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À Paris, les rendez-vous ne sont pas toujours pour vous.
Il y a souvent des surprises. Il y a parfois des méprises.
Bon, à samedi, alors. - Ah là là, c'est loin !
Je suis libre ce soir. - Oui, mais j'ai un oral demain matin.
Je crois que je vais bosser toute la nuit. - Moi, ce sera la nuit de demain.
Tu pourrais pas avancer ton travail ?
Impossible, j'ai un dossier à boucler. J'ai encore pas tous les éléments.
Bon alors, on se voit pour dîner ?
Ce soir ?
Non, demain. - Impossible, je t'ai dit.
Tu peux bien t'interrompre un petit moment ?
Tu sais bien que si je dîne avec toi, j'aurais envie de rester.
On garde nos forces pour samedi. Ce sera plus raisonnable.
Ouais, peut-être.
Allez, bonne journée.
Esther !
Ça va ? - Salut, Felix.
Excuse-moi, je suis très pressée.
Je voulais simplement te dire que demain soir, il y a une soirée chez Rodrigue.
J'espère que tu viendras ?
Je sais, mais je ne crois pas que je vienne.
Fais un effort. On aimerait que tu viennes. - Non, demain, c'est pas possible.
Si ton mec ne veut pas, t'as qu'à venir sans lui.
Qui t'a dit qu'il venait pas ?
Je sais pas...
C'est pas qu'il ne veut pas, c'est qu'il ne peut pas.
C'est tout à fait différent. Il a du travail.
Eh ben viens toute seule. - Non.
Pourquoi ?
J'ai pas envie de le laisser bosser toute la nuit pendant que je fais la fête.
C'est ça l'amour, mon petit vieux. - Gna gna gna !
Apprends-le, si tu le savais pas encore.
Lui ne se gêne pas pour sortir sans toi.
Tu dis n'importe quoi. - Qu'est-ce que t'en sais ?
Je le connais mieux que toi.
Pas forcément. On est souvent mieux placé de loin que de près.
Tu connais pas un restaurant qui s'appelle « Dame Tartine » à Beaubourg ?
Non, j'aime pas ce quartier. - Ton copain l'aime bien.
Il connaît une nana qu'aime bien ce quartier. - Quoi ?
Je le vois souvent le soir vers 7h avec cette nana.
Quoi, souvent ?
2 fois jusqu'ici. J'y vais pas tout le temps.
Et alors. Je l'empêche pas de prendre un verre avec qui il veut.
Tous les jours ?
C'est toi-même qui dit que tu l'as vu 2 fois.
Et c'est sûrement pas tous les jours, pour la bonne raison que...
Justement, hier soir à cette heure-là, il était avec moi à la terrasse du Bonaparte.
Et mardi soir ?
Mardi de cette semaine ? Avant-hier ? - Ouais.
Ça a l'air de t'inquiéter un peu. - Non, pas du tout.
J'ai vraiment pas besoin d'un espion. Si t'as que ça, ça ne m'intéresse pas.
Je voulais simplement te dire que...
il sortait sans toi, donc tu peux sortir sans lui.
J'insinue rien du tout. Je constate quelque chose que tout le monde sait.
J'espère que toi aussi.
Comme toujours, t'as parlé pour ne rien dire. Laisse-moi, au revoir.
Tu viens quand même demain ? - J'ai dit non.
Salut, Esther !
Hermione !
La faute lourde en droit administratif.
Ça a marché, je crois.
Je te téléphone pour te dire que je serai en retard.
Non, j'ai besoin de me reposer.
Disons vers 4h.
Excuse-moi pour le retard. - Non, ça va.
Ça a marché, ton écrit ?
Oui, j'ai l'impression.
C'est gentil. T'as tout préparé, déjà.
L'oral te fait peur ?
Non, pas du tout. Mais j'ai encore pour 5 ou 6 heures à bosser.
C'est bien ce cours que tu voulais. Sinon, j'ai aussi celui de Javillier.
Non, ça va. Je crois que je le sais à moitié déjà.
Dans ce cas, tu passeras les doigts dans le nez.
Très vraisemblablement.
Ça n'a pas l'air de te réjouir.
Mais si.
Tu veux du thé ? - Non.
Ou quelque chose d'autre ? Un jus d'orange ? - Non merci.
Tu as pleuré ?
Non.
Enfin oui, mais c'est rien. - Vraiment ?
Une idée complètement stupide qui m'était venue comme ça.
Une idée ?
Une imagination, mais il n'y a rien de réel.
Horace ?
Pourquoi lui ?
Oui, c'est lui. Je l'aime. Je pense à lui.
Et ça te fait pleurer ? - Et c'est rien.
Vous vous êtes disputé ? - Non, pas du tout.
Je te dis, c'est une pure imagination. - Tu imagines qu'il va te quitter ?
Certainement pas.
Tu as quand même peur qu'il t'échappe ?
Non. Enfin un peu, si je l'aime.
Pas s'il t'aimait autant que tu l'aimes.
Mais il m'aime autant.
Tu en es sûre ? - Oui, oui.
Sûre, sûre, sûre ?
Absolument sûre ?
Mais on est jamais absolument sûr de rien,
surtout quand il y a des gens qui essayent d'insinuer
je sais pas quoi. Où veux-tu en venir, à la fin ?
Esther !
Tu pourras me dire ce que tu voudras de lui, j'en croirai pas un seul mot.
Mais je ne veux rien dire du tout. Esther, tu me connais.
Esther, tu m'écoutes ?
Si tu supposes que je veux insinuer quoi que ce soit...
C'est pas toi.
C'est ce petit tordu de Félix. Il prétend avoir vu Horace au café avec une fille.
Ce qui n'aurait rien de grave en soi, mais c'est le jour où il devait dîner chez ses parents.
Félix ? Il est fou amoureux de toi !
Il ferait n'importe quoi pour démolir tous tes copains.
Faux ou vrai, ça fait mal. - Peut-être.
Si à chaque fois qu'on voit ton amoureux avec une nana, tu piques une crise,
ça te fait beaucoup de larmes en perspective.
Tu l'as vu, toi ? - Mais non, pas depuis que vous vous connaissez.
Mais avant, tu sais bien qu'il était avec 3 ou 4 filles en même temps.
Il a été un coureur, je sais.
Eh bien, il ne le sera plus. Je me sens capable de le faire changer.
Je veux qu'il sache qu'il doit choisir entre moi et les autres. Tout ou rien.
Et tu t'y prendras comment ?
J'irai pas par 4 chemins. Je le mettrai en face de l'évidence.
Je lui rappellerai qu'on s'était promis de ne rien se cacher.
Et que tout finit par se savoir, la preuve.
Il niera et recommencera à la prochaine occasion. Ce genre de type est très malin.
Tu vas le pousser à se dissimuler de plus en plus. Ce n'est pas la bonne tactique.
La bonne tactique, c'est quoi ? - Je sais pas.
Fais plutôt comme il fait avec toi : rends-le jaloux.
Ah non.
Ça m'intéresse pas d'être avec quelqu'un
si je peux pas être entièrement sincère avec lui, si je suis obligée de jouer à un jeu.
Je veux être complètement moi. Même avec lui. Surtout avec lui.
S'il faut que je calcule, que j'aille voir d'autres garçons pour le rendre jaloux, non.
Alors choisis quelqu'un d'autre. Si tu veux le changer, tu dois d'abord le prendre comme il est.
Il n'est sensible qu'à ce genre d'arguments. Tu ne prétends pas changer la nature humaine ?
Non bien sûr, mais... - Tu lui donnes trop l'impression que tu l'aimes.
C'est possible.
C'est peut-être vrai qu'il faut pas trop montrer ses sentiments.
Mais je trouve ça très triste. - Peut-être, mais c'est ainsi.
J'ai constaté qu'à chaque fois que je suis moi-même, ça me retombe dessus.
Quand un garçon s'éloigne, je m'éloigne aussi. Ça marche 9 fois sur 10.
Moi aussi, je trouve ça détestable. Mais il faut le faire.
Il faut jouer. Il faut lui donner l'impression qu'il y a plein d'hommes autour de toi.
Plein d'hommes ? Lesquels ? Ceux que je connais ne feraient pas le poids.
Trouves-en d'autres.
Bonjour. - On se connaît ?
Non, mais je ne vais pas vous embêter longtemps.
Parce que vous voulez m'embêter ? - Pas du tout,
mais mon dentiste est en vacances... - Et alors ?
Le dentiste avec qui j'avais rendez-vous en face est un remplaçant.
