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La réalisation de ce film a été une longue et difficile bataille.
Je n'aurai pas pu la livrer sans le soutien et la foi
d'un certain nombre de femmes et d'hommes,
dont quelques uns ne sont plus. Cette oeuvre est aussi la leur.
Je remercie les membres de mon équipe,
ceux et celles qui ont participé aux diverses campagnes de recherches, d'enquêtes, de tournage.
En particulier Irène Steinfeldt-Lévi et Corinne Coulmas qui m'ont assisté,
n'hésitant pas à payer physiquement de leur personne aux heures de danger.
Ziva Postec, qui pendant cinq années
et jour après jour, a monté le film à mes côtés.
Ma gratitude aussi à Yehuda Bauer,
Professeur d'Histoire Juive Contemporaine
à l'Université Hébraïque de Jerusalem,
et à Raül Hilberg, Professeur de Sciences Politiques à l'Université du Vermont (U.S.A.).
"Et je leur donnerai un Nom impérissable." (Isaïe, 56:5)
L'action commence de nos jours, à Chelmno sur Ner, Pologne.
A 80 kilomètres au nord-ouest de Lodz, au coeur d'une région
autrefois à fort peuplement juif, Chelmno fut en Pologne
le site de la première extermination de Juifs par le gaz.
Elle débuta le 7 décembre 1941.
400 000 Juifs furent assassinés à Chelmno en deux périodes distinctes :
décembre 1941 - printemps 1943 ;
juin 1944 - janvier 1945.
Le mode d'administration de mort demeura jusqu'à la fin identique :
les camions à gaz.
Sur les 400 000 hommes, femmes et enfants qui parvinrent en ce lieu,
on compte deux rescapés : Michael Podchelbnik et Simon Srebnik .
Simon Srebnik, survivant de la dernière période, était alors un enfant de treize ans et demi.
Son père avait été abattu sous ses yeux, au ghetto de Lodz,
sa mère asphyxiée dans les camions de Chelmno.
Les SS l'enrôlèrent dans un des commandos de "Juifs du travail",
qui assuraient la maintenance des camps d'extermination
et étaient eux-mêmes promis à la mort.
Les chevilles entravées, comme tous ses compagnons,
l'enfant traversait chaque jour le village de Chelmno.
Il dut d'être épargné, plus longtemps que les autres,
à son agilité extrême, qui lui faisait gagner les compétitions
que les nazis organisaient entre ces enchaînés, concours de saut ou de vitesse.
Et aussi, à sa voix mélodieuse :
plusieurs fois par semaine,
quand il fallait nourrir les lapins de la basse-cour SS,
Simon Sbrebnik, surveillé par un garde, remontait la Ner sur une embarcation à fond plat,
jusqu'aux confins du village, vers les prairies de luzerne.
Il chantait des airs du folklore polonais
et le garde en retour l'instruisait de rengaines militaires prussiennes.
Tous à Chelmno le connaissaient.
Les paysans polonais, mais aussi les civils allemands,
puisque cette province de Pologne avait été annexée au Reich dès la chute de Varsovie,
germanisée et rebaptisée Wartheland.
On avait ainsi changé Chelmno en Kulmhof, Lodz en Litzmannstadt, Kolo en Warthbrücken, etc...
Des colons allemands s'étaient établis partout dans le Wartheland,
et à Chelmno même existait une école primaire allemande.
Dans la nuit du 18 janvier 1945,
deux jours avant l'arrivée des troupes soviétiques,
les nazis tuèrent d'une balle dans la nuque.
les derniers "Juifs du travail".
Simon Srebnik fut exécuté lui aussi.
La balle ne toucha pas les centres vitaux.
Revenu à lui, il rampa jusqu'à une soue à cochons.
Un paysan polonais le recueillit.
Un médecin-major de l'Armée Rouge le soigna, le sauva.
Quelques mois plus tard, Simon partit pour Tel-Aviv
avec d'autres survivants.
C'est en Israël que je l'ai découvert.
J'ai convaincu l'enfant chanteur de revenir avec moi à Chelmno.
Il avait 47 ans.
Une petite maison blanche
Reste dans ma mémoire
De cette petite maison blanche
Chaque nuit, je rêve
Difficile à reconnaître, mais c'était ici.
Ici, on brûlait les gens.
Beaucoup de gens ont été brûlés ici.
Oui, c'est le lieu.
Personne n'en repartait jamais.
Les camions à gaz arrivaient là...
Il y avait deux immenses fours...
et ensuite, on jetait les corps...
dans ces fours, et les flammes montaient jusqu'au ciel.
Jusqu'au ciel ?
Oui.
C'était terrible.
On ne peut pas raconter ça.
Personne ne peut...
se représenter ce qui s'est passé ici.
Impossible. Et personne ne peut comprendre cela.
Et moi-même, aujourd'hui...
Je ne crois pas que je suis ici.
Non, cela, je ne peux pas le croire.
C'était toujours aussi tranquille, ici. Toujours.
Quand on brûlait chaque jour 2000 personnes, des Juifs,
c'était également tranquille.
Personne ne criait. Chacun faisait son travail.
C'était silencieux. Paisible.
Comme maintenant.
Toi, jeune fille, ne pleure pas
Ne sois pas si triste
Car le cher été approche
Et avec lui, je reviendrai
Une chopine de rouge, une tranche de rôti
C'est ce que les jeunes filles offrent à leurs soldats
Quand les soldats défilent
Les jeunes filles ouvrent leurs portes et leurs fenêtres
L'autre survivant : MICHAEL PODCHLEBNIK (lsraël)
HANNA ZAIDEL (lsraël)
Fille de MOTKE ZAIDEL, survivant de VILNA (Lithuanie)
MOTKE ZAIDEL
Forêt de BEN SHEMEN (lsraël)
C'est dans la forêt de PONARI que furent massacrés la plupart des Juifs de VILNA
Forêt du camp d'extermination de SOBIBOR (Pologne)
JAN PIWONSKI
YITZHAK DUGIN, survivant de VILNA
C'était à la fin de novembre 1942...
et comme on nous chassait du travail...
vers nos baraquements, tout à coup,
de cette partie du camp qu'on appelait...
le camp de la mort, jaillirent...
des flammes. Très haut.
Et en un instant tout le paysage,
tout le camp parut s'embraser.
Il faisait déjà sombre,
nous sommes entrés dans notre baraquement,
nous avons mangé...
et par la fenêtre, nous ne cessions pas de voir...
le fantastique arrière-fond de flammes...
de toutes les couleurs imaginables :
Rouge, jaune, vert, violet...
et soudain, l'un de nous se leva...
nous savions...
qu'il était chanteur d'opéra à Varsovie...
Il s'appelait Salve et...
et devant ce rideau de flammes, il a commencé...
à psalmodier...
un chant qui m'était inconnu :
"Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi nous as-tu abandonnés ?"
RICHARD GLAZAR Bâle (Suisse)
"On nous a autrefois livrés au feu,
mais nous n'avons jamais renié Ta Sainte Loi."
Il a chanté en yiddish,
tandis que derrière lui flambaient...
les bûchers...
sur lesquels...
On a commencé, alors, en novembre 1942,
à Treblinka, à brûler les corps.
C'était la première fois que cela arrivait.
Nous sûmes cette nuit-là...
que désormais les morts ne seraient plus enterrés.
Ils seraient brûlés.
TREBLINKA
Un peu plus loin, là-bas, il y avait un socle en béton,
et les os qui n'avaient pas brûlé,
par exemple les gros os des pieds,
nous les...
Il y avait une caisse avec deux poignées...
et nous les emportions là-bas,
où d'autres...
avaient pour tâche de les broyer. C'était très fin,
cette poussière d'os.
Ensuite on mettait ça dans des sacs...
et quand il y avait assez de sacs,
nous allions jusqu'à la Ner, il y avait un pont, là-bas...
et nous les vidions dans la Ner, ça partait avec l'eau.
Ça partait avec le flot.
Etes-vous retournée là-bas ?
Non. J'ai voulu, souvent.
Mais, qu'est-ce que je verrais ?
Comment affronter cela ?
Mes grands-parents sont enterrés à Lodz.
Et j'ai appris par quelqu'un qui y est allé
qu'ils veulent raser le cimetière,
le détruire.
Comment puis-je retourner à ça, visiter ?
Quand sont-ils morts ?
Mes grands-parents ?
Au ghetto, rapidement.
Ils étaient âgés, et après un an,
lui est mort, et elle l'année suivante.
Au ghetto, oui.
PAULA BIREN (Cincinnati - USA) Survivante d'AUSCHWITZ
Le cimetière juif de LODZ aujourd'hui
AUSCHWITZ : La ville
PAN FILIPOWICZ
AUSCHWITZ-BIRKENAU
WLODAWA-SOBIBOR : 15 km
PAN FALBORSKI
Il y avait un signe,
un très petit signe, à la gare de Treblinka.
Je ne sais pas si c'était à la gare même
ou juste avant.
Sur la voie où nous attendions,
il y avait un panneau très petit :
"Treblinka".
Je n'avais jamais entendu parler de Treblinka,
parce que personne ne connaît, ce n'est pas un lieu,
ni une ville, pas même un petit village.
Les Juifs ont toujours rêvé,
c'était au coeur de leur vie,
au coeur de leur attente messianique,
de rêver qu'un jour ils seraient libres.
