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Un chantier en Afrique de l'Ouest
LE CRI DES GARDES
Adapté de la pièce "Combat de nègre et de chiens" de Bernard-Marie Koltès
Comment ça va ?
Tout va bien.
Bon repos.
Reposez-vous bien.
Que Dieu soit avec nous.
Nouofia,
dis-moi.
Est-ce que j'aurais peur d'un chien ?
Dans le noir, on dirait une tache blanche qui court vers nous,
vers toi et moi,
en aboyant comme un démon.
Son aboiement est féroce comme celui d'un lion,
ou minuscule comme celui d'une souris.
Nouofia, s'il est gros, il faudra fuir.
S'il est petit,
un coup de pied suffira.
Je dois me battre ?
Ou je dois fuir ?
Je reste là à regarder.
Je reste là à m'interroger.
Il est trop tard pour fuir, mon frère.
Vas-tu me mordre l'orteil ?
Ou la cuisse ?
Ou préfères-tu mourir, petit cabot ?
C'est comme ça qu'un Blanc s'imagine le cauchemar d'un homme noir.
Le vent s'est levé,
je suis avec toi, Nouofia.
Moïse, prends ça.
Moïse.
Oui ?
J'ai besoin de toi.
Je comprends rien.
C'est en chinois.
Aide-moi à déchiffrer ça. Je dois me changer.
Je m'en occupe.
Je savais que j'avais vu quelqu'un.
Je m'appelle Alboury, monsieur.
Je suis ici pour le corps de mon frère.
Vous êtes de la police ?
Ou envoyé par le village ?
Je viens chercher le corps de Nouofia.
Mon frère.
Je suis Alboury, monsieur.
Au milieu de la nuit ?
Sa mère va errer dans le village toute la nuit
si elle ne peut pas récupérer le corps de son fils.
Triste nuit, monsieur.
Un terrible incident.
Un terrible...
incident.
C'est vrai, un affreux accident,
un bulldozer lancé à toute allure.
Le conducteur sera puni pour son imprudence.
Nos ouvriers sont souvent négligents,
malgré nos consignes.
Vous aurez le corps dès demain, c'est promis.
On a dû l'emmener à l'infirmerie,
pour l'arranger un peu,
par égard pour la famille,
pour l'aider à surmonter sa peine.
Je suis navré,
c'est un accident malheureux.
Malheureux, oui et non.
On dit que le chantier va fermer,
et mon frère aurait perdu son travail.
Finalement, c'est une bouche de moins à nourrir.
Le chantier ne va pas fermer,
il pourrait changer de direction.
Je ne vous ai jamais vu par ici.
Venez prendre un whisky avec moi.
Ne restez pas derrière la clôture. Je vous vois à peine.
Je vais faire ouvrir le portail,
on va s'asseoir dans la véranda.
Nous entretenons d'excellents rapports avec la police et les autorités locales.
Tout devrait s'arranger.
Depuis le début de ce chantier,
j'ai beaucoup entendu parler de vous.
J'ai saisi l'occasion de voir cet homme blanc en personne.
Votre anglais est remarquable.
Vous, les Africains, vous êtes si doués pour les langues !
Est-ce que vous travaillez
pour le gouvernement ?
Dans l'administration ?
Vous en avez la classe.
Et je crois que vous en savez plus long que vous ne le montrez.
Ça fait beaucoup de compliments.
Les compliments, c'est utile au début.
C'est étrange.
D'habitude, le village envoie une délégation,
et tout est vite réglé.
D'habitude, c'est plus solennel,
mais plus rapide.
Huit à dix personnes,
neuf ou dix frères du défunt.
J'ai l'habitude
d'un règlement rapide.
Si la famille demande à être dédommagée,
nous paierons, bien sûr,
dans la mesure du raisonnable.
Mais vous,
vous, monsieur,
je ne crois pas vous avoir déjà vu ici.
