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Voici l'histoire du peintre Charles Strickland,
dont la carrière a été si controversée.
Il n'est pas de notre propos de le défendre...
Chez Christie's, hier, une œuvre de feu C. Strickland
a été achetée par M. Joseph Steen, le distingué collectionneur
pour la somme de 3 500 livres.
Le tableau, de 60x48, intitulé "La femme de Samarie",
représente une indigène des îles de la Société,
étendue au bord d'un ru, sur fond de palmiers et de bananiers.
3 500 livres pour cete femme exotique
peinte par feu Charles Strickland.
La première fois que je l'ai rencontré, son génie ne m'était pas apparu.
Et d'ailleurs, il n'était apparu à personne.
Élucider une personnalité telle que celle de Strickland
vaut toutes les enquêtes du monde.
Plus d'un auteur s'y est essayé.
Y compris le fils Strickland,
un instituteur, gêné par la rumeur de scandale autour de son père.
Il en a écrit sa version.
Dans ce livre, Strickland est dépeint comme un parfait époux
et un père modèle.
Le jeune homme y cite même une lttre de son père
où il qualifie son épouse "d'excellente femme".
Mais pour avoir vu la lettre entière, la phrase complète était :
"Ah, l'excellente femme, que le diable l'emporte !"
On a tant écrit sur Charles Strickland
qu'il peut sembler superflu d'en rajouter.
Pourtant, aucun auteur n'a percé
le mystère de sa vie et de son caractère.
C'est à ce défi, qui me hante depuis longtemps,
auquel je veux m'attaquer car je ne peux plus m'y soustraire.
Je rencontrai Charles Strickland peu après la parution de mon premier roman.
Par chance, ce livre suscita quelque intérêt, et me valut
d'être invité dans des salons.
Voyez-vous cette jolie femme, là-bas ?
- Charmante ! Qui est-elle ? - Mme Strickland. Parlez-lui.
Elle est folle de votre livre.
- Que fait-elle ? - La plus inoffensive
des chasseurs de lions. Rugissez et elle vous invitera.
- Elle adore les écrivains. - Pourquoi ?
Je n'en sais rien, mon cher. Elle nous trouve merveilleux.
Je l'aime bien. Je la trouve gentille.
- Il y a un M. Strickland ? - Oh oui, un agent de change.
Complètement obtus.
Ont-ils des enfants ?
Un garçon et une fille. Mme Strickland ?
Voici Geoffrey Wolfe...
Je ne pense pas avoir rugi bien fort. Mais je gagnai mon invitation.
Et durant cet été-là, je la vis assez fréquemment.
Quand connaîtrai-je votre mari ?
Il n'entend rien aux Lettres. Il vous ennuierait probablement.
Vous ennuie-t-il ?
Je suis sa femme, je l'aime beaucoup...
Il ne prétend pas être un génie.
Il ne fait même pas des fortunes en Bourse...
Mais il est si bon...
Je l'apprécierais certainement beaucoup.
Je vous inviterai à dîner. Mais à vos risques et périls.
Ne m'en veuillez pas si vous passez une soirée ennuyeuse.
Cette fête avait un sens purement de "bonne société",
les Strickland reçurent tous ceux à qui ils "devaient" un dîner.
Chacun parla à son voisin d'un côté durant le potage,
le poisson et les entrées,
se tournant de l'autre côté pendant, les viandes, desserts et digestifs.
M. Strickland joua son rôle avec grande tenue,
mais il parla peu.
Je crus deviner quelque lassitude
dans les yeux de ses voisines vers la fin du repas.
Ce qui inquiéta plusieurs fois Mme Strickland.
Quant à moi, finalement, j'avais pu m'en faire une idée.
Il semblait bien quelconque,
peu doué pour la mondanité...
mais un homme doit-il l'être ?
Sans excentricité aucune...
C'était simplement un entièrement bon et honnête homme.
De ceux
dont on admire les vertus mais dont on évite la fréquentation.
Son couple, leurs enfants bien élevés,
formaient la famille moyenne typique,
bardée de conventions contre toute sorte d'aventure.
Si je n'avais pas eu une opinion aussi arrêtée sur Strickland,
je n'aurais pu être plus surpris par ce que j'ai appris
par une lettre urgente provenant de Mme Strickland
qui me pressait de la rejoindre à Londres pour les vacances à la campagne.
Son beau-frère, le colonel MacAndrew,
se réchauffait
devant une cheminée vide.
Mme Strickland semblait démunie pour aborder le sujet...
La minute était étrange...
Mieux vaut que vous le sachiez, il l'a quittée.
Strickland ?
Il est parti.
Pour Paris, avec une femme.
Je n'arrive pas à y croire !
Il lui a même écrit de Paris,
pour dire qu'il a quitté à jamais.
- Quelle raison a-t-il donné ? - Aucune.
Mais quelle autre raison peut-on donner quand on part avec une femme ?
17 ans !
- Comment ça, 17 ans ? - De mariage.
Je ne l'ai jamais aimé. Elle n'aurait jamais dû l'épouser.
Comment vivra-t-elle avec les enfants ? Il l'a laissée sans un sou !
Que va-t-elle faire ?
Une seule chose à faire : divorcer !
Ce que je lui disais avant votre arrivée.
"Voilà la vraie riposte", ai-je dit.
"Pour vous et pour les enfants."
Je vais à Paris moi-même pour amasser les preuves.
Je préfèrerais que vous n'y alliez pas, Fred.
Vous savez que vous ne feriez que vous disputer avec Charles.
Je m'apprêtais à demander à Geoffrey d'y aller pour moi.
Voilà pourquoi je lui ai demandé de venir.
J'aimerais que vous partiez, Fred, ça ne vous ennuie pas ?
J'aimerais parler avec Geoffrey, seule.
Au revoir, mon cher.
Je suis désolée.
Je suis heureuse que vous ne soyiez pas parti.
Je ne peux vous dire à quel point tout ceci me chagrine
mais pourquoi m'envoyer, moi, à Paris ?
Fred ne pourrait qu'empirer la situation.
Et je n'ai personne d'autre à qui demander.
Mais votre mari et moi avons à peine échangé dix mots !
Ça ne suffit pas pour m'envoyer au Diable.
Vous ne risquez rien.
Si vous dites venir de ma part, il ne pourra que vous écouter.
Pourquoi ne pas y aller vous-même ?
Vous oubliez qu'il n'est pas seul.
Avez-vous découvert avec qui il est parti ?
Non. Et personne ne semble en avoir la moindre idée.
C'est tellement étrange.
Je pensais qu'il était parfaitement heureux.
