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Quatrième Union Artistique
Comment t'appelles-tu ?
Je m'appelle...
Jary Iouri...
Alexandrovitch.
Regarde par là.
D'où viens-tu ?
De la ville...
de Kharkov.
Où fais-tu tes études ?
J'étudie...
dans un lycée technique.
Ioura, nous allons faire une séance.
Attention.
Ne regarde que moi.
Regarde mes yeux.
Mes yeux.
Avance.
Tourne-moi le dos.
Concentre ton attention sur ma main.
Tu sentiras qu'elle te tire en arrière.
Ouvre les mains.
Voilà.
Maintenant, concentre-toi.
D'ici, dirige la tension sur tes mains.
Encore. Toute la tension dans tes mains.
Toute ta volonté,
tout ton désir ardent de vaincre, tu les concentres sur tes mains.
Toujours plus de tension dans tes mains.
Encore.
Encore davantage.
Tension dans les mains.
Regarde tes mains.
Les doigts tendus. Davantage.
D'ici, la tension passe dans tes doigts.
Bien. Regarde tes mains.
Les doigts se tendent. Concentre-toi, Ioura !
À trois, tes mains deviendront immobiles.
Attention !
Regarde tes mains. Un...
deux...
trois !
Elles sont immobiles. Tu ne peux pas bouger tes mains.
Tu essaies de bouger tes mains mais elles sont immobiles.
Tu as du mal à faire des mouvements précis et différenciés.
Je supprime cet état, et tu vas parler
fort, nettement, librement, facilement,
sans craindre ta voix, ni ta parole.
Si tu peux parler maintenant,
alors tu le pourras toute ta vie.
Haut et fort.
Attention.
Regarde-moi.
À trois, je supprime la tension de tes mains et de ta parole.
Un...
deux...
trois !
Dis-le fort : "Je peux parler." Vas-y !
Je peux parler.
LE MIROIR
Dans les rôles de la mère et de Natalia
Margarita Terekhova
Scénario : Alexandre Micharine Andreï Tarkovski
Réalisation : Andreï Tarkovski
Chef opérateur : Georgi Rerberg
Décors : Nikolaï Dvigoubski
Musique : Édouard Artemiev Son : Semion Litvinov
1er assistant réalisateur : Iouri Kouchnerev
Prises de vues : A. Nikolaïev, I. Chtanko
Montage : L. Feiguinova
Maquillage : V. Roudina Costumes : N. Fomina
Assistants réalisateurs : L. Tarkovskaïa V. Khartchenko, M. Tchougounova
Assistant prise de vues : V. Ivanov
Texte de l'auteur lu par Innokenti Smoktounovski
Poèmes d'Arseni Tarkovski lus par lui-même
Musique de J.S. Bach, Pergolèse et Purcell
Correcteurs : N. Boïarova, L. Lazarev
Directeur de production : E. Vaisberg
LE MIROIR
Le chemin depuis la gare passait par Ignatievo
puis tournait le long d'un méandre
à 1 km du hameau où nous passions tous les étés avant la guerre.
Après une dense chênaie, le chemin continuait vers Tomchino.
Nous reconnaissions les nôtres
seulement quand ils dépassaient le buisson
au milieu du champ.
S'il se dirigeait vers la maison,
c'était notre père.
Sinon,
cela signifiait qu'il ne reviendrait jamais.
Pardon, mademoiselle, Tomchino est bien par là ?
Il fallait continuer tout droit.
Et ça, c'est quoi ?
Quoi ?
Que faites-vous assise là ?
J'habite ici.
Où ça ? Sur la barrière ?
Qu'est-ce qui vous intéresse : où j'habite ou Tomchino ?
Ah, il y a une maison ici...
Figurez-vous que j'ai pris tous mes outils sauf une clé.
Vous auriez un clou ou un tournevis ?
Non.
Non, je n'ai pas de clou.
Vous êtes bien nerveuse.
Donnez la main. Je suis médecin.
Alors ?
Vous m'empêchez de compter.
Vous voulez voir mon mari ?
Vous n'avez pas du tout de mari.
Vous n'avez pas d'alliance.
Où est donc votre alliance ?
C'est vrai, les gens n'en portent plus.
Sauf les vieux.
Je peux vous demander une cigarette ?
Pourquoi êtes-vous si triste ?
