitaine Alfred Dreyfus, j'ai reçu des instructions particulières vous
concernant.
Vous devez être mis au secret. Aucune communication avec quiconque.
Ni famille, ni avocat, ni papier, ni plume, ni crayon.
Nul n'a le droit de vous adresser la parole.
Conduisez le capitaine dans sa cellule.
Monsieur, désiré. Merci.
Madame.
Commandant Dupati Leclam.
Madame, je suis désolé. Votre mari vient d'être arrêté.
Je suis chargé de perquisitionner votre appartement.
C'est absurde. Il y a forcément une erreur.
Qu'est-il arrivé à Alfred ? Votre mari est vivant.
Je ne peux rien dire de plus.
Commencez la perquisition.
Non, je vous en prie, madame.
Bien entendu, je vous interdis de parler à quiconque.
de cette arrestation.
Si la famille s'inquiète, vous direz que votre mari a été appelé en manœuvre.
Pas un mot non plus de ma visite.
Ce serait perdre votre mari.
De quoi est-il accusé ? Madame, je vous demande le silence.
Il va de la sécurité de l'État.
Un seul mot de vous, et ce serait la guerre.
Capitaine, je vous apporte du bouillon.
Il faut vous nourrir, capitaine. Si vous voulez résister, prouvez votre
innocence.
Quels sont les faits qui vous sont reprochés, Capitaine ? Quel jour sommes
-nous ? Le 18 octobre.
Quatre jours sont passés.
Quatre jours ? Ma femme... Attendez une nouvelle de ma femme.
Vous êtes au secret, Capitaine.
Moi-même, je ne devrais pas vous parler.
Je ne sais pas de quel crime, mais je suis innocent.
Je suis innocent.
C'est un cauchemar, père, ce secret, ce silence.
Mais c'est impossible.
C'est un malentendu.
Il ne faut pas accepter cette situation.
Que puis-je faire ? En venant vous parler, j'en ferai déjà les ordres qu'on
m'a donnés.
Des ordres injustes, des ordres inadmissibles, Lucie. Nous ne vivons
plus à l'époque des lettres de cachet.
La France est un état de droit.
Oui, je le sais.
Mais cet officier m'a fait peur, comme si la paix ou la guerre dépendait de mon
silence.
Tout cela n'a aucun sens.
Il faut aller le trouver, ma fille.
Exiger de voir Alfred, de lui fournir un avocat.
Écrivez, je vais partir en manœuvre, dix fois de suite, sans vous interrompre.
Je vais partir en manœuvre, je vais partir en manœuvre, je vais partir en
manœuvre, enfin, dix fois dessus.
C'est très bien.
Très bien.
Maintenant, écrivez les mêmes mots, mais écrivez-les debout.
Debout.
Debout, oui, debout.
Après, vous les écrirez... couché.
Vous prétendez être innocent ? Eh bien, prouvez-le.
Dites-moi de quoi vous m'accusez, je le prouverai.
Ça fait dix jours que vous m'interrogez, que vous me faites écrire toujours les
mêmes choses.
Je ne sais même pas ce qu'on m'empoche.
Écrivez, écrivez, écrivez sous ma dictée.
C'est la seule façon.
Je vais partir en manœuvre.
Je vais partir en manœuvre. C'est très bien, très très bien.
Votre impatience porte préjudice à votre mari, madame.
Mon impatience ? Dix jours se sont passés, monsieur, depuis votre intrusion
dans notre vie.
Dix jours sans nouvelles depuis une sorte.
Quelle femme supporterait une telle situation ? Mais c'est votre mari qui en
est responsable. Il s'obstine à nier, à refuser l'évidence. Mais quelle
évidence, puisqu'elle est innocente ? Si on croit connaître un homme, madame, on
se trompe. Je connais mon mari.
Sa vie et son mystère.
Je suis sûre qu'elle est innocente.
Mon commandant,
l'état mental du capitaine Dreyfus est voisin de la folie.
J'ai rendu compte au ministre et au gouverneur militaire de Paris.
Le général de Bois-Defres, instruit par le ministre, m'a autorisé à faire voir
Dreyfus par le médecin de la prison, sous ma responsabilité.
Et sans en parler à quiconque.
Et vous n'êtes pas quiconque, n'est-ce pas ? Et alors ? Alors le médecin a
prescrit des calmants et une surveillance incessante.
Sous ma responsabilité, j'interdis les interrogatoires provisoirement.
De toute façon, j'en avais fini avec lui.
Il n'y a plus rien à en tirer.
Bonjour, messieurs.
Nous sortons de chez le ministre.
Vous connaissez le commandant Picard qui va suivre cette affaire pour le compte
du ministre de la Guerre.
Je vous en prie.
Alors, où en sommes-nous, Dupati ? Qu'avez-vous à nous proposer ? Je ne
propose rien, mon général. Je constate que je ne peux plus interroger Dreyfus
pour des raisons médicales.
En effet.
Voici la lettre du directeur de la prison au ministre.
Cet officier est dans un état mental...
indescriptible.
Il est à craindre qu'il ne se livre à un acte de désespoir ou que la folie ne
survienne.
Pour moi, je tiens ce Dreyfus pour un simulateur.
Mais le ministre ne veut pas courir le risque d'un accident.
Vous imaginez le scandale, hein ? Toutes les coteries juives sur le pied de
guerre.
Poursuivez, Dupati.
Quoi qu'il en soit, les interrogatoires de Dreyfus n'ont rien donné.
Il n'y aura rien dans le dossier.
Pardon, il y a des scandales de sa vie privée.
Oui, en effet.
L'époux Adulterre est un traître en puissance.
Adulterre ? Le mot convient-il ? Dreyfus a eu quelques aventures féminines avant
son mariage. Et encore, ce sont plutôt des rumeurs.
Des experts ? La vie des experts ? Les experts, parlons-en ! Leurs avis sont
tous contradictoires.
Alors l'un conclut à la différence d'écriture.
L'autre est encore plus catégorique, son rapport innocent de Dreyfus, en fait.
Bertillon. Il nous reste Bertillon.
Bertillon. C'est vrai qu'il a une théorie intéressante, Bertillon.
Dans le bordereau, Dreyfus aurait contrefait sa propre écriture. Pourquoi
aurait-il commis une chose aussi absurde ? Je répète ma question, commandant.
Qu'avez-vous à nous proposer ? Encore une fois, mon général, je ne propose
rien. Je constate. Je constate que les charges sont fragiles, les risques d
'équipement énormes.
Il faut trouver une autre méthode.
C'est le capitaine Dreyfus.
Il habite 6 avenue du Trocadéro.
En prison au Cherche-Midi.
Arrestation de 15 pour espionnage.
On veut étouffer l'affaire, méfiez-vous.
Là, je lui ferai pariser des gens en mouvement.
On peut dévoiler d'un coup tous ces détails.
Que pensez-vous ? Ce serait une erreur.
Il vaut mieux amorcer, intriguer, préparer le terrain.
Par exemple ? Par exemple, est-il vrai que, récemment,
une arrestation fort importante ait été opérée par ordre
de l'autorité militaire ? L'individu arrêté serait accusé d'espionnage.
Si cette nouvelle est exacte, pourquoi l'autorité militaire garde-t-elle un
silence absolu ? Quelque chose comme ça, ça vous irait ?
Ça me va parfaitement.
Ça apparaîtra demain, 29 octobre.
Demandez l'arrestation de Bréthus ! Demandez l'arrestation de
Bréthus ! Je vous les
prends tous.
Demandez l'arrestation de Bréthus ! Demandez l'arrestation de Bréthus !
Mais enfin, tout ça est absurde, Lucie.
Excuse-moi.
Il faut que je comprenne le déroulement de cette folie.
Alfred est convoqué au ministère de la guerre le lundi 15 octobre.
Inspection routinière, en principe.
Alors, il y va, il disparaît.
Le même jour, cet officier vient perquisitionner.
Son nom, déjà ? Commandant du patis de clame.
Nom de vaudeville.
Détrompe-toi, c'est un monstre, un personnage haineux.
Qu'est-ce qu'ils ont emporté ? Rien. Des papiers personnels, des lettres.
Que pouvaient-ils trouver ici ? Depuis le silence ? Oui, le silence.
L'interdiction d'en parler à quiconque.
Des menaces continuelles.
Les insultes les plus grossières.
Et quoi ? Aucune nouvelle d'Alfred ? Une seule fois.
Un billet non daté que m'a apporté ce commandant hystérique après que je
protestais auprès de lui.
Jamais cette officine t'a dit les charges retenues contre Alfred ? Jamais.
Des allusions vagues et terrifiantes. Il y allait de la sécurité de la France, la
guerre mondiale.
Et puis hier, on m'a autorisé à prévenir ma famille.
Me voici.
Donc Alfred n'est plus au secret.
Alors il faut lui trouver un avocat et avoir accès au dossier.
Seulement, avec ce déchaînement de haine, ça ne peut pas être commode de
trouver un avocat.
Je ne consens à défendre votre frère, le capitaine Alfred Dreyfus, qu'à la
condition d'étudier le dossier.
Or, ce dossier est pour l'heure inaccessible.
Nous devons attendre.
À la vue de ce dossier, si ma conscience m'interdit de défendre votre frère, mon
refus sera public.
Comme menté.
Je serai le premier juge d'Alfred Dreyfus.
J'accepte vos conditions et je les respecte.
Mais mon frère est innocent.
L'armée, sa vie, sa famille.
Il est impensable qu'il commise la moindre trahison.
Dieu vous entende.
Nous avons suivi Mathieu Le Réfus jour et nuit.
Nous interceptons sa correspondance.
Ne me dites pas comment vous faites, ça ne m'intéresse pas.
Dites-moi les résultats.
Aucun, aucun résultat.
Quel avocat a-t-il été trouvé ?
Edgar Demange a accepté, sous condition de connaître le dossier.
Demange est un grand avocat, un excellent pénaliste.
Demange est un vilain, très vilain personnage.
Il est dans les mains des juifs.
Nous avons sur lui un dossier qui pourrait le mener loin.
Eh bien, sortez-le ce dossier, colonel. Vous attendez quoi ? Que le refus soit
acquitté pour manque de preuves ? Vous lisez les journaux, n'est-ce pas,
messieurs ?
Une campagne se développe dans la presse qui me semble salutaire, patriotique.
Elle ne peut que conforter l'armée dans sa cohésion nationale en écartant les
intrus, les Français douteux.
Vous avez remarqué aussi que certains journaux dévilent la sainte indignation
populaire vers des objectifs politiques inavouables.
Ils s'en prennent directement à nous, les chefs de l'armée.
Bien qu'il m'en coûte de lire ces ignominies, écoutez cependant.
L'affaire Dreyfus prend une très vilaine tournure pour le gouvernement, où le
général Mercier a fait arrêter sans preuve le capitaine Dreyfus, et dans ce
cas, sa légèreté est un crime, où il s'est laissé voler les pièces
établissant la trahison, et dans ce cas, son imprévoyance est une bêtise.
Dans les deux cas, le général Mercier est indigne du poste qu'il occupe.
Dans sa position, on est aussi coupable d'être bête que d'être criminel.
Alors, colonel, si vous avez des dossiers, faites-en bon usage.
Puisque Dreyfus est coupable, de toute façon, nous en avons l'intime
conviction.
Elle répond tout à fait au portrait idéal du traître.
Puisqu'il est coupable, on peut décider de trouver des preuves.
Alors mettez-vous au travail, commandant.
Il nous faut des preuves pour le conseil de guerre.
J'ai vu votre mari, madame, au cherche-midi.
Il a beaucoup souffert moralement.
Mais sa confiance est entière.
Son courage, il en tapait.
J'assurerai la défense de votre mari, madame.
Merci.
J'ai eu accès au dossier aujourd'hui même. Il n'y a rien dans ce dossier.
Un bordereau qu'on attribue au capitaine Dreyfus, sans preuve véritable.
Les experts sont à désaccord complet sur l'écriture du dit bordereau.
Le général Mercier a déclaré au Figaro que la culpabilité d'Alfred était
certaine, absolue. Il y a eu un démenti.
Un peu vague, certes. Enfin, il n'a pas voulu accabler le ministre.
Il y va de son poste.
Madame.
