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NOSTALGIE DE LA LUMIÈRE
Le vieux télescope allemand,
que je revois après tant d'années,
fonctionne encore
à Santiago du Chili.
Je lui dois ma passion pour l'astronomie.
Ces objets, qui auraient pu être les mêmes
que ceux de ma maison natale,
me rappellent ce moment où l'on croit qu'on cesse d'être un enfant.
À cette époque, le Chili était un havre de paix
isolé du monde.
Santiago dormait,
au pied de la Cordillère, déconnecté du reste de la Terre.
J'aimais les contes de science-fiction,
les éclipses de Lune
et regarder le Soleil à travers un morceau de verre fumé.
J'ai appris par cœur le nom de certains astres
et j'avais une carte du ciel.
C'était une vie
provinciale.
Il ne se passait jamais rien.
Les présidents de la République
marchaient dans les rues sans escorte.
Le présent était le seul temps qui existait.
Cette vie paisible un jour a pris fin.
Un vent révolutionnaire
nous a propulsés au centre du monde.
J'ai eu la chance de vivre cette noble aventure
qui nous a tous tirés de notre sommeil.
Cette illusion est restée gravée à jamais dans mon âme.
À peu près à la même époque,
la science s'est éprise du ciel du Chili.
Un groupe d'astronomes
a découvert qu'on pouvait toucher les étoiles du doigt
dans le désert d'Atacama.
Enveloppés de poussière stellaire,
les scientifiques du monde entier
ont construit ici les télescopes les plus puissants de la terre.
Quelque temps après, un coup d'État
a balayé la démocratie, les rêves
et la science.
Bien que vivant dans un champ de ruines,
les astronomes chiliens ont poursuivi
leur travail, soutenus par leurs confrères étrangers.
Les secrets du ciel sont tombés sur nous,
un par un, comme une pluie transparente.
Au Chili, l'astronomie est une passion partagée par beaucoup.
Je ne suis qu'un amateur parmi des milliers.
Notre planète humide n'a qu'une seule tache brune
sans le moindre degré d'humidité.
Il s'agit
de l'immense désert d'Atacama.
J'imagine que bientôt l'homme marchera sur Mars.
Ce sol sous mes pieds
est ce qui ressemble le plus à ce monde lointain.
Il n'y a rien.
Ni insectes, ni animaux, ni oiseaux.
Cependant, c'est un lieu chargé d'histoire.
Pendant 10000 ans, cette contrée
a été une terre de passage.
Les fleuves de pierres
servaient de chemins naturels.
Les caravanes de lamas et d'hommes
allaient et venaient entre l'Altiplano et la mer.
Une terre damnée
imprégnée de sel,
où les dépouilles se momifient et les objets se figent.
L'air, transparent,
léger, nous permet de lire
dans ce grand livre ouvert de la mémoire,
page après page.
Les télescopes
sont la porte du cosmos.
C'est ici que commence le mystère céleste.
Dans la lueur de la nuit,
les étoiles nous observent.
Au fond des lacs de sable,
il y a des poissons et des mollusques pétrifiés.
Je peux les saisir avec la main.
Les collines et les murailles des Indiens se confondent.
Il y aurait
de nombreuses météorites sous la roche
car les boussoles s'affolent.
J'ai toujours cru
que nos origines se trouvaient dans le sol,
enfouies sous la terre ou au fond des mers.
Mais aujourd'hui, au contraire,
je pense que nos racines sont là-haut, au-delà de la lumière.
D'où nous venons,
où nous sommes et où nous allons.
D'où venons-nous? C'est une question capitale.
Elle a toujours été au cœur de nos civilisations.
Quant à la religion...
Le monde scientifique actuel
tend à séparer la science de la religion.
Or les grandes questions
que l'homme se pose ont une origine et une motivation
d'ordre religieux.
C'est mon avis.
Il s'agit de découvrir l'origine de l'homme,
de notre planète, du système solaire...
De savoir comment naît une galaxie, une planète ou une étoile.
Toutes ces questions sur les origines,
nous essayons d'y répondre, nous, les astronomes.