Qu'est-ce qui est si drôle ?
Il est toujours agréable de tomber avec une jolie femme.
Je suis tombé
parmi de drôles de choses.
Des racines, des buissons...
Vous n'avez jamais pensé...
Il ne vous a jamais semblé
que les plantes ressentent,
éprouvent,
comprennent peut-être ?
Ces arbres,
ce noisetier...
C'est un aulne.
Aucune importance.
Les plantes ne courent pas.
C'est nous qui courons partout, nous agitons
et disons des banalités.
C'est parce que
nous ne croyons ni en la nature, ni en nous-mêmes.
C'est de la méfiance.
Un empressement,
un manque de temps pour réfléchir.
Vous avez un...
Assez, assez.
On me l'a déjà dit.
Pas de danger, je suis médecin.
Et la salle N° 6, les aliénés ?
C'est Tchekhov qui l'a imaginée. C'est inventé.
Vous savez,
venez nous voir à Tomchino.
Écoutez...
Il nous arrive de bien rigoler.
Vous avez du sang, là.
- Où ? - Derrière l'oreille.
Non, l'autre.
Le moindre instant de nos rencontres,
nous le fêtions comme une Épiphanie,
seuls sur la terre.
Et toi, plus intrépide et légère qu'une aile d'oiseau,
comme un vertige tu volais du haut des marches,
m'entraînant à travers les lilas humides
dans ton empire, de l'autre côté du miroir.
La nuit venue, la grâce me fut donnée,
les portes de l'autel furent ouvertes et rayonnante dans l'obscurité,
lentement s'inclinait ta nudité.
En m'éveillant, "Sois bénie", disais-je,
tout en comprenant l'audace de ma bénédiction,
car tu dormais et les lilas, sur la table,
cherchaient à effleurer tes paupières du bleu de l'univers.
Et tes paupières étaient paisibles et ta main tiède.
Dans le cristal les rivières pulsaient,
les monts s'embrumaient, les mers scintillaient.
Dans ta paume, une sphère en cristal.
Tu dormais sur un trône.
Mon Dieu ! Tu étais à moi.
À ton réveil, tu transformas les mots du quotidien des humains.
La parole retentit d'une intensité cristalline
et le mot "toi" révéla son sens nouveau de "roi".
Tout en ce monde se transforma,
même les modestes objets, broc, cuvette,
lorsqu'entre nous se tenait, telle une sentinelle,
l'eau dure et stratifiée.
Nous étions entraînés au loin, dans l'inconnu.
Des villes-mirages, bâties par miracle, défilaient,
la menthe se couchait sous nos pieds
et les oiseaux nous accompagnaient,
et les poissons remontaient le fleuve,
et le ciel se déroulait devant nos yeux.
Quand le destin nous suivait à la trace,
tel un fou, un rasoir à la main.
Dounia !
Seigneur !
Pacha ! Regarde !
- Il y a le feu. Du calme ! - Chut !
Et notre Vitka ?
Il est là-bas ? Dans les flammes ?
Et Klanka ?
Quoi ?
Papa.
- Alexeï ? - Bonjour, maman.
Ta voix est étrange. Tu ne vas pas bien ?
Rien de méchant. Sans doute une angine.
Je n'ai parlé à personne pendant trois jours.
Au fond, ça m'a fait du bien de me taire.
Les mots ne peuvent pas exprimer ce qu'éprouve une personne.
Ils sont plutôt ternes.
C'est drôle,
je viens de rêver de toi.
C'était comme si j'étais encore enfant.
À propos, en quelle année papa nous a quittés ? 1936 ou 1937 ?
C'était en 1935.
Mais pourquoi veux-tu le savoir ?
Et l'incendie ?
Tu sais, quand la grange a brûlé, au hameau.
Aussi en 1935.
Mais tu m'embêtes.
Écoute...
Tu sais,
Liza est morte.
Quelle Liza ?
Elizaveta Pavlovna, qui travaillait à l'imprimerie.
Rue Serpoukhovskaïa.
Mon Dieu...
Quand ça ?
Ce matin, à 7 heures.
Et maintenant, il est quelle heure ?
C'est quoi au juste, maintenant ?
6 heures environ.
Du matin ?
Tu es fou ? Du soir, bien sûr.
Maman,
pourquoi toujours nous chamailler ?