Bien sûr, j'irai à Paris, mais vous devez me dire ce que je dois faire.
Je veux qu'il revienne.
Mais...
J'avais compris par le Col. MacAndrew que vous étiez prête à divorcer.
Je ne divorcerai jamais. Dites-lui de ma part.
Il ne pourra jamais épouser cette femme.
Je ne divorcerai jamais.
Je dois penser à mes enfants.
- Où demeure-t-il ? - À l'Hôtel des Belges.
Je n'en ai jamais entendu parler. Fred dit que c'est très cher.
Ça ne peut pas durer !
Un homme de son âge... Des enfants presque adultes !
Dites-lui que son foyer le réclame !
Parlez-lui du passé, des épreuves partagées,
de ce que je devrais dire aux enfants...
Sa chambre est telle qu'il l'a laissée...
Elle l'attend.
Nous l'attendons tous.
Je vous en prie.
J'irai. Je ferai tout mon possible. Tout !
L'Hôtel des Belges n'était pas vraiment ce à quoi je m'attendais.
Je me demandais quel genre de femme
Strickland avait pu avoir emmené dans un endroit pareil.
Vous m'avez sans doute oublié, je suis Geoffrey Wolfe, j'ai dîné à votre table.
Bien sûr, entrez !
Vous n'êtes peut-être pas seul...
Je suis ravi de vous voir, asseyez-vous !
Ravi de voir que vous avez survécu à cet escalier !
Heu...
Oh, merci ! Je suis à vous dans une minute.
Que pensez-vous de mon Dieu Tahitien ? Je l'ai acheté au coin de la rue.
Vous attendiez peut-être quelqu'un...
Pas une âme.
Que puis-je pour vous ?
Je viens de la part de votre femme.
En ce cas, nous devrions boire un coup tous les deux.
Aimez-vous l'absinthe ?
Je peux en boire, mais je préfère le whisky.
Venez, allons dîner ensemble. D'ailleurs, vous me le devez bien.
Heu, certainement.
Vous êtes sûr d'être tout seul ?
Je n'ai parlé à personne depuis des jours.
Mon français n'est pas bien brillant, voyez-vous ?
Je pense que je dois vous avertir des raisons de ma venue.
Je m'attendais à cela un jour ou l'autre.
J'ai reçu beaucoup de lettres de la part d'Amy.
Vous savez donc ce que je vais dire.
Je ne les ai pas lues.
Excusez-moi.
Sale boulot pour vous, pas vrai ?
Non, je ne sais pas.
Finissons-en, et profitons de la soirée.
Eh bien, allez-y !
Je ne voudrais pas parler en public de tout cela...
Ne soyez pas bête, ces gens ne comprennent pas l'anglais !
Parlez !
Votre femme est affreusement malheureuse.
Elle s'en remettra.
Mérite-t-elle d'être traitée ainsi ?
Non !
Avez-vous des reproches à lui faire ?
Aucun.
N'est-ce pas monstrueux de l'abandonner
après 17 ans de mariage,
sans rien à lui reprocher ?
C'est monstrueux.
Excusez-moi.
Puisque vous le dites vous-même, je ne vois rien à ajouter.
Je crois, en effet.
Pardon.
Et laisse-t-on une femme sans un sou ?
- Pourquoi pas ? - Comment vivra-t-elle ?
Je l'ai entretenue 17 ans. Pourquoi ne serait-ce pas son tour, pour changer ?
- Elle ne le peut pas. - Je la connais, elle s'en sortira.
- Son sort vous est égal ? - Totalement.
Mais vous devez penser à vos enfants !
Sans votre aide, il finiront à la rue !
Ils ont connu plus de confort que bien d'autres enfants.
De plus,
il y aura toujours un MacAndrew
pour leur payer des études.
Ne les aimez-vous pas ? Est-ce fini ?
Je les ai aimés enfants, mais à présent, ils sont grands,
et je ne ressens rien de particulier pour eux.
C'est inhumain.
Si vous le dites.
Vous passerez pour un fumier !
Laissons-les dire !
Ne craignez-vous pas qu'on vous méprise ?
Non.
Êtes-vous sûr que cela ne vous rattrapera pas ?
Personne n'échappe à sa conscience.
Supposez que votre femme meure.
Ne seriez-vous pas torturé par le remords ?
Que répondez-vous à cela ?
Que vous êtes un fieffé imbécile.
Excusez-moi.
Je vous rappelle que vous êtes soutien de famille.
Il y a des lois qui les protègent.
À l'impossible, nul n'est tenu !
Je n'ai pas d'argent. Je n'ai que 100 livres !
- Qu'allez-vous faire ? - Je travaillerai.
Pourquoi Amy ne se remarierait pas ?
Elle est plutôt jeune, pas vilaine...
Je peux certifier que c'est un excellente épouse.
Très habile.
Mais ce ne sera pas si simple.
Mais je peux vous assurer, que quoi que vous fassiez,
que votre femme ne divorcera jamais.
Mon cher ami, si vous saviez comme je m'en fiche !
Nous ne sommes pas sots au point d'ignorer
que vous êtes parti avec une femme.
Je ne pensais pas que vous trouveriez cela si drôle.
Pauvre Amy !
Les femmes ont l'esprit si étroit !
L'amour, il n'y a que ça qui compte.
Un homme ne peut les quittter que pour une autre.
Me prêtez-vous la bêtise d'être parti juste pour une femme ?
Voulez-vous dire que vous n'avez pas quitté votre femme pour une autre ?
Bien sûr que non !
- Votre parole d'honneur ? - Ma parole d'honneur !
Alors pourquoi, bon Dieu ?
Je veux peindre.
Mais vous avez 40 ans !
Oui, c'est bien pour ça qu'il est grand temps.
Déjà peint ?
J'ai toujours voulu peindre,
mais mon père m'a fait entrer dans les affaires.
J'ai commencé à peindre depuis un an.
J'ai suivi des cours du soir.
C'est là que vous étiez quand votre femme vous croyait au bridge ?
- C'est ça. - Pourquoi ce mensonge ?
Je préférais garder cela pour moi.
Savez-vous peindre ?
Pas encore.
Mais bientôt.
Je suis venu ici pour ça.
Je ne trouvais pas ce que je cherchais à Londres.
Je pensais le trouver ici.
Croyez-vous avoir du talent ?
Je dois peindre.
N'est-ce pas très risqué ?
Quelle déception ce serait si vous aviez tout gâché pour rien !
Je dois peindre.
Imaginez que vous ne soyez qu'un gribouilleur.
Pensez-vous que ça en aurait valu la peine ?
Vous êtes stupide !
