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La grande poussiĂšre de l'Asie
recouvre le passé
et voile l'avenir.
Bon. Bah, maintenant, on le sait, hein.
Toute civilisation est mortelle.
- MĂȘme les films ! - Surtout ce film.
Mais on peut boire Ă l'Ćil Ă la fĂȘte.
Vous m'avez enchanté dans Bonjour tristesse.
Quelle prestation envoûtante.
"I live with melancholy"
Ne me dites rien. Vous ĂȘtes metteur en scĂšne.
Oui, enfin, je veux dire...
- Bonne soirée. - Bonne soirée.
Votre film est dégueulasse.
Attendez. Ne me gĂąchez pas le plaisir.
Je veux découvrir votre critique quand elle paraßtra.
C'est pas tant que La Passe du diable soit loin d'ĂȘtre bon,
mais plutĂŽt qu'il est proche d'ĂȘtre mauvais.
Vous ĂȘtes mon critique prĂ©fĂ©rĂ©.
Alors, n'oubliez pas.
La meilleure façon de critiquer un film, c'est d'en faire un.
Nous y voilĂ .
Beau-Beau,
je suis prĂȘt Ă faire un film.
Vous deviez faire le scĂ©nario de PĂȘcheur d'Islande,
et vous ne l'avez pas terminé.
Parce que je vais pas le réaliser. Je comprends rien à cette histoire.
- C'est une adaptation. - Justement.
Moi, je suis prĂȘt Ă rĂ©aliser. Maintenant.
Monsieur de Beauregard, votre film est une merveille.
- Les paysages sont spectaculaires. - Merci.
Ce film est magnifique. Encore meilleur que Ramuntcho.
- Ă plus tard. Au revoir. - Ă plus tard.
- Personne ne se lĂšve jamais pour moi. - T'es une star, pas une starlette.
On te respecte trop, Suzanne.
Celui qui est au milieu, c'est Truffaut.
à sa gauche, bien sûr, on a Chabrol.
Et celui avec les lunettes noires, c'est Jean-Luc.
Jean-Luc ?
Godard.
C'est lui, le vrai génie.
Du moins, c'est ce qu'il dit.
Cannes n'est pas prĂȘt Ă un tel coup d'Ă©clat, François.
Je vous assure, votre film va les subjuguer.
Ils vont voir le vrai visage du cinéma français moderne.
Pourquoi vous dites ça ? Il a maudit mon film.
- Soyez pas superstitieux. - Ils vont le détester.
- Ce sera le pire film de l'année. - Qui ne sortira jamais.
Le bide assuré.
- C'est pas Citizen Kane. - Loin de lĂ .
Faudrait un miracle pour que ces croûtons aiment le film d'un jeune réalisateur.
- Ah, ton épouse. - Ah, ouh !
Excusez-moi.
- Rossellini était témoin à leur mariage. - Beau couple.
- Vous allez bien ? - Oui, merci.
- Vicky. - Bonsoir.
- ... déjeuner ensemble. - Excusez-moi.
Claude Chabrol, n'est-ce pas ? Je suis désolée de vous déranger.
Je voulais vous dire combien j'ai aimé Le Beau Serge.
Mais... merci.
Je suis flatté et je vous admire beaucoup.
Quand j'ai dit Ă mes parents qu'il fallait que je fasse des films...
Autant dire : "Je veux ĂȘtre compositeur"
Ă quelqu'un qui a jamais entendu de musique.
C'est un terrain inconnu pour eux, mais il faut que je réalise.
C'est trop tard, Suzanne.
C'est jamais trop tard. Ăa viendra quand ça viendra.
J'étais censé faire mon premier film avant 25 ans.
"A raté la vague", ça ferait une belle épitaphe.
- Tu as fait un film à 25 ans. - Un court-métrage.
- Que tu as réalisé. - Hum...
Ăa compte pas. Un court-mĂ©trage, c'est de l'anti-cinĂ©ma.
Regarde les choses en face.
Je suis le dernier des Cahiers à réaliser un long.
Rivette, oui. Rohmer, oui.
Chabrol, deux fois oui.
Truffaut, oui.
Rohmer a mĂȘme Ă©crit un roman, et Truffaut a un an de moins que moi.
Mais Godard, non.
Bon, tu vas mettre combien de temps Ă trouver le courage, alors ?
Soit tu le fais, soit tu te tais, mon ami.
"Les 400 coups sera un film signé Franchise.
"Rapidité. Art.
"Nouveauté. Cinématographe.
"Originalité. Impertinence.
"Sérieux. Tragique.
"Férocité. Ubu roi.
"Fantastique. Amitié.
"Universalité. Tendresse."
Alors, pourquoi on n'est pas Ă Cannes pour la premiĂšre ?
C'est dégueulasse. Tout le monde y est. Tout le monde.
Pas moi.
Ni moi.
Et moi, qu'est-ce que je fous lĂ ?
Hein, le grand Momo ?
Vas-y, si t'as envie.
J'aime beaucoup le film de François.
Ben moi aussi. Moi au sept.
Moi au huit !
Je serais prĂȘt Ă prendre mĂȘme 400 coups pour voir comment ça se passera Ă Cannes.
Vas-y, si tu veux. Fiche-nous la paix.
Bon.
Ben moi, j'y vais.
Come prima Tu me donnes chaque jour
Come prima Tu me donnes tant d'amour
Que j'espĂšre te le rendre
Quand heureuse dans tes bras
Come prima
Ăa s'est bien passĂ©.
Félicitations, François.