Oui, vous savez où il se trouve. Si vous avez rendez-vous, allez-y.
Oui, mais dans 5 minutes, parce que j'ai horreur des salles d'attente.
Attendez, vous venez m'embêter pour ça ?
3 minutes seulement, si vous permettez. Il faut que je vous explique.
Je n'étais jamais venu dans ce quartier,
et par peur d'être en retard, je suis arrivé un peu trop en avance.
En sortant du métro, je vous ai vue. Je me suis dit que ce serait trop bête de vous manquer.
J'ai constaté que les rencontres exceptionnelles se produisent quand on s'y attend le moins.
Quand on part en voyage, à la fin des vacances ou quand on a un rendez-vous urgent.
C'est ma malchance mais aussi ma chance parce que...
ça me donne de l'audace.
L'audace n'est pas toujours payante. Je crois surtout qu'elle va vous mettre en retard.
D'accord, peut-être, mais on se revoit quand ?
Peut-être quand vous retournerez chez le dentiste.
Ç'en sera certainement un autre.
Vous trouverez une autre fille pour surmonter l'angoisse de l'attente.
Vous avez un téléphone ? - Non.
Je vous donne mon numéro ?
C'est inutile. Je ne vous appellerai pas.
Je viendrai ici tous les matins. - Je pars en vacances la semaine prochaine.
Bon alors, au revoir.
Vous connaissez Chez Dame Tartine à Beaubourg ?
Dame Tartine ? Ouais. - J'y serai en fin d'après-midi, vers 7 h.
Bonjour, je voudrais du miel.
Y a du clair et du foncé. C'est quoi le mieux ? - Y a le liquide et le solide.
Le solide. Miel des Cévennes. Merci.
C'est 28 francs.
Attendez, je ne trouve plus mon porte-monnaie.
Excusez-moi, je ne le prends pas.
D'accord, à tout à l'heure.
Je suis désolée, monsieur.
Je suis très en colère. Ça m'énerve !
C'est la 1re fois que ça m'arrive.
Non, c'est de ma faute. Je suis beaucoup trop écervelée.
Mais il y avait...
ma carte d'identité, mon permis de conduire,
toutes mes cartes de la fac...
Oui, ça a sonné.
Je te rappelle, maman. Je t'embrasse.
Qui est-ce ? - Esther Mancoffier ?
Oui, c'est moi.
Je crois que c'est à vous. - Oh là là, mon portefeuille. Entrez.
C'est génial. Où est-ce que vous l'avez trouvé ? - À midi, au marché à Montparnasse.
Je n'ai pas eu le temps de passer plus tôt, j'avais un cours.
Asseyez-vous.
Évidemment, l'argent n'y est plus.
Les cartes sont là, c'est l'essentiel. Il n'y avait plus qu'un billet de 50 F.
Le type n'a pas fait une bonne affaire.
Vous l'avez trouvé comment ? - Par terre, au pied d'un arbre.
J'ai regardé à l'intérieur et comme il y avait votre adresse.
J'ai pensé qu'il valait mieux vous le rapporter directement plutôt que d'aller au commissariat.
Mais j'ai pas eu le temps de passer plus tôt, j'avais un cours. Vous m'excuserez.
Je vous en prie !
Je sais pas comment te remercier.
Ça me dérange moins de venir ici que d'aller à la police.
Tu aurais pu ne pas le ramasser. - J'ai presque buté dessus.
Comme j'étais pressée, pour éviter la foule, je marchais derrière les tentes, le long des arbres.
Comme ça, il a pu s'en débarrasser tout de suite sans qu'on le voit.
Tu sais quand on te l'a volé ?
Je connais même le voleur. - Quoi ? C'est quelqu'un que tu connais ?
Mais non.
Un type qui m'avait accostée et dont j'arrivais pas à me débarrasser.
Un assez beau mec d'ailleurs, très poli pour un dragueur.
Trop poli pour être honnête.
Non, pourtant il avait cet air de...
de faux timide, des garçons qui...
je sais pas... n'arrivent pas à se déclarer à leur copine,
mais qui n'ont pas peur d'accoster une inconnue,
avec juste la dose de maladresse qu'il faut
pour ne pas se faire jeter immédiatement.
Oui, ce sont les plus dangereux.
Comme dragueur ou comme voleur ?
Les 2, je suppose. On m'a déjà raconté des histoires comme ça.
Une amie qui a été suivie pendant qu'elle faisait ses courses par un garçon.
Il lui a volé son porte-monnaie.
Un type tout à fait correct. Genre cadre moyen, avec cravate et tout.
Lui, c'est vraiment pas ce genre.
Mais ce n'est pas non plus le genre drogué ni fauché.
Bizarre !
Pour 50 balles, ça vaut vraiment pas le coup.
Surtout qu'à chaque fois, il doit changer de quartier.
À tout prendre, il ferait mieux de mendier.
Ah non ! Voler, au moins, c'est palpitant.
Surtout en draguant par dessus le marché. Tu n'as pas l'air très en colère ?
Non. Je m'amuse plutôt de sa déception. Si jamais je le retrouve...
je me contenterai de lui rire au nez.
Moi pas. Ce genre de trucs me rendent furieuse.
Déjà 6 h 30.
Tu sais pas où il y a un bus près d'ici pour les Halles ?
Prends plutôt le métro à St. Sulpice. C'est direct. Tu vas où exactement ?
Dans un café à Beaubourg, Dame Tartine, tu connais ?
Non, tu vas chez Dame Tartine ?
Ça, c'est vraiment extraordinaire. Figure-toi que...
je sais pas si je peux t'expliquer.
Mon voleur, au moment de me quitter,
comme je voulais pas lui donner mon téléphone ni prendre le sien,
m'a dit qu'il serait chez Dame Tartine vers 7 h.
Qui est ce voleur qui donne des rendez-vous ? T'es sûr que c'est lui qui t'a fauché ton portefeuille ?
Qui d'autre ? Au cas où ce serait pas lui, il y sera.
Viens avec moi, comme ça t'en auras le cœur net.
Je veux pas te gêner.
Pas du tout. Ça m'amuse, ce genre d'histoires. Je suis curieuse aussi.
Bon ben, je viens.
Ça m'étonnerait qu'il soit là.
Mais ça m'arrange pour d'autres raisons.
Je peux pas te l'expliquer maintenant. Peut-être tout à l'heure.
En fait de mystères, tu es servie. - Disons que ça m'arrange moi aussi.
Je peux pas te dire maintenant pourquoi. Enfin, tu verras.
Nous verrons.
T'aimes bien Beaubourg ? - Non.
Si, j'aime. Bien sûr, c'est joli.
Là-haut, on a une super vue.
Évidemment, j'adore.
Ce que j'aime pas, c'est tous ces gens posés par terre.
Pas du tout, regarde. C'est mystérieux. C'est ça, le vieux Paris.
Derrière les jardins du Palais Royal y a des petits trucs...
Là, c'est pas des Parisiens. - Ouais.
C'est des provinciaux. T'es née à Paris, toi ?
Non, c'est peut-être pour ça. Je suis née à Montpellier.
Moi, je suis née à Paris. - Ah, oui t'es la vraie Parisienne.
Qu'est-ce qu'il y a ? - Passons par là-bas.
Non, il est là, mon copain. Tu le vois. Il nous a vues.
Écoute, Aricie... - Quoi ?
Non rien. - Ce n'est pas lui qui a...
Le voleur, non. C'est ton amoureux ? - Oui.
Enfin, pas encore. - Je veux vraiment pas vous déranger.
C'est bien que tu sois là. J'ai pas tout à fait confiance en ce garçon.
J'aimerais avoir la réaction d'une étrangère.
Il me paraît très accroché. Il me téléphone 4 fois par jour.
Tu me diras ce que t'en penses. J'ai envie d'avoir ton avis.
Ouais, d'accord.
Horace, Esther. - Enchantée de faire votre connaissance.
Assieds-toi. - Je veux pas vous déranger.
Non, c'est bien que tu sois là. T'auras un bon poste d'observation.
Tu sais, on attend quelqu'un.
Je peux dire ? - Oui.
Un garçon. Un très beau garçon.
Un voleur, un vrai.
Pas un voleur de cœurs.
Qu'est-ce que tu en sais ? - C'est pour ça que t'es venue ?
Bien sûr, enfin.
Mais lui ne viendra pas. - Qu'en sais-tu ?
T'as l'air complètement perdu.
Tout à fait.