Pardonne-moi enfin, si je suis coupable.
L'imprimerie ! Prochain arrêt : Serpoukhovskaïa.
Qu'est-ce qui presse autant ?
Bonjour.
Maria Nikolaïevna.
Où sont les épreuves que j'ai relues hier ?
Je ne sais pas. Je suis nouvelle ici.
J'arrive.
Elizaveta Pavlovna est là.
Maroussia, qu'y a-t-il ?
Une erreur dans les épreuves ?
De l'édition spéciale.
Ne t'inquiète pas.
Voyons dans l'armoire.
Oui, vous les y avez mises.
Ce n'est pas une catastrophe...
Macha...
Mon Dieu, dans une édition comme celle-là...
Dans cette édition !
Ça va aller, Macha.
Il ne doit y avoir de coquilles dans aucune édition.
Tais-toi, idiote.
- Un problème ? - Rien de grave.
Rien de grave.
Je voulais juste voir s'il y a erreur.
Pas une erreur...
Justement, reprends du début.
Je préfère regarder moi-même.
Il n'y a plus le temps. On est tous pressés.
Maroussia.
Vous pensez que j'ai peur ?
Non, bien sûr. Que les autres aient peur.
Les uns vont s'occuper de travailler, les autres d'avoir peur...
Eh bien, qu'y a-t-il ?
Il y a qu'on a passé toute la nuit à imprimer.
Je t'ai attendue hier, dès le matin,
ils avaient deviné que tu ne viendrais pas.
Tu te souviens comme il faisait beau ? Un jour de fête !
Je suis sorti sans manteau.
Aujourd'hui, tu es venue, et on nous a donné
un jour très maussade, de la pluie
et une heure tardive.
Les gouttes courent le long des branches froides.
Les mots ne consolent pas, le mouchoir ne sèche pas les larmes...
Eh bien, Macha...
Il n'y avait rien, alors ?
Tout va bien ?
Ça aurait été une erreur inimaginable, je n'ose même pas te dire.
Alors pourquoi tu pleures ?
Je ne sais pas ce qui m'a pris.
Il me semblait voir le mot imprimé sur la page.
Quel mot ?
Pas mal !
Un peu d'alcool,
ça ne peut pas faire de mal.
Tu es trempée. Un vrai épouvantail.
C'est vrai, je suis trempée.
Seigneur... Je pense que je vais prendre une douche.
Je vais prendre une douche.
Où est donc mon peigne ?
Mon Dieu, tu sais à qui tu ressembles ?
- À qui ? - À Maria Timofeïevna.
Qui ça ?
- Tiens. - Quoi ?
Tu voulais un peigne.
Tu peux me dire de quelle Maria il s'agit ?
Celle des Possédés de Dostoïevski.
La sœur de Lébiadkine, la femme de Stavroguine.
Et ça rime à quoi ?
C'est stupéfiant comme tu lui ressembles.
Admettons, mais en quoi ?
Non, tout de même, Dostoïevski...
Quoi que tu dises...
Qu'est-ce que j'ai dit ?
"Lébiadkine, apporte de l'eau ! Mes souliers !"
Seulement, son frère refuse et la roue de coups !
Et elle, elle croit commander.
Arrête de citer, explique-moi.
Toute ta vie : "De l'eau !" "Mes souliers !"
Et ça donne quoi ?
Une illusion d'indépendance.
Tu ne sais rien faire toi-même.
Et si quelque chose te déplaît, tu l'ignores.
À moins de faire la dégoûtée.
Qu'est-ce que tu racontes ?
J'admire la patience de ton petit ex-mari.
Il aurait dû te fuir plus tôt.
À toutes jambes.
Que me veux-tu ?
Comme si tu allais reconnaître tes fautes !
Jamais. C'est absolument incroyable.
Tu as pourtant créé cette situation toi-même.
Seigneur !
Si tu n'as pas réussi
à amener ton cher époux à ton idée insensée de l'émancipation,
c'est qu'il s'est sauvé à temps !
Quant aux enfants,
tu les rendras malheureux.
Cesse de jouer la comédie.
Macha...
Que fais-tu ?
Que fais-tu, enfin ?
Fiche-moi la paix.
"Au milieu du chemin de notre vie
"je me retrouvai par une forêt obscure..."
Seigneur !