Et souvenez-vous,
l'art n'est pas un passe-temps, c'est un sacerdoce.
Merci beaucoup.
Je suis touché que vous soyez venu. Merci.
Bravo !
- Bien ! Candice, par ici. - VoilĂ .
"Un réalisateur de 28 ans : François Truffaut.
"Une star de 14 ans : Jean-Pierre Léaud.
"Un triomphe Ă Cannes : Les 400 coups."
Comme disait Chabrol hier soir :
"Pas mal pour un gamin en échec scolaire, un fugueur et un déserteur."
J'ai parlé à Braunberger de votre scénario, Odile.
- Il m'a dit qu'il faisait 250 pages. - Il m'a dit que c'était infilmable.
Qu'est-ce qui est infilmable ? Tout est filmable. Tout et n'importe quoi.
Il devait vouloir dire "improduisible".
Tourne complĂštement. Vas-y. Ouais, c'est bien.
Et Prénatal, alors ?
Je pensais l'appeler Une femme est une femme
et le faire en partie musical.
Quelle partie ?
Oh, bien moins que la moitié.
Non, mieux vaut miser sur le scénario de Truffaut,
avec le tueur de flic et l'Américaine.
- Le type du fait divers ? - Hm.
Michel Portail ? Mais c'est juste une petite frappe.
Vous avez travaillé dessus. Truffaut aussi. Je trouve ça parfait.
Mais j'aimerais vraiment vous montrer oĂč j'en suis de PrĂ©natal.
- Vous voulez votre chance ? - Vous verrez...
Non, qu'Ignace Morgenstern dise oui à Prénatal.
Moi, je ne vous laisse réaliser que le scénario de Truffaut.
J'espérais secrÚtement que vous choisiriez celui-là .
On peut faire ça pour une somme dérisoire, promis.
Aussi dĂ©risoire que possible, je n'ai mĂȘme pas ça.
Mais avec les noms de Truffaut, Chabrol...
Claude aussi ?
Oui, je lui ai demandĂ© d'ĂȘtre directeur technique
ou superviseur artistique, enfin...
Tout pour satisfaire le syndicat.
Truffaut, Chabrol
et moi.
S'ils veulent la Nouvelle Vague,
donnons-leur un raz de marée.
Exactement. C'est ça, l'esprit.
Aujourd'hui, tout le monde adore la Nouvelle Vague.
Donc, avec les subventions, plus PignĂšres...
Et j'ai pu convaincre Gérard Beytout.
Mais au total, on aura moins d'un tiers du budget d'un film français moyen.
C'est plus qu'assez.
Mais s'il vous plaĂźt, ne me dites plus jamais "moyen".
Plus jamais.
Aux Cahiers, on pense que les films ne doivent pas coûter cher.
J'aime ça, chez les Cahiers.
C'est ce qui permet la liberté de création.
Ăa, j'aime moins.
Regardez.
Ăa, c'est l'un des carnets
dans lesquels je renferme toutes mes idées sur le cinéma depuis dix ans.
Maintenant, il est temps de transformer ces idées
en images précises.
Tout ce dont on a besoin pour faire un film,
c'est d'une fille et un flingue.
Oui, je compte lĂ -dessus.
L'instantané et l'inattendu sont exclus dans un récit formel.
C'est l'occasion d'explorer tout ça.
Pourtant, le public préfÚre un récit formel.
La grande majorité d'un public qui paie.
Mais on lui propose souvent de choisir
entre lyrisme et récit, à ce public qui paie ?
Quelle idée j'ai eue, de m'embarquer avec un cinéphile !
Soit je suis fou, soit je suis un génie.
On n'aura jamais Jean Seberg.
Ăa coĂ»te rien d'essayer.
Lucien ?
Quoi ? Tu détestes ce prénom ?
- Pas Ă ce point, mais pourquoi changer ? - Oui, tu as raison.
Michel c'était, Michel ça restera.
Mais Ă la place de Michel Portail, Michel Poiccard.
Poiccard ? Oui, pourquoi pas.
Alors ?
C'est bien.
Pas génial ?
Une Ă©bauche, ça peut pas ĂȘtre gĂ©nial.
Mais j'applaudis ces idĂ©es. Ăa avance.
Je devrais faire un film au Panama. Ăa, au moins, je connais bien.
Ah, les affreuses années perdues de Jean-Luc.
Ăa aussi, ça ferait un film intĂ©ressant. Peut-ĂȘtre la prochaine fois.
- C'est Liliane David. - Oh, quelle surprise.
C'est ici que vous écrivez, tous les deux ?
Oui, depuis des années.
C'est écrit ici. "PremiÚre version, décembre 1956".
"Nous allons parler de fort vilaines choses." Stendhal.
Voilà qui ne m'étonne pas.
Jean-Luc, tu as un rĂŽle pour moi ?
Certainement pas.
Bon, filme tes sentiments.
Et fais un grand film. Y a mon nom, dessus.
- Mais c'est mon film. - VoilĂ . Tu feras tes propres erreurs.
Faut travailler ton jeu de jambes.
T'as du bol d'avoir des lunettes, fils.
Bon.
Ton personnage, Michel,
va soit mourir,
soit séduire la fille.
Je peux faire les deux, hein.
Tu vas tourner ça comme Charlotte et son jules ?
Euh... Oui, mais cette fois, ce sera ta voix.
Pourquoi ? T'as fait un travail formidable en mon absence.
Bah, j'ai fait ce que j'ai pu.
Mais tu as fini ton service en Algérie, non ?