Vous savez que nous sommes de très vieilles amies. - Des amies d'enfance.
On se dit absolument tout.
Vraiment ? - Il le croit !
Non, on s'est rencontrées il y a une heure à peine. - T'aurais dû le faire marcher !
Excuse-moi. Tant pis. Bref, j'ai retrouvé son portefeuille.
Vide.
Qu'un type lui avait volé au marché.
Un très beau garçon et très charmant.
Après tout, c'est peut-être pas lui le voleur. S'il vient, ça prouvera que c'est pas lui.
Alors là, je crois que je tombe dans ses bras.
Il comprend toujours pas. - Pas vraiment.
Bon, réfléchissez.
Moi, je vais téléphoner.
Drôle d'histoire ! - Vraiment, vous ne vous connaissez que depuis tout à l'heure ?
Oui, j'ai trouvé son portefeuille par terre sur le bd Edgar Quinet, et je suis allée le lui rapporter.
Et cette histoire de voleur ?
Elle pense que c'est un type qui la suivait qui le lui a volé - Et pourquoi viendrait-il ici ?
Parce qu'il le lui a dit. Comme il se faisait passer pour un dragueur, il lui a donné un faux rdv.
Justement ici ? C'est invraisemblable. - Effectivement, c'est une coïncidence.
Les coïncidences, ça existe.
Pourquoi ce mec lui aurait donné rdv justement ici ? C'est quand même difficile à croire.
C'est moi qui avais justement rendez-vous ici
qui ai trouvé le portefeuille. Tu poses la question à l'envers.
C'est toi qui lui as parlé du rdv ? - Je lui ai simplement dit que j'allais à Beaubourg.
Et elle t'a suivi.
Je pensais pas que ça te contrarierait à ce point qu'elle vienne, je pensais que ça t'amuserait plutôt.
Si tu veux, on s'en va.
Attends un peu.
Elle a l'air très discrète. Elle a senti qu'on avait des choses à se dire.
Justement, avant qu'elle vienne, il faut que je te dise quelque chose.
Je dois vous quitter. On m'invite à partir en vacances dans le midi.
Il faut que je parte tout de suite.
J'ai envie de changer d'air.
À Paris, c'est trop nauséabond en cette saison.
Bon, bonne soirée.
Esther, attends ! Laisse-moi t'expliquer. - C'est pas la peine, j'ai très bien compris.
C'est vrai cette histoire de voyage ? - Oui, tout à fait.
Tu sors bien avec des filles. Pourquoi je voyagerais pas avec des garçons ?
Cette fille, c'est rien pour moi. - C'est pas ce qu'elle dit.
Qu'est-ce qu'elle dit ?
Que tu lui coures après. - Ah ouais ? C'est elle qui m'appelle 4 fois par jour.
T'es pas capable de l'envoyer balader ? - Justement, je suis venu pour lui dire d'arrêter.
Ah ouais ?
Tu vois bien que c'est toi que je suis, et que je la laisse en plan.
Va la rejoindre. C'est avec elle que tu avais rendez-vous.
Arrête-toi un peu.
Je rentre à la maison. J'ai envie d'être seule.
On dîne ensemble ce soir ? - Non.
On prend le train. Mon dossier attendra jusqu'à lundi. - Non !
L'avion, alors. - Tu dis n'importe quoi.
Écoute, on prend la voiture. On part en Bretagne ce soir.
Je t'ai dit, j'ai envie d'être seule ce soir. Un point c'est tout.
Demain ? - Demain aussi.
Et après-demain ? - Aussi.
Et la semaine prochaine ? - Je sais pas. On verra. Au revoir.
Ils sont partis, les autres ?
Vous prenez quoi ? - Rien, je m'en vais.
Je ne vous chasse pas. Vous pouvez les attendre.
Je n'attends personne. - Bon.
Je sais, le coup est dur.
Que voulez-vous, tout le monde n'a pas la chance de se faire voler son portefeuille.
Bonsoir. Je prends une bière, s'il vous plaît. - Heineken, Leffe ?
Heineken.
Il y a parfois des méprises, il y a souvent des surprises.
Tu sais que parfois, je me mets à envier les clochards.
Ils logent au centre de Paris, un privilège qui n'est pas donné à tout le monde.
Ne me dis pas que si tu voulais, tu pourrais pas trouver un pied-à-terre dans le centre ?
Oui, mais Bobigny, c'est au même prix au moins 2 fois plus vaste.
Je peux y mettre tous mes bouquins. - Et à St. Dizier ?
Pas de place pour les livres. Je loge en meublé.
Je peux apporter les manuels scolaires, c'est tout. À Bobigny au moins, j'ai de l'espace.
Tu n'es pas seul. - Effectivement.
Du moment que j'ai l'espoir de récupérer l'appart de Palaiseau, je peux attendre.
Ce ne sera pas dans Paris non plus. - Mais à 20 minutes.
Il faut pas trop faire le difficile.
Habiter dans Paris, travailler dans Paris, ça ne sera pas pour tout de suite.
Ça ne m'effraie pas trop. Je vois ça comme un idéal, un but dans ma vie.
Si tu n'as que ça comme but ?! - Tu ne l'as pas toi, qui viens du midi ?
J'aime bien Paris. - Mais tu préfères Marseille, té.
Mais si celui que j'aime ne l'aimait pas,
à condition que je l'aime vraiment, je pourrais le lui sacrifier.
Je ne crois pas que tu aies besoin de sacrifier quoi que ce soit.
En math, les postes sont plus facile à trouver qu'en lettres.
Tu n'auras pas besoin de t'exiler comme moi dans un St. Dizier, Romorantin...
ou autres Châtelleraut. - J'espère bien.
Et s'il le fallait, tu irais avec l'homme que tu aimes ?
Il faudrait que je l'aime beaucoup. Et puis, la question ne se pose pas.
Je peux pas aimer quelqu'un dont l'idéal est de vivre dans un trou de province.
Mais si son rêve est au contraire de vivre à Paris ?
Si c'est un rêve, non.
Il n'a qu'à être assez fort pour le réaliser.
Je ne vois pas pourquoi je quitterais mon copain actuel
promis à un brillant avenir, pour un petit prof de lycée
dont tout l'idéal est de monter à Paris en fin de carrière.
Mais ton brillant technocrate, tu ne cesses de me dire que tu ne l'aimes plus.
Et toi non plus, je t'aime pas. - Pas encore.
Oui, encore, si ça peut te faire plaisir. Mais l'échéance...
Quoi ? - Si elle arrive,
je crains qu'elle ne soit très très longue.
Voilà ce que je voulais te montrer.
La sculpture ? - Oui.
Lui, c'est Acis, un berger de Sicile.
Elle, c'est Galatée.
Une Néréide, une nymphe de la mer.
Ils s'aiment.
Et l'autre ? - C'est Polyphème, le cyclope.
Lui aussi est amoureux de Galatée. Il est en train de les épier. Il leur jettera un rocher.
On ne voit pas ses yeux.
Autrefois, quand je venais de débarquer à Paris, j'étais amoureux de cette fille.
En somme, tu m'as fait venir ici pour me montrer ton ex ?
Pour te montrer que j'étais fidèle à une certaine image.
Elle ne me ressemble pas. - Moi je trouve. Elle est longiligne.
Elle a des courbes. - Ça vient de la position.
Moi, je suis faite des hanches comme un garçon.
Pas du tout. Tu es très féminine, très adolescente.
S'il te plaît ! - Personne ne nous regarde.
Peu importe. Je n'aime pas qu'on me touche en public.
Pourtant, l'autre jour sur les quais... - Les quais, c'est les quais.
Asseyons-nous.
Non, pas là. Contre l'arbre. J'adore m'asseoir contre les arbres.
Tu romps l'alignement des chaises. - Tant pis.
Je ne sais pas si c'est ton cas, mais il y a des gens qui détestent le Luxembourg.
Non, moi pas spécialement. - Tu dois trouver que c'est trop tiré au cordeau.
Non, et puis si c'est trop aligné, on peut toujours introduire de la fantaisie.
Paradoxalement, je trouve même qu'il est beaucoup plus fait
pour les amoureux qu'un jardin anglais. - Oui.
Mais c'est ça qui me gêne.
Quand je suis avec un garçon, je n'aime pas voir d'autres filles avec des garçons.
Je veux qu'on soit seuls, uniques.
Au milieu des gens, peut-être, mais qui ne sont pas des amoureux.
Quand je vois des filles et des garçons faire comme moi, ça me...
Nous sommes seuls. - Pour le moment.