Je viens seulement pour le corps, monsieur.
Je repartirai dès que je l'aurai.
Le corps,
oui, bien sûr.
Vous l'aurez demain à la première heure.
Veuillez excuser ma nervosité.
Ma femme arrive ce soir,
et je crains que la présence d'une femme soit source de perturbation.
C'est une bonne perturbation d'avoir une femme ici.
Vous voyez,
je me suis marié récemment.
Très récemment, à vrai dire.
Ce n'est pas encore officialisé.
Il y a tellement...
tellement de formalités...
Je n'ai pas l'habitude.
Venez boire un whisky avec moi pendant que je l'attends.
Je serais ravi de vous la présenter.
Montrez-vous !
Je vous vois à peine.
Impossible, monsieur.
Regardez les gardes, là-haut.
Ils m'observent,
me surveillent.
S'ils me voient assis sur la véranda,
ils se méfieront.
Ils vous ont ouvert le premier portail.
Normalement, il faut un laissez-passer.
Sauf si...
vous êtes un membre du gouvernement
et ils le savent.
Monsieur, ils savent qu'on ne peut pas laisser une mère pleurer
toute la nuit et toute la journée demain.
Que c'est seulement en lui rendant le corps de son fils
qu'on pourra l'apaiser.
Ils savent pourquoi je suis venu.
Nos mères ont toutes les peines à récupérer le corps de leurs fils
tués sur votre chantier,
écrasés dans la terre.
Bien.
Nous vous rendrons le corps demain.
Vous n'avez pas l'air de comprendre.
Un homme comme moi avec une femme, c'est insensé.
Une femme, ça n'a rien d'insensé.
La vie en couple vous fera du bien.
Je n'ai jamais partagé ma vie avec quelqu'un.
J'ai toujours bossé, bossé.
Ne restez pas là, tapi dans l'ombre.
Je préfère la douceur de l'ombre.
Vraiment ?
Moi, il me faut de la lumière. Entrez.
Je ne peux pas, monsieur.
Mes yeux ne supportent pas la lumière forte.
Ils ne sont pas habitués à vos puissantes ampoules.
Ce sera un honneur pour moi, monsieur,
de vous présenter ma femme quand elle sera enfin là.
Je la verrai de loin, monsieur.
Bon Dieu...
Bordel de merde...
Ma tête va éclater.
Il a fallu que vous choisissiez le soir de l'arrivée de ma femme !
Je récupère quelqu'un à l'aérodrome.
Merci.
Merci beaucoup.
Salut. C'est vous, Léone ?
Oui, et vous ?
Cal. Je suis venu vous chercher.
Horn n'est pas là ?
Il prépare la maison pour votre arrivée.
Champagne, feux d'artifice.
La totale.
Venez.
Cette odeur de terre chaude !
Ceinture.
Putain de saloperie !
Pas de clim, faut baisser la vitre et bouffer la poussière.
D'accord.
Ici, rien ne se perd.
Je vous imaginais autrement.
Autrement ?
Vous êtes petite.
Bande de cons !
Toutes ces vaches !
On dit des zébus.
Ils sont trop beaux.
"Bébé" ?
Je peux fumer ?
Vous en voulez une ?
Comment t'as rencontré Horn ?
À Londres.
En convalescence après son accident.
À l'hôpital ?
Oui, je suis infirmière de nuit.
T'es un peu comme une boniche.
La petite esclave de Horn.
Voilà.
Son esclave. Il m'a achetée.
Je suis enfin ici !
Il te faut des vraies chaussures ici.
J'ai tout claqué au duty free.
- Vous l'avez touché ! - Putain !
Vous conduisez comme un fou.
Ça va, je l'ai pas tué.
Il est tombé.
Merde !
C'est qui, ces types ?
Les connards qui installent les pipelines.
Il est vivant.
Plus maintenant.
Viens, bébé.
Je sais, on dirait le Jugement dernier.