C'est un questionnement sans fin.
Ce qui démange l'astronome, c'est "l'origine de".
J'étudie des galaxies diffuses dont on ignore l'origine.
On ne sait pas pourquoi elles ne se détruisent pas.
On essaie d'élucider ces questions dérangeantes.
C'est ça, la science, on tente de répondre à deux questions,
on y répond tant bien que mal,
et quatre autres surgissent.
C'est le propre de la science.
Certains disent qu'on n'est pas très efficaces
car en répondant à deux questions, on en soulève quatre autres.
Mais c'est ça, la science, ça n'en finit jamais.
C'est ça qui me plaît.
Le mystère de la science traverse le temps.
Au pied de ces coupoles,
il y a d'autres messages qui viennent aussi de loin.
Ces dessins sur les roches, réalisés par des bergers précolombiens,
ont plus de mille ans.
Ici, plus qu'en tout autre lieu,
j'ai l'impression que le désert nous révèle
un secret.
Toutes nos expériences,
y compris cette conversation, ont lieu dans le passé.
Même si ce n'est que des millionièmes de seconde.
La caméra que je regarde maintenant
se trouve à quelques mètres,
elle est donc, depuis quelques millionièmes de seconde,
déjà dans le passé
par rapport au temps que j'ai sur ma montre.
Le signal met du temps à arriver.
La lumière de la caméra ou la tienne, reflétée,
me parvient avec un décalage.
Un décalage minime car la vitesse de la lumière est rapide.
Combien met la lumière de la Lune à nous parvenir?
Un peu plus d'une seconde.
- Et celle du Soleil? - Huit minutes.
On ne voit pas les choses au moment où on les voit?
Non, c'est ça le piège.
Le présent n'existe pas.
C'est vrai.
Le seul présent qui pourrait exister,
c'est ce qu'il y a dans mon esprit.
C'est ce qui se rapproche le plus du présent absolu.
Et encore, parce que quand je pense,
le signal tarde à se déplacer entre mes sens.
Entre le moment où je dis "je suis moi" et que je me touche...
il y a un décalage.
Le passé est l'outil principal des astronomes.
Nous manipulons le passé.
On est habitués à vivre en retard.
C'est comme ça.
C'est comme un archéologue qui étudie le passé.
Tout à fait.
Un passé plus proche, mais c'est pareil.
Vous essayez d'imaginer.
Exactement.
L'historien fait la même chose.
Le géologue aussi.
Il sait qu'en creusant
il trouvera des choses de plus en plus anciennes.
En astronomie, c'est pareil.
Le présent est une ligne ténue.
Un simple souffle la détruirait.
Sur cette paroi plate,
se dessinent deux visages humains, peut-être des masques.
Ils ont été gravés par les caravaniers précolombiens
qui passaient par ici.
C'était un passage naturel vers San Pedro de Atacama.
Ces dessins ressemblent
à ceux gravés sur la montagne opposée.
Nous sommes sur le chemin préhistorique
qui longe les gravures rupestres.
Le chemin actuel s'est superposé à l'ancien.
À droite,
on peut voir des dessins de lamas et de personnages.
Les astronomes, grâce à leur travail,
ont créé un télescope géant
pour rapprocher deux choses apparemment inconciliables :
les origines de tout...
et le passé de tout ce qu'on est aujourd'hui.
Ce sont deux situations...
Ils reçoivent aujourd'hui le passé.
Mais, en même temps, ils reçoivent le passé le plus ancien de tous.
C'est-à-dire l'origine de tout le système.
Ils étudient un passé et, nous, on en étudie un autre.
Ils sont dans le présent et recueillent un passé
qu'ils doivent reconstituer.
Ils ne disposent que d'infimes indices.
Ce sont des archéologues comme nous.
Pourquoi certains endroits s'y prêtent mieux?
C'est une grande énigme. On se demande
pourquoi il y a des archéologues et des astronomes
à un même endroit.
La réponse est simple : à cet endroit,
il est plus facile d'accéder au passé qu'ailleurs.