- Oui. - Donc tu pourras te doubler toi-mĂȘme.
Si je fais le film.
C'est pas un court-métrage, si ?
Roberto Rossellini, vous ĂȘtes le pĂšre de la Nouvelle Vague,
et nous sommes vos enfants adoptifs.
Vous ĂȘtes chez vous aux Cahiers du cinĂ©ma.
- Bienvenue Ă toi, Roberto. - Merci beaucoup.
Merci, les amis. Le cercle des cinémaniaques.
Tous les insurgés.
J'essaie toujours de créer un mouvement, mais je n'y suis pas encore parvenu,
parce que j'ai bien compris que pour créer un mouvement,
il faut se cristalliser dans une position.
Et dĂšs lors qu'on se cristallise, on se castre.
Le cinéma est affaire de morale.
Il n'y a pas de technique pour capturer la réalité.
Seule une rigueur morale peut y parvenir.
La caméra est un stylo,
mais un imbécile qui ne vaut rien,
si vous n'avez rien Ă dire.
La meilleure maniĂšre de filmer est la plus simple.
L'art, le vrai,
se méfie des effets artistiques comme de la peste.
La vraie liberté est logique,
n'a que faire des rĂšgles et des habitudes.
Il ne faudrait filmer
que dans un état d'urgence et de nécessité.
Ne considérez pas le cinéma comme quelque chose de mystique.
Je te vois, toi.
- Merci. à l'urgence et la nécessité. - Merci. à bientÎt. Messieurs.
Voyage en Italie m'a bouleversée, merci.
Oh, oh !
- Au revoir. - Merci d'ĂȘtre venu parler.
Enfin ! Mon rĂȘve se rĂ©alise. Je vais faire mon premier film.
Beauregard a donné le feu vert.
Cazzo!
Premier jour de tournage : fin du rĂȘve.
N'importe qui peut faire des films. Le cinéma n'est qu'un moyen d'expression.
Oubliez le son direct, la couleur, le grand écran.
Méprisez les formes traditionnelles.
Je vous dĂ©pose oĂč, exactement ?
Prenez Ă gauche. Souvenez-vous, tournez vite.
Interrompez le tournage dÚs que l'inspiration fléchit.
- Mais c'est un sens interdit. - Alors, la prochaine Ă gauche.
Des notes plutÎt qu'un scénario.
Et trouvez des solutions bon marché aux problÚmes logistiques.
Ici, c'est bien, au coin.
- Merci, Roberto. - Bah, merci pour la balade, Jean-Luc.
Vous avez un peu d'argent Ă me prĂȘter ?
C'est la pire erreur de votre vie.
Ah, la pire erreur de ma vie ?
Vous en ĂȘtes sĂ»re ? Vous me le promettez ?
Franchement, ça me va, si c'est ça, ma plus grosse connerie.
EspĂ©rons que ça ne sortira jamais. Ăa ruinerait votre carriĂšre.
Alors trouvez-moi un autre film avant que je finisse celui-lĂ .
Je sais que Godard est votre ami.
Mais pour votre carriĂšre, c'est suicidaire.
Ben vous vous trompez. C'est pas un si bon ami.
Ăa, je le vois bien.
Votre contrat ne paiera mĂȘme pas vos vacances sur la Riviera.
Une virée à Monaco et un tour de roulette paieront mes vacances.
Je vous le demande une derniĂšre fois.
Je peux vous obtenir un rĂŽle dans le film de Julien Duvivier.
Moins de travail, plus d'argent.
Et dans un film que les gens iront voir.
Ouais.
Et je m'emmerderais Ă mourir.
Vous me fatiguez.
Merci.
- Faites pas la tĂȘte. - AĂŻe !
Oh, hĂ©. Ăa va aller.
La seule maniĂšre de jamais ĂȘtre en retard, c'est d'ĂȘtre toujours en avance.
Je t'avais dit que tu serais le plus jeune assistant réalisateur de France.
Merci.
- Voici le film en résumé. - Ah.
Ăa me suffit pour commencer le planning.
Quand veux-tu commencer les repérages ?
J'ai déjà tous mes décors.
- VoilĂ la liste. - Formidable.
Et ça, c'est la liste des voitures que je veux pour le tournage.
D'accord.
La grosse américaine, c'est celle que Michel vole au début.
- Tu trouveras bien à Marseille ? - Bien sûr, oui.
C'est tout ?
Donc, Jean-Luc,
d'aprÚs ce scénario, il y a 58 scÚnes.
Oui, Ă dix prĂšs.
Oui, bien sûr, tout peut changer.
Tout, sauf l'argent.
Donc le nombre de jours.
Ben oui. On a 20 jours pour tourner,
peu importe le nombre de scĂšnes final.
Mais c'est bien assez. Plus que suffisant.
- Et ne montre ça Ă personne. - Ăa ?
- Monsieur ! - Melville m'a dit que je pouvais venir.
Comment vous appelez-vous ?
Jean-Luc Godard.
- Désolé, pas de journalistes ici. - Mais il m'a invité.
Et je ne suis pas journaliste.
Je suis réalisateur, maintenant.
- Je ne pensais pas que vous viendriez. - Ah oui ?
- Ajoute une longueur de rails. - Bien.
C'est juste pour m'imprégner de tout ça.
J'ai tant de questions Ă mesure que le tournage arrive.
Mais bien sûr, naturellement.
Un rĂ©alisateur doit ĂȘtre constamment ouvert,
constamment "traumatisable".
Son sens de l'observation et de la psychologie
doivent ĂȘtre le plus aiguisĂ© possible.