- Bouge, bébé. - Il avait des plumes bleues.
Ne me poussez pas, et ne m'appelez pas bébé.
Il avait des plumes bleues.
Je me sens comme un grain de sable ici.
T'en es un.
Le couvre-feu est à 18 h.
À l'intérieur du chantier, tu n'as rien à craindre.
Je suis fatiguée.
Tu vas voir à quelle vitesse cette latitude pompe l'énergie, bébé.
J'entends un moteur.
J'entends rien.
Écoutez bien.
Un pick-up arrive.
C'est votre femme.
À demain dans mon bureau.
Je partirai quand j'aurai le corps.
Bienvenue chez toi.
- Vous êtes tous armés ? - On a eu des problèmes, ici.
Horn t'en dira plus, c'est le patron.
Spotty !
Vous êtes en retard. Le cuistot a mis le dîner dans l'office.
- Moïse, tu as vu mon chien ? - Non.
Il y a un chien-chien ?
Oui.
Il est à moi.
Spot !
Où tu te caches ?
Bonsoir.
Tu m'as manqué, tellement manqué.
Désolé de ne pas être venu te chercher.
J'aurais aimé que ce soit toi, mais ça fait rien.
Je te fais visiter. C'est bien mieux, de jour.
Tu verras demain, c'est immense.
Enchantée.
Il y avait pas de rideaux.
J'ai accroché ça.
Je t'ai fait de la place. J'ai tout mis dans mon bureau.
C'est ridicule, j'ai tout apporté.
Tu as bien fait.
Tu sais...
on n'est pas obligés, si tu préfères...
dormir seule ce soir.
J'ai un divan dans mon bureau.
Il n'y a qu'une salle de bains.
Tu crois que tu vas te plaire ici ?
J'en suis sûre.
Ça me fait vraiment plaisir.
J'ai un vertige, ça tourne.
- Je dois défaire mes valises. - Tu as tout le temps.
Le petit avion m'a tuée.
- Tu ne veux pas t'allonger ? - Non, ça va.
Ça m'arrive.
J'ai l'estomac noué tous les soirs.
C'est idiot.
Je t'ai acheté...
du champagne.
Ça ne va pas t'aider.
Un whisky, pour te remonter ?
Pas de whisky. Il faut que je prenne mes médocs.
C'est quoi, tout ça ?
Mes médocs !
Y a toute une pharmacie là-dedans.
Tu n'auras pas besoin du dispensaire !
Je t'apporte de l'eau.
Ça capte mal, ici.
Merci.
J'ai pris des tonnes de trucs inutiles, rien de ce qu'il me faudra.
Les gens ne m'aiment pas, au début.
Arrête !
Ce n'est pas vrai.
On ne va pas passer notre vie ici, d'accord ?
Et on n'est pas nombreux, à part Cal qui habite ici.
Tu ne verras peut-être jamais les autres.
Tu sens cette odeur ?
C'est l'odeur de l'Europe.
Ça va me prendre beaucoup de temps d'aérer ces vêtements.
Tu auras tout le temps.
J'ai du mal à croire que je suis là.
Tu verras, demain.
C'est géant, ici.
J'avais hâte de te retrouver.
Qu'est-ce que c'est ?
Les gardes.
Ils s'interpellent toute la nuit.
C'est leur code.
Ça fait peur.
Non.
Ça veut dire que tout va bien.
J'ai quelque chose à te dire.
Avant de monter dans l'avion,
j'ai fait le tour de mon quartier une dernière fois.
D'un coup, je me suis sentie
envahie d'une joie dingue à l'idée de te rejoindre ici,
mais parfois, je n'aime pas me sentir trop heureuse ou trop bien,
comme si ça annonçait un malheur.
Un peu comme un pressentiment.
Il ne va rien t'arriver ici.
Moi et mes idées noires.
Il faut que je te fasse confiance.
Tu vas me faire confiance.
