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Musique entraînante
…
…
…
- L'homme qui surgit de ce tunnel s'appelle Jean-Jacques.
Il a de la chance, il n'est pas superstitieux.
Il peut passer sous une échelle, ouvrir un parapluie chez lui
ou croiser un chat noir
sans même y penser. Ça tombe bien, car en ce 1er samedi d'octobre, Jean-Jacques
ne va pas n'importe où. Il va au 15 bis, impasse Bertholon,
dans le 9e arrondissement de Paris.
Or, par un hasard mystérieux, s'il existe, pour se rendre là-bas,
qu'il passe par Saint-Lazare, Opéra, Gare du Nord ou même Pigalle,
Jean-Jacques devra traverser un véritable enfer. Il passera
d'abord dans la rue La Bruyère,
grand auteur français mort d'apoplexie dans d'atroces souffrances,
seul, pauvre et abandonné.
Il s'engagera rue Lamartine, un autre grand auteur
français mort d'apoplexie dans d'atroces souffrances, seul, pauvre et abandonné.
Jean-Jacques tournera rue Hippolyte Lebas, l'architecte
de la prison de la Petite Roquette,
où l'on enfermait les condamnés à mort avant l'exécution.
Il remontera la rue des Martyrs, et aboutira rue Saint-Georges,
célèbre martyr, qui fut ébouillanté, pelé comme une tomate,
avant d'être écartelé, broyé sous une roue, puis décapité.
Alors c'est vrai,
en arrivant impasse Bertholon, du physicien
peu connu car mort foudroyé durant une de ses 1res expériences,
Jean-Jacques pourrait voir dans ce parcours
un mauvais présage, et être
tenté de faire demi-tour.
Il aurait bien tort, car il n'aurait pas la chance
de découvrir cette petite rue bien cachée où,
dissimulée par les plantes entretenues
par les copropriétaires, se niche cette fameuse porte du 15 bis.
Il ne monterait pas les 5 étages, ne s'essuierait pas les pieds
sur le paillasson rapporté de Turquie, et serait donc privé
de la soirée familiale qui va se dérouler…
ici.
Enfin, si quelqu'un vient ouvrir.
Sonnette
- Oui ?
- Bonjour. 42,90 euros, s'il vous plaît. - Pardon ?
- Deux Reginas et une Calzone.
- 14,50 euros la Regina ? Vous mettez des truffes ?
- Non, jambon et champignons. - Et ça coûte 14,50 euros ?
Vous vous rendez compte qu'on parle de 95 francs ?
- Euh… - Vous croyez quoi ?
Que j'ai des robinets en or ?
- Je sais pas…
- Dans un pays avec 3 ou 4 millions de chômeurs,
demander 250 francs pour trois malheureuses pizzas,
c'est indécent, dégueulasse.
- Un problème ?
- Tu sais combien il vend
sa Regina ? - Tu as commandé des pizzas ?
- Non, pourquoi ?
- Pourquoi tu ouvres ? Polo va partir.
- C'est pas vous ?
- Il sonne, j'ouvre. Je suis civilisé.
- J'ai fouillé partout.
Et ton bureau ?
- J'ai vérifié.
- Il est con ou quoi ?
Sonnette
- Le 15, c'est l'immeuble d'à côté. Ici, c'est le 15 bis. Au revoir.
- Élisabeth Garaud-Larchet est professeur de français à Vincennes.
Trésorière du théâtre, responsable du spectacle,
elle est un membre actif de la FSU, dont elle a fait sienne le mot d'ordre :
laïcité, justice, solidarité.
- Thomas, tu écris à Molière ?
- Luttant contre l'échec scolaire,
Élisabeth n'a jamais le temps de changer de gilet,
ni le lundi, ni le mardi, ni même le mercredi.
Et le vendredi, elle n'a pas cours.
Pour elle, l'échec scolaire n'est pas une fatalité.
Chaque jour est un combat.
- Oh ! Vous arrêtez tout de suite, toutes les deux. Ça va pas, Mora ?
Vous allez chez le principal immédiatement.
- Élisabeth doute parfois
en pensant au service public.
- Valentin, ta casquette.
- Dans un monde désenchanté où l'égoïsme est roi,
Élisabeth monte au front.
- Il vient jamais en musique.
- Je le trouve intéressant, ce gamin.
- Ouvre les yeux, il est juste nul.
- Non, Matthias, tu te trompes, il a fait des progrès.
- Il a 4 de moyenne.
- Mais il avait 2.
Tu te changes ou pas ?
- Mais qui a touché à mon bordel ?
- Pierre Garaud est professeur de littérature à la Sorbonne.
Spécialiste de la Renaissance, il a également un humour dévastateur.
- C'est comme différencier une asyndète et une parataxe.
N'est-ce pas, M. Bertrand ?
- Quadragénaire flamboyant,
idole de ses étudiants, Pierre porte
le velours côtelé comme une seconde peau.
Il y a le costume du lundi, le brun, qu'il préfère,
celui du mardi, un bleu légèrement aile de corbeau,
et celui du mercredi, un havane plus difficile à porter.
Auteur vedette chez Jalons Critiques,
Pierre aime se rendre chez Vrin pour voir son public.
Et comme à chaque rentrée littéraire, il se demande
s'il battra son légendaire record de 527 exemplaires vendus
de Pyrrhonisme et Montaignisme, dont le succès
immense l'avait envoyé en conférence jusqu'à Moscou.
Il parle russe.
- Tel son maître à penser, Montaigne, Pierre est avant tout
un chercheur infatigable.
- Mais qu'est-ce tu fais là, Polo ?
Tu les as trouvées ? - Quel bordel !
- Alors, malgré toutes leurs différences, tous ces défauts
qui sont autant de chances…
- J'ai trouvé ta cloche savoyarde.
- Je les ai foutues où ?
- Élisabeth et Pierre s'aiment le lundi, le mardi,
et les autres jours aussi.
Musique rythmée
…
Téléphone
- Oh merde, ma semoule ! - Tu prends ?
Je suis sûr que c'est pour toi.
… - J'ai les mains dans la semoule !
- Je suis sûr que c'est pour toi.
…
Allô ? Bonsoir, Françoise.
- Françoise,
c'est Françoise Larchet, la mère d'Élisabeth et Vincent,
une femme gaie, avec du goût pour la décoration d'intérieur.
Une femme à la voix grave, mais bavarde.
- Incroyable. Mais alors incroyable.
- Assez bavarde.
- Vous devez absolument y aller.
- Bon, vraiment très bavarde.
Quand elle a perdu son mari, on s'inquiétait.
Mais cette mitterrandienne a repris le dessus, forçant l'admiration
des plus sceptiques.
Françoise a quitté Paris pour se consacrer
à une production picturale pharaonique. C'est là,
à la Castide, au cœur des Alpilles, qu'en cultivant
son jardin, elle a retrouvé goût au bonheur.
- Je vous la passe. Je vous embrasse.
Babou, ta mère !
- L'harissa, je le mets dans la sauce ou à part ?
- Anna mange pimenté ?
- J'en sais rien, elle mange rien.
Maman, ça va ?
Pour ton seffa, tu mets les raisins avant ?
- Tu huiles bien le couscoussier…
- Juste le raisin, maman.
Pas trop tôt sinon ça gonfle, pas trop tard sinon ça fripe. OK. Merci.
Allez, bisous.
Ah !
Y a les Rosenthal ?
Lui, sa hanche, ça va ? Et Suzie, elle va bien ?
Et leur chien ?
Ah merde !
Sous la tondeuse ?
Il achète allemand, lui ? Il est pas rancunier.
- Ça les a pas empêchés d'acheter des cadeaux aux enfants.
- Les enfants, c'est Myrtille, 12 ans, et Apollin, 4 ans.
Myrtille est maigre, intelligente, fragile.
Une nostalgie indéfinissable la rend
mystérieuse et fait l'admiration de son père.
- Papa, Emma Bovary n'est pas neurasthénique ?
- Ah ouais, complètement.
Tu trouves pas que Tom Tom a une relation œdipienne avec Mme Dubouchon ?
- Complètement.
- Apollin aime se déguiser, les Playmobil et Amélie Mauresmo.
Il a été propre tard, ce qui lui a valu des rendez-vous
avec un pédopsychiatre très connu, qu'Élisabeth a trouvé chouette,
et que Pierre a détesté.
- Quel connard !
- Mais… maman…
Oui, oui, oui.
Ah !
Ah bon ?
Tu fous quoi ?
- J'essaie de penser à autre chose. Ça libère l'esprit, et ça revient.
- T'as qu'à mettre le couvert.
Je parlais à Pierre.
Ils dînent avec nous, ils viennent avec Claude.
Mais non, tu dérangeras pas. Mais maman, si je te dis…
C'est moi qui te propose d'appeler. Je te proposerais pas…
Voilà, c'est ça. Bisous.
On sonne. Maman, c'est eux, là. Bisous.
*La mère continue de parler.
Elle a peur de déranger, ça dérange.
- Bah, c'est ta mère.
- Ah, salut, Pierre. - Ça va ?
- J'ai pris du rosé pour le repas.
- Babou fait un buffet marocain.
- Ça fera office de Sidi-Brahim. - Non, de Boulaouane.
Le Sidi-Brahim, c'est algérien, le vin de l'OAS, le vin colonial.
- Hmm, ça sent divinement bon.
- Claude Gatignol, 1er trombone de l'orchestre philharmonique
de Radio France. Balance ascendant balance.
Claude est à l'image de son signe, d'une douce humeur égale.
Pour Claude, la vie semble n'être qu'émerveillement.
Chaque jour, un détail l'enchante :
la parfaite température de l'eau,
le bruit feutré du fer à repasser sur une chemise en soie,
ou le parfum enivrant d'un clafoutis fait maison.
Un homme heureux,
à l'humour feutré, qu'on peut décrire par soustraction.
- Coucou !
- Claude n'est pas coléreux, pas fantasque,
il n'est pas malhonnête.
Il n'est pas, en quelque sorte.
- Regarde-moi. T'as fait un balayage.
- Tu vois tout. - Ça te va bien.
- Merci. Pierre déteste.
- Mais pas du tout.
- Élisabeth et Claude sont amis
depuis le cours de danse de Mme Derveau, où Claude était le seul garçon.
Depuis, ils sont inséparables.
En été, en automne, en hiver ou au printemps,
la saison est toujours celle
de leur amitié renouvelée. Sa sensibilité fait de Claude
un homme vers lequel on se tourne, car il a cette qualité rare
d'écouter sans juger, comme s'il pouvait voir en vous.
- Vous avez joué quoi ?
- Bartók, le concerto pour piano… Tu cherches quoi ?
- Les clés de la cave.
- Y a une urgence ?
- J'aime savoir où sont les choses.
- Je gagne quoi si je les retrouve ?
- Ma reconnaissance éternelle.
- Alors là…
Les enfants ?
- Couchés.
- C'était bien, Marseille ?