Oh, et prenez Martial pour la musique.
- Ah oui ? - Solal est sublime.
Je vous le présenterai. Roland !
On change de la Cadillac, on prend la Buick.
Je vous présenterai aussi des voleurs de voiture, si vous voulez.
Des spécialistes, la crÚme de la crÚme.
Celui-lĂ .
Simplifiez votre récit.
Laissez tomber les intrigues secondaires.
- MĂȘme celle oĂč vous apparaissez ? - Pas celle-lĂ , bien sĂ»r.
Donnez du lyrisme Ă votre narration.
Et n'hésitez pas à ignorer ce que j'ai dit.
Les conseils sont faits pour ça.
Excusez-moi.
Je reviens, un instant.
Sur votre tournage, quand tout le monde vous regardera,
ce sera votre enfer Ă vous.
Vous et vous, de l'autre cÎté. Vous, avec moi.
Jean !
- Jean Seberg vient d'arriver. - Jean !
Elle sort de sa voiture...
Madame Seberg ! Qu'attendez-vous de Paris ?
Vous vous installez ?
Jean, qu'attendez-vous de Paris ?
Euh... L'argent, les voitures de sport, les diamants !
Non, plus sérieusement,
une vie calme, créative,
avec mon mari
et mes amis.
Merci.
Et quel sera votre prochain film ?
- Une derniĂšre photo ! - Jean !
Joyeux anniversaire, Françoise
Joyeux anniversaire
Et vous considérez-vous comme une vedette de cinéma
ou plutĂŽt comme une actrice ?
Je crois que...
... je suis la preuve vivante que toute la publicité du monde
ne peut faire de vous une vedette de cinéma
si vous n'ĂȘtes pas aussi une actrice.
- Rappelez-moi votre nom. - Godard.
G-O-D-A-R-D. Je devrais ĂȘtre sur la liste.
Jean Seberg sera la vedette de mon prochain film.
François Moreuil ?
- François Moreuil ! - Raymond, il est avec moi.
- Ah. - Jean-Luc Godard.
Ravi que vous ayez pu venir. Merci, Raymond.
Merci pour votre invitation.
Je ne pensais pas avoir de place dans ma vie pour un autre François.
- Jean a hĂąte de vous rencontrer. - Jean Seberg a vu mon travail ?
- Vous avez déjà fait un film ? - Pardon.
Je me sens tellement proche de la Nouvelle Vague.
Truffaut a écrit le scénario, Chabrol est conseiller...
- Ce serait formidable pour Jean. - Mais elle, qu'en pense-t-elle ?
Otto Preminger est à la fois l'invité à dßner le plus charmant
et le réalisateur le plus sadique au monde.
Ce n'est pas vrai.
Il est seulement OK, comme invité.
Je suis pas Preminger.
Je ferai jamais plus de deux prises par plan.
Ils vous laisseront faire ?
Plus on répÚte, et plus les choses deviennent mécaniques,
et plus le film s'éloigne de la vie.
Moi, je veux maintenir l'indépendance de l'artiste.
Du peintre qui peut quitter sa toile
pour aller chercher Ă boire, s'il en a envie.
Ou pour aller chercher l'inspiration.
Waouh, ça a l'air intéressant.
TrÚs différent de ce que Herr Otto m'a appris.
Ce n'est pas si différent.
Ă bout de souffle sera le prolongement de votre rĂŽle dans Bonjour tristesse.
Euh... Comment ?
Imaginez le dernier plan du film de Preminger.
EnchaĂźnez sur un carton "Trois ans aprĂšs" et vous n'aurez qu'Ă ĂȘtre vous-mĂȘme.
Ah.
Je veux que vous gardiez les gestes que vous faites hors des plateaux.
Votre façon de tenir une cigarette
ou de vous coiffer.
Vous ne m'avez jamais vue me coiffer.
Et pourtant,
tout le monde en rĂȘve.
- Une place mythique. - Je suis déjà venue.
J'ai grandi dans une ferme de l'Iowa.
Mais Ă la premiĂšre de Sainte Jeanne,
Harry Belafonte a chanté My Funny Valentine ici,
rien que pour moi.
Vous jouiez une sainte.
La Sainte.
Et une pécheresse dans Bonjour tristesse.
Ici, vous serez les deux, une sainte et une pécheresse.
C'est trĂšs tentant.
Si les grands méchants loups me laissent.
Qui sont ces loups ?
Preminger a vendu le contrat de Jean Ă la Columbia.
Quel contrat ?
Vous inquiétez pas, je m'arrangerai pour que la Columbia accepte.
On leur proposera soit 15 000 $, soit la moitié des bénéfices du film.
- Ils prendront l'argent. - Quinze mille dollars ?
Elle les vaut bien.
Ah !
- Alors ? - Alors...
Il n'est ni Truffaut ni Chabrol.
- Ce sera mieux qu'avec Preminger. - Franchement, n'importe qui serait mieux.
Jean-Luc, le fabuleux caméraman dont je vous ai parlé.
Raoul Coutard. J'apprécie pas qu'on m'impose à la place de Latouche.
C'est pas comme ça que je travaille.
Voyons si je suis l'homme qu'il vous faut.
Vous avez dĂ©jĂ utilisĂ© le CamĂ©flex Ăclair ?
Pendant la guerre, oui.
- Il est bruyant, mais surtout... - Oui, je sais, pas de son direct.
Mais en mĂȘme temps, c'est tellement lĂ©ger
qu'on peut tout faire, mĂȘme le prendre Ă la main.