Tu l'avais oublié ?
Tu as toujours ressemblé à ma mère.
Ce doit être pour ça qu'on s'est séparés.
Je constate avec horreur qu'Ignate te ressemble.
Pourquoi avec horreur ?
Tu vois, nous n'avons jamais pu parler ensemble normalement.
Même quand je me rappelle
mon enfance et ma mère, je ne sais pourquoi
ma mère a toujours ton visage.
Après tout, je sais pourquoi :
je vous plains toutes les deux.
Et toi et elle.
Pourquoi tu nous plains ?
Ignate, ne fais pas de bêtises. Pose le verre.
Tu ne peux vivre avec personne.
Si, je peux.
Ne te vexe pas.
Tu sembles certain
que le fait même de ton existence
suffit à rendre tes proches heureux.
Tu ne fais qu'exiger.
Sans doute parce que j'ai été élevé par des femmes.
Si tu crains qu'Ignate me ressemble,
remarie-toi vite.
Avec qui ?
Ah ça, je l'ignore.
Ou bien donne-moi Ignate.
Fais enfin la paix avec ta mère. C'est toi qui es coupable.
Moi, coupable ?
De quoi ?
Elle croit savoir mieux que moi comment je dois vivre
et ce qu'il me faut pour être heureux.
Toi, heureux ?
Entre ma mère et moi, je ressens tout plus fort que toi,
qui observes de l'extérieur.
Quoi ? Que ressens-tu plus fort ?
Que nous nous éloignons l'un de l'autre.
Et que je n'y peux rien.
Natalia, distrais-le comme tu peux.
Il se remet à parler de l'Espagne.
Ils vont s'énerver et se disputer.
Entendu.
Écoute, j'ai un service à te demander.
Mon appartement est en travaux.
Ignate aimerait passer une semaine chez toi.
Qu'en dis-tu ?
Bien sûr, avec plaisir. J'en serais ravi.
Que dit-il, Angel ?
Il imite le célèbre matador Palomo Linares.
Quelle bêtise !
Les derniers adieux l'ont ému.
Toute la ville lui a dit au revoir, a chanté, dansé.
Sauf sa mère, malade.
Tous chantaient, mais son père se tenait à l'écart.
Triste et silencieux.
En regardant ses yeux, il vit qu'ils pensaient la même chose :
se reverraient-ils un jour ?
Tu te moques de nous ?
Toutes ces années à t'enseigner... Ça n'a rien donné !
Et maintenant, tu danses !
Le fanfaron !
Il a été en Espagne et n'a rien compris.
Luisa...
Vous n'avez jamais voulu retourner en Espagne ?
Je ne peux pas.
Mon mari est russe.
Mes enfants aussi.
Ça va, je vais lui parler.
Rentre, Luisa !
Ignate !
Viens ici, je sors.
Seigneur !
C'est comme ça quand on se presse.
Ne range pas, il n'y a pas le temps.
Aïe, le courant !
Quoi ?
J'ai pris le courant.
Quel courant ?
Comme si je l'avais déjà vécu. Je ramassais des sous.
Que dis-tu ?
C'est pourtant la première fois.
Donne. Arrête d'imaginer ces histoires, s'il te plaît.
Bon, écoute...
Ramasse le reste, que ce soit propre.
Ne touche à rien, s'il te plaît.
Et si ta grand-mère vient, dis-lui d'attendre ici, d'accord ?
Entre.
Bonjour.
Une tasse pour le jeune homme, s'il vous plaît.
Prends dans la bibliothèque
le cahier au bout de la troisième étagère.
C'est ça. Merci.
Veux-tu me lire la page au signet ?
"Rousseau, dans son Discours de Dijon, à la question
"de l'influence des sciences et des arts sur les mœurs,
"a répondu négativement."
Lis seulement ce qui est souligné en rouge, nous avons peu de temps.
"Malgré..."
Non, ce n'est pas ça.
"Il n'y a pas de doute
"que le schisme nous a séparés du reste de l'Europe,
"et que nous n'avons participé
"à aucun des grands événements
"qui l'ont remuée,
"mais nous avons eu notre mission à nous.
"C'est la Russie, c'est son immense étendue
"qui a absorbé la conquête mongole.
"Les Tatars n'ont pas osé franchir
"nos frontières occidentales
"et nous laisser à l'arrière.