- Ils m'ont proposé
du travail.
- Là-bas ?
- Forcément. Leur trombone s'est noyé.
Rires
- Tu vas pas y aller ?
- Je sais pas, peut-être.
- "Peut-être" ?
- Je sais pas, je réfléchis.
- Moi, je suis contre. - Babou !
- C'est super loin. - Mais non.
- Tu m'as dit ça pour Toronto.
- C'est bien moins loin.
- Pas tant que ça.
- 3 h de TGV. Comme la banlieue.
- Les Ostria sont partis à Bougival, on les voit plus.
- Bah remarque, c'est pas plus mal.
- Babou… J'ai encore rien décidé, d'accord ?
- Ça doit être sympa, Marseille, et ça ferait plaisir à Françoise.
- Bah oui, j'espère.
Téléphone
…
- Allô ?
Les mêmes codes que depuis 10 ans. T'as oublié ?
Eh bah tant pis, on dînera sans toi.
Vincent.
Téléphone
Magnanime, voici un indice.
Le 1er code, c'est Marignan.
Oui, c'est ça.
Le 2e, Austerlitz.
Vincent, enfin.
Austerlitz ? Cher
et Hautes-Alpes.
Non, Cher le département, pas la chanteuse.
Bon allez,
j'ai pitié. 1805.
- Et voici l'irrésistible, le seul et l'unique,
Vincent Larchet.
Fils de Françoise, frère d'Élisabeth, meilleur ami
de Pierre, ami d'enfance de Claude.
Tennisman pro, golfeur émérite, Vincent a un physique
avantageux, surtout dans son petit débardeur en lycra noir.
Après un BEPC avec mention, Vincent est devenu un agent.
Un agent immobilier. Homme d'affaires redoutable,
mais hyper courtois, ce symbole d'élégance et de modestie
a toujours foncé dans la vie comme un train dans la nuit,
un puma dans la jungle, une fusée dans l'espace.
Toujours prêt à se jeter à l'eau,
Vincent pensait sa vie toute tracée, jusqu'à ce fameux dimanche
15 août, où son destin allait basculer.
- Et la priorité ? - C'est bien une remarque de mec.
- Vincent Larchet. - Anna Caravati.
Ils avaient chaviré l'un pour l'autre.
Anna allait donner un enfant à Vincent.
Vincent Larchet, une sorte de héros des temps modernes, en un mot…
- Offrez-vous un ascenseur. - Moi.
- Salut, l'inculte.
- Ça va ? - Ouais.
Cheval Blanc 85…
La vache, merci. - De rien. Cadeau d'un client.
Tu la mets en carafe.
- Ah oui.
- C'est une soirée déguisée ?
- Mais t'es toujours aussi drôle.
- Prends un torchon, tu feras le service.
Elle est où, la grosse ? - À la cuisine.
- Pas le buffet marocain ?
Non…
- Tu sais où sont les carafes ?
- Au même endroit depuis 10 ans. - Ah !
- Cheval Blanc 85, la vache ! - Cadeau d'un client.
- Les enfants ?
- Couchés. - 20 h 14. Oui, on est samedi.
- J'en reviens pas
que tu connaisses pas Austerlitz. Friedland, Iéna, OK.
Mais Austerlitz…
- Pourquoi j'apprendrais les stations de métro ?
Ça craint, le bateau,
en bas ?
- Tu risques une prune.
- Ils enlèvent pas ?
- Je crois pas. Pour la bouger, il faudra un tank.
- T'as pas de malus avec ton Scénic ? - Non.
- J'ai rayé une voiture, j'ai laissé ton numéro.
- T'as laissé mon numéro ?
- Tu t'en fous ?
- Non, je me ferai un plaisir de te dénoncer.
- Je te fais confiance.
- Au fond,
ça doit être pratique, un 4x4 dans le 5e,
y a la montagne Sainte-Geneviève, et pour la Bièvre en crue.
- C'est pas vraiment un 4x4,
c'est un SUV : Sport Utility Vehicle.
Un crossover, si tu préfères.
- Y a beaucoup trop de mots anglais.
- Vous avez fait une belle affaire. Je peux t'en avoir 9 000 du mètre.
Même sans ascenseur.
- Tu disais que c'était un quartier d'immigrés.
- Ça l'était. C'est la force de vous, gauchistes. Vous investissez là
où il y a du fort potentiel.
Vous faites quoi ? Je peux jouer avec vous ?
- On cherche les clés de Pierre, les clés de la cave.
- Et on gagne quoi, si on trouve ?
- Sa reconnaissance éternelle. - Alors je cherche.
Tu lis le russe ? - Je l'entretiens.
- Moi, je me suis remis à l'italien. Je regarde les matchs sur la Rai.
Ils rient.
- Tu m'embrasses pas ?
- Je fais une chasse au trésor.
Anna nous rejoint.
Rendez-vous des Japonais. Belle coupe. - C'est gentil.
Pierre déteste.
- Pas du tout.
- C'était pas
aujourd'hui, l'échographie ?
- Euh…
- Quoi ? Pourquoi tu fais cette tête ?
- Bah, y a une bonne et une mauvaise nouvelle.
- Quoi ?
- La bonne, c'est que c'est un garçon, et la mauvaise, c'est qu'il est mort.
Stupeur
C'est un garçon, il va très bien.
Très bien ! Regarde mon fils !
- Ça va pas ?
Mais c'est pas drôle.
- Mais si, c'est drôle.
- Montre. Oh…
Oh, oh, oh… Mon neveu.
- Tu bats des records.
- Si petit et déjà si riche.
- Ça va pas, non ?
T'es idiot.
- Ah, là, là ! - Quoi ?
- Il penche à droite comme son père.
- T'as appelé Françoise ?
- J'ai essayé, c'est toujours occupé.
- Je dois l'appeler pour la Castide.
Elle veut savoir quand tu viens. - J'en sais rien.
8 mois avant…
- Vous venez quand vous voulez.
On y sera avec les enfants
du 5 au 20 juillet, ensuite maman nous les garde du 20 au 6 août,
et Michel et Christelle passent le 8-9. Mais tu viens quand tu veux.
- Entre le 11 et le 12, donc.
- Tu peux même venir
quand on est là.
- Oui, oui, oui. Mais non.
- Tu peux changer d'avis, mais dis-lui au moins quand tu penses venir.
- Le weekend du 36-37.
- Vincent ! - Qu'est-ce que
ça peut lui foutre, elle y est tout le temps.
- Elle veut inviter des amis.
- Elle a tout l'hiver pour ça. - Elle le fait.
Les Rosenthal viennent la 1re de septembre, Hector la 2e.
- Je sais quand je viens pas.
- Bon…
On attend Anna ou pas ?
- Garde-lui des cigarettes.
- Quoi ? Elle fume ?
- C'est la seule femme qui a commencé à fumer pendant sa grossesse.
Stress prénatal.
- Sans vouloir m'en mêler,
c'est mauvais pour ton fils.
- Tu lui diras tout à l'heure.
- Il sera petit. - Il sera jockey.
Éclats de rire
…
- On savait pas, le sexe.
- Comment on fait ?
- On a hésité,
mais on préférait garder une part de rêve.
J'avais peur de me projeter, de rater une étape.
Je crois que plus on se fait une idée précise,
plus on fantasme, et plus on rend difficile la rencontre avec l'enfant.
- Ton psychanalyste dit quoi ? - Que les hommes ont eu
la surprise de la naissance depuis des millénaires.
- Pour le 3e enfant, fais accoucher Babou dans les bois.
Sans déconner, tu leur balances ça, à tes élèves ?
- Madame est servie. - Un peu de place, please.
- Tu nous amènes quoi ? - Non, "apportes".
- T'es lourd !
- Oui, bah justement.
- Enlève les bouquins.
- Doucement, les livres.
- Mais… - Voilà.
Attendez, je vous explique. Tu vas me chercher les pitas ?
Alors, ça c'est des bricks avec du persil,
de la pastilla, de la Tchoutchouka, de la méchouia, du caviar d'aubergines,
Zaalouk, une petite salade de carottes…
- Hmm, c'est dégueulasse !
- On dit : "J'aime pas."
- Pour moi, c'est dégueulasse.
- OK, et ça, c'est du houmous. Vas-y, j'ai fait une assiette pour Anna.
- OK. - Y a pas assez ?
- T'as invité l'orchestre de Claude ?
- Faut qu'elle fasse tout en double.
- Petits, fallait tout compter. Je me rattrape.
- Ça va, c'était pas le Biafra.
- Il défend sa maman chérie. - C'est vrai.
- C'est vrai.
- Vous avez des idées de prénom ?
- Oui. Joie collective
On en a même une assez précise.
- On peut savoir ? - Devinez.
- Non. - Bah si.
- Tu préfères pas qu'on attende Anna ?
- Ça la fera venir. Devinez.
- Pas Henri comme papa et grand-père ?
- Non, bien sûr. - En même temps,
je vois bien un prénom classique. Matthieu ou Paul.
- C'est pas un apôtre.
- Paul non plus.
- Paul n'est pas un apôtre ?
- Pas un des 12.
- Il était remplaçant ?
- Faut chercher ses références,
ses goûts. - C'est con que Rolex soit pas un prénom.
- Il est con.
- On commence par quoi ?
Cheval Blanc ou… Fontaine de Provence ?
- C'est pour boire ou se laver les mains ?
- Sympa pour Claude.
- Il a l'oreille musicale,
c'est bien.
- Hmm… Christophe.
- Moins courant.
- Camille. - Non, un garçon.
- C'est fille et garçon.
- Moi, c'est garçon et garçon.
- Bah alors Lancelot. Thaddée. César.
- Non. - Basile.
- Hmm, non.
- Igor. - Moins russe.
- Bartholomée. Balthazar. - Non. Non.
- Donne un indice. - Non.
- Allez, un indice. - Non.
OK, magnanime, je vous donne un indice. Ça commence par un A.
(Tous) - Ah !
(Tous) - Attends ! Ah…
- Alexandre. - Non.
- Albert. Arthur.
- Alban. Agnan. Artémis.
- Non, un prénom.
- Aurélio. - Antonin.
- On avait pensé à Aurélio, mais Aurélio Garaud, ça fait trop de O.
- C'est pas faux.
- Hmm…
Il est délicieux.
- À 500 la bouteille…
- 500 quoi ?
- Pesetas, bécasse.
- 500 euros ?
- C'est pas du vin de messe.
- Sinon j'irais plus souvent.
- On en était où ? - Aurélio
Garaud…
- Voilà. Nous, on a failli. - Toujours pas.
- Euh… Aymeric.
- Plus connu.
- Antoine. - Plus original.
- Albator.
- T'es dingue, ou quoi ?
- Alphonse.
- Ah… Pas mal.
- Yes !
- C'est Alphonse ? - Non.
Mais y a de l'idée.
- Alors, attends. Alphonse, phonce, once…
Nonce !
- Nonce ? - Ça commence par un A.