Je ne vois pas ce qui est stupide quand on énonce l'évidence !
Je vous dis que je dois peindre !
Je ne peux rien y faire !
Quand un homme tombe à l'eau, peu importe qu'il sache nager
un peu ou beaucoup, il doit s'en sortir, sinon il se noie !
Vous ne reviendrez donc pas avec votre femme. Jamais.
Elle efffacera tout, ne vous fera aucun reproche...
Que le diable l'emporte !
Où serions-nous, si tous étaient comme vous ?
Ce que vous dites est stupide !
Personne ne voudrait être comme moi !
La plupart des gens sont comblés par une vie bien ordinaire.
- Que voulez-vous ? - Vous me fuyez.
Filez.
- C'est pas pour votre argent... - Filez, je vous dis !
Chameau !
Pourquoi avoir été si violent ? Elle était aimable.
Je lui ai payé deux verres. Depuis, elle s'accroche.
- Pourquoi l'insulter ? - Parce que ça me rend malade !
- Savez-vous à quoi je pense ? - Quoi ?
Votre femme s'en tire bien.
Mon cher, j'espère que vous saurez l'en convaincre.
Mais les femmes sont très bêtes.
Je pense que vous l'êtes particulièrement, vous-même !
Maintenant que vous êtes soulagé, je vous propose d'aller dîner.
Garçon.
Oui, Monsieur ?
8 francs, monsieur.
Merci.
Je ne suis pas sûr que votre mari soit responsable de ses actes.
Dans le temps, on auait dit que Charles Strickland a "Le Mal".
Allez le trouver, Amy !
Nous veillerons sur les enfants.
Tôt ou tard, il finira par revenir.
Mais je ne veux pas qu'il revienne.
J'aurais pu pardonner une passion aveugle,
croire qu'on me l'ait ravi...
Les hommes sont si faibles, les femmes si immorales !
Mais là, c'est différent.
Je le hais, je ne lui pardonnerai jamais.
Dites-vous que vous lui auriez pardonné pour une femme
mais pas de vous avoir quittée pour une idée ?
Simplement car vous vous sentez désarmée ?
Je ne pensais pas qu'il était possible de haïr autant que je le hais.
Il accepterait le divorce...
Je n'aurai jamais divorcé.
Je ne voulais pas lui faciliter les choses, à elle.
Mais là, pourquoi refuserais-je ? Bien sûr, j'accepte le divorce.
Plusieurs années passèrent avant que je revisse Charles Strickland,
À cet instant, Londres me pesait,
j'avais décidé de vivre à Paris, pour un temps.
Dès que je fus installé, j'allais voir mon ami Dirk Stroeve.
Dirk était hollandais, et sa peinture se vendait très bien.
Toutefois,
en-dehors de son travail, il avait un œil formidable
et infaillible pour découvrir le talent chez les autres.
Mais la Nature avait fait de lui un bouffon.
Il était naïf et émotif,
adorable et drôle.
Je lui portais une réelle affection.
Je savais qu'il avait épousé une Anglaise,
que je rencontrais alors, pour la première fois.
Il était évident qu'il l'adorait.
Je ne pouvais pas en dire autant d'elle.
Mais elle lui souriait tendrement.
Sa mesure cachait possiblement un sentiment très profond...
Que penses-tu de ma femme ? Elle est pas merveilleuse ?
- Elle l'est. - Merci.
Asseyez-vous.
Quel bonheur que le mien ! Ne mériterait-elle pas un tableau ?
J'ai vu bien des beautés en ce monde,
mais je n'ai jamais vu d'égale telle que
Mme Dirk Stroeve.
Si tu n'arrêtes pas, je devrais sortir.
Ma pauvre chérie, désolé si je t'ai vexée.
Blanche est trop pudique pour se laisser peindre,
alors, je peins le dîner avant de l'avaler !
Dis-moi, connaîtrais-tu un peintre nommé Charles Strickland ?
Ne me dis pas que tu le connais !
Une brute !
- Elle ne l'aime pas. - Je n'aime pas ses manières.
En fait, je lui avais demandé de venir ici, pour voir mes toiles...
Il est venu...
Je lui ai montré ce que j'avais.
Il... il a regardé mes toiles et n'a rien dit...
À la fin, j'ai dit :
"Voilà, tout est là."
Tout ce qu'il a répondu, c'est : "J'étais venu vous emprunter 20 francs."
Et après cette histoire...
j'espère ne plus jamais le revoir !
Le fait est qu'il n'en reste pas moins un grand, un immense artiste.
Celui auquel je pense s'est mis à peindre il y a peu...
- C'est lui ! - Impossible !
Me suis-je jamais trompé ? Je vous dis qu'il a du génie !
J'en suis convaincu.
Dans 100 ans, si on se souvient de nous,
ce sera uniquement parce que nous aurons connu Charles Strickland.
C'est bien lui. Il ne portait pas la barbe quand je l'ai connu.
Puis-je voir ses œuvres ? Il est reconnu ?
Non, aucun succès.
Il n'a encore jamais dû vendre une toile. Mais je sais que c'est un grand artiste.
Tu es bien bon d'en parler ainsi après t'avoir traité de la sorte !
Que pensez-vous de lui ?
Ce qu'il peint est affreux.
Tu ne comprends pas.
Tu sais bien que les gens rient quand tu vantes ses tableaux.
Ils pensent que tu plaisantes.
Pourquoi la beauté devrait-elle se trouver sur une plage
ou sous les sabots d'un cheval, tout simplement ?
La beauté est quelque chose de merveilleux,
et d'étrange,
que l'artiste crée dans le tourment,
dans le chaos...
Au début, il n'est pas facile de reconnaître cette beauté,
il faut d'abord faire preuve de culture,
de sensibilité,
et d'imagination.
Pourquoi ai-je toujours trouvé belle ta peinture ?
Je l'ai aimée dès que je l'ai vue.
Je ne sais pas où Strickland habite mais il va
dans un café de l'avenue de Clichy, chaque après-midi.
Nous pourrions y aller, si vous voulez.
Échec.
Bonjour, Strickland.
Salut, le gros, que veux-tu ?
Je vous amène un vieil ami.
Jamais vu de ma vie.
- Je te reprends demain ! - Jamais, jamais plus !
Un demi.
- Whisky soda. - Encore un.
J'ai vu votre ex-femme, l'autre jour.
Nous avions passé une bonne soirée, la fois d'avant...
Mon ami Dirk vous prend pour un grand artiste.
Désolé de ne pouvoir lui retourner le compliment.
- Toujours aussi écœurant. - J'en suis heureux !
