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-Je suis maudit. -Voici le jeune
Julien Sorel. Il vous a déjà été présenté.
-C'est possible.
-Vous êtes trop familier avec lui.
-J'aime à vous avoir sous la main.
-Cette place est une chance inouïe.
-Je vais lui remettre l'habit bleu. -Et Norbert ?
-Il ne me rend aucun service.
-On vous veut du mal. -Qui ?
-J'ai fomenté à Naples une révolution.
-Le marquis a demandé la main de ma fille.
-Faites traîner le contrat de mariage.
-Vous en répondrez ?
-Que lui trouvez-vous ? -Une énergie qui vous fait défaut.
-Votre lettre parlait d'amour. -Il arrive que ma plume s'enflamme.
-"Je serai bientôt peut-être mort." -Vous êtes venu pour me tuer ?
...
-Ma femme semble de plus en plus impatiente de marier sa fille.
-Et Mathilde ? L'est-elle aussi ? -On ne lui demande pas son avis.
Où en sommes-nous de ce contrat ?
-Le notaire de M. de Croisenois est de plus en plus gourmand.
-A quelle hauteur ? -Vos terres bretonnes en garantie.
-Jamais.
Le père du jeune marquis de Croisenois
est au mieux avec le prince de Polignac,
qui risque fort de diriger le prochain gouvernement.
-Et donc ? -Quoi, "Et donc" ?
Et donc je me verrais bien ministre des Finances.
Pas un mot, n'est-ce pas ? -Pas un mot, M. le marquis.
Que dois-je faire pour le contrat de mariage ?
-Faites pour le mieux. Soupir agacé.
-Le marquis de Croisenois ? Jamais. -C'est ainsi.
Vous n'avez rien à décider. -Rien ?
Vous ne pensez qu'à vos intérêts. -Vous devenez insolente.
-Je dis juste la vérité.
-M. Sorel travaille sur ce contrat,
vous n'avez rien à décider. -Arrêtez de décider à ma place !
On monte l'escalier.
...
Porte.
Donnez-moi mon contrat de mariage.
Elle déchire le contrat.
-Allez-y. J'en ai fait une copie.
-Où est-elle ?
-Dans le bureau
de votre père.
-Accompagnez-moi à la bibliothèque. Vite.
Je cherche un ouvrage de M. de Voltaire.
-Lequel ? -"Traité sur la tolérance".
-Saine lecture quand on en veut à la terre entière.
-Epargnez-moi vos considérations.
Je l'ai trouvé. Vous pouvez retourner à vos affaires.
-Il a été écrit
après l'exécution de Jean Calas, accusé à tort d'avoir tué son fils.
-Ai-je réclamé vos lumières ? -La nuit dernière,
vous sembliez les apprécier. -Prétentieux.
Je regrette de m'être laissé abuser par le premier venu.
-C'est moi, le premier venu ? -Personne d'autre.
Mathilde suffoque.
...
Soupirs d'effort.
Bris de verre.
Mathilde halète.
... Julien gémit.
Je dirai à Arsène
que vous avez glissé dans les escaliers.
Ce sont des choses qui arrivent.
On frappe.
Oui ?
-C'est de la part de M. Julien. -Ah. Merci, Zélie.
-Madame n'a besoin de rien ? -Tu peux disposer.
-"Quelques gouttes de mon sang sur ce 'Traité sur la tolérance'
"vous feront peut-être réfléchir à votre inconséquence."
Baiser.
-Dès le premier jour je suis tombé amoureux de ses façons de reine.
-Je comprends.
-La grâce de ses mouvements...
Les Italiens ont un mot pour décrire cela. "Disinvoltura".
-Avec un art tout particulier pour passer du chaud le plus brûlant...
au froid
le plus glaçant. -Un caractère, en somme.
-Malheureusement, les exigences de votre notaire déplaisent
au marquis de la Mole.
-Mêler de nobles sentiments à des petits comptes d'apothicaire
m'est insupportable.
-Les terres de Bretagne que vous convoitez en guise de dot
ne sont pas des petits comptes. -Mlle Mathilde
vous réclame. Elle vous attend dans le parc.