Je suis heureux de vous apporter la première lettre de votre mari.
L'audience est ouverte.
Faites entrer l'accusé.
Votre nom et votre grade ? Capitaine Alfred Dreyfus, 14e régiment d
'artillerie. Votre date de naissance ? 6 octobre 1859.
Le lieu de votre naissance ? Mulhouse, Alsace, mon colonel.
Vous pouvez vous asseoir.
Nous nous opposons au huis clos demandé par le président du tribunal.
Le capitaine Dreyfus est poursuivi sur le fondement d'une pièce unique, déniée
par lui et dont l'authenticité est contestée.
Vous plaidez, maître.
Donc je dépose des conclusions.
Le tribunal les accepte.
Déposez vos conclusions sans les lire, maître.
Depuis sept mois, l'honneur d'un officier de l'armée française est livré
sans défense.
aux polémiques les plus outrageantes. Je vous arrête, maître.
Dans ces conditions, monsieur le président, je renouvelle ma demande de
huis clos.
Le tribunal militaire, à l'unanimité, s'est prononcé pour une audience à huis
clos.
C'est une affamie.
Oui, absolument.
Nous pouvons procéder. Je suis d'accord, monsieur le président.
Faites évacuer la salle.
En somme, monsieur le ministre, l'affaire s'annonce mal.
Les preuves sont fragiles, le témoignage des experts contradictoires.
Et Bertillon ? Monsieur le ministre.
La déposition de Bertillon a effaré les membres du tribunal.
Personne ne peut comprendre pourquoi Dreyfus aurait imité sa propre écriture.
Vous ne pensez quand même pas qu'il peut être acquitté ? Mais si, je le pense.
C'est aujourd'hui l'hypothèse la plus vraisemblable.
Dreyfus est coupable ! Je le crois, monsieur le ministre.
Mais ce ne sont ni les preuves ni les témoignages qui me le font croire.
C'est l'attitude de l'accusé lui-même.
Dreyfus est trop froid, trop maîtrisé, trop objectif, dirais-je, quand il
proclame son innocence.
Ne m'a pas convaincu.
Merci de votre concours, commandant.
Vous vouliez me voir, monsieur le ministre ? Oui.
Trouvez-moi immédiatement le commandant Henry et le commandant Dupati de Clam.
Quelles que soient leurs obligations, je les attends.
Il ne sera plus permis de penser que Dreyfus n'a pas trahi.
Après que le commandant Henry et le commandant Dupati de Clam, ses
véritables frères d'armes, l'aient condamné par leur témoignage devant ce
tribunal.
Avant que le tribunal ne se retire pour délibérer, L'accusé veut-il faire une
dernière déclaration ?
Mon
colonel, messieurs, fils
de cette Alsace si française, il est impossible que j'aie commis cette
trahison.
Je réaffirme donc que je suis innocent.
J'ai confiance dans la justice de mon pays.
Et j'ai confiance dans notre armée.
Cette armée à laquelle j'ai consacré toute ma vie.
D'après les documents que nous avons à notre disposition et que nous étudions
déjà depuis quelques jours, il est difficile d'arriver à une conclusion.
Comment l'ont dû pâquer le clan ? Le général Mercier, ministre de la guerre,
m'a demandé de vous remettre cette enveloppe CV.
Je vous transmets l'ordre moral d'ouvrir cette enveloppe dans la salle des
délibérations.
Tant communiquer le contenu aux membres du conseil de guerre.
Que contient-elle ? Des documents, mon colonel.
Des documents accablants pour le traître au réfuge.
Oui.
On passe.
Oui.
Oui, merci.
C'est pas encore officiel, mais... à l'unanimité, le Conseil de guerre a
déclaré Alfred coupable.
Si.
Madame.
... ... ... ...
Le greffier lit la sentence.
Par un jugement du 22 décembre 1894, le conseil de guerre a reconnu le nommé
Dreyfus Alfred, capitaine breveté au 14e régiment d'artillerie, officier
stagiaire à l'état-major des armées, coupable d'intelligence avec l'ennemi et
de haute trahison.
Par ces motifs, le conseil de guerre a condamné le nommé Dreyfus Alfred à la
déportation à perpétuité dans une enceinte fortifiée.
hors du territoire continental de la France et à la dégradation militaire.
Le garde rejoint son emplacement.
Alfred Dreyfus, vous n'êtes plus digne de porter les armes de la France. Au nom
du peuple français, nous vous dégradons.
Soldats, on dégrade un innocent ! Soldats, on déshonore un
innocent ! Vive la France ! Vive l'armée !
En somme, une matinée sinistre, mon cher.
Écoutez, Dreyfus a été jugé.
Pourquoi un juif ne pourrait pas être coupable de trahison ? Sans doute,
pourquoi pas. Mais son attitude étrangement résolue était
impressionnante.
Son métier althier.
Je vous jure, quand il a crié, soldat, on dégrade un innocent.
Ça m'a fait froid dans le dos.
Et puis cette haine, cette folie collective.
Ça vous surprend, vous ?
Pourtant vous connaissez ce pays, vous l'avez parcouru dans tous les sens pour
votre journal.
Depuis le scandale de Panama, la France est redevenue furieusement antisémite.
Et si nous faisions fausse route ? Si la voie du salut n'était pas celle de l
'émancipation des juifs, de leur assimilation par les diverses sociétés
où ils vivent ? Vous prenez la pause.
Vous prenez la pause.
Juifs, mes frères, ils ne vous laisseront pas vivre tant que vous n
'aurez pas appris à mourir.
Ce sont les derniers mots de Jacob Samuel à la fin de la pièce que je viens
de terminer.
Le nouveau ghetto.
Reprenez la pause.
Mais ça ne suffira pas.
Il nous faudra mourir pour une patrie à nous.
Pour un État juif. Ni émancipation, ni assimilation.
Une patrie pour les Juifs.
Léon Daudet dans le Figaro.
Nous voici devant moi l'œil sec, le regard perdu vers le passé sans doute,
puisque l'avenir est mort avec l'honneur.
Il n'a plus d'âge, il n'a plus de nom, il n'a plus de teint, il est couleur
traître.
Sa face est terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à
coup sûr, épave de ghetto.
Tant de haine, c'est pas possible.
Un écrivain si brillant que nous avons apprécié.
Alfred me lisait des pages de Maurice Barès.
Écoute ce que dit Barès.
Il n'est pas de ma race, il n'est pas né pour vivre socialement.
Garde à nous, patriote.
Quand les Français seront-ils à reconquérir la France ? Unissons-nous
pour dégrader tout l'ethnie.
Madame, Maître Demange demande à vous voir.
Faites entrer.
Le gouvernement vient de rétablir l'île du Diable comme lieu de déportation.
Ce qui veut dire ? Ce qui veut dire qu'on va y envoyer votre mari.
Le climat y est moins bon qu'à la Nouvelle-Calédonie.
Il y sera encore plus isolé.
Il va vous falloir être courageuse lorsque vous lui ferez vos adieux.
Ce sera quand ? Peut-être transféré de la santé à n'importe quel moment.
Le bateau pour la Guyane partira de l'île de Ré.
C'est là que vous serez autorisé à le voir.
D'ici là, que peut-on faire ? Vous êtes prudent.
Vous allez être surveillé, suivi.
Le moindre de vos gestes sera analysé.
Mais pourquoi ?
Certains ne désespèrent pas de vous inculper à votre tour.
Soyez prête à partir à tout moment pour l'île de Ré.
Je serai prête.
Rufus, vous êtes autorisé à recevoir une visite.
Qui est-ce ? Vous verrez bien.
Suivez-moi.
J'ai
reçu
une paire de lunettes à l'administration. On leur en a tombé
tout le temps.
Je n'ose pas te parler des enfants comme... Les enfants vont bien.
Pierre travaille très bien à l'école.
Je l'ai oublié qu'il était en mission à l'étranger.
Je savais qu'il me manquait.
Justement, il m'a élu la dernière fois avant de partir au bagne.
Je sais.
Maître Dumont, je pense pouvoir obtenir la révision du procès.
J'ai l'impression que je vais terminer la vie dans une cage comme celle-ci.
C'est l'heure, l'entretien est
terminé.
On va continuer à se battre.
À la semaine prochaine, mon chéri.
Madame, la semaine prochaine, vous ne verrez pas votre mari.
Il sera en route vers la Guyane.
Pourquoi on ne nous a pas prévenu ? C'est illégal. Madame, j'ai reçu des
consignes très strictes.
Les mouvements du traître Dreyfus doivent être tenus secrets. Nous savons
que le syndicat juif prépare son évasion.
Mais c'est absurde ! Madame, je ne fais qu'exécuter les ordres.
Au revoir, madame.
Je suis témoin de son désespoir.
J'ai pu constater son amour de la France, son respect de l'armée.
Je considère comme un privilège d'avoir pu connaître et quelque peu secourir un
homme de cette trompe, d'une telle intégrité morale.
Voilà pourtant parti vers l'île du diable.
Je me débat dans le vide, commandant. Je ne frappe pas toutes les portes sans
succès. Les gens sont indifférents.
Ils me font entendre, il n'y a pas de fumée sans feu.
Au pire encore, on fait allusion à des preuves de culpabilité accablante, mais
qu'il faut garder secret pour raison d'état.
Voilà un document qui vous sera très utile.
C'est une copie de l'acte d'accusation. Votre frère y a mis ses commentaires.
Conservez-le en lieu sûr.
Ne doutez pas, commandant, le concierge de mon immeuble est payé par la police
pour me surveiller.
Le domestique que je viens d'engager l'est aussi.
Alors, cachez bien ce document.
Il ne faut plus que faire, commandant.
Il faut s'adresser à l'opinion publique.
Il m'en coûte de vous le dire, monsieur Dreyfus, car je suis un loyal soldat.
Mais l'état-major ne reviendra jamais en arrière.
Et les hommes du pouvoir ne peuvent pas déplaire à l'armée.
Donc il n'y a rien à attendre d'eux.
Quelques bonnes paroles, c'est tout.
C'est l'opinion publique qu'il faut alerter.
Mobiliser.
Comment faire ? Il nous faut un homme de talent.
Une plume de polémistes capables de remuer l'opinion.
Pourquoi pas... Bernard Lazare.
Bernard Lazare ?
Bonjour madame, les bureaux de la
revue Blanche, je vous prie.
Merci.
Je vais être sincère, vous savez quelle a été ma première réaction quand j'ai
appris l'arrestation de votre frère l'année dernière.
Maitre Demange m'en a touché un mot.
C'est lui qui m'avait demandé de prendre position, en effet.
Il avait répondu, si c'était un pauvre diable, je m'inquiéterais de lui.
Mais les Dreyfus sont très riches, ils pourront très bien se débrouiller sans
moi.
J'ai dit à peu près cela.
C'est vrai.
Il se trouve, monsieur Lazare, qu'on peut être riche et innocent.
Il se trouve surtout que le déferlement de haine antisémite qui a entouré la
condamnation de votre frère m'a ouvert les yeux.
J'ai longtemps cru, je l'ai écrit, que l'antisémitisme était voué à la
disparition.
D'un côté, par l'évolution de la société elle-même, le socialisme signifiera la
fin de cet archaïsme.
De l'autre côté, l'évolution des juifs eux-mêmes, leur rupture avec le vieil
esprit talmudique aidera également à cette disparition.
Je n'en suis plus tellement certain.
Je ne suis certain que d'une chose. Il faut que les juifs se battent pour se
faire respecter.
Ici, aujourd'hui, de toute leur force.
Sans attendre la société idéale.
Pour l'instant, monsieur Lazare, à quelle que soit la générosité de vos
idées, il s'agit principalement de dénoncer une erreur judiciaire.
Alors restons dans ce cadre de droit public ou pénal.
Mais bien entendu, c'est l'innocence du capitaine Dreyfus qu'il faut démontrer.
Simplement, l'erreur judiciaire pour être reconnue.
Pour provoquer une procédure de révision, doit se situer au centre d'une
campagne de presse, d'un mouvement d'opinion.
Mais nous n'en sommes pas là.
Je me mets au travail, c'est vous qui déciderez de la stratégie.
5 feuilles numérotées.
14 avril 1895.
Je commence le journal de ma triste et épouvantable vie.