Ce rêve était surtout vrai au ghetto.
Chaque jour, nuit après nuit,
je rêvais que ça allait changer.
Plus que le rêve,
l'espoir entretenu par le rêve.
Le premier transport quitta Czestochowa...
le lendemain de Yom Kippur.
La veille de Succoth, il y eut le deuxième transport...
j'en faisais partie.
En mon for intérieur, j'avais un pressentiment,
car s'ils prennent les enfants, les vieux,
c'est mauvais signe.
"Là-bas, vous travaillerez." Leur disaient-ils.
Mais pour une vieille femme,
un nourrisson, un enfant de 5 ans,
travailler, c'est quoi ?
C'était absurde et pourtant,
rien à faire, nous y avons cru.
C'était ABRAHAM BOMBA, survivant de TREBLINKA, parlant de TEL-AVIV.
On pouvait s'approcher, on pouvait regarder à distance.
CZESLAW BOROWI
Ils attendaient, ils pleuraient.
Ils demandaient de l'eau, ils mouraient.
Ils étaient parfois tout nus dans les wagons, 170 personnes.
C'est là qu'on donnait de l'eau aux Juifs, dit M.
Nous étions dans ce wagon, le wagon roulait, roulait...
vers l'Est.
Il s'est passé une drôle de chose,
ce n'est pas agréable, mais je le dis.
La majorité écrasante des Polonais,
quand ils voyaient le train passer,
- nous étions comme des animaux dans ce wagon,
on n'apercevait que nos yeux -
ils riaient, ils riaient,
ils jubilaient : On se débarrassait des Juifs.
Ce qui se passait dans le wagon,
les bousculades, les cris :
"Où est mon enfant ?" "De l'eau, par pitié !"
On mourait de faim, et en plus, on étouffait...
La chaleur ! C'était bien la chance juive :
En septembre, d'ordinaire il pleut,
le temps est frais, et là, une chaleur d'enfer !
Pour un bébé comme le mien, un bébé de 3 semaines,
pas une goutte d'eau.
Pas une goutte d'eau pour la mère, pour personne.
HENRIK GAWKOWSKI
Nous sommes arrivés le matin,
vers 6 h, 6 h 30.
Sur les voies parallèles,
j'ai vu d'autres trains à quai.
J'observais...
et j'ai vu environ 18, 20 wagons, peut-être plus,
qui partaient à la fois.
Et au bout d'une heure environ,
j'ai vu les wagons revenir, mais sans les gens.
Mon train est resté là jusqu'à midi à peu près.
Tandis que nous attendions à la gare...
notre tour d'être emmenés au camp,
des SS s'approchèrent et nous demandèrent...
ce que nous possédions.
Nous avons répondu : "Quelques-uns ont...
de l'or, des diamants, mais nous voulons de l'eau."
"Bon, donnez les diamants, vous aurez de l'eau."
Ils les ont pris, on n'a jamais vu l'eau.
ABRAHAM BOMBA
Le voyage de Czestochowa à Treblinka a duré...
à peu près 24 heures,
en comptant un arrêt à Varsovie...
et l'attente à la gare de Treblinka.
Notre train fut le dernier à partir.
Mais comme je l'ai dit,
j'ai vu beaucoup de trains revenir et ils étaient vides.
Je me suis demandé :
"Qu'est-il arrivé aux gens ? On ne voit personne."
Nous avons roulé 2 jours.
Au matin du 2ème jour, nous avons vu...
que nous avions laissé la Tchécoslovaquie,
que nous roulions vers l'est.
Ce n'étaient pas des SS qui nous gardaient.
C'était la "Schupo".
En uniforme vert.
Nos wagons étaient des wagons de passagers normaux.
Chaque place était occupée.
On ne pouvait pas choisir,
tout était numéroté, tout était assigné.
Dans mon compartiment, il y avait un couple âgé.
Je me souviens, le brave homme...
voulait toujours manger et sa femme le grondait,
car il ne leur resterait rien,
disait-elle, pour les temps à venir.
RICHARD GLAZAR
Et c'était déjà le deuxième jour,
j'ai vu le panneau "Malkinia".
On a continué encore un peu.
Le train, tout à coup, très lentement...
a bifurqué de la voie principale...
et a roulé au pas à travers un bois.
Et comme nous regardions,
- nous avions pu entrouvrir la fenêtre -
le vieux dans notre compartiment a vu quelqu'un
- il y avait là des vaches qui paissaient -
et il a demandé, mais par signes :
"Où sommes-nous ?"
Et l'autre a fait un drôle de geste : Ça !
A la gorge.
Un Polonais ?
Un Polonais.
Mais où était-ce ? A la gare ?
C'était là où le train s'est arrêté.
D'un côté, il y avait le bois...
et de l'autre, une prairie.
Et il y avait un paysan ?
Et nous avons vu des vaches...
gardées par un jeune,
un... valet de ferme, un valet.
Et l'un de vous a demandé ?
Pas demandé avec des mots, mais par signes :
"Qu'est-ce qui se passe ici ?"
Et l'autre a fait un geste. Comme ça.
Mais nous ne lui avons pas vraiment prêté attention,
nous ne nous l'expliquions pas.
...et ils racontaient qu'ils allaient à l'usine.
JAN PIWONSKI
NEW YORK : RUDOLF VRBA, survivant d'AUSCHWITZ
La rampe était le terminus des trains...
arrivant à Auschwitz.
Ils arrivaient jour et nuit,
tantôt un par jour, tantôt cinq,
de tous les lieux du monde.
J'ai travaillé là du 18 août 1942...
au 7 juin 1943.
Les trains se succédaient sans fin,
j'en ai bien vu deux cents à mon poste sur la rampe :
C'était devenu une routine, à force.
Sans répit, de partout, les gens arrivaient au même endroit,
avec la même ignorance du sort des autres transports.
Et de ces masses de gens...
je savais bien que deux heures après,
90% seraient gazés, je savais cela.
Je ne comprenais pas
que les gens puissent disparaître ainsi.
Et rien ne se passe, et arrive le prochain transport.
Et ils ne savent rien du sort du précédent,
et cela continue pendant des mois et des mois.
AUSCHWITZ-BIRKENAU
Ça se passait ainsi :
Par exemple, un train juif était attendu à 2 h du matin...
Quand il approchait Auschwitz,
on l'annonçait aux SS.
Un SS nous réveillait,
on nous escortait dans la nuit, jusqu'à la rampe...
Nous étions environ 200 hommes.
Et tout s'illuminait.
Il y avait la rampe, les projecteurs,
et sous les projecteurs, alignés, les SS,
tous les mètres, un SS, l'arme au poing.
Nous étions au milieu, nous les prisonniers,
attendant le train, attendant les ordres.
Quand tout était prêt, le convoi approchait.
Il roulait très lentement.
La locomotive, qui était toujours en tête,
parvenait à la rampe.
Et c'était la fin de la ligne,
la fin du voyage.
Dès l'arrêt du train,
l'élite des gangsters se postait,
et devant tous les deux ou trois wagons,
parfois devant chaque wagon,
un de ces Unterscharfuhrers...
attendait avec une clé et ouvrait les portes,
car elles étaient verrouillées.
A l'intérieur, bien sûr, il y avait les gens.
Ils regardaient par les lucarnes sans comprendre,
après tant d'arrêts
- certains étaient en route depuis 10 jours -
ce que cet arrêt-là signifiait.
Alors la porte s'ouvrait,
et le premier ordre lancé était :
"Alle heraus !" "Tous dehors !"
Et pour se faire comprendre,
ils frappaient avec leurs cannes le 1er, le 2e, etc...
Ils étaient comme des sardines dans ces wagons.
Si 4, 5 ou 6 trains arrivaient le même jour,
le déchargement se faisait dans l'urgence.
Ils y allaient à la trique, ils les insultaient.
Mais par beau temps, ils pouvaient agir autrement,
se montrer de bonne humeur...
et faire de l'humour, disant par exemple :
"Bonjour madame, descendez je vous prie."
- Vraiment ? - Oh, oui !
Ou : "Quelle joie, vous êtes ici, pardon pour l'inconfort.
Tout va changer maintenant..."
En entrant à Treblinka,
on ne savait pas qui étaient les gens :
Certains portaient des brassards rouges ou bleus :
Les commandos juifs...
Tombant du train,
nous poussant les uns les autres,
on se perdait...
dans les cris, les hurlements.
Une fois descendus,
on se retrouvait sur deux files,
femmes à gauche, hommes à droite.
Nous n'avions même pas le temps de nous regarder,
car ils nous frappaient à la tête...
avec n'importe quoi.
C'est... c'était très, très douloureux...
Vous ne saviez pas ce qui arrivait,
vous n'aviez pas le temps de penser,
les cris vous affolaient.
Vous n'entendiez rien d'autre que les hurlements.
Et soudain, ça a commencé : Des cris, des hurlements.
"Descendez, descendez tous !"
Pas des cris, un vacarme, un tumulte !
"Dehors, dehors !
Laissez les bagages !"
Nous sommes sortis, nous écrasant les uns les autres.
Nous avons vu des hommes avec des brassards bleus...
quelques-uns étaient armés de fouets.
Nous avons aperçu des SS.
Des uniformes verts,
des uniformes noirs...