-J'arrive.
-Non. C'est M. Sorel qu'elle désire voir.
-Elle veut sans doute me parler de l'organisation de vos fiançailles.
-Espérons.
Je vous attends.
-Ah, Julien.
J'ai lu et relu "La Princesse de Babylone".
-Eh bien ? -Préférer un berger
à tous ces courtisans, c'est choisir le scandale.
-Où voulez-vous en venir ?
-Venez vous asseoir.
S'il vous plaît.
Je sais à quel point
vous méprisez ces courtisans. Je les méprise autant que vous.
-Le marquis de Croisenois se moque de lire Voltaire.
Il ne songe qu'à régler
vos fiançailles. -Il attendra.
Nous sommes vous et moi des êtres de passion.
Les origines qui nous séparent
n'auront jamais raison de notre amour. Car vous m'aimez.
Je le devine depuis le premier jour.
Je vous demande de...
me rejoindre à nouveau cette nuit.
Ma porte vous sera grande ouverte.
-Et votre mère ?
Si je la réveillais en traversant la chambre ?
-Laissez-moi faire.
"Quand Jésus vit la foule qui le suivait, il gravit la montagne.
"Il s'assit et ses disciples s'approchèrent.
"Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire.
"Il disait..." -"Heureux
"les pauvres de coeur. Le royaume des cieux est à eux."
-Si vous lisez à ma place... -C'est tellement beau.
Je ne m'en lasserai jamais.
Continuez, je vous en prie. -"Heureux, les miséricordieux.
"Ils obtiendront la Terre promise.
"Heureux ceux qui ont soif de justice."
-Sublime... Forcément sublime.
-Buvez votre tisane.
L'eau va être froide.
-Hmm...
Vous savez ce qui me ferait plaisir ?
C'est que vous preniez date
pour vos fiançailles. Ce garçon s'impatiente, je le sens.
Si vous persistez dans votre indécision,
il ira voir ailleurs.
-J'y réfléchirai.
-Je ne vous demande pas de réfléchir, mais de décider.
-Bonne nuit, chère mère. Faites de beaux rêves.
...
Mathilde gémit.
...
-D'ordinaire, elle est debout vers les 7 heures.
-Mme la marquise, vous m'entendez ?
Je suis le Dr Poitrenaud.
-Eh bien, docteur ?
-Catalepsie.
-C'est grave ?
-Si Madame n'est toujours pas réveillée ce soir,
il faudra aviser.
-Mère.
C'est Norbert.
Ne nous abandonnez pas. -Un peu de tenue.
Qu'en pensez-vous ? -De Norbert ?
-Mais non. De votre mère. Vous qui dormez
dans la chambre voisine, vous n'avez pas entendu
de plainte, d'appel au secours ?
-Non. J'ai dormi profondément.
...
-J'ai fait attendre en bas un M. Fouqué qui prétend vous connaître.
-Fouqué ?
Fouqué, mon ami !
Tu en fais, une tête d'enterrement. -Ta lettre parlait bien
de ta mort prochaine ? -C'est une vieille histoire.
-J'ai fait 400 km en diligence pour une vieille histoire ?
-Viens.
J'ai eu un moment de panique. Mais tout est rentré dans l'ordre.
-C'est quoi, ce déguisement ?
-L'habit bleu est réservé à l'élite.
-Tu fais donc partie de l'élite ?
Moi, tous les Parisiens me traitent de péquenaud.
Je serai ravi de retrouver ma montagne demain.
-Ma mère ne se réveille pas. Le médecin est inquiet.
-Je vous présente mon ami Fouqué. -Marchand de bois.
-Nous n'avons besoin de rien.
-C'est qui, cette furie ? -Je reviens.
-Si elle meurt, ce sera notre faute.
-Elle va se réveiller. -Vous êtes devin ?
-Mathilde. -Quoi ?
Oubliez la nuit que nous avons passée.
Vous qui prétendez à la prêtrise,
vous ne voyez donc pas que Dieu nous punit ?
Ne me regardez pas comme ça.
-La haine est le naufrage
de l'amour. -Alors haïssez-moi !
La marquise sursaute.