Je n'ai encore reçu aucune lettre de Lucie.
Je ne peux pas dormir.
J'entends gronder la mer.
Rien ne vit plus en moi.
Et mon cerveau s'égare sous l'effort de ma pensée.
On vient.
Pierre, votre père vous écrit de la Guyane.
Où c'est la Guyane ? C'est loin, très loin. Plus loin que l'Afrique.
Il y a des singes ? Il y a des singes, il y a des éléphants, il y a des
chameaux, il y a même des tigres.
Mais si, maman, tiens tout ça.
Mais quand il va revenir avec nous, papa ? Bientôt, ma chérie.
Bientôt.
Mes chers enfants.
Comme je l'ai dit au monsieur le ministre, Sander est malade. Il ne peut
assumer sa charge.
Et vous êtes le meilleur candidat pour lui succéder à la tête de la section des
statistiques.
Vous me flattez, mon général, mais j'ai vraiment peu de goût pour ce nouveau
métier. Vous avez dirigé cinq ans le bureau de renseignement à l'état-major.
Sans goût particulier, peut-être, mais avec un talent et une efficacité
remarquables, commandant.
Je devrais dire, colonel, vous êtes inscrit pour ce grade sur le tableau d
'avancement.
Je m'incline.
Mais je ne vous cacherai pas qu'il y a beaucoup à faire pour dépoussiérer la
section de statistiques, en rationaliser le travail.
Vous aurez carte blanche, et tout notre appui.
Il est certain que la maladie de Sander a instauré dans la section un style de
travail plutôt anarchique.
Mais il y a une chose sur laquelle j'aimerais attirer votre attention,
colonel.
N'oubliez pas le dossier Dreyfus.
Dreyfus ? Mais l'affaire est réglée.
Il a été reconnu coupable, il a été condamné. Que peut-il encore arriver ? L
'affaire Dreyfus n'est pas finie.
Un retour offensif des Juifs est probable.
Vous qui avez suivi cette affaire depuis le début, colonel, quelle est votre
opinion sur Dreyfus ?
Je l'ai longuement observé tout au long du procès.
Ni dans les débats, ni lors de la dégradation, il m'a ému.
Mais t'as paru comme un comédien.
Sa culpabilité est évidente.
Eh bien, nourrissez son dossier, colonel.
En prévision du pire.
Oui, entrez.
Vous avez demandé, mon colonel ?
J'aimerais que les choses soient bien nettes entre nous.
Vous espériez sans doute succéder au colonel Sander à la tête de ce service.
Pas du tout, mon colonel. Au contraire, je me réjouis que... ce soit vous.
Vous croyez bien que je ne l'ai pas demandé, ni même souhaité, mais c'est
moi qui ai été nommé pour remplacer le colonel Sander.
Et j'ai l'intention de réorganiser complètement le service.
Avec votre aide, Henri.
Je vous remercie de votre confiance, mon colonel.
Commençons par le cas Dreyfus.
Même si sa culpabilité ne fait aucun doute, le ministre souhaiterait qu'on
étoffe un peu le dossier.
Qu'on le rende plus convaincant pour l'opinion publique.
Qu'est-ce que vous suggérez ? Justement, mon colonel, je pensais relancer les
enquêtes sur les cercles de jeux fréquentés par Dreyfus et les femmes qu
'il a rencontrées en dehors du mariage.
D'après nos renseignements, il semblerait même...
Qu'il y ait eu une Autrichienne parmi elles.
Je pense qu'il y a quelque chose à glaner de ce côté-là.
Bien, mais c'est insuffisant.
J'aimerais que vous fassiez renforcer la surveillance des attachés militaires d
'Allemagne et d'Italie, Schwarzkoppen et Panizardi.
Si vous jugez cela nécessaire, mon colonel, je m'en occupe personnellement.
Je vous remercie.
Un dernier point.
Poursuivez avec Mme Bastien l'exploitation des corbeilles de l
'ambassade d'Allemagne.
Mais apportez-moi directement les papiers trouvés, avant que quiconque en
ait pris connaissance.
A vos ordres, colonel.
Vous reconnaîtrez que tout s'est passé comme je l'avais prévu. Personne ne se
méfie de moi.
D'ailleurs, j'avais pris les mesures nécessaires pour que mes visites à l
'ambassade, même découvertes, éveillassent point de soupçon.
Éveillasse ? C'est correct, commandant.
Mais bien sûr, Baron, l'imparfait du subjonctif est l'un des miracles de la
langue française.
Miracle impénétrable pour moi.
Cela dit, la mise en cause de notre ambassade a provoqué une tension
diplomatique.
Heureusement, j'ai pu démontrer à Berlin que je n'avais rien à faire avec ces
Juifs.
Mais il faut être prudent.
Je bois à notre collaboration.
Mais... je tiens beaucoup à la qualité de notre collaboration.
Désormais, non seulement je vous paierai à la pièce, mais j'établirai un
tarif dégressif.
Moins ce sera intéressant, moins vous toucherez.
Et attention, le niveau zéro sera vite atteint si ça continue.
J'ai besoin d'argent, moi.
Débrouillez-vous dans ce cas pour que votre intrigue aboutisse.
Devenez le chef de cabinet du nouveau ministre de la guerre.
Voilà qui serait payant.
Voici la récolte du mois de Mme Bastien, capitaine.
Il y a des papiers à peine froissés, d'autres déchirés en petits morceaux.
Je me fie à votre talent de restaurateur.
Je me mets au travail, mon colonel.
Mon colonel ?
Vous verrez, ce cinématographe a un grand avenir.
Permettez-moi.
Excusez-moi.
Qu'y a-t-il de si urgent ? Je vous prie de m'excuser, mon colonel. J'en envoie
un deuxième sur les bras. Un deuxième quoi ? Un espion, mon colonel.
De quoi s'agit-il ? Parmi les papiers d'Auguste, il y avait un petit bleu
déchiré en tout petits morceaux, mon colonel.
Malgré tout, j'ai pu le reconstituer.
Eh bien ? C'était un fiant, mon colonel.
Un deuxième espion.
Vous allez me montrer ça tout de suite. Je préviens mes amis, je vous rejoins.
Monsieur, j'attends avant tout une explication plus détaillée que celle que
vous m'avez donnée l'autre jour sur la question de suspens.
En conséquence, je vous...
Prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes
relations avec la maison R ou non. Signez C.
Regardez bien.
C est une des signatures conventionnelles de Schwarzkopen.
Le petit bleu n'a pas été expédié, il n'est pas oblitéré.
Alors il y aurait donc bien un deuxième espion.
Monsieur, le commandant Esterhazy, 27 rue de la Bienfaisance, Paris.
Ça vous dit quelque chose ?
Je crois bien que nous venons de découvrir un nouveau traître, mon
général. Ah oui ? Bien, tiens.
Expliquez-moi ça.
Commandant Esterhazy.
Je ne connais pas.
Inconnu au bataillon.
Chef de bataillon, justement.
Au 74e de ligne.
Et vous avez trouvé quoi ? Un petit bleu de Schwarzkoppen obtenu par la voie
ordinaire.
Transparent, malgré le langage codé. J'ai fait faire une enquête.
Ça a donné quoi ? Lili Solu, aventure innombrable, officier criblé de dettes,
intrigant, essaye de se faire caser au cabinet du ministre.
a été vu à deux reprises entrant à l'ambassade d'Allemagne.
Il avait un motif légitime ? C'est la moindre des choses, mon général.
Le colonel Abrial aurait prié de solliciter en sa faveur un passeport
pour se rendre en Alsace annexée.
Vos conclusions ? Le moment serait venu d'ouvrir une information.
Voyez-lui lisse, mais soyez prudents.
Je ne veux pas d'une nouvelle affaire Dreyfus.
Oui, en effet, le commandant Esterhazy a des amis influents.
Et remuant.
Le député Jules Roche, vice-président de la commission de l'armée, me le
recommande d'ailleurs chaudement.
Officier d'un rare mérite, un véritable homme de guerre, un soldat comme on n'en
voit pas beaucoup.
Monsieur le ministre, je suis persuadé qu'il est dangereux.
Le commandant Serazzi a envoyé plusieurs requêtes au ministère.
Il souhaite entrer soit à la section technique de l'infanterie, soit au
bureau de renseignement.
où sa connaissance de l'Allemand, je cite, et de l'armée allemande lui
permettraient de rendre de réels services.
Quel cynisme ! Je vous fais confiance, colonel.
Vous me demandez l'autorisation d'intercepter la correspondance du
commandant Esterhazy, je vous l'accorde.
Et soyez prudent.
Poursuivez votre enquête dans la plus grande discrétion.
Monsieur de Castro ? Oui ? Le commandant Esterhazy est là.
Faites-le entrer tout de suite. Bien, monsieur de Castro.
Mon commandant.
Vous iriez me voir, monsieur de Castro ? Je souhaitais vivement.
Il m'est impossible, monsieur, de continuer à gérer votre portefeuille si
nous n'y mettons pas de l'ordre.
Je ne suis pas un homme d'ordre, monsieur, je suis un homme de guerre.
La spéculation en bourse est une guerre.
Il faut de l'ordre, commandant.
Sinon, on plonge.
Et vous êtes sur le point de plonger. Je plonge, mais je ne coule pas.
Parce que je vous ai couverts jusqu'à présent.
Mais je ne couvrirai plus vos opérations.
Elles sont trop hasardeuses.
Donnez-moi un délai.
Deux mois de délai.
J'ai de gros besoins d'argent, j'en conviens, mais j'ai aussi de grosses
rentrées en perspective.
D'accord.
Deux mois.
Mais il faut renouveler et signer votre pouvoir.
Il a expiré la semaine dernière.
L'ordre.
Vous osez revenir chez moi ? Forcer ma porte ?
Après ce qui s'est passé entre nous, je vous trouve d'une insolence. Je n'ai pas
changé, ma chère cousine. C'est mon insolence qui vous plaisait la guerre.
Vous oubliez pourquoi nous avons rompu.
Je préfère oublier votre mesquinerie dans cette affaire.
Mesquinerie bien française, d'ailleurs.
Mesquinerie ? Vous m'avez payé 30 000 francs.
Tout de suite les grands mots, les sorties théâtrales.
Je n'ai rien volé.
J'ai emprunté.
Même pas.
J'ai échangé.
Échangé ? Oui.
Qu'est-ce que vous avez échangé ? Votre argent contre du plaisir.
Je vous ai donné beaucoup de plaisir, ma chère cousine.
D'ailleurs, je suis certain que votre beau corps en garde de souvenirs malgré
votre esprit chagrin.
Je me vengerai, Charles.
Un jour, je me vengerai.
Et
j
'en suis sûr.
Cousine.
Tu vas être obligée de payer pour moi, Marguerite.
Tu sais parfaitement que j'adore t'entretenir, mon seigneur Aimé.
Cette carte de boulancière faisait mon marché.
Un peu d'argent contre beaucoup de plaisir.
Donne-moi le plaisir.
Pour l'heure, l'argent ne me manque pas.
Pourquoi ? Pourquoi cette mise au fer, commandant ? Depuis 17
mois que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement toutes les consignes
qui m'ont été données. La mise au fer n'est pas une punition.
Elle n'est pas non plus de mon fait.
C'est une mesure de sécurité imposée par Paris.
Sur ordre du ministre des colonies, je suis désormais obligé de vous enfermer
nuit et jour.
Plus de promenades extérieures, double boucle de nuit.
Le périmètre autour de la case sera entouré d'une palissade.
La remise de lettres et de colis sera désormais interrompue jusqu'à nouvel
ordre.
Dreyfus est innocent, j'en suis certain.
Dreyfus ?
Cet officier qui a été condamné pour trahison il y a un an.
Je me souviens bien, les sept juges du tribunal militaire ont été unanimes.
Les documents leur ont été présentés en salle de délibération.
Ni l'accusé ni son avocat n'en ont eu connaissance.
Lazare, c'est un peu gros ça. Un peu gros, en effet.
Mais tout à fait vrai.
C'est le président de la République lui-même qui l'a confié à un ami de
Mathieu Dreyfus.
Il n'empêche que le soir même de sa dégradation, en regagnant son cachot du
Cherche-Midi, Dreyfus a avoué son crime.