Quand un tournage est surplanifié, surpréparé,
ça devient simplement une application pratique
de ce qu'on a déjà pu imaginer.
Moi, je veux commencer chaque journée sans savoir ce que je vais filmer.
- Je veux chercher. - Comme mes reportages.
Et la nuit, sans éclairage, comment vous faites ?
- Moi, j'aime bien l'Ilford. - Ouais, comme tout le monde.
La pellicule photo haute sensibilité, ça existe pas pour le cinéma.
C'est vendu en petites bobines.
Et qu'est-ce qui nous empĂȘcherait d'en coller huit ou neuf bout Ă bout ?
Ăa marcherait ?
Ouais.
Si ça passe dans le projecteur, ça passera dans la caméra.
Enfin, faut essayer, quoi.
Et pour le format ?
La norme, c'est le scope. Le 1:37 serait un peu arbitraire, lĂ .
C'est ça que j'aime bien.
Bon, écoutez, Coutard.
Moi, je veux un chef opérateur qui me suive.
Je demande, il exécute.
Qu'est-ce qui pourrait me faire croire que vous seriez capable
de vous engager dans un tournage complĂštement sauvage,
loin des plateaux et sans lumiĂšre ?
Ăcoutez, Godard.
LĂ oĂč j'ai grandi, on Ă©tait fauchĂ©s. C'est pour ça que j'ai rejoint l'armĂ©e.
J'y ai appris la photographie, comme soldat.
J'ai fait toutes mes prises de vues en une seconde, à la volée, sans lumiÚre,
sur des plateaux d'un tout autre genre.
Jean, qu'est-ce que tu fais ?
Il a hĂąte de te rencontrer.
Chérie, s'il te plaßt.
J'ai jamais dit que je ferais le film.
Je t'ai sortie de ce putain de contrat,
te retire pas maintenant.
Jeez.
Rencontre-le, ça aidera à te convaincre.
Et si je n'ai pas envie de l'ĂȘtre ?
Vous pourriez faire un autre film ensemble.
C'est votre seconde collaboration ?
- Tout Ă fait, oui. - Bonjour.
- Hello. - Enchantée.
Ravi de vous rencontrer.
Que désirez-vous ?
Fromage ? Pain ? Sandwich ? Salade ?
Vin ? BiĂšre ? Coca ?
Je veux bien tout ça, s'il vous plaßt.
- OK. - Je sors de la boxe.
Oh lĂ , attention ! Bon, je m'en occupe.
- Par ici. - OK.
So...
- Vous avez une trĂšs belle maison. - Ah, merci.
Et le jardin est trĂšs joli.
Allons voir ça.
Jean-Luc détesterait qu'on se voie.
C'est sûrement la derniÚre chose qu'il veut.
Je l'ai prévenu.
- Pourquoi ? - Qu'est-ce qu'il a dit ?
Eh bien, je lui ai proposĂ© de venir avec nous. Ăa l'a fait rire.
Il a dit que vous alliez parler de lui, autant le faire tout de suite.
On va pas se gĂȘner.
Bon.
La premiÚre fois que je l'ai rencontré, c'était au Quartier latin.
Il m'a paru bizarre, avec ses lunettes et sa façon de parler.
Quelques semaines plus tard, paf !
Il surgit devant moi Ă la brasserie Lipp
et il me propose de tourner un court dans sa chambre d'hĂŽtel.
J'ai cru qu'il me draguait.
J'en ai parlé à ma femme, elle m'a dit : "Ne sois pas ridicule."
Eh bien, ça s'est trÚs bien passé.
Et puis, il m'a écrit quand j'étais à l'armée en Algérie
pour que je l'autorise Ă me doubler.
Il a enrobé ça en disant :
"Quand je ferai mon premier long métrage, ce sera avec toi."
Et voilĂ .
Il a tenu parole. De nos jours, c'est pas rien.
C'est pas rien, c'est vrai.
Mais il n'a fait que le montage
de quelques documentaires animaliers et de voyage,
et puis, un film d'entreprise et des courts-métrages.
Je peux pas dire pourquoi exactement, j'en sais rien moi-mĂȘme,
mais je lui fais confiance.
- Il aime les acteurs, au moins ? - Du moment qu'on n'interprĂšte pas.
Je sais pas.
And...
Cette histoire a l'air tellement sordide et glauque.
- Tu trouves ? - Pas toi ?
Il m'a pas dit de quoi ça parlait.
- Et vous avez signé ? - Bah oui, et vous aussi.
Il vous a pas montré un scénario, si ?
Le scénario de Truffaut ?
Non, il a juste dit que ça venait d'un fait divers dans les journaux.
Ă propos d'un escroc, Michel Portail. Michel Poiccard, maintenant.
Quel que soit son nom, je suppose que c'est moi.
De toute façon, c'est peut-ĂȘtre l'histoire,
mais avec Godard, ce sera différent.
Je ne sais pas si c'est effrayant ou excitant.
Les deux, peut-ĂȘtre.
On verra.
Ă notre aventure, alors.
OK.
- Jean-Luc ? - Oui ?
Je vous présente notre attaché de presse, Richard Balducci.
- Bonjour. - Bonjour.
Je veux créer un mythe,
faire fuiter une histoire pendant la production
qu'un jour, vous avez braqué un garage à main armée.
- J'aime bien. - C'est pas mal, hein ?
Un nouvel hors-la-loi dans la ville.
Et il y aura un assistant sur le plateau,
qui, en réalité, est un journaliste.
Tiens, Marc.
