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Personnellement, je pense...
que j'ai fait mes films avec une confiance de somnambule.
J'ai fait les choses qui me semblaient �tre justes.
Point.
Comme je l'ai dit,
il n'y avait aucune personne, aucun mod�le
auquel je souhaitais ressembler.
J'ai fugu� de chez moi.
A mon avis, tout �tre humain digne de ce nom devrait fuguer.
Apr�s diverses p�rip�ties, je me suis retrouv� en Belgique.
J'ai eu une liaison avec une Eurasienne.
Mes amis disaient ..
''Tu ne peux pas continuer comme �a.''
Et ils m'ont envoy� � Bruxelles.
Vous �tes n� � Vienne.
Je suis n� � Vienne.
A Bruxelles
il y avait en terrasse...
pas un restaurant mais un restaurant en plein air.
Dans ce restaurant il y avait un �cran.
En payant, on voyait l'�cran de face.
Sans payer, ou en payant moins, on le voyait de l'envers.
C'est l� que j'ai vu un film pour la premi�re fois.
Quel �ge aviez-vous ? C'�tait quand ?
A peu pr�s.
1917...
1917-18. C'est tellement loin. Je ne sais pas exactement.
Je suis all� dans un bar
et j'ai command� un Martini,
dont j'�tais d�j� friand, � l'�poque.
''Donnez-moi un Martini bien sec.''
Une fois servi, j'en ai bu la moiti� et j'ai dit ..
''Attendez, pas si sec !''
ll l'a rempli et j'ai bu un Martini et demi pour le m�me prix.
J'ai regard� autour de moi
et j'ai vu une jolie fille, assise avec un homme plus �g�.
Je me suis dirig� vers la table et j'ai dit ..
''Vous permettez que je fasse le portrait de Madame ?''
Que �a lui plaise ou non, il devait accepter
ou �a aurait �t� vexant pour la fille.
J'ai �t� l�g�rement d�pit�.
Elle l'a regard�, puis l'a pli� en quatre
et l'a gliss� dans son corsage.
L'homme a d� me donner 10 francs.
Entre-temps, je me produisais au cabaret dans un num�ro idiot.
Dans le cabaret
j'ai fait la connaissance
d'un homme qui travaillait dans une banque
et qui composait des chansons.
Un jour, il m'a dit .. ''Si on faisait des films ensemble ?''
''D'accord.''
Comme je vous l'ai dit, j'�tais encore sous l'effet
des films.
A cette �poque, je n'arrivais pas � peindre.
Ainsi, on s'est mis � �crire ensemble.
Apr�s une journ�e, je lui ai dit... ''Je te propose quelque chose.
''Tu les vends, je les �cris.''
Ce que nous f�mes.
Nous en avons vendu un ou deux et j'ai d� partir au front.
J'ai �t� bless� plusieurs fois,
� l'�paule et tout le reste.
En 1918
j'en avais par-dessus la t�te et je suis rentr�.
Ma myopie
que j'avais dissimul�e au d�part, quand je vous ai dit
qu'il �tait de mon devoir de participer � la guerre,
m'a �t� b�n�fique.
Je n'avais plus � aller dans les tranch�es.
Je suis rest� au pays, � Vienne.
Un jour...
j'avais une merveilleuse petite amie,
artiste de cabaret
mais je n'avais pas d'argent.
J'�tais bless� je perdais ma voix, etc.
J'avais 120 couronnes.
Que faire avec �a ?
J'�tais assis dans un caf�...
Je m'en souviens comme si c'�tait hier...
sur le coin d'un billard
quand un homme m'a dit .. ''Excusez-moi, Herr Lieutenant.''
J'ai �t� grossier, je lui ai demand� qui il �tait.
ll m'a r�pondu .. ''Je suis Peter Ostermeyer.
''Je suis en charge de la pi�ce de th��tre,
'' Der Hias''
''Oui, et alors ?''
''Je me demandais si le Lieutenant
''accepterait d'y participer.''
''Vous payez combien ?''
''750 couronnes.''
J'en avais 120.
Parfois dans ma vie, il m'arrive de faire preuve d'intelligence.