C'est une légende, monsieur Bloom.
Le commandant Fanzinetti était directeur du Cherche-Midi au moment de l
'arrestation et du procès de Dreyfus.
Les aveux sont une légende.
J'ai accueilli Alfred Dreyfus à son retour de l'école militaire.
Il a toujours proclamé son innocence.
D'ailleurs, pour moi, il ne fait pas de doute.
Pardonnez-moi, comment pouvez-vous être aussi catégorique ?
En matière d'espionnage, il est toujours très difficile de séparer le vrai du
faux.
C'est un lieu d'illusion, un théâtre d'ombre a priori.
Vous avez raison, monsieur Blanc.
Mais je me fonde sur une expérience très concrète où l'illusion n'a pas de place.
J'ai vu vivre et souffrir Alfred Dreyfus pendant de longues semaines.
J'ai la certitude que ce n'était pas un simulateur.
D'un autre côté, j'ai vu agir le commandant d'Eupatie de Clam.
Enquêteur militaire.
C'est un forcené, M. Blum.
Un fou véritable.
Son dossier était vide.
Je le sais bien.
Qu'allez-vous faire ? J'ai préparé une brochure analysant toutes les
insuffisances, toutes les contradictions de l'enquête.
Mais la famille Dreyfus n'est pas encore décidée à la faire publier.
Si je peux me permettre un conseil, Lazare.
Je connais votre fougue de polémistes.
N'en faites pas une affaire d'antisémitisme.
La communauté juive française n'éprouve pas le besoin de se distinguer de l
'ensemble de la communauté nationale.
En conséquence, monsieur le président, je dépose la motion suivante.
Le gouvernement doit prendre toutes les mesures législatives afin de faire
refluer les juifs vers le centre de la France.
La trahison, messieurs !
Il sera moins dangereux.
Au nom des députés socialistes, je tiens à m'élever contre cet antisémitisme
forcené, héritier de 1800 ans de persécutions imbéciles.
La religion, l'antisémitisme empruntent l'esprit de fanatisme et d'intolérance.
Et la majorité conservatrice et capitaliste, il offre l'idée de l'envie
et de la peur.
Entrez.
Merci, François.
Spécimen d'écriture commandant Esterhazy, etc.
Je connais cette écriture.
Allez, entrez.
Alors, mon colonel, il a dit l'expert.
Bertillon. Le célèbre Bertillon est fou.
Il a reconnu formellement, sans hésiter, l'écriture du bordereau d'Refus.
Alors, pourquoi est-il fou ? C'est bien ce que vous espériez, n'est-ce pas ? Je
n'espère rien, commandant.
Je m'en tiens au fait.
Je lui ai demandé si c'était une écriture récente.
Et il m'a répondu, alors c'est que les juifs ont exercé quelqu'un à imiter
celle de Dreyfus depuis un an.
Voilà pourquoi il est fou.
Apportez-moi le petit dossier qui a été communiqué au juge de Dreyfus et qui se
trouve dans votre coffre, Henri.
Ah non, ce n'est pas possible.
Pourquoi ? C'est un ordre.
Ce dossier aurait dû être détruit.
Il ne l'a pas été, n'est-ce pas ?
C'est moi qui dirige ce service.
Apportez-moi ce dossier, commandant.
Vous savez, il n'y a pas grand-chose dans ce dossier.
Assez pour convaincre les juges du tribunal militaire.
Non ? Je me le demande, mon colonel.
Je conclue, mon général.
Premièrement, la culpabilité d'Esterhazy est démontrée.
Deuxièmement, le bordereau est de sa main, pas de celle de Dreyfus.
Ce qui pose un problème particulier.
D'autant plus particulier que le dossier secret conservé par le commandant Henry
est nul, vide.
Aucune preuve.
Le dossier ? Pourquoi n'a-t-il pas été brûlé ? C'était convenu ainsi ? Je l
'ignore, je n'étais pas encore à la tête du service, mais ce dossier n'a aucune
valeur. C'est le néant juridique.
Alors on se serait trompé ? Il y a deux affaires,
colonel.
L'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy.
Il faut les séparer absolument.
Mais comment ? C'est impossible.
Le bordereau est de la main d'Esterhazy.
Oubliez le bordereau, colonel.
Instruisez l'affaire Esterhazy.
Le dossier Dreyfus reste clos. Mais c'est impossible, mon général.
Esterhazy est un traître, un espion. Ce n'est pas la preuve.
Pour l'instant, c'est un officier de l'armée française.
Mais un innocent est condamné à sa place.
Qu'est-ce que ça peut vous faire que ce juif reste à l'île du diable ? Mais
puisqu'il est innocent... Innocent !
Ce sont des considérations qui n'entrent pas en ligne de compte.
La seule considération qui m'intéresse, c'est l'innocence de Dreyfus.
Innocence.
Si vous ne dites rien, personne ne le saura. Je ne sais pas ce que je ferai.
Et je vous préviens, je ne garderai pas ce secret pour moi.
Vous emporterez ce secret.
Tous les secrets.
Ou bien vous serez brisé.
Exilé. Comme Dreyfus.
Monsieur le Président de la République, je me permets de vous demander que ce
journal écrit au jour le jour soit remis à ma femme.
On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère, d
'épouvante, contre la condamnation la plus effroyable qu'ait jamais frappé un
être humain.
Et un être humain qui n'a jamais forfait à l'honneur.
Monsieur le Président, je ne récrimine aujourd'hui contre personne.
Chacun a certainement cru agir dans la plénitude de ses droits et de sa
conscience.
Mais je ne demande toujours qu'une chose, toujours la même, la recherche du
véritable coupable.
Car je vous le répète une fois de plus, Monsieur le Président, je suis innocent.
Je suis innocent.
Lieutenant !
Dès
que vous serez à Gabès, vous remettrez ce pied au commandant du premier bateau
en partance pour la France.
Je compte sur vous, c'est très urgent.
À vos ordres, mon colonel.
Cette fois-ci, c'est la guerre.
Il va falloir s'occuper sérieusement de Picard.
Voici la note qu'il m'adresse de Tunisie.
Commandant Henry, que l'on dise aux gens que j'ai été relevé de mes fonctions ou
que je n'occupe plus mes fonctions, je n'ai aucune raison d'en rougir.
Ce qui me fait rougir, ce sont les mensonges et les mystères auxquels ma
situation devrait donner lieu depuis six mois.
Il est vrai que le ministre aurait dû rendre officiel son renvoi de la
section. Et vous nommez à sa place.
Le ministre fait de la politique.
Il veut éviter les interpellations parlementaires, les campagnes de presse.
Pendant ce temps, la Picard complote avec les syndicats juifs.
Quel est leur objectif en vérité ? Dreyfus.
Toujours Dreyfus.
Ils veulent mettre un faux coupable, le commandant Esterhazy, à la place de ce
traître juif.
Mais c'est impossible, voyons, puisque l'affaire est jugée.
Rien n'est impossible quand on manie les milliards.
Faut rien lui dire.
Il faut frapper Picard.
C'est lui, notre ennemi principal.
D'ailleurs, à l'état-major, ils font la même analyse que moi.
Mon commandant, nous avons fait surveiller les déplacements de Picard.
Voici le compte-rendu de ses faits et gestes.
Prépare quelque chose, j'en suis convaincu.
Picard sait désormais qu'il ne retrouvera pas son poste à la section de
statistiques. Que peut-il faire, mon commandant ? Il est tenu par le secret
militaire. Il l'a déjà violé, Griblin.
Et puis il n'est pas seul.
Ne sous-estimez pas les pouvoirs du syndicat juif.
Le mieux serait qu'il se fasse tuer dans une opération coloniale quelconque.
Mieux encore.
Que, pris de remords, ils finissent par se suicider.
Nous avons un triple objectif.
Premièrement, rassurer le ministre.
Le convaincre qu'il n'y a pas à changer de stratégie. Nous ne reviendrons pas
sur la chose jugée.
Nous ne permettrons pas que le syndicat des intérêts juifs accable un innocent
pour sauver un coupable.
À propos...
Quel genre d'homme est-il, ce commandant Esterhazy ? C'est un officier à panache,
un peu fantasque.
Un brave garçon. Un brave, du coup. Il faut donc continuer d'étoffer le dossier
secret de Dreyfus.
Accumuler les preuves et les indices de culpabilité.
Chercher des pièces nouvelles accablantes.
Deuxième objectif.
Réduire Picard.
Le neutraliser, l'empêcher de nuire.
Il était ici même il y a un an, sourd à tout argument, à toute suggestion, plein
d'arrogance.
Nous l'avons éloigné, mais ça ne suffira pas.
Il est passé à l'ennemi désormais.
Troisième objectif, il faut contrôler Esterhazy.
L'empêcher d'accomplir des actions inconsidérées sous le coup de l'émotion.
Puis venir en aide, donc.
Mais avec discrétion, tact et fermeté.
À vous de jouer, commandant.
Vous êtes l'homme des situations exceptionnelles.
Merci, mon général.
Messieurs, je ne sais pas qui vous êtes.
Vous prétendez vouloir m'aider, c'est pour ça que je suis venu.
Je suis victime d'une odieuse machination.
Mais nous en sommes persuadés.
Voici la preuve de la culpabilité de Dreyfus.
Le fameux Bordereau.
L'une des preuves.
En effet, l'une d'entre elles.
Le syndicat des intérêts juifs va prétendre que vous en êtes auteur.
Vous êtes un officier, n'est-ce pas ?
Il était temps que l'armée vienne à ma rescousse. J'ai écrit partout.
Le ministre a peur des banquiers juifs, des électeurs radicaux.
Au fait, que pensez-vous de ce document ?
Phénoménal, comme certains mots ressemblent à mon écriture. Oui, il est
certain que Dreyfus s'est entraîné à l'imiter.
Mais bien sûr.
Il a pu trouver des spécimens de mon écriture à l'état-major, c'était facile.
J'y ai envoyé plusieurs rapports entre 93 et 94.
Si Picard est réellement derrière toute cette machination, je le tue.
Je le provoque en duel et je le tue. Non, non, non, vous n'en ferez rien.
Nous sommes résolus à vous protéger.
En attendant, pas d'initiative personnelle ou passionnée.
Il faut obéir aux instructions supérieures, commandant.
Il nous faut une stratégie conjointe.
Je marche.
Pour mon honneur et pour l'honneur de l'armée.
Tout va éclater.
La juivrie se mobilise.
On va me faire prendre la place du vrai coupable.
Calmez-vous.
Expliquez-vous.
Ou je vous mets immédiatement à la porte.
J'ai reçu une lettre de mise en garde.
Une écriture de femme.
Signée Espérance.
Espérance ? Alors, rien n'est perdu.
Ecoutez-moi.
La famille Dreyfus va m'accuser publiquement d'être l'auteur du
bordereau.
C'est le colonel Picard qui a donné les preuves aux Juifs.
Picard a été envoyé en mission il y a un an.
Je me suis toujours demandé pourquoi.
Je crois que vous n'avez rien à craindre.
Cette fameuse, mystérieuse espérance ne vous veut que du bien.
On m'a abandonné.
Tout le monde me trahit.
Il y a que vous qui puissiez m'aider, colonel.
Et comment ? Ça m'intéresse.
Allez voir la femme de Dreyfus.
Dites-lui que son mari est coupable, que vous l'avez payé.
Qu'elle cesse de remuer ciel et terre.
Vous êtes ignoble.
C'est à cause de vous que cet homme se trouve à l'île du diable.
Courrier pour vous, Dreyfus.
Vous voyez qu'on vous oublie pas à Paris.
Mon chéri, je doute que des êtres humains aient jamais souffert autant que
nous.
Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander à Dieu ton
retour.
Le pauvre petit qui a l'habitude que tout lui sourit dans la vie ne comprend
pas pourquoi ses voeux n'ont pas été exaucés.
Il répète sa prière deux fois, de peur de ne pas l'avoir dit assez bien.
L'autre jour, j'étais au piano, Pierre est rentré en larmes.
C'est vrai que je ne suis pas français.
Qui t'a dit cette sottise ? Les enfants au jardin, ils ne voulaient plus jouer
avec moi.
Tu ne t'es pas battue, moi ? Non, mais je suis restée tout seule.