Tu as froid ?
On peut aller ailleurs, dans le jardin. - Surtout pas.
Tu ne veux pas aller prendre un verre à la buvette ?
Je n'ai pas soif, merci. - Une pâtisserie ?
Merci, je n'ai pas faim.
Restons ici, on est bien. - Ce n'est pas ce que tu disais tout à l'heure.
Tout à l'heure ? - Avant de t'asseoir.
Je n'ai rien dit. J'ai pris cette chaise plutôt que l'autre, là-bas.
Mais je suis très bien.
À quoi penses-tu ? - À ce que je viens de dire.
Depuis que tu es arrivée, tu as l'air soucieuse.
Tu as raison. Je peux te le dire : je ne suis pas tout à fait bien ici.
Allons à la buvette. - Quand je dis ici, je veux dire tout le jardin.
Pas seulement le jardin, mais tout le Quartier latin. - C'est pourtant là que tu vis.
Précisément.
Tu as peur de rencontrer Benoît ?
Oui. Je parais idiote, mais c'est comme ça.
Pourtant, l'autre jour, tu disais que tu t'en fichais s'il nous surprenait.
Oui, mais pas dans son quartier. - Mais c'est aussi ton quartier.
Disons le nôtre.
En le trompant ici, je commets une double infidélité.
Qu'il te voit ici ou ailleurs, il en souffrira tout autant.
Ce n'est pas à lui que je pense, mais à moi.
S'il me surprend ici, j'aurais honte. Ailleurs pas.
Honte ?
Je ne veux pas qu'il me voit faire avec un autre ce que j'ai déjà fait avec lui.
Je veux dire pas dans les mêmes lieux. Je veux qu'il sache que j'ai de l'imagination.
La prochaine fois, où se voit-on ?
J'ai bien une idée, mais... - Dis.
Ou plutôt, j'en ai 2. Laisse-moi réfléchir. Je t'appellerai.
Toujours tes mystères.
C'est ça qui est amusant.
Tu vois, en tombe contemporaine, je préfère quand même ce genre-là
d'une simplicité totale que les pierres polies avec des zigouigouis et tout.
Moi je préfère celle-ci.
Ça fait jungle.
J'aime bien.
Ça retourne à la nature, quoi. Par contre, ce qu'il y a en haut est d'une mocheté ! Ridicule.
Quand j'étais gamin, je trouvais très injuste que certains aient droit à des maisons et d'autres pas.
De toute façon, j'aime pas les maisons. J'aurais aimé avoir un arbre.
Comme celui-là ?
Non. Un vrai avec un tronc. Y en a là-bas.
C'est là.
Tu veux me faire croire que c'est une tombe, ça ?
J'y crois pas.
Incroyable ! En fait, y a 2 tombes. Une ici et l'autre là.
Tu veux pas que je... Ça va pas bien, non !
Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas rire dans un cimetière ?
Il s'agit pas de rire ou de ne pas rire dans un cimetière.
Des gens ont le culte des morts. Ils mettent un arbre, c'est pas pour s'y pendre.
Moi, je l'ai pas. Je m'en fous. Mais dans la mesure où des gens l'ont, t'as pas à te pendre.
Les Russes, le dimanche, ils vont pique-niquer avec leurs morts.
Mais ils grimpent pas aux arbres.
T'as vu celle-là ? - C'est une tombe ?
Elle est magnifique.
Tu connais ?
Steinlen... ouais.
Tu sais qui c'est ? - Non.
Un caricaturiste et un affichiste. Très connu pour ses chats.
Tu crois qu'il est mort assis ?
Assis !
Et dire que j'ai horreur de me tenir mal avec un garçon dans la rue.
Avec Benoît ?
Même avec d'autres avant lui. Mais avec lui, ça atteignait un degré.
Par exemple, il ne m'a jamais pris la main.
S'il te voyait ! - Tu vois aujourd'hui, contrairement à l'autre jour,
j'en serais presque à souhaiter le rencontrer.
Tout serait dit. Je pourrais le quitter sans avoir à m'expliquer.
Tu risques d'attendre longtemps. - Tant pis. Tant mieux même, je suis pas pressée.
Il est trop tôt, maintenant.
Mais tu disais que tu ne l'aimais plus ? - Oui, mais je l'ai aimé lui autrefois,
beaucoup plus que je ne t'aime toi aujourd'hui.
Alors, il faut du temps. - Pour le moment, il n'a aucun soupçon ?
Non. Il reste toujours jaloux.
Il l'était mille fois plus au début, quand il n'avait aucune raison de l'être.
Il faudra bien que tu te décides à lui parler. - Non.
Dire à quelqu'un que je ne l'aime plus, j'en suis absolument incapable.
Alors tu agiras par voie détournée.
Ce n'est pas facile non plus. Toutes les allusions que je pourrais faire passeraient au dessus de sa tête.
D'ailleurs, depuis la rentrée, nous nous parlons peu. Je veux dire, peu de nous.
Il est tellement plongé dans ses études qu'il ne semble pas du tout faire attention à moi.
Et tu dis qu'il t'aime ? - Oui, à sa façon à lui.
J'adore cette rue.
On se demande ce qu'il y a derrière. - Rien.
Mais c'est le Bateau Lavoir !
En fait, c'est l'entrée. Et le Bateau Lavoir est derrière.
Les surréalistes étaient là ? - Non, les cubistes.
Au début du siècle, c'était les cubistes. Les surréalistes, c'est plus tard.
Qui t'a dit ça ?
Mon oncle m'a dit que les surréalistes se retrouvaient au Bateau Lavoir.
Ils s'y retrouvaient peut-être mais ils y habitaient pas.
Regarde Picasso,
Modigliani...
Ça, c'est pas des surréalistes.
Max Jacob. - C'est pas un surréaliste.
Mais si !
Je t'ai dit que c'est pas un surréaliste. - Si !
Je susi content de te voir. T'as trouvé facilement ?
C'est beau, hein ? - Magnifique !
J'ai une bonne nouvelle. C'est confirmé. Le locataire de Palaiseau s'en va,
mon frère me passe l'appartement.
Cela dit, il faut attendre 4 mois.
4 mois, mais ce n'est rien.
Depuis la rentrée, je me sens de plus en plus mal à Bobigny.
Il va falloir que je défende mon territoire pied à pied
avec l'acharnement d'un chef peau-rouge. - Ton territoire ?
Le copain avec qui je partage l'appartement a une petite amie,
qui s'est installée à demeure et devient de plus en plus envahissante.
Et si toi tu amenais une copine aussi, qu'est-ce qui se passerait ?
Toi ? - Ah non.
J'ai déjà de la difficulté à vivre à 2.
Partager un appartement avec un autre couple, jamais.
Rassure-toi, je ne te propose rien pour l'instant.
Mais mon futur studio est très spacieux.
Je peux te le montrer déjà, si tu veux.
Ne te fais pas d'illusions, je n'ai aucunement l'intention d'aller m'installer chez toi.
Même si tu romps avec Benoît ? - J'irais chez une amie.
J'aurais besoin de quelque temps de réflexion.
Au lieu de traîner dans la rue et les cafés, nous pourrons passer du temps chez moi.
Non ! - Comment non ? Tu ne voudras pas venir du tout ?
Une fois peut-être. Mais nous resterons à 2 m. l'un de l'autre.
Je trouve tout de même plus agréable de s'embrasser sur un canapé
que sur un banc public, de surcroît mouillé. - Pas moi.
Je dis bien embrasser, pas plus. Tu n'as pas confiance en moi ?
Si, mais j'aime mieux les bancs. - Même s'il gèle ?
Il n'y a rien de plus délicieux qu'un baiser brûlant dans l'air glacé.
Mais il ne fait pas froid.
C'est plus joli que je ne le pensais. - Tu ne connaissais pas ?
La Cité des Sciences et la Géode, oui, mais de ce côté-ci, non, je n'y étais jamais allée.
C'est quand même triste. - Parce que c'est l'hiver, enfin presque.
Grands Moulins de Pantin ? - Oui, et derrière, c'est Bobigny.
Chez moi. C'est à 3 stations de métro d'ici. On peut y aller si tu veux.
Mais je ne veux pas.
Et donc la banlieue est là, Paris là.
Je croyais le contraire. - On a du mal à s'orienter ici.
Quand je sors du métro aux portes de Paris, je suis complètement désorientée.
Si je demande aux gens où est Paris, ils croient que je me moque d'eux.
Ça t'étonne ?
Alors, par où ?