On a tous des idées noires.
Je t'abandonne une minute, ça ne sera pas long.
J'ai quelque chose à régler avec un de mes gars.
Ensuite, on va dîner, et puis, un feu d'artifice.
Ne me laisse pas seule longtemps.
J'espère que Cal ne va pas prendre toute l'eau.
Je vais aimer dormir ici avec toi.
Quoi ?
Je suis émue, pardon.
Ma vie a tellement changé.
Je sais.
La mienne aussi.
C'est irréel, ici.
Non.
C'est très réel.
Tu verras.
Ça va, en haut ?
C'est du mauvais matériel.
De la merde.
Où en étions-nous ?
Ça y est, ça me revient.
Un ouvrier est mort.
C'est regrettable
mais, monsieur, ça arrive tout le temps.
Les ouvriers meurent sur les chantiers.
Le travail a un prix.
Sachez une chose,
ici, sur mon chantier,
nous sommes dans la moyenne.
Je tiens à le préciser.
Je ne vous entends pas.
Je n'ai rien dit.
Ma patience a des limites.
Franchement, avouez-le,
vous êtes difficile, on ne peut pas négocier avec vous.
Vous ne bougez pas, si je comprends bien ?
C'est vraiment ça que vous voulez ?
C'est votre droit.
Vous êtes le bienvenu ici.
Profitez du feu d'artifice.
Je n'attends pas des feux d'artifice, monsieur.
S'il vous plaît, monsieur,
comprenez-moi.
Je n'ai pas mon mot à dire dans la prise de décision.
Ça relève de la direction.
Le chef de chantier ne décide de rien.
Je n'ai aucune responsabilité, vous comprenez ça ?
Regardez-moi bien.
J'ai démarré en bas de l'échelle, j'ai passé ma vie sur les chantiers.
Une vie pas si éloignée de celle de ce jeune homme.
Pardon, j'ai oublié son nom.
Nouofia, c'était son nom d'usage.
Tu vas où ?
Je m'en vais.
Pas question. Il reste une heure de travail.
Je m'en vais quand même.
Attends.
Tu pars pas, j'ai dit.
Ça sent très bon.
- Le dîner est dans l'office. - J'ai vu, merci.
Quelqu'un veut une cigarette ?
Il est triste, ce petit jardin.
Si elle vous voit...
faire les cent pas ici,
elle va avoir peur.
Votre femme ne va pas avoir peur.
Je veux seulement ramener le corps à la famille.
Dites à la famille que j'offre 150 dollars.
Et je vous en donnerai 200 demain.
C'est sûrement le dernier accident du travail
que je gérerai sur ce chantier.
Quand les Chinois auront repris,
vous ne négocierez plus en dollars,
je vous le garantis.
Je leur dirai 150.
Je ramène le corps ce soir.
Dites-leur 300.
Vous croyez que le corps leur importe ?
Il m'importe à moi.
D'accord,
je sais que c'est grave.
Un ouvrier est mort.
Je ne prends pas ça à la légère.
Pas du tout.
Mais ça peut arriver n'importe quand sur un chantier.
Si ça n'avait pas été lui, ça aurait été un autre.
Je sais que c'est une chose grave.
Mais les morts sur les chantiers, c'est une fatalité.
Je vous ai dit...
Vous gênez pas.
T'en as apporté, du bazar.
Sortez de ma chambre.
Ta chambre ?
Tu as oublié ça dans ma voiture.
Dis merci.
Merci.
Tu sais tout de sa blessure, j'imagine ?
Oui.
C'était pas beau à voir.
Mais il a touché le gros lot avec l'assurance.
Ça aussi, tu le sais.
Oui.
Tu sais ce qu'il a perdu.
Oui, je sais.
C'est un super bon coup.
Un super coup sans bite.
Je t'ai laissé de l'eau, bébé.
Bonne douche.
Pauvre con.
Moïse !