Nous étions une masse,
la masse nous emportait tous,
impossible de résister,
elle devait avancer jusqu'à un autre lieu.
J'ai vu les autres se déshabiller.
Et j'ai entendu : "Déshabillez-vous !
A la désinfection !"
Et comme j'attendais, déjà nu,
j'ai remarqué...
que les SS en mettaient quelques-uns à part.
Ceux-là devaient se rhabiller.
Et soudain, un SS est passé, il s'est arrêté devant moi,
il m'a toisé et a dit :
"Oui, oui, toi aussi, rejoins les autres, rhabille-toi.
"Tu vas travailler ici et si tu fais tes preuves,
tu pourras être chef d'équipe ou kapo."
Avec ceux de mon transport, j'attendais déjà nu.
Un homme survint et dit : "Vous, vous, vous..."
Nous sortîmes du rang et ils nous mirent de côté.
Certains, parmi les autres,
comprenaient ce qui se passait et pressentaient
qu'ils ne resteraient pas en vie.
Ils refluaient, refusant d'avancer...
- ils savaient déjà où ils allaient -
vers cette grande porte...
Les pleurs, les cris, les hurlements...
Ce qui se passait là-bas,
c'était impossible...
Les appels, les cris vous restaient dans les oreilles,
et dans la tête durant des jours et des jours,
et la nuit aussi.
Vous ne pouviez plus dormir pendant des nuits entières.
Soudain, d'un coup, tout s'arrêta,
comme sur ordre.
Tout était devenu silencieux,
là-bas, où les gens avaient disparu,
comme si tout était mort.
Alors, ils nous dirent de tout nettoyer...
là où deux mille personnes environ...
s'étaient déshabillées en plein air,
de tout emporter, de tout évacuer,
et cela, en une seconde !
Des Allemands, d'autres qui se trouvaient là,
des Ukrainiens, se mirent à hurler,
à cogner pour que nous portions plus vite les paquets...
sur notre dos, encore plus vite, vers la place centrale,
où il y avait d'immenses tas de vêtements,
de chaussures, etc...
En un éclair, tout était vide comme si rien n'était arrivé,
rien. Ni personne. Jamais.
Il ne restait aucune trace. Plus une trace !
Comme par magie, tout avait disparu.
BIRKENAU : La rampe
Avant chaque arrivée,
la rampe était nettoyée à zéro.
Nulle trace du transport précédent ne devait demeurer.
Pas une trace.
On nous a emmenés dans un baraquement.
Le baraquement entier empestait.
Sur peut-être 1 mètre et demi de hauteur,
confondus en une masse unique,
s'entassaient tous les objets imaginables
que les gens avaient pu apporter :
Des draps, des valises, n'importe quoi,
amalgamé en une seule masse.
Et sur cette masse, bondissant comme des diables...
des individus.
Ils faisaient des ballots.
Et ils les portaient au-dehors.
On m'a affecté à l'un d'eux.
Sur son brassard, il y avait la mention "Chef d'équipe".
Il a hurlé et j'ai compris que je devais, moi aussi,
prendre un drap, faire un ballot...
et le transporter ailleurs.
Tout en travaillant, je lui ai demandé :
"Que se passe-t-il ? Les autres, nus, où sont-ils ?"
Et il a répondu : "Morts. Tous morts."
Mais je ne réalisais pas. Je n'y croyais pas encore.
C'est un mot yiddish. Et j'avoue
que j'entendais parler yiddish pour la première fois.
Il ne m'a pas dit cela à voix très haute...
et j'ai vu qu'il avait les larmes aux yeux.
Mais soudain, il s'est mis à crier,
il a levé son fouet...
Et j'ai aperçu, du coin de l'oeil, un SS qui s'approchait.
Et j'ai compris que je ne devais plus poser de questions,
mais seulement me ruer au-dehors avec le paquet.
C'est alors que nous avons commencé
à travailler en ce lieu qu'ils appelaient Treblinka.
Et pourtant, je ne pouvais croire à ce qui s'était passé
de l'autre côté de la porte,
là où les gens avaient disparu...
et où tout était devenu silencieux.
Mais très vite, en interrogeant
ceux qui travaillaient déjà là, nous avons compris.
"Quoi ? Vous ne savez donc pas ?"
Ils sont tous gazés, tous morts !"
Nous ne pouvions prononcer une parole :
Nous étions pétrifiés.
"Qu'est-il arrivé à la femme, à l'enfant ?"
"Quelle femme ? Quel enfant ? Il n'y a plus personne."
"Plus personne ! Mais comment ont-ils tué,
comment ont-ils gazé tant de gens à la fois ?"
Mais ils avaient leur méthode...
Ma seule pensée à cet instant était Carel Unger, mon ami.
Il se trouvait à l'arrière du train,
dans un tronçon qu'on avait détaché, laissé au-dehors.
Il me fallait quelqu'un. Près de moi. Avec moi.
Et alors, je l'ai vu. Il était dans le 2e groupe...
laissé en vie, lui aussi.
Et en chemin, je ne sais comment, il avait appris,
il savait déjà. Il m'a regardé...
et il a dit seulement : "Richard,
mon père, ma mère, mon frère."
Il l'avait appris en chemin.
Cette rencontre entre Carel et toi,
c'était combien de temps après l'arrivée ?
C'était... environ 20 minutes après l'arrivée à Treblinka.
Alors je suis sorti du baraquement,
et j'ai découvert pour la première fois la place immense,
on l'appelait - mais cela, je l'ai appris plus tard -
la "place du tri".
Elle disparaissait sous des montagnes
d'objets de toutes sortes...
Montagnes de chaussures, de vêtements, 10 m de haut.
Alors j'ai pensé et j'ai dit à Carel :
"C'est un ouragan, une mer monstrueuse.
"Nous avons fait naufrage. Et nous vivons encore.
"Et nous ne devons rien faire.
"Mais seulement guetter chaque vague nouvelle,
"nous allonger sur elle,
"nous préparer à la vague prochaine...
et demeurer sur la vague à tout prix. Et rien d'autre."
C'est ainsi que le jour passa,
24 heures sans eau, sans rien,
nous ne pouvions rien boire, rien porter à notre bouche,
c'était impossible.
A la seule pensée qu'une minute, une heure auparavant,
vous aviez une famille, une femme, un mari
et soudain, d'un seul coup, tout est mort.
On nous mit dans un baraquement spécial,
j'y dormais tout près du passage,
et là-bas, cette nuit-là...
fut pour tous la plus horrible des nuits,
à cause du souvenir,
de tout ce qui avait été vécu et partagé :
Joies, bonheurs, naissances, mariages,
tout le reste... Et soudain, en une seconde,
couper dans tout cela, pour rien, sans raison,
car les gens n'étaient coupables de rien,
que d'être juifs.
Pour la plupart, ce fut une nuit blanche,
on essayait de se parler, c'était interdit,
le garde dormait dans la même baraque.
On ne pouvait ni communiquer...
ni échanger nos pensées.
A 5 heures du matin,
nous commençâmes à sortir...
et quand ils firent l'appel, nous découvrîmes
que dans notre groupe, 4 ou 5 étaient morts.
Je ne sais comment cela s'est passé,
ils devaient avoir avec eux du cyanure ou un autre poison,
et ils s'étaient empoisonnés.
Deux d'entre eux au moins, étaient des amis intimes.
Ils n'avaient rien dit,
on ne savait même pas qu'ils avaient du poison.
Du vert. Sinon, partout, du sable.
A la nuit, on nous a mis dans une baraque.
Le sol n'était que sable. Rien d'autre.
Et chacun de nous est simplement tombé. Sur place.
J'ai entendu dans mon demi-sommeil...
que quelques-uns se pendaient.
Nous n'avons pas réagi. C'était presque normal.
De même qu'il était normal que derrière chacun de ceux...
sur qui se refermait la porte de Treblinka...
il y ait la Mort, il doive y avoir la Mort,
car personne ne devait, jamais,
pouvoir porter témoignage.
Et cela, après les 3 premières heures...
à Treblinka, je le savais déjà.
BERLIN
Ce n'est plus mon pays.
Surtout, ce n'est plus mon pays,
quand ils osent me dire qu'ils ne savaient pas...
ils n'ont pas vu...
"Oui, il y avait ici des Juifs, ils ont disparu,
on n'a rien su d'autre."
Comment ont-ils pu ne pas voir ?
Ça a duré pendant presque 2 ans !
Chaque quinzaine, on arrachait des gens à leur foyer.
Comment ont-ils pu s'aveugler ainsi ?
Le jour où Berlin a été purgé de ses derniers Juifs,
personne ne voulait rester dans les rues,
les rues étaient entièrement vides.
Pour ne pas voir, ils faisaient leurs achats à la hâte.
C'était un samedi, ils achetaient pour le dimanche,
et rentraient chez eux à toute allure.
Je me souviens de ce jour comme si c'était hier :
Les cars de police sillonnaient les rues de Berlin,
arrachant les gens à leurs maisons.
Ils les raflaient dans les usines,
dans les demeures, partout,
pour les concentrer en un endroit appelé le "Klu".
Le "Klu" était un restaurant-dancing,
très grand.
De là, ils furent déportés en plusieurs transports.
Ils embarquaient pas loin d'ici, à la gare de Grunewald.