Blanche va s'inquiéter, j'ai bien peur de devoir filer.
Fais donc...
On se verra demain après-midi.
Au revoir, Strickland.
- Pourrais-je voir vos toiles ? - Pourquoi le devrais-je ?
- Je pourrai les acheter. - Seulement si je désirais en vendre.
- Vous gagnez bien votre vie ? - J'en ai l'air ?
- Vous semblez crever de faim. - Me prêteriez-vous 50 francs ?
- Non. - Pourquoi ?
- Ça ne m'amuserait pas. - Vous vous foutez que je crève de faim ?
- Pourquoi devrais-je ? - C'est si drôle ?
C'est simple.
Ai-je des devoirs envers qui n'en reconnaît aucun ?
Vous sentiriez-vous mal si j'allais me pendre parce que
je n'ai plus assez d'argent pour payer mon loyer ?
- Absolument. - Vous crânez.
Vous seriez torturé de remords.
On peut tout essayer.
- Vous me surprenez. - Quoi ?
Un point de détail, mais important. Vous êtes un sentimental.
Je n'aime pas cet appel à la compassion.
Je vous aurais méprisé si vous aviez cédé.
C'est bien.
Vous n'avez pas payé vos consommations.
Merde !
Un instant !
Vous semblez crever de faim, je vous paye à dîner.
- Vous disiez vous en foutre ! - C'est le cas.
Alors, j'apprécierai encore plus un bon repas.
La métamorphose de Strickland excitait ma curiosité.
Mais je savais que je n'apprendrais rien de sa vie avec des questions directes.
Il était
conflictuel,
et je devais feindre, moi-même, l'indifférence.
Vous me réprouvez, n'est-ce pas ?
Ridicule.
Je ne désapprouve pas les boas constrictors,
mieux vaut observer que blâmer.
L'écrivain me trouve un intérêt purement documentaire.
Purement.
Je suppose que vous voulez savoir comment j'ai passé ces dernières années.
Prenez un cigare.
Merci.
Il se mit à parler de lui...
Quand il eut épuisé son pécule de départ,
il essaya de trouver un moyen de quoi vivre.
Il se dit peintre...
on l'employa donc en conséquence.
Pendant des mois, il ne vécut que de pain
et d'une bouteille de lait par jour.
Il m'a décrit avec ironie le temps où il guidait
les touristes dans le Paris noctambule.
Il traduisait aussi, dans un grenier glacial,
des fiches pharmaceutiques destinées à l'Angleterre.
Cela ne l'affecta qu'autant
que cela l'empêchait de peindre.
Et pourtant, alors qu'il avait tant besoin d'argent,
il n'a jamais cherché à vendre ses toiles.
Pourquoi ne pas envoyer votre travail aux expositions ?
Aucune envie de célébrité ?
Les artistes y sont rarement indifférents.
Pourquoi voudrais-je l'opinion de la masse
quand je me fiche de celle d'un seul individu.
Écrirais-je sur une île déserte
si j'avais la certitude de n'être jamais lu ?
J'ai parfois rêvé d'une île...
en dehors des cartes,
où je pourrais vivre et travailler
au fond d'une vallée, parmi détranges arbres...
seul.
Seul. Vous le pensez vraiment ?
N'avez-vous pas connu l'amour, à Paris ?
Je n'ai pas de temps à perdre avec ces inepties.
Vous riez ?
- Pourquoi vouloir m'embobiner ? - Que voulez-vous dire ?
Je vais vous le dire.
Pendant des mois, on n'y pense plus. On croit que c'est fini pour de bon.
On se sent de nouveau soi-même.
Il semble que l'on marche la tête dans les étoiles...
Et soudain, vous ne pouvez plus le supporter.
On sent à nouveau la boue sous ses pas,
et l'on a envie de s'y rouler.
Et alors, on se trouve une femme,
et plus elle est vulgaire, mieux c'est.
Pouvez-vous m'expliquer ça ?
Si la Musique est la nourriture de l'Amour. Jouons !
Je suis tellement heureux !
Tellement heureux.
Dirk était si pétri de bons sentiments qu'il ne supportait l'idée
qu'il ne supportait pas l'idée que l'on puisse passer Noël seul.
Même Strickland.
Difficilement, nous le dénichâmes enfin.
Il semblait évident qu'il était gravement malade.
Nous pourvûmes à ses besoins immédiats et nous rentrâmes...
Dick avait une idée en tête dont il ne me dit rien
mais pour laquelle il avait besoin de mon soutien moral.
Ma chérie, Strickland est très malade,
presque mourant.
Il est seul dans un grenier immonde, sans personne pour s'occuper de lui.
Permets-moi de l'installer ici.
Non.
Ne refuse pas, chérie, je ne pourrais pas l'abandonner ainsi.
J'en perdrais le sommeil.
Tu peux aller auprès de lui.
- Mais il mourra ! - Qu'il meure.
Tu ne le penses pas.
Je te conjure d'accepter.
Nous pouvons le sauver... Il ne te gênera pas.
Je m'occuperai de tout. Nous lui ferons un lit dans l'atelier.
On ne peut le laisser mourir comme un chien.
Toi, malade, aurait-il levé un doigt pour toi ?
Quelle importance ? Je t'aurais eue, toi.
Et puis c'est différent, mon cas est sans importance.
Tu veux te faire marcher dessus ? Un peu de fierté !
Chérie, c'est un génie.
Mais ce n'est pas la seule raison.
C'est parce que c'est un être humain.
Et qu'il est malade et pauvre.
Il ne vivra jamais dans ma maison. Jamais !
Geoffrey ! Dites-lui que c'est une question de vie ou de mort !
On ne peut le laisser dans ce trou !
On le soignerait mieux ici, mais ce sera lourd.
Il a besoin de soins nuit et jour.
Un peu de dérangement ne va pas t'effrayer ?
S'il vient ici, je pars !
Je ne te reconnais pas... Toi, si bonne...
Pour l'amour de Dieu, laisse-moi tranquille !
Tu vas me rendre folle !
Ma chérie, je t'en prie...
Je ne supporte pas de te voir pleurer.
Je te supplie de ne pas l'amener !
Mais, pourquoi ?
Je ne sais pas pourquoi.
Quelque chose en lui m'effraie !
Il me terrifie !
Il nous fera beaucoup de mal. Je le sais, je le sens !
Si tu l'amènes ici,
il nous arrivera un drame terrible.
Parce que nous ferons une bonne action ?
Tu es ma femme, l'être qui m'est le plus cher au monde...
Tu sais que personne ne viendra ici sans ton total consentement.
Mais n'as-tu pas toi-même connu un telle amère détresse ?