-Oh ! Mathilde.
Pourquoi criez-vous ?
Je crois que j'ai bien dormi.
Elle soupire.
...
-Grazie mille, caro Gianni.
Sei un angelo.
-Un angelo caduto.
-Je me souviens fort bien de notre conversation
le soir du bal. Sur la vie et la mort.
-Nous avions fait l'impasse sur l'amour.
-Car l'amour est une impasse. -Peut-être.
-Mathilde de la Mole ?
-Comment avez-vous deviné ? -J'ai surpris votre regard au bal.
Vous la dévoriez des yeux.
Il est vrai qu'elle est très belle. Et vous êtes tombé dans ses filets.
-A pieds joints. -C'est une orgueilleuse.
Elle adore être adorée.
Gare à celui qui se jette à ses pieds.
-J'en sais quelque chose. Je suis tombé dans son lit.
Le réveil est douloureux.
Julien joue.
-Il vous reste une petite chance.
Au bal, elle m'a confié qu'elle vous trouvait
quelque chose d'héroïque, comme Danton.
Altamira joue. -Danton ?
On dit qu'il avait une tête de crapaud.
-C'est vrai.
Moi, je vous trouve ravissant.
Ne rougissez pas.
J'aime la beauté
par-dessus tout, et vous avez quelque chose que de Croisenois
n'aura jamais.
-En effet, il ne sera jamais fils de paysan.
-Soyez fier de votre naissance.
C'est avec des gens comme vous que j'ai tenté de faire la révolution
dans le royaume de Naples.
Et vous ? La révolution ne vous tente pas ?
Des chevaux galopent. Hennissements. Coups de canon.
...
-Ah ! Monsieur Sorel. Nous vous cherchions.
Je vais laisser Mathilde vous annoncer une bonne nouvelle.
-Mes fiançailles avec le marquis auront lieu dimanche.
-Félicitations.
-Il faut boucler le contrat. -Il le sera, madame.
Fracas.
-Du vieux japon qui me venait de ma grand-tante !
On peut recoller les morceaux ?
-Non, madame. C'est comme en amour. On ne recolle jamais les morceaux
de ce qui est détruit. -Que dites-vous ?
-M. Sorel doit savoir
de quoi il parle.
Les musiciens jouent.
-Le marquis de Luze.
... Le baron et la baronne de Morel.
Le comte Altamira.
... Le duc et la duchesse de Beausacq.
Le vicaire général Frilair et l'abbé Pirard.
-Chaque fois que je vois Altamira, j'ai un frisson.
Imaginez que cet homme tranquille est condamné à mort dans son pays !
-Dois-je l'être pour mériter votre admiration ?
-Pourquoi pas ? Faites un effort. -Je ne trouve pas ça drôle.
Julien, mon ami !
Vous permettez que je vous appelle "mon ami" ?
-J'en suis flatté.
-Merci d'avoir mené à bien notre contrat de mariage.
Ce n'était pas une tâche facile. N'est-ce pas ?
-Monsieur Sorel est un secrétaire dévoué.
-Merci. Mademoiselle a l'art du compliment.
Quelqu'un tape dans ses mains.
-Mes amis,
ces fiançailles qui nous honorent sont le début d'un grand voyage.
Mes chers enfants.
Sachez que personne ne peut aimer
s'il n'est engagé par l'espoir d'être aimé.
Autrement dit,
l'amour
ne peut rien refuser à l'amour.
Applaudissements. Musique !
... ...
...
-Eh bien, mademoiselle ? Que faites-vous là ?
Vous voulez que je vous conseille une nouvelle lecture ?
Alors ?
-Annulez tout. Je romps mes fiançailles.
-Mathilde ! Mathilde. De l'aide !
De l'aide !
(Mathilde...)
Le marquis soupire.
-Je la sentais nerveuse depuis un moment.
-Moi aussi.
-Julien, elle était venue dans votre bureau ?
-Pour me réclamer un livre.
-Quel livre ?
-Le "Mémorial de Sainte-Hélène".
-Ce torchon n'est pas dans la bibliothèque.
Elle est folle. -On le savait.
Porte.