- Annonce !
Ça commence par un A.
- Je vais finir de préparer le seffa. Vous m'attendez.
- C'est pas évident.
- Eh, non. - Anicet.
- Quelle horreur ! - Non !
J'ai dit, on m'attend.
- Astérix ?
- Non, mais,
c'est pas complètement con. C'est bien une référence littéraire.
- Euh… Aramis. - Non.
- Arsène. - Non.
- Une référence connue ? D'Artagnan.
- Tu sors.
- Aragon. - C'est pas un nom.
- Anatole non plus. - Non.
- Alain. - Non.
- Abbas. - T'es con ou quoi ?
- Amphitryon. Je sais pas…
- Vous êtes nuls. Vous donnez votre langue au chat ?
- Oui, la langue
et toute la méchouia. Alors c'est quoi ?
- Adolphe.
Éclats de rire - Ah, très drôle.
Sans déconner, c'est quoi ?
- Adolphe.
- Tu vas pas l'appeler Adolf ?
- Si.
- Tu vas pas l'appeler Adolf ?
- Bah, si.
- Tu vas l'appeler Adolf ?
- Oui, comme le personnage du roman de Benjamin Constant.
- Tu vas pas appeler ton fils Adolf, t'es pas sérieux ?
- Si. Avec Julien Sorel, c'est le nom le plus connu de notre littérature.
Le héros romantique par excellence, non ?
- Vincent, tu vas pas faire ça ? Tu nous fais marcher, hein ?
Rassure-moi, c'est une plaisanterie ? De mauvais goût, mais une plaisanterie ?
Tu vas pas appeler ton fils comme Hitler ?
- Ah non, justement, pas comme Hitler.
Tu le sais, le Adolf de Hitler s'écrit avec un F,
alors que le mien, le Adolphe français, s'écrit PHE.
- Mais c'est pareil.
- F et PH, pareil ? Pour un Normalien,
l'orthographe compte, non ?
- À l'oreille, c'est pareil.
Adolf, Adolphe, c'est pareil.
- Pierre veut dire que les gens ne vont pas entendre "AdolPHE".
Ils vont entendre
"Adolf", tu comprends ? Comme dans "éléPHANT".
- J'aime bien quand tu me parles comme à un attardé mental.
- Il faut être
attardé mental pour pas comprendre de pas appeler son fils Adolf.
- Arrête de m'agresser, je t'explique. Sinon on passe à autre chose.
- Vincent… - Laisse-le s'expliquer.
- Je lisais Adolphe, le roman de Benjamin Constant,
et Anna aussi, quand on s'est rencontrés.
On a adoré ce livre.
Ça a été le livre de notre rencontre.
On s'est dit que si un jour on avait une fille, on l'appellerait Ellénore.
Pour un garçon…
- Il va le faire, ce con. Il a lu un livre, un livre dans sa vie,
et il fallait
que ce soit celui-là.
- C'est toi qui me l'as offert.
- Depuis quand tu lis ce que je t'offre ?
- C'est Achille, je suis sûre.
Qu'est-ce qui se passe ?
Tu l'as dit ? Tu l'as dit quand j'étais pas là.
C'est Achille, hein ?
- Ah non, Babou, c'est pas Achille.
- Mais tu l'as dit ?
Je t'avais demandé de m'attendre.
- C'est pas le problème.
- C'est facile de dire ça.
- Ton frère… - Non,
ça m'intéresse plus.
Je ne veux pas savoir.
- Écoute, Babou…
- Vous m'avez pas attendue, tant pis.
- Tu veux pas savoir ?
- Non.
- Écoute.
- Je t'écoute pas.
Elle chante Vanina très fort.
- Arrête.
…
Babou !
…
Ça suffit.
- Voilà pourquoi les Bédouins mangent sans leur femme.
- Adolphe, tu entends ?
Il hurle. Adolphe !
- Quoi ?
- Il veut appeler son fils Adolphe Caravati-Larchet.
- Ah non.
- C'est quoi, alors ? - Tu as changé d'avis ?
- Non, il s'appellera juste Larchet. Je suis contre cette mode ridicule.
- Garaud-Larchet, c'est ridicule ?
- Un peu, oui.
- Il veut appeler son fils Adolphe et il parle de ridicule.
- Je m'appelle Vincent Larchet. Pourquoi il s'appellerait Caravati-Larchet ?
Ou dans 3 générations, les cartes d'identité feront 600 g.
- En Espagne et au Portugal…
- On s'en fout du Portugal ! Il veut appeler son fils Adolphe.
On s'en fout de ce qu'il met derrière.
- Pourquoi tu m'agresses ?
- Ton frère veut appeler son fils comme le Führer,
et c'est moi qui suis agressif.
Ah ouais ?
- Tu veux vraiment appeler ton fils Adolphe ?
- Pour la 40e fois, je vais appeler mon fils Adolphe, P-H-E.
- Tu vas pas lui faire ça. Imagine à l'école. Déjà qu'il sera tout petit.
- Arrête avec ça. - Comment la maîtresse
va l'appeler ?
- Par son prénom, non ?
- Moi, je pourrais pas.
En tant que maîtresse, je sais pas, mais en tant que tante,
je pourrais pas. Je pourrais pas dire
euh… A… Adol…
Le goûter est prêt, Ad… Ad… Tu vois, j'y arrive pas.
Désolée, mais je l'appellerai autrement.
- Tu l'appelleras comment ?
- Je sais pas, je lui trouverai un surnom.
Pitchoun, par exemple. "Le goûter est prêt, Pitchoun."
- Pitchoun ?
- Faudra dire à Pitchoun qu'un autre Pitchoun a envahi la Pologne.
- Claude, c'est pas drôle.
- Bah, un peu quand même.
- Babou, t'appelleras mon fils Adolphe,
comme le héros romantique de la littérature française.
- Et du plus grand tyran
de tous les temps.
- Adolphe s'est appelé Adolphe avant Adolf.
- Mais ton Adolphe
arrive après l'autre.
Regarde, il lève le bras. Il fait déjà le salut nazi.
- Tu penses pas qu'Adolf est devenu Adolf car il s'appelait Adolf ?
- Tu peux répéter ?
- Tu penses pas qu'Adolf est devenu Adolf…
- On pourrait manger et parler d'autre chose ?
- C'est important.
- Adolf Hitler n'est pas devenu Adolf Hitler car il s'appelait Adolf ?
Il se serait appelé Michel ou Pepito, il aurait été aussi méchant.
On aurait dit "Heil, Pepito", et je serais tranquille.
- Sans doute, mais son papa et sa maman, avec des goûts proches des tiens,
l'ont appelé Adolf, et pas Pepito.
- Adolphe n'est pas responsable des actes d'Adolf ?
- Là, tu parles de la mort de millions de personnes.
Il n'a pas volé une bicyclette, merde !
- Moi non plus. Tu comprends quelle langue ?
- Essaie l'allemand ! - Arrêter de crier. Vous allez
réveiller les enfants. Ça suffit, maintenant.
Je vais chercher les olives. À mon retour, on change de sujet.
Personne n'a touché à la méchouia.
- Vincent…
Pour les gens,
"Adolphe" n'existe plus, il n'y a plus qu'Adolf, Adolf Hitler.
- Adolf a tué Adolphe.
- Ce qui compte, c'est ce que pensent les gens ?
- Exactement.
- Même s'ils se trompent ?
- Ce principe est moralement juste, point.
Notre action doit être érigée en règle universelle.
- Et si moi, je suis pas d'accord ?
- Lis Kant, Les fondements de la métaphysique des mœurs.
- D'après Kant, j'ai droit à Starsky et Hutch, mais pas à Adolf.
- Eux n'ont pas exterminé l'Europe !
- Les enfants.
- C'est une apologie de crime contre l'Humanité.
Tu n'auras pas le droit d'appeler ton fils comme ça.
- Y a des prénoms autorisés et des prénoms interdits ?
- Bien sûr.
- OK, faisons la liste.
Faisons la liste.
Je peux écrire, là, sur le cahier de textes de Myrtille ?
Faut pas que je me trompe encore une fois. Allez, je vous écoute.
Bah alors, y a qu'Adolf ?
- Encore ?
- On cherche un nouveau prénom.
- Ah. Euh…
Euh…
Pourquoi pas Joseph ? C'est classique et joli.
- C'est pas possible,
Joseph.
Joseph Staline.
C'est aussi le nom du père de Jésus, enfin, du beau-père,
un charpentier honnête,
mais Staline est arrivé après. Donc, au revoir, Joseph.
Au revoir, Benito.
Franco.
Augusto.
Au revoir, Paul.
- Paul ?
- Pol Pot.
3 millions de morts.
Les Khmers comptent quand même.
Ça s'écrit pas pareil, mais ça compte.
Faut débaptiser le chat.
- C'est Polo.
- Polo, Paul, on va pas ergoter. J'ai droit à Adolpho ? Non. Fini, Polo.
Y a Pétain qui nous tue les Philippe.
Saddam. Vous m'aidez pas beaucoup. Vous êtes nuls au P'tit Bac ?
- Vincent, écoute-moi.
- Y a-t-il un nombre de morts limite ? Y a aussi les tueurs en série.
Jack l'Éventreur.
Francis Heaulme, plus contemporain, mais efficace.
- On a compris ton raisonnement, Vincent.
- Carlos, en terroristes.
Et Ben Laden.
Donc, Ben. Donc, Benjamin. Pour le chat et mon fils,
y a peu de prénoms autorisés.
J'ai Bernard et Raoul. Babou, à toi l'honneur, le chat est né avant.
- C'est ton fils. Fais ce que tu veux.
- Non, il ne fait pas ce qu'il veut.
- Si. - Non !
- Si !
C'est le père,
il fait ce qu'il veut.
- Mais ?
- Mais si tu l'appelles comme Hitler, tu préviens les Rosenthal.
- Eux sont pas venus me consulter à la naissance de leurs enfants.
- Rien à voir !
- Ça a tout à voir. Les Rosenthal sont cultivés,
qui sauront faire la différence entre Adolf et Adolphe.
- Arrête de jouer aux cons. Choisir Adolphe.
Au mieux, c'est
de l'inconscience, au pire, une provocation.
Je sais que tu es de bonne foi,
mais maintenant, tu ne peux plus faire comme si tu savais pas.
Tu ne peux plus blesser par étourderie. Maintenant, tu sais ce que tu fais.
C'est un acte délibéré.
Tu ne peux pas te balader
en uniforme nazi en disant : "J'adore les déguisements."
Si tu persistes à l'appeler Adolphe,
je considérerai que c'est
un acte fasciste, une profession de foi.
Voilà.
Le débat est clos.
- OK, t'as sans doute raison.
Je peux pas l'appeler Adolphe.
- Tu dis toujours
qu'il est borné. Non.
Je suis fière de toi.
Vous préférez attendre pour le tajine,
ou vous voulez tout ?
- Je veux bien tout en même temps.
- Très bien.