Jean-Luc, Marc Pierret.
- Bonjour. - Bonjour.
J'admire votre travail. J'ai lu toutes vos critiques.
Je tiendrai un journal de bord.
Bon, du moment que vous savez qu'on vous fera travailler...
On a besoin d'un assistant.
Parfait.
Là . Une belle photo d'identité judiciaire pour Poiccard.
Ah oui, oui.
Son portrait dans l'annuaire du cinéma. C'est parfait.
Euh... Je la fais imprimer dans un numéro de France-Soir, c'est ça ?
Ăvidemment.
Comment faire un film aprĂšs avoir vu ce chef-d'Ćuvre ?
C'est pas le moment.
Jean-Luc, pense Ă Rossellini. Sois rapide comme lui.
Sois malicieux comme Sacha Guitry, musical comme Orson Welles,
simple comme Marcel Pagnol.
Sois blessé comme Nicholas Ray, efficace comme Hitchcock,
profond comme Bergman et surtout, sois insolent comme personne.
Autre chose de crucial : un bon moral.
Oui. La confiance et le courage, indispensables Ă tous,
chaque jour, pour continuer.
Pas seulement pour continuer, pour oser.
Vingt jours, c'est une vie.
Sois déterminé à surprendre, Jean-Luc.
Bon, juste, ne merde pas, c'est tout.
J'espÚre que notre film sera d'une belle simplicité
ou d'une simple beauté.
Merci de me faire confiance.
Ah, la confiance.
Que ferait un producteur sans elle ?
Je prie sans arrĂȘt, du soir au matin.
- On ne se moque pas du cinéma. - Sinon, c'est lui qui se moque de vous.
En tant que réalisateur,
moi, je vise l'anarchie intellectuelle et morale.
Mais rien d'obscur ni d'incompréhensible, comme certaines de vos critiques.
Seulement une histoire qui se tient,
une tranche de film noir réaliste et sexy.
Salut, la compagnie !
Alors,
c'est le grand jour.
On va le faire, ce film.
On va le faire.
- Allez-y, rapprochez-vous. - Allez.
- On est trop prĂšs. - Pour le premier jour.
Seul jour oĂč on sera si prĂšs.
Attends, Raymond. Refais-en une, mets-toi par lĂ .
- Oui, chef. - C'est ainsi qu'un réalisateur est né.
- C'est ça. - Oui, oui, c'est ça.
Allez, le petit oiseau va sortir.
Vous connaissez Suzon, notre scripte ?
Enchantée.
- Hi. - Vous ne travaillez pas, aujourd'hui.
Oui, mais Preminger voulait que je sois lĂ tous les jours.
Disponible 24 h/24.
- Ăa me plaĂźt. - Absolument.
- Enchantée. - Enchantée, je suis Suzon, la scripte.
Alors, pour le moment, je n'ai encore rien Ă faire.
Ah.
Allez ! Entrons dans l'histoire du cinéma.
Enfin, entrons déjà dans notre premier jour.
Entrons au Panthéon.
Bon, on se met en place. Parfait.
Attends, Pierre.
Aucun mot de sagesse, avant de démarrer ?
Euh, si... Si, si.
Ăcoutez, "prouvons que le gĂ©nie n'est pas un don,
"mais l'issue que l'on invente dans les cas désespérés."
Jean-Paul Sartre, ça te va ?
- Bravo, tu peux... tu peux saluer. - Bravo.
Bon, Pierre, qu'est-ce qu'on attend ?
Raoul a la caméra, on peut y aller.
- Allons-y. - Allez ! On y va.
Hop. Alors...
Tu veux jeter un Ćil ?
Tu entres dans la cabine, tu veux parler Ă Patricia,
mais tu as oublié son numéro.
Et cette fichue machine a avalé ta piÚce.
- Moteur, Raoul ! - Hop.
Ăa tourne, Jean-Luc.
Allez !
Coupe. Clap. C'était bien.
- Bien ? - TrĂšs bien.
- Coupé. - Pour la suite, il faut y aller.
Allez, on y va.
- Ăa tourne. - Allez !
- Va au comptoir pour commander. - Un direct.
Attends. Retourne-toi.
Compte ta monnaie.
Et regarde ce que tu peux te payer.
- C'est combien, un Ćuf plat-jambon ? - 180.
Oui, alors un.
J'achĂšte le journal, je reviens.
- Coupe. - C'est coupé.
On passe au gros plan.
Ăa tourne. OK.
Coupe !
Coupé.
- On continue ? - Non, c'est tout pour aujourd'hui.
J'ai plus d'idées.
On remballe ?
AprĂšs seulement deux heures ?
Bah oui !
- On fait une répétition pour demain ? - Non.
On a un scénario, pour demain ?
Non, qu'ils restent dans leur personnage, qu'ils n'apprennent pas leur texte.
Quel texte ?
S'ils commencent à réfléchir au dialogue, ils seront préparés.
Je comprends, ce serait une grave erreur.
Bah oui.
Vous penseriez Ă comment vous voudriez le faire,
pas Ă comment je veux que vous le fassiez.
Mm-hm.
Avec ma mĂ©thode, vous devez donner plus de vous-mĂȘme dans l'instant.
Vous inventez votre façon de mettre en scÚne
au fur et Ă mesure ?
Dans l'instant ?
- Ă demain, tout le monde. - OK.
- Un verre de vin, s'il vous plaĂźt. - Deux.
Trois.
La mĂȘme chose.
Moteur, Raoul.
Alors, tu écoutes bien ce que je te dis.