Moïse !
Tu peux servir le dîner ?
On attend le patron.
Je reste.
Je vous ferai partir de force.
Vous ne le ferez pas, monsieur.
Je veux continuer à bosser, Horn.
Tu as oublié tout ce qu'on a fait ?
Ça signifie plus rien pour toi ?
Tu sais ce que tu me dois, putain.
Ça suffit.
Donne-moi ça.
Viens par là, Cal.
Il y a un homme, de la police ou du village.
Peut-être pire.
Je l'ai jamais vu, mais il a un compte à régler.
Écoute-moi bien. Je vais pas m'en mêler, compris ?
Elle fera pas long feu ici, tu sais.
Une femme comme elle.
Franchement, regarde-toi.
Va au moins te changer. C'est pas une femme ordinaire.
Ah oui ?
Je suis pas un homme ordinaire.
Je t'ai sauvé la peau pour ton "accident du travail".
Tu me dois bien ça, OK ?
Pas cette fois.
Ma mission est terminée ici.
C'est pas le moment de se diviser.
Vraiment pas.
Va déposer à la police, signe le rapport,
ils te croiront sur parole.
Assieds-toi.
Ils ont vu ton flingue, je te dis.
Ils t'écouteront, toi.
Allez, Horn !
Allez !
Emmène-moi là où tu vas, sur ton prochain chantier, garde-moi !
Écoute-moi ! Il y aura pas d'autre chantier.
Ça suffit.
Sans moi, t'aurais pas touché l'argent de l'assurance.
Et sans ça, tu crois que cette femme t'aurait suivi ?
Aide-moi, Horn.
S'il te plaît.
Je l'entends respirer.
Je sens son souffle.
Je vais le baiser, ce mec.
- Le baiser ? - Oui.
Je vais bien le baiser.
Fais-moi confiance.
Si tu me dis que tu vas le baiser, je te crois.
Tu peux aussi lui dire la vérité.
La vérité ?
On regardait le ciel,
les ouvriers et moi.
Mon chien a senti l'orage arriver.
Un homme a traversé le chantier en courant.
Quand l'orage a éclaté.
J'ai appelé mon chien :
"Spot ! Reviens !"
Il revenait pas.
Il a relevé le nez et ses poils se sont dressés.
Il sentait la mort.
Ça l'excitait.
Je le vois courir vers le type sous le déluge.
Je lui cours après en l'appelant.
Et là,
au milieu de tout ce boucan,
je vois un énorme éclair, un putain d'éclair.
On le voit tous.
Et on voit le type tomber.
Ça s'invente pas, Horn.
Sous la pluie battante, il est frappé par la foudre.
Je vois.
Et on entend le bulldozer foncer vers lui.
Il est tombé.
C'est ça...
C'était un coup de feu.
Tout le monde l'a entendu.
Non, Horn.
Ce bruit, c'était le tonnerre. On était aveuglés par la pluie.
J'ai pas fait d'études,
j'ai peut-être pas un diplôme d'ingénieur comme toi.
Mais je sais que personne gobera tes conneries.
Tais-toi !
Tu fais que blablater.
Avec tes belles paroles, tu embrouilles les gens.
Oui, je sais parler.
On t'a pas appris ça à l'école ?
Tout ce que tu sais faire,
c'est sortir ton flingue, et regarde où ça t'a mené.
Il voulait partir une heure plus tôt, je lui ai dit : pas question.
Tu dis toujours qu'une heure, c'est important.
Alors je lui ai dit non.
Et tu lui as tiré dessus pour ça ?
Il m'a craché dessus.
J'ai dit : "Vous avez vu, il part avant que j'aie sifflé."
Les gars ont dit : "Oui, avant le sifflet."
"Je vois pas son casque, il l'a ?"
"Non, patron."
Pas de casque.
Et déjà, le bulldozer fonce vers le type sans casque.
Ce putain de mec ne portait pas de casque !