"Ils se sont retirés vers leurs déserts
"et la civilisation chrétienne a été sauvée.
"Pour cette fin, nous avons dû avoir
"une existence tout à fait à part,
"qui, en nous laissant chrétiens,
"nous laissait tout à fait étrangers au monde chrétien.
"Quant à notre nullité historique,
"décidément je ne puis être de votre avis...
"La main sur le cœur, ne trouvez-vous pas quelque chose
"d'imposant dans la situation actuelle de la Russie,
"quelque chose qui frappera le futur historien ?
"Quoique personnellement attaché de cœur à l'empereur,
"je suis loin...
"d'admirer tout ce que je vois autour de moi.
"Comme homme de lettres, je suis aigri.
"Comme homme à préjugés, je suis froissé.
"Mais je le jure sur l'honneur : pour rien au monde je n'aurais voulu
"changer de patrie, ni avoir d'autre histoire
"que celle de nos ancêtres,
"telle que Dieu nous l'a donnée.
"Lettre de Pouchkine à Tchaadaïev,
"le 19 octobre 1836."
Va ouvrir.
Ah, je me suis trompée de porte.
Ignate ? Tout va bien ?
Ta grand-mère est venue ?
Non. Une vieille dame est venue.
Elle s'était trompée.
Occupe-toi un peu.
Mais pas de désordre !
Ou invite quelqu'un.
Tu as bien des amis, garçons ou filles ?
De ma classe ? J'en veux pas.
À ton âge, j'étais déjà amoureux,
pendant la guerre.
Une fille rousse, aux lèvres gercées. Je m'en souviens encore...
Notre instructeur lui courait après.
Tu m'entends ?
Et toi ?
T'as tiré où ?
Tu crois que j'ai pas vu ?
T'as tiré vers le haut ! Tu connais la punition ?
- Qu'est-ce que j'ai fait ? - Tu le sais !
- Il n'y a personne. - Et s'il y avait quelqu'un ?
Où ? Il n'y a que des arbres là-bas.
Et si quelqu'un y avait grimpé ?
Tournez !
Le commandement était : "Tournez !"
Assez de bêtises ! Posez le fusil.
J'ai tourné, comme demandé.
Tu as appris le règlement militaire ?
Oui ou non ?
Tourner signifie en russe tourner.
C'est ce que j'ai fait.
Tourner, à ce qu'il me semble, c'est faire...
un tour de 360 degrés.
De quels degrés tu causes, Asafiev ?
Tournez !
Vers les postes de tir. En avant, marche !
Toi, on va appeler tes parents.
Quels parents ?
Ceux que tu mérites.
Quel poste de tir ? Je ne comprends pas.
Sur la natte.
Ses parents sont morts dans le siège de Leningrad.
Le poste de tir, c'est...
le poste de tir, compris ?
- Markov. - Présent.
Nomme les principales parties du...
de la carabine TOZ N° 8.
La crosse.
La bouche.
Bouche toi-même.
Alors, c'est quoi, la bouche ?
Il a pris une grenade, vite !
Une grenade !
C'est une grenade à main, j'en ai déjà vu !
Asafiev, ne le fais pas !
Couchez-vous !
Serioja, ça va te tuer !
C'est une grenade d'exercice.
Dire qu'il est de Leningrad,
qu'il a vécu le siège.
Attention, les gars !
Je ne crois pas aux pressentiments,
je ne crains pas les présages.
Je ne fuis ni la calomnie ni le poison.
La mort n'est pas de ce monde.
Tous sont immortels. Tout est immortel.
La mort n'est à craindre ni à 17 ni à 70 ans.
Il n'y a que réalité et lumière.
Ténèbres et mort n'existent pas en ce monde.
Nous sommes tous déjà sur la grève,
je suis de ceux qui tirent le filet quand passe un banc d'immortalité.
Habitez la maison, et elle ne s'effondrera pas.
J'invoquerai n'importe quel siècle,
j'y entrerai et j'y bâtirai ma maison.
C'est pourquoi vos enfants et vos femmes sont à ma table.
Une même table pour l'aïeul et le petit-fils :
l'avenir s'accomplit aujourd'hui.
Et si je lève la main,
ses cinq rayons seront pour vous.
J'ai étayé chaque jour vécu :
mes clavicules en étaient le soutènement.