Tu vas lĂ -bas et tu descends les escaliers.
- Ăa tourne, Jean-Luc. - Allez. Vire, vire !
Allez.
Regarde si t'es dans le journal. Vois s'il y a ta tĂȘte.
Tu y es pas ?
Alors essuie-toi les pieds.
Faut que ça brille pour Liliane.
- Coupe. - C'est coupé.
- On la refait ? - Non, c'est pas la peine.
Bon, alors on monte. Allez, on s'active !
C'est juste ici.
Bonjour.
Vous ĂȘtes en avance.
- Oh non, pas... - Pas de beaucoup.
Je viens de me lever.
Et tu es magnifique. Ne te brosse pas les cheveux.
Et ne te maquille pas.
Non, laisse ça. Laisse, laisse.
Toi, ça, tout est parfait.
Répétition !
Allez, on vide la piÚce pour la répétition.
N'importe quoi.
Je reviendrai.
- Raoul, qu'est-ce qu'on attend ? - Ben...
Vous savez pourquoi Beau-Beau et Bénazéraf sont là ?
Pour te voir enlever ton soutien-gorge.
Mais j'en mets pas.
Beau-Beau, il est là pour protéger son futur box-office.
Et Bénazéraf, c'est juste un vicelard.
Quand il dit ça, tu veux que je me déshabille ?
Euh, attends.
Et si tu enfilais ta robe par-dessus la tĂȘte, d'abord ?
Et ensuite, tu te déshabilles par en dessous.
Comme ça, la nudité serait suggérée.
Imaginée. Ce serait plus fort.
Je voudrais faire un plan qui ressemble à celui de Bergman dans Jeux d'été.
Tu vois lequel, Raoul ?
Euh, je... je suis pas sûr.
Mais si, le plan oĂč elle enfile son maillot de bain.
Ah.
- Tu l'as pas vu ? - Non. J'étais au Vietnam, tu sais.
Jean-Paul arrive bientĂŽt. Raoul, t'es prĂȘt, toi ?
Oui, toujours. Depuis un moment, d'ailleurs.
Oui.
Suzon, la tasse, elle était déjà là , avant ?
- Non, elle y était pas ! Merci. - Stop.
Pourquoi on essaie de détruire
l'environnement que j'essaie de filmer ?
Parce que ce ne sera pas raccord.
Mais Suzon,
imaginons que je parte pour enregistrer le son de la forĂȘt
et que, pour bien entendre la nature,
je rase tous les arbres,
je tue tous les animaux.
Est-ce que ça serait réel ? Non !
La réalité, c'est pas raccord.
Oui, mais lĂ , Jean-Luc, il faut ĂȘtre raccord.
"Il faut" ! "Il faut" !
Personne ne touche Ă rien !
Pardon.
En place.
Raoul, hors champ.
Bon, je voulais voir si tout se passait bien.
- Oui. Quand ça se passe. Hein, Jean-Luc ? - Bon ! Allez, vite.
- Ăa va ? - Oui. Installe-toi lĂ .
Moteur, Raoul.
- Et ça tourne, Jean-Luc. -"Tu as de l'argent Ă me prĂȘter ?"
T'as de l'argent Ă me prĂȘter ?
Jean-Luc, il y aura d'autres séquences avec Liliane David ?
Oui, Liliane mérite davantage de scÚnes.
Liliane mérite tout un film, rien qu'à elle.
Vous devriez le faire, tous les deux.
- Quoi ? C'est déjà fini ? - Eh oui.
Ah.
- Oh. - Bonjour.
- Vous ĂȘtes venue en taxi ? - Oui. Je venais vous rendre visite.
But you're done.
- Et demain, vous travaillez ? - Bonjour.
Oui.
- Alors, pas de taxi. - Pourquoi ?
Vous allez m'envoyer un chauffeur ?
Y a pas de chauffeur. Venez Ă pied. Ce sera mieux pour Patricia.
Et elle fait quoi, Patricia ?
Patricia. Patricia.
Et elle fait quoi... Patricia ?
Ă part ĂȘtre obligĂ©e de marcher ?
C'est bien de ne pas toujours ĂȘtre une sainte-nitouche.
- Je pense que ça vous plaira. - Je ne suis pas une sainte-nitouche.
Hm.
D'ailleurs, je pourrais trĂšs bien vous laisser tomber, vous et votre film.
Vous voyez ? Vous commencez Ă comprendre.
Ă demain. Et Ă pied.
- Patricia, Patricia. - OK, there we go.
La création artistique
n'est pas de peindre son Ăąme dans les choses,
mais de peindre l'Ăąme des choses.
Le cinéma est l'expression des beaux sentiments.
Donc ça, c'est notre scénario ?
Vous pourriez peut-ĂȘtre noter quelques-uns de vos beaux sentiments.
Jean,
c'est l'histoire d'un garçon et d'une fille
qui emploient les mĂȘmes mots, avec des sens diffĂ©rents.
Ce qui est difficile et important...
... c'est d'avancer en terre inconnue.
D'ĂȘtre conscient du danger, de prendre des risques, d'avoir peur.
Soit il mourra, soit il tuera la fille.
On peut décider ça maintenant ?
On ne peut pas.
On pourrait, mais vous ne voulez pas.
Les déceptions sont temporaires. Le film, lui, est éternel.
Bon, euh... Peu importe la fin. L'essentiel, c'est de s'amuser.
Alors, on va tourner ?
Il a raison.
- C'est quoi, ça ? - Regardez ce que j'ai trouvé.