Par là ?
Par là, tout droit. - Tout droit dans la courbe.
Attends. Il y a peut-être un passage par là.
Non, va falloir faire le grand tour ou alors revenir en arrière.
Ou bien faire ça.
Un peu d'imagination, mon cher.
Ça, c'est des sarcelles. Là-bas, c'est un cygne col noir.
Il doit y avoir des mandarins, mais je sais pas, je ne les vois pas.
Tu connais bien les oiseaux. - Oui, certains.
Pourtant, tu es littéraire. - Je ne vois pas le rapport.
Si, tu t'intéresses aux sciences.
Ben, aux sciences naturelles.
Je m'intéresse à tout, c'est normal. - Non, Benoît ne s'intéresse à rien.
Il s'intéresse uniquement aux choses qui lui sont utiles pour son travail, pour briller en société.
Quand on sort, c'est toujours dans un but précis.
Visiter un musée, aller à un spectacle...
...généralement dont on parle.
On ne s'est jamais vraiment promenés ensemble.
En fait, il ne sait pas s'ennuyer. - Tu veux dire qu'il ne sait pas ne pas s'ennuyer.
Non, moi j'aime bien ne rien faire jusqu'à m'ennuyer.
C'est agréable et même enrichissant.
Je dirai plutôt que tu ne t'ennuies jamais. - Question de vocabulaire.
Je t'aime.
Moi aussi. - Alors quitte Benoît.
Oui. - Tout de suite.
Non. - Pourquoi ?
Je t'ai dit. Je veux que ça vienne de soi-même.
Pour le moment, je n'ai aucune raison de me fâcher avec lui.
Ça viendra quand ? - Un jour, j'espère.
Tu l'aimes. - Ah non, je l'ai aimé.
Plus que je ne t'aime toi actuellement. Mais je ne l'aime plus du tout.
J'en suis certaine. Cela dit, je le supporte, dans la mesure où il me laisse tranquille.
Il est tellement absorbé par son travail que ça ne me gêne pas d'habiter chez lui,
de dormir près de lui.
Je vais te faire un aveu qui va te scandaliser.
Je me trouve bien dans la situation où je suis.
Et c'est pourtant le genre de situation qui, en principe, me fait horreur.
Être la bonne femme mariée qui a un amant, jamais de la vie !
Il n'est pas tout à fait ton mari et je ne suis pas du tout ton amant, hélas.
Heureusement. En fait,
je crois que je vous supporte tous les 2 parce que je ne fais jamais la même chose avec toi et avec lui.
Par exemple, il n'est jamais tendre. Il n'aime pas m'embrasser.
Dans la rue ? - Pas seulement. Même à la maison.
Avec toi, je n'ai pas l'impression que je le trompe, car je ne fais rien de ce que je fais avec lui.
Mais si tu ne fais plus rien du tout avec lui ?
Ça ne veut pas dire que je ferais tout avec toi.
Pour le moment, j'ai envie de me promener, c'est tout.
Si on allait sur ce banc là-bas ? - Tu ne trouves pas qu'il fait un peu froid ?
Alors, où aller ? - Je ne sais pas. Au café ?
Tu sais, à Bobigny aujourd'hui, il n'y a personne. - Je t'ai dit que je n'irai jamais.
Mais s'il n'y a personne !
Tu m'avais dit que tu ne voulais pas venir à cause de mon copain et de sa nana.
Oui, c'est une raison. - Mais il y en a d'autres ?
D'abord, je trouve que tu vas trop vite.
Je ne veux rien faire de plus là-bas que je ne ferai ici. - J'espère bien.
Alors ?
C'est un lieu qui manque de poésie. - Tu ne le connais pas.
Tu m'en as assez parlé.
Et puis, c'est trop loin. J'ai horreur de cette banlieue-là.
Si tu veux de la poésie, moi aussi j'en veux d'ailleurs, faisons un voyage.
Où tu voudras. - Je voudrais Tahiti.
Tu peux pas trouver plus près ?
La Corse. - Trop loin. Mais la mer, c'est tout à fait possible.
Dieppe, Fécamp, Étretat. Tu connais ? - Non.
Mais je suis sûre que c'est triste en hiver. Et que dirais-je à Benoît ?
Ou bien la vérité, et ce serait une bonne raison de rompre, ou bien que tu vas chez tes parents.
Il essaierait de me téléphoner chez eux. Je peux à la rigueur mettre ma mère dans la confidence.
Mais mon père, ça m'ennuie. Sans compter mon frère, pas possible.
J'aimerais pouvoir te serrer loin de tous les regards.
Et quand j'aurai une chambre pour moi seul, tu y viendras ?
Bien sûr.
Je supporte de moins en moins de vivre chez Benoît.
Je supporte de moins en moins d'être à la rue avec toi.
Alors allons chez moi, tout simplement quand les autres n'y sont pas.
Ils n'y sont jamais l'après-midi. C'est pas loin : 35, 40 minutes.
Non.
Il ne faut pas dépoétiser nos relations. Ce serait très grave.
Assieds-toi.
Oui, je dois te parler.
J'ai réfléchi à ton idée.
Je veux bien faire un voyage avec toi. - À Étretat ?
Non, à Paris.
Ben, nous y sommes !
Pas comme des voyageurs.
On passe notre temps à visiter la ville. Nous sommes de vrais touristes.
Soyons-le jusqu'au bout. Allons à l'hôtel.
À l'hôtel ? À Paris ?
Oui.
Toi qui parlais de poésie ! À l'hôtel la journée.
Mais non, la nuit.
Comme les vrais voyageurs. - Mais tu ne peux pas t'absenter.
Ce n'est pas moi qui m'absente, c'est lui.
Il va à Lyon 2 jours, au mariage d'un cousin. Ce serait bête de ne pas en profiter.
Alors, c'est la rupture ? - Eh bien oui, ça vient.
D'accord ?
Ben, qu'est-ce qu'il y a ?
Tu ne rêvais que de ça et maintenant, tu as l'air tout désemparé.
Dans ce cas, tu vas aller loger chez ta copine ? - Vraisemblablement.
Je pourrai aller te voir ? - Exceptionnellement, oui.
Mais on n'en est pas encore là.
Je te propose une chose
qui va bien au-delà que tout ce que tu pouvais souhaiter, et tu n'es pas content ?
C'est merveilleux.
Tellement merveilleux que
j'essaie de voir plus loin.
Restons-en à ce que je te propose. Il sera toujours temps de voir ensuite.
Prends les choses comme elles arrivent. Ce qui serait merveilleux,
c'est de rester ensemble 2 jours et 2 nuits sans aucune interruption.
Et la journée, qu'est-ce qu'on fera ? - Ce que nous faisons jusqu'ici,
mais avec du temps devant nous. Nous pourrons même nous promener au Luxembourg si tu y tiens,
en nous tenant aussi mal que tu voudras.
Nous irons dans tous les musées qu'on n'a pas encore vus, sur les bateaux-mouches.
On montera sur la tour Eiffel ou sur les tours de Notre-Dame.
Je comprends.
Mais tu veux vraiment aller dans un hôtel à Paris ? Quel genre ?
J'en connais un qui m'a toujours fait envie. En passant devant l'autre jour avec toi,
à Montmartre, j'ai même pensé que si jamais...
Bref, bien entendu, je n'ai rien dit.
À Montmartre ? Où ? Quand ?
En septembre. Tu vois, la petite place en bas de la rue en pente.
À côté du Bateau Lavoir. - Je vois la place. Elle est très jolie.
Et il y a un hôtel ? - Complètement caché derrière les marroniers.
Les prix sont très abordables.
Tu t'es renseignée ?
Notre voyage est déjà programmé comme par une agence de tourisme.
Rencontre à la gare de l'Est,
vendredi à midi, comme si nous arrivions par le train.
Avec les bagages.
Je te conseille de prendre une énorme valise.
Comme ça, tu auras encore plus l'impression d'être un touriste.
Puisque tu veux qu'on joue au touristes, je t'ai trouvé un plan de Paris.
Dans toutes les langues, et tout.
Tu sais parler chinois ?
Non, mais de toute façon, c'est du japonais.
Par là.
Pardon, Montmartre, c'est par là-bas ?
Ouais, ouais. - C'est bon.
Et où est la tour Eiffel ?
C'est lamentable.
Je l'aurais pas fait.
Qu'est-ce qu'il y a ? - Les gens là-bas. Le type, c'est Benoît.
Mais non. Peut-être qu'il lui ressemble. - Mais c'est vraiment lui !