La valeur d'une main tendue ?
Tu sais combien ça représente.
N'aimerais-tu pas rendre la pareille à un autre,
puisque tu en as l'occasion ?
Fais venir Strickland, Dick.
Je ferai de mon mieux pour lui.
Strickland resta malade durant 6 semaines.
Une fois, sa vie ne sembla tenir qu'à quelques heures.
Je suis certain que la dévotion de Dirk le sauva.
Dirk cessa entièrement de travailler pour s'occuper de Strickland.
Il dépensait beaucoup pour des gâteries afin d'éveiller son apétit,
et endura ses vexations sans sourciller.
Dirk fut sublime.
Mais c'est Blanche qui me surprit.
Elle fut non seulement efficace, mais dévouée.
Elle et Strickland ne se disaient rien,
il la regardait avec une curieuse ironie.
Quand finalement, Strickland put se lever,
il ne s'empressa guère de rentrer chez lui.
Quand j'offris de l'emmener, Dirk me pria d'y renoncer.
Je ne comprenais pas l'attitude de Dirk.
La raison, plus atterrante que ce que j'aurais pu prévoir,
m'en fut donnée lorsque Dirk vint me trouver chez moi, un soir,
dans un état d'extrême agitation.
Je le savais depuis 15 jours...
Je pense que je l'ai su bien avant elle...
C'était si incroyable. Je ne pouvais y croire.
Cet après-midi, la coupe était pleine, je suis allé voir Strickland
et je lui ai dit qu'il semblait en mesure de rentrer chez lui
et que je voulais l'atelier pour moi.
- Qu'a-t-il répondu ? - Il a ri.
Mais vous connaissez son rire...
Pas de celui qui est amusé, mais celui qui vous laisse imbécile...
Il a accepté sur-le-champ,
il a commencé à rassembler ses affaires.
J'avais peur qu'il se passe quelque chose.
Je m'en voulais d'avoir parlé...
Je pars avec Strickland, Dirk.
Je ne peux plus vivre avec toi.
Ne me regarde pas ainsi, idiot ! Je ne lui ai pas demandé de venir !
Je n'y peux rien, Dirk.
Je dois aller où il va.
Je t'ai vénérée comme aucune femme ne l'avait jamais été...
Si je t'ai déplu, il fallait me le dire,
et j'aurais changé.
J'aurais fait tout ce que je pouvais pour toi.
Ne me quitte pas, ma chérie.
Je ne peux vivre sans toi.
Si j'ai fait une chose qui t'a offensée, pardonne-moi,
redonne-moi une chance.
Tu ne sais pas dans quoi vit Strickland ! Attends !
Je ne te demande pas de changer d'avis,
mais je veux que tu m'écoutes, un instant.
Tu ne peux vivre d'air.
Strickland n'a pas un sou.
Puis-je partir ?
Non.
Moi, je pars.
Je ne pourrais supporter de te savoir dans ce grenier.
C'est ta maison autant que la mienne.
Je voudrais te donner la moitié
de ce que j'ai.
Pourras-tu prendre mes affaires et les laisser au concierge ?
Je viendrai les prendre demain.
Je suis reconnaissant pour le bonheur
que tu m'as donné par le passé.
Je cessai de voir Strickland quelque temps.
Mais un jour, je les rencontrai, Blanche et lui, près de son café favori.
Par curiosité, j'acceptai son invitation pour une partie d'échecs.
Leur attitude était si "normale"
que j'ai eu l'impression qu'ils semblaient vraiment
s'être mis en ménage.
Dirk, manifestement, les épiait.
Je craignais qu'il me jugeât déloyal, mais elle seule l'intéressait.
Son manque de fermeté m'exaspéra.
Et je ne pus contenir mon impatience le concernant.
Dirk, tu ne peux continuer ainsi ! Reprends-toi !
Je suis terrifié pour elle ! Je sens qu'il va arriver quelque chose !
Elle va au drame et je ne peux rien y faire.
Rien ne te prouve qu'elle soit malheureuse.
J'ai un terrible pressentiment.
- Lui écrirais-tu pour moi ? - Pourquoi ne lui écris-tu pas toi-même ?
Elle ne lit pas mes lettres.
Tu ne vois pas combien c'est important ?
Dis-moi ce que tu veux que je dise.
"Ma chère Blanche...
"Dirk souhaite que je vous dise
"qu'à chaque instant, quand vous le voudrez,
"il serait heureux, à la moindre occasion,
"de vous rendre service.
"Son... amour...
"pour vous...
"est intact..."
Quoique je fusse ausssi sûr que Dirk
que la relation entre Blanche et Strickland finirait en désastre,
je ne m'attendais pas à une telle tragédie.
Dirk fut réveillé, une nuit,
pour apprendre que Strickland avait quitté Blanche.
Et qu'elle avait pris du poison.
Il y courut, mais elle le rejeta.
Il voulut rester, mais elle devint presque incontrôlable !
Trois jours après,
Blanche mourut.
L'enterrement passé, Dirk retourna à son atelier, seul.
Si la Musique est la nourriture de l'Amour. Jouons !
Il ne voulait croire à sa mort,
voulant n'y voir qu'un rêve,
un rêve effrayant...
C'est là qu'il découvrit une toile de Strickland, abandonnée...
Sa curiosité eut le dessus.
C'était un portrait de Blanche.
Un nu. De cette femme qu'il avait tant aimée.
Peint par l'homme qui avait détruit sa vie.
Il voulut le tailler en pièces...
Mais il fit alors une chose extraordinaire...
Vous aviez laissé cette toile à l'atelier.
J'ai pensé devoir vous la rapporter.
Merci !
J'ai... J'ai failli la détruire.
Je n'en étais pas complètement satisfait moi-même.
C'est un merveilleux tableau.
Je n'ai pas pu.
Vous êtes un très grand peintre.
Dans quelques jours, je pars en Hollande.
C'est là que vivent mes parents.
Des gens simples.
Mon père est charpentier.
Je voulais vous demander si vous viendriez avec moi en Hollande.
Il y aura une chambre pour vous, chez ma mère.
Je pense que la compagnie de gens simples et pauvres
pourrait faire du bien à votre âme.
Je pense que vous pourriez apprendre beaucoup d'eux,
qui vous seraient utiles.
J'ai d'autres chats à fouetter.
Au revoir, Strickland.
Vous pouvez garder cette toile, si vous voulez.
Pourqoi voulez vous que je l'aie ?
J'en ai fini. Elle ne signifie plus rien pour moi.
Voyez-vous ce mur ?
Si seulement je le regardais !