Pas toujours, pas souvent mais parfois.
J'ai donc r�pondu .. ''C'est vraiment tr�s peu.''
ll a dit .. ''Plus de 1000 c'est impossible.''
''Entendu !''
Tout d'un coup, j'avais mille billets.
Par la suite, il a �t� d��u.
ll voulait que j'interpr�te un Allemand.
Un officier au-dessus du grade de lieutenant.
Mais j'�tais incapable de parler le prussien.
Alors, il a d� me donner le r�le principal du film.
C'�tait une pi�ce.
De la pi�ce.
Le r�le principal de la pi�ce. Excusez-moi...
Je l'ai donc interpr�t�.
�a a �t� un grand succ�s.
Erich Pommer servait en Roumanie
dans les services secrets, je crois.
ll dirigeait la Decla-Bioscop.
Et on lui a dit...
''Garde un oeil sur cet homme. ll est fait pour le cin�ma.''
Erich Pommer est venu � Vienne
- je portais un monocle, comme toujours -
il a dit... ''Je ne veux rien avoir affaire
''avec ce saligaud arrogant.''
On lui a r�pondu .. ''Tu dois parler avec lui.''
ll a r�torqu� .. ''Je vais lui parler, mais c'est tout.''
Nous avons commenc� apr�s la repr�sentation, vers 22h30
jusqu'� 4 heures du matin.
J'ai obtenu un contrat avec la Decla-Bioscop
en tant que "Dramaturg".
En tant qu'auteur.
En tant que Dramaturg. C'est difficile � traduire.
Un Dramaturg est un... Un superviseur de la narration.
Au m�me moment
l'Allemagne avait naturellement le dessus dans la guerre.
ll m'avait promis que je n'aurais pas d'ennuis
avec l'arm�e autrichienne.
On me laisserait partir.
Apr�s mes deux mois de permission.
''Bien.''
J'y suis donc all�.
C'�tait tr�s amusant.
Je regardais des films.
Je ne m'y connaissais pas � cette �poque,
malgr� en avoir �crit quelques-uns qui avaient �t� r�alis�s.
Mais je ne savais rien du montage, de la dur�e et tout cela.
Soudain, deux mois plus tard, j'ai re�u une lettre de Vienne.
Un ami m'a dit .. ''Tu dois rentrer ou ce sera la cour martiale.''
J'ai r�pondu ..
''Ils ont promis de me retirer de l'arm�e.''
Ils ne l'avaient pas fait.
Alors, je suis all� les voir pour n�gocier.
Ils m'ont dit d'attendre huit jours.
C'est l� que ma chance a tourn�
avec la grande r�volution.
J'avais d�j�...
un emploi, � la fin de 1918.
Au d�but je voulais r�aliser des films.
J'en ai �crit en quatre jours, le soir
avec une bouteille de vin rouge.
Durant cette p�riode, chaque sc�ne tenait sur une feuille de papier.
Ainsi, on pouvait les �changer
sans avoir � tout r��crire.
Comme je vous l'ai dit, je supervisais les films.
Je m'�crivais des r�les et j'ai commenc� � jouer.
Je suis devenu tr�s ami avec Erich Pommer.
La guerre �tait finie, il est donc revenu.
ll �tait la pi�ce ma�tresse de la Decla-Bioscop.
ll connaissait des personnes influentes, � Paris.
Un jour, j'ai �crit un film,
j'en ai oubli� le titre,
et je lui ai dit .. ''Je veux le r�aliser.''
ll a accept�.
J'ai tourn� le film en quatre jours.
A partir de l�, j'�tais r�alisateur.
Les sujets de tous vos films majeurs
traitent des fl�aux sociaux des meurtriers.
Des fl�aux sociaux pas des meurtriers!
Des fl�aux sociaux.
A ce moment le message de "Metropolis"
ne pouvait-il pas �tre per�u comme un message marxiste,
r�trospectivement ?
Je l'ignore. Je ne l'ai pas revu depuis longtemps.
Que pensez-vous aujourd'hui de "Metropolis" , le film ?
Quand je l'ai r�alis�, il me plaisait.