Son manteau, son sac, il les avait ce matin. - Alors, il ne serait pas parti ?
Ils entrent dans l'hôtel. - Et la fille ?
Je ne la connais pas.
Voilà, alors que moi je n'osais pas lui mentir, il m'a inventé toute une histoire.
Tu es sûre que c'est lui ? - Ou alors c'est une hallucination.
Écoute, réfléchissons. Tout est possible sauf une chose :
que dans les centaines d'hôtel qu'il y a à Paris, il ait choisi juste celui-ci.
Mais si, au contraire.
Il connaissait l'hôtel. Je lui en avais parlé autrefois. On devait même y aller.
Parce que c'était un peu comme avec toi. Il logeait chez un copain et moi chez une copine.
Finalement, on est allés au bord de la mer. C'était en été.
C'est pour ça que tu ne voulais pas aller à la mer avec moi ?
Pour ne rien te cacher, oui.
Je le taquinais en lui parlant de temps en temps de cet hôtel.
En lui disant que je regrettais de ne pas y être allée. Ça l'agaçait.
Il pensait que ce que je lui proposais, j'aurais pu le faire avec un autre.
Alors qu'à cette époque, ce n'était pas vrai. C'était un jeu que je jouais avec lui.
Et voilà, il m'a volé mon idée. Il n'a aucune imagination.
Maintenant, nous sommes libres. Il ne pouvait rien nous arriver de mieux.
Plus besoin de prétexte pour le quitter. - Tu m'amuses.
Tu ne vas pas t'imaginer que s'il me quitte, je vais automatiquement tomber dans tes bras ?
Si j'avais voulu y tomber, je l'aurais déjà fait. C'est moi qui l'aurais quitté.
Ce n'est pas ce que tu disais.
Il ne faut pas toujours croire ce que je dis. Alors, tu es content ? Ça te fait rire ?
Pas vraiment. - Tu ne penses qu'à toi.
Tu ne te demandes même pas ce que je ressens, moi.
Tu me vois humiliée, et au lieu de me plaindre, de me consoler,
tu ne penses qu'à profiter de la situation.
Et tu prétends m'aimer ? - Mais si, je souffre avec toi.
Je disais ça pour te rassurer.
Tais-toi. - Tu parlais de consolation.
Je n'ai pas besoin de consolation. Il vaut mieux qu'on se quitte.
Arrêtons-nous au moins quelque part. Je ne veux pas te laisser comme ça.
Tais-toi, ou je ne te revois plus jamais.
Tu dois penser que tu es la dernière personne que j'ai envie de voir en ce moment.
Je te le dis tout de suite pour ne pas te laisser d'illusions.
Tu dois comprendre aussi que c'est probablement fini entre nous.
Ton sort est lié à celui de Benoît, malgré toi, malgré moi.
Tu m'as aidé à le supporter. S'il n'est plus là, je n'ai plus besoin de toi.
Tu étais son complément. Sans lui, tu n'existes pas.
Tu penses pas ce que tu dis.
Tu vas où ? Pas chez lui ? - Chez mes parents jusqu'à lundi.
Et après ? Chez ta copine ?
Mais je ne sais pas. Peut-être. Mon bus !
Il y a souvent des surprises.
Il y a parfois des méprises.
Ouais.
Vous avez trouvé facilement ? - Oui ça va. Tu m'as montré au téléphone.
Vous voulez boire quelque chose ? - Non, ça va. Je n'ai pas soif.
Même pas un petit café ?
Non, j'en ai bu un ce matin. Merci.
Asseyez-vous. - Non, c'est bon. Merci.
J'ai juste un petit truc à finir.
Vous êtes... tu es à l'hôtel ? - Non, je suis chez des amis.
Des amis d'Anita ? Je connais Martin et...
Isabelle. - Voilà, Isabelle.
Et Anita, comment va-t-elle ? - Elle ne t'a pas écrit ?
Si, si.
Elle m'a dit que c'est la 1re fois que tu viens à Paris. - Non, je suis venue une fois avant avec mes parents.
Tu parles très bien le français. - C'est parce que j'ai eu une amie française.
J'ai été dans sa famille l'été.
Anita m'a dit que tu voulais voir le musée Picasso.
C'est tout près d'ici. - Oui, je sais.
Tu aimes Picasso ? - Oui, j'aime bien, mais pas tout.
Tu es dans une école de peinture, je crois ? - Non, de décoration.
C'est pareil. - Pas tout à fait.
Tu peins quand même ?
Pas tout à fait. Je fais le dessin mais pas vraiment la peinture.
Moi, c'est tout le contraire. Je peins, mais je ne sais pas dessiner.
Non, vraiment ?
Je peins sans dessiner. Les formes surgissent de la peinture, tu vois.
Qu'est-ce qu'ils font, ces gens ?
Je sais pas, à toi d'imaginer.
Je suis pour l'anecdote en peinture, mais pas trop précise.
On dirait des gens qui sont pas bien réveillés et qui vont au travail. C'est triste, je trouve.
Ah bon ?
Et là on dirait un camp de concentration où les gens attendent d'être tués.
Je trouve que t'exagères un peu. Je trouve ça pas triste du tout.
On dirait plutôt des gens qui reviennent d'un pique-nique à la campagne.
Là, c'est une foule qui avance.
C'est peut-être un peu ambigu. Ça manque un peu de lumière,
mais le tableau n'est pas du tout terminé.
Tout ces couleurs brunes et grises, c'est triste. - Ce sont les couleurs de la vie.
Je ne mettrai pas un tableau comme ça chez moi. - C'est normal, t'es décoratrice.
Quand je vois un tableau, je pense déjà où je vais le mettre.
Un jour, une dame m'avait acheté une toile en disant que ça ferait bien au-dessus de son canapé bleu.
J'étais jeune et ça m'avait vexé. - Désolée, je voulais pas te vexer.
Tu es décoratrice. C'est ton point de vue.
On y va ? - Oui.
C'est vachement beau ici, hein ?
T'aimes pas ? Y en a pas beaucoup, des endroits comme ça ici à Paris.
Je ne rigole pas.
C'est à 5 minutes d'ici. - Oui, je sais.
Tu aimes ce quartier ? - Non, pas beaucoup. C'est triste ici, je trouve.
C'est de ça que tu veux parler ?
J'aime bien ces maisons délabrées. Je les aimerai beaucoup moins une fois repeintes.
Moi, je préfère ça.
Tu les aimerais encore plus si elles étaient roses, mauves ou bleues.
Les couleurs bonbons, ça va pas bien à Paris. - En Suède, on met plus de couleurs sur les maisons,
On n'a pas beaucoup d'anciens appartements comme ici.
Ici, je préfère blanc que ça. Ça fait plus propre.
Ce qui est propre m'attriste.
Si Paris est trop neuf, je n'aurai plus envie de le peindre.
J'aime bien les couleurs de cette rue, même s'il y en a pas.
Sauf ce gris, peut-être. Il est trop bleu.
C'est pas le gris parisien, ça. - Pourquoi ?
C'est comme ça.
On va aller par là.
C'est juste là.
Je ne sais pas si je vais t'accompagner. Aujourd'hui, ça tombe très mal.
Je suis en pleine période d'inspiration... alors voir quelqu'un d'aussi fort que Picasso,
ça me dérange. J'ai besoin de rester un peu seul avec moi-même, tu comprends ?
Oui, il aurait mieux valu que je vienne un autre jour.
Voyons-nous ce soir plutôt. Hein ? Tu me raconteras tes impressions.
Il faut parler de la peinture quand on l'a vue, pas quand on la voit.
Disons rendez-vous à la Coupole, boulevard Montparnasse, tu connais ?
Oui.
Bon musée, alors. - Merci, à ce soir.
J'avais raison de dire que l'emprise de Picasso est redoutable.
C'est encore plus contraignant de ne pas le voir que de le voir.
Du moment qu'on a parlé de lui, il faut aller jusqu'au bout.
Quand je t'ai quittée tout à l'heure, j'ai pensé à un tableau.
Si je veux qu'il sorte de ma mémoire, il faut que je le revoie.
C'est quel tableau ?
Il est dans la salle là-bas.
Alors, le musée te plaît ? - Beaucoup, surtout le tableau là-bas.
Il est pourtant assez horrible. - Mais non, c'est drôle, avec toutes ces couleurs.
Parce qu'elles sont vives ? - Oui, elles sont gaies.
Je trouve ce tableau effrayant.