Vous comprendriez que je veux plus vous voir !
Je confesse que je le suspectais...
Que votre âme ignoble s'en fasse une raison,
je ne veux pas vous connaître !
Craignez-vous que je vous corrompe ?
Écoutez,
vous avez toujours dit vouloir voir mes toiles.
Venez avec moi, maintenant, et je vous les montrerai.
Je ne savais pas pourquoi Strickland m'offrait soudain de voir ses toiles,
mais je ne pouvais résister à l'occasion.
Mon aversion pour lui
n'avait d'égale que ma froide curiosité.
Les toiles que je vis alors, cet après-midi-là,
sont toutes, désormais, dans des musées ou dans des collections privées.
J'aimerais pouvoir dire que je reconnus leur beauté et leur orignalité...
Mais je devais reconnaître que ces toiles avaient une force
et qu'elles m'avaient ému d'une façon que je ne pouvais analyser.
Je sens un effort prodigieux dans votre travail.
Un effort tourmenté voulant se libérer.
Je ne sais pas si je dois vous plaindre.
- Vous faites un affreux sentimental. - Peut-être.
Je ne m'y connais pas assez en peinture.
Je confesse que j'étais plus intéressé à élucider votre personnage.
Vos romans doivent être d'un mauvais ! Je devrais en lire, un jour.
Je pensais pouvoir comprendre votre sale comportement
envers Dirk et Blanche.
Odieux ?
- N'avez-vous pas le moindre remords ? - Pourquoi en aurais-je ?
Il vous a sauvé la vie.
Ce petit homme absurde adore aider son prochain.
Oublions la gratitude... Après tout, vous avez pris sa femme.
Avant votre arrivée, ils étaient heureux. Pourquoi ne pas les avoir laissés ?
- Pourquoi penser qu'il étaient heureux ? - C'était évident.
Comment lui aurait-elle pardonné ?
De quoi parlez-vous ?
Vous ne savez pas pourquoi elle l'a épousé ?
Elle était préceptrice d'un prince
avec lequel elle eut une liaison.
Elle fut jetée dehors... Elle tenta de se suicider.
Dirk la recueillit, et l'épousa.
Ça ne lui ressemble pas.
Une femme excuse qu'on lui fasse du mal,
mais pas qu'on se sacrifie pour elle.
C'est la chose la plus cynique que j'aie entendue.
Ça n'en est pas moins vrai.
Pourquoi avez-vous jeté votre dévolu sur eux ?
Ma simple vue la rendait malade, ça m'a amusé.
Je vois.
Et puis, elle m'a attiré.
Pourquoi l'avoir emmenée ?
Pas de mon fait. Sa décision m'a autant surpris que Stroeve.
Je l'avais prévenue qu'ensuite je la ficherai dehors,
et que je voulais juste m'essayer aux portraits féminins.
- Pourquoi l'avez-vous quittée ? - La toile finie,
elle ne m'intéressait plus.
Elle vous a aimé de tout son cœur.
Je ne veux pas de l'amour, l'amour est une maladie.
Une faiblesse.
Je hais mes désirs, il interfèrent avec mon travail.
Les femmes ne savent qu'aimer, elles y accordent une importance ridicule,
veulent nous convaincre que c'est tout ! Alors que c'est insignifiant !
Les femmes doivent cesser
d'exiger d'être nos compagnes !
Vous souhaiteriez sans doute qu'on les traite encore comme du bétail ?
Il se trouve que je suis un homme tout à fait normal.
Le tout petit esprit des femmes ne se préoccupe que de leur confort.
Elles ressentent car elles ne peuvent penser !
Elles tentent d'entraver l'homme, car elles ne peuvent posséder son âme !
Rappelez-vous de ma femme, Blanche a rusé avec moi
comme ma femme l'avait fait. Elle n'a pas réussi.
Elle se fichait de moi, elle me voulait à elle !
Elle aurait tout fait pour moi. Sauf me laisser en paix !
Qu'escomptiez-vous en la quittant ?
Qu'elle retrouverait Dirk.
Vous êtes aussi peu sensible à ces sujets
que l'aveugle l'est aux couleurs !
Pouvez-vous dire, honnêtement,
que la mort de Blanche vous importe ?
Quel courage dans vos convictions !
La vie est sans valeur. Blanche s'est suicidée
pas parce que l'ai quittée, mais parce qu'elle était déséquilibrée.
Mais assez parlé d'elle. Elle était sans intérêt.
Pensez-vous possible de faire aussi peu de cas des autres ?
Quand vous serez malade, fatigué et vieux,
Vous ramperez vers les hommes pour du secours...
Pour l'instant,
je cherche une chose très importante,
et j'ai décidé de quitter Paris pour la chercher...
Où partez-vous ?
Je vais à la recherche de cette île dont nous parlions...
Une île tropicale.
Là où le soleil est chaud et les couleurs saturées...
Peut-être, là-bas, trouverais-je ce que je cherche.
Ce fut sur les plus belles îles de Tahiti que Strickland aboutit finalement.
Ma propre route n'y serait-elle pas passée,
je n'y aurais jamais découvert les faits étranges
qui me décidèrent à écrire ce livre...
J'étais à Tahiti depuis peu,
quand je rencontrai le Capitaine Nichols.
Le Capitaine
était amateur de potins... et de whisky.
Mais il avait une épouse qui réprouvait les uns et l'autre.
Lui ayant échappé un instant,
il appris que je m'intéressais à Charles Strickland
et que je venais lui en parler.
- Café ? - J'ai déjà bu mon café !
Mais je n'aurais rien contre un whisky.
Si vous ne pensez pas qu'il est un peu tôt.
À voir entre vous et votre foie.
Je ne bois pratiquement que du thé...
Je connaissais Strickland avant qu'il vienne aux îles.
- Où l'avez-vous rencontré ? - À Marseille.
- Qu'y faisiez-vous ? - Disons, batteur de grêve...
Voilà une profession que j'envie.
Vous savez, j'estime mon Roi, tout ça...
L'Angleterre est la plus belle île, et je la connais bien.
Mais les autorités y sont trop tatillonnes. Voyez ?
Je vois bien.
Voilà pourquoi j'ai demandé à Strickland de venir ici.
Tahiti est française. Les Français ne sont pas si tatillons.
Me permettez-vous une question personnelle ?
- Bien sûr. - Êtes-vous marié ?
- Non, je ne le suis pas. - Voilà qui est sage.
À Marseille, je ne l'étais tais pas encore...
Il y a 8 ans, j'ai plongé...
je me demande encore pourquoi.
Ma femme me blâme en tout,
mais elle reste avec moi, comment expliquez-vous ça ?