Quand je l'ai achev�, je le d�testais.
Pour une raison toute simple ..
� cause de la th�se de mon, �pouse, Thea von Harbou
qui avan�ait que le m�diateur
entre le capital, le cerveau, et les mains, les ouvriers
devait �tre le coeur.
Je n'y adh�rais pas.
Puis, dans les ann�es 50
anonymement,
je me suis procur� quelques pages du Washington Post
dans lesquelles un directeur qui avait vu "Metropolis"
convenait qu'il �tait important
d'�tre compatissant envers les ouvriers.
Je disais encore ..
''La barbe !''
Mais plus tard, � la fin des ann�es 60
alors que je travaillais de temps � autre dans les universit�s
pour des conf�rences,
j'ai demand� aux �l�ves
ce qu'ils d�testaient dans l' establishment.
Ils ont r�pondu .. ''C'est une soci�t� gouvern�e par ordinateur
''et ce qui y fait d�faut est le coeur.''
Tout � coup, j'avais peut-�tre tort
et Thea von Harbou avait raison.
Et les effets techniques dans "Metropolis" ?
Les �l�ments de l'automatisation que vous avez repr�sent�e
ont-ils exist� ou ont-ils �t� con�us
� partir de votre inconscience somnambulique ?
A cette �poque, les laboratoires
� Berlin
n'�taient pas comme ceux d'ici.
Par exemple, on ne pouvait pas dire... ''Je veux �a et �a.
''Que �a soit fait au labo. On s'en occupera l�-bas.''
�a se faisait pendant la prise.
ll n'y avait pas d'optiques.
Nous n'avions m�me pas de grande perche. Rien du tout.
J'avais un tr�s bon cadreur. Pas Karl Freund.
G�nther Rittau qui est mort r�cemment,
qui, dans son genre, �tait un g�nie.
ll est � l'origine
de la transformation de la fille en robot.
Je lui ai dit ..
''Souviens-toi qu'il y a un plan de la fille assise
''et progressivement, une partie d'elle devient m�tal
''et l'autre est toujours vivante.''
Je ne voulais pas d'un fondu
d'un �tre vivant � un robot.
Lentement, une jambe se modifie
pour devenir une jambe de m�tal et ainsi de suite.
Si vous aviez pu utiliser du son, � l'�poque,
l'auriez-vous fait pour "Metropolis" ?
Je vais vous dire.
Plus tard, j'ai fait un film qui s'intitulait "La femme sur la lune".
L'un des cadres de la UFA...
La femme sur la lune �tait un film de la Fritz Lang Film Corporation
et l'UFA en avait la distribution.
L'une des huiles s'�tait rendue je crois vers 29...
en Am�rique
et avait vu le premier film de Jolson.
ll a dit...
''On veut du son dans le film.''
J'ai r�pondu .. ''Non, je ne ferai pas �a.''
Parce que, selon moi, si on pr�sente un film muet
et qu'on y glisse du son, puis � nouveau du silence,
on casse le rythme du film.
J'ai donc bataill� avec la UFA
et elle a cess� d'honorer son contrat envers ma soci�t�.
Dans le m�me temps, une chose bizarre s'est produite.
J'en avais jusque-l�...
et je voulais devenir chimiste.
Vint un homme
avec lequel je n'aurais habituellement pas parl�,
un soi-disant producteur ind�pendant.
Je n'aime pas les producteurs. Je ne sais pas pour vous,
mais moi, non.
ll voulait que je fasse un film pour lui.
Je lui ai dit de me laisser, que je ne voulais plus en faire.
ll est revenu, encore et encore.
Neuf mois, c'est long.
Enfin, je lui ai dit .. ''Ecoutez-moi bien.
''Je vais faire un film pour vous.
''Mais vous ne faites rien d'autre que donner l'argent.
''Vous n'avez aucun droit de regard sur le sujet, sur le sc�nario.
''Vous ne faites pas de modifications.
''Je vous dirai quels seront les acteurs du film.
''Le film boucl�, vous ne pouvez pas y faire de coupe.
''Compris ?''
ll a �t� d'accord.
Autrement, "M. le Maudit" n'aurait jamais exist�.
