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- Caramels d'Isigny, berlingots de Nantes !
Guimauves d'Égypte !
Allez, messieurs dames, ici, on vend des sucreries, de la douceur.
- De la tĂŞte aux pieds, rien ne casse.
- Leur mère, enceinte,
avait compressé si fort son ventre dans des bandelettes
que les jumelles s'en sont trouvées comme soudées.
- Approchez, approchez,
n'hésitez pas.
Ici,
ni magie ni illusion,
point de monstre ni de colosse,
juste de l'émotion et des sensations.
Brouhaha Musique foraine intrigante
- Viens, on va voir la femme Ă barbe.
- Merci.
Tintement de cloche
- Mesdames et messieurs,
qu'est-ce qu'une vie sans passion ni frisson ?
C'est un renoncement, un gâchis.
Une vie sans extases et sans fièvre
est une injure au miracle d'ĂŞtre vivant !
Alors, venez, rejoignez-moi.
Rejoignez-moi, montez sur cette scène.
Je dis bien, montez !
Ici, c'est vous qui ĂŞtes au centre de ce spectacle !
Soyez braves !
Approchez et venez ressentir
l'expérience unique chantée par les poètes
depuis la nuit des temps : le coup de foudre !
Eh oui, le coup de foudre !
Sur mes tréteaux, il n'est pas une idée,
il n'est pas une métaphore,
il est une sensation !
Sur ces planches,
je vous promets le trouble,
la vibration,
le vertige et l'extase.
Extase pour tous !
Riche ou pauvre, aristocrate... Cris
- Visez le pied quand il se lève.
- En effet, ici,
le progrès est au service
de l'égalité.
- Les sœurs siamoises,
leurs pensées s'entremêlent,
et il arrive Ă l'une de finir le rĂŞve de l'autre
et de lui raconter au petit matin.
- Si une nature timide
ou un physique ingrat vous ont privé
des délices de l'amour,
eh bien, Vénus Électrificata
vous offre l'émerveillement qu'il procure
et le tremblement qui l'accompagne.
Pour seulement 30 centimes,
le coup de foudre
vous est délivré par Vénus...
Électrificata.
Alors, quelqu'un ?
Messieurs-dames,
un peu de courage !
Un peu de cran !
Oui, monsieur. Bravo, jeune homme.
Pas d'amour sans audace.
Venez goûter aux délices
du baiser électrique.
Trente centimes.
Je vous laisse avancer.
Bourdonnement
L'amour
est une douleur
et une extase.
Qui est sûr
de l'avoir jamais vraiment ressenti ?
Qui ?
Expérimentez
le délicieux frisson de l'amour.
Grésillement
Voyez comme l'électricité
apporte désormais
Ă vos vies bien plus
que le confort
et la lumière...
L'intensité !
La foule s'extasie.
Brouhaha de la foule
Applaudissements - Félicitations !
- C'est bien !
- Au suivant !
Frais de représentation : 2 francs 75.
Nourriture : 3.
Emplacement : 5.
Publicité : 8.
- Huit ? - Oui,
il y a des frais d'affichage, des crieurs.
On vient d'arriver Ă la capitale,
t'as pas remarqué ? - Ben non.
- Perruque : 3 francs par mois.
Et le tabac : 50 centimes.
Ce qui nous fait 38,50
moins 29,75...
8 francs 75.
VoilĂ .
Tintement de cloche
- Tu viens manger ? - Non.
Je veux pas lui rendre ses 3 pièces.
- Tu comptes partir
en Amérique avec ça ? Viens ! - Non.
- Me lâche pas.
- Pas ce soir.
- Bon, je t'invite.
- Non, j'ai pas envie !
- Viens !
- Non, je te dis, t'es bouchée !
- Nous allons désormais appeler le défunt !
- André.
- Du cœur, madame. Il y a un monde à franchir.
- André.
- Je sens...
quelque chose,
comme une présence
derrière vous.
- Oh ! André !
- Hélène. - André, c'est vous.
- C'est moi, mon petit marcassin.
- Oh mon Dieu, mon Dieu.
Il voulait...
Il voulait me dire quelque chose,
mais vous vous êtes évanouie.
- Désolée. L'exercice est épuisant pour le corps.
- Ça me semblait important.
Vous ne vous souvenez pas ?
- Le temps de la séance, l'esprit s'éteint.
Je deviens un corps vide qui résonne de ses mots.
La prochaine fois, sûrement.
- Bon, allez, santé.
Rires
- Tiens, viens boire un coup.
- Oh !
Souffle
Monsieur...
- Je... je souhaiterais rentrer en contact
avec un ĂŞtre cher,
"décemment",
récemment décédé.
- Pardon ?
- Comme le propose
votre panneau publicitaire. - Ah !
Ah non,
c'est trop tard,
je ferme. - Non. Pitié, asseyez-vous.
- Non, il n'y a plus personne, les esprits dorment.
Vous devriez vous reposer.
- Prenez. - J'ai pas de monnaie.
- Tout.
- Tout quoi ? - Tout...
Tout le billet.
- Dix francs ? - Oui.
- Pour entrer en contact ? - Oui,
avec l'être cher ré... ré...
- Récemment décédé.
- VoilĂ ! VoilĂ .
VoilĂ .
- Vite fait alors.
Allez, asseyez-vous.
ĂŠtes-vous confortable, monsieur ?
Inspirez,
expirez.
Inspirez,
expirez.
Ouh lĂ ,
écoutez votre respiration.
Inspirez,
expirez.
Inspirez.
Inspiration
Expirez.
Expiration
Comment s'appelait l'ĂŞtre cher ?
- Irène.
- Écoutez votre cœur battre.
Et pensez à Hélène.
- Irène.
- Oui.
Pensez Ă son visage,
Ă son regard.
Imaginez ses yeux,
ses yeux proches, tout proches.
Appelez-la, monsieur.
- Non.
- Appelez-la.
- Irène.
- Du cœur, monsieur, il y a un monde
à franchir. - Irène.
- Je sens...
- Irène. - Je sens une présence
derrière vous.
Cri
Oh, j'entends...
J'entends quelqu'un,
j'entends quelqu'un répondre. - Qu'est-ce que tu dis ?
- J'entends quelqu'un
murmurer un prénom.
- Quel... Quel prénom ?
- C'est incertain.
- Lequel ?
- Antoine ?
- Hein ?
- Ah oui,
je l'entends approcher.
Je la sens. Ah !
- Ah.
- Ah !
Respiration forte
Antoine. - Ah.
- Antoine.
Calme-toi,
je suis lĂ .
- Où ? - Juste à côté.
- C'est pas possible.
- Loin.
Partout. - C'est pas possible.
- Calme-toi, je suis lĂ .
Je suis lĂ , mon...
mon aimé.
Il renifle.
Oh ! - Ton odeur,
ton parfum, je le sens.
Ah, Irène.
Tu es lĂ .
Irène.
- Oui ?
- Est-ce que...
Est-ce que...
Est-ce que...
Est-ce que...
Est-ce que...
tu souffres ?
- Euh...
Non.
Tout va bien. - Ah.
- Tout est...
bleu,
doux,
léger.
- Oh.
Oh. - VoilĂ .
Je... Je... Je dois partir maintenant.
- Attends !
Irène, attends.
Attends.
Reste, pitié. Pitié, reste.
Tu es lĂ .
Soupir
J'ai plus rien.
J'ai plus rien.
Oh, tu es lĂ .
Quel miracle !
Respiration forte
Tu me manques.
Tu me manques tellement.
S'il te plaît, Irène.
Dis mon prénom.
- Antoine ?
- Encore.
- Antoine.
- Encore.
- Antoine.
- Oh.
Oh, je tremble, je tremble.
- Oui.
- Est-ce que c'est de ma faute ?
Est-ce que c'est Ă cause de moi ?
Tintement de cloches
- Oh !
Oh.
- Quoi ? - C'est fini.
- Pardon ?
- Elle est partie. - Non !
- Si, elle est partie. Je dois y aller aussi.
Allez, monsieur, il faut partir.
- Je viendrai vous voir demain. - Très bien.
- Ici. - Ah, non !
- Quoi ? - Il faut pas.
- Pourquoi ? - C'était...
douloureux.
- Douloureux ? - Parfois les corps ne s'accordent pas.
Regardez.
Mes mains sont comme brûlées.
- Oh lĂ lĂ . - Hmm.
- Je veux revenir.
- Non. - Je vous paierai plus.
- Bonne nuit.
Ă€ demain.
- Vingt francs.
- Vingt francs ?
- Pour les brûlures.
- Alors chez vous. - Chez moi ?
- Donnez-moi votre adresse.
- À la maison ? - Oui, ça sera plus favorable.
- Bien sûr, plus favorable.
Ma carte.
- Votre carte ?
- De visite.
- Très bien. - Alors à ...
- Alors Ă demain.
À trois heures. - Trois heures. À la maison.
- Partez, maintenant.
- Claudia.
- Hein ?
- Merci, Claudia.
- Ah.