La transparence du ciel
est pour les archéologues de l'espace
ce que le climat sec est pour nous, archéologues.
Il nous permet d'accéder plus facilement aux traces du passé.
La transparence permet aux astronomes
d'élucider les énigmes de l'espace.
Voilà pourquoi nous partageons le même territoire.
Le désert est une porte vers le passé?
C'est exact.
C'est une porte
que nous savons franchir.
Mais nous ignorons si, en ressortant,
on aura fait des découvertes
qui bouleverseront la vie à jamais.
Cela reste un mystère pour moi.
Cependant,
ce pays n'a pas fait de travail sur son passé.
Il est pris au piège du coup d'État
qui l'empêche toujours d'avancer.
C'est le paradoxe qui te préoccupe le plus.
Tout le problème est là.
C'est normal que cela te préoccupe et t'angoisse.
Je partage entièrement ton sentiment.
C'est certes paradoxal.
Notre passé le plus proche,
nous l'avons mis au rebut.
C'est un paradoxe sans nom.
Écoute bien,
on ne sait pratiquement rien
sur le XIXe siècle.
Combien de secrets nous gardons
sur le XIXe siècle!
Nous n'avons jamais avoué que nous avons délaissé nos Indiens.
C'est pratiquement un secret d'État.
Nous n'avons rien fait pour comprendre
pourquoi, au XIXe siècle,
ont fleuri des phénomènes économiques vertigineux comme le salpêtre
dont il ne reste rien.
Nous avons gardé caché notre passé récent.
Nous l'avons masqué.
C'est absurde,
on hésite à s'approcher de cette histoire proche.
Comme si cette histoire pouvait nous accuser.
Cela, cher ami, ne sert à rien.
À personne : ni à la droite, ni au centre, ni à la gauche.
Comme d'autres déserts de la planète,
le désert chilien est un océan de minéraux ensevelis.
À ciel ouvert,
reposent les hommes morts au travail.
Comme des couches géologiques,
des couches de mineurs et d'Indiens
sont balayées pas un vent incessant.
C'étaient des familles errantes.
Leurs affaires, leurs souvenirs
se trouvent près d'ici.
Près des observatoires,
au milieu de cet immense vide,
se trouvent les ruines de Chacabuco,
le plus grand camp de concentration sous la dictature de Pinochet.
Les vestiges de ce camp
sont en réalité les vestiges d'une mine.
Les militaires n'ont pas dû
bâtir un camp car ce qui leur servait de cellules,
c'était les maisons des ouvriers du XIXe siècle,
quand l'industrie minière ressemblait à l'esclavagisme.
Tout ce que les militaires ont fait,
c'est ajouter les barbelés.
J'ai été enfermé dans un camp de concentration du Nord
du 9 novembre 1973
jusqu'au mois d'octobre 1974.
À Chacabuco, as-tu entendu parler d'un groupe de détenus
qui observait les étoiles?
Oui, je faisais partie de ce groupe.
On était une vingtaine.
La personne qui menait le groupe était un astronome?
C'était un médecin qui s'y connaissait en astronomie,
le docteur Alvarez.
Dans la journée, il nous donnait des cours théoriques
et, la nuit, on sortait regarder les étoiles.
Ce qu'on a appris en astronomie,
c'était à distinguer les constellations.
Vous aviez un télescope?
L'avantage d'avoir un ciel limpide,
c'est que les étoiles
étaient comme de petites ampoules.
Comment repériez-vous
les constellations?
Il nous a appris à fabriquer un appareil.
Un trépied surmonté d'un cadran
indiquant les heures.
Là-dessus était fixé un balancier
avec une aiguille et deux fils de fer croisés.
Ça faisait office de viseur.
Que ressentais-tu en regardant les étoiles en prison?
On avait tous le sentiment
de disposer d'une grande liberté.
En regardant le ciel et les étoiles,
en nous extasiant devant les constellations,
on se sentait complètement libres.
"Dans cette maison ont vécu les prisonniers politiques suivants :
"Víctor Astudillo,
"Luis Henríquez,
"René Olivares...