Il n'avait pas de casque !
Donnez-moi le corps sans casque.
Pourquoi ils n'écoutent rien ?
Qui peut nous rendre responsables pour un ouvrier sans casque ?
Donnez-le-moi, sans casque.
Restez si vous voulez, mais arrêtez votre petit jeu.
C'est très désagréable de sentir votre présence ici.
Vraiment.
Venez boire un verre,
sinon partez et venez à mon bureau demain,
pour régler ça à la lumière du jour.
En fait, je préfère que vous partiez.
Je vous ai offert l'hospitalité, vous l'avez refusée.
Très bien.
Venez à mon bureau et nous réglerons ça en buvant un café.
Je viens pour le corps. C'est tout ce que je veux.
Je partirai quand j'aurai le corps de mon frère.
Votre frère ne portait pas de casque,
et il y avait des témoins.
Il a traversé en courant, sans casque.
L'assurance n'indemnisera pas.
Non.
Dites-le à la famille.
Je le leur dirai en leur ramenant le corps.
Pas de casque, pas d'argent.
Je voulais voir ton bureau.
Il te plaît ?
Il est sympa !
Je ne peux pas ouvrir l'infirmerie la nuit.
Et ma femme m'attend dans la maison.
Donnez-moi la nuit !
Ce n'est pas grand-chose.
Une nuit à attendre, pas grand-chose ?
Exactement.
Une nuit à attendre,
ce n'est pas grand-chose, monsieur !
Souvent, les petites gens veulent une petite chose.
Une chose très simple.
Mais ils la veulent vraiment et rien ne les fera changer d'avis.
Et même si quelqu'un les tuait, ils la voudraient.
Même dans la mort,
ils la désirent encore.
Cet homme,
votre frère,
pourquoi tenez-vous tant à lui ?
Il n'y a pas longtemps,
nous étions dans une cour,
mon frère Nouofia et moi.
Je lui ai dit que j'avais froid.
Il m'a dit que lui aussi, il était gelé.
Je lui ai dit
que le coupable était le nuage entre le soleil et nous.
J'ai demandé à mon frère :
"Quand disparaîtra ce nuage pour que le soleil nous réchauffe ?"
Et mon frère m'a dit...
Votre frère, votre frère, vous n'avez que ce mot à la bouche.
Pourquoi avez-vous peur de ce mot ?
Dites-moi ce que veut votre chef.
Je n'ai pas de chef.
Vous savez,
je vais donner l'ordre aux gardes de vous tirer dessus,
si vous ne partez pas tout de suite.
Ils ne me tireront pas dessus.
Vous avez refusé...
de boire un verre en l'honneur de ma femme,
de venir à mon bureau demain, et de partir maintenant.
Vous avez refusé
tout ce que je vous ai proposé.
C'est le corps de Nouofia que j'attends,
monsieur.
Le corps de mon frère.
Les gens du ministère vont être furieux,
mais comprenez bien
que moi, je n'ai aucun poids dans la prise de décision.
Je ne suis qu'un chef de chantier qui n'a pas son mot à dire.
Rien !
Aucune responsabilité.
Tu te fais avoir, Horn !
Je t'entends pas mais je sais que tu me balances !
Il bluffe. C'est politique.
Tu parles, tu parles...
Mais ça marche pas sur lui, tu vois pas ?
T'es vraiment trop con.
Moi aussi, mais au moins, j'agis.
Arrête !
Je lui parle, va chercher le corps.
Ne discute pas, vas-y.
Va chercher le corps.
Il y a trop de lumière.
Les gardes vont me voir et me dénoncer. Je peux pas !
Les gardes ne feront rien, ils ne bougeront pas.
Ils ne verront rien.
Prouve que c'est un accident.
Aide-moi à le prouver, s'il te plaît.
Vous êtes mon invité.
Pour moi, l'hospitalité a toujours été une règle d'or.