Non, non.
Par lĂ .
Chant des oiseaux
- ... j'ai haussé les épaules. Pourquoi est-ce que j'ai refusé ?
Pour peindre, pour sortir Ă Paris ?
Encore maintenant, mon amour, je m'en veux.
Je pense souvent Ă ce que nous aurions fait
si j'étais resté.
Nous aurions bu du champagne
et mangé des châtaignes, puis je t'aurais dessinée.
J'aurais été bouleversé par ta présence.
Par le miracle de ta seule présence.
Pardonne au mari stupide,
au veuf pathétique.
Qu'est-ce que je disais ?
J'ai un peu bu ce matin. Il faut... Qu'est-ce que je disais ?
D'ailleurs, il faut que tu le saches.
Je suis devenu un ivrogne.
Est-ce que tu m'entends ?
Tu m'écoutes me plaindre ? Irène ?
Irène, tu m'entends ?
Tu es lĂ ?
- Oui, je suis lĂ . - Tu m'entends ?
- Bien sûr, mon petit marcassin.
- J'ai eu peur.
- Je suis lĂ ,
mon amour. Tu es ma lumière
dans les ténèbres.
- L'amour est encore lĂ ?
- Il est encore lĂ , mon amour.
- Je t'ai tellement fait souffrir.
- L'amour
est une souffrance et un baume.
Une extase et une brûlure.
Je le ressens comme je le ressentais ici-bas.
- Tu m'aimes, alors ?
- Je t'aime, mon aimé. - Es-tu apaisée ?
- Oui. - Et...
Est-ce que tu m'as pardonné ?
- Hmm.
- Tu m'as vraiment pardonné ? - Bien sûr, mon amour.
- Redis-le. - Je t'ai pardonné, Antoine.
- Encore.
- Je te pardonne.
Grincement
Cri - Qui ĂŞtes-vous, madame ?
Vous abusez du malheur
d'un veuf et profitez de sa fragilité.
Comment pouvez-vous ?
Il ne lui reste que sa douleur.
Et vous l'exploitez ? Vous la rentabilisez ?
- Mais arrĂŞtez !
- "L'amour est une brûlure et une extase."
Quand je pense Ă elle,
et que je vous entends déballer toutes ces niaiseries,
vous devriez avoir honte.
Vous le ridiculisez, et vous la rabaissez.
- Quoi ?
- Vous me faites du bien. Face Ă vous, je me sens moins laid.
Allez, disparaissez.
Partez avant que j'appelle les cognes.
Et ne revenez jamais !
Jamais !
Antoine ?
Oh, il peint.
Il peint.
Oh, merci, mon Dieu, merci. Il peint !
Enfin.
Quel con !
Mais quel con !
Musique intrigante
Quel con !
S'il vous plaît.
Brouhaha
- Attention aux éclats, mon grand !
- Qu'est-ce que l'amour ? C'est une souffrance et un baume.
Une extase
et une brûlure !
Mais qui est sûr d'un jour
l'avoir vraiment ressenti ? Qui ?
Venue tout droit d'Amérique,
elle est là pour vous faire vivre l'expérience unique,
chantée par les poètes depuis la nuit des temps...
Le coup de foudre !
Elle ne devrait pas tarder.
Je la vois qui approche
chargée d'une onde vibrante et mystérieuse.
- Yah !
Yah ! - Elle vous ouvrira un monde infini !
Approchez, messieurs dames ! Applaudissements
Le coup de foudre vous est délivré
pour la modique somme
de 30 centimes par Vénus Électrificata !
- Yah !
- Écoute-moi.
Tu m'écoutes ? - Hmm.
- À Paris, les gens ont tout vu. Faut leur donner autre chose.
- Que veux-tu que je leur donne ? - De l'amour !
Merde ! De la fierté.
De la grâce.
On dirait que t'es gênée.
Comment veux-tu qu'ils t'aiment ?
Tu feras que leur refiler ta honte.
Qu'est-ce qu'il y a marqué, là ? Je t'ai appris à lire !
- Oui, oui. - Vénus Électrificata.
L'électricité, ça, je la vois. Mais Vénus, elle est où ?
Sois plus présente,
sois plus troublante.
Quand un type s'éloigne, regarde-le dans les yeux
et fais-lui sentir qu'il s'est passé quelque chose de fort entre vous.
Tu le regardes comme ça.
Tu lèves le menton,
puis tu penches
le visage
et tu ouvres la main comme ça, comme s'il a emporté quelque chose
de toi.
Ça te fait mal.
Ben oui !
Regrette-le, qu'il revienne !
- Oui. - Eh.
Ben, montre-moi !
- Hein ?
- Fais le regard amoureux !
- Maintenant ? - Oui !
Penche un peu le visage.
Et regarde au loin.
- Oh !
J'y vais, je suis fatiguée. - Non, continue !
- Plus tard, j'ai mal partout.
- T'étais en retard.
- Je m'étais perdue.
- J'étais là comme un couillon.
- Je suis désolée.
- Je te colle 5 francs d'amende !
- Pardon. Excusez-moi.
- Allez, vas-y !
- Pardon. - Attention.
- Excusez-moi.
Musique intrigante
- Oh !
- Mademoiselle ?
- Tenez.
Pour les deux séances.
Partez !
- S'il vous plaît !
Je suis venu m'excuser.
Je suis sincèrement désolé et confus.
C'est mon affection pour cet ami qui m'a fait perdre la tĂŞte.
- Hein ?
- Après tout,
vous ne vouliez que l'aider, n'est-ce pas ?
Non ?
- Si, oui.
- À sa demande ?
- Oui, tout Ă fait, oui.
- Écoutez, j'ai honte. - C'est pas facile,
croyez-moi.
- J'en doute pas.
- C'est épuisant pour le corps.
- J'implore votre pardon.
- Bon, ben...
D'accord.
- Merci.
Merci infiniment.
- Je peux garder l'argent ? - Bien sûr.
Vous l'avez durement gagné et amplement mérité.
- Vous souhaiteriez une voyance ?
- Non, pas dans l'immédiat.
Rire léger
- Si c'est pour ce que je pense, c'est trop.
Il y a tout ce qu'il faut lĂ -bas.
- Oh !
Vos séances avec M. Balestro, reprenez-les.
- Pardon ?
- C'est un grand, un immense peintre.
Audacieux, inspiré, moderne.
Il travaillait plus depuis des années, mais grâce à vous
et votre... science,
il s'y est remis.
- Ma science ?
- Votre art.
- Il n'y a pas d'art, ni de science. Je lui raconte
ce qu'il veut entendre. - C'est merveilleux.
Je voudrais
que vous continuiez. - Et pourquoi ?
- Pour son bonheur.
- Monsieur... - Armand.
- Je me fais électrocuter, mais mon cerveau n'a pas fondu.
- Écoutez, je suis son ami mais aussi son marchand.
- Son marchand de quoi ?
- Marchand d'art. Je vends ses tableaux.
- Ah.
- VoilĂ . Quand il vous voit, il peint. Quand il peint, je vends.
Si vous pouviez continuer vos séances à ce tarif,
ça m'arrangerait.
Il aura 40 francs par semaine
pour vous payer. On en sera tous gagnants.
- Je suis pas voyante. J'ai ni le don ni le vice.
- Je vous aiderai.
Je connais sa vie, ses secrets. Je vous soufflerai des histoires.
- Je vous croyais son ami.
Il n'y a aucun scrupule dans ce grand corps ?
- Il est large.
Il peut contenir l'ami et le marchand.
- Hélas, je pourrai plus.
- Vous quittez Paris ?
- Non.
Ma... Ma conscience.
- Ah oui.
Votre conscience ? - Hmm.
C'est comme si vos insultes, votre brutalité l'avaient éclairée.
Vous m'avez sauvé l'âme.
- Hmm.
Je vous propose
100 francs par tableau achevé
et 150 francs
pour les grands formats.
Payable Ă la vente.
Je suis tordu,
mais honnête. Je peux vous faire un contrat, une lettre de créance.
Une sorte de reconnaissance de dette.
Vous voyez ? - Oui, je vois très bien.
- 150 par tableau et 200 pour les grands formats.
Cri
- Bonjour.
- Bonjour.
- Je vous en prie.
- Vous n'avez pas l'air au mieux. - Je suis sobre.
- Je suis désolée. - Merci.
J'ai décidé
de ne plus vous consulter.
Ce rendez-vous sera le dernier.
Je vous règle notre séance.
- Merci.
- Depuis des jours, je prétends croire à cette magie.
Je cherche un peu d'apaisement
dans beaucoup de folie.
Mais ce n'est pas faire honneur à mon épouse ni à notre amour.
Je cherchais un peu de consolation.
J'espère que vous ne m'en voudrez pas.
- Aucunement, monsieur.
Si j'ai pu un temps vous consoler, je suis un peu moins triste
de devoir vous quitter.
- Je vous raccompagne.
- Non, merci. Je connais le chemin.
Au revoir. - Au revoir.
Il souffle.