"Enrique..." On ne voit que le "E".
"Enrique Pastorelli." Je m'en souviens bien.
Et ici : "Federico Quilodrán Chávez."
Les militaires ont interdit le cours d'astronomie.
Ils étaient persuadés
que les prisonniers pouvaient s'évader
guidés par les constellations.
La noblesse de Luis
est due à sa mémoire.
Il n'a pas pu s'évader du camp
mais, en communiquant avec les étoiles,
il a réussi à garder sa liberté intérieure.
Il se souvient des traces qui ont été effacées,
des câbles électrifiés, des miradors.
Luis est un transmetteur d'histoire.
Miguel, l'architecte de la mémoire,
est aussi un amoureux des étoiles.
Il a connu cinq lieux de détention.
Il y a contemplé le ciel et s'est servi de sa mémoire
pour graver ces prisons dans son esprit.
Quand les militaires
ont vu publiés les plans des prisons qu'eux-mêmes
avaient démantelées, ils ont été stupéfaits.
Voilà.
C'est comme ça que tu mesurais?
C'est exact.
Quand j'ai décidé de livrer un témoignage
de ce qu'était un camp de concentration au Chili,
j'ai commencé à mesurer de cette manière
les différents espaces
afin de pouvoir les dessiner un jour
si jamais je sortais de là.
En marchant tous les jours pour aller travailler,
je mesurais discrètement la cour de rassemblement.
Elle faisait 30 mètres, soit 10 par 3 ou 5 par 6.
Voilà.
Trente mètres.
Il manque un élément important.
Au fond, il y avait un pavillon d'isolement.
Il mesurait 6 par 9.
Ici, il y avait une autre rangée de barbelés.
Il y en avait partout.
La nuit, à la lueur d'une bougie,
je faisais mes dessins.
Une fois terminés,
je les déchirais en petits morceaux
que je cachais au cas où on viendrait fouiller la nuit.
Le lendemain, j'étais un des premiers à me lever
et j'allais aux latrines pour m'en débarrasser.
J'ai tout mémorisé sans problème.
Une fois exilé au Danemark,
j'ai redessiné ces lieux comme si je les avais connus toute ma vie.
C'est ça, la mémoire.
Du moins, un architecte est capable
de garder toutes les cotes en tête.
Miguel et son épouse
sont pour moi une métaphore du Chili.
Miguel est le souvenir
tandis qu'Anita est l'oubli
puisqu'elle souffre de la maladie d'Alzheimer.
À 5000 mètres d'altitude, le radiotélescope ALMA
est en construction grâce à un financement international.
Il comptera 60 antennes.
Soit 60 oreilles pour écouter les ondes du ciel.
Il pourra écouter les corps
dont la lumière ne parvient pas jusqu'à la Terre.
Il enregistrera l'énergie produite lors du Big Bang.
Víctor, un ingénieur de 29 ans,
sera l'un des témoins exceptionnels de cet événement
qui me semble irréel.
Comment en es-tu venu à l'astronomie?
Ma mère m'a encouragé
à postuler à l'ESO, l'observatoire.
Tu es né en Allemagne?
Tu es donc un enfant de l'exil.
Je suis un enfant de nulle part.
Je ne suis ni chilien ni du pays où je suis né.
Tu te sens bien ici?
Je me sens chilien.
Je suis chilien.
L'énergie que détectera cette antenne a été émise
il y a des milliards d'années.
Elle est ancienne et ne nous parvient qu'aujourd'hui.
Elle appartient à l'histoire, au passé.
Ta mère a été expulsée du Chili sous la dictature.
À présent, elle soigne d'anciens prisonniers
qui ont été torturés.
Es-tu conscient que toi et ta mère
évoluez dans le passé?
La base de notre travail est le passé.
Tous les deux,
on essaie de tirer les leçons du passé, de l'histoire
et de construire un avenir meilleur.
D'après une commission officielle,
il y aurait au Chili 30000 personnes qui ont été torturées.