Et c'est le jour où soudain,
je me suis sentie tellement seule, tellement abandonnée :
Désormais, je savais que nous ne serions qu'une poignée.
Combien y aurait-il d'autres clandestins ?
Et je me sentais si coupable de ne pas m'être laissée déporter,
d'avoir tenté d'échapper à un destin...
que les autres ne pouvaient fuir.
Il n'y avait plus de chaleur,
plus une âme fraternelle, comprenez-vous ?
Nous ne pensions qu'à eux : "Et Elsa ? Et Hans ?
"Et où est-il, et où est-elle ?
Mon Dieu, et l'enfant ?"
Telles étaient nos pensées en ce jour d'horreur.
Et par-dessus tout, se sentir si seule et si coupable...
de ne pas être partie avec eux.
Pourquoi avons-nous essayé ? Quelle force nous a poussés
à fuir ce qui était vraiment notre destin
et celui de notre peuple ?
INGE DEUTSCHKRON. Née à BERLIN.
(Y demeura pendant toute la guerre
dans la clandestinité à partir de février 1943.)
(Vit aujourd'hui en lsraël.)
FRANZ SUCHOMEL SS Unterscharfuhrer
Vous êtes prêt ?
Oui.
Nous pouvons...
On peut commencer.
Comment va votre coeur ? Tout est en ordre ?
Oh, mon coeur, pour l'instant, ça va.
Si j'ai des douleurs, je vous le dirai,
il faudra interrompre.
Oui, bien sûr.
Mais votre santé en général...
Oh, le temps aujourd'hui me convient très bien.
Haute pression barométrique, c'est bon pour moi.
En tout cas, vous semblez en pleine forme.
Bon. Nous allons commencer par Treblinka.
Je vous en prie.
Oui, je crois que c'est le mieux.
Si vous pouviez nous donner...
une description de Treblinka...
Comment était Treblinka à votre arrivée ?
Je crois que vous êtes arrivé à Treblinka en août ?
Le 20. Ou le 24 août ?
Le 18 ?
Je ne sais plus exactement. Aux environs du 20 août...
je suis arrivé avec 7 autres de mes camarades.
De Berlin ?
De Berlin.
De Lublin ?
De Berlin à Varsovie, de Varsovie à Lublin,
de Lublin, retour à Varsovie et de Varsovie à Treblinka.
Oui. Et comment était Treblinka à cette époque ?
Treblinka à cette époque tournait à plein régime.
Plein régime ?
Plein régime.
Il arrivait...
On était alors en train de vider le ghetto de Varsovie.
En deux jours, sont arrivés environ trois trains,
avec toujours trois, quatre, cinq mille personnes...
toutes de Varsovie.
Mais en même temps arrivaient aussi des trains,
en provenance de Kielce et d'autres lieux.
Trois trains sont donc arrivés,
et comme l'offensive contre Stalingrad battait son plein,
on a laissé les transports de Juifs en plan dans une gare.
En plus, c'était des wagons français,
ils étaient en tôle.
Si bien que sont arrivés à Treblinka 5000 Juifs,
et parmi eux, il y avait 3000 morts.
Dans les...
Dans les wagons. Ils s'étaient ouvert les veines,
ou étaient morts comme ça...
On a déchargé des demi-morts et...
des demi-fous...
Dans les autres trains en provenance de Kielce,
et d'ailleurs,
la moitié au moins étaient morts.
On les a entassés ici, ici,
ici et ici.
C'était des milliers d'humains,
empilés les uns sur les autres...
A la rampe ?
A la rampe.
Empilés comme du bois.
Mais aussi,
d'autres Juifs vivants attendaient là depuis 2 jours,
car les petites chambres à gaz n'y suffisaient plus.
Elles fonctionnaient jour et nuit, en ce temps-là.
Mais pouvez-vous, je vous prie, décrire très précisément
votre première impression de Treblinka ?
Très exactement. C'est important.
La première impression de Treblinka pour moi...
et pour une partie de mes camarades a été catastrophique.
Car on ne nous avait pas dit
comment et quoi... Que là-bas, on tuait des gens.
On ne l'avait pas dit.
Vous ne saviez pas ?
Non.
Mais c'est incroyable !
Mais c'est ainsi. Je ne voulais pas y aller.
Ça a été prouvé à mon procès.
On m'avait dit :
"M. Suchomel, il y a là-bas de grands ateliers,
"de tailleurs et de cordonniers,
et vous allez les surveiller."
Mais vous saviez que c'était un camp ?
Oui. On avait dit :
"Le Fuhrer a ordonné des actions de transfert.
C'est un ordre du Fuhrer."
"De transfert"...
"Actions de transfert."
On n'a jamais dit "tuer".
Oui, oui, je comprends.
M. Suchomel, nous ne parlons pas de vous,
mais seulement de Treblinka.
Car votre témoignage est capital,
et vous pouvez expliquer ce qu'était Treblinka.
Mais ne citez pas mon nom.
Non, non, je vous l'ai promis.
Bon, vous arrivez à Treblinka.
Alors le juteux, Stadie...
nous a montré le camp...
en long et en large.
Et juste au moment où nous passions,
ils étaient en train d'ouvrir les portes de la chambre à gaz
et les gens sont tombés comme des pommes de terre.
Bien sûr, cela nous a épouvantés et choqués.
Nous sommes retournés nous asseoir sur nos valises,
et nous avons pleuré comme des vieilles femmes.
On choisissait chaque jour cent Juifs
pour traîner les cadavres dans les fosses.
Le soir, les Ukrainiens chassaient ces Juifs
dans les chambres à gaz, où ils les abattaient.
Chaque jour.
C'était la grosse chaleur d'août.
La terre ondulait,
- comme les vagues - à cause des gaz.
Des cadavres ?
Lmaginez cela : Les fosses avaient peut-être 6,
7 m de profondeur.
Et toutes, bondées de cadavres.
Une mince couche de sable, et la chaleur, vous voyez ?
C'était un enfer, là-haut.
Vous avez vu cela ?
Oui. Une seule fois, le premier jour.
Alors, nous avons dégueulé et pleuré.
Pleuré ?
Pleuré aussi, oui.
L'odeur était infernale.
Oui, car les gaz s'échappaient sans arrêt.
Ça puait horriblement, ça puait à des kilomètres.
Kilomètres ?
A des kilomètres.
On sentait l'odeur partout ? Et pas seulement dans le camp ?
Partout. C'était selon le vent.
La puanteur était portée par le vent.
Comprenez-vous ?
Il arrivait toujours plus de gens, toujours plus...
qu'on n'avait pas les moyens de tuer.
Ces messieurs voulaient vider le ghetto de Varsovie
au plus vite.
Les chambres à gaz avaient une trop faible capacité.
Les petites chambres à gaz.
Les Juifs devaient attendre leur tour un jour,
2 jours, 3 jours.
Ils pressentaient leur sort.
Ils le pressentaient.
Ils étaient peut-être dans le doute,
mais plus d'un savait.
Par exemple, il y avait des femmes juives...
qui, la nuit, ouvraient les veines de leurs filles,
puis se les ouvraient à elles-mêmes.
D'autres s'empoisonnaient.
Ils entendaient le bruit du moteur
qui alimentait la chambre à gaz.
C'était un moteur de tank.
A Treblinka, on n'a utilisé
que le gaz d'échappement des moteurs.
Le zyklon, c'était Auschwitz.
A cause de l'attente,
Eberl-Eberl, le commandant du camp,
a téléphoné à Lublin. Il a dit :
"On ne peut plus continuer ainsi, je ne peux plus,
il faut interrompre."
Et une nuit, Wirth est arrivé.
Il a tout inspecté, il est reparti aussitôt.
Et il est revenu avec des gens de Belzec...
des praticiens.
Et Wirth a obtenu un arrêt des transports.
On a déblayé les cadavres qui gisaient là.
C'était la période des vieilles chambres à gaz.
Et comme tant de gens tombaient,
dont on ne pouvait se débarrasser,
les corps s'amoncelaient autour des chambres à gaz,
et y demeuraient pendant des jours.
Et sous ces tas de cadavres, il y avait un cloaque,
un cloaque de 10 cm avec du sang, des vers...
et de la merde.
Personne ne voulait enlever ça.
Les Juifs préféraient se faire fusiller,
plutôt que de travailler là-haut.
Plutôt se faire fusiller ?
C'était effroyable.
Enterrer les leurs et voir de leurs yeux...
La chair des cadavres leur restait dans les mains.
Alors, Wirth y est allé lui-même,
avec quelques Allemands...
et il a fait tailler de longues courroies
qu'on passait autour du torse des cadavres pour les tirer.
Qui a fait ça ?
Des Allemands.
Wirth ?
Des Allemands et des Juifs.
Des Allemands et des Juifs !
Mais des Juifs aussi ?
Des Juifs aussi.
Oui. Mais que faisaient les Allemands ?
Ils forçaient les Juifs...
Ils les battaient ?
Ou ils participaient eux-mêmes au déblaiement.
Quels Allemands ont fait cela ?
Des hommes de notre garde qui avaient été détachés là-haut.
Les Allemands eux-mêmes ?
Ils y ont été obligés.
Ils commandaient !
Ils commandaient... Ils étaient commandés...
Pour moi, ce sont les Juifs qui l'ont fait.