J'en avais assez
des gros films tel que "Metropolis" , etc.
Je voulais un film plus personnel,
un film qui aborde un seul �tre humain
un seul fl�au social.
Ainsi, j'ai fait "M. le Maudit".
Un jour, nous sommes all�s dans l'appartement
d'un homme qui �tait accus� de meurtre.
Des mains coup�es avaient �t� trouv�es sous son lit.
Un autre, que je n'ai jamais rencontr�,
dont j'ai entendu parler,
qui faisait de la charcuterie � partir de jeunes vagabonds.
Mais tant qu'on ne voit pas
ce que j'ai vu. Par exemple,
disons une femme dans une petite boutique
dans laquelle on peut acheter de la nourriture, des conserves;
gisante, assassin�e
sur la table o� elle vend les produits.
Et le sang coule, et coule.
C'est seulement l� que l'on comprend pourquoi
la police est pour la peine de mort.
J'ai dit � ma femme Thea von Harbou...
Nous voulions cr�er le meurtre le plus ignoble qui soit.
Nous avons d'abord pens� aux lettres anonymes.
Et un jour, j'ai dit ..
''Ch�rie, j'ai une autre id�e.
''Que dirais-tu d'un assassin d'enfants ?''
J'ai essay� de trouver un acteur
dont personne n'aurait cru qu'il pouvait �tre un assassin.
Et j'ai trouv� Peter Lorre.
Peter Lorre est venu...
J'ignore o� il est n�.
ll travaillait dans un Stegreif-Theater.
C'est une troupe dans laquelle on explique � un com�dien
la situation et il invente les dialogues.
Du th��tre d'improvisation.
Lorre n'avait pas tourn� avant "M. le Maudit".
Ce n'�tait pas � Berlin. C'�tait en dehors.
Pourquoi l'avoir choisi ? Pourquoi cet acteur-l� ?
Parce que je pensais que personne ne croirait
qu'une personne avec le physique de Peter Lorre
commettrait d'affreux meurtres.
Vous parlez de la rondeur de ses traits, en opposition...
A son comportement tout entier.
Les meurtres,
l'agression de l'enfant, dans la premi�re s�quence,
n'est jamais montr�e.
Vous la rendez de tr�s belle mani�re
avec le ballon de la fillette qui roule puis s'arr�te.
La premi�re fois, c'est quand il se tient devant l'affiche, non ?
Exact et on voit son ombre.
Seulement l'ombre ?
En fait, je veux dire qu'on ne voit jamais vraiment les faits
qu'il a commis.
Laissez-moi vous dire.
Je d�teste montrer la violence.
Je l'ai fait dans un ou deux films.
Parce que je pense que le public
participe avec moi.
Je ne pouvais pas montrer dix exemples
de ce que l'assassin faisait � un enfant.
�a aurait �t� de mauvais go�t.
Je m'en serais voulu de la montrer.
Et en ne la montrant pas,
le public, chaque membre du public
pouvait penser � la chose la plus atroce selon son imagination.
Par cons�quent, le public entier collabore avec moi.
L'une des id�es est-elle l'empathie du public pour le meurtrier
et de le comprendre...
Pas du tout ! Pourquoi ? C'est tout l'inverse.
En voyant "M. le Maudit" , j'ai le sentiment de saisir...
Vous ne montrez pas cet homme comme un inf�me paria de la soci�t�.
ll est repr�sent�, pour la premi�re fois au cin�ma,
comme un �tre qui commet des actes incontr�lables.
Comme si le sort avait engendr� une anomalie en lui
qui en a fait un meurtrier.
Vous pensez que la plupart des assassins
naissent
avec l'intention de tuer autrui ?
Vous avez donc la r�ponse.
Cela ne vous int�ressait pas de susciter chez les spectateurs
une empathie pour le meurtrier, jusqu'� un certain degr� ?
Comment �a ?
Le comprendre en tant qu'humain
plut�t que de le condamner en tant que tueur.
J'ignore si le public l'a condamn�.
Sachez une chose.
Je vous ai dit auparavant ne pas aimer les producteurs.
A la fin du film...