-Alors, docteur ? -Elle ne veut voir personne.
Sauf M. Sorel. -Quoi ?
Norbert rit.
-Je le savais.
-Compte tenu de sa fragilité, il faut respecter sa volonté.
-Julien...
si tu savais comme je m'en veux de t'avoir humilié.
Jamais je ne me le pardonnerai. -Je ne sais plus quoi penser.
-Tu veux une preuve de notre amour ?
-Je vous écoute, mademoiselle.
-Je suis enceinte.
Deux nuits ont suffi à m'éclairer : c'est avec toi que je veux vivre.
Je vais écrire à mon père.
Je lui dirai que c'est moi qui t'ai aimé la première.
Qui t'ai séduit.
Je lui dirai aussi que ma faute est irréparable.
Je lui dirai que je te veux comme époux.
Et comme père de cet enfant.
On partira à Besançon. Tu seras prof de latin et de littérature.
Dis-leur que je ne veux voir personne.
-Eh bien, que vous a-t-elle dit ? -Elle vous l'écrira.
-Pourquoi
tant de mystères ? -Pour qui
vous prenez-vous ?
-Pour personne.
Mais je crois que Mathilde a des choses à vous dire.
-Tu nous chauffes
les oreilles avec tes grands airs. -Norbert ! Laisse-le sortir.
Piano, air mélancolique.
...
On est le plus souvent trahi
par ceux qui vous sont proches.
Je vous ai accordé ma confiance. Voilà le résultat.
Taisez-vous.
Ma fille s'appellerait madame Sorel ? Quelle honte.
Elle finira ses jours
dans un couvent. Et vous allez partir dès maintenant.
-Très bien. Ma malle sera prête.
-N'oubliez pas de laisser la croix que je vous ai remise.
Un fourbe
de votre espèce n'en est pas digne.
Attendez, je n'ai pas terminé !
-Moi, j'en ai fini avec vous.
Je me dois désormais à notre enfant.
-Votre enfant ? Vous plaisantez !
Ce bâtard sera placé
dans un hospice.
-Si vous faites ça, je me tuerai. -Excellente idée !
Norbert aurait aimé vous provoquer en duel.
De Croisenois l'a aussi envisagé.
Mais vous n'en êtes pas digne ! Disparaissez. Vous êtes un monstre.
-Un monstre que votre fille a décidé d'aimer.
Vous la connaissez bien mal.
...
-Je suis inquiet. Mathilde refuse de manger depuis trois jours
et elle a des idées noires. Tâchez de lui parler avec douceur.
-Merci, docteur.
-Si Julien se tue, je mourrai.
Et c'est vous et vous seul qui serez la cause de ma mort.
Je commencerai par prendre le deuil.
Je serai publiquement "madame veuve Sorel".
J'enverrai des faire-part à toutes les sociétés parisiennes.
-C'est tout ?
Votre mère, vous y songez ? Elle fait comme vous.
Elle ne quitte plus son lit et n'arrête pas de pleurer.
-Je lui expliquerai. -Lui expliquer quoi ?
-Que l'amour n'est pas un crime ! -Evitons le scandale.
-Je m'en moque.
-Taisez-vous ! Ecoutez-moi.
J'ai pris une grande décision.
Vous direz au chevalier Julien Sorel de La Vernaye
qu'il a désormais un brevet de lieutenant de hussards
et qu'il devra rejoindre son régiment à Strasbourg.
En attendant votre mariage,
qui sera célébré en l'église Saint-Germain.
Pour faire plaisir à votre mère,
je demanderai au vicaire général Frilair de célébrer l'office.
Il faut bien faire quelques petites concessions.
Vous lui direz aussi que je vous lègue mes terres du Languedoc
avec en prime 10 000 francs pour chacun de vous.
Mathilde pleure.
-Merci !
... Merci... Merci !
Elle pleure. Il rit tendrement.
...
-"Mon cher abbé Chélan
"à qui je dois tant, voici 500F que vous distribuerez sans bruit
"ni mention de mon nom aux pauvres comme je le fus
"autrefois.
"Je rêve de vous voir à notre mariage qui sera bientôt célébré."