J'ai mesuré le temps en arpenteur et je l'ai traversé comme l'Oural.
Je choisissais le siècle à ma mesure.
Nous allions vers le sud, soulevant la poussière des steppes.
L'herbe brûlait, le grillon jouait, touchait nos fers de ses antennes
et prophétisait ma perte tel un moine.
J'arrimais mon sort à ma selle.
En cet instant, dans le futur,
tel un enfant, je me dresse sur mes étriers.
Je me contente de mon immortalité
et que mon sang coule de siècle en siècle.
Pour un coin de sécurité et de chaleur,
j'aurais volontiers donné ma vie,
si son aiguille volante
ne m'avait pas guidé, tel un fil, de par le monde.
Maroussia !
Et les enfants ?
Où sont-ils ?
Aliochka !
Je dirai que tu as volé le livre.
Quoi encore ?
Je le dirai.
Arrête !
Vas-y.
Dis-le.
Tant pis, je le dirai.
Marina !
Tu ferais bien de venir plus souvent. Tu lui manques.
Écoute, Natalia.
Je voudrais qu'Ignate vive avec moi.
Tu parles sérieusement ?
Tu as dit toi-même qu'il le souhaiterait.
On ne peut rien te dire.
Tu crois que j'invente ça pour mon plaisir ?
Demandons-lui directement, sans s'emporter.
Qu'il décide. Ça te soulagera, d'ailleurs.
Comment ça ?
Ignate !
Tu as pris tes livres ?
Dis au revoir à ton père.
Maman et moi voulons te poser une question.
Quoi ?
Tu aimerais vivre avec moi ?
Comment ça ?
Rester ici, avec moi. Tu irais dans une autre école.
Tu en avais parlé à maman, non ?
Parlé de quoi ?
Quand ? Non, je ne veux pas.
C'est vrai, ta mère et moi nous nous ressemblons.
Non, pas du tout.
Quelle relation veux-tu avoir avec ta mère ?
Ce n'est plus comme dans l'enfance, vous avez changé.
Tu me parles de ton sentiment de culpabilité,
du fait qu'elle s'est sacrifiée pour vous.
Tu n'y échapperas jamais.
Mais elle ne te demande rien,
sinon que tu redeviennes enfant pour pouvoir te porter dans ses bras
et te défendre.
Seigneur !
Je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
Comme toujours.
Pourquoi tu râles ? Tu peux me le dire ?
Est-ce que je l'épouse ou non ?
Je le connais au moins ?
Mais non.
Il est ukrainien ?
Quelle importance ?
Tout de même... Que fait-il ?
Il est écrivain.
Son nom ne serait pas par hasard Dostoïevski ?
Si.
Il n'a absolument rien écrit encore. Un inconnu.
Dans les 40 ans, n'est-ce pas ? Aucun talent.
Tu sais, tu as beaucoup changé.
Il n'a donc pas de talent et n'écrit rien.
Si, il écrit. Mais ce n'est pas publié.
Admire un peu ça.
Notre cancre de fils a mis le feu à quelque chose.
L'amende sera pour moi.
Ne te moque pas de ses capacités.
S'il échoue, c'est l'armée.
Tu feras tout pour le faire réformer, mais la honte sera pour moi.
Tout ça, c'est ton éducation. Il n'est pas prêt pour l'armée.
Mais ce ne serait pas si terrible.
Pourquoi tu n'appelles pas ta mère ?
Elle a été très malade après la mort de Liza.
Je l'ignorais.
Tu n'appelles jamais.
Elle devait venir ici à cinq heures.
C'est si difficile de faire le premier pas ?
Je croyais qu'on parlait d'Ignate.
Peut-être que c'est aussi de ma faute.
À moins que nous nous soyons embourgeoisés ?
Mais une bourgeoisie à l'asiatique.
On n'accumule rien. Je n'ai qu'un costume convenable.
Pas de propriété privée, la prospérité s'accroît.
On n'y comprend rien.
Pourquoi tu t'énerves comme ça ?
Le fils d'amis à moi, 15 ans, a dit à ses parents :
"Je vous quitte.
"Vous me dégoûtez, à ménager la chèvre et le chou."
Voilà un garçon intelligent, pas comme notre nigaud.
Il ne dira jamais ça, malheureusement.