Rappelez-vous le tribunal de la p�gre.
C'�tait de vrais criminels au premier plan.
La main se pose sur l'�paule de Peter Lorre,
et on entend... ''Au nom de...''
Puis, fondu encha�n�
et on voit la Cour avec le juge
qui dit... ''...de la loi.''
Fondu.
Apr�s, il y avait une sc�ne,
que bien des ann�es plus tard,
quand je ne pouvais plus m'y opposer,
le pr�tendu financier ou producteur du film
l'amputa de sa v�ritable fin.
La v�ritable fin �tait... ''Au nom de la loi...''
et on voyait trois m�res,
dont l'une �tait celle de la premi�re enfant.
Elle disait...
''�a ne nous rendra pas nos enfants !
''ll faudra mieux les surveiller les petites.''
C'�tait la raison pour laquelle j'ai vraiment fait le film.
Pour cette seule r�plique...
''ll faudra mieux les surveiller les petites.''
Ils l'ont coup�e. Point final.
C'�tait de r�els criminels dans la sc�ne du tribunal.
Pourquoi ? Comment les avez-vous convaincus ?
Je vous ai dit
que je tra�nais souvent � Alexanderplatz,
j'ai donc rencontr� beaucoup de criminels.
Je leur ai demand� s'ils accepteraient
d'�tre dans un de mes films.
Certains m'ont dit... ''Fritz, avec plaisir
''mais on a jamais �t� fich�s. On peut pas se le permettre.''
D'autres ont accept�.
Je les ai pay�s et ils sont venus.
C'�tait tr�s sp�cial.
Pendant le tournage,
l'un d'eux m'a dit .. ''On doit filer.
''La police sera l� dans une heure, elle est au courant.''
J'ai demand� s'il avait 15 minutes.
ll m'a dit... ''Oui, mais pas plus.''
J'ai tourn� deux sc�nes et ils sont partis.
A l'arriv�e de la police, il n'y avait personne.
Avec le recul avez-vous le sentiment
que certains films de la p�riode allemande
d�peignent une vision sombre de l'univers ?
Si on regarde la plupart des films actuels
n'est-ce pas la m�me chose ?
Peu m'importe les films actuels...
Je vous le demande.
Presque totalement, en effet.
Voil�.
�a remonte � 50 ans.
Quand on d�nonce quelque chose, un fl�au,
on n'est pas politicien, on ne peut rien changer.
Si on d�nonce un fl�au
qui existe encore...
C'est tout.
D'autres artistes de cette p�riode,
comme George Grosz, qui travaillait en Allemagne,
dessinait et peignait
sur l'effusion de sang, la criminalit� galopante
sur les m�contentements et les maux de la soci�t� qui l'entourait.
Vos films de cette p�riode, ou l�g�rement plus tard,
� partir de "M. le Maudit"
et pendant 10 ou 11 ans,
traitaient, jusqu'� votre d�part d'Allemagne en 1933,
des plaies sociales auxquelles nous voyons aujourd'hui
comme l'insatisfaction qui a conduit au nazisme.
On ne peut pas vivre dans un pays qui a perdu la guerre
sans �tre influenc�.
Au moment o� j'ai tourn� "Le Docteur Mabuse"
et la deuxi�me partie, "lnferno",
il y avait de grandes affiches dans tout Berlin
d'un squelette
dansant avec une femme
avec pour titre ..
''Berlin, ta cavali�re est la Mort.''
Je venais de finir un film
"Le testament du Dr Mabuse"
dans lequel je faisais dire
� Mabuse
lorsqu'il s'empare du corps d'un autre homme
tous les slogans nazis.
Les chemises brunes sont venues, les noires n'existaient pas,
avec une arme dans chaque main,
et m'ont dit...
''M. Goebbels va saisir ce film.''
J'ai �t� tr�s hautain et j'ai r�torqu� ..
''Si vous croyez pouvoir saisir un film de Lang � Berlin,
''allez-y.''
Ils l'ont fait.
L�, j'avais des ennuis.
Le souci �tait que la soci�t� pour laquelle j'avais fait ce film,
avait d�pens� de l'argent
et j'ai essay� de trouver un moyen de les aider.