Ils me disaient que j'étais juif.
Eh bien, tu trouveras d'autres camarades.
Maman, c'est grave d'être juif.
C'est une nouvelle ? Mignonne, n'est-ce pas ? Comment s'appelle-t-elle ?
Adélaïde.
Adélaïde, je te présente le comte Valcinester Asi, mon associé, ton
maître, en quelque sorte.
Oui, maîtresse.
Inutile de te dire que ses désirs sont des ordres.
Bien sûr, maîtresse.
Allez, mes enfants, allez vous amuser.
Je trouve ma part de ces dernières semaines bien peu conséquente.
Vous m'aviez promis 6 000 francs. Je n'en ai eu que le tiers.
Les bénéfices sont proportionnels aux investissements dans une affaire bien
gérée.
Vous devriez vous occuper de toutes mes affaires, ma petite pute.
Parce que vous avez de l'argent à placer ? À déplacer, plutôt.
Alors, quand aurai-je les 4 000 francs qui manquent ? Bientôt.
Je suis sur une grosse affaire.
Motus.
Une ambassade étrangère est dans le coup.
Je vais les faire fructifier chez Rothschild.
Faut bien que mes amis juifs servent à quelque chose.
Tu n'en fais pas un peu trop, mon chéri ? Le général m'a demandé d'étoffer le
dossier secret, c'est ce que je fais.
Étoffer ? C'est vague.
Non, c'est très précis.
Dans la bouche du général, c'est très précis.
Je ne veux pas m'en dire plus, mais je suis couvert.
Enfin, pour moi, c'est l'essentiel.
J'espère qu'ils ne te laisseront pas tomber le cas échéant.
Nous marchons comme un seul homme, ma grande.
Comment je m'habille ce soir pour ton roi ? Je veux que tu sois
élégante, raffinée.
C'est magnifique.
Espéance.
Providence, plutôt.
Car vous êtes ma sauvegarde.
Vous m'avez fait confiance, je vous en remercie, commandant.
Asseyez-vous, je vous envoie.
Nous soupons ensemble, j'imagine ? Non, je ne suis qu'une messagère.
Quelqu'un va arriver, quelqu'un de beaucoup plus important que moi.
Laissez-moi jouir encore de mon secret et de votre curiosité.
Puisque vous êtes espérance, donnez-moi quelque espoir.
C'était donc vous.
Qui d'autre pourrait encore s'intéresser à vous ? Tous les officiers
véritablement patriotes sont avec moi.
Picard, par exemple.
C'est lui qu'il faut rendre inoffensif.
Vous en êtes d'accord ? Exactement.
C'est sa parole ou la mienne.
Sa vie ou la mienne, en quelque sorte.
Mais cette écriture...
Mathias, vous pouvez venir une seconde ? Tout de suite, monsieur de Castro.
Il faut que vous me trouviez l'adresse de monsieur Dreyfus.
Mathieu Dreyfus.
Dreyfus ? Comme le capitaine Dreyfus ? Exactement.
Vous vous intéressez à cette affaire ? Comme tout le monde.
Vous avez vu les journaux.
Le vice-président du Sénat, monsieur Scherer-Kestner, a affirmé publiquement
qu'il était convaincu de son innocence.
Moi, j'en ai la preuve.
Je connais le nom du vrai coupable.
Je vais vous chercher l'adresse de Mathieu Dreyfus tout de suite, monsieur.
On n'a aucun doute.
Vous voyez la similitude des lettres.
J'ai reconnu immédiatement son écriture.
Esterhazy m'a demandé à une certaine époque de m'occuper de son portefeuille.
Aucun doute, n'est-ce pas ? C'est son écriture.
C'est flagrant.
J'ai dû rompre avec lui, c'est un irresponsable.
Couverte de dettes, toujours à la limite de l'escroquerie ou l'indélicatesse.
C'est l'élément qui nous manquait.
Le fait nouveau qui peut entraîner la révision du procès.
En tout cas, c'est la preuve décisive aux arguments de M. Lazare.
Sa brochure est remarquable.
Quelle nouvelle avez-vous de votre mari ? Inquiétante. Il est à bout de force.
La fin de son calvaire est proche désormais.
La culpabilité d'Esterhazy, innocente totalement.
Personne ne pourra s'opposer à cette évidence.
Je l'espère.
Vous avez vu cette campagne ignoble ? Éminence grise de la trahison.
Gorilles lipomateux.
Immondices qu'il faut pousser à l'égout.
C'est de moi, cher Herr Kastner, qu'il s'agit.
Je suis un Bosch, un Prussien, un valet des Allemands.
Moi, le dernier représentant de l'Alsace française.
Pourquoi ce déchaînement de haine ? Uniquement...
Parce que j'ai exprimé mes doutes, mes convictions aux plus hautes autorités de
l'État.
Et comment ont-elles accueilli vos démarches ? C'est un échec, monsieur
Dreyfus.
Un échec total. Il faut dire que j'étais entravé, ligoté.
Je ne peux pas citer mes sources.
Dire le nom du témoin capital, c'est très éprouvant.
Ainsi, je...
Je connais le nom du vrai coupable et je ne peux pas vous le dire même à vous.
Moi aussi je le connais.
Je peux le dire à vous et publiquement.
Vous connaissez le coupable ? Il s'agit du commandant Esterhazi.
C'est lui qui a écrit le bordereau qui a envoyé mon frère au bagne.
En effet, c'est lui.
Je le sais depuis des mois.
Quel temps perdu, n'est-ce pas ? Beaucoup plus que vous ne pensez.
Le ministre de la guerre et l'état-major le savent depuis le mois d'août l'année
dernière.
Alors ils sont mauvaise foi.
Ils ne veulent pas de la vérité. Ils n'en veulent pas.
Il faudra la leur imposer.
L'écriture du commandant Esterhazy est identique à celle de cette pièce.
Je ne puis pas douter, monsieur le ministre, que connaissant l'auteur de la
trahison pour laquelle mon frère a été condamné...
Vous ne fassiez prompte justice.
Quelle impudence ! Il se permet de tout désormais.
Bien sûr, Picard se trouve derrière tout ça.
Picard ? Vous croyez qu'il agit pour le compte du syndicat des intérêts juifs ?
Je ne le crois pas, monsieur le ministre.
Nous en avons la preuve.
Vous aurez remarqué, monsieur le ministre, que c'est votre attitude de
fermeté face à Scherer-Kessner qui provoque la panique du syndicat juif.
Demain, je ferai une déclaration à la Chambre.
Une enquête administrative va être immédiatement ouverte.
Il la faut ferme, efficace. L'honneur de l'armée et sa cohésion sont en jeu. Je
suis le premier à en être conscient, général de Bodeffre.
Le premier à en être responsable.
L'enquête administrative sera confiée au général de Pellieux.
Monsieur le réfus ?
Le général de Pellieu va vous recevoir, si vous voulez bien me suivre.
Ainsi donc, mon général, par ces fonctions, Esterhazy a pu connaître
chacune des pièces visées au bord de Rhône.
Les renseignements du bord de Rhône n'ont aucune espèce de valeur, ils sont
connus de tout le monde.
C'est pourtant la seule raison de la condamnation de mon frère.
Oh, il y avait sûrement d'autres choses.
Des documents secrets, peut-être ? Maintenant, je me permets d'attirer
votre attention sur la vie privée d'Esterhazy.
Nous connaissons la moralité douteuse de cet officier.
Inutile d'inciter, ce n'est pas le problème.
Une expertise d'écriture va être faite.
Une de plus.
C'est tout ce que je peux vous dire.
À très bientôt, M. Dreyfus.
Il va falloir monter au feu, commandant.
Et vite.
Mais je suis prêt, mon général.
Virginie, pardonnez-moi.
Vous allez me pardonner pour ce retard bien involontaire.
Bien, messieurs, je n'ai rien à cacher, je suis donc prêt à répondre à toutes
vos questions, même les plus indiscrètes, je vous écoute.
Votre écriture ressemble à celle du bord de Rodréfus ? Qu'aviez-vous à dire à ce
sujet ? En effet, mon écriture y ressemble, monsieur.
Je dirais même que cette ressemblance est effrayante.
Je dis bien effrayante, car cette ressemblance révèle la perfidie juive.
La longue stratégie de la trahison, la vérité, c'est que Dreyfus a décalqué mon
écriture dans les dossiers d'état-major auxquels il avait facilement accès.
Dreyfus s'est entraîné pendant des mois pour imiter mon écriture à la
perfection.
Voilà pourquoi cette ressemblance est effrayante.
Est-il vrai que vous connaissiez le colonel Baron von Schwarzkoppen, attaché
militaire de l'Allemagne jusqu'à une date très récente ? Mais je ne m'en
défends pas, monsieur.
Mes parents d'Autriche sont liés à la famille von Schwarzkoppen, tout d'abord.
Et puis le colonel était un vrai Parisien. Il a fréquenté nos salons, nos
dîners officiels.
S'il fallait suspecter tous les officiers supérieurs français qui ont
fréquenté le baron von Schwarzkoppen, je crains fort que l'état-major de l'armée
française n'en fût décapité.
Comment avez-vous appris qu'un complot se tramait contre vous ? Mais j'ai des
amis, monsieur.
J'ai des amis partout, anonymes ou illustres.
Mon ami Drummond de la Libre Parole fait partie des illustres.
Et puis il y a eu une dame voilée dont je ne connaîtrai sans doute jamais le
nom, qui était ma providence.
Enfin bref, pour conclure à la hussarde ce qui me va très bien et qui ne me
déplait pas, je vous dirai ceci, messieurs.
Je ne crains rien.
Mes aïeux ne m'ont pas légué la peur en héritage, je ne crains rien, aucune
force humaine ne m'arrêtera.
Quant à mes diffamateurs, je les emmerde.
Voici donc mes conclusions.
En mon âme et conscience, je dis, Esterhazy me semble hors de cause.
Quelque peu intéressant qu'il soit en raison des écarts graves de sa vie
privée, il ne peut à mon avis en l'état être accusé de trahison.
Je n'ai pas pu examiner le cas Esterhazy sans me pencher sur le cas Picard.
Surtout après que vous ayez eu l'obligence, mon général, de me
faciliter l'accès à certains documents.
J'en conclus ce qui suit.
Picard paraît coupable.
Je crois que malheureusement, les pièces qui existent à l'état-major général ne
permettent pas d'en douter.
Faut-il continuer l'enquête et l'étendre ? Si on interroge Picard à Tunis, on
dira qu'on a craint de le faire venir.
Si on l'interroge ici comme témoin, il sera difficile de l'isoler de ses
conseils.
Il me paraît...
que le lieutenant-colonel Picard soit dans l'état d'être traduit devant un
conseil d'enquête et qu'il devra être interrogé dans les conditions les plus
strictes du secret.
Eh bien, voilà un rapport remarquable, général de Pellieux.
Objectif, mesuré.
Et votre dernière recommandation est capitale.
Le secret.
Le secret le plus strict.
C'est la condition majeure d'une conclusion positive de cette affaire.
Moralité, il est essentiel de faire revenir Picard à Paris dans les plus
brefs délais.
L'innocence de Dreyfus va être enfin reconnue. Lieutenant, je reçois l'ordre
de rentrer immédiatement à Paris. Merci.
Vous m'attendez, s'il vous plaît ?
Parlez
sans détour, colonel.
C'est donc la saisie du petit bleu qui nous a mêlé sur la piste du commandant
Esterhazy.
Reconnaissez-vous ce document ?
Bien sûr, je le reconnais.
Pourtant, il me semble que l'écriture était plus homogène.
Oui, plus homogène.
Ce document a été trafiqué.
Sans doute avez-vous raison. Il semble avoir été produit pour les besoins de la
cause. Qu'insinuez-vous, mon général ? Vous êtes entendu comme témoin, vous n
'êtes pas accusé.
Il semble bien que ce document a été... Comment dites-vous vous-même ?
Trafiqué pour mettre en cause le commandant Esterhazy. C'est absurde.
J'ignorais jusqu'à l'existence d'Esterhazy avant l'arrivée du petit
Bleu. Ce qui m'a conduit à mener une enquête sur lui.
J'en ai aussitôt informé l'état-major.