Mais, selon les estimations, il y en aurait autant
qui n'ont pas porté plainte.
Les femmes qui cherchent leurs morts
exigent une réponse...
des responsables de leur disparition.
Ces femmes
croisent ceux qui ont fait disparaître leurs proches
dans les rues de leurs villages.
Les bourreaux
se promènent librement dans la rue.
Ce genre de situation retraumatise les gens.
Le fait de croiser celui
qui a arrêté leur mari ou leur fils
est quelque chose qui les retraumatise terriblement.
C'est peut-être une des différences
entre ces deux quêtes du passé.
Que penses-tu de ces femmes
qui cherchent les restes de leurs proches?
Elles continuent à passer le désert au crible.
Si on veut comparer deux choses qui n'ont rien à voir,
leur démarche est similaire à la nôtre,
avec une grande différence.
Nous, on peut dormir tranquilles
après chaque nuit employée à observer le passé.
Notre quête ne trouble pas notre sommeil.
Parfois, la chaleur nous dérange, mais on dort.
Le lendemain,
on replonge dans le passé en toute tranquillité.
Mais ces femmes ne doivent pas réussir à dormir
après avoir remué des ossements,
à la recherche d'un passé qui se dérobe.
Elles ne dormiront pas tranquilles tant qu'elles le chercheront.
La grande différence est là.
Nos démarches ne sont pas comparables.
Je pense.
Ce qui est curieux,
c'est que la société devrait comprendre plutôt ces femmes
que les astronomes.
Mais c'est le contraire.
La société comprend davantage les astronomes,
dans leur quête du passé,
que ces femmes qui recherchent ces restes.
Il y a une certaine réticence et je trouve ça inquiétant.
Les gens disent : "C'est du passé, ça suffit!"
C'est facile à dire.
Tant qu'elles n'auront pas retrouvé leurs proches,
elles ne seront jamais apaisées.
J'ai du mal à imaginer ce qu'elles ressentent.
J'ignore ce que je ferais
si j'avais une sœur, un frère ou un de mes parents
perdu quelque part dans le désert,
dans cette immensité.
Moi, en tant qu'astronome,
je me dirais que mon père ou ma mère se trouve dans l'espace,
perdu quelque part dans la galaxie.
Je les chercherais avec les télescopes.
Je serais très angoissé.
Ce serait difficile de les retrouver dans cette immensité.
C'est pareil pour ces femmes car le désert d'Atacama est gigantesque.
Allez savoir où ils sont.
Pendant dix-sept ans,
Pinochet a assassiné
des milliers de prisonniers politiques dont il a fait disparaître le corps.
Pour empêcher qu'on retrouve ces corps,
la dictature a rouvert les charniers,
a mis les corps ailleurs
ou les a jetés à la mer.
Les femmes de Calama
ont cherché pendant 28 ans, jusqu'en 2002.
Certaines d'entre elles persévèrent
car on retrouve encore des victimes.
Pendant le tournage de ce film, on a retrouvé
le corps d'une détenue, disparue à un autre endroit
dans le désert.
Ces femmes nous ont fourni
des informations
dont un élément clé pour nous.
En parcourant le désert,
elles ont découvert quelque chose d'étrange.
Il y avait de petits morceaux d'os humains.
Un expert leur a confirmé qu'il s'agissait bien d'os humains.
C'était curieux, ces morceaux étaient minuscules.
Ce n'était pas des squelettes,
mais des morceaux de crânes, de pieds,
des morceaux d'os longs.
Quand elles nous ont conduits à cet endroit,
nous, archéologues,
avons constaté que la terre avait été retournée.
Ces débris, qui sont plus plats,
doivent être des éclats de fémur ou de l'os d'un bras.
La partie extérieure de ces os est lisse.
Ça, c'est sûrement la partie intérieure d'un os
parce qu'elle est poreuse.
Elle est beaucoup plus épaisse.
Leur blancheur est due à la calcination produite par le soleil.
Qu'as-tu retrouvé de ton frère?
Un pied.
Il était encore dans la chaussure.