- Ah ! Choc
- Mademoiselle.
Ça va, mademoiselle ?
Mademoiselle. - Hmm.
- Venez.
Mademoiselle, mademoiselle.
Mademoiselle.
Ça va ?
Mademoiselle. Mademoiselle, vous allez bien ?
Cri - Elle ne peut plus
t'entendre.
Souffle, soupir
- Claudia, je n'ai ni colère ni reproches.
C'est moi qui suis allé à vous. - Mon amour, tu es là .
- Vous m'avez enchanté. Alors je vous mets
un dédommagement et je retourne
à la triste raison. - Je comprends ta méfiance.
Je flottais dans les limbes
hors du monde, hors du temps.
Quand soudain, une fenĂŞtre s'est ouverte
et je t'ai vu.
- Il faut y aller. - C'était comme un rêve.
Tu doutes, et moi aussi.
Je me rĂŞve morte ?
Je rĂŞve des vivants ?
- Faut y aller.
- Mais j'ai décidé de croire, mon Nino.
PlutĂ´t que de te perdre encore.
- Hein ? - Et si c'est un rĂŞve,
je veux qu'il continue.
- Qu'as-tu dit ? Comment tu m'as appelé ?
- Nino.
Mon Nino.
Elle soupire.
Tu te souviens de l'Italie ?
Le lac de CĂ´me ?
- Irène. - Quand je t'apprenais à nager ?
- Irène.
Irène.
- Tu flottais sur le dos au soleil.
Ton corps
ne pesait plus rien.
Comme maintenant le mien.
Tu dérivais dans l'eau brillante en t'accrochant à mes cheveux.
- Ah, Irène, si tu savais... Ce lac...
Combien de fois j'y ai pensé.
- Hmm. - Je voudrais parfois y retourner.
- Oui.
- M'allonger dans l'eau.
Et me laisser couler.
- Hein ?
- Le monde est lourd.
Il m'écrase.
Il m'ensevelit.
Je vis
dans la solitude, le remords. Pleurs
Si seulement j'avais la force.
- La force ? La force de quoi ?
- De m'allonger dans l'eau.
De me laisser couler.
Et de te retrouver.
- Ah mais non. Non ! - Si...
Si, je t'entends, mon amour.
Il y a plus d'espoir dans la mort que dans la vie.
- Ah non.
Je te l'interdis, tu m'entends ? Écoute-moi.
Antoine.
Lorsque je te retrouve, c'est comme un rêve délicieux.
Ă€ nouveau, je vois le monde.
Je le perçois autour de toi.
La lumière, les bruits.
Parfois mĂŞme les parfums.
Ah, lĂ , je sens celui du jasmin
qui m'enivre.
- Tu détestais cette odeur.
- Oui, parce que c'était celle du jasmin,
mais maintenant... c'est celle de notre maison.
Antoine. - Oui ?
- Lorsque je reviens.
Je revis.
Tu voudrais m'Ă´ter ce ravissement ? - Non, non.
- Alors je t'en supplie, laisse cette fenĂŞtre ouverte.
Rends-moi la vie.
Ne perds pas la tienne. - Oui.
- Je t'en prie, vis mon amour, vis.
Vis.
Et peins.
- Hein ?
- Peins.
Peins le monde pour moi.
Peins ces villages, ces villes, ces ruelles,
ces cafés, ces visages. - Oui.
- Ces fruits, ces légumes.
Peins ces paysages... immenses.
Peins des fresques et des grands formats.
Peins jour et nuit, mon amour.
Colore ma nuit.
- Oh.
Choc
- Monsieur ?
Monsieur ?
Oh !
Merde.
- Hmm.
- Monsieur ? - Hmm.
Il gémit.
Vous ĂŞtes lĂ ?
- Ben, oui.
Vous vous ĂŞtes senti mal et...
- Claudia.
Souffle
C'était extraordinaire.
- Ah ?
- Je dois sortir.
- Oui, bien sûr.
- Pardon, pardon.
Ă€ jeudi, mĂŞme heure. - Oui.
Gémissement - Pardon !
Musique intrigante
Klaxon
- Je passe devant ! - T'as compris ou quoi ?
- J'ai une grosse voiture !
Plaintes
Sonnette - Hop, hop, hop !
- Armand, il est oĂą ?
- Dans son bureau.
- Armand ?
Armand ? - Oui, oui,
je suis lĂ .
Que se passe-t-il ?
- Je ne peux pas garder ça pour moi.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Tu ne me jugeras pas ? - Non, jamais.
- Armand.
Je parle avec Irène.
Depuis peu,
je vois une médium.
Une sorte de spirite
qui transmet nos mots.
C'est une femme
magique, extraordinaire.
Il ne s'agit pas de verres
qui se déplacent, mais de trances.
Ses yeux deviennent tout blancs.
Et soudain...
Irène me parle.
Elle me parle.
Tu penses que je suis idiot, fou, désespéré.
Je l'ai pensé moi aussi.
Mais tout ça est tellement réel.
Elle a mentionné des mots, des moments que personne ne connaît.
Que personne ne connaît. Je ne suis pas fou.
C'est elle. Il faut que tu me croies. Il le faut.
Il le faut. - Je te crois.
- Tu me crois ?
- Oui.
Mon avis
a changé sur la question. - Vraiment ?
- Je ne suis pas borné.
Attention, j'ai lu, j'ai assisté
à des dîners. Beaucoup de gens, de grands esprits
y croient.
Des scientifiques,
des politiques, des hommes de lettres. MĂŞme Hugo et...
- Edison.
- Edison. - Elle a besoin de moi, Armand.
Elle me l'a dit.
Je l'ai tellement fait souffrir.
Elle m'a dit de peindre.
- De peindre ?
Mais... de peindre quoi ?
- Tout.
Tout le temps.
- C'est merveilleux, ça.
- Elle m'a dit :
"Colore ma nuit."
- C'est... C'est beau, ça.
C'est bien.
Musique intrigante
Musique mystérieuse
- 8 avril 1919.
Aujourd'hui, j'ai rejoint Sylvette Ă Paris.
Elle m'a trouvé une place de bonne chez les Belgrand.
9 mai 1919.
M. Belgrand préfère que je m'occupe de lui plutôt que de la poussière.
Il m'a abîmé un œil.
- Viens. Fracas, gémissement
- Je lui ai abîmé un magnifique vase.
12 mai 1919. Pour 2 francs la semaine,
Sylvette m'héberge en cachette dans sa chambre.
Je marche beaucoup.
17 mai 1919. - Irène.
- Aujourd'hui, rue Tronchet, j'ai rencontré Albert,
le fils de nos voisins Ă Calais. - Viens t'asseoir.
- Il m'a demandé de poser pour lui,
puis pour ses merveilleux camarades
et pour leurs sympathiques amis.
Ils me disent que je suis magnifique et fascinante.
Dans ce milieu de crève-la-faim,
cela se traduit par disponible et bénévole.
7 décembre 1920.
Aujourd'hui,
à La Ruche, j'ai rencontré un M. Antoine Balestro,
tout Ă fait beau, de haut en bas.
Il faisait un temps de chien. J'étais en quête de bois de chauffe.
Écoulement de la pluie
Chasse d'eau
- Allez. - Mademoiselle Irène ?
- Bonjour.
- C'est bien vous ?
- Oui, maître.
- Non, mais la pose !
- Bonjour, monsieur.
- Madame.
- Et puis, un peu plus haut l'épaule.
VoilĂ ,
c'est bien.
Oh !
Oh, ben, c'est splendide ! Rire
Venez donc voir, Mlle Irène.
- Maître, c'est sublime.
- Je m'épate moi-même.
Voyez le... le rendu de la cuisse
en quelques traits Ă peine. - Admirable.
- Oh... - Et puis le fessier...
L'accentuation du galbe lui donne une ironie particulière.
Vous l'avez sublimé.
Excusez-moi, l'original est honorable mais...
- Merci. - Non mais lĂ , c'est...
c'est glorieux.
- Oui. Excusez-moi, nous avions rendez-vous ?
- Non.
Pourrais-je vous emprunter quelques bûchettes pour mon poêle ?
Je suis à court. La pièce est glacée.
- Nous avions convenu de la chambre, pas du chauffage.
- Je vous les rendrai, bien sûr. - Bon, prenez deux petites bûches
dans le tas, lĂ .
- Merci, maître.
Et... félicitations.
C'est vraiment la plus belle esquisse que j'ai pu voir ici
depuis longtemps.
Et certainement la plus belle paire de fesses.
Oui ?
J'étais à peine rentrée. - C'est Hermès.
- Que le demi-dieu a frappé à ma porte.
Déjà ?
- Le temps de me changer.
- Fallait pas.
- Où est-ce que j'aurais mis ça ?
Rire - Et comme tous les demi-dieux,
en un instant, il a accompli quelques demi-miracles.
D'abord il a réchauffé la pièce.
Musique douce
Vous êtes sûr qu'il ne vous a pas vu ? - Il voit rien.
T'as vu ses tableaux ?