-Comme la messe sera dite par Frilair, je m'en dispenserai.
-Je vous comprends.
-Comment est cette Mlle de la Mole ?
-On la dit d'une exceptionnelle beauté et d'une rare intelligence.
Je crois qu'ils sont faits pour s'entendre.
-Et Julien est devenu chevalier de La Vernaye ?
Il en aura fait, du chemin, en peu de temps.
-"Monsieur le marquis, la religion et la morale me forcent
"à vous faire une confidence pénible.
"Un homme dangereux, animé par l'ambition la plus effrénée,
"s'est introduit dans votre maison.
"Il a su se rendre nécessaire par des dehors d'humilité et de piété.
"Sa conduite passée,
"que je ne puis détailler sans rougir, peut vous éclairer
"sur ce que l'avenir réserve à ceux qui se fient à lui.
"Je manquerais à ma conscience si je ne vous avertissais pas
"d'un péril aussi grave. Et ce péril se nomme Julien Sorel."
-Laissez-moi passer ! -Non.
-Laissez-moi passer ! Laissez-moi passer ! Julien !
Tout est perdu !
Elle sanglote.
...
Regarde ce que Louise de Rênal a écrit à mon père.
Notre mariage est annulé. Mon père t'assure 10 000 livres de rente
pour quitter la France.
Tant pis. Nous prendrons le prochain bateau pour l'Amérique.
Tu ne dis rien ?
A quoi
tu penses ?
Je te parle.
Que vas-tu faire ?
Réponds-moi.
Réponds-moi !
-GLORIA PATRI ET FILIO,
ET SPIRITUI
SANCTO.
...
Coup de feu. Cris des fidèles.
Tintement d'un trousseau de clés.
...
-Sorel !
Ho,
réveille-toi. Le juge Poulard veut te parler.
-Julien Sorel ?
-De La Vernaye.
C'est bien moi, monsieur le juge.
J'ai donné la mort. Je mérite le châtiment suprême.
Je l'attends avec impatience. -Ce sera au tribunal d'en juger.
-Le marquis de la Mole avait raison.
Je suis un monstre.
-Je me suis rendu hier au chevet
de Mme de Rênal.
-Qu'est-ce que vous racontez ?
Elle n'est pas morte ?
-Non.
Elle se remet de ses blessures et a demandé à vous voir.
Ce que j'ai refusé.
-Je veux la voir.
Je veux lui parler ! Laissez-moi sortir.
Je veux lui dire que je l'aime ! -Vous dites n'importe quoi.
Le juge sort. La porte est verrouillée.
-Vous avez fait beaucoup.
Je vous en saurai toujours gré. -A la bonne heure.
Ma fille reconnaît s'être trompée en tombant amoureuse d'un assassin.
-Pardon ?
-Vous épouserez le marquis. Il est prêt à vous reprendre.
-A bas prix, comme une marchandise de seconde main ?
-Votre enfant sera placé
à l'orphelinat de Saint-Vincent-de-Paul.
Il y sera bien traité.
J'y veillerai.
-Vous êtes trop bon. Mais je refuse.
-Où allez-vous ? -A Besançon.
Julien a besoin de moi. -Je vous déshériterai.
-Comme il vous plaira. Je n'abandonnerai jamais Julien.
J'ai vu Frilair.
Je lui ai fait miroiter l'évêché de Besançon.
Je lui ai dit que mon père était prêt à en parler à un proche
qui fait partie de la curie romaine.
-Et Frilair t'a crue ?
-Avec un petit supplément de 20 000 francs.
-Qu'il encaissera sans lever le petit doigt.
-On va te sauver, Julien.
-C'est qui, "on" ?
Ta mère et ton frère qui m'ont toujours détesté ?
-Valenod.
-C'est une blague ?
-Il va être nommé préfet grâce à mon père.
Il m'a dit qu'il ferait tout son possible.
Il a demandé à présider le jury.
-Je mérite la mort.
-Tais-toi.
Tais-toi, Julien.
-Mathilde, mon amour...
Tu ne veux pas que je sois ton Boniface de la Mole ?
-Notre enfant, tu y penses ?
Tu ne penses qu'à toi.