Une partie de sa dentition.
J'ai récupéré une partie de son front, son nez,
presque tout le côté gauche de son crâne.
La partie postérieure de l'oreille avec un impact de balle.
La balle est ressortie par ici.
Cela prouve que le coup de feu venait d'en bas.
J'ignore dans quelle position il était.
On l'a achevé en lui tirant dans le front.
Toute cette partie du crâne était en miettes.
On lui a tiré deux balles dans le crâne.
Je me souvenais de la tendresse de son regard
et il ne restait plus que ça :
quelques dents et des fragments d'os.
Et un pied.
Notre dernier moment ensemble
c'est quand son pied était chez moi.
Quand on a découvert le charnier,
j'ai su que c'était sa chaussure et son pied.
Cette nuit-là, je me suis levée
et je suis allée caresser son pied.
Il avait...
une odeur de décomposition.
Il était toujours dans sa chaussette.
Une chaussette bordeaux, rouge foncé.
Je l'ai sorti du sac et me suis mise à le regarder.
Je suis restée longtemps assise dans le salon.
J'avais la tête vide.
J'étais incapable de réfléchir.
J'étais complètement bouleversée.
Le lendemain, mon mari est parti travailler
et j'ai passé la matinée avec le pied de mon frère.
Nous nous retrouvions.
C'était une joie et une grande désillusion
parce que, à ce moment-là,
j'ai pris conscience de la mort de mon frère.
Les corps de Calama
ont été déterrés avec une machine.
Une machine qui creuse,
avec cinq dents.
Ces corps,
sur ordre de l'état-major, ont été déterrés.
Mais des morceaux de crânes sont tombés
du côté droit de la machine,
et des pieds, du côté gauche.
Ces corps ont été chargés sur un camion.
On a photographié les traces et reconstitué le processus.
Les corps ont ensuite été transférés à un endroit
qui, encore aujourd'hui, reste inconnu.
Ce camion avait un chauffeur,
il y avait des soldats pour décharger les corps.
Et surtout,
ce camion faisait partie d'un détachement,
d'une section dépendant d'une autorité militaire.
C'est aux militaires de fournir ces informations
pour que nos amis de Calama
puissent enterrer leurs morts comme il se doit.
Tu vas continuer à chercher?
Tant que je pourrai...
s'il faut continuer à chercher...
je le ferai.
Même si j'ai de nombreux doutes...
et que je me pose des questions qui restent sans réponse.
Ils disent les avoir déterrés, mis dans des sacs
et jetés à la mer.
Est-ce qu'ils les ont réellement jetés à la mer?
Je n'arrive pas à répondre à cette question.
Et s'ils les ont jetés près d'ici, dans les montagnes?
À ce stade de ma vie,
j'ai 70 ans,
j'ai du mal à croire ce qu'on me dit.
Ils m'ont appris à ne pas croire.
Ça m'est difficile.
Parfois, j'ai l'impression d'être une idiote
parce que je n'arrête pas de poser des questions
et personne ne me donne les réponses que j'attends.
Si on m'assurait
qu'on les a jetés au sommet de cette montagne,
je me débrouillerais pour monter jusqu'en haut.
Je n'ai plus la force d'il y a 20 ans.
Je n'ai plus la santé d'il y a 20 ans.
Ce sera difficile.
Mais l'espoir donne des forces.
Je ne compte plus les fois
où Vicky et moi sommes allées dans le désert.
On part avec tant d'espoir
et on revient la tête basse.
Mais on la relève toujours...
On se secoue
et on repart le lendemain avec plus d'espoir encore
et plus de hâte de les retrouver.
Certains doivent se demander...
pourquoi on veut des os.
Moi, je les veux!
Et je ne suis pas la seule.
Quand on a retrouvé une des mâchoires de Mario,
j'ai dit que je n'en voulais pas.
J'ai dit au médecin, Patricia Hernández :
"Je le veux entier.
"Ils l'ont emmené entier, je ne veux pas d'un morceau."
Et je ne le dis pas que pour lui,
mais pour tous les disparus.