En pareil cas,
les Allemands devaient mettre la main à la pâte.
Le mur noir des exécutions dans la cour du block 11
à Auschwitz 1, le camp originel.
Filip, ce dimanche de mai 1942,
où tu as, pour la 1 ère fois,
pénétré dans le crématoire d'Auschwitz 1,
quel âge avais-tu ?
Vingt ans.
C'était un dimanche, en mai.
Au block 11, nous étions enfermés
dans une cellule souterraine.
Nous étions au secret.
Quand survinrent quelques SS...
qui nous escortèrent par une des rues du camp...
Nous sommes passés par une porte...
et à environ 100 mètres,
100 mètres de la porte,
m'est apparu soudain un bâtiment,
un bâtiment plat avec une cheminée.
Sur l'arrière, j'ai vu une entrée.
J'ignorais où on nous menait,
je croyais qu'on allait nous exécuter.
FILIP MULLER Juif tchèque,
survivant des cinq liquidations
du "commando spécial" d'AUSCHWITZ.
Tout à coup, devant une porte,
sous une petite lanterne au milieu de ce bâtiment...
un jeune Unterscharfuhrer a hurlé :
"Dedans, ordures, cochons !"
Et nous nous sommes retrouvés dans un corridor.
Il nous a chassés dans le corridor.
Aussitôt, la puanteur, la fumée m'ont suffoqué.
Nous avons couru encore...
et alors j'ai distingué les contours
des deux premiers fours.
Et entre les fours s'activaient quelques détenus juifs.
Nous étions dans la salle d'incinération du crématoire,
d'Auschwitz 1.
Et de là, on nous a forcés
vers une autre grande salle.
Et nous avons reçu l'ordre de dévêtir les cadavres.
Je regarde autour de moi...
il y a des centaines de corps.
Ils étaient habillés.
Entre les cadavres, pêle-mêle,
des valises, des paquets...
Et, disséminés un peu partout,
d'étranges cristaux bleu-violets.
Mais tout m'était incompréhensible.
C'est comme un choc à la tête, comme si vous étiez foudroyé.
Je ne savais même pas où je me trouvais !
Et comment était-il possible
de tuer tant de gens à la fois ?
Nous en avions déjà dévêtu quelques-uns
quand l'ordre fut donné d'alimenter les fours.
Soudain, un Unterscharfuhrer se rua vers moi et me dit :
"Sors d'ici, va remuer les cadavres !"
Mais que signifiait "remuer les cadavres" ?
Je suis entré dans la salle de crémation,
il y avait là un détenu juif,
Fischel, qui plus tard est devenu chef d'équipe.
Il m'a regardé, et j'ai vu
comment il fourgonnait le four avec une grande tige.
Il me dit alors : "Fais comme moi,
sinon, le SS t'assomme."
J'ai pris une pique et je l'ai imité.
Une pique ?
Un pique-feu en fer.
Et j'ai obéi à l'ordre de Fischel.
J'étais à cet instant en état de choc, comme hypnotisé...
prêt à exécuter tout ce qui m'était commandé.
J'avais tellement perdu la raison, j'étais si épouvanté,
que j'ai fait tout ce que Fischel m'a dit.
Donc les fours ont été alimentés,
mais nous étions inexpérimentés...
et nous avons laissé tourner les ventilateurs
plus longtemps qu'il n'aurait fallu.
Les ventilateurs ?
Oui. Des ventilateurs pour attiser le feu.
Ils ont fonctionné trop longtemps.
Les briques réfractaires ont tout à coup éclaté,
et les canalisations qui reliaient
le crématoire d'Auschwitz et la cheminée ont été obstruées.
La crémation s'est interrompue.
Les fours ne fonctionnaient plus.
Et plus tard, dans la soirée, des camions sont arrivés,
et nous avons dû charger le reste, environ 300 cadavres,
sur les camions,
et on nous a embarqués...
aujourd'hui encore je ne sais pas où,
mais c'était très probablement un champ à Birkenau.
Nous avons reçu l'ordre de décharger les cadavres...
et de les mettre dans une fosse.
Il y avait une fosse, une fosse artificielle...
tout à coup, de l'eau souterraine a jailli,
et a entraîné les corps vers le fond.
Dans la nuit,
nous dûmes arrêter cet horrible travail,
et on nous ramena à Auschwitz.
Le lendemain, nous fûmes reconduits au même endroit.
Mais l'eau avait encore monté.
Une voiture de pompiers est arrivée avec des SS
et ils ont pompé l'eau.
Nous avons dû descendre dans cette fosse boueuse,
afin d'y entasser les cadavres.
Mais ils étaient gluants.
Par exemple, quand j'ai voulu prendre une femme...
sa main était glissante, gluante, et j'ai voulu la tirer
mais je suis tombé en arrière, dans l'eau, dans la boue.
Et c'était pareil pour nous tous.
Là-haut, au bord de la fosse, Aumeyer et Grabner hurlaient :
"Remuez-vous, ordures, salauds !"
"On va vous mater, tas de merdeux !"
Et dans ces...
circonstances, si je puis dire,
il y avait 2 de mes camarades qui n'en pouvaient plus.
Parmi eux, un étudiant français.
Tous juifs... ils étaient à bout de force.
Et ils sont restés là, couchés dans la glaise.
Alors, Aumeyer a appelé un de ses SS :
"Vas-y, finis-moi ces ordures !"
Ils étaient à bout. Et ils ont été tués sur place.
A Birkenau, il n'y avait pas de crématoire à cette époque ?
Non. Il n'y en avait pas encore.
Birkenau n'était pas achevé.
Seul le camp B1, le futur camp des femmes, existait.
C'est seulement début 1943 que des ouvriers qualifiés
et des manoeuvres, tous juifs,
ont dû travailler ici
et construire les 4 crématoires.
Chaque crématoire avait 15 fours...
un grand vestiaire d'environ 280 m²,
et une grande chambre à gaz
où on pouvait gazer jusqu'à 3000 personnes à la fois.
TREBLINKA
En septembre 42, on a édifié les nouvelles chambres à gaz.
Qui les a construites ?
Sous la direction de Hackenhold et de Lambert...
ce sont les Juifs qui ont fait ce travail.
Le gros oeuvre, tout au moins.
Les portes, ce sont des charpentiers ukrainiens
qui les ont bâties.
Quant aux portes mêmes des chambres à gaz,
c'était des portes blindées de bunkers.
On les a apportées, je crois, de Bialystok...
il y avait là-bas des bunkers russes.
FRANZ SUCHOMEL
Quelle était la capacité des nouvelles chambres à gaz ?
Il y en avait 2, non ?
Oui. Mais les anciennes n'ont pourtant pas été démolies.
Quand les transports étaient nombreux,
on les réutilisait.
Et ici...
Les Juifs disent qu'il y en avait 5 de chaque côté,
moi, je dis 4...
mais je n'en suis pas sûr.
En tout cas, seule la rangée du haut, ce côté-là...
était en action.
Et pourquoi pas l'autre côté ?
Le transport des cadavres aurait été trop compliqué...
Trop loin ?
Oui : Wirth a fait construire là-haut le "camp de la mort"...
et il y a affecté un commando de "Juifs du travail".
C'était un commando fixe
d'environ 200 personnes...
qui ont toujours travaillé dans le "camp de la mort".
Mais quelle était la capacité des nouvelles chambres à gaz ?
Les nouvelles chambres à gaz. Voyons... On pouvait...
en finir avec 3000 personnes en deux heures.
Mais combien de Juifs à la fois dans une seule chambre à gaz ?
Exactement, moi je ne peux pas le dire.
Les Juifs disent 200.
200 ?
Oui, 200.
Imaginez une pièce de la taille de celle-ci.
A Auschwitz c'était beaucoup plus !
Mais Auschwitz était une usine !
Et Treblinka ?
Je vais vous donner ma définition.
Retenez ça :
Treblinka était une chaîne de mort, primitive certes,
mais qui fonctionnait bien.
Une chaîne ?
...de mort. Vous comprenez ?
Oui.
Mais primitive ?
Primitive. Oui, primitive.
Mais elle fonctionnait bien, cette chaîne de mort.
Et Belzec était plus primitif ?
Belzec était le laboratoire.
C'est Wirth qui commandait le camp.
Et Wirth là-bas a fait tous les essais imaginables.
Au début, il s'y est mal pris.
Les fosses débordaient...
le cloaque dégoulinait devant le réfectoire des SS.
Ça puait... Devant le réfectoire...
Devant leur baraquement.
Avez-vous été à Belzec ?
Non. Wirth avec ses hommes à lui...
avec Franz, avec OBERHAUSER...
et Hackenhold, a tout essayé là-bas.
Ces trois-là...
devaient placer eux-mêmes les corps dans la fosse,
afin que Wirth sache de quel espace il avait besoin.
Quand ils ne voulaient pas le faire - Franz refusait -
Wirth battait Franz à coups de fouet,
et Hackenhold aussi, vous voyez ?
Kurt Franz ?
Kurt Franz.
Tel était Wirth.
Et, fort de cette expérience, il est arrivé à Treblinka.
Dites-moi...
Combien de litres de bière débitez-vous par jour ?
Vous ne pouvez pas répondre ?
J'ai mes raisons.
Pourquoi non ?