- Vous êtes parti, vous ? - À vrai dire, oui.
Mais la cause n'échappe pas à l'effet, si vous voyez ce que je veux dire.
- Pourquoi l'avez-vous épousée ? - Je me le demande souvent.
Son père était policier.
Ça explique peut-être tout.
- Je ne vois pas... - Du coup, elle me fait peur !
Ça doit être dans le sang.
J'ai affronté des ouragans, des typhons, des bêtes sauvages...
mais si je pense à elle, je tremble !
Eh bien,
celle qui ferait trembler Charles Strickland n'est pas encore née.
Papa ! Maman t'appelle !
Vous voyez le topo.
Désolé.
C'est ma fille, portrait craché de sa mère.
Dis à ta mère, ma chérie, que j'arrive tout de suite.
Quel bonheur d'être célibataire... Maintenant, j'en suis sûr.
Pourriez-vous me prêtez 50 francs jusqu'à demain ?
J'ai dû oublier mon portefeuille.
Oui, merci.
Je vais vous quitter, je vous ai assez dérangé.
Oh, mais...
Je vous fais une reconnaissance...
- Faites... - Merci beaucoup.
Oui, bien sûr...
Si j'avais dû me marier,
J'aurais dû demander à Tiare, comme Strickland.
Vous voulez dire que Strickland s'est marié sur l'île ?
Elle s'impatiente.
Tiare Johnson vous en parlera.
Tiare Johnson dirigeait "L'Hôtel de la Fleur",
Elle aimait 3 choses plus que tout :
plaisanter,
le bon vin,
et les beaux garçons.
L'hospitalité était une passion chez elle,
et il n'était pas besoin d'avoir faim pour profiter de son hospitalité...
Trop âgée, déformée, pour la romance,
elle se captivait pour les amours des jeunes
à qui elle faisait profiter de sa longue expérience.
J'avais juste 15 ans quand mon père découvrit que j'avais un amoureux.
Le 3ème lieutenant de l'Oiseau Tropical. Il était si beau !
- Qu'a fait votre père ? - Il m'a corrigée,
et me força à épouser le Capitaine Johnson !
- Étiez-vous malheureuse ? - Je m'en fichais !
Il était beau aussi !
Il me battait régulièrement,
j'étais sans cesse couverte de bleus. C'était un homme !
J'ai pleuré quand il est mort.
Vous êtes-vous remariée ?
Beaucoup plus tard !
Environ deux mois !
J'ai eu 6 maris, mais c'est terminé,
Maintenant, je marie les autres !
Comment avez-vous fait avec Strickland ?
Très bien, avec Strickland, je dois dire.
Qui était-elle ?
Elle s'appelait Ata.
C'était une sorte de parente... du côté de ma mère.
Ses parents étaient morts, je l'avais prise avec moi.
Elle aidait ici... je lui avais appris le français et l'anglais.
Strickland venait souvent ici,
pour manger ou jouer aux échecs avec les garçons.
Et un jour, j'ai réalisé qu'elle était amoureuse.
Ata, sors à manger au lépreux.
Dieu du ciel...
Qu'avez-vous dit ?
Il serait plus agréable
de peindre Ata que cet horrible lépreux...
Quoique ça ne ferait pas l'unanimité à Paris !
Paris ne vous manque pas ? L'ennui, la solitude ?
Je resterai ici jusqu'à ma mort.
En ce cas, il y a une chose que je veux vous dire.
Vous êtes pauvre, incapable
de travailler. Vous avez besoin d'une femme.
Un homme de votre âge doit s'établir.
Que diriez-vous d'épouser Ata ?
Il est temps pour elle aussi.
Elle a une maison,
et avec le coprah. Vous seriez tiré d'affaire...
Avec la maison,
Vous pourriez peindre confortablement.
Qu'en dites-vous ?
Qu'en dit-elle ?
Je crois qu'elle acceptera si vous acceptez. Ada, viens ici.
Mets-toi là, qu'il te voie.
Elle est très mignonne et elle sait cuisinee.
Je lui ai appris.
Eh bien, Ata ? Tu me vois être ton mari ?
Vous voyez ? Elle a le béguin pour vous.
Tourne-toi qu'il te voie !
Je te battrai, tu sais ?
Comment saurais-je que vous m'aimez, sinon ?
Voyez comme elle sensée !
C'est une bonne fille.
Rien ne presse.
Prenez votre temps pour réfléchir.
Une semaine.
Restez à l'hôtel comme mon invité, et faites connaissance.
Alors, si vous décidez de la marier, la noce sera de toute beauté !
À l'Église, tous vinrent bien habillés...
Je prêtai à Strickland le frac de mon 4ème mari...
Je suppose qu'il devait prendre tout cela pour une blague.
Mais moi, je pleurais.
Je ne savais pas pourquoi.
Peut-être que le frac m'éveillait des souvenir...
L'Église vibrait de guêpes,
bourdonnant et se posant sur tous.
Mais j'avais pensé à protéger
les deux fiancés.
Les insulaires ne rêvaient que d'ôter leurs habits,
et venir festoyer près de la maison d'Ata.
J'avais demandé qu'ils jouent leurs musiques les plus gaies,
et des danses, des danses !
Quand je cherchai Ata,
elle était partie.
J'ai cherché Strickland, mais il avait disparu aussi.
Et je me souvins de mes 15 ans...
et je pleurai de bonheur.
J'étais très heureuse.
Leur maison était joliment située
Une petite cascade
était proche,
non loin de la mer.
Ata y avait de nombreux parents, comme beaucoup de natifs.
Et arrangèrent tout autour.
Ils récoltèrent les cocos.
Ils eurent un bébé,
un gentil petit brigand.
Strickland
peignait tout ce qui passait sous ses yeux.
Mais il peignait surtout Ata.
Une fois, j'ai demandé à Strickland s'il était heureux,
"Très heureux", m'a-t-il dit.
J'ai pensé que c'était différent pour Ata.
À mon avis,
il était amoureux d'elle mais sans le savoir.
Dr Coutras !
Tiare, ma chérie !
Nous parlions de Strickland...
Le Dr Coultras l'a bien connu.
Quelque chose m'étonne,
à Paris, Strickland est l'un des hommes les plus détestés,
chacun le hait, moi y compris,
et ici, chacun semble l'avoir accepté.
Il était heureux ici. Voilà votre réponse.
Strickland en valait bien d'autres !
Il ne m'a jamais inspiré que de la pitié.
- Pourquoi dis-tu ça ? - Il semblait avoir une obsession.
Quelque chose qu'il devait dire,
mais la difficulté à le faire le torturait.