- Puis il m'a donné envie d'être joyeuse.
On se tutoie ?
- J'ai du mal Ă vouvoyer quelqu'un qui m'a vu Ă poil.
C'est toi ? - Oui.
- Tu l'as fait ? - Non.
Je l'ai volé à un sagouin qui ne voulait jamais me payer.
Il te plaît ?
- Un peu.
- C'est tout ?
- Je ne sais pas discourir sur l'art.
Le nez, je l'aurais un peu... - Refais-le.
Corrige-le.
Tiens.
Et enfin, il m'a donné envie d'être gracieuse.
Tu me fais plus belle que je ne suis.
- Ça serait très difficile.
- Tu es peintre ? - Je peins.
- Depuis longtemps ?
- Depuis toujours,
mais Ă Paris depuis huit ans.
- Je ne t'ai jamais croisé.
Tu as déjà exposé quelque chose quelque part ?
- Mon honorable fessier un peu partout, oui.
- Rien, nulle part ?
- Huit ans de ma vie en trois mots.
Je peux rester une heure ou deux ?
- Pourquoi ?
Il souffle.
- J'attends que le vieux s'en aille. Il ignore que je dors dans l'atelier.
- Avec lui, tout est franc et facile.
Tu peux rester tant que tu voudras.
- Je voudrais un an.
- D'accord.
Musique enjouée
- Qu'est-ce que tu lis ? - La Bible.
- Tiens,
je t'ai ramené à manger. - Je n'ai pas faim.
- Qu'est-ce que tu as ?
Pourquoi tu rends tout compliqué ?
Qu'est-ce qui ne te plaît plus, ici ?
On pourrait rire, se rendre la vie possible,
apaiser nos douleurs.
- Je veux ni rire
ni me rendre
la vie possible,
tu comprends ? - Non.
- C'est pour ça que tu es encore là .
Et je veux pas apaiser mes douleurs, j'y tiens.
- Ben garde-les et fais-toi un tricot avec.
- J'ai harcelé Antoine pour qu'il me montre ses peintures.
Je l'ai supplié, charmé.
Je l'ai fait picoler.
Et l'aube a été victorieuse.
Elles étaient dans le sous-sol d'une boulangerie
chez un lointain cousin.
Antoine était mal à l'aise.
Et moi, je crevais de curiosité.
C'était comme dérouler une carte au trésor.
Un instant,
j'avoue avoir songé à fuir.
- Alors ?
- Je détestais tout.
Je le détestais de m'avoir donné tant d'espoir.
- Ça te plaît ?
- J'aurais pu le frapper.
Beaucoup.
Quand il dessine, Antoine est libre, précis et inspiré.
Mais dès qu'il peint, il a peur de tout.
Du vide, des couleurs. Il n'ose rien,
se noie dans le détail et tartine pire qu'un plâtrier.
C'est un pigeon.
- Les rats aiment plus mon travail que toi.
- Antoine, tu vois, là , tout ça ?
C'est laid,
c'est terne, c'est poussif.
C'est laborieux.
C'est moche.
Mais ça, là ...
LĂ tu peins comme tu dessines.
Ah, lĂ , lĂ ...
J'ai eu tellement peur, mon Dieu.
On toque.
Réponds pas. Vite.
- Ne bouge pas.
ArrĂŞte, arrĂŞte.
- Allez. - Ne bouge pas.
- Peins !
Mets du rouge. C'est triste.
- Qu'en sais-tu ? Tu vois rien.
- Ta palette est sinistre. - Je vous entends.
- Nous aussi, on t'entend.
Antoine. - Hmm.
- Mets du rouge.
Mets-en pour me faire plaisir. - Non.
- Ça fait une demi-heure que je poirote,
Antoine. - Chut.
- Je dois y aller. - Finis.
- On reprendra. - Je t'en supplie.
- On terminera demain.
- Non ! - Pourquoi ?
- Ça doit être important. - Je me barre. Tu t'expliqueras
avec la vieille. - Ta gueule.
T'es pas lassé
de tes vieilles ? - Elles ne se lassent pas de moi.
- Tu perds du temps.
- On ne peut pas peindre la nuit.
- Pensons-y. - Il faut bien qu'on bouffe.
Les toiles, la couleur, tu sais comment ça coûte ?
Ton rouge adoré.
- Il vaut un bras.
- Un bras et le reste.
- Hmm.
- Qu'est-ce que tu fous ? Elle déteste attendre.
- Elle adore ça.
- Je me suis juré
de ne jamais coucher avec Antoine.
Mais ce soir,
la jalousie me faisait mal au ventre.
J'aurais pu le retenir en un seul geste.
Je l'ai laissé partir parce que, mon cher journal,
je n'en peux plus de cette misère qui grignote ma joie.
Je sens qu'il pourrait nous sortir de lĂ .
Parce que je sais que s'il m'entend, s'il travaille,
une autre vie nous attend.
Je sais aussi qu'aux premiers baisers échangés,
il ne m'écoutera plus.
Qu'aux premières caresses partagées, il me verra comme une maîtresse.
Que nous passerons nos vies Ă manger, Ă nous embrasser, Ă nous caresser,
Ă nous enlacer.
Et qu'à bien y réfléchir, je préfère crever de jalousie
plutĂ´t que de crever de faim.
- Nous n'allons pas au salon ?
Vous seriez plus confortable.
- Claudia, je me suis remis Ă peindre.
- Ah.
- Je n'avais pas touché un pinceau depuis son décès.
C'est elle qui me l'a demandé. - Ah !
- Elle m'a dit :
"Colore ma nuit."
- Oh. C'est... c'est très joli.
- Non, c'est pas joli, Claudia, c'est sublime.
Je veux lui montrer un tableau, je piétine.
J'ai besoin de son œil. - De son ?
- De son œil !
Elle a toujours su voir
ce qui n'allait pas,
trouver les mots justes.
- Oh...
N'en attendez pas trop.
Parfois,
le défunt perçoit mal l'environnement.
- Ah non,
mademoiselle,
elle perçoit...
tout, tout, mĂŞme les parfums.
Si nous nous allongions dans l'herbe, elle sentirait la chaleur du soleil
sur votre peau,
le picotement des herbes sur votre dos.
Venez.
Alors ?
C'est pas fini, hein.
- Oh, c'est...
- Irène, dis-moi. - Magnifique.
Audacieux,
inspiré,
moderne. - Non !
Il crie. Putain !
- Antoine !
Antoine !
Que fais-tu ?
- On dirait Armand
qui sait plus quoi dire ! - ArrĂŞte !
ArrĂŞte !
Arrête. - Pardonne-moi, Irène.
- Comment tu veux qu'on t'aime si tu as honte ?
S... Sois fier,
merde !
- De ça ?
- Tu te souviens de...
la boulangerie de ton cousin ?
Ta peinture
dévorée par les rats, le rectangle
sur le côté.
- Oui. - Ton tableau est lĂ
comme il était là -bas.
- Il est oĂą ?
Il est oĂą ? Il est oĂą, le rectangle ?
OĂą ? Il... Il est...
Il est oĂą,
le rectangle ?
- Devant toi ?
- LĂ , lĂ , lĂ , lĂ .
LĂ ? - Regarde mieux.
- LĂ .
LĂ .
Il est lĂ ?
- Oui, il est lĂ .
- Il est lĂ .
Musique enjouée
Déchirement du papier
Soupir
Tu aimes ?
- Oui,
ça me fait battre le cœur.
Ça me réjouit.
- Et lĂ ...
LĂ ,
pour te faire plaisir.
- Du rouge anglais ?
- Et un bleu.
Non, non, un vert...
- Oui.
- Émeraude.
- Plus haut.
- Oui, tu as raison.
Au-dessus de l'épaule...
et au bord de l'étoffe.
Merveilleux.
- C'est magnifique.
- Oh, Irène.
Irène, mon amour.
Irène.
Irène.
Irène.
Irène.
Irène.
Irène.
Irène.
Irène. Irène !
Ils crient.
Oh, merde.
Souffle
- Que... Qu'est-ce que...
Que s'est-il passé ?
- Je sais...
Je sais pas.
Vous êtes... Vous vous êtes élevée d'un coup.
Dans les airs.
- Dans les airs ? - Oui, oui.
- Et... haut ?
Il souffle. - Vingt...
- Oh !
- Trente centimètres. Et vous êtes tombée
d'un coup.
- Ça alors,
ça ne m'était jamais arrivé.
- On progresse tous les jours.
Moi, j'ai mis du jaune.
On l'a fait ensemble.
Musique douce
- Ce que j'aime,
c'est la façon dont un tableau me grandit.
J'aime les peintres qui s'appliquent Ă ne pas s'appliquer.
Trop de beauté m'écrase.
J'aime les artistes qui la dissimulent,
qui la retiennent.
J'aime les œuvres dont une part
de leur beauté m'appartient.
Parce que j'ai fait le chemin
jusqu'Ă elles.
J'aime les œuvres qui font de chacun de nous...
un artiste.