J'ai pens� qu'un entretien avec Goebbels pourrait servir.
De cette mani�re, l'interdiction
serait lev�e.
Un jour, j'ai donc re�u une invitation...
Un ordre, devrais-je dire,
de me rendre au minist�re de la Propagande.
Vous devez savoir qu'� cette �poque,
il fallait porter un faux col...
Un... Non, pas un smoking.
Une queue-de-pie.
Un gilet, un pantalon ray�...
Ce qui �tait d�j� tr�s inconfortable.
Je suis entr� au minist�re de la Propagande.
Pr�s de la porte, il y avait un grand bureau,
de nouveau quatre chemises brunes arm�es.
''C'est pour quoi ?''
''J'ai l� une invitation du ministre de la Propagande
''qui souhaite me parler.''
Ils l'ont regard�e et ont dit ..
''Allez jusqu'au coin et continuez dans le couloir.
''L�, il y a un autre couloir. Prenez-le.''
J'ai pris le couloir.
Ce n'�tait pas tr�s plaisant.
Le sol �tait en carr�s de ciment
les murs �taient vides.
Pas de tableaux, d'inscriptions.
Chaque pas r�sonnait continuellement
d'un bout � l'autre.
C'�tait d�sagr�able.
J'arrive au bout du couloir et d'un autre
et c'est la m�me chose.
De nouveau, un bureau quatre chemises brunes!.
La m�me proc�dure.
''Prenez par-l�.'' A trois reprises.
Finalement, je suis arriv� dans une pi�ce ronde.
C'�tait tr�s joli.
Je ne savais pas quoi faire.
Tout � coup, une porte s'est ouverte et un homme en est sorti
il �tait tr�s poli.
ll m'a dit... ''Un moment, M. Lang.
''Le ministre sera bient�t pr�t.''
V�ritablement une minute et demie plus tard,
il a rouvert la porte et m'a dit d'entrer.
Je me suis avanc�.
C'�tait une immense pi�ce,
avec au moins quatre ou cinq grandes fen�tres d'un c�t�,
desquelles on voyait l'ext�rieur.
Goebbels �tait assis derri�re un bureau.
Tr�s, tr�s �loign�.
ll portait un pantalon noir et une de ces chemises kaki.
ll a dit quelque chose de tr�s dr�le.
Goebbels savait se montrer tr�s s�ducteur.
ll s'est approch� les mains tendues.
''M. Lang, je suis ravi de vous voir. Asseyez-vous.''
Je me suis assis.
Je pensais qu'il allait me demander
pourquoi j'avais plac� dans la bouche d'un criminel
certains slogans du llle Reich.
Vous vous souvenez de ces slogans ?
Un, par exemple ?
Hitler avait dit ..
''Nous devons...'' Non, pas ''nous''.
''Le citoyen moyen doit d�truire
''les autorit�s qu'il a cr��es.
''Par la suite, sur la d�b�cle sur les restes
''nous b�tirons notre royaume pour un mill�naire.''
J'ai fait dire la m�me chose � Mabuse, sauf que...
''Apr�s que tout soit d�truit,
''sur les restes
''je b�tirai mon royaume sur un mill�naire de crimes.''
Je m'attendais � ce que le ministre dise quelque chose, mais rien.
J'attendais.
ll parlait, parlait, et tout d'un coup, il a dit ..
''Le F�hrer a vu vos films.''
ll n'a pas pr�cis� lesquels.
Puis, il a ajout�...
''ll a dit... voici l'homme qui cr�era
''le cin�ma national-socialiste.''
A cet instant, pour �tre franc,
j'�tais tout en nage.
Je transpirais par tous les pores de la peau.
J'ai regard� par la fen�tre
et il y avait, je ne sais pas comment on dit en anglais,
un tr�s grand poteau,
comme il y en a ici avec des feux,
avec une horloge � trois faces.
On pouvait voir l'horloge.
J'ai dit... ''Comment je sors d'ici ?''
- A vous-m�me. - A moi-m�me, bien s�r.
Je ne sais pas ce que j'ai dit � Goebbels, je le jure.