Justement, le général de Boisneffre a beaucoup à se plaindre de votre attitude
à son égard.
Il vous reproche un goût de l'intrigue, de la duplicité, un refus d'obéissance,
de la légèreté dans le traitement des affaires relevant du secret d'état.
Mon général, il suffit d'analyser l'écriture du fameux bordereau pour
avoir la preuve de la culpabilité d'Esterhazy.
Je voudrais tout de suite.
Cette question a l'autorité de la chose jugée.
Mon colonel, j'ai ordre de vous conduire au Mont-Valérien.
Je convoie un prisonnier.
Mon colonel, je suis tenu de vous rappeler que vous êtes soumis au régime
des arrêts de forteresse.
Je me tiens à votre disposition, mon colonel.
Je vous remercie, commandant.
Puis-je me permettre une question personnelle ? Vous pouvez.
Pourquoi croyez-vous tellement en l'innocence de Dreyfus ? Je n'y crois
pas, commandant. J'en suis absolument certain.
La certitude dans l'affaire d'espionnage est parfois à l'heure.
Raisonnons sans passion partisane, voulez-vous ?
Le capitaine Dreyfus a été condamné sur la base d'une pièce et une seule pièce,
le fameux bordereau.
Or, le bordereau est de la main d'Esterhazy.
C'est à moi qu'est échu le triste privilège de faire cette découverte
quand je dirigeais les services du contre-espionnage.
Donc, Dreyfus est innocent du crime pour lequel il a été condamné.
Mais l'état-major a des...
D'épreuves accablantes, semble-t-il.
Accablantes parce qu'elles sont secrètes, parce qu'on y fait sans cesse
allusion sans jamais les montrer au public.
L'une d'elles que je connais est un faux.
C'est impossible, colonel.
Une machination.
C'est impensable.
Monsieur, votre parti pris est évident. Je ne vous suivrai jamais sur ce terrain
-là. Il n'y a pas de parti pris. Tout le monde sait que Dreyfus est coupable.
Dreyfus est coupable, c'est évident.
Je l'ai assez publié dans mon journal.
Il n'est pas question que vous passiez au bon niveau.
Pardon ? Non. Pas question, Irène.
Vous avez sûrement des appointances à l'état-major ou au ministère de la
guerre ? Excusez-moi.
Pardon.
J'ai des accointances, mon petit Marcel, mais pour quoi faire ? Voilà, j'ai une
faveur à vous demander.
J'aimerais faire parvenir un exemplaire de mon livre au colonel Picard.
Picard ? Oh, mais il est aux arrêts de Fortorès.
Oui, oui, c'est pour ça que j'ai besoin de votre aide, justement.
Regardez les noms de tous ces signataires.
Durkheim, Blum, Herr, tous des Juifs. Permettez, permettez, Herr est français
comme vous et moi.
Mais ils vont vraiment se discuter ? À moins que vous ne considériez l'Alsace.
Comme une terre allemande ! Je vous en prie ! Je vous en prie ! Alors,
Picard, vous le connaissez bien ? Non, je l'ai rencontré une fois chez
Charpentier, l'éditeur de Zola.
Il est mélomane, cultivé.
J'ai beaucoup d'admiration pour son courage.
Oui, moi aussi, mon petit Marcel, moi aussi.
Je vais faire jouer mes accointances, je vous le promets.
Entrez. J'ai un livre à vous remettre, mon colonel.
Un livre ? Oui.
Les plaisirs et les jours, de Marcel Proust.
Vous connaissez l'auteur ? A peine.
Et il m'envoie son livre, c'est bien aimable.
En tout cas, ce monsieur a des amis haut placés.
Si vous saviez qu'un tri est la mise en place pour vous faire parvenir son
livre.
État d'extrême fatigue.
Troubles respiratoires, forte fièvre.
De toute évidence, c'est un début de malaria.
Dans ce cas, je vais faire transférer le prisonnier à l'hôpital de l'île royale.
Non, il n'en est pas question.
Mais c'est dans votre intérêt.
Je n'ai pas de cette fille à l'envie dans mon état. Un officier ne peut pas
se faire hospitaliser.
Il reste à son poste. Le règlement est formel. Le règlement est formel, en
effet, mais il peut être interprété.
Il doit être appliqué d'abord.
Je n'accepterai aucun traitement en faveur.
Bonjour, Lucien.
Bonjour.
Léon, c'est Lucien R. qui vient d'arriver.
C'est drôle.
Je n'ai jamais oublié cette discussion avec Bernard Lazare à la Revue Blanche.
C'est lui le premier qui nous a parlé de l'innocence d'Odorifus.
Mais vous l'avouerez, Lucien, je crois que je n'ai guère été convaincu.
Il faut l'être, Bloom.
Convaincu et convaincant.
Car nous allons nous battre pour la vérité.
Il nous faudra entraîner des centaines, des milliers de personnes autour de
nous. Excusez-moi, Lucien.
Nous ne savons rien du tout.
Si.
Enfin, nous savons tout, mais nous ne pouvons rien prouver.
Ce savoir est inutile.
Je suis juriste, ne l'oubliez pas.
On ne plaide pas seulement en fonction de ses convictions.
On plaide en fonction d'un dossier.
Mais Charles Costner va faire savoir sa conviction au président de la République
et au ministre de la Guerre, qui sont de vieux amis.
Et qui lui demanderont des preuves.
Ou du moins de citer ses sources.
Or, il ne peut pas.
Maître François Jolimier.
Je vous écoute, maître.
Ma mission est délicate, monsieur le sénateur.
Je viens au nom de ma cliente, Madame de Boulancy.
Poursuivez, maître.
Voilà. Ma cliente a eu des relations, disons des relations intimes prolongées
avec le commandant Esterhazy.
Un personnage fort peu recommandable, monsieur le sénateur.
Il a trompé ma cliente, abusé de sa bonne foi et lui a escroqué plusieurs
dizaines de milliers de francs.
Bref, outré du beau rôle que cet individu prétend jouer dans une affaire
en cours, madame de Boulancy a décidé de vous confier certaines lettres.
Lettres ?
que lui a écrite autrefois Esteradzi.
Vous verrez, elles sont édifiantes.
Elles intéresseront sûrement le général de Pellieux chargé de l'enquête.
Merci, maître.
Si ce soir on me dit que je serai tué demain comme capitaine des Hulands en s
'envoi des Français, je serai certainement parfaitement heureux.
C'est impossible.
C'est faux.
Hélas non, mon général.
Vous pouvez saisir tout de suite correspondant chez Mme de Boulancy, mais
ce n'est pas tout.
Je ne ferai pas de mal à un petit chien, mais je ferai tuer cent mille Français
avec plaisir.
Mais ces lettres ont été écrites il y a des années.
Cet homme a pu changer.
Il a changé, en effet. Il est passé de la parole aux actes.
Il ne rêve pas seulement de massacrer des Français.
Il a trahi la France.
Je ne vous paierai pas.
Vous n'avez pas les preuves de ce que vous avancez. En effet, c'est vous qui
les avez.
Vous avez le Bordeaux, vous avez le Petit Bleu.
Vous avez l'écriture de Dreyfus et celle d'Esterhazy.
C'est vous qui avez les preuves, mon général.
Eh bien oui, nous avons les preuves. Nous avons des preuves irréfutables. Une
armoire pleine de preuves. Tout un dossier secret.
Un dossier secret n'existe pas.
Du point de vue juridique, ce n'est qu'un dossier de dissuasion ou de
chantage. Les preuves, les vraies preuves, doivent être examinées en plein
jour, contradictoirement, selon les normes.
de la justice républicaine. Mais il ne s'agit pas de la République, il s'agit
de la France et de l'armée. Vous en ferez ce que vous jugerez bon de faire à
votre âme et conscience.
Mais ces documents sont communiqués à la presse dès demain, mon général.
Je ne suis pas là pour personne. Je suis parti, je suis mort.
Ah, surtout pas, mon gaillard.
Un départ serait un aveu de culpabilité. Je suis coupable.
Coupable de quoi ? D'être l'objet de la haine des Juifs ? C'est un titre de
gloire, non de culpabilité.
Il faut faire face, Monseigneur.
Il faut être confronté à cette vieille cocotte de Boulancy.
Vous avez sans doute quelque anecdote à son sujet, quelque chose de
croustillant, non ? Écoutez, c'est simple.
Vous avez écrit des lettres dans un moment de dépression.
Votre lettre du Hylant a été falsifiée.
Le syndicat juif vous poursuit de sa haine.
C'est simple.
Vous croyez que ça peut marcher ? Plus le mensonge est gros, mieux ça risque de
marcher. Allez, Marguerite, trouvez-nous une bonne bouteille.
Nous allons traquer.
Le ministre de l'Intérieur va en être pour ses frais.
Pourquoi cela ? La nuit dernière, il a alerté tous les postes frontières.
Ordre était donné de vous y arrêter.
Je vois un acquittement par le tribunal militaire.
Quel acquittement ? Quel tribunal militaire ? Désormais, il va falloir
marcher au feu, mon brave.
Le non-lieu qui a décidé de Pellieux ne se fiera pas à vous blanchir.
Il faut l'acquittement d'un tribunal militaire.
Il est acquis.
Quand le non-lieu sera proclamé, exigez votre inculpation.
Quoi ? Si, si, si.
Vous aurez le beau rôle.
Toute la France sera derrière vous.
Et personne ne parlera plus du juif de l'île du diable.
J'ai lu dans un journal de Paris une nouvelle qui vous concerne.
Normalement, je ne devrais pas vous le dire.
Le tribunal militaire va juger un commandant est arsi-estrési, quelque
chose comme ça.
Pourquoi est-ce que ça me concerne ? Il est soupçonné d'avoir écrit le fameux
bordereau.
Le bord de roue.
Le conseil de guerre.
L'audience est ouverte.
Faites entrer l'accusé.
Silence ! Silence ou je fais évacuer la salle !
Vos noms et grades.
Commandant Charles Ferdinand Valcinesterazzi, officier au 74e
Régiment d'Infanterie.
Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi sommes-nous obligés de rester ici ?
Le conseil de guerre a décidé le huis clos retardé. Qu'est-ce que ça veut dire
? Les débats ne pouvaient être publics que jusqu'au moment où leur publicité
serait considérée comme dangereuse pour la défense nationale.
Oui, c'est la formule consacrée.
Vous ne pourrez revenir dans la salle d'audience que pour le verdict.
Mais il y a pire.
A l'unanimité, le conseil a rejeté la constitution des partis civils.
Et pour quel motif ? Au motif que l'ex-capitaine Dreyfus a été justement
et légalement condamné.
Alors que reste-t-il à juger ? Rien, justement.
Esterhazy a été acquitté avant même que le procès ne commence.
En conséquence et à l'unanimité, le conseil de guerre prononce l
'acquittement du commandant Esterhazy.
Mes amis, mes amis, je vous remercie.
Mon acquittement est une victoire de l'armée.
Une victoire de la France.
Cette victoire, nous allons la fêter ensemble.
Mais avant, il faut que j'aille signer ma levée d'écrou.
Attendez-moi ! Bravo ! Bravo
!
Il n'y a rien à attendre des voies légales.
L'acquittement d'Esterhazy nous en fournit la preuve définitive.
Le seul recours, c'est l'opinion publique.
Il faut frapper un grand coup.
La saisir, les mouvoir.
Faire comprendre l'affaire dans son ensemble, dans ses mécanismes et ses
machinations.
Il faut écarter toute prudence, toute précaution. S'il y a procès, ce sera
devant une juridiction civile.
Plus de dossiers secrets. Tout sera discuté En plein jour.
Dites-moi, si je comprends bien, vous pensez à une troisième brochure,
monsieur Zola ? Après votre... votre lettre à la jeunesse, après votre lettre
à la France, une lettre sur l'affaire, c'est bien ça ? Non, monsieur
Wougan, pas de brochure, cette fois-ci.
C'est dans la presse quotidienne qu'il faut intervenir désormais. La presse va
jouer un rôle nouveau, essentiel.
Dans la vie politique et culturelle, nous l'avons déjà vu dans toute cette
affaire. Nous avons vu la basse presse en route battant monnaie avec les
curiosités malsaines. Plus haut dans l'échelle, les journaux populaires, ceux
qui font l'opinion de la foule. Nous avons vu souffler les passions les plus
atroces, les plus sectaires.