J'imagine ses parents...
Ils ne sont pas pires que nous.
Lui travaille dans un journal.
Il se prend aussi pour un écrivain, d'ailleurs.
Mais sans saisir qu'un livre n'est pas un gagne-pain.
C'est un acte.
Le poète doit bouleverser les âmes,
et non former des idolâtres.
Qu'est-ce que je vais faire ? Je ne comprends rien.
Comment ça ?
Épouse-le.
Tu te souviens à qui est apparu le buisson ardent ?
Tu sais, l'ange dans le buisson ?
Je ne sais plus.
En tout cas, pas à Ignate.
Si on le plaçait à l'école militaire ?
Ah, Moïse...
C'est le prophète Moïse qui a vu l'ange du buisson ardent.
Et il a fait traverser la mer à son peuple.
Pourquoi rien de tel ne m'est jamais apparu ?
Avec une étrange insistance,
je fais toujours le même rêve.
Comme s'il cherchait à me ramener à ce lieu
que je chéris tant, où se tenait la maison de mon grand-père
et où je suis né il y a un peu plus de 40 ans
sur la table de la salle à manger couverte d'une nappe amidonnée.
Chaque fois que je veux y entrer, quelque chose m'en empêche.
Je fais souvent ce rêve, j'y suis habitué.
Quand je vois les murs en rondins noircis par le temps
et la porte entrouverte du porche,
je sais tout en dormant que ce n'est qu'un rêve.
Et ma joie insupportable
est assombrie par l'attente
du réveil.
Il arrive que ce rêve cesse. Je ne vois plus ni la maison,
ni les pins autour de la maison de mon enfance.
J'éprouve alors une nostalgie lancinante.
J'attends avec impatience ce rêve
où je me reverrai enfant,
et où je me sentirai de nouveau heureux,
car alors, tout est encore dans l'avenir
et tout est encore possible.
Maman.
- Maman, quelqu'un a ouvert. - Calme-toi.
Bonjour.
Bonjour.
Bonjour.
Vous êtes Nadejda Petrovna ?
Je ne vous ai jamais...
Je suis la belle-fille de Matveï Ivanovitch Ivanov.
C'était un ami de votre mari.
Matveï Ivanovitch... Je ne vois pas.
Ivanov, Matveï Ivanovitch, le médecin.
Il habitait ici à Zavrajié, puis a déménagé à Iourievets
pour devenir expert médical au tribunal.
Et vous ? Vous venez de la ville ?
Nous sommes de Moscou mais nous logeons à Iourievets.
On nous a évacués à l'automne.
Pourquoi tu t'assois, toi ? Tu es fatigué ?
À cause des bombardements.
J'ai deux enfants et ma mère connaissait des gens ici...
Mon mari n'est pas là, il est en ville.
Cesse de te gratter, je te l'ai dit mille fois.
C'est vous que je voulais voir. Entre femmes.
Entrez donc.
Ne restez pas là.
Essuyez vos pieds. On vient de laver le plancher.
Attends-moi ici.
On n'en a pas pour longtemps.
Tu es dans le noir ?
La lampe s'est éteinte ?
Il fallait nous appeler.
Comment tu t'appelles ?
Aliocha.
Vous savez, j'ai aussi un fils, mais plus jeune.
Les enfants, ce n'est pas facile, avec la guerre...
Mais j'aimerais bien avoir une petite fille.
Venez voir mon fils. Il dort.
- On ne va pas le réveiller ? - On fera doucement.
Il y a quelque temps, il a demandé à son père :
"Pourquoi la pièce de 5 kopecks est plus grosse que celle de 10 ?"
J'étais époustouflée.
Et son père n'a pas su répondre.
Il voulait avoir une fille.
Il l'aurait nommée Lora.
J'avais préparé une layette rose avec des rubans.
Il a fallu tout refaire.
Il nous a donné du travail.
Nous étions sûrs d'avoir une fille.
On t'a réveillé quand même ?
Ta mère est bien bavarde !
Tu sais qui est là ?
Des inconnus ?
Alors, alors ?
Tu n'arrives pas à te réveiller ?
Eh bien, dors, mon petit...
Elles me vont bien ?
Et la bague ? Elle me va bien ?
Qu'avez-vous ?
Je ne me sens pas très bien.
La route a dû vous fatiguer. Je n'y avais pas pensé.