Quand je reviens, on explique à Claude pourquoi il doit pas aller à Marseille.
- Oh…
- Tu t'installes
dans quel coin ? - Non !
On m'attend, merde !
Soupir
- T'as raison, Pierre.
On peut pas faire abstraction
des autres. Tu sais ce qui m'a convaincu ?
Le déguisement.
Un acte privé qui, qu'on le veuille ou non, devient un acte public.
Tout est politique.
Tout est affichage. La neutralité n'existe pas.
- Oui, je crois.
- Alors, tu as raison.
Plus j'y réfléchis, et plus je crois
que je vais appeler mon fils
Adolf avec un F.
- Quoi ?
- Tu m'as ouvert les yeux. Le déguisement, ça a été un déclic.
Chaplin.
J'ai pensé à Chaplin
et à sa moustache. Qui a été le plus grand artiste antifasciste ?
Il a refusé à Hitler jusqu'à son apparence.
J'en suis sûr,
grâce à toi, je vais appeler mon fils Adolf avec un F.
- Tu délires !
- Je ne vais pas reculer par lâcheté. Je vais marquer une rupture.
Je vais me mettre sur la route comme cet étudiant chinois
sur la place Tiananmen.
Je dirai à Hitler : "Tu nous as pris l'Alsace, la Lorraine. Pas nos prénoms".
Toi, avec ton attitude simpliste,
tu tends à en faire un mythe, une icône. Tu le déifies, presque.
- Je déifie Hitler ? - Absolument.
Si Picasso avait appelé
son fils Adolf, ça aurait plus personnifié la paix que Guernica.
- C'est de la bouillie.
- Tu m'as convaincu. Sois-le.
Tiens voilà. Imagine,
une fille laide, mal habillée, genre porte-parole d'un mouvement
d'extrême gauche. Celle pour qui tu votes.
- On imagine.
- Imagine maintenant qu'elle s'appelle… Marilyn.
Elle salirait la mémoire de cette actrice
que nous admirons. Alors explique-moi
pourquoi c'est pas la même chose dans l'autre sens ?
Mon fils mettra à mal le fascisme, arrachera à Hitler son monopole,
et le fera tomber du piédestal où tu l'as mis.
- Je ne sais plus quoi dire, c'est n'importe quoi.
- Claude, quel homme tu détestes le plus ?
- Hitler, j'imagine. - Non, vivant.
- Je déteste personne.
- Fais un effort. Y a bien une personne qui concentre une part de ton dégoût ?
- Tu le connais pas. - Qui c'est ?
- Le nouvel administrateur de Radio France, un arriviste et
une raclure de première.
- Tu vois, tu peux haïr un peu.
Tu seras bientôt normal. Son nom ?
- François Chocard.
- Ah…
François Chocard. Là, tu te dis, un bon nom de con, hein.
Mais tu penses pas à Saint-François-d'Assise,
ni à François Mitterrand,
ni à François Mauriac.
- Ni à François Villon, ni à François 1er.
- Non, Claude.
- Ni à Claude François. Donc, si François Chocard, par sa simple connerie,
a pu, à Radio France,
faire disparaître des présidents, des rois et nos plus grands auteurs,
alors Adolf Larchet détrônera Hitler. Adolf est mort,
vive Adolf !
- Qu'est-ce qui se passe, ici ?
- Adolf a remporté une nouvelle bataille.
- Encore ? - Grâce à François Chocard.
- De quoi il parle ?
- Babou, fallait être là !
- Et le dîner ?
- Tu t'en vas tout le temps.
- Je fais les courses, je m'occupe des enfants, du linge,
et je me fais envoyer sur les roses.
- J'ai pas dit ça.
- C'est ce que tu as dit.
- Viens, ça nous fait plaisir.
- Et moi, si ça me fait plaisir de servir chaud ?
- Mais Babou ? Ma Babou.
- Ça va, toi. - Babounette.
- C'est une sorte de jeu sexuel
entre eux. Je pense qu'elle lui donne la fessée.
- Tu t'arrêtes jamais ?
- Babou pique ces crises depuis ses 8 ans et demi.
- Pardon, pardon, c'est à cause de ton frère.
- Dégage, tu m'emmerdes. Va-t'en.
Non, ouste ! Va-t'en.
Musique entraînante
…
- La Dona de sourire, de sourire et de dire :
"Oh, petit fou…"
- Non, pas Mallarmé, c'est pas du jeu.
…
…
- J'y ai vraiment cru, hein. - À quoi ?
- À Adolf. - T'as bien fait, je suis très sérieux.
- Je viens d'apercevoir le livre en dessous du buddha.
Tu l'as mal rangé.
…
- Comment il a cavalé, le Normalien !
Putain…
"Le débat est clos."
- Tu l'as lu, au moins ?
- Pas du tout.
La 4e de couv', tout à l'heure.
Tu me dénonces pas ?
- Je participe pas au concours de bistouquettes.
- Pourquoi, t'aurais peur de perdre ?
- Je mentirai pas. Débrouille-toi, mais tu me mêles pas à ton…
- C'est effrayant, ce que tu peux être Suisse.
- Même Adolf a respecté la neutralité helvétique.
- Un point pour toi.
- Merci.
Chut.
"Le débat est clos."
C'est quoi, finalement ? - Quoi ?
- Bah, le prénom que vous avez choisi.
- Henri.
- Comme ton père ?
- Ouais.
- Ça fera plaisir à Françoise. - J'espère.
- Mollo avec Babou, elle s'est donnée, pour ce repas.
- Revoilà
les amoureux. - Anna est arrivée ?
- Oui, elle a pas sonné, elle a escaladé la façade. À 5 mois,
c'est plus marrant.
- Tant pis, elle nous rattrapera.
- Allez, à table.
Musique rythmée
…
…
- Apollin : "Pourquoi papa a du poil sur les seins ?"
- Il est bon.
- Je te sers quoi ?
- Pas les couilles, ça fait mal.
- Oh, oh !
Y avait longtemps, tiens.
- Ça fait du bien de rire comme ça.
Tout ça méritait pas qu'on s'engueule.
- Oui. - Qu'est-ce qui en vaut la peine ?
- Pierre…
- Il peut répondre à cette question.
Qu'est-ce qui est assez important pour mériter une engueulade ?
- On n'est pas obligés de s'engueuler
à chaque dîner.
- Non, c'est vrai.
T'as pas répondu.
Alors, de quoi tu veux qu'on parle ?
C'est pas ennuyeux d'être spectateur ?
Alors choisis un sujet,
et on te suit.
Pourquoi tu ris ?
La question du fascisme t'ennuie, non ?
- Non, mais vous n'avez pas parlé de fascisme.
- Ah bon ?
- On a parlé de quoi ?
- Pas parlé sérieusement.
Mais enfin, vous vous amusez,
vous faites semblant. Vous jouez un rôle,
comme petits.
- On joue des rôles ?
- Comme à la marchande. Le petit crie.
… Vous jouez avec les sujets de société.
… On joue avec le foulard islamique,
… le Vélib', la grève ?
… Vous avez toujours fait ça.
Vous en avez parlé
50 fois, vous croyez pas à ce que vous dites. C'est amusant.
- On est distrayants. C'est méprisant mais sympathique.
- Monsieur est au-dessus de tout ça.
- Je suis au-dessus de vos conversations mais pas au-dessus de tout ça.
- La Suisse se réveille.
- Descends de ton piédestal et viens discuter avec nous.
Nous, tes copains.
- Aristote, sors de ta caverne.
- C'est Platon, l'allégorie de la caverne.
- Aristote y était aussi, mais il est pas sorti.
- C'est la même époque.
- Tous les philosophes ne le sont-ils pas ?
- C'est le sujet du bac.
- Et donc j'ai eu 4.
- À propos, devinez avec qui j'ai pris un verre hier à 18 h au Café Beaubourg.
J'ai pris un kir avec…
- Tu bois des kirs ?
- Au Café Beaubourg !
- Devinez qui.
- Pas vu depuis longtemps ?
- Un siècle.
- On gagne quoi ? À part ta reconnaissance éternelle ?
- Une bouteille de champagne.
- Dom Pérignon ? - OK.
- Antoine Flemmadon. - Oh bah merde.
Comment t'as deviné ? - T'as une tête à boire des kirs
avec Antoine Flemmadon.
- C'est dingue que t'aies deviné.
- Je lui ai refilé ton numéro.
- Quoi ?
- Vous avez des affinités.
- N'importe quoi.
Enfin, Pierre ?
- Si, bien sûr.
- D'accord.
- Mon amour, on meurt de faim.
*- Vous m'avez attendue ? - Évidemment qu'on t'a attendue.
- C'est quoi, les codes ?
- Magnanime, voici un indice.
Le 1er, c'est Marignan.
- 1515. Et ?
- Et Austerlitz.
- OK. À toute.
- Elle connaît la date d'Austerlitz.
Pourquoi elle m'a choisi, moi ?
- On se le demande.
- Dis donc,
tu l'as retrouvé comment, Flemmadon ?
- Il m'a contacté sur Facebook, j'ai eu pitié.
- Toujours sa mèche blonde ?
- Toujours aussi poilu. - Tu l'as vu torse nu ?
- Oh…
- Manquait plus que ça.
- Ça va, tu passes une bonne soirée ?
- Hein ?
- Apollin s'est rendormi.
- Ton pédopsy a dit de le laisser crier.
- Notre pédopsy a dit que le père devait être là.
- Ça va, on est pas obligés d'en parler maintenant.
- Je suis pas obligée de me lever.
- J'irai, la prochaine fois.
- Eh, il est comment,
ce pédopsy ?
- Cher et con. - Plus cher
ou plus con ?
- Bonne question.
Sonnette
C'est sur son chemin.
…
- Ah ! - Bonsoir.
- Ça va ?
- Désolée d'arriver si tard.
- Y a pas de problème. Oh, elles sont magnifiques.
Ça a pas été trop dur, les 5 étages ?
- Je suis assise toute la journée. Ça te va bien, ce balayage.
- Oh, c'est gentil. Pierre déteste.
- Mais pas du tout ! - Oh !
Je vois que vous m'avez attendue.
- On est bien élevés, chez les Larchet.
- Elles sont belles. Il fallait pas.
- Tu les veux pas ? On les garde.
- Mon mari est irrésistible, ce soir.
- Oh, irrésistible. - Bonsoir.
- Ça va ?
- T'as pas pris 1 g. Quelle ligne !
- Tu me l'as jamais dit, ça.
- Mais si, mon amour.
- T'avais pris 25 kg.
- J'ai jamais pris 25 kg. - T'as presque
tout perdu.
- C'était y a 5 ans.
- Mais…
ça t'allait bien.
- J'ai jamais pris 25 kg.
- Ça a l'air délicieux, Babou.
- Il reste plein de briouats.
- Je t'ai mis une assiette de côté.
- Assieds-toi.
- Apollin a 5 ans ?
- Comment ça va ?