Je veux que tu vives.
-Pardon.
Pardon.
Excusez-moi. Excusez-moi.
Pardon.
Porte.
Brouhaha.
-Silence, s'il vous plaît !
Asseyez-vous.
Merci.
La parole est à M. l'avocat général.
-A n'en pas douter, ce crime commis dans une église est l'acte
d'un individu barbare qui a voulu se venger de la pire des façons.
-Messieurs les jurés, je plaide ici un acte passionnel et impulsif
commis par un très jeune homme qui a vu d'un seul coup
son avenir détruit à cause d'une lettre calomnieuse.
-Merci.
La parole est à l'accusé.
-Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre classe.
Vous me voyez comme un paysan qui s'est révolté
contre la bassesse de sa fortune.
Je ne me fais point d'illusions sur la mort qui m'attend.
Elle sera juste.
J'ai attenté aux jours de la femme la plus digne de tous les hommages.
Mon crime est atroce et il fut prémédité.
J'ai donc mérité la mort,
messieurs les jurés.
-Merci, monsieur Sorel.
Le jury va se retirer pour délibérer.
-Attendez !
Messieurs les jurés, je viens vous demander
de ne pas condamner un innocent.
Car à mes yeux, Julien Sorel est innocent.
Et c'est bien moi la seule coupable.
Coupable d'avoir cédé à la jalousie.
J'ai aimé Julien Sorel avec passion.
Je n'ai pas honte de le dire.
Si vous décidez de condamner une aussi belle âme,
bien loin de me venger,
vous me donnerez la mort.
Chuchotements.
...
-Une si belle personne ne peut être mon ennemie.
-Tu le lui diras.
-Je lui dirai que nous avons partagé le même amour.
Mais que jamais je ne pourrai
lui pardonner ce qu'elle nous fait. -Mademoiselle.
Pas plus d'une minute.
-Merci, monsieur le gendarme.
Si tu es condamné à mort,
j'implorerai Charles X de te gracier.
-Si j'en crois les journaux, le roi ne va pas faire long feu.
Mathilde sort.
-M. Valenod, nous vous écoutons.
-Eh bien, à l'unanimité,
le jury a déclaré Julien Sorel
coupable de tentative de meurtre avec préméditation.
Brouhaha. -Silence, s'il vous plaît.
Et quel est le verdict ?
-Julien Sorel est condamné à mort et aura la tête tranchée.
Brouhaha. Applaudissements.
...
Une porte se referme lourdement.
-Comment tu as fait ?
-Pour 500F, j'ai obtenu du gardien de passer la nuit avec toi.
-Fouqué m'a rendu visite.
Je lui ai confié ma dernière volonté.
J'aimerais reposer dans un endroit à la montagne qu'il connaît bien.
Un endroit où j'ai été heureux et solitaire.
Il s'est arrangé avec le bourreau. Tu l'accompagneras ?
-Je te le promets.
Maintenant, on se tait.
On se tait jusqu'à l'aube.
Une cloche sonne au loin.
...
-On parle de l'exécution de M. Sorel qui a eu lieu
à 5 heures du matin. -Merci, Arsène.
Je n'ai pas le courage de le lire. Que dit-on de plus ?
-Qu'après avoir reçu les derniers sacrements,
il a salué poliment le bourreau
et s'est montré très courageux. -Quoi d'autre ?
-8 000 insurgés ont renversé le roi qui s'est exilé
en Angleterre. -Ca, je savais. Quoi d'autre ?
-Accusée de complot et d'espionnage, la congrégation
a été dissoute et Frilair placé sous mandat d'arrêt.
Bonne journée, monsieur.
-Arsène. Attendez.
A-t-on des nouvelles de ma fille ? -Aucune, monsieur le marquis.
...
-Je ferai venir du marbre d'Italie
pour transformer sa sépulture en l'un des plus beaux mausolées.
-Julien désirait faire connaître ce lieu à Mme de Rênal.
Je ne peux m'y résoudre sans votre accord.
-Vous ne savez pas ?
Louise de Rênal est morte il y a quelques jours. Un arrêt du coeur
en embrassant ses enfants.
...
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