Mais en substance j'ai dit que j'�tais aux anges.
Je regardais les aiguilles de l'horloge qui avan�aient
et ma seule pens�e �tait .. ''Comment sortir d'ici ?
''Aller � la banque, retirer de l'argent et quitter l'Allemagne.''
J'ai dit... ''Herr Minister j'ignore si vous savez une chose.
''Mon p�re est issu d'une vieille famille de paysans,
''qui remonte � des centaines d'ann�es.
''Ma m�re est n�e catholique
''mais ses parents �taient juifs.''
A nouveau il a us� de son charme et dit ..
''M. Lang, c'est nous qui d�cidons de qui est aryen.''
Je l'ai remerci�.
Qu'aurais-je d� dire ? Qu'aurais-je pu dire ?
Je ne voulais pas finir en camp de concentration.
''Nous voulons que vous soyez la figure du cin�ma allemand.''
C'est pour cette raison que je lui ai parl� de ma m�re.
C'�tait en quelle ann�e ?
Au d�but de 1933.
Alors, il a dit...
''ll y a une sc�ne
''dans laquelle le professeur qui dirige l'asile
''o� est mort Mabuse
''rentre chez lui
''et soudainement Mabuse appara�t � c�t� de lui
''et lui dit certaines choses.
''Ce n'est pas bien.''
Je l'ai �cout�.
ll a dit... ''Le professeur doit �tre mis � mort
''par la rage du public.''
''Herr Minister, ai-je r�pondu, c'est une excellente id�e.''
C'�tait absolument affreux mais qu'aurais-je d� dire ?
Nous avons donc parl� et parl�,
et l'horloge a atteint un point o� j'ai su qu'il �tait trop tard
pour aller � la banque.
Puis, charmeur, il m'a dit .. ''Au revoir.
''Je vous appellerai dans un ou deux jours. Guettez mon appel.''
J'ai dit... ''Herr Minister je vous suis reconnaissant.''
Du baratin, et je suis sorti.
Je suis all� � la banque. C'�tait ferm�.
Alors, je suis rentr�.
J'habitais sur Breitenbachplatz,
qui, d'un c�t�, �tait entour�e de maisons
mais � l'arri�re des maisons
il restait des emplacements vides o�, plus tard, on pourrait construire.
J'ai dit � mon domestique, Hans, qui �tait polonais ..
''Je ne pense pas que, dans les jours � venir,
''je trouverai du travail en Allemagne.''
J'avais toujours travaill� avec la France
et avec l'Angleterre.
Par chance j'avais donc un passeport.
J'ai dit... ''Mettez dans la malle
''tout ce dont j'ai besoin pour un mois et demi.''
Alors que je regardais par la fen�tre de la chambre arri�re
la maison �tait cern�e par les Nazis,
en uniforme brun.
Je me suis dit .. ''M. Goebbels ne t'a pas cru.''
J'ai dit � Hans .. ''Prenez cet argent,
''allez jusqu'� la gare.
''Je vous y retrouverai � 20h.
''Le train pour Paris part � 20h.
''Achetez-moi une place dans un wagon-lit...''
Je suis all� voir ma dulcin�e
et lui ai dit... ''Ecoute
''tu as �t� mari�e � un juif.
''Tu as deux enfants.
''On ignore ce qui peut t'arriver.
''Veux-tu que j'emporte tes bijoux hors d'Allemagne ?''
Nous en avons discut�, elle a accept� et m'en a donn� quelques-uns.
Quand j'ai quitt� la maison, ils m'ont laiss� partir.
Autrement dit c'�tait pendant une manoeuvre...
C'�tait pur hasard que cet apr�s-midi, ce soir-l�,
ils se pr�paraient pour des manoeuvres de nuit.
Je me suis arrang�
pour arriver 5 minutes avant le d�part du train de 20h.
Hans �tait tr�s nerveux. ll allait et venait.
''M. Lang, o� �tiez-vous ?''
Je lui ai dit .. ''Qu'est-ce qui presse ?''
ll m'a donn� mes billets
et je suis mont� dans le train qui partait.