Vous êtes ici en terrain neutre.
N'ayez pas peur.
Donnez-moi le corps de mon frère
et je pars.
Je n'ai pas peur.
Encore une soirée perdue, Horn.
Encore une soirée passée à rien foutre.
Super, la soirée de fête.
Les seuls feux d'artifice, ce soir, c'était ces rafales d'insectes morts.
Il n'est pas armé, Cal.
Va chercher le corps pendant que je gagne du temps.
Ne discute pas, fais-le.
Démerde-toi.
Sinon tout le foutu village va nous tomber dessus.
On aura les flics, une émeute...
Fais-le,
rapporte-moi le corps tant qu'il fait nuit.
Le jour va se lever.
Je t'en prie, Horn.
Ne me lâche pas,
ne m'abandonne pas.
Ça va se rallumer dehors ?
Je ne sais pas.
Les lampes sont éteintes.
Qu'est-ce qu'ils disent ?
Nos lumières sont éteintes.
Ils disent que tout va bien.
Qu'on en finisse.
Profite de la panne pour rapporter le corps.
Tu me dois bien ça.
Moi, je te dois ça ?
Je te dois que dalle.
Toi, tu me dois tout.
Je t'ai tout donné, Horn.
J'aurais dû rester dans le pétrole.
C'est classieux, le pétrole.
Les mecs qui travaillent sur les plateformes,
ils nous regardent de haut, c'est eux, les patrons.
J'ai toujours aimé le pétrole.
Tout ce qui vient du sous-sol me fait bander.
Tu te souviens ?
Nos routes, nos ponts, je m'en fous.
Ça me laisse froid, ça me dégoûte, maintenant.
On est quoi ? Les travaux publics, ça veut dire quoi ?
Comparés aux mecs dans le pétrole, on est moins que rien.
On rampe à la surface comme des vers.
On se fout du pétrole et des ponts, fais ce que je te dis !
Léone !
C'est elle, Horn !
Elle a tout gâché. Pourquoi tu l'as fait venir ?
Léone.
Elle a tout gâché.
On n'a pas besoin d'une femme ici.
Pourquoi tu l'as fait venir ?
Apporte-moi un corps, n'importe lequel ! C'est un ordre.
- Obéis. - Toi, tu obéis à un inconnu.
Je l'entends grincer des dents.
Je vais le buter, il te rend fou !
Tu es un démolisseur, tu as appris que ça dans ton école.
La démolition !
Moi, je suis un bâtisseur.
Tu m'as fait mal.
Tu m'as fait mal, putain.
C'est moi ! C'est Cal !
Ne reste pas là, s'il te plaît.
J'ai besoin d'être seul.
Horn, je peux entrer ?
Ça va ?
Je ne suis pas venue pour être mise à la porte.
Dis quelque chose, s'il te plaît.
Viens prendre un verre avec moi.
Je veux boire de l'eau.
Toute seule.
Il suffit de demander.
Avant, je buvais que du lait.
Ne me touche pas.
Tu as tué cet ouvrier.
Personne le connaît, il y aura pas de questions.
Il insistait pour partir, j'ai dit : "Tu pars pas quand ça te chante."
Alors tu l'as tué ?
Bébé, tu comptes garder ces chaussures ?
Mes chaussures ?
On va parler de mes chaussures ?
Il gisait au sol et le bulldozer est passé.
Il s'est fait écraser ?
Je te fais peur ?
Non.
Mais cet homme dit que tu l'as tué.
Ici, une bonne chaussure doit maintenir la cheville,
bébé.
Pauvre bébé.
Moi aussi, j'ai atterri ici
plein d'illusions, comme toi.
Je sais combien c'est décevant.
Je ne suis pas déçue.
Tu me dégoûtes.
Je dégouline de sueur.
Je sais que tu es là pour l'argent.
Bien joué. Il va toucher gros, tu as bien fait de le suivre.