- Ça va. Avec la préparation des défilés, c'est un peu la folie.
- Ça dure longtemps ?
- Jusqu'à la fin mars. Ça reprend en juin pour la collection d'hiver.
- Pourquoi, dans la mode, vous faites l'été en hiver et l'hiver en été ?
- Tu prépares la saison suivante. On porte pas tous du velours en août.
- Mais qui achète un slip de bain au mois de mars ?
- La question est : qui utilise encore l'expression "slip de bain" ?
- Tu dirais quoi d'autre ?
- Maillot. Maillot de bain.
- Qui n'est pas forcément un slip de bain.
- Claude a toujours été très slip.
- Très slip. - Très, très slip.
- Mister Slip.
- Oui, je suis plutôt slip, mais…
- Y a pas de "mais" ni de "plutôt", t'es exclusivement slip.
- Oui. Chérie, as-tu déjà vu Claude autrement qu'en slip ?
- Le niveau de la conversation s'est élevé.
- Avec le costume de l'orchestre, je dois porter un slip.
- C'est la faute à ton petit trombone.
- Tiens - Oh !
Babou, je vais jamais manger tout ça.
- Faut prendre des forces. Maintenant, vous êtes 2.
- Ah, ça oui, vous êtes 2. Vous êtes 2, et pas n'importe qui, hein.
- Oh, Pierre.
S'il te plaît, ne recommence pas.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Nos amis n'ont que
moyennement apprécié notre prénom.
- Tu leur as dit ? - Oui.
- Il était trop fier.
- Et… ça vous a pas plu, alors ?
- Non, Anna, ça leur a pas plu.
- Ça nous a plus surpris que déplu.
- Oui. C'est de la surprise, surtout.
- Ah non, pas moi.
Désolé, Anna, mais moi, il m'a plus déplu que surpris, voilà.
- Bah, c'est moi qui suis désolée.
On pensait que la référence vous plairait.
- La référence ?
C'est la référence qui nous a déplu. Anna, c'est la référence.
- Vous ne parlez pas de la même chose.
- Anna comprend ce que je veux dire.
- Je crois. Ce que je comprends moins, c'est ta réaction.
- Je suis surpris aussi. Que Vincent ait eu cette idée,
à la rigueur, je comprends, mais toi. Alors, toi,
là, ça me dépasse.
- C'est moi qui lui ai proposé.
- C'est vrai. - Tu te rends compte
de qui on parle, de ce qu'il a fait ?
- Ce qu'il a fait ? Je sais pas, je l'ai jamais rencontré.
- Elle s'écoute
quand elle parle ? - Pierre !
- Elle, elle est là, donc tu peux lui dire en face.
- T'es complètement folle, ma pauvre fille !
- Pardon ? - Ça suffit.
Ça va mal finir.
- Bon, écoute, Pierre.
- Voilà ce qui se passe.
- T'es qui pour me parler sur ce ton ?
- Il le pensait pas.
- Ah non ? Il est prof de français.
- Je connais le sens des mots, et leur portée.
- Je t'emmerde. - Non.
- J'appelle mon fils comme je veux.
- Justement, non.
- Ça vient d'un père qui appelle
ses enfants
Apollin et Myrtille ?
- Hein ? - Stop !
Stop ! Stop.
C'était une blague.
Chérie, je leur ai fait croire que…
nous avions décidé d'appeler notre fils…
Adolphe.
C'est idiot.
Drôle, mais idiot.
Mais très drôle quand même.
Non, mais c'était drôle, non ? Bon, la colère de Pierre vient de là.
Nous allons appeler notre fils Henri, comme papa et grand-père.
Anna parlait de références, donc de papa.
On se calme, on se rassoit.
On se gave de falafels, de pita, de tchoutchouka et on s'embrasse.
Mange, chérie…
- Ta gueule.
- OK, c'était débile, très débile.
Vraiment. Je suis con
et désolé.
Anna, je m'excuse.
Pierre, je m'excuse.
Je vous présente mes excuses, OK ?
Je crois que j'ai plombé l'ambiance.
Tu nous jouerais pas un petit truc avec ton…
Bon, Babou, aide-moi, c'est bon. Je vais pas non plus…
- Euh… est-ce que quelqu'un veut un thé à la menthe ?
- Moi.
- Pierre ?
- Tu dis rien, tu laisses encore passer.
- Je laisse passer quoi ?
- C'est pour nous faire comprendre que nos enfants ont des prénoms ridicules.
- Pas du tout. C'était une blague.
Je suis tombé sur Adolphe, dans la bibliothèque, là.
- T'es tombé sur Les frères Karamazov, et t'as choisi ni Ivan, ni Dimitri.
- Ça aurait été moins drôle.
- On se bidonne.
- Pierre, il s'est excusé.
- Pas Anna.
- Appelle-moi "ma pauvre fille",
si tu veux.
- Chérie. Pierre, personne ne trouve les prénoms de vos enfants ridicules.
- Elle a dit qu'elle n'avait pas de cours
de prénoms à recevoir du père d'Apollin et Myrtille.
- Elle était énervée.
- Que veut dire cette phrase ?
- Qu'elle est assez grande pour décider
toute seule.
- J'avais compris. C'est la fin qui m'interroge.
- Quoi ?
- Ça me paraît pourtant clair.
Il veut savoir ce que je pense de ces prénoms.
- Exactement.
- Elle les trouve très bien.
- Vraiment ? - Oui.
On trouve qu'Apollin et Myrtille, c'est très mignon.
- Je me demandais si tu la ferais, et tu l'as faite.
- J'ai fait quoi ?
- Ta grimace.
- Quelle grimace ?
- Celle que tu fais quand tu dis oui pour faire plaisir,
mais tu sais que c'est non.
- N'importe quoi. - Tu fais une grimace.
- Arrête, Pierre, maintenant. Stop !
Je t'ai fait marcher, t'es énervé, mais on peut avancer.
Écoute…
C'était comment avec les Japonais ?
- Je sais pas, moi, j'ai vu des Coréens.
- C'était comment avec les Coréens ?
- Ça t'intéresse ? - Bien sûr.
- D'habitude, tu poses aucune question.
- Faut voir ta réaction quand j'en pose.
Bien sûr, ton boulot m'intéresse. - Bon.
Comment s'appelle mon associé ?
- Bah, c'est…
Machin, là.
Euh…
Celui qui t'a énervée, l'autre jour, tu sais.
- Ah oui, moi, je sais.
- Moi aussi. - Moi aussi.
- Même moi.
- Moi aussi, je connais que lui, avec son nom tordu, là.
Je l'ai sur le bout de la langue.
- Ah ! Tiens, tu vois, tu l'as refaite.
- Quoi ? - Ta grimace.
- Tu m'emmerdes. Montre-moi.
- Je sais pas, un peu comme ça : "Je l'ai sur le bout de la langue."
- Je fais ça ? Franchement, je fais ça ?
- Ah non, non. Non.
- Oh non.
- Non, non, non. - Alors, tu vois bien.
- Tu fais pas ça,
mais tu fais une grimace.
- Tu vas t'y mettre aussi ?
- Désolée, Vincent,
tu fais une grimace. Enfin, une petite moue.
- Oui, une petite moue.
- Et je fais quoi comme petite moue ?
- Un peu comme ça.
- Ah oui, c'est ça.
- "Oh, dis donc, c'est pas mal, ta nouvelle coupe."
- C'est tout à fait ça !
- "C'est ton Scénic
"garé en bas ? Alors là,
"le Scénic, c'est classe."
- Ah oui, c'est exactement ça.
- "La grande classe."
"On trouve qu'Apollin et Myrtille, c'est très mignon."
- C'est exactement ça.
- Je fais pas ça.
- Si, je te jure.
- On dirait un canard.
- Non, un cul de poule.
Plutôt un cul de poule.
- J'ai une bouche en cul de poule ? - Un peu.
- Ça te fait marrer, toi ?
Si ça peut vous faire plaisir.
- Là, là !
- Oh, oh !
- "Si ça peut vous faire plaisir."
Rires
"Si ça peut vous faire plaisir."
Éclats de rire
…
- Si ma grimace veut dire que vous me gonflez, je fais une grimace.
- Ne te vexe pas. Tu demandes.
- Babou, lâche-moi.
- Tu veux pas faire du théâtre ?
- J'en fais un peu avec mes 3e.
- Ils ont de la chance, t'as un don d'observation.
Le petit rictus, c'est tout à fait lui, hein.
- Donc… - Donc quoi, encore ?
- Apollin et Myrtille, c'est ridicule ?
- Oh, ça va, lâche-moi, toi aussi.
- Je ne comprends pas.
- Arrête de jouer aux cons. Tu sais que c'est pas des prénoms normaux.
Apollin et Myrtille. On dirait une chanson de Boby Lapointe.
- Ma fille, ta nièce, ta filleule, a un prénom anormal ?
C'est quoi, normal, Vincent Larchet ?
- Ça veut dire classique. Pas original.
- Je préfère original à anormal.
- Joue sur les mots.
- Dis-moi, tu dirais que Adolf, c'est normal ou original ?
- C'est un prénom qui existe.
- Apollin et Myrtille aussi, puisqu'on les a appelés comme ça.
- Ça suffit, avec Apollon et Myrtille.
- Non, c'est Apollin, pas Apollon.
- Ça, on risque pas de se tromper.
- Pardon ?
- Il te ressemble.
- Mon fils est laid ?
- Il est ni beau ni laid, il a 4 ans.
- Il a un prénom ridicule et il est moche.
- C'est pas lui qu'est ridicule, c'est son père.
Oui, je trouve ridicule
de coller le nom de la mère au nom de la "parité".
Je trouve ridicules les prénoms inexistants.
Cette surenchère dans l'originalité. C'est des post-its.
"Prière de ne pas oublier que je suis différent."
"Prière de ne pas croire que je suis classique."
"Ici habite une famille d'intellectuels de gauche abonnée à Télérama
"même s'ils ont pas la télé." Ça, c'est ridicule.
- Henri Larchet, ça sent bon le 4x4 et Le Figaro.
- Mais je m'en fous de l'image que je renvoie.
Je me fous de ce que les gens pensent de moi. Mais toi,
t'es obsédé par l'image que tu renvoies, et pire,
t'es obsédé par l'image de tes enfants. Tu te crois original ? T'es snob.
- Moi, obsédé par mon image ?
C'est la phrase la plus drôle que tu aies dite.
- On se bidonne. - Les desserts.
- J'espère que vous avez faim.
- Oh, les loukoums…
- C'est incroyable que tu dises ça, toi. Toi qui représentes la quintessence,
le concentré le plus pur, la substantifique moelle de l'égoïsme.
- Moi ? - Oh, Pierre !
- Moi, égoïste ?
- Tu n'es pas égoïste, tu es l'égoïsme.
- Je pensais avoir une bonne dizaine de défauts, mais celui-là…
- Une bonne dizaine, c'est un minimum.