Brouhaha
- Choux de Vaugirard ! Fraises de Meudon !
Artichauds de Versailles !
Les cloches sonnent.
- Ah, Reverdi. C'est un éternel déçu.
Un mélancolique, mais pas un pessimiste.
Il y a toujours une lumière, une couleur, une attente.
Un chatoiement.
Avec un accent - Je ne parle pas le français.
C'est beau.
- Oui, absolument.
- Au revoir, monsieur.
- Goodbye.
Massard.
C'est un artiste savoyard.
Ses traits sont hachés, violents.
Pour autant, sa peinture est émouvante.
- Oui. - C'est un portrait de sa mère.
C'est bouleversant.
- C'est beau, cette main juste au bord du cadre.
On voudrait la prendre.
- Oui, c'est vrai. Absolument.
C'est ça.
Celui-ci,
c'est un jeune Italien qui l'a peint. De son index,
elle semble pointer quelque chose.
Mais alors...
Quoi ?
J'adore ce visage.
Sa vitalité,
sa curiosité
et sa beauté.
Quand les temps sont durs, je la regarde.
Elle me réconforte.
Elle me réveille.
J'imagine... - Qu'est-ce que vous imaginez ?
- Ce qui attire son regard.
J'imagine sa vie.
- J'espère que je ne vous déçois pas.
- Vous voulez l'acheter ? Rire
- Je vous priverais de son réconfort.
- Pour un bon prix, j'irai en chercher ailleurs.
- Ce serait triste, non ?
- Pour 350 francs, vous pouvez en disposer.
- Je pose souvent, monsieur, mais je dispose rarement.
Je suis raide fauchée.
- Ah.
- J'ai passé trois après-midi chez lui.
Je devais toucher trois francs que j'attends toujours.
- Ce n'est pas à moi de vous régler. - Je ne suis pas là pour ça.
- Alors pour quoi ?
- Je connais un peintre qui pourrait vous plaire.
- Mademoiselle.
- Je connais tous les artistes qui sont ici.
Madeleine,
François, Martin.
J'ai posé pour eux gratis, juste pour les voir faire.
J'adore tout ce qu'il y a ici.
- Ben oui, mais bon... vous ĂŞtes pauvre.
- Lui, il a la mĂŞme ardeur, la mĂŞme invention que ces gens-lĂ .
Mais il a une chose en plus.
Il est facile Ă aimer.
- Il n'y a plus de place sur ces murs. - Je vois, oui.
- Il faudrait que je décroche un de vos amis.
- Oui.
Quoi ?
- Certainement, oui.
- Laissez-moi vous montrer une toile.
Juste une toile.
- Allez.
- Il vient doucement Ă la couleur.
Et les prochains seront éclatants.
- C'est peut-ĂŞtre un peu tĂ´t.
- Il faut le choisir.
- Je ne sais pas.
- C'est une nature fidèle.
Aimez-le alors qu'il ne s'aime pas.
Il vous le rendra pour la vie.
- D'autres l'ont vu ? - Non.
Il tambourine.
- Je suis désolé.
- Eh ben, pas moi.
Si vous n'en voulez pas, j'irai chez Bosco.
Merci.
- Restez ! Restez !
Restez !
Non, je veux dire, je...
Je vous prends cinq tableaux.
- La bouteille de rouge.
- Ah !
- Qu'est-ce qu'on mange ?
- Alors donne-nous... des asperges...
Ouverture de porte
- Que veux-tu ?
- On devait répéter le regard.
- Quel regard ?
- Le regard amoureux.
- Hein ?
- Comme je t'ai montré.
- C'est pas le moment, lĂ , Titus.
- Et c'est quand ? Tu es en retard et tu passes ta vie Ă Paris.
Pendant ce temps, tu donnes Ă rien. On perd du public.
- Il y a du monde. - Il pourrait y en avoir
deux fois plus.
Allez, vas-y, fais-le.
Allez.
VoilĂ , tu me regardes
et tu respires un peu fort.
Ouais, tu penches la tĂŞte.
C'est bien, ça.
Cherche de l'air.
Ouais, penche la tĂŞte. T'es amoureuse, penche la tĂŞte.
- Pourquoi je dois pencher la tĂŞte ? - Parce que...
quand on est amoureux, on comprend rien.
On réfléchit comme ça, tu vois.
Hein ?
OĂą tu vas tout le temps Ă Paris ? Tu vois quelqu'un ?
- Je me promène. C'est la capitale.
- Pourquoi tu recules ?
T'as peur de moi ? Je t'ai jamais frappée.
- Non, c'est vrai.
Tu m'as exploitée, insultée, électrocutée,
mais tu m'as jamais frappée.
Bravo, Titus.
- Je sais que tu vois quelqu'un. Je t'ai suivie.
- Et alors ?
- Alors...
Je voudrais que tu m'embrasses.
Juste pour voir. Je te donne 5 francs.
- Et moi, je voudrais que tu meures.
Juste pour voir. Je te donne 10 francs.
- OĂą tu les as eus ?
- C'est à moi. - Je t'ai jamais donné de billets.
- Sans blague.
- Tu me dois cet argent.
- Touche-moi
et j'irai Ă la police. - Je leur dirais
que tu tapines.
Allez, juste un baiser. - Tu dégages !
- Je t'enlève 50 francs sur ta dette. 100 !
- Mais arrĂŞte ! - Sors de lĂ !
- Titus !
- Sors de lĂ , cochon !
Il grogne. Allez !
- Lâche-moi !
- Sors !
- Garde ton maquillage.
J'ai mieux que du pain et du lard.
- Je vous installe.
- Bonsoir.
- Bonsoir. - Bonsoir. Allez-y.
- Je vous en prie. - Merci.
- Suzanne, t'es sûre ? - Mais oui.
Il y a des trucs, je sais mĂŞme pas ce que c'est.
Timballe de ris de veau.
- Qu'est-ce qu'on mange ? - Donne-nous
des asperges, des huîtres
et des filets de bœuf. - Une salade de roquette pour moi.
- Et des soles. - Et Ă boire ?
- Alors...
- Pichet de Loire. - Non, du bourgogne.
- Antoine, vous ĂŞtes
mes invités, d'accord ?
On fĂŞte ton avenir glorieux.
Du bourgogne, du bon.
- Alors, attends.
Armand, c'est celui qui paye pour les tableaux ?
- Il me paiera quand ils seront vendus.
- Ça vaut cher, ces peintures ?
- Si je vais au bout de cette affaire, je pourrai payer ma dette Ă Titus.
- Et tu feras quoi ?
- J'en sais rien.
Autre chose.
- Mademoiselle. - Ah, c'est très bon, ça.
- C'est lui qui l'a choisi.
- Dites-moi, Antoine,
il va falloir me faire confiance.
S'écouter, collaborer.
Je peux compter sur vous ?
- Vous pouvez compter sur nous. Sans elle,
je ne peins
que des niaiseries.
- Antoine n'a pas plus confiance en lui qu'en l'avenir.
S'il avait pu, il aurait embarqué les assiettes,
les couverts et les serviettes.
- Et le peintre ? Il est beau ?
- Ah oui.
Il est beau comme un Louis d'or.
- J'arrive pas Ă imaginer
que vous me payez pour peindre. - Eh bien, moi non plus.
- Irène ! - Oh !
J'étais heureuse,
légère.
J'avais emmené Antoine à Armand et j'en étais soulagée.
Antoine semblait plus tranquille,
comme si les conseils d'un homme étaient plus faciles à entendre.
Je les regardais parler, boire, se séduire,
et brusquement, sans que je comprenne pourquoi,
je me suis retrouvée inondée de tristesse.
En quelques instants,
mon corps entier
était rongé par cette gangrène.
- Pourquoi elle chiale ?
- À cause du contrat.
- Mais non. - Si ! Elle a fait
tout ça avec lui. Elle a peur
de rester seule.
Elle pense qu'Armand va la dégager. - Non,
elle vient de comprendre qu'elle est amoureuse de lui.
- Hmm. - Et elle sait ce qui l'attend.
- C'est des niaiseries.
Quand mon père s'est arrangé avec Titus, je les observais.
J'ai tout de suite vu qu'ils trinquaient sur mon dos.
- C'est ton père qui t'a refilée à Titus ?
- Oui, j'avais 15 ans.
Ils m'ont emmenée à la foire, puis ils sont repartis sans moi.
Oh, fais pas cette tĂŞte.
Mon père, c'était un poivrot.
Hmm.
Et ma mère, elle me détestait, alors tout le monde
a fait une bonne affaire.
Elle s'est fait enfler.
Comme nous.
Et elle le sait.
- Alors ?
Alors ?
- Alors, il n'y a plus rien. On est au bout.
- Ce sont des pensées
plantées par Irène.
J'y tiens beaucoup.
Ronflement
- Antoine.
- Oui ?
- Je suis confuse.
Je ne suis pas certaine de pouvoir entrer en contact
avec l'ĂŞtre cher, aujourd'hui. - Ah.