Buvez, ça vous réchauffera.
J'ai trop discuté. Il y a le souper à préparer.
Merci. Ne vous inquiétez pas.
Je ne peux pas vous laisser partir comme ça.
On a mangé avant de partir.
C'est une mauvaise toux qu'il a.
Les enfants, ça court partout.
Il faut que mon mari l'ausculte.
Il ne va pas tarder.
Merci, on n'a pas le temps. On a 2 heures de marche pour rentrer.
Et les boucles d'oreilles ? C'est mon mari qui a l'argent.
Nous allons tuer un coq.
Vous me rendriez ce service ?
Je suis au 4e mois. J'ai des nausées.
Même quand je trais la vache, ça remonte.
Alors le coq, vous imaginez...
Vous pourriez le faire ?
Vous savez, je suis...
Vous aussi ?
Non, ce n'est pas ça. Mais...
Je ne l'ai jamais fait.
C'est trois fois rien.
À Moscou, on les achète tout prêts !
Je le fais là, sur le billot.
Voici la hache. Mon mari l'a aiguisée ce matin.
Vous le faites ici même ?
On va mettre une cuvette en dessous.
Et demain matin, je vous offrirai une poule.
Vous savez, je ne peux pas.
Ah, nos faiblesses de femmes...
Aliocha alors ? Après tout, c'est un homme.
Non, pas Aliocha.
Alors, tenez-le.
Tenez-le bien.
Sinon, il s'échappera.
Allez-y.
J'ai quand même la nausée... Allez-y !
Ce n'est rien.
Ne t'inquiète pas.
Tout ira bien.
C'est dommage que je te voie seulement quand je vais très mal.
Tu m'entends ?
Oui.
Voilà, je me suis envolée.
Qu'y a-t-il, Maroussia ? Ça ne va pas ?
Ne t'étonne pas.
C'est pourtant si clair.
Je t'aime.
- Vous partez ? - Il est tard.
Et les boucles d'oreilles ?
Mon mari va arriver, il vous paiera.
On a changé d'avis, excusez-nous.
Il y a 15 km jusqu'à la ville, et la nuit va tomber.
Ne vous inquiétez pas.
On n'a qu'un seul corps, solitaire.
L'âme est fatiguée de cette enveloppe,
de ces oreilles, de ces yeux comme des écus,
de cette peau couverte de cicatrices, tendue sur un squelette.
Elle s'élance par la cornée vers le puits céleste,
vers l'aiguille de glace, vers le carrosse de l'oiseau
et entend derrière la grille de son cachot vivant
la crécelle des champs et des forêts
et le clairon des sept mers.
Sans corps, l'âme est pécheresse, comme le corps l'est aussi, sans chemise.
Pas de pensée, pas d'action, pas d'intention, pas une ligne.
Une devinette sans solution : Qui reviendra sur ses pas
après avoir dansé là où personne ne danse ?
Je rêve d'une autre âme, vêtue d'autres habits.
Elle brûle, passant de la crainte à l'espérance,
d'un feu d'alcool sans ombre et disparaît,
laissant en son souvenir une gerbe de lilas sur la table.
Fuis, mon enfant, sans plaindre la pauvre Eurydice,
et de par le monde, fais rouler ton cerceau cuivré,
tant que tu distingueras,
en réponse à chacun de tes pas,
la terre, joyeuse et sèche, résonner dans ton oreille.
Maman, le réchaud fume.
Comment ?
Tout dépendra de lui.
De telles séquelles pour une simple angine ?
L'angine n'y est pour rien.
C'est un cas fréquent.
Fréquent ?
Vous savez...
La perte subite
d'une mère, d'une femme,
d'un enfant,
peut rapidement emporter un homme en pleine santé.
Mais il n'a perdu personne.
Il y a la conscience, la mémoire.
Pourquoi la mémoire ?
Vous croyez qu'il est coupable ?
Non, c'est lui qui croit ça.
Laissez-moi en paix.
Vous avez dit quelque chose ?
Laissez-moi en paix.
J'aimerais enfin être simplement heureux.
Oui, et que deviendra ta mère si tu ne te remets pas ?
Ce n'est rien.
Tout s'arrangera.
Tout ira bien.
Qu'est-ce que tu préférerais, un garçon ou une fille ?
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