Tous!
Si je le retrouvais aujourd'hui et que je devais mourir demain,
je partirais heureuse.
Mais je ne veux pas mourir.
Je ne veux pas mourir avant de l'avoir retrouvé.
Comme je te le disais l'autre jour,
j'aimerais que les télescopes
ne regardent pas que vers le ciel,
mais aussi à travers la terre
pour pouvoir les retrouver.
Regarder comme ça...
Ensuite, un peu plus loin.
On balaierait le désert avec un télescope.
Vers le bas.
Et remercier les étoiles de nous avoir aidées à les retrouver.
Je rêve.
Ces lignes que tu vois à l'écran
forment un spectre.
Voici l'empreinte digitale d'une étoile.
Ça, c'est le spectre.
Et là, on a les lignes du calcium de l'étoile.
Voici un spectre provenant de notre laboratoire.
La position connue de ces lignes
nous permet de convertir nos observations en ondes
et de comprendre ce qu'on regarde.
Voici les raies de résonance du calcium.
Le même que dans nos os.
Ici aussi.
Lors de mes conférences,
j'explique aux gens
comment s'est formé le calcium qu'ils ont dans leurs os.
C'est l'histoire de nos origines.
Une partie du calcium de mes os s'est formée après le Big Bang.
Il est toujours là.
On vit parmi les arbres, les étoiles et les galaxies.
On fait partie de l'Univers.
Le calcium dans mes os était là depuis le commencement.
Si mon fils avait été exécuté,
sous une dictature quelle qu'elle soit,
et indépendamment de qui je suis,
de mon parcours ou de mes idées,
je ne pourrais jamais oublier.
J'aurais l'obligation morale de préserver ce souvenir.
Il est impossible d'oublier nos morts.
Il faut les conserver dans notre mémoire.
La justice doit faire son travail,
les organisations des droits de l'homme aussi,
tous les gens impliqués doivent se défendre...
Tout cela est normal.
Mais on ne peut pas oublier une telle tragédie.
Charnier de Pisagua Juin 1990
Il faut continuer à chercher.
Si on les a jetés à la mer,
on finira par retrouver leur trace.
Beaucoup ont été jetés à la mer.
Si on a mis les corps dans une mine,
dans un lieu abandonné, on finira par les retrouver.
Ça les arrange qu'on soit de moins en moins nombreuses.
Ça fait moins de problèmes.
Parce que nous sommes un problème.
Pour la société, pour la justice, pour tout le monde.
On nous a toujours considérées comme des moins que rien.
Nous sommes la lèpre du Chili.
C'est comme ça que je vois les choses.
Ce n'était pas une guerre mais une tuerie
Il y a eu de nombreux groupes de femmes qui cherchaient :
à Arica, Iquique,
Pisagüa, La Serena...
Colina, Paine, Lonquén,
Concepción, Temuco,
Punta Arenas...
La quête de ces femmes
n'a jamais croisé celle des astronomes
qui suivaient la trace d'un autre genre de corps,
les corps célestes.
Alors que ces femmes touchaient la matière du désert,
les astronomes ont constaté que la matière de la Terre
était la même dans tout le cosmos.
Il y a 10000 ans, les premiers habitants d'Atacama
ont ramassé les galets ramenés par la mer.
Eux aussi connaissaient les étoiles
et ils enterraient leurs morts pendant la nuit.
Les scientifiques ont recueilli les restes de ces hommes anciens
et les ont soigneusement rangés.
Ils les ont étudiés
comme les pages d'un livre unique
et les conservent
comme un trésor.
Quand j'étais enfant, ma mère m'emmenait au musée
pour voir le squelette d'une baleine.
Je restais longtemps
sous cette ossature qui est toujours au même endroit.
J'imaginais que c'était le toit d'une maison
où d'autres baleines pourraient habiter.
Aujourd'hui, il y a d'autres ossements
qui ne sont dans aucun musée.
Le calcium qu'ils contiennent
est le même que celui des étoiles.
Mais contrairement à elles, ces os n'ont pas de nom.