Combien de litres de bière débitez-vous par jour ?
Allez, dis-le lui !
Lui dire quoi...
A peu près. Dis-le lui à peu près !
4 ou 5 hectolitres.
4 ou 5 hectolitres. C'est beaucoup.
Et vous travaillez ici depuis longtemps ?
20 ans environ.
Mais pourquoi dissimuler...
J'ai mes raisons.
...votre visage ?
J'ai mes raisons.
Quelles raisons ?
Mais pourquoi, dites-moi ?
Reconnaissez-vous cet homme ?
Non ? Christian Wirth...
Monsieur OBERHAUSER !
Vous vous rappelez Belzec ?
Vous avez des souvenirs de Belzec ? Non ?
Et les fosses qui débordaient ?
Vous n'avez pas de souvenir ?
MUNICH
WUPPERTAL : Alfred SPIESS, procureur général allemand
du procès de TREBLINKA (FRANCFORT, 1960)
Le début de l'Action elle-même a été caractérisé
par une improvisation totale.
A Treblinka, par exemple...
Dr Eberl, le commandant, a laissé venir plus de transports
que le camp n'était en situation d'en "traiter".
Ça a été la catastrophe.
Des montagnes de cadavres !
La nouvelle de cette impéritie
parvint au chef de l"'Aktion Reinhard",
Odilo Globocznik, à Lublin.
Globocznik se rendit à Treblinka
pour se faire une idée de la situation.
On a une relation très concrète de ce voyage par le récit
de son ancien chauffeur, OBERHAUSER.
C'était une chaude journée d'août.
De tout le camp montait l'odeur...
de la chair putréfiée.
Globocznik n'a même pas pris la peine
de pénétrer à l'intérieur,
il s'est arrêté ici, devant le block du commandant.
Il a convoqué le Dr Eberl
et l'a salué par ces mots :
"Comment oses-tu en accepter autant chaque jour...
quand tu ne peux en "finir" que 3000 ?"
Les opérations furent alors interrompues,
Eberl fut relevé, Wirth vint,
suivi aussitôt par Stangl,
et le camp fut entièrement réorganisé.
L"Action Reinhard" englobait les 3 camps d'extermination :
Treblinka, Sobibor et Belzec.
On parle aussi des 3 camps d'extermination sur le Bug...
car ils se trouvaient tous sur le Bug
ou tout près du fleuve Bug.
Les chambres à gaz étaient le coeur du camp :
On les construisait en premier,
soit dans un bois, soit dans un champ comme à Treblinka.
Les chambres à gaz étaient les seuls bâtiments de pierre,
tous les autres étaient des baraquements de bois :
Ces camps n'étaient pas faits pour durer.
Himmler avait hâte de démarrer la "solution finale".
Il fallait profiter de l'avance allemande vers l'Est
pour perpétrer, dans cet arrière-pays lointain,
aussi secrètement que possible, le meurtre de masse.
Au début donc,
il n'y a pas eu la perfection atteinte 3 mois plus tard.
JAN PIWONSKI
Dans le block 11, à Auschwitz dans la cellule N° 13,
était détenu le commando spécial.
Cette cellule était souterraine, isolée.
Nous étions désormais...
des "porteurs de secret", des morts en sursis.
Nous ne devions parler à personne,
entrer en contact avec aucun prisonnier.
Même pas avec les SS.
Sauf avec ceux qui étaient chargés de l"'Action".
Il y avait une fenêtre,
on entendait ce qui se passait dans la cour :
Les exécutions, les cris des suppliciés,
les hurlements. Mais nous ne pouvions pas voir.
Cela a duré ainsi quelques jours.
Une nuit survint un SS
de la Section politique.
Il était environ 4 heures du matin.
Le camp était encore endormi, tout dormait dans le camp.
Pas un bruit dans le camp.
Une fois encore, on nous a fait sortir de notre cellule...
et on nous a conduits au crématoire.
Et là, j'ai vu pour la première fois
comment les choses se passaient avec les vivants.
On nous a alignés contre un mur
avec l'ordre formel de ne parler à personne.
Et soudain, la porte en bois de l'avant-cour du crématoire
s'est ouverte sur un cortège de 250 à 300 personnes,
des gens âgés, des femmes.
Ils portaient des sacs... l'étoile de David.
Malgré la distance, j'ai compris
qu'il s'agissait de Juifs polonais...
originaires probablement de Haute Silésie,
du ghetto de Sosnowitz, à environ 30 km d'Auschwitz.
FILIP MULLER
J'attrapais au vol certaines de leurs paroles.
J'entendais "fachowitz"...
ce qui signifie "travailleur qualifié".
Et aussi "Malach-ha-Mawis"...
en yiddish, c'est l"'Ange de la Mort",
"harginnen" : "On va nous tuer".
Et par ces mots que je saisissais,
je comprenais clairement quel combat se livrait en eux.
Tantôt ils parlaient de travail,
peut-être espéraient-ils encore...
Tantôt ils évoquaient "Malach-ha-Mawis",
l'Ange de la Mort.
La confrontation des mots exprimait celle des sentiments.
Soudain, un silence pétrifia le groupe
assemblé dans la cour du crématoire.
Et tous les regards convergèrent
vers le toit plat du bâtiment.
Et qui se trouvait là ?
Aumeyer, le SS...
Grabner, le chef de la Section politique,
et l'Untersturmfuhrer Hössler.
Alors Aumeyer prit la parole :
"Vous êtes venus ici pour travailler
"pour nos soldats qui se battent au front.
Pour ceux qui travailleront, tout ira bien."
Il était visible
que les gens reprenaient un peu d'espoir.
Cela se sentait très nettement.
Les bourreaux avaient passé le premier obstacle.
Alors, Grabner parla à son tour :
"Ll nous faut des maçons, il nous faut des électriciens.
Il nous faut tous les métiers."
Et puis, Hössler relaya Grabner.
Du doigt, il désigne dans la foule, un petit homme.
Je le vois encore aujourd'hui.
"Quel est votre métier ?"
L'homme dit :
"M. L'Officier, je suis tailleur."
"Vous êtes tailleur ? Quoi, comme tailleur ?"
"Pour hommes. Non, pour hommes et pour femmes aussi."
"Formidable ! Il nous faut de tels gens dans nos ateliers !"
Et alors il interroge une femme :
"Quel est votre métier ?"
"Lnfirmière."
"Bravo ! Nous avons besoin d'infirmières
"dans nos hôpitaux, pour nos soldats.
"Nous avons besoin de vous tous mais d'abord, déshabillez-vous,
"vous devez passer à la désinfection.
Votre santé nous importe."
J'ai vu qu'ils semblaient plus tranquilles,
rassérénés par ce qui leur avait été dit.
Et ils ont commencé à se dévêtir.
Même s'ils doutaient...
Qui veut vivre est condamné à l'espoir.
Les vêtements étaient restés dans la cour.
Partout, éparpillés.
Aumeyer rayonnait,
très fier de la façon dont il avait procédé.
Il se retourna vers quelques-uns de ses SS
et leur dit :
"Voilà la méthode ! Faites ainsi !"
Par ce subterfuge...
un véritable saut qualitatif avait été accompli :
On pouvait désormais utiliser les vêtements.
Je n'ai pas commencé par les grandes questions
car je craignais de maigres réponses.
J'ai choisi, au contraire, de m'attacher
aux précisions et aux détails,
afin de les organiser en une "forme",
une représentation qui permette,
sinon d'expliquer, du moins de décrire
plus complètement ce qui s'est passé.
C'est ainsi que j'ai considéré le processus
bureaucratique de destruction - ce fut cela en effet -
comme une suite d'étapes se succédant en un ordre logique,
et découlant par-dessus tout de l'expérience,
l'expérience passée.
Cela vaut tant pour les mesures administratives
que pour l'arsenal psychologique
et même pour la propagande.
Etonnamment peu fut inventé,
jusqu'au jour, bien sûr, où il fallut aller au-delà
de tout ce qui avait déjà été fait et gazer ces gens,
c'est-à-dire les anéantir en masse.
Alors ces bureaucrates devinrent des inventeurs.
Mais comme tous les fondateurs,
ils n'ont pas breveté leurs accomplissements,
ils ont préféré l'obscurité.
Qu'ont-ils pris
du passé, les nazis ?
Le contenu même des lois qu'ils promulguèrent,
par exemple : L'exclusion des Juifs des charges publiques,
l'interdiction des mariages mixtes,
celle d'employer des domestiques aryennes
de moins de 45 ans,
les décrets de "marquage", en particulier l'étoile jaune,
le ghetto obligatoire,
la mise sous tutelle de tout testament de Juif
rédigé en vue d'exclure de l'héritage un chrétien.
Un grand nombre de ces mesures avaient été façonnées
au cours du temps, pendant plus de mille ans,
par les autorités de l'Eglise,
puis par les gouvernements séculiers
qui marchèrent sur leurs traces.
Et l'expérience ainsi accumulée devint un réservoir
où ils puisèrent en vérité à un point étonnant.
Vous pensez qu'on peut comparer chaque mesure ?
On peut comparer
un grand nombre de lois et décrets allemands
avec leurs répondants dans le passé
et établir d'absolus parallèles,
même dans le détail, comme s'il existait une mémoire
qui se prolongeait d'elle-même
jusqu'aux années 1933, 35, 39 et au-delà.