On a l'impression que la femme est retournée comme une peau de lapin, qu'on voit ses entrailles.
Il y a là tout le drame de Picasso qui ne supportait pas
de ne pas pouvoir montrer à la fois la face et le profil,
l'intérieur et l'extérieur.
Peut-être, mais moi j'aime bien.
Bon, on continue ?
Ça te plaît, ça ?
Pas beaucoup. C'est pas vraiment Picasso pour moi.
Picasso n'est jamais Picasso, c'est pourquoi il est toujours Picasso.
Je sens le cubisme derrière ça. Qu'est-ce que tu penses du cubisme ?
Oui, j'aime bien les papiers collés.
C'est très décoratif, mais pas seulement.
On va voir le mien ?
C'est celui-ci.
Excusez-moi.
J'aime pas du tout. C'est trop violent, toutes ces couleurs. On dirait un cochon rose.
T'aimes ça ?
J'y ai mis du temps, mais je trouve que c'est une toile très forte.
Peut-être la plus aboutie de la période pré-cubiste.
Picasso atteint la maîtrise de la ligne.
Il aurait pu aller dans la direction d'un Matisse, mais il va faire tout le contraire avec le cubisme.
Les couleurs sont très originales, très saturées.
J'aime ce bleu et ce vert et le rapport de ces 2 rouges briques.
Là le bifteck et là le jambon. - Tu es dure.
Je n'irai pas mettre ça chez moi. - Peut-être moi non plus.
C'est la période de l'art nègre. Ça a un côté zombie.
Mais pour l'histoire de l'évolution de Picasso, c'est capital.
Puisque nous remontons dans le temps, jetons un coup d'œil sur l'époque rose pour voir la transition.
Et ça, tu aimes ? - Non, pas beaucoup.
C'est pas Picasso non plus pour moi. Je trouve qu'il n'a pas trouvé son style encore.
Écoute, je voulais simplement revoir le tableau à côté.
Si je me mets maintenant à tout regarder, je n'arriverai plus à peindre.
Je te quitte. À ce soir, alors. - Au revoir.
Je suis vraiment désolé, mais le jour où l'inspiration vient...
Je comprends. - Au revoir.
Pardon.
Vous devez penser que je vous suis ?
Pas du tout. Je n'empêche personne de marcher derrière moi.
Vous vous trompez. Je vous suis. - Et la personne avec qui vous étiez ?
Je l'ai quittée pour vous suivre. - Vous n'auriez pas dû.
Allez vite la rejoindre. Avec moi, vous perdez votre temps.
Avec elle, surtout. Elle ne m'intéresse pas du tout.
C'est pourtant une fille splendide. - Vous êtes aussi belle, sinon plus.
Vous perdez votre temps, je vous dis.
Dans 20 min, je dois rejoindre mon mari. Nous partons dans 2 h. pour Genève.
Allez la rejoindre ! - Non, je rentre chez moi de toute façon.
Je peux quand même vous poser une question ?
Pourquoi vous intéressez-vous spécialement à ce tableau : Mère et enfant 1907 ?
Je ne m'y intéresse pas spécialement, mais mon mari est éditeur d'art en Suisse
et c'est moi qui supervise la qualité des tirages.
Alors je suis venue comparer les vraies couleurs à celles des épreuves.
Mais j'aime bien ce tableau, c'est vrai.
Les couleurs sont très originales, mais très difficiles à reproduire.
Et surtout les rouges. - C'est un livre sur Picasso ?
Euh non.
Sur le thème de la mère et l'enfant. - Tiens, un thème que je n'ai jamais abordé.
Ah, vous êtes peintre ? - J'en ai pas l'air ?
Si, au contraire. Je m'en doutais.
À cause de ce que j'ai dit devant le tableau ? - Oui et non, vous auriez pu être prof.
Je trouvais que vous aviez un regard de peintre, pas de dragueur.
Vous me decevez. Je n'aurais jamais imaginé
que vous iriez courir après moi, surtout en compagnie d'une fille aussi jolie.
J'espère que vous ne la laisserez pas tomber.
On dirait que ça vous tient à cœur. - Vous formiez un joli couple.
J'en formerais un bien plus beau avec vous. - Bon, ça suffit !
Pourquoi disiez-vous que le thème de la mère et l'enfant ne vous inspirait pas ?
J'ai jamais dit ça. J'ai dit que je ne l'avais pas encore abordé.
Vous n'avez pas d'enfants ? - Non, et vous ?
Pas encore.
Je suis toute jeune mariée en lune de miel. - Et vous vous laissez accoster ?
Raison de plus. Je suis sûre de moi.
Je ne crains rien. Je ne m'intéresse qu'à un seul homme,
et à tous les gens qui, d'une façon ou d'une autre, piquent ma curiosité.
Bien, j'espère avoir satisfait votre curiosité.
Et moi la vôtre.
Vous habitez ici ? - J'ai mon atelier là.
Je peux voir votre peinture ? - Aujourd'hui, c'est...
Si ça vous dérange, tant pis. Au revoir.
Non. Tout est en désordre. Enfin bon.
Ça m'étonnerait que vous aimiez. - Si je n'aime pas, mon goût n'a pas d'importance.
C'est pour vous que je le disais. - Ce sera jamais que 10 min de perdues.
Vous voulez boire quelque chose ? - Non merci.
J'ai rendez-vous tout à l'heure dans un café.
Tout ça est de vous ? - Ben ouais, vous trouvez ça disparate ?
Plutôt oui.
Je peux regarder ? - Ne vous inquiétez pas, c'est fixé.
Et quel est le plus récent ? - Oh, tout est plus ou moins récent.
Les anciens sont sur les rayons. - Et ça, ce sont des études ou des tableaux ?
Je ne sais pas. Pour moi, ce sont plutôt des études.
Mais si quelqu'un veut l'acheter...
Mais ce n'est pas de la peinture alimentaire. Vous trouvez que c'est photographique ?
Ah non, je ne dirais pas ça. - Si, ça l'est.
L'appareil photo, c'est moi :
Devant un paysage, on se transforme non pas en photographe, mais en appareil photo.
Tandis que quand je suis dans mon atelier, je n'ai pas du tout la même tournure d'esprit.
Si le paysage tel quel est génial,
je ne vous pas pourquoi je le changerais. - Alors vous êtes dans l'hyperréalisme ?
Non, ça aussi est une impasse. Je choisis une autre voie, je cherche.
Il ne sortira rien de ces paysages, du moins directement.
Ce ne sont pas des esquisses.
Je les peins pour m'imprégner d'une certaine lumière.
Je fais mon plein, et s'il en sort autre chose, peu importe.
Effectivement, je vois mal le rapport. - Mais si, vous allez comprendre.
Venez voir.
Voyez ?
Là aussi, je m'intéresse à l'espace, au ciel et à la ligne d'horizon.
J'essaie de montrer que la Terre est courbe, uniquement par la lumière.
S'il y quelque chose qui manque à Picasso, c'est du côté de la lumière et de l'espace.
Il pensait peut-être que la lumière et l'espace étaient bons pour la photo. Ce n'est pas vrai.
La photo ne rend pas ça.
C'est pourquoi je ne pars jamais d'une photo, mais je me transforme en appareil photo.
C'est tout à fait différent.
Je ne sais pas si je suis très clair. - Si, si, je vois, enfin j'entrevois.
Ce qu'il y a de bien, c'est que vous cherchez.
Vous n'êtes pas installé.
De toute façon, je suis incapable de juger un peintre actuel.
Excusez-moi de vous avoir dérangé.
Pas du tout. C'est toujours bon de montrer ce qu'on fait à un inconnu.
Je voualis dire d'avoir troublé votre idylle avec la blonde.
C'est pas votre faute, il n'y avait pas d'idylle. Je vous dis, elle ne m'intéresse pas.
À la rigueur, pour faire son portrait.
Elle a effectivement un côté très pictural, un petit côté Picasso.
Vous êtes dur.
Pourquoi ? Picasso n'a aimé que de très belles femmes.
Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble à Dora Maar ou à Jacqueline, sa dernière femme ?
Oui, elle supporterait l'épreuve d'un œil de face et l'autre de profil.
Elle a la tête d'une vraie femme de peintre, d'une inspiratrice. Vous devriez l'épouser.
Vous allez vite.
Et moi, vous aimeriez faire mon portrait ? - Bien sûr, mais ce n'est pas à ça que j'ai pensé
en vous voyant. Je n'avais pas du tout un regard de peintre.
Je suis sûre que cette fille vous intimide. - Quoi, elle ? Pas du tout ! Moins que vous !