C'est curieux, j'ai eu la même impression il y a des années.
Mais Srickland a eu de la chance, il a sorti cette chose,
Il en a couvert les murs de la maison d'Ata,
c'en était recouvert, chaque centimètre carré.
J'aimerais voir ça.
Ne vois-tu pas qu'il est rongé par la curiosité ?
Allez sur la véranda, on vous portera à boire.
Elle dit que j'ai bien connu Strickland, mais ce n'est pas vrai.
Il vivait ici bien avant notre rencontre,
et quand je fis enfin sa connaissance,
ce fut dans d'atroces circonstances.
Je passai, un jour, par Taravao,
quand une jeune fille me supplia de venir soigner un homme blanc,
qui était malade.
À cet instant, j'avais chaud, j'étais fatigué, et de méchante humeur...
Avant tout, donnez-moi à boire, ou je vais mourir de soif.
Ne vous ai-je pas déjà vue ?
Oui... je suis Ata. La cousine de Tiare Johnson.
Je me rappelle. Vous avez épousé un peintre anglais.
Où est-il ?
À la maison, il peint.
Je ne lui ai pas annoncé votre venue.
De quoi se plaint-il ? S'il peut peindre,
il pouvait venir à Taravao et m'épargner cette marche !
Mon temps est aussi précieux que le sien.
Qui êtes-vous ?
Je suis...
Je suis le Dr Coutras.
Ata m'a fait venir pour vous voir.
Quelle idiotie !
J'ai eu quelque douleurs, dernièrement,
un peu de fièvre, mais ce n'est rien.
Regardez-vous dans une glace.
Eh bien ?
Ne voyez-vous rien d'étrange sur votre visage ?
Ne voyez-vous pas l'épaississement de vos traits ?
Et de votre regard ?
Comment dire...
On appelle cela la "tête de lion"...
Mon pauvre ami, je dois vous dire que vous êtes atteint d'un terrible mal.
Aïe...
En vous regardant dans le miroir,
vous y retrouverez les traits typiques...
du lépreux.
Vous plaisantez.
Mon Dieu, je le voudrais.
Êtes-vous en train de me dire que j'ai la lèpre ?
Hélas, cela ne laisse aucun doute.
Le savent-ils ?
Ils en connaissent bien les symptômes.
Ils craignaient de vous le dire.
Combien de temps pensez-vous qu'il me reste ?
Qui sait ?
Parfois, la maladie fait son office pendant 20 ans,
c'est une grâce si l'on peut partir plus vite.
Prenez cette toile.
Un jour, vous serez content de l'avoir.
- Je refuse qu'on me paie. - Prenez-la.
Le porteur de grandes nouvelles se doit d'être récompensé.
Sèche tes larmes, Ata.
Ce n'est pas bien grave.
Je te quitterai bientôt.
Ils vont t'emmener loin d'ici ?
J'irai dans la montagne. Toi et le petit irez à Papeete.
Que les autres partent, s'ils le le veulent,
mais je ne te laisserai jamais.
Si tu me laisses,
je me pendrai à l'arbre derrière la maison.
Je le jure !
Pourquoi resterais-tu avec moi ?
Tiare sera heureux de te reprendre.
J'irai... où tu iras.
Animaux étranges que les femmes.
Traitez-les comme des chiens,
battez-les à tour de bras et elles vous aiment encore.
Bien sûr qu'il est absurde de leur prêter une âme !
Tu ne vas pas me quitter ?
Je resterai.
Merci !
Merci !
Ata fut bientôt abandonnée par les siens
et finalement fit partir la vieille femme avec l'enfant.
Les femmes du voisinage étaient en colère car elle faisait sa lessive
au torrent.
Tant et si bien que les hommes s'en mêlèrent pour qu'elle arrête.
Les gens sont tous pareils. La peur les rend cruels.
Ils lui dirent que si elle revenait,
ils brûleraient sa maison.
Je suis navré, Ata.
Ce n'est rien.
Il y a quelque chose que je voulais te dire, Ata.
mais on dirait que j'ai perdu les mots justes...
L'amour ?
L'amour.
Le temps passe imperceptiblement à Tahiti.
Mais ce fut sans doute deux ans après
que j'appris que Strickland était mourant.
Les indigènes étaient singulièrement émus...
Je ne pouvais les voir,
mais je pouvais entendre les tambours et les lamentations de l'île.
Le jardin était à l'abandon...
Tout n'était que désolation.
Les noix de coco pourrissaient par terre,
la broussaille gagnait...
Il semblait que la forêt allait bientôt, de nouveau,
reprendre ses droits sur cette bande de terre...
Ata ?
Il n'y avait personne.
La porte était grande ouverte,
et cette odeur douceâtre, qui entoure les lépreux,
était presque étouffante.
J'entrai à l'intérieur...
J'eus soudain l'impression d'avoir pénétré un monde magique...
Seulement après, je distinguais des peintures partout aux murs,
du sol au plafond.
C'était indiciblement beau
et mystérieux.
C'était comme si j'assistais à la naissance du monde.
C'était une sorte de jardin d'Éden,
un hymne à la beauté de la forme humaine,
le chant de gloire de la Nature...
Du sublime, de l'indifférence,
du ravissement, de la cruauté.
J'étais abasourdi...
J'avais devant moi l'expression du pur génie.
Rien ne m'avait préparé à l'immense surprise
de voir ces œuvres grandioses
dans une hutte indigène
loin de la civilisation,
dans ce pli de montagnes au-dessus de Taravao...
Ata...
Mais il était aveugle !
Depuis presque un an.
Il restait assis là avec ses peintures...
Il ne s'est jamais plaint.
Il disait avoir dû devenir aveugle...
pour y voir enfin clair.
Il se mettait en colère quand je pleurais.
Mais je n'y pouvais rien !
Savez-vous ce que vous avez fait !
Il m'a fait promettre.
Il vous a fait promettre...
de brûler ses peintures ?
Strickland avait créé un chef-d'œuvre,
et puis...
dans un accès d'orgueil et de mépris,
il l'avait détruit.
Mais dans ses dernières formidables toiles,
il avait atteint son but,
accompli son destin.
Sa vie était complète.
Tel était Strickland.
Il foula aux pieds
ses devoirs de mari et de père,
les droits et la sensibilité
de ceux qui le tinrent en amitié.
Ni l'habileté de ses pinceaux,
ni la beauté de ses toiles
ne purent cacher
la laideur de sa vie.
Laideur qui l'a finalement détruit.
Sous-titres : Paul J. Memmi VHS RIP / Adapt : Matduha
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