A cet égard, ils n'ont rien inventé ?
Ils ont très peu inventé,
même pas le portrait du Juif qu'ils ont emprunté
à des textes remontant au XVlème siècle.
Ainsi même la propagande,
monde de l'imagination, de l'invention,
même là, ils furent à la traîne de leurs prédécesseurs,
de Martin Luther au XIXème siècle.
Là encore, ils n'inventèrent pas.
Ils inventèrent avec la Solution Finale.
Ce fut leur grande invention
et c'est en quoi le processus entier
fut différent de tout ce qui avait précédé.
A cet égard,
ce qui s'est produit, lorsque la Solution Finale fut adoptée,
ou, pour être plus précis,
lorsque la bureaucratie en fit sa chose,
fut un tournant dans l'Histoire.
Même ici, je suggérerais une progression logique
qui vint à maturation
dans ce qu'on pourrait appeler une culmination.
Car dès les premiers temps, dès les IVème siècle,
Vème, Vlème siècles,
les missionnaires chrétiens avaient dit aux Juifs :
"Vous ne pouvez pas vivre parmi nous comme Juifs."
Les chefs séculiers qui suivirent dès le Haut Moyen-Age
décidèrent alors : "Vous ne pouvez plus vivre parmi nous."
Enfin les nazis décrétèrent : "Vous ne pouvez plus vivre."
Donc les 3 étapes furent : La 1 ère, la conversion...
Conversion...
suivie par la ghettoisation...
L'expulsion.
Et la 3ème fut la solution territoriale,
celle qui fut mise en oeuvre dans les territoires
sous contrôle allemand, excluant l'émigration :
La Mort,
la Solution Finale.
Et la Solution Finale est véritablement finale...
car les convertis
peuvent toujours rester Juifs en secret,
les expulsés peuvent un jour revenir,
mais les morts ne réapparaîtront jamais.
RAUL HILBERG, historien
Et s'agissant de la dernière phase,
ils furent vraiment des pionniers, des inventeurs ?
C'était sans précédent et totalement neuf.
Et comment peut-on donner une idée
de cette absolue nouveauté
car je pense que pour eux-mêmes aussi, c'était neuf ?
Oui, c'était neuf et c'est la raison pour laquelle
on ne peut trouver un seul document,
un plan spécifique, un "mémo" qui stipule noir sur blanc :
"Désormais les Juifs seront tués."
Tout se déduit de formulations générales.
Formules générales.
Le terme même de Solution Finale, totale ou territoriale,
permet au bureaucrate d"'inférer" à partir de là.
On ne peut lire tel document,
même la lettre de Goering à Heydrich, été 41,
qui le charge en 2 paragraphes
de procéder à la Solution Finale,
et examinant ce texte,
considérer que tout est élucidé, loin de là !
Loin de là ?
Oui. C'était une autorisation d'inventer,
de commencer quelque chose
qui ne pouvait pas jusqu'ici être mis en mots.
C'est ainsi que je vois les choses.
Et c'était vrai dans tous les domaines ?
Absolument.
A chaque phase de l'opération, il fallut inventer.
Certainement à ce point,
car chaque problème était sans précédent :
Non seulement comment tuer les Juifs,
mais que faire de leurs biens
et comment empêcher le monde de savoir ?
Cette multitude de problèmes... Tout était neuf.
FRANZ SCHALLING
Tout d'abord, expliquez-moi :
Comment êtes-vous arrivé à Kulmhof, à Chelmno ?
Vous étiez à Lodz, non ?
A Lodz, oui.
A Litzmannstadt, oui.
Là-bas, nous montions interminablement la garde.
Protection d'objectifs : Les moulins,
les voies, quand Hitler se rendait en Prusse orientale.
C'était un peu morne et on nous a dit :
"On cherche des hommes
qui veulent sortir de ce train-train."
Nous en fûmes.
Nous avons "touché" un uniforme d'hiver,
manteaux, bonnets de fourrure, bottes fourrées, etc...
Et au bout de 2 ou 3 jours, on nous a dit : "En route !"
On nous a embarqués sur 2, 3 camions...
je ne sais plus... avec des banquettes,
et nous avons roulé, roulé...
et nous sommes arrivés.
Ça grouillait de SS et de police.
Notre 1 ère question : "On fait quoi ici ?"
"Vous verrez bien !"
Vous verrez bien ?
Vous verrez bien !
Vous n'étiez pas dans la SS mais...
La Police.
Quelle police ?
"Protection !"
Puis, ordre de rassemblement : "A la Deutsche Haus !",
le seul grand bâtiment de pierre du village.
On nous a fait entrer.
Et aussitôt, un homme de la SS a dit :
"Devoir de secret !"
Secret ?
"Devoir de secret."
"Signez ça." Chacun de nous a dû signer.
Il y avait un formulaire préparé pour chacun.
Quel en était le contenu ?
"Devoir... devoir de secret" etc...
On ne l'a même pas lu en entier.
Vous deviez prêter serment ?
Non, notre signature,
signer qu'on la fermerait sur tout ce qu'on verrait.
"La fermer ?"
Pas un mot. Après que nous ayons tous signé,
on nous a dit :
"Solution Finale de la Question Juive."
Nous ne comprenions pas.
Ah ! Quelqu'un a dit...
Il a annoncé ce qui allait se passer là.
Quelqu'un a dit : "Solution Finale... ?"
Vous seriez chargés de la "Solution Finale" ?
Oui. Mais qu'est-ce que ça voulait dire,
on n'avait jamais entendu ça !
Alors, il nous a expliqué.
C'était quand exactement ?
Voyons... quand était-ce...
en hiver, hiver 41l42.
Ensuite, on nous a affectés à nos postes.
Notre poste de garde était au bord de la route.
Devant le château, une guérite.
Vous étiez donc dans le "commando du château" ?
Oui.
Pouvez-vous décrire ce que vous avez vu ?
Nous pouvions voir, nous étions au porche.
Quand les Juifs arrivaient, des loques...
A moitié gelés, affamés, sales...
déjà à moitié morts. Des vieux, des enfants.
Imaginez ! Le long voyage,
en camion, debout, entassés !
Se doutaient-ils ? Lmpossible de le savoir.
Ils se méfiaient, ça c'est sûr.
Après des mois de ghetto, imaginez !
J'entendais les SS les haranguer :
"On va vous épouiller, vous travaillerez pour nous,
mais d'abord, il faut prendre un bain."
Les Juifs donnaient leur consentement :
"Oui, c'est ce que nous voulons."
Le château était grand ?
Assez grand. Avec un vaste perron,
et c'est là, en haut des marches, que se tenait le SS.
Et ensuite, que se passe-t-il ?
On les chassait au 1er étage, dans 2, 3 grandes salles.
Ils devaient s'y dévêtir, tout donner :
Les bagues, l'or, tout.
Et combien de temps les Juifs restaient-ils là ?
Le temps de se dévêtir.
Puis, tout nus, ils dévalaient un autre escalier
jusqu'à un couloir souterrain
par lequel ils remontaient vers la rampe...
où les attendait le camion à gaz.
Les Juifs entraient-ils de leur plein gré dans ce camion ?
Non, on les battait.
Ils tapaient dans le tas.
Et les Juifs comprenaient, ils criaient...
Affreux ! C'était affreux !
Je le sais car nous descendions à la cave
quand ils étaient tous dans le camion.
Nous y ouvrions les cellules des "Juifs du travail"...
qui devaient ramasser, dans la cour,
les objets jetés par la fenêtre du 1er étage.
Décrivez-moi les camions à gaz.
Comme des camions de déménagement.
Très grands ?
Euh... voyons...
d'ici à la fenêtre.
De simples camions...
de déménagement, avec 2 portes à l'arrière.
Et quel était le système ?
Comment, avec quoi tuait-on ?
Les gaz d'échappement.
Les gaz d'échappement ?
Ça se passait ainsi :
Un des Polonais criait : "Gaz !"
Alors, le chauffeur allait sous le camion
pour y fixer le tuyau
qui permettait le passage du gaz
vers l'intérieur du véhicule.
Le gaz du moteur.
Comment le gaz pénétrait-il ?
Par un boyau. Un conduit.
Il trafiquait sous le camion,
quoi au juste, je ne sais pas.
C'était seulement le gaz d'échappement ?
Oui.
Qui étaient les chauffeurs ?
C'étaient des SS.
Tous ces gens-là étaient SS.
Etaient-ils nombreux, ces chauffeurs ?
Je ne sais pas.
Ils étaient 2, 3, 5, 10 ?
Non, pas tant. 2 ou 3, pas plus.
Il y avait, je crois, 2 camions...
Un grand et un plus petit, il me semble.
Donc, le chauffeur s'installait dans la cabine ?
Mme Uwe ?
Non.
Oui, il montait dans la cabine après la fermeture des portes
et il démarrait le moteur.
Il mettait plein gaz ?
Ça, je ne sais pas, je ne sais pas.
Mais vous entendiez le bruit du moteur ?
Oui, on l'entendait tourner, depuis la porte.
Et c'était fort comme bruit ?
Un bruit de moteur de camion.
Le camion était-il à l'arrêt quand le moteur tournait ?
Oui, il était à l'arrêt.
Puis il se mettait à rouler,
nous ouvrions le portail et il partait vers la forêt.