- Je trouve Vincent plutôt généreux.
- Merci.
- Babou dit ça car ton égoïsme est savant.
- Ah, merci.
- On ne se dit pas en le voyant : quel égoïste !
C'est beaucoup plus subtil.
On ne le remarque pas tout de suite,
mais c'est bien là.
Tu comprends ? - Non.
Tu résonnes depuis des hauteurs inaccessibles.
- Mais si, tu comprends. Tu es bien plus intelligent que tu n'en as l'air.
- Merci. Dans ce cas, explique-moi en quoi je suis égoïste.
Non, l'égoïsme.
- Vincent !
- Ça nous intéresse tous.
- Non. - Non.
- Tu es
absolument parfaitement obsédé par toi-même.
Toutes tes phrases commencent par "je",
tu ne supportes pas de ne pas être le centre de tout, et tu fais tout pour.
Des personnes que j'ai pu rencontrer dans ma vie,
tu es celle qui résume le mieux ce mot : égoïsme.
- Et j'ai toujours été comme ça ?
- Peut-être pas, mais ça fait un moment.
- Quand ?
- Quand quoi ?
- Ce moment où ça a commencé ?
- Mais arrêtez, pitié. C'est insupportable.
- Alors ?
- Claude, interviens.
- Alors, quand ?
- Bah… Merci, Claude.
- Ça a commencé avec Moka.
- Moka ?
- Moka, le chien. Le chien de Bibiche.
- Qui ? - Bibiche.
Béatrice, la sœur de papa.
Cette blonde qui joue aux cartes, qui a épousé ce banquier,
ce type avec les poils aux mains.
- Le chien de Bibiche.
- Tu sais de quoi je parle.
- Non.
- Bibiche avait un caniche,
qu'elle considérait comme son enfant.
- Elle arrêtait pas de l'embrasser. Et elle le parfumait.
Elle l'aspergeait de… - C'était une journée très chaude.
Un été. Les grands faisaient
la sieste, on s'emmerdait, Vincent et moi.
- Vous aviez quel âge ?
- 11 ans, 12 ans.
- On avait 13 ans. - Ah !
La mémoire te revient.
Bibiche nous avait dit que
Moka avait peur de l'eau. Il la supportait pas,
comme un chat. Rires
- Qu'est-ce qu'il était con ! Tu te souviens ?
- Ah ouais !
Évidemment, c'était le chien le plus con de la Terre.
- Y avait un étang, on jetait des pierres sur les nénuphars
quand Moka est venu se frotter à ma jambe.
- Pierre n'est pas chiens.
- J'ai eu une idée. J'ai dit à Vincent : "Si on jetait le chien à l'eau ?"
Pour faire une expérience, pour rigoler, comme à 13 ans.
Vincent était pas très chaud, il trouvait que c'était con, comme idée.
- C'était pas con, comme idée ?
- Très con, même.
- Pierre n'est pas chiens.
- J'ai donné un coup de pied au chien, il a volé dans l'étang.
- Quoi ?
- Il a coulé comme une pierre. Quelques bulles. Plus rien.
- Non ?
- Hmm.
- C'est toi qui as tué Moka ?
- Oui, c'est moi qui ai tué Moka.
- C'est horrible !
- Non, ça, c'est pas horrible, c'est juste stupide.
C'est horrible que Vincent se soit dénoncé à ma place.
- Pardon de t'avoir sauvé les fesses.
- Tu vois comme il est ? À 13 ans, il était pareil.
Il m'a pris au piège. J'ai cru que c'était par amitié. Il a fait quoi ?
- Je sais pas.
- Volé mon statut d'assassin.
- Hein ?
- Même ça, il a pas voulu me le laisser. Pourquoi il a fait ça ?
- Je sais pas.
- Pour forger sa légende. J'avais noyé ce pauvre clebs, mais c'est lui
qui a dit à Bibiche, avec un aplomb incroyable :
"Bibiche, j'ai tué Moka."
- Vite, un caméscope,
il faut filmer, ça.
- Tu étais Don Quichotte et moi Sancho Panza.
- Sancho,
tu te souviens de la dérouillée que j'ai prise ?
- Tout le monde s'en souvient, Vincent. C'était le but.
C'est comme Adolf. Juste là pour qu'on s'en souvienne,
pour marquer les esprits. Un sommet d'égoïsme.
- Tout ça car j'ai pas partagé les fessées ?
- "Égocentrique, égotiste, intéressée, narcissique.
"Qui n'est occupé que par son intérêt.
"Qui ne reconnaît autre vérité que celle de sa propre existence."
Tu es la définition du mot "égoïste", Vincent.
- Attends, regarde à R.
- R.
- Comme "radin".
- Quoi ? - T'as mon adjectif, je cherche
le tien.
- Radin ?
C'est tout ce qui te vient ?
- Je dirais plutôt que ça me vient, et assez vite, même.
- Ça, c'est fait, 1 set partout,
match nul. On fait une pause dans ce combat de coqs ?
- Y a pas de match nul
au tennis.
- Quoi ?
- Tu as dit :
"1 set partout, match nul." Ça ne veut rien dire.
- T'es assez chiant, parfois.
- Même très chiant
avec le français.
- Tu as le sens des mots et de leur portée.
- On ne se refait pas.
- Je temporisais. Si tu veux te reprendre des banderilles, enfile ton collant
et fonce.
Allez, mais vas-y. Gros radin !
- Arrêtez avec ça. Pierre n'est pas du tout un gros radin.
- Non, il est "pingre,
"chiche, avare, ayant un problème avec l'argent."
- T'es généreux parce que t'as offert un iPod à Myrtille pour ses 4 ans ?
Excuse-moi de ne pas avoir ton fric.
- Les morceaux de bois, ça t'a pas ruiné.
- C'était un Mikado, connard !
- T'aurais mon fric, ce serait pareil. - Je pourris pas
les enfants, moi ?
- Tu t'y reprends à 10 fois pour un sou.
Comment tu te sers de ton porte-monnaie. T'y es tellement agrippé,
à la moindre pièce, c'est un gros effort.
T'es une pince, Pierre !
- La pince est heureuse de t'avoir invité.
- Ta femme nous a invités.
- Pierre n'est pas du tout
une pince. C'est même quelqu'un de…
de…
de…
Quand, quand… attends. Quand, quand y a… Il…
Oh…
Je trouve pas le mot, mais…
Il…
C'est quelqu'un de…
- De quoi ? De très dépensier ? Il va dire quelque chose, le Suisse ?
- Bah, je… - Parce que
t'en es, toi aussi ? Tu me trouves radin ?
- Disons que tu es quelqu'un qui fait attention.
- Voilà ! C'est ça, il fait attention.
- En langage Claude : "T'es une sacrée pince."
- Ah non, eh !
- Mais tu le penses. C'est bon. C'est bon, Claude.
Je suis content de voir que grâce à moi,
vous avez trouvé un terrain d'entente.
Avec cette proximité,
cette relation basée sur la franchise, Claude doit connaître son surnom.
- Ah non, Pierre ! Ça suffit, maintenant !
- Vous monopolisez le dîner. - Elle a raison.
- Est-ce que ça nous intéresse ? - Elle a raison.
- Vous avez félicité Babou pour son dîner ?
- Bien sûr. - Non.
- Mais si. - Ah oui ? Quand ?
- Dans la cuisine. - Ah oui, bien sûr.
- C'est quoi, mon surnom ?
- Claude, arrête avec ça.
- Ne t'y mets pas, toi non plus.
- Laisse tomber.
- J'aimerais le connaître.
- Non, t'aimerais pas.
- Qu'est-ce que ça peut faire ?
- Mais, exactement.
- Je veux savoir… - Tu veux pas
nous faire confiance ?
Arrête avec ça. Tu vaux mieux que ces deux crétins.
- Bon, Vincent ?
- Je t'interdis,
Vincent.
- Tu lui interdis ?
- Claude, arrête !
- Mais je veux savoir, merde !
- "La Prune." - Pierre !
- Quoi ? - Bravo, Pierre, très malin.
Ils t'appellent "La Prune", voilà.
- "La Prune" ?
Comme une contravention ?
- Non.
Non, Claude.
Comme une Reine-claude.
- La Reine Claude ? Je comprends pas.
- Arrête de jouer aux cons, t'as compris.
- Ça nous dérange pas, on t'aime comme ça.
- Mais de quoi vous parlez, là ?
- Une Reine-claude. Tu comprends pas ?
- Non, je comprends pas, vraiment.
- Une reine.
- Hmm.
- Une queen.
- Hmm.
- Une cocotte.
Une mignonne, une tata, si tu préfères. T'as compris, là ?
- Tu penses que je suis homosexuel, c'est ça ?
- Tu sais, Claude,
je me sens mieux depuis que j'ai avoué pour Moka.
- Désolé, mais je suis pas du tout homosexuel.
- T'es bien le seul à pas le savoir, alors.
- Vous avez entendu ce que je viens de dire ?
- Tu peux nous le dire. - S'il a pas envie ?
Après tout, c'est sa vie.
- Je le serais, je vous le dirais. Mais je le suis pas. Je vais pas…
- T'es célibataire,
t'es musicien, tu vis dans le Marais, tu portes du orange.
Qui porte du orange ? À part à Guantánamo ?
Tu fais des clafoutis, tu bois des kirs,
tu fais des manucures, t'écoutes Étienne Daho.
Étienne Daho, putain,
Claude… Puis tu mets de l'encens chez toi.
- C'est du papier d'Arménie.
- Bref, c'est parfumé.
- Et alors ?
- Quand on mange pas de viande, on est végétarien.
Quand on conduit une moto, on est motard. C'est un constat.
- Non mais vous êtes consternants.
Je sais plus quoi dire devant tant de clichés
et de bêtises.
J'aimerais les garçons car je porte des chemises orange ?
J'aime aussi Visconti et
Cary Grant, mais vous les avez oubliés.
- On te jugeait pas. - Non !
Bien sûr.
- Bon bah visiblement, on s'est trompés. Pardon.
- Vincent, ça va.
- Excuse-moi, je savais pas qu'il aimait les filles.
Parce que… tu aimes les filles, donc ?
- J'en aime une, en tout cas.
- Quoi ?
Tu as rencontré quelqu'un ? - Oui.
- Mais vous êtes
ensemble ? En vrai ?
- Oui, Babou.
- Elle est comment ? Grande ? Petite ? Blonde ? Épilée ? Tatouée ? Raconte !
- T'es lourd.
- On a le droit de savoir. Raconte.
- J'ai pas envie d'en parler avec toi ce soir.
- Pourquoi ? Tu me reprochais de jouer des rôles, et là, tu te planques.
Tu te caches.
Claudio, je sais pas si t'es PD, mais c'est sûr, t'es un lâche.
- Tu veux savoir quoi ?
- Rentre pas dans son jeu.
- Quel jeu ? On se connaît depuis 30 ans.
On sait rien de lui, il dit rien. On dirait un greffier.