Quant à la grande presse dite sérieuse et honnête, se content de tout
enregistrer, la vérité comme l'erreur.
J'ai décidé de ne plus donner d'article au Figaro.
Ce journal vient de tomber dans le camp de l'antidréfusisme systématique.
Je vous propose ma lettre au président de la République, M. Vaugan. J'accepte.
J'accepte sans hésiter.
Quand l'aurez-vous écrite ? Elle est écrite.
J'en ai terminé la rédaction cet après-midi.
J'y ai travaillé d'arrache-pied, jour et nuit, depuis 48 heures.
L'acquittement d'Esterhazy était prévisible.
Il fallait s'y préparer.
J'aimerais vous lire ma lettre au président de la République.
Allez-y, monsieur Zola, je suis prêt.
Monsieur le président de la République.
Permettez-moi, mais j'aimerais si possible que toute la rédaction de l
'Aurore... Assistons à la lecture de cette lettre, si vous en êtes d'accord.
Oui, oui, bien sûr.
Mes amis, venez tous dans mon bureau.
On en ferme la vérité super, elle s'y amasse.
On verra bien, si l'on ne vient pas de préparer pour plus tard le plus
retentissant des désastres.
Mais cette lettre est longue, monsieur le président, et il est temps de
conclure.
J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clame d'avoir été l'ouvrier
diabolique de l'erreur judiciaire.
J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par
faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.
J'accuse le général de Boisdèfre d'avoir eu entre les mains l'épreuve certaine de
l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffés.
J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit en
condamnant un accusé sur une pièce restée secrète.
Et j'accuse le second conseil d'avoir couvert cette inégalité par ordre
en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un
coupable.
Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité
qui a tant souffert et qui a droit au bonheur.
Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme, qu'on ose donc
me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour.
J'attends !
J
'accuse.
Voilà le titre.
En caractère d'affiche, sur toute la première page.
On tire à 300 000.
Demain matin, il nous faut des centaines de crieurs de journaux.
Prévoir un affichage massif.
Merci.
J'accuse.
Le meilleur titre en est.
Bonjour, M. Granet. Merci.
Allez, au revoir, monsieur.
M. Blum.
Bonjour, M. Granet. Bonjour, Mme Blum. Merci.
Ah, M. Blum, vite, lisez ça.
C'est un article de Zola dans l'Aurore.
Vous croyez que c'est possible que Dreyfus soit innocent ?
Ça y est, ils ont fait l'erreur qu'il ne fallait pas faire.
Le gouvernement a été obligé d'engager des poursuites contre Zola.
J'arrive de la chambre.
Le président du conseil ne voulait pas poursuivre Zola.
C'était clair au début de la séance.
Mais sous la pression de l'extrême droite, il a fini par céder.
Tout a basculé en quelques minutes, emporté par un remous de l'Assemblée.
Ce sera l'occasion pour Zola de faire éclater publiquement la vérité.
Ce sera de nouveau un procès truqué, un procès public.
Devant une juridiction civile, la cour d'assises, ça change tout.
La procédure va être très rapide, j'en suis certain.
Où en est la campagne des signatures du manifeste d'appui à Zola ? Je m'occupe
de recueillir les adhésions avec Marcel Proust. Elles arrivent par dizaines.
Messieurs, j'ai la signature d'Anatole France.
Magnifique.
Messieurs... La vérité ne pourra que triompher.
Mme Dreyfus jurait de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Je le jure, M. le Président.
Que pensez-vous de la bonne foi d'Émile Zola, Madame ? La question ne sera pas
posée. Enfin, M. le Président, en quoi cette question contredit-elle l'arrêt de
la Cour ? Je vous rappelle les termes de cet arrêt.
Le débat doit être limité au seul grief retenu dans la plainte du ministre de la
Guerre.
L'offense faite par M.
Zola au juge du commandant Esterhazy.
Précisément, M. le Président, en quoi cette question peut-être... La question
ne sera pas posée ! Je demande l'arrêt de la cour.
Voici l'arrêt de la cour.
Le Président a refusé, avec raison, de poser à la dame Dreyfus les questions
sollicitées par la défense.
Voilà, messieurs les jurés.
Je vais conclure, monsieur le président.
Ce n'est pas un secret, tous mes amis le savent.
J'ai juste préféré une autre solution que celle de la Cour d'assises.
Il fallait laisser souffler le pays,
provoquer une réflexion.
plutôt que la passion.
Mais sur le fond, ma conviction est faite.
Je vous en ai expliqué la genèse.
La révision du premier procès, dont nous ne pouvons parler,
mais auquel nous ne cessons de penser.
Nous, témoins de la défense d'un absent, innommable,
malheureux. Et sans aucun doute, innocent.
Monsieur Shora Kessner.
La question ne sera pas posée.
Je proteste, Monsieur le Président.
Commandant Dupaty de Clam.
Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Levez la
main droite et dites je le jure. Je le jure.
Est-il exact que des pièces secrètes aient été communiquées au conseil de
guerre qui a condamné le capitaine Dreyfus ? Je ne répondrai pas à cette
question.
En somme, commandant, vous n'avez rien à dire.
Rien à dire sur l'indicible.
Qu'est-ce qui est indicible ? Tout ce qui touche au mystère de la défense
nationale.
Au mystère ou au secret ? Tout ce qui est secret est mystérieux.
Vos relations avec Esterhazy étaient-elles secrètes ou mystérieuses ?
Les avez-vous eues pour votre compte ou pour celui de vos chefs ? La question ne
sera pas posée.
Je ne répondrai pas à cette question puisqu'elle ne peut être posée.
Si Dreyfus remet les pieds en France, il y aura 5000 cadavres de juifs enverrus
de Paris.
Il ne s'agit pas de ça, il s'agit de votre comparution au procès de Zola. J
'ai l'intention non seulement de parler, mais aussi d'agir à l'audience.
Agir ? Qu'est-ce que ça signifie ? Agir.
Passer à l'attaque, bousculer l'ennemi, détruire.
Il n'en est pas question.
Je suis chargé d'un message pour vous, commandant. Un message de nos chefs.
Vous garderez un silence complet.
Vous ne répondrez à aucune des questions.
Attention surtout à la borie.
C'est le plus dangereux des avocats du syndicat juif.
Il est d'origine germanique.
Sa femme est une juive anglaise. Impossible.
Je suis un soldat, moi.
Justement.
Un soldat discipliné.
Vous garderez le silence, commandant, quoi qu'il vous en coûte.
Ainsi, vous n'avez rien à dire.
Les témoignages des documents vous mettent en cause directement et vous ne
dites rien, vous ne contestez rien.
Vous n'avez pas de commentaire à faire à propos de vos lettres à Madame de
Boulancy ? Si ce soir on venait me dire que je serais
tué demain comme capitaine des Houlins en sabron des Français, je serais
certainement parfaitement heureux.
C'est vous qui avez écrit ces mots.
Qu'avez-vous à en dire ?
Je ne ferai pas de mal à un petit chien, mais je ferai tuer cent mille Français
avec plaisir.
Toujours rien à dire.
Est-ce que monsieur le commandant Esterhazy reconnaît avoir eu des
relations avec le colonel von Schwarzkopf?
Ne parlons pas, maître, d'officiers appartenant à des pays étrangers.
Pourquoi, monsieur le président?
Parce qu'il y a une chose au-dessus de tout.
C'est l'honneur et la sécurité du pays.
Je retiens, monsieur le président, que l'honneur du pays permet à un officier d
'accomplir de tels actes, mais ne permet pas d'en parler.
Je ne me souviens plus.
À un an de distance.
Comment voulez-vous que le témoin puisse se souvenir ? Et d'ailleurs, c'était au
figuré.
C'est ça, je parlais au figuré.
Qu'est-ce que ça signifie, au figuré ? Je ne l'ai pas vu de mes yeux vus.
Mais j'aurais pu le voir, puisque la scène a eu lieu. Ça, je le sais.
Même si je ne l'ai pas vu.
C'est donc un faux témoignage.
Vous savez toute la vérité sur cette affaire, mais vous refusez de la dire.
Je maintiens tout ce que j'ai dit.
Et j'ajoute que le colonel Picard a menti.
Monsieur le huissier, s'il vous plaît.
Messieurs les jurés, vous devez savoir que ces hommes, Henri, Griblin, Dupati
de Clame, ont été les principaux artisans de cette affaire.
Ils ont d'abord travaillé en conscience, pensant, je veux le croire, qu'ils
étaient dans la vérité en accusant Dreyfus.
Ensuite, ils ont reçu la consigne de défendre avant tout l'honneur du bureau.
Moi, j'ai pensé autrement.
Lorsque j'ai été nommé à la tête de ce service, et comme j'ai eu des doutes, j
'ai voulu m'informer. J'ai cru qu'il y avait une meilleure manière de défendre
une cause que de s'enfermer dans une foi aveugle.
Voilà, je ne sais combien de temps.
Voilà des mois.
que je suis abreuvé d'outrage par des journaux qui ont été payés pour répandre
ces calomnies et ces erreurs.
Pendant des mois, je suis resté dans la situation la plus abominable pour un
officier, car je me trouvais attaqué dans mon honneur, sans pouvoir me
défendre.
Demain, peut-être, je serai chassé de cette armée que j'aime
et à laquelle j'ai donné 25 ans de ma vie.
Mais cela ne m'a pas arrêté.
J'ai pensé que je devais rechercher la vérité et la justice.
Je l'ai fait.
Et j'ai cru rendre en cela un service plus grand à mon pays et à l'armée.
C'est ainsi, messieurs les jurés, que j'ai cru qu'il fallait faire mon devoir
d'honnête homme.
Et alors, où ça en est ? Picard a parlé pendant plus d'une heure.
Il a fait une très très grosse impression.
Très droit, très calme, dans son uniforme bleu sous-taché d'or, il a
minutieusement exposé comment il découvrit la trahison d'Esterhazy et les
manœuvres et la haine dont il avait été victime.
Confronté à Henri, Picard n'a guère eu de peine à le mettre dans l'embarras, à
le faire se contredire.
Henri est devenu tout rouge, presque apoplectique. Il frappait avec sa main
sur la barre en hurlant des choses incohérentes.
Il a même insulté Picard, qui s'est retenu de le gifler.
Je crois qu'un duel est inévitable.
Pour finir, Picard a été ovationné.
Les témoins militaires se sont sentis insultés.
Et le général de Pellieux a même dit « Crier « Vive Picard ! » c'est crier «
Abat l'armée ! »
Monsieur
le Président,
J'ai strictement observé pendant toutes mes déclarations le pacte du silence.
Tous les témoins militaires l'ont observé.
Mais les avocats et les témoins de la défense ont constamment fait allusion à
l'affaire Dreyfus dans le but évident de semer le trouble sur la chose jugée.
Ainsi, je me sens libre de tout dire.
Je répéterai le mot si typique du colonel Henry.
On veut de la lumière ? Eh bien, allons-y !
On a eu au
ministère de la guerre la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus.
Et cette preuve, je l'ai vue.
Il est arrivé au ministère de la guerre à un papier dont l'origine ne peut être
contestée et qui dit... Je vais vous dire ce qu'il y a dedans.
Il va se produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus.
Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif.
Et cette note est signée d'un nom de convention connu de nos services, un nom
étranger.
Je ne puis vous en dire plus.
Alors, maître, avez-vous des questions à poser au témoin ? Non, vraiment,
monsieur le président.
Quelles questions pourrait-on poser ? Après une pareille chose, il ne s'agit
plus de restreindre ou de rétrécir un débat d'assises.
Que monsieur le général de Pellieux me permettrait respectueusement de lui
faire observer qu'il n'est pas une pièce, quelle qu'elle soit.
qui est une valeur quelconque et qui scientifiquement constitue une preuve,
avant qu'elle ait été contradictoirement discutée.
Quelques respects que j'ai pour la parole de soldat de monsieur le général
de Pellieux, je ne puis accorder la moindre importance à cette pièce.
Tant que nous ne la connaîtrons, tant que nous n'aurons pas discuté, tant qu
'elle n'aura pas été publiquement connue, elle ne comptera pas.
Capitaine Delcassé. A vos ordres, mon général.