Tu es transparent.
Tu es jaloux.
Tu es vraiment venue pour lui, bébé ?
Arrête de m'appeler bébé.
Tu l'as foutu dans la merde.
J'ai entendu ce que cet homme exige.
Ah oui ?
Très bien, bébé.
Je vais faire ce que dit Horn.
Je vais obéir.
La satisfaction du travail bien fait.
C'est une satisfaction solide.
Un pont solide,
une route qui ne devient pas de la boue à la saison des pluies.
Moïse !
Moïse est parti.
C'est mauvais signe.
Je leur en veux pas.
Je leur jette pas la pierre.
Mais on bâtit quelque chose de grandiose, ici,
qui durera dans le temps, qui ira jusqu'à l'océan.
Mais ils pigent pas toujours, ils nous ralentissent.
Tu es malade.
Horn est très courageux, tu sais.
Pendant les événements, il est resté,
pour garder le matériel.
Il s'est battu contre les milices Wagner.
Et il a pris ce coup de machette.
Cal !
Qui a la charge de réparer les conneries
des autres ?
Toi.
Et qui doit répertorier chaque merde, ici,
de la plus petite pièce du plus petit véhicule
à la moindre bouteille d'alcool dans la réserve ?
Toi.
C'est ça.
Et qui fait office de flic, de maire, de patron, de général,
de père et de capitaine de bateau ?
Toi !
Et...
qui en a marre ?
Qui en a franchement ras le cul ?
Toi, patron.
Tu vois ?
J'obéis.
Tu m'as touché.
Bonsoir, les gars.
Je cherche mon chien.
- Il a disparu. - D'accord.
Allez-y.
Je ne vous vois pas bien.
Ce n'est pas grave.
La fille doit rester à l'intérieur !
Le tueur a pris la voiture ?
Oui.
Vous disiez quoi ?
Que vous ne devriez pas sortir.
C'est votre langue ?
Oui, notre langue.
Quand la route était éclairée,
je vous ai vu.
Je vous ai observé.
J'ai vu vos cicatrices sur le visage.
Pas des cicatrices, ce sont des marques qui me protègent.
De quoi ?
C'est vous qui nous agressez.
Vous devriez rentrer à l'intérieur.
Qu'avez-vous pensé en me voyant ?
J'ai pensé :
une pièce tombée par terre,
qui ne brille pour personne.
Léone !
Léone !
Moïse !
Dégagez de là !
Pourquoi tu es sortie ?
Qu'est-ce que tu fais ici ?
Dis-moi, toi.
Pourquoi je suis là, Horn ?
Pourquoi j'ai honte ? Je ne veux pas avoir honte.
N'aie pas honte !
Allez...
Pas de larmes.
La nuit n'est pas finie, monsieur.
Monsieur,
le jour se lève.
Prenez ceci.
Je vais porter le corps jusqu'au village.
Mes bras attendent.
Je ne vous comprends pas.
Je vous ai promis le corps aujourd'hui, et vous l'aurez.
Tenez, prenez cet argent
et partez.
Ce n'est pas ce que je veux.
Soyez raisonnable.
Avant qu'il ne soit trop tard.
S'il vous plaît, prenez l'argent.
Je l'entends arriver.
Qui ?
Le tueur de mon frère.
Donnez-moi votre fusil.
Cal...
Pourquoi tu ne t'es pas arrêté ?
Bébé...
Bébé.
Pauvre bébé.
Je suis content que tu sois venue.
Je suis content.
Je sais que tu me juges mal.
Bientôt, je ne serai qu'un mauvais souvenir.
Merci d'avoir pu partager nos points de vue.
Bonne chance.
Il y a une voiture qui part en ville dans quelques heures.
Rentre faire tes bagages et attends là-bas.
Ce sera plus sûr.
Il doit y avoir une vie où je peux vivre pour de bon.
Sous-titrage : TransPerfect Media France
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