- Vas-y, pose tes questions.
- C'est vraiment une fille ?
- Oui.
- Ça fait longtemps ?
- Plusieurs années.
- Tu es avec quelqu'un depuis des années et tu m'en as jamais parlé ?
- Elle est comment ?
- Superbe.
- Mais arrête, Claude. Arrête, pas comme ça.
- Pourquoi tu veux pas qu'il parle ?
- Parce que, Babou. Il a pas de compte à nous rendre.
- Mais… Attends, Anna,
tu la connais ?
- Oui, Anna la connaît.
Oui.
- Nous aussi, on la connaît ?
- Oui.
- Ça ne serait pas Antoine Flemmadon, par hasard ?
- Non, c'est pas Antoine Flemmadon.
Tu la connais mieux.
- Comment ça, mieux ?
- Beaucoup mieux. Mieux que personne, même.
- Mieux que personne ?
- Ça suffit, Claude,
dis-leur la vérité.
T'es allé trop loin.
- C'est pas vrai…
Cris de plaisir
…
Musique intrigante
- Dis-leur.
…
…
- C'est pas vrai ?
…
- C'est pas vrai ?
- Claude ! Dis-leur, ou je leur dis.
- Je vais leur dire.
- Attends ! Ta gueule, toi. Il va nous dire quoi ?
- Je voulais pas que ça arrive.
- C'est pas possible ? T'as pas fait ça ?
- J'ai pas fait quoi ? - Bah vous deux, là.
- T'es complètement con ? Vincent !
- C'est sûr ?
- Évidemment que c'est sûr. T'avais imaginé quoi ?
- Euh…
- C'est pas du tout ça, Vincent. Pas du tout.
- Oh, putain, j'ai eu peur.
Parce que… j'ai vraiment cru, merde !
- Moi aussi. - Non.
Pas du tout.
- Vous êtes cons, hein.
- T'es fou,
j'aurais jamais fait ça.
- Mais t'es avec qui, alors ?
- Je suis…
avec Françoise.
- Françoise qui ?
- Françoise…
Ta mère.
- Hein ?
- Quoi, sa mère ?
- Je suis avec Françoise, Vincent.
- C'est qui, Françoise Vincent ?
- Mais non, Françoise maman !
- Comment ça, tu es avec maman ?
- Eh bah, euh…
On est ensemble.
- Hein ?
- Vincent, je… - Chut.
- Oh, putain.
- Je nous croyais proches.
- On est proches, Babou.
- Tu me fais pas confiance.
Tu m'as rien dit. - Mais je te fais confiance.
- Moins qu'à Anna, visiblement.
- Ça a rien à voir.
- Tu savais depuis quand ?
- Ce sont vos histoires, je veux pas m'en mêler.
- Tu savais depuis quand ? - Vincent.
- Prononce mon prénom et je te fous ton trombone dans le cul.
Tu savais depuis quand ? - Vincent…
Je comprends que vous vous sentiez blessés ou trahis, mais personne
ne voulait…
- Joue pas les assistantes sociales.
Tu le savais depuis quand ?
- C'est entre ta mère et ton ami.
C'est difficile à accepter, mais c'était pas à moi d'en parler.
- Elle a raison.
C'était pas à elle de nous le dire. C'était à toi.
- Votre mère pensait que vous ne comprendriez pas.
- Ça n'a rien à voir.
Ça aurait été une autre, un autre, ça aurait été pareil.
- Mais il couche avec maman !
- Mais arrête avec maman. Mais grandis un peu.
T'as plus 8 ans.
Ta mère aime un autre homme, et alors ?
Papa n'avait qu'à pas fumer 2 paquets par jour.
Claude et moi, on est amis depuis 30 ans. Y a pas un jour
où on s'est pas appelé, vu ou écrit. Pas un.
Je revois toutes ces nuits passées à discuter.
Comment tu as pu ?
Comment ?
- Babou…
Essaie de le comprendre, c'était pas contre toi.
C'était son secret, c'est tout.
Il lui fallait un peu de temps.
- Pour un secret, il faut être deux.
Je dis à Claude que j'aurais aimé être cette personne,
car je lui ai jamais rien caché.
- Personne ne dit tout, personne. Tout le monde a des secrets,
des moments non partagés, des morceaux de vie cachés.
- Il a tout su, je lui ai raconté les accouchements,
les problèmes des enfants, les larmes, tout.
Tout.
Même tes petits problèmes.
- Quoi ? Mais, t'es folle ? C'est…
- C'est quoi ? C'est intime ? C'est privé ? C'est personnel ?
À quoi ça sert, les amis,
si on peut pas leur parler de ce qui compte vraiment ?
- Je voulais te le dire. Je pouvais pas.
- Pourquoi tu l'as dit à Anna ?
- Babou, il m'a rien dit, personne m'a rien dit.
Je l'ai su.
- Quoi tu l'as su ? T'es médium, maintenant ?
- Y a pas eu de confidences. - Bon.
Anna nous a surpris dans la piscine de la Castide.
- Arrête, arrête. Arrête.
- J'avais peur que vous ne compreniez pas l'amour entre Françoise et moi.
Françoise, c'est…
- Arrête !
Tu parles de ma mère, là.
Celle qui t'a accueilli à la Castide
quand t'étais petit, qui a tartiné ton Nutella,
qui t'a payé tes Club des Cinq,
maman, la femme d'Henri, mon père.
- Arrête, tu te tortures.
- Je me torture si je veux.
- Tu ne comprends pas.
- Quoi ? Papa t'aimait tellement. Claude par-ci, Claude par-là,
et toujours à prendre ta défense. C'est ça qui me tue le plus.
Tu me dégoûtes. - Vincent, tu te calmes
ou tu t'en vas.
- Je m'en vais.
- Non, tu te calmes et
tu restes. T'as voulu qu'il nous parle, alors on va l'écouter.
Vincent ? Vincent !
- Y a pas un jour où je ne pense pas à votre père.
J'aurai toujours cette image de tes parents, la 1re fois que je les ai vus.
C'était à la rue Monge, juste avant Noël.
Ton père, sur l'escabeau, installait des guirlandes, sur un immense sapin.
Il essayait. C'était une catastrophe.
Et Françoise riait.
Y avait entre eux une complicité incroyable.
Vraiment magique.
Quelque chose que j'avais jamais vu.
Ce jour-là, tes parents m'ont accueilli. Vous m'avez tous accueilli.
Babou est devenue ma meilleure amie.
Un prolongement de moi-même.
Toi, Vincent, tu m'as protégé. Tu te foutais de ma gueule,
tu te tenais à distance, mais tu l'as fait comme un frère.
Françoise m'a fait faire de la musique. Tout ce temps,
elle m'a accompagné,
elle m'a permis de devenir quelqu'un.
Tout a changé après la mort d'Henri.
Tout est remonté.
J'ai compris que j'aimais une femme que je n'avais pas le droit d'aimer.
J'ai décidé de ne plus la voir, pour vous.
Il fallait que je l'oublie.
Alors…
Pour m'éloigner, j'ai accepté toutes les tournées, et je suis parti.
- Au Canada.
- Je fuyais.
Françoise a cru que la mort d'Henri m'avait éloigné d'elle,
qu'elle ne comptait plus, que j'avais tout balayé comme ça.
C'était tout le contraire.
J'ai vraiment essayé de l'oublier, de la chasser de mes pensées,
mais au fil des mois, je dépérissais.
J'étais incapable de jouer, alors je suis rentré à Paris. Je devenais fou.
Musique classique
Un soir,
en plein concert,
au milieu de la fosse d'orchestre,
mes mains se sont mises à trembler. J'ai craqué.
…
J'ai pris la voiture, et j'ai roulé non-stop jusqu'à la Castide.
Il fallait que je la revoie, que je lui parle.
Je pouvais plus garder ça pour moi.
…
Je suis arrivé à l'aube.
La maison était dans le brouillard, on y voyait pas à 2 m.
Y a eu un bruit de ferraille, un bruit de porte.
Et Françoise est apparue.
Elle avait pas l'air surprise.
Non.
Elle m'a fait signe d'approcher, comme si elle m'attendait.
…
Comme si elle m'avait toujours attendu.
On est restés là,
1 minute peut-être, dans le froid, l'un face à l'autre.
J'étais vidé, épuisé, mais… j'étais bien.
…
J'étais là où je devais être.
…
Tu comprends ?
…
Tu comprends ce que j'ai ressenti ?
Ça nous a sauté aux yeux, c'était si simple.
C'était l'évidence.
La pluie a commencé à tomber. Y avait des gouttes sur son visage.
Ça ruisselait comme des larmes.
Ou alors, c'était vraiment des larmes.
C'était beau.
Alors, Françoise a pris ma main,
et elle m'a dit :
- Viens. - "Viens."
…
- J'ai envie de toi.
- J'ai envie de toi. - Mais ta gueule !
Stupeur
- Claude ! Le petit pleure.
- Oh, putain ! - Vincent ?
Vincent, t'es malade ? Claude, fais voir.
Stupeur
- Oh, là, là. Tu dois avoir un petit bout de dent cassé.
- Super. Vraiment, merci.
- Maman !
- Comme ça, tu pourras faire venir la petite souris.
- Y a quoi ?
- Rien, c'est tonton Claude qui s'est pris les pieds dans la nappe.
- Vous faites du bruit.
- Bah mets des boules Quies !
- C'est bon,
t'es calmé ? Tu réalises ce que tu viens de faire ?
Dans quel état tu te mets ?
- C'est pas ça qui va me calmer.
- Pardon, il faut rien dire.
- C'est bon.
- Regarde ce que tu as fait.
- Ça va, Anna, c'est rien.
- Il t'a pété la gueule, le défends pas.
Moi, ça va pas.
Je veux qu'il s'excuse.
- Ah ouais, sinon quoi ? - Sinon quoi ?
Tu veux jouer à ça ? Fais attention.
- C'est lui qui a commencé.
- Non mais je rêve !
Tu t'entends ?
C'est pas toi qui parles comme ça !?
C'est pas l'homme que j'aime !
Oh ! T'as compris
que je suis amoureuse ? Donc ça fait une heure
que j'essaie de pas te détester. C'est dur.
- Tu préfères quand je suis puéril, égocentrique ?
- C'est de toi que je suis enceinte !?
- C'est ce que tu m'as dit. - Quoi ?
- T'as peut-être
d'autres révélations.
- Je t'ai jamais menti sur nous.
- Je vais être comme Saint-Thomas, je crois ce que je vois.
- Continue comme ça.
C'est ton fils
que tu verras pas. - C'est ça.
- Pardon ?
Ça te fait rire ?
- Tu veux quoi ? Que je lui demande pardon ?
- Oui.
- OK. Claude, désolé pour ton nez, même si tu l'as bien mérité.
- Désolé que tu le prennes mal, mais j'avais pas à te demander.
- Ça nous a pas échappé.
- Nous sommes 2 adultes, Françoise et moi.