Je lui ai dit .. ''Je vous appellerai ou vous c�blerai pour me rejoindre.''
Je savais ce que je voulais faire des bijoux.
Je suis rentr� dans un autre wagon.
J'avais du ruban adh�sif blanc.
Je m'en suis servi pour cacher les bijoux
derri�re la cuvette des toilettes.
Si quelque chose m'arrivait, ce n'�tait pas mon wagon.
�a m'�tait �gal.
Et je suis retourn�
dans mon wagon
pour y cacher les 1000 marks.
Avec une lame de rasoir, j'ai fait une fente dans la moquette.
Et j'ai d�chant�.
La moquette �tait coll�e au sol.
Je ne pouvais pas glisser l'argent en dessous.
A cette �poque, il y avait un arr�t dans une gare
o� l'attente �tait d'une heure et demie
avant d'entrer en Belgique.
Pendant cette heure il y avait une fouille
des bagages.
Mais cette fois, elle �tait faite par les chemises brunes.
J'�tais dans la derni�re voiture
et je les entendus � l'autre bout,
frappant aux portes... ''Ouvrez !
''Contr�le des passeports.''
Les gens ouvraient.
Le suivant, le suivant...
Puis, ils sont arriv�s � celui voisin au mien
Le compartiment pr�s du v�tre ?
Dans mon compartiment, j'�tais allong� sur mon lit.
Je me suis souvenu de ce que je disais toujours � mes acteurs.
''Si vous voulez offrir une bonne interpr�tation,
''efforcez-vous vraiment de faire
ce que vous jouez.
Alors, j'ai commenc� � ronfler.
Je ne dormais pas.
Je les entendais � c�t� remercier
en fermant la porte.
J'attendais qu'ils ouvrent la mienne.
Ils ont pass� leur chemin.
Je me suis dit...
''Goebbels t'a fait suivre quand tu as quitt� la maison.
''ll y a quelqu'un qui te surveille ici, dans ce train.
''Dans trois quarts d'heure,
''quand le train d�marrera pour la Belgique,
''ils t'arr�teront.''
Personne n'est venu.
Le train a quitt� le quai.
Jusqu'� ce jour,
je jure ignorer pourquoi personne n'est entr� dans mon compartiment.
Je suis all� prendre les bijoux. Le lendemain, l'argent.
J'�tais � Paris.
Mais je ne sais toujours pas pourquoi personne n'a ouvert la porte.
Je dois revenir sur quelque chose.
Au d�but de...
ma carri�re cin�matographique, pour employer ce mot,
je croyais au destin.
Lentement, avec les ann�es
j'ai cess� d'y croire.
Le destin n'est pas une chose � laquelle on ne peut pas �chapper.
Le destin est ce qu'on fait de sa vie.
Ce sont les derniers films que j'ai fait ici, aux Etats-Unis,
qui me l'ont appris.
Disons que dans mes films am�ricains, par exemple dans...
- Le premier ? - "Furie".
Dans "Furie"...
Le lynchage existait encore, quand je l'ai r�alis�.
Le lynchage, des lyncheurs.
C'est une calamit�
mais je ne peux pas la changer.
Je peux juste la souligner.
C'est la m�me chose dans "J'ai le droit de vivre".
Bien s�r, je reconnais une chose...
Vous savez qu'ici, dans les �coles,
la religion n'est pas enseign�e.
Comment enseigner la morale
si ce n'est � travers la religion ?
Je ne suis pas un homme de foi.
Mais la morale ne peut �tre apprise qu'avec la religion.
Je hais les interviews.
Je vais vous dire pourquoi.
J'ai g�n�ralement dit que,
lorsqu'un metteur en sc�ne ou plut�t un cr�ateur de films
r�alise un long-m�trage
qui n'exprime pas ce qu'il voulait dire
et qu'il doit donner une interview pour l'expliquer au public,
il est nul, il ne devrait pas faire de films.
Ses films doivent parler pour lui.
Cet entretien s'est tenu les 21 et 24 f�vrier 1975.
Fritz Lang s'est �teint le 2 ao�t 19T6.
Adaptation : Nathalie Adam
Sous-titrage : TVS - TITRA FILM
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