J'ai un petit problème avec ce genre de fille. - Quel genre ?
Disons, les touristes. - J'en suis une.
Hélas oui. Mais non, vous n'en êtes pas une.
Je vais vous raconter quelque chose :
Quand j'ai eu 20 ans, j'ai eu le tort de courir trop après les Américaines, les Anglaises,
les Scandinaves, surtout. J'ai eu l'occasion d'en rencontrer pas mal.
En revanche, ça n'a jamais très bien marché avec elles.
Je ne correspondais pas au genre de type qu'elles cherchaient en France.
Et elles ne correspondaient pas à l'idée que je m'étais faite d'elles.
Chaque fois que j'en rencontre une, il faut que je résiste à la tentation de prendre ma revanche.
Donc je me mets des barrières, parce que je n'ai plus envie de perdre mon temps avec une fille
qui dans quelques jours va repartir dans son pays.
Mais dans quelques jours, ce n'est pas si mal. Moi, c'est dans 2 h.
Mais pourquoi l'avez-vous accostée. - Je ne l'ai pas accostée du tout.
Je vous l'ai déjà dit : elle ne m'attire pas particulièrement.
Elle est belle, mais ce n'est pas ce genre de filles que je regarde dans la rue.
C'est la cousine d'une amie, une Suédoise que j'ai connue autrefois.
La seule Nordique avec laquelle j'ai pu m'entendre.
Ce n'est pas étonnant. Nous n'étions que bons copains.
Elle m'envoie de temps en temps des amis ou des parentes
quand elles viennent visiter Paris pour les piloter.
Et vous les abandonnez comme ça pour une inconnue en plein musée.
Votre amie a eu tort de compter sur vous. - Vous trouvez ça mal ?
Ah oui.
Et par-dessus le marché, c'est aussi ma faute. Je suis très gênée.
Non. - Mais si. Vous l'avez quittée pour me suivre.
Rassurez-vous. Je l'avais déjà quittée quand je vous ai croisée allant au musée.
C'est à cause de vous que j'y suis retourné.
Là, j'ai pas pu l'éviter.
Ah, je comprends.
Et qu'est-ce que vous lui avez dit quand elle vous a vu ?
N'importe quoi, que je voulais revoir un tableau qui m'inspirait.
Mère et enfant 1907 ? - Ben oui.
Et elle vous a cru ? - À moitié.
Elle a dû se douter qu'il y avait anguille sous roche,
surtout quand je suis reparti à toute allure pour vous suivre.
Et d'autant qu'elle n'est certainement pas aussi bête que vous le dites.
Je n'ai jamais dit ça. J'ai dit que je la trouvais ennuyeuse.
Et elle a aimé votre peinture ? - Non, je ne pense pas.
Ce n'est pas pour ça.
J'espère. - Je répète, je n'ai pas envie de lui parler.
Je n'ai pas envie d'échanger des banalités.
Pourquoi des banalités ?
Vous pouvez lui parler peinture. Vous en parlez très bien.
Elle buvait vos paroles.
Elle avait l'air de se fiche de moi, plutôt. Je le savais.
Je parlais uniquement pour vous impressionner. - J'ai bien vu. Ça m'a paru très louche.
Et comme je suis curieuse... Vraiment, je vois pas ce qu'elle a de banal.
Je ne dis pas ça, mais avec une fille qui vient pour quelques jours, même si elle
ne parle pas trop mal le français, on échange forcément des banalités.
Je n'ai pas envie d'être guide touristique et encore moins professeur de peinture.
Je l'ai fait autrefois. Trop longtemps. C'est fini maintenant.
Même si ça marche, je n'ai pas envie de le payer à ce prix.
Et qu'est-ce qui vous prouvait que vous n'en échangeriez pas avec moi, des banalités ?
Vous voyez bien que nous n'en échangeons pas. - Parce que la situation n'est pas banale.
Avec elle, elle était banale au maximum. Ça m'est arrivé mille fois.
C'était bien la 4e ou 5e fois qu'Anita m'envoyait une fille
en me disant qu'elle lui avait dit un bien fou de moi,
qu'elle l'avait chauffée avant et des tas d'idioties de ce genre.
Au début, ça m'amusait. Elle a toujours aimée être entremetteuse.
Elle s'était plutôt dérobée à moi.
En fait, ce sont des filles qui ne marchant jamais. De pures allumeuses, quoi.
Je suis sûre que cette Anita était amoureuse de vous, mais devait sentir que
vous ne l'étiez pas assez d'elle, alors elle vous provoquait.
Oui, c'est possible. De toute façon, maintenant elle est loin.
Tant pis, j'ai décidé de ne m'intéresser qu'aux femmes qui me plaisent absolument.
C'est justement ce matin que j'ai pris cette décision en accompagnant ma Suédoise au musée.
Alors, je l'ai quittée sous prétexte de finir mon travail en lui donnant
un rendez-vous pour la forme.
Pour la forme ? - Oui, je n'irai même pas.
Surtout après vous avoir rencontrée. Dès que je vous ai vue, j'ai continué mon raisonnement.
Du moment que j'avais décidé de ne plus m'intéresser aux femmes
qui ne me plaisaient pas tellement,
j'avais en contrepartie l'obligation de rechercher justement celles qui me plaisaient absolument.
Quand je dis raisonnement, l'évidence s'est imposée en un éclair.
Et alors, je vous ai suivie. - Vous avez fait le mauvais choix !
Peut-être, mais le principe est bon.
Donc vous êtes forcé maintenant d'aborder toutes les femmes qui vous plaisent ?
Il y en a que très peu qui me plaisent. Ça ne se trouve pas comme ça.
Vous m'avez trouvée tout de suite. Curieux. - Pur hasard. C'est l'ironie du sort.
Je vous trouve et je vous perds. - Puisque le sort est contre vous,
ne laissez pas tomber votre Suédoise. - Vous en voulez peut-être pas me croire,
mais vous êtes la seule femme que j'ai eu envie d'accoster dans la rue.
Ah oui, depuis quand ? - Depuis toujours, ou presque...
Vous correspondez à quelque chose de très profond. C'est comme ça.
Et j'ai eu comme l'impression que c'était réciproque.
Eh bien non, l'homme que j'aime ne vous ressemble pas du tout.
Du moins, physiquement.
Et puis l'idée ne me viendrait pas de me lier avec un peintre. Non.
J'aime trop la peinture pour accepter de vivre aux côtés de quelqu'un qui se cherche.
Qui n'est pas un génie absolu. Et le génie absolu m'effraierait aussi.
Mais ça ne veut pas dire que vous ne trouviez pas une femme qui me ressemble et qui vous aime.
J'y compte bien, sinon ma vie n'aurait plus de sens. - Et la peinture ?
Ce n'est pas tout. Chez moi, les 2 choses ne sont pas liées comme chez Picasso.
Enfin...
en attendant de la trouver, séduisez le plus de blondes possibles.
Je serais désolée que vous perdiez cette fille à cause de moi.
Toutes les femmes ont envie d'être entremetteuses avec moi, c'est curieux.
Bon, je m'en vais.
Eh bien, au revoir. - Je peux vous embrasser ?
Ah non.
Juste une bise sur la joue. - Ne soyez pas ridicule !
Vous qui n'aimez pas les banalités, ça vous avance à quoi ?
Et puis j'ai horreur de ces bises qu'on donne à tout bout de champ.
Si vous voulez me faire plaisir... - Je n'y tiens pas particulièrement.
Disons, vous faire plaisir à vous,
embrassez votre Suédoise. - C'est déjà fait. Sur la joue.
C'est un début. Continuez. - 2 heures de conversation morne,
c'est cher payé. - Amenez-la chez des amis.
Au revoir, bonne soirée.
Dites plutôt : bonne peinture.
Ouais.
Salut, ça va ?
C'est très gentil de m'inviter, mais ce soir je suis en pleine peinture.
J'ai envie de continuer.
Rebecca ? Ça fait une éternité que je la voie plus.
Mais attends, je peux amener quelqu'un ?
Super.
9 h, c'est pas trop tard ?
D'accord.
À tout à l'heure, salut.
Je peux vraiment pas venir. Oui, je sais, mais...
Franchement, je peux pas décrocher de la peinture.
Je suis vraiment désolé.
En somme, je n'ai pas trop perdu ma journée.
Tout cela fait des histoires,
quant au rose, quant au noir
Dur le pavé de Paris quand on en pleure, quand on en rit
quand on en rit...
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