- J'avoue que j'ai un peu bu.
- Ah bon ? - Hmm.
Elle rote.
Pardon.
- Je vous en prie.
Une horloge sonne.
- Oh, merde !
Elle souffle.
Déverrouillage
Musique mystérieuse
Oh !
Musique douce
Merde, merde, merde !
Elle souffle.
On toque.
Ils se sont embrassés.
- Tu ne m'as pas attendue, saleté !
- J'ai rien lu. Juste un bout.
Chevaux au pas
Caquètements
Chant du coq
- J'ai entraîné Antoine dans mon territoire secret.
Au lac de la vieille Colombe.
Il faisait bon.
Notre ivresse était intacte.
Je savais vers quoi nous allions.
Et j'avais déjà la nostalgie de cet instant,
alors mĂŞme que je le vivais.
À la fin d'une belle amitié ?
Embrasser Antoine et ne pas être déçue par ce baiser.
- "Embrasser Antoine
"et ne pas être déçue par aucun de ses gestes.
"Jamais je n'avais ressenti quelque chose d'aussi émouvant.
"D'aussi troublant.
"J'aime l'odeur de ses cheveux. L'odeur de sa peau.
"Elle sent le chocolat.
"J'aime embrasser son cou. Embrasser
"sa poitrine.
"Embrasser son ventre.
"Puis
"son nombril parfait.
"Et son..."
Il est tard, non ? - Je suis fatiguée, moi.
- On reprendra demain. - Ouais.
- J'aime l'odeur de ses cheveux.
L'odeur de sa peau.
Elle sent le chocolat.
Jamais je n'avais ressenti quelque chose d'aussi émouvant,
d'aussi troublant.
J'aime embrasser son cou. Embrasser sa poitrine.
Elle souffle.
L'odeur de sa peau.
Elle sent le chocolat.
Embrasser sa poitrine.
L'odeur de sa peau. Embrasser son cou,
sa poitrine,
son ventre.
Sa peau, elle sent le chocolat.
Puis son nombril parfait. Elle sent le chocolat.
Le chocolat. - Mademoiselle.
Mademoiselle ?
- Hmm ? Hmm !
Oui ?
- On a crevé.
Vous pouvez finir Ă pied ? - Oui.
Tintement
Pas rapides
- Bonjour. - Bonjour.
Je boirais bien une petite orangeade fraîche.
Merci.
Et vous ?
- Ça ira.
Chant des oiseaux à l'extérieur
Soupir
Souffle
On y va ?
- Oui.
- Allons-y.
- Hmm.
- Toujours rien ?
- Eh ben... non.
- Plus de bougies ?
- Non,
c'est elle qui est loin.
- On l'a délaissée.
Elle est partie ! - Chut !
Ah !
- Que se passe-t-il ? - Je l'entends,
comme si elle parlait Ă travers une lucarne.
- Qu'est-ce qu'elle dit ? - Il me semble qu'elle veut...
- Dites, dites.
- Dormir, s...
sortir. - Sortir ?
- Oui, oui, sortir.
Sentir le soleil sur ma peau. Elle me parle d'un frĂŞne ?
Ou d'un... Ah, un chĂŞne ?
Ah, un vieil arbre creux
près d'un lac.
- Oh...
Musique douce
Antoine.
- Oui ?
- Fais-moi boire.
- Pardon ?
- Je veux sentir la chaleur de l'alcool, l'ivresse arriver,
sa tĂŞte tourner.
Fais-moi boire.
- J... J'ai rien emmené.
- Souviens-toi,
l'arbre magique.
- Oh.
- Hmm.
Reste lĂ .
Reste là , près d'elle.
Laisse-moi te regarder.
Ă€ boire.
Hmm.
Hmm.
Antoine, s'il te plaît...
- Oui.
- Embrasse-moi.
- Pardon ?
- Donne-moi un baiser.
- Non.
Non.
- Si, si. - Non, non.
Irène, c'est... c'est...
Ce n'est pas toi.
- N'aie pas peur, je suis lĂ , toute proche.
- Ce n'est pas ta bouche. - Non.
Mais... sous ces délicieuses lèvres carmins,
il y a les miennes.
- Ah.
Alors...
- Caresse mon épaule, mon amour.
- Ce n'est pas la tienne.
- N'aie pas peur.
Sous cette épaule parfaite,
il y a la mienne.
- Oh.
- Sous ce sein délicat,
il y a mon sein.
- Vraiment ?
- Absolument.
Oh, oui.
Sous ce corps ravissant, il y a le mien.
- Hmm.
Prends-le, il est Ă toi, Antoine.
Soupir
- Tu sens mes lèvres sur ton cou ?
- Presque. - Mes baisers.
- Continue.
Ils m'atteignent, ils arrivent sur moi, mon amour.
- Irène. Il gémit.
- Caresse l'autre sein.
Ne t'inquiète pas, sous ce sein...
- Je sais, je sais.
- C'est délicieux.
- Je t'aime.
Claudia. - Moi aussi, je vous aime.
Je suis Ă toi, mon amour.
Viens. - Non, non.
- Viens. - Non, non.
Je ne peux pas. - Continue. Sous sa peau,
il y a sa peau. - Pas avec elle.
Respiration forte
- Quoi ?
- Pas avec elle.
Soupir
Claudia.
Claudia.
Claudia.
Claudia.
- Hmm.
Hmm.
Tout s'est bien passé ?
- Oui, oui.
Oui, oui.
- Pendant, c'était...
C'était magnifique.
Il était là contre moi, il m'embrassait.
Je l'embrassais.
Elle aussi l'embrassait, mais il me rendait
ses baisers.
À deux, on était trois.
Tu vois ? - Oui, je vois.
- Et puis, d'un coup...
On était deux, mais... mais j'étais seule.
Je voyais bien
qu'il rĂŞvait de s'enfuir.
Je comprenais pas. - Tu lui as fait peur,
parce que t'es vivante. Et lui, il préfère aimer une morte.
C'est plus facile. - Je me sentais laide, stupide.
J'étais gênée. J'avais envie de m'enterrer.
- Ça lui aurait sûrement plu, ça. - J'ai honte.
J'ai honte, Camille. Elle me sauve, elle m'élève.
Et moi, je l'utilise pour coucher avec son mari.
- On n'a rien, Suzanne, rien.
C'est difficile de pas prendre un peu.
- Pour la première fois, je l'ai détestée.
- Il le mérite bien. - Non, elle.
Je l'ai détestée, elle.
Plus je parle, plus elle apparaît.
Plus elle apparaît, moins il me voit.
Toutes les belles tournures,
toutes les belles phrases que j'invente pour elle,
ça m'efface un peu plus. Elle est trop forte,
elle m'anéantit.
Il toque.
- Qu'est-ce qu'il y a ? T'es malade ?
- Non. - On reçoit rien depuis deux semaines.
Les invitations sont parties.
Les grands formats,
tu les as terminés ? - Je suis désolé.
- J'en n'ai qu'un seul. - Chut.
- Il me faut des tableaux chers pour rendre les autres pas chers.
- Reste pas lĂ .
- Quoi ? - Cache-toi.
- Quoi ? - Parle doucement.
- Quoi ?
Tintement
- C'est elle.
C'est Claudia. La spirite dont je t'ai parlé.
Celle que je vois régulièrement.
C'est elle, elle est lĂ .
- Tu lui ouvres pas ?
- Il y a un problème.
Je crois que j'éprouve... Comment dire ?
Oh, mon Dieu.
Des sentiments pour elle.
- Pour la spirite ?
- Oui. J'ai remarqué que chaque jour qui passait,
j'attendais un peu moins Irène et un peu plus Claudia. Tu comprends ?
- Oui, oui.
- J'ai besoin de Claudia pour parler à Irène.
Mais je peux pas m'empĂŞcher
de regarder Claudia
et de la désirer.
Et je l'ai embrassée.
- La voyante ?
- Oui, Ă son insu.
- Comment c'est possible ?
- J'ai tellement honte.
C'était pendant une séance.
Elle n'en a rien su.
Pendant les trances, l'esprit s'éteint.
- Tu me rassures.
- C'était délicieux, Armand. Horriblement délicieux.
- C'est merveilleux.
Pourquoi tu ne lui ouvres pas si tu l'aimes tant ?
- Je peux pas encore la faire souffrir. - Qui ça ?
- Irène. - Roh, Antoine !
- Elle est morte Ă cause de moi.
- Tu n'en sais rien. Arrête avec ça.
Musique mystérieuse
- Tu n'étais pas là , Armand.
Depuis l'installation, ça n'allait plus trop.
C'est comme si cette maison nous avait séparés.
Qu'elle était trop grande pour nous.
Elle avait fini de me faire. Je passais ma vie dans l'atelier.
Elle écumait les expositions
avec toi.
Et moi, je voyais souvent Madeleine.
Je la regardais
s'éloigner sous la pluie, dévastée.
Le soir, elle n'est pas rentrée.
Et le lendemain,
elle était morte.
- Ça... ça ne dit rien.