- Surtout elle.
- Vincent.
- Ils ont 30 ans d'écart. - 26.
- Voilà pourquoi Françoise disait rien.
- Vous en avez parlé, en plus ?
- Évidemment. Je lui disais de vous faire confiance, que vous comprendriez.
J'avais tort. Regarde-toi.
Porte qui claque.
- Si vous pouviez arrêter de hurler.
Les enfants sont couchés, j'aimerais en faire autant.
Téléphone
…
…
…
…
…
- Allô ?
Oui, je vous la passe.
Babou, ta mère.
- Salut, maman.
Écoute, euh… très, très chouette.
L'ambiance était très bonne.
Le dîner était bon.
J'ai suivi ta recette. Tout le monde s'est régalé.
Il reste plus une miette.
Les raisins, non, ni gonflés ni fripés.
Un peu écrasés, vu qu'ils sont sur le tapis.
Ah, pourquoi ?
Ce serait long de détailler.
Vincent a dit qu'il voulait appeler son fils comme Hitler,
le dictateur. Puis lui et Anna,
arrivée encore 1 h en retard,
nous ont avoué qu'ils trouvaient
les prénoms de nos enfants ridicules. C'est rien comparé au meurtre
de Moka, mais quand même. Moka, maman,
le chien de Bibiche.
Voilà. Ah, j'oubliais.
Ton fils chéri, qui ne supporte pas les Rosenthal et tonton Hector,
pense venir le weekend du 36-37.
Maintenant qu'il a pété le nez de ton amant,
il a peut-être changé d'avis.
Eh bah de Claude, maman. Pourquoi, tu en as d'autres ?
Mais je te le passe.
C'est maman.
- Oui ?
D'accord.
Eh bah, euh… oui et non.
Plutôt non, d'ailleurs.
Bah écoute, je te rappelle, parce que… Voilà. Ah, d'accord.
Moi aussi.
Françoise vient à Paris demain.
- Elle rentre plus vite que pour ses petits-enfants.
- Babou, tu devrais
la rappeler pour t'excuser.
- Pour m'excuser ? Tu veux que je demande pardon à ma mère ? Toi ?
- Écoute, Babou.
- Et moi, qui va me demander pardon, à moi ? Hein ? Qui va me demander
pardon ?
Tu vas me demander pardon, Pierre ?
- Mais, je…
- C'est quoi, cet air ahuri ? Je suis folle ?
Ou c'est du langage corporel car tu comprends pas ?
Tu crois que tu vas te dédouaner avec tes yeux ronds ?
Qu'on va se dire : "Le pauvre, avec sa femme hystérique !"
Tu verrais ta gueule.
Tu as la même gueule que les élèves
quand ils trichent.
Le livre de grammaire est bien posé
sur leurs genoux, la formule de math est bien écrite dans leur main.
Mais ils disent : "Je ne sais pas de quoi vous parlez."
- Que veux-tu que je te dise ?
- Tu vois pas de quoi je parle ? Rien ne te vient ?
Tu pourrais reconnaître que j'ai sacrifié ma thèse, pour que
tu écrives la tienne. Monsieur fréquentait
Montaigne, mais qui préparait tes cours ?
Avec mon congé maternité,
j'avais du temps. Ah, les enfants.
Bah tiens, parlons-en, des enfants.
Qui m'a supplié d'en avoir, car "y a rien de plus beau" ?
Mais tu t'en occupes jamais. Enfin si, je suis vache.
Le dimanche soir, parfois, tu joues 15 minutes avec eux,
tu les énerves bien, en faisant le fou, juste avant qu'ils aillent au lit.
Après, tu me les laisses, surexcités, en sueur,
avec les cartables à préparer, les doudous,
les pipis… Tu vas dans ton bureau, parce que bon, les chiards, ça va 5 minutes.
Moi aussi, j'aimerais avoir le temps de lire, de temps en temps. Bah non.
Elle peut pas, Babou. Elle a pas le temps, Babounette.
À quoi ça me servirait ? Tu m'as jamais emmenée à un seul de tes colloques.
En vérité, Pierre, tu as un peu honte de moi.
Avec mon petit poste, mon petit collège, ma petite banlieue,
ça ne te fait pas briller, cette épouse,
qu'a quand même un gros cul de 25 kg depuis la naissance du petit.
Qui va me demander
pardon à moi ? Qui va me demander pardon ?
Pas toi, Pierre, visiblement.
Toi, Claude,
je ne te dis rien, parce que tu sais déjà tout,
même si l'inverse n'est pas vrai.
Bon, toi, Anna…
Je te dis rien non plus,
on a jamais eu grand-chose à se dire.
Hein ?
Et toi, Vincent.
Tu vas me dire les mots que j'attends ?
Tu vas reconnaître qu'on t'a toujours tout passé ? Le fils à sa maman,
le clown à son papa,
qu'avait le droit d'être nul, de sortir de table sans permission,
qu'avait le droit de découcher… Il est tellement marrant, Vincent.
C'est fou ce qu'il plaît aux filles. Ça doit être dur d'être un playboy.
Le chouchou, faudrait pas qu'il s'épuise en débarrassant la table.
Ta sœur va le faire. Ne t'inquiète pas, mon gros bébé.
Ça la dérange pas, elle aime jouer la boniche, ta godiche de sœur.
Ne t'inquiète pas, mon petit Vincinou,
tu peux faire des conneries, on te pardonne. Alors, Vincent ?
Ça fait tilt ?
Oui ?
Non ?
Pas de pardon en perspective ?
Parfait. C'est bien.
On est tous pareils. On est dans le non-pardon, ce soir.
Avec mon aigreur, ma tristesse et ma rancune, on va aller se coucher.
En vous laissant la vaisselle pour une fois.
Pierre, reste sur le canapé. Occupe-toi des enfants.
Je vais prendre une boîte de Temesta et dormir 2 jours.
Allez tous vous faire foutre, et bonne nuit.
Porte qui claque
- J'ai juste voulu faire une blague.
- Bon… je vais rentrer.
- Ouais.
T'es sûr que ça va ?
- Oh bah, super.
- Je te raccompagne. Je prends ta voiture,
Vincent, tu prends un taxi.
- Pardon ?
- Ça te pose un problème ?
À demain, si t'es calmé. Sinon c'est pas la peine.
Musique triste
…
- J'hallucine.
- Vincent.
- Tu l'as entendue, là ?
…
Elle veut l'avoir toute seule, son gamin ? On va se marrer.
- Du rosé ? - Ouais.
Qu'est-ce qu'elles peuvent toutes lui trouver,
à ce mec ? - Je ne sais pas.
Musicien ?
- Tromboniste. Franchement, comment on peut jouer du trombone ?
C'est quand même
un instrument de fanfare.
Ah, il est bien dégueulasse.
- Hmm…
- C'est un petit gris, il lui ressemble.
- Oh…
- Il est sinistre. Il a déjà dit un truc marrant ?
- Non.
- Bon.
- C'est souvent comme ça, les beaux-pères.
- Putain…
Putain…
Quand je pense que maman se tape La Prune.
- Avec de la chance, ils n'auront pas d'enfants.
Je vais aller voir Babou.
Tu restes un peu, hein ?
- À l'hôtel !
- Sois pas idiot, tu m'aideras à ranger.
- Tu sais me parler, toi.
- Il est très bon, ce canapé.
- T'y dors souvent ?
- Ça m'arrive.
- Non !
- Quoi ?
Ah, génial.
Merci.
- J'ai ta reconnaissance éternelle ?
- Je te la prête. Je suis une pince, n'oublie pas.
- T'as de la semoule, là. - La faute à qui ?
- Désolé pour la table. - Tu sais, c'est rien.
Ce n'est que du bois.
- Tu pourras toujours en faire un Mikado.
- Voilà.
- Bonne nuit, Sancho. - Bonne nuit, connard.
- Sancho ! - Quoi ?
- Tu le savais, toi, que Gary Grant était homosexuel ?
- Oui. Mais on dit Cary. Cary Grant.
Avec un C. Comme cari-bou.
Bonne nuit, l'inculte.
- Sancho ?
- Quoi, encore ?
- Je voulais te dire…
Tu sais, on a tous… nos petits problèmes.
Musique entraînante
…
Cette nuit-là, le crâne lourd d'un mélange grand cru/piquette,
le dos broyé par l'épouvantable canapé de Pierre,
tentant de lire les 1res pages du roman de Benjamin Constant,
je ne doutais pas que notre famille ait atteint un point de non-retour.
…
La vie reprit son cours,
et quand 4 mois et 6 jours plus tard, Anna perdit les eaux
pendant un conseil d'administration crucial, avec les Coréens…
- Sorry, I must go.
- Babou, Pierre, Maman et Claude
se précipitèrent à la clinique pour rencontrer notre fils.
- Allez, on pousse.
Le voilà. - Allez, souffle.
- Ciseaux. Allez, vite.
- Il se passe quoi ? - T'inquiète.
Y a un problème ?
Le bébé pleure.
…
- Non, tout va très bien.
Vous inquiétez pas. Votre fille
est très belle.
On vous la prépare un peu, et on vous l'amène.
…
- Putain…
…
Passées mes félicitations cordiales à l'assistance publique…
Vous avez fait 12 ans d'études et vous faites pas la différence ?
Passée la certitude qu'il faudrait tout repeindre en rose,
et se taper de racheter l'intégralité des affaires, c'est au bonheur
de tenir ce petit être tout neuf que nous avons eu une révélation.
- Comment va s'appeler
cette merveille ?
- Ah, putain.
- Vous avez 2 minutes, hein.
Je repasse.
- Nous n'avions plus de prénom. Nous étions essorés,
pris de cours comme jamais, quand Anna a eu l'idée.
La bonne idée. Celle qu'il fallait avoir.
Comme quoi, la mère de mon enfant est une femme formidable.
…
- Alors ? - Alors ?
- Alors ?
…
- La bonne nouvelle, le bébé va bien. La mauvaise nouvelle…
c'est que c'est une fille. Mais qui est sublime !
Cris de joie
- T'es bête, alors, c'est pas vrai !
Tu m'as fait peur, c'est pas possible.
…
Une petite pitchounette, c'est chouette.
- Alors ? - Elle est magnifique.
- Elle pèse combien ? - 3,1 kg.
- Vous allez l'appeler comment ?
- Prune.
Musique cocasse
…
- Tu vas pas faire ça ? - Non.
En fait,
on va l'appeler Françoise.
- Oh, t'es chiant. T'es chiant !
- Maman m'a serré dans ses bras, Babou a pleuré, Pierre a crié de joie,
et Claude m'a dit, en me prenant la main :
"C'est une idée formidable."
Et là, sur le visage de mon ancien ami et nouveau
beau-père, j'ai cru voir une grimace.
Enfin, pas une grimace.
Plutôt… une petite moue.
Musique rythmée
…
…
Musique douce
…
…
…
…
…
…
…
Sous-titrage : C.MC.
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