Allez chercher le général de Boisdèvre en voiture.
Et tout de suite.
Il y a d'autres pièces accablantes, monsieur le président.
Le général de Boisdèvre vous le dira.
Monsieur le président, je serai bref.
Je confirme sur tous les points la déposition de monsieur le général de
Payeux. Comme exactitude et comme authenticité.
Je n'ai pas un mot de plus à dire.
Je n'en ai pas le droit.
Je le répète, messieurs les jurés, je n'en ai pas le droit.
Maintenant, messieurs, permettez-moi, en terminant, de dire quelque chose.
Vous êtes le jury, tant que vous êtes la nation.
Si la nation n'a pas confiance dans les chefs de son armée, dans ceux qui ont la
responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d'autres
cette lourde tâche.
Vous n'avez qu'à parler.
Je n'ai pas un mot de plus à dire.
Dreyfus !
est innocent, je jure, j'y engage mon honneur.
À cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice
humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes l
'émanation même de la nation, devant la France, devant le monde entier, je jure
que très...
Tout semble être contre moi.
Les deux chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand
tirage, l'opinion publique qu'ils ont empoisonnée.
Et je n'ai pour moi que l'idée
Un idéal de vérité et de justice.
Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l'injustice.
On peut me frapper ici.
Un jour, la France me remerciera.
La France me remerciera d'avoir aidé à sauver son
honneur.
C'est avec des insanités comme vous en écrivez qu'on en arrive là.
Absolument. Je me demande quel verdict il faut souhaiter. Si par miracle Zola
est acquitté, aucun de nous n'en sortira vivant.
Mesdames et messieurs, l'audience va reprendre. C'est ma vaisseigne, ils n
'ont eu que 35 minutes pour se décider.
A la majorité des jurés, l'accusé est reconnu coupable.
Les circonstances atténuantes ne sont pas accordées.
Émile Zola est condamné à un an de prison, le maximum de la peine prévue,
et à 3000 francs d'amende.
Bravo !
S'il vous plaît.
Êtes-vous certain, messieurs, que cette affaire ne saurait se résoudre autrement
que par les armes ? Alors, seriez-vous disposé, colonel
Picard, à accepter les excuses du colonel Henry ?
En aucun cas.
Dans ces conditions, messieurs, il ne me reste plus qu'à vous rappeler que le
combat sera arrêté au premier sang.
En place, messieurs.
En garde.
Êtes-vous prêts ? Allez-y, messieurs.
à ce qu'il en coûte, monsieur, d'insulter un officier d'armée
française.
Certes, Zola a été condamné par le jury.
Mais peu importe.
Les affirmations essentielles de j'accuse ont été vérifiées par un débat
contradictoire et public.
L'illégalité commise au procès de 1894 a été prouvée.
A elle seule, cette illégalité peut entraîner la révision.
L'absurdité de l'attribution du bord de roi à votre frère, à votre époux, a été
clairement démontrée.
Tout cela est vrai, monsieur Lazare, mais le gouvernement s'obstine, l'état
-major aussi.
La révision peut encore tinter, pour le temps presse.
Mon mari est à bout de force, dans un état de faiblesse extrême.
Il passe des jours entiers, prostré, sans bouger, manger ni boire, et
pourtant son esprit reste entier.
Tout ce que j'ai écrit ces derniers mois peut se résumer bien simplement.
Mon honneur et mon bien propre, le patrimoine de mes enfants.
Cet honneur, je l'ai réclamé à la patrie.
Ton droit, ton devoir est de le réclamer infatigablement au magistrat suprême du
pays, jusqu'à ce qu'il nous soit rendu.
Je vous remercie, capitaine Pugnet.
En effet, Je vais examiner le dossier secret.
J'ai demandé au capitaine Cunier, en qui j'ai toute confiance, d'en faire un
classement systématique.
Monsieur le ministre, le dossier comporte des centaines de pièces.
Fussent-elles des milliers, je les examinerai.
Je vais y trouver les éléments qui confondront définitivement les amis de
Dreyfus. Ils sont confondus, monsieur le ministre.
Cela est condamné, il est en fuite.
Esterhazy est acquitté. Ne me parlez pas d'Esterhazy.
C'est un soldat perdu. Il déshonore le parti patriote.
Quand j'aurai brisé Sterasi, je n'aurai que plus d'autorité pour briser toute la
bande.
Car il faut briser le syndicat des intérêts juifs.
La clé de voûte de l'entreprise antinationale, c'est Picard.
Il a été réformé par le conseil d'enquête, certes, mais c'est
insuffisant. Je le veux devant le conseil de guerre, condamné pour
trahison. En tout cas, monsieur le ministre, l'examen du dossier secret,
son utilisation plutôt, exige de la prudence.
Prudence ? C'est une vertu que je n'apprécie pas dans le cas présent.
Je suppose que vous avez fait vérifier l'authenticité de toutes les pièces du
dossier Dreyfus, général de Bodeffre.
Certes non, monsieur le ministre.
Comme je vous l'ai dit, il s'agit de centaines de pièces.
L'authenticité de l'ensemble et la confiance sans limite que j'ai dans le
lieutenant-colonel Henry m'ont paru des garanties suffisantes.
Eh bien, je ferai moi-même ce travail de vérification avant mon discours à la
Chambre. Monsieur le ministre, si vous permettez l'opinion de quelqu'un qui
suit cette affaire depuis le début, ne parlez plus des pièces secrètes, ni pour
en avouer l'existence, ni pour la démentir.
Ne prononcez plus le nom des attachés militaires.
Il ne faudra pas citer ni l'Allemagne, ni l'Italie.
Une véritable conspiration a tenté de
substituer au capitaine Dreyfus ?
Un officier, d'ailleurs d'origine étrangère, un officier qui sera frappé
demain des peines disciplinaires qu'il a méritées.
Je m'adresse enfin aux défenseurs de Dreyfus, en qui je salue des hommes de
bonne foi.
Un malentendu menace de s'élever entre eux.
Et cette armée qui a pour mission sacrée de défendre le patrimoine de la France.
Car Dreyfus est coupable ! Dreyfus est
coupable et je vais apporter la preuve de cette vérité.
J'ai ici trois documents choisis entre mille.
Trois documents irréfutables.
Trois documents dont j'ai pesé.
l'authenticité matérielle et morale.
Trois documents qui prouvent la culpabilité de Dreyfus.
Tu me gardes la boutique ?
Monsieur Bloom
!
Pas mal, hein ?
Nous n'avons pas dit notre dernier mot.
Le triomphe de Caveniac.
Qu'est-ce qui se passe ?
Trois documents entre mille, a dit Caveniac, et il les a lus à la chambre
des députés.
Ce sont des lettres échangées entre les attachés militaires d'Allemagne et d
'Italie.
Dans deux d'entre elles, le nom du traître est désigné par une initiale, D.
Dans la troisième, le nom est cité en entier, Dreyfus.
La chambre lui a fait une ovation interminable. Évidemment, nous n'avons
pratiquement plus de députés.
Allons, Lucien, il ne faut pas se laisser abattre.
Comprenez-vous donc pas que pour la première fois, nous tenons la certitude
de la victoire ? Nos seuls adversaires vraiment dangereux étaient
le mystère et le silence.
Maintenant que Kavenyak a parlé, il faudra tout publier.
Et il faudra bien révéler que tous les documents qu'il a lus sont des faux, d
'ailleurs imbéciles, fabriqués uniquement pour couvrir d'autres faux.
Ça va mal tourner.
J'aurais déjà quitté la France si Marguerite ne me retenait pas.
Elle est bien raison de vous retenir.
Il ne se passera rien. Tout peut se passer.
Absolument tout.
Je vous répète que Cavagnac est fou.
Il s'est juré ma perte.
Si jamais ces fous de merde se mettent à creuser dans le dossier de Réfus, ça va
éclater.
Charles ! Commandant, tout est verrouillé.
Verrouillé. Il ne se passera rien.
Oui ? Monsieur le ministre, le capitaine Cunier demande à être reçu
immédiatement. Cunier ? À cette heure ? Il a l'air bouleversé, monsieur le
ministre.
Faites-le entrer.
Bon, capitaine.
C'est un faux, monsieur le ministre.
Qu'est-ce qui est un faux, Cunier ?
La lettre, monsieur le ministre, la lettre où Dreyfus est cité en entier.
C'est même un faux grossier, deux morceaux de lettres différentes collées
ensemble, étruquées.
Regardez, le quadrillage n'est même pas de la même couleur.
C'est un faux abominable, monsieur le ministre.
Une explication insuffisante serait aussi grave que l'absence d'explication.
Quand et comment avez-vous reconstitué ces pièces ?
Rien fait, monsieur le ministre.
J'ai classé les pièces des dossiers secrets, c'est tout.
La lettre de 1894 comporte des éléments appartenant à celle de 1896.
Comment expliquez-vous ce fait ? J'ai arrangé les phrases.
Je jure que je n'ai rien fabriqué.
Quels sont les mots que vous avez fabriqués ? Je ne me rappelle plus.
Qui vous a donné l'idée de cette reconstitution ?
Personne.
Absolument personne.
Mes chefs étaient inquiets.
Je voulais les calmer, faire naître la tranquillité dans les esprits.
Je me suis dit, ajoutons une phrase.
Si nous avions une preuve dans la situation où nous sommes.
Personne n'en a rien su.
J'agis seul dans l'intérêt de mon pays.
Résumons.
En 1896...
Deux ans après la condamnation de Dreyfus, vous avez reçu une lettre
insignifiante.
Vous avez supprimé cette lettre et vous avez fabriqué l'autre.
Oui, monsieur le ministre.
Général, faites conduire le colonel Henri au Mont-Valérien.
Aux arrêts de forteresse.
Ça, tout le monde m'abandonne.
Je l'ai fait dans l'intérêt de l'armée et du pays.
Mais je suis perdu là.
Tout le monde me lâche.
Et pourtant, ils le savent dans la terre de qui j'agis.
On saura tout plus tard.
Aujourd'hui, je peux rien dire, mais si on me laisse tomber, je déballe tout.
Je déballe tout !
... ... ...
... ... ...
Mais monsieur ! Lucie ! Il
est arrivé quelque chose à Alfred.
Colomel Henry a avoué.
Avant de se trancher la gorge dans sa cellule, Alfred va revenir.
Je t'ai rappelé.
Capitaine, j'ai une communication officielle à vous faire.
Veuillez faire connaître immédiatement au capitaine Dreyfus dispositif
cassation ainsi conçu.
Cassation ? La cour casse et annule le jugement rendu le 22 décembre 1894
contre Alfred Dreyfus par le premier conseil de guerre.
Vous vous rendez compte, capitaine ? Mais je... je n'avais jamais douté de l
'armée, de la justice de mon pays.
En vertu de cet arrêt.
Le capitaine Dreyfus cesse d'être soumis au régime d'éportation, devient un
simple prévenu, est replacé dans son grade, peut reprendre son uniforme.
Allons-y !
À mon commandement.
Garde à vous !
Chef
d'escadron Dreyfus, rejoignez votre emplacement.
Ouvrez le bord !
Au
nom du président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont
conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d'honneur.
Fermez le banc.
Décorez.
Rejoignez les rangs.
Alfred Dreyfus, promu lieutenant-colonel vécu dans l'oubli jusqu'à sa mort d'une
crise cardiaque le 12 juillet 1935.
Picard, nommé ministre de la guerre au lendemain de la réhabilitation, mourut
le 19 janvier 1914 des suites d'une chute de cheval.
Esterhazy, exilé à Londres, y vécut d'expédience jusqu'à sa mort le 21 mai
1923.
Dupati de Clame, mise à la retraite d'office en 1900, s'engagea comme simple
soldat en 1914 et fut tué sur la Marne le 3 septembre 1916.
Debois d'Effres, au lendemain des aveux d'Henri, se retira dans son château de
la Sarthe, dont il ne sortit plus, vivant dans la pénitence et les
dévotions jusqu'à sa mort en 1919.
Schwarzkopen quitta Paris en hâte dès 1897.
Promu général, il fut tué sur le front russe le 8 janvier 1917.
Avant de mourir, ses derniers mots furent Français, écoutez-moi, Dreyfus
est innocent.
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