Elle t'a surpris, elle est partie. Et il y a eu un accident.
- Comme ça ?
Par hasard ? - Tu es bien orgueilleux, mon ami.
Elle s'est suicidée car que tu as cessé de l'aimer ?
Tu la crois si tragique ?
Tu veux la déposséder de sa mort accidentelle
pour lui donner un sens,
mais c'est juste un chauffeur...
ivre mort
qui lui est rentré dedans.
Laisse-la tranquille.
Les morts sont humbles. Ils ne demandent rien.
Oublie un peu. - Je ne sais pas comment tu fais.
- Je fais semblant.
Comme je fais semblant d'avoir deux jambes.
Toi, tu n'as perdu qu'une seule personne.
Tu as le luxe d'y penser tout le temps.
Moi, je ne peux pas.
J'ai trop de morts pour être hanté.
- Tu te trompes, Armand.
Les morts demandent.
Elle a besoin de moi. Elle me l'a dit.
Elle me l'a dit.
Elle est seule, elle est...
perdue.
Quelque part.
Dans le néant, les limbes.
Je ne peux pas recommencer, l'abandonner.
La trahir encore.
Fracas
Musique mélancolique
Grésillement - Oh !
Oh !
Gémissement
- Elle a embrassé Armand.
Elle a embrassé Armand !
- Je m'en fous.
Ils m'emmerdent avec leurs histoires et leurs vies.
Ils ont tout. Ils n'en font rien.
Qui ? Elle a embrassé qui ?
- Armand. - Qu'est-ce que tu racontes ?
- "En sortant de l'eau,
"j'ai regardé Armand,
"me souvenant de notre rencontre et du tableau qu'il aimait tant
"dans la galerie.
"Je l'ai embrassé
"sans y penser parce qu'il faisait beau
"et que j'étais heureuse. Je me suis allongée.
"J'ai cru que mon cœur allait exploser."
- C'est quoi, ces conneries ?
Comment ça, son cœur allait exploser ?
Elle était au lac avec Antoine en pleine extase,
et là , elle y bécote Armand ?
- Elle tombe amoureuse.
- Donc on embrasse les gens parce qu'il fait beau ?
- Je sais pas.
- Ils ont couché
ensemble ? - Non, ils déjeunent tous les trois.
Antoine va peindre Armand.
- Il s'est rien passé avant ? - Si.
- Dis-moi. - Tu verras, c'est barbant.
Attends.
Du bonheur, du bonheur. Ah, voilĂ !
L'extase au lac.
Après, beaucoup d'extase.
Extase.
Et encore. - Hmm.
On toque.
- Il a commencé à vendre quelques tableaux.
Pas mal de tableaux.
Il a commencé à gagner de l'argent.
Encore de l'argent.
De plus en plus. Il est devenu célèbre.
Du coup, de plus en plus de tableaux.
Et de moins en moins d'extase. Ronflement
Il est devenu riche.
Et ils se sont installés dans leur belle baraque.
- Et Armand alors ? - Il arrive.
LĂ ,
elle a commencé à s'emmerder.
D'autant que maintenant,
c'est Armand qui s'occupait de tout.
Et un matin.
- Comment il va, le pirate ?
- Il a faim ! Tu m'accompagnes ?
- Oui !
- Au début, ils se sont vus un peu,
puis souvent.
Elle l'accompagnait visiter des galeries, des ateliers,
rencontrer des artistes. Elle lui donnait des conseils.
Lui, il l'écoutait.
Elle s'est rendu compte qu'elle adorait sa compagnie.
Puis elle s'est rendu compte qu'elle l'adorait tout court.
- Donne, donne.
- Armand, je suis désolée.
- Pourquoi ? C'était délicieux ?
- Pour ce matin, au lac,
je suis désolée.
- Armand !
Tu es lĂ !
Ça fait une paye !
T'as l'air bien grave.
- Je vais y aller. - Non, bouge pas.
Attends. - Pourquoi ?
- Bouge pas.
- Ah... Rire léger
Bon.
- C'est plus fin, lĂ , sur le nez. - Ah, oui.
- Oui.
Et le regard est plus lumineux.
Tu vois ? - Hmm.
- Non, non, non.
Regarde.
Le sourcil est plus sombre.
- Ah, oui.
- VoilĂ .
Et là , plus carré.
- Là ? - Non, la mâchoire, plus tranchée.
VoilĂ , doux, pas mou.
- J'espère, oui.
- Regarde,
Antoine.
Tu vois, lĂ ,
lĂ , l'arĂŞte,
c'est plus sinueux.
- Je suis heureux que tu me reprennes. Ça faisait longtemps.
- C'est un détail, mais...
Ah ben, non. Il n'y a rien qui va, lĂ .
Il n'y a plus d'ironie, il n'y a plus de retenue.
Tu... Tu vois ?
- Excuse-moi, je ne sais pas dessiner la retenue.
- Attends, le petit pli, lĂ , Ă la bouche, c'est laid.
- Oui, il y est.
- Non, il n'y est pas. - Si.
- Non. - Il y est !
- Non. - Il y est !
- Non. - Il y est !
- C'est comme ça
que tu veux le représenter ? Assis, à table, comme un goinfre ?
- Ce sont des poireaux... - Mais ça s'improvise pas comme ça.
- C'est spontané,
comme tu m'as appris.
- Armand, lève-toi.
- Oui. - Lève-toi et enlève
cette serviette.
- Reste assis
et apaisé !
- Armand, lève-toi.
Et regarde-le
comme si tu veillais sur lui.
- Reste assis.
- Ça le tasse !
- C'est vrai. - Lève-toi !
- Assis ! - C'est plein de mépris, là .
- Qu... Qu'est-ce qui va pas ? Qu'est-ce qui te prend ?
- Je suis lĂ . - Il n'y a rien lĂ -dedans, Ă part toi
qui veux montrer ton savoir-faire. - Tu m'emmerdes !
- Moi, j'y vais.
J'ai rendez-vous.
Armand se racle la gorge.
- En regardant Armand s'enfuir, j'ai ressenti une drĂ´le d'affection.
Armand !
- Je n'ai pas le temps, lĂ .
- Une inquiétude presque agréable.
- C'est pas possible.
Armand. - Armand.
- Armand.
- Oh !
- Armand !
- Armand.
Suzanne, je sais ce qui s'est passé avec Antoine.
Il vous a embrassée.
- Hein ?
- Je suis confus.
Ce n'est pas
ce que nous avions convenu. - Non.
- Alors, si j'ai bien compris, il a commencé par embrasser Irène,
arguant du fait que sous vos lèvres, il y avait ses lèvres.
- Il vous a dit ça ?
- Puis il a pris conscience qu'il vous embrassait vous,
et il a ressenti un mélange de stupeur et...
de désir.
- Ah oui ?
- AussitĂ´t de honte.
- Ah bon ?
- Je dois vous avertir qu'Antoine s'est pris de sentiments pour vous.
- Pardon ?
- Oui. Je suis désolé, Suzanne.
Jamais je n'aurais imaginé ça.
- Vous êtes sûr ? - Croyez-moi.
Jamais je ne l'avais vu aussi vibrant,
aussi épris, aussi désirant. - Oh mon Dieu, c'est horrible.
- Certainement, mais...
c'était merveilleux de le voir aussi vivant.
Suzanne.
- Oui ?
- Pour servir mes intérêts, je vous ai demandé
de manipuler mon ami.
Aujourd'hui, pour son unique intérêt, je vous demande de prétendre l'aimer.
- Armand, vous n'y pensez pas ? - Je vous en supplie.
Écoutez-moi.
Je suis très inquiet.
Je crains le pire. Il est rongé
par le remords, hanté par un fantôme que nous avons créé.
Il faut le sortir de cette obsession morbide.
Mais Armand, il refuse de m'ouvrir sa porte.
J'en fais mon affaire.
Soyez chez lui demain, Ă midi pile.
Ramenons-le sur le chemin de la vie, de la joie.
Musique douce
Et ce chemin, Suzanne...
Bonjour, madame. - Bonjour, monsieur.
- ... ce ne peut ĂŞtre que vous.
Si vous pouviez juste lui donner un peu d'espoir,
un regard,
une main qui traîne un peu dans la sienne.
- Pardon.
Monsieur, vous demandez beaucoup.
Sifflement
- Elle doit m'en vouloir,
je me suis absenté.
- Je vous en veux aussi.
Je m'inquiétais de voir votre porte fermée.
- Pardonnez-moi, Claudia.
J'étais malade. - Et vous vous portez mieux ?
- Pas vraiment.
Mais maintenant, je vais ĂŞtre lĂ pour elle.
- Je vous en conjure.
Ramenez-le au monde.
Souffle
- Antoine.
- Claudia.
- Mon amour.
- Irène.
- J'ai cru ne plus jamais te retrouver.
J'ai eu tellement peur. - Je suis lĂ , maintenant.
- J'ai craint de ne pas pouvoir te dire au revoir.
- Au revoir ?
- Il est temps pour moi de repartir.