On ignore à quelle âme
ils ont appartenu.
Ce sont des restes de restes.
Des restes des disparus de la dictature militaire
qui n'ont toujours pas été identifiés.
Je me demande
combien de temps encore ils reposeront dans ces boîtes.
Seront-ils un jour déposés dans un monument?
Auront-ils droit à un musée comme la baleine?
Leur accordera-t-on une sépulture?
Valentina travaille dans la principale organisation astronomique
installée au Chili.
Son grand-père lui a appris à observer le ciel
quand elle était enfant.
Elle est mariée.
Elle a deux enfants en bas âge.
En 1975,
alors qu'elle avait un an,
elle a été arrêtée avec ses grands-parents
par la police de Pinochet.
Je suis fille de parents arrêtés et disparus.
On a d'abord arrêté mes grands-parents.
Ils sont restés plusieurs heures en détention.
On les a menacés sans relâche
pour qu'ils disent où se trouvaient mes parents,
sinon, moi aussi, je disparaîtrais.
Sous la menace,
mes grands-parents les ont conduits là où se cachaient mes parents.
Après les avoir arrêtés,
ils m'ont rendue à mes grands-parents qui m'ont élevée.
L'astronomie
m'a aidée en quelque sorte
à donner une autre dimension à la douleur,
à l'absence,
à la perte.
Lorsqu'on est parfois seul face à cela,
- ces moments sont aussi nécessaires -
la douleur devient oppressante.
Je me dis que tout fait partie d'un cycle
qui n'a pas commencé ni ne se terminera avec moi,
ni avec mes parents, ni avec mes enfants.
On fait tous partie d'un courant,
d'une énergie, d'une matière qui se recycle.
C'est le cas des étoiles qui doivent mourir
pour que naissent d'autres étoiles, d'autres planètes, une nouvelle vie.
En me disant cela,
ce qui est arrivé à mes parents
et leur absence prennent une autre dimension.
Cela prend un autre sens et me libère un peu
de cette grande souffrance
parce que je me dis que rien ne se termine à jamais.
Mes grands-parents sont ma joie de vivre.
Grâce à eux, j'ai pu écrire ma propre histoire.
Pas seulement sous le signe de la douleur,
mais aussi sous celui de la joie,
de l'optimisme...
Poussée par une force et par le désir d'aller de l'avant.
Mes grands-parents
ont fait preuve de sagesse
en se disant qu'ils avaient une double responsabilité.
Ils ont fait en sorte
que mes parents soient un repère très important pour moi.
Ils m'ont transmis leurs idéaux et leur courage.
Par ailleurs, mes grands-parents
ont su surmonter la douleur
J'ai pu ainsi avoir
une enfance joyeuse et saine.
J'ai parfois l'impression
d'être un produit avec un défaut de fabrication,
mais qui passe inaperçu.
Ça m'amuse quand on me dit que ça ne se voit pas
que je suis fille de détenus disparus.
Je me rends compte que mes enfants n'ont pas ce défaut.
Mon mari ne l'a pas non plus et ça me plaît.
Je suis entourée de gens
qui n'ont aucun défaut de fabrication.
Je suis contente que mon fils grandisse ainsi.
Comparés à l'immensité du cosmos,
les problèmes des Chiliens
pourraient paraître insignifiants.
Mais si on posait ces problèmes sur une table,
ce serait une galaxie de problèmes.
En faisant ce film,
en me tournant vers le passé,
j'ai retrouvé dans ces billes
l'innocence du Chili de mon enfance.
À cette époque,
chacun de nous pouvait garder au fond de sa poche
l'Univers entier.
Je suis convaincu que la mémoire a une force de gravité.
Elle nous attire toujours.
Ceux qui ont une mémoire
peuvent vivre dans le fragile temps présent.
Ceux qui n'en ont pas
ne vivent nulle part.
Chaque soir,
lentement,
impassible,
le centre de la galaxie passe au-dessus de Santiago.
Sous-titres : Nelson Calderón & Pascal Strippoli
Sous-titrage : C.M.C.
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