Les gens étaient déjà morts ?
Ça, je ne sais pas.
C'était tranquille. Plus un cri.
Plus un cri.
On n'entendait plus rien.
L'emplacement du château
MICHAEL PODCHLEBNIK,
le survivant de la 1 ère période de l'extermination à CHELMNO
(la période du château)
Frau MICHELSOHN
A Chelmno, à Kulmhof,
combien y avait-il de familles allemandes ?
Je dirais : 10 ou 11.
Des Allemands de Wolkynie et 2 familles du Reich.
Les Bauer et nous.
Et vous ?
Nous, les Michelsohn...
Mais comment vous êtes-vous retrouvée à Kulmhof ?
Je suis née à Laage,
j'ai été envoyée à Kulmhof.
Ils cherchaient des volontaires pour la colonisation...
je me suis inscrite. Et je suis arrivée là-bas.
D'abord à Warthbrucken (Kolo),
puis à Chelmno, Kulmhof.
De Laage, directement...
Non, je suis partie de Munster.
Mais vous avez choisi Kulmhof ?
Non, j'avais choisi le Wartheland.
Pourquoi ?
"Esprit d'entreprise !"
Vous étiez jeune ?
Oui, jeune, j'étais jeune.
Vous vouliez servir ?
Oui.
Et quelle a été votre première impression du Wartheland ?
Primitif, archi-primitif.
C'est-à-dire ?
Pire encore,
pire que primitif.
C'est difficile à comprendre, non ?
Mais pourquoi...
Les sanitaires, c'était une vraie catastrophe.
Il n'y avait de W.-C. Qu'à Warthbrucken, le chef-lieu.
C'est là qu'on allait.
Le reste, c'était une catastrophe.
Pourquoi une catastrophe ?
Les toilettes, ça n'existait pas !
C'étaient des cabanes.
On ne peut pas le décrire,
tellement c'était primitif !
C'est étonnant,
pourquoi avez-vous choisi un endroit aussi primitif ?
Oh ! Quand on est jeune, on est prêt à tout.
On n'imagine pas que ça existe.
On n'y croit pas. Mais c'était comme ça.
C'était tout le village.
Un tout petit village.
Il s'étirait le long de la route, juste quelques maisons.
Il y avait l'église, le château,
un magasin aussi,
le bâtiment administratif et l'école.
Le château jouxtait l'église.
Une haute palissade les entourait.
Votre maison était à combien de mètres de l'église ?
Juste en face, 50 mètres.
Mme MICHELSOHN était la femme de l'instituteur allemand, membre du parti nazi.
Avez-vous vu ces camions à gaz ?
Non. Si, du dehors ! Ils faisaient la navette.
Mais je n'ai pas été voir l'intérieur...
les Juifs dedans !
Je n'ai vu que le dehors,
l'arrivée des Juifs et leur expédition...
et comment on les chargeait.
Depuis la guerre 14-18, le château était une ruine.
Une partie seulement était utilisable...
et c'est là qu'on amenait les Juifs.
C'est-à-dire que ce château en ruine
servait pour le logement, l'épouillage des Polonais, etc.
Des Juifs !
Des Juifs, oui.
Pourquoi dites-vous "Polonais" au lieu de dire "Juifs" ?
Oh ! Ça m'arrive de mélanger.
Mais il y a une différence entre Juifs et Polonais ?
Oh, oui. Oh, oui, oui !
Quelle différence ?
Eh bien... les Polonais n'ont pas été exterminés.
Et les Juifs l'ont été. Voilà la différence.
La différence externe, pas ?
Et l'interne ?
Ça, je ne peux pas en juger, je ne suis pas assez versée
en psychologie et en anthropologie...
La différence entre Polonais et Juifs ?
Ils se détestaient, ça c'est sûr.
GRABOW : La synagogue
Au fond, la synagogue.
GRABOW en hiver
Ils arrivaient en camions, les Juifs.
Et plus tard par le chemin de fer...
à voie étroite.
Pêle-mêle, entassés dans les camions,
ou dans les wagons...
du petit train.
Plein de femmes et d'enfants,
des hommes aussi, mais âgés pour la plupart.
Les plus forts étaient sélectionnés pour le travail.
Ils marchaient avec des chaînes aux pieds,
le matin, ils allaient puiser l'eau,
et chercher à manger, etc...
Ceux-là, on ne les tuait pas d'emblée.
Ça se faisait plus tard.
Je ne sais ce qu'ils sont devenus.
En tout cas, ils n'ont pas survécu.
Seulement 2.
Seulement 2.
Ils étaient enchaînés ?
- Aux pieds. - Tous ?
Ceux-là oui. Les autres étaient tués aussitôt.
Et ces Juifs passaient enchaînés dans le village ?
Oui.
Etait-il possible de leur parler, ou non ?
Non, non. C'était impossible.
Pourquoi ?
Personne n'osait.
Comment ?
Personne n'osait.
Vous avez compris ?
Oui. Personne n'osait. Pourquoi, c'était dangereux ?
Oui. Il y avait des gardes.
Et de toute façon, on préférait n'avoir rien à faire avec ça,
n'est-ce pas ?
Ça tape sur les nerfs de voir ça tous les jours.
C'est trop de forcer tout un village
à assister à cette misère.
Quand les Juifs arrivent,
quand on les pousse dans l'église ou le château...
Et ces cris, c'est affreux !
Déprimant !
Et jour après jour, le même théâtre...
Terrible, c'était terrible. Triste à voir.
Ils criaient. Ils se rendaient bien compte.
Ils croyaient d'abord, les Juifs,
qu'on allait les épouiller.
Mais bientôt ils comprenaient.
Les cris devenaient de plus en plus fous.
Des cris terrifiants. Cris d'angoisse !
Car ils réalisaient ce qui leur arrivait.
Savez-vous combien de Juifs ont été exterminés là-bas ?
Oh ! Quelque chose avec 4. 400000, 40000...
400000.
C'est 400000... Oui, j'étais sûre du 4.
Triste, triste, triste.
Vous souvenez-vous d'un enfant juif, il avait 13 ans ?
C'était un "Juif du travail".
Il chantait sur la rivière...
Sur la Ner ?
Oui.
- Il vit encore ? - Oui, il est vivant.
Il chantait une chanson allemande...
que les SS à Kulmhof, à Chelmno, lui avaient apprise.
"Quand les soldats défilent...
les jeunes filles ouvrent leurs portes et leurs fenêtres."
SIMON SREBNIK,
le survivant de la 2ème période de l'extermination
à CHELMNO
(la période de l'église).
PAN FALBORSKI
C'était le chemin...
que les camions à gaz empruntaient.
Dans chaque camion à gaz, il y avait 80 personnes.
Quand ils arrivaient, les SS disaient :
"Ouvrez les portes !"
Nous le faisions. Et aussitôt, les corps dégringolaient.
Un SS disait : "2 hommes dedans !"
Ils étaient 2 qui travaillaient aux fours,
ils avaient l'habitude.
Un autre SS hurlait :
"Jetez plus vite. Plus vite ! L'autre camion arrive !"
Et on travaillait
jusqu'à ce que le transport entier soit brûlé.
Et c'était ainsi tout le long du jour... C'était ainsi.
Je me souviens d'une fois, ils vivaient encore,
les fours étaient déjà pleins,
et ils sont restés sur le sol.
Ils remuaient tous, ils revenaient à eux,
ces vivants...
Et quand ils les ont jetés ici dans les fours,
tous étaient ranimés :
Ils ont été brûlés vifs.
Quand nous avons construit les fours,
je me demandais pourquoi.
Un des SS m'a répondu :
"On va faire du charbon de bois
pour les fers à repasser !"
Il m'a dit ça. Je ne savais pas.
Quand les fours ont été terminés,
les bûches disposées,
l'essence versée et enflammée...
et quand le 1er camion à gaz est arrivé...
alors, nous avons su pourquoi les fours avaient été creusés.
Quand j'ai vu tout ça, ça ne m'a rien fait.
Et le 2e, le 3e transport, ça ne m'a rien fait non plus.
Je n'avais que 13 ans,
et tout ce que j'avais vu jusque là,
c'était des morts, des cadavres.
Peut-être n'ai-je pas compris.
Si j'avais été plus vieux peut-être...
Je n'ai sans doute pas compris.
Je n'avais jamais rien vu d'autre.
Au ghetto, je voyais... à Lodz, au ghetto,
dès que quelqu'un faisait un pas, il tombait mort.
Je pensais... il doit en être ainsi,
c'est normal, c'est ainsi. J'allais dans les rues de Lodz,
je faisais, disons 100 m, il y avait 200 morts...
Les gens avaient faim.
Ils allaient et ils tombaient, ils tombaient...
Le fils prenait le pain du père,
le père, le pain du fils,
chacun voulait rester en vie.
Alors, quand je suis arrivé ici, à Chelmno, j'étais déjà...
tout ça m'était égal...
Je pensais aussi : Si je survis,
je ne désire qu'une chose :
Qu'on me donne 5 pains. Pour manger... Rien d'autre.
Je pensais ainsi. Mais je rêvais aussi :
Si je survis, je serai le seul au monde.
Plus un être humain, moi seul. Un.
Il ne restera que moi au monde, si je sors d'ici.
La RUHR
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