- Quoi ?
Non...
Jamais je ne te laisserai.
Je t'ai suffisamment fait souffrir.
- Je t'ai fait souffrir aussi.
Bien plus que tu ne l'imagines.
- Je veux partir avec toi.
- J'ai griffonné quelques dialogues sur lesquels vous appuyez.
- Mon amour.
Je ne suis revenue que pour t'apaiser.
Te ramener Ă la vie.
Au travail.
Ă€ la joie.
- Irène.
Si tu as senti que j'aimais quelqu'un d'autre,
pardonne-moi. Je cesserai de la voir.
- Non.
Non !
Antoine.
C'est cet amour qui apparaît qui me fait te quitter en paix.
- Irène.
- Antoine.
Je suis revenue parce que tu étais inconsolable.
Ton malheur me retenait.
Ton bonheur me délivre.
Je dois partir maintenant.
Et je m'en vais heureuse.
- Je...
Je ne pourrai pas t'oublier.
- Je ne te le demande pas.
Un nouvel amour n'en efface pas un autre.
Adieu, Antoine.
Adieu.
- Adieu. Adieu.
Adieu.
Oh, Irène.
Elle pleure.
- Vous l'avez ramené au travail et le marchand vous en remercie.
Ramenez-le maintenant Ă la vie.
C'est l'ami qui vous en supplie.
Reniflement
Musique mystérieuse
- Antoine, je...
- Par pitié,
laissez-le entretenir l'espoir infime d'une liaison avec vous.
- Claudia.
Musique sentimentale
- Entendez-moi. Je vous demande d'allumer une flamme dans son esprit.
Pas de coucher
avec lui. - Il manquerait plus que ça.
Oh, merde.
Musique entraînante
- Messieurs-dames,
ravitaillement !
Exclamations, rires
- Jacques. - Je n'y croyais plus !
- Félicitations, M. Balestro.
- Tu es beau !
- Félicitations.
- Quelle beauté.
- Merci.
- Je la connais, vous savez ?
- Le modèle ?
- Je ne compte plus ses baisers brûlants.
- Pardon ?
- C'est Vénus.
- Non.
- Si.
- Non. - C'est bien elle.
Vénus Électrificata.
La Fée électricité de la foire de Saint-Ouen.
- Non, vous devez confondre. C'est Claudia, la jeune voyante.
- Monsieur, hier encore, je l'enlaçais.
Je l'ai suppliée de m'épouser
devant la foule hilare, pendant qu'elle embrassait un vieux.
- L'amour est une douleur et une extase.
Voix de Titus en fond Musique étrange
L'amour est une brûlure, l'amour est un baume...
Mais qui est sûr de ne l'avoir jamais ressenti ?
Qui ? Laissez-vous traverser
par le délicieux frisson de l'amour !
Venez ressentir
l'onde délicieuse et brûlante qui traverse
les vrais amoureux.
Monsieur...
Eh oui, on en ressort jamais indemne.
Grésillement
Laissez votre tour, s'il vous plaît.
Applaudissements
- Généraux, curés, politicards !
Pour votre plus grand plaisir je les plante,
je les crame !
Aboiements
- Alors ? - Ha ha !
Tout est parti en deux heures. C'était extraordinaire.
- Tant mieux. - J'ai fini par doubler
les prix.
- BientĂ´t vous serez riche.
- Je ne vous oublierai pas, Suzanne. Il y aura 7 500 francs pour vous.
J'ai augmenté votre part.
Je vous ai beaucoup demandé.
- Bah oui.
Mais quand ?
- Eh bien, le temps d'encaisser les commandes.
D'ici une semaine ou dix jours.
Vous ĂŞtes impatiente ?
- Je veux ĂŞtre libre.
Ne plus souffrir.
- Oh ! Qu'est-ce que tu fous lĂ , toi ?
- Je ne l'avais pas vu
aussi heureux depuis des lustres.
Ce que vous avez accompli, c'est merveilleux.
- J'étais pas seule.
- Oui.
Vous savez,
parfois,
j'enviais sa crédulité,
sa certitude de lui parler,
de la réconforter.
Ça devait être un sentiment merveilleux.
Je l'aimais beaucoup, moi aussi.
Musique mystérieuse
- Je suis certaine que c'était partagé.
- Peut-ĂŞtre, oui.
Musique sentimentale
- C'est sûr.
Pirate.
- 18 centimètres d'acier aiguisés comme des sabres.
Yah !
Yah ! Yah !
Musique étrange
- Antoine ?
Antoine ?
Musique inquiétante
Musique dramatique
- Suzanne,
puisque c'est ton prénom.
Le mensonge était délicieux,
mais il a rendu la vérité insupportable.
Ma crédulité,
mon amour pour Irène, puis ton charme vénéneux
et ta fausse candeur m'ont aveuglé.
Musique inquiétante
Ton cynisme effroyable et ta laideur profonde
m'ont ramené à la terrible réalité. Cri
Oh... Oh...
Je préfère rejoindre un monde sans mensonge.
Quel con...
Adieu.
Antoine.
Il souffle.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Comment est-ce que t'as pu me faire ça ?
Décroche-moi.
Décroche-moi !
- Ouais.
Gémissement
Il grogne.
Ça suffit, maintenant ! Souffle
Musique dramatique
Je l'ai fait pour toi, tu sais.
- Tu l'as fait pour toi.
Tu voulais que je peigne. - C'est vrai.
Je voulais aussi que tu vives.
J'avais plus que toi.
J'avais perdu Irène.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Le jour oĂą elle t'a surpris avec Madeleine,
tu l'as vu s'enfuir dévastée.
Alors qu'en vérité,
elle partait...
soulagée.
Musique sentimentale
Sonnette
Je me suis pincé, Antoine.
Je croyais vraiment rĂŞver.
Je l'aimais tellement.
Elle a dormi Ă la maison.
Le lendemain,
on est allés visiter un local qu'elle avait repéré.
Une ancienne chapellerie.
Elle avait l'idée d'ouvrir sa propre galerie.
Elle voulait te dire la vérité.
J'étais effrayé.
J'avais peur que tu me haĂŻsses.
Que tu veuilles changer de galeriste.
Je l'ai suppliée d'attendre encore un peu...
Quand je l'ai vue s'éloigner, j'ai été comme...
submergé.
Reste !
Je veux dire...
je suis marchand d'art.
Je cherche la beauté partout, tout le temps.
Et quand je la trouve, je la laisse partir.
Je la vends.
Je veux te garder, Irène.
Je veux te garder.
Je veux te mériter.
Je vais y aller, moi.
Je vais le voir et...
je lui dirai la vérité.
- Je garde ta veste.
Klaxon, choc
Cris
- Mademoiselle ! Mademoiselle !
- Tu sais, Antoine, moi... ça ne m'était jamais arrivé d'aimer
et d'être aimé en retour.
Elle n'est pas morte de peine, Antoine.
Elle est morte de joie.
La vérité, je ne te l'ai jamais avouée.
Je t'ai laissé crever de remords pendant toutes ces années.
Et boire...
comme un trou.
En perdant l'amour, j'ai perdu aussi un peu de dignité.
- Tu as fait comme tu as pu.
C'est bien que je le sache.
On va pouvoir ĂŞtre malheureux ensemble.
- Cette perspective me réjouit, mais... tu peux aussi revoir Suzanne.
- Elle m'a menti.
- C'était mon idée.
- Manipulé.
- On ne regagne pas sa liberté sans faire un peu de dégâts, non ?
- Humilié.
Ridiculisé.
- Ressuscité.
- Volé.
- Elle a fait comme elle a pu.
Musique intrigante
- Mesdames et messieurs,
approchez, approchez. Venez ressentir une l'expérience unique...
- Suzanne !
Suzanne !
Suzanne !
Suzanne !
Suzanne.
- Antoine.
- En un baiser, elle vous ouvrira
un monde infini.
- Suzanne.
- Tu n'es pas mort ?
- Les fantĂ´mes n'existent pas.
C'est toi qui me l'as appris.
Pardonne-moi.
Pardonne-moi.
J'ai tellement honte.
Je voulais te faire souffrir.
- Oui, oui. Ne vous éloignez pas, messieurs dames.
Elle sera
bientĂ´t lĂ .
BientĂ´t lĂ . - Quelle tristesse.
J'étais à deux doigts du bonheur.
- Pour nous.
La voici.
La voici qui approche, chargée d'une onde vibrante
et mystérieuse.
Mesdames et messieurs,
ici et maintenant,
le coup de foudre vous est délivré par...
Vénus Électrificata !
Choc Cris
Musique mélancolique
Un docteur.
Un docteur !
Dépêchez-vous !
Allez !
Alors ?
- C'est fini, y a plus rien.
- Réveille-toi !
Réveille-toi !
Réveille-toi !
- Suzanne...
Suzanne.
- ArrĂŞte, Titus !
Viens ici ! - ArrĂŞte ! ArrĂŞte !
Musique rock dynamique
Grésillement
Musique mystérieuse
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