- Ăa, c'est Ă©patant. - Vous avez trouvĂ© ça oĂč ?
On met la caméra là -dedans,
avec Raoul à l'intérieur, des colis par-dessus, et il est caché.
Personne ne se doutera qu'on tourne un film.
- C'est parfait. - Les figurants seront gratuits.
Mais surtout,
ils seront totalement naturels et réalistes.
Si ça marche, c'est une affaire.
Euh, Raoul, vous allez rentrer lĂ -dedans, vous ?
Oui.
Jean-Luc, dans son contrat, Jean a une maquilleuse.
Je vous présente donc Phuong.
- Bonjour. - Merci, mais on aura pas besoin de vous.
Pas de maquillage dans mon film.
- Il plaisante ? - Euh... Je vais régler ça.
- Mais c'est nécessaire. - Jean-Luc.
Non, non.
Mes costumes viennent du Prisunic.
Vous pourriez au moins me laisser me maquiller un peu. S'il vous plaĂźt.
- Tu t'en occupes ? OK. - Oui.
Jean-Luc, est-ce que Jean pourrait au moins avoir une maquilleuse ?
Ne serait-ce que par sécurité, quand je travaille.
Je serai pas toujours lĂ , et Phuong la rassure.
- C'est vraiment dans son contrat ? - Son contrat Ă 15 000 $.
- D'accord. - Parfait.
Allez, la caméra.
- Attention Ă la tĂȘte. - Attends.
Hop lĂ , on est en place. Vas-y.
- Attention. - Ăa va ?
Allez, les paquets. Les paquets.
Mets bien la bĂąche.
C'est bon ?
Impeccable.
Jean, tu es lĂ pour vendre des journaux.
N'oublie pas de crier, de temps en temps.
Moteur, Raoul.
- Faites vos jeux, rien ne va plus. - Allez, Patricia !
New York Herald Tribune!
New York Herald Tribune!
Du pur génie !
Je marche dans la rue,
ce type me filme avec une caméra dans un triporteur de La Poste
et je dis tout ce qui me passe par la tĂȘte parce que les dialogues seront doublĂ©s.
Je n'ai pas la moindre idée de ce que je fous.
On s'en fout, ma petite.
On est dans le mĂȘme bateau
et si on rame ensemble, on ira peut-ĂȘtre quelque part.
C'est n'importe quoi.
Et c'est que le début. New York Herald Tribune!
- Bon ben, je t'en prends un. - Ah, c'est gentil.
Merci.
Non, je suis Ă sec.
Merci.
Jusqu'au passage clouté !
T'es superbe.
Si tu le dis.
Prends son chapeau.
VoilĂ .
- Embrasse-la sur la joue. - Non, c'est elle qui m'embrasse.
Embrasse-le sur la joue.
Raymond, c'est fini ! T'es dans le champ !
- Jean ! - Yes?
Va embrasser Belmondo !
Maintenant ?
Cours !
Je dois t'embrasser et aprĂšs, tu vas lĂ -bas.
OK.
C'était bien ?
TrĂšs bien. Coupez !
C'est coupé.
- C'est trop tard pour arrĂȘter ? - Juridiquement, jamais.
Déontologiquement, moralement,
sans doute pas.
- Pour ta carriĂšre... - Je m'en fiche.
Comment tu as pu me convaincre de faire ça ?
Je voulais faire un film avec Truffaut ou Chabrol.
Il n'est ni Truffaut ni Chabrol.
Non, il n'est ni Chabrol ni Truffaut.
- Il est Jean-Luc Godard. Qui sait ? -"Allez, Patricia.
"J'aurai peut-ĂȘtre une rĂ©plique pour toi."
Ce serait différent si le son était en direct.
Si c'était en direct, il ne pourrait pas parler pendant les prises.
Je veux arrĂȘter.
Je veux bien écouter tes problÚmes
et en parler avec toi tant que tu veux, mais pas question que tu arrĂȘtes.
Non.
EmmĂšne-moi dĂźner.
Bien sûr.
Bon, Pierre,
on y va ou on prévoit de la rater ?
Attends, Jean-Luc.
J'ai soigneusement minuté ces derniÚres semaines.
Je te garantis que j'ai une idée bien plus que précise du moment.
Ăa arrive.
- PrĂ©viens un peu avant, quand mĂȘme. - Oui.
OK.
- PrĂȘt, Raoul ? - Toujours.
- Moteur ! - Hop lĂ .
Ăa tourne.
Ah !
Laisse tourner.
- Et coupe ! - Et c'est coupé.
- Pas mal, hein ? - TrĂšs bien.
Si chaque plan pouvait ĂȘtre aussi facile.
- Bravo. - Merci.
- Il faut que tu fasses attention. - Oui.
Ah, devine qui c'est.
Brigitte Bardot ?
Natalie Wood ?
Sugarpuss O'Shea ?
Nouvelle Vague.
Cahiers du cinéma.
Ce film est Ă la fois un cercle et une ligne droite.
- Bravo, Patricia. - Merci.
Assieds-toi, s'il te plaĂźt.
- J'ai une réplique pour toi. - Une clé du scénario ?
Ăcoute-moi, s'il te plaĂźt.
"Suis-je malheureuse parce que je ne suis pas libre,
"ou pas libre parce que je suis malheureuse ?"
Attention, question piĂšge.
"Am I unhappy because I'm not free or not free because I'm unhappy?"
Les ĂȘtres humains jouent avec leur vie Ă chaque instant
et ils essaient de la mettre en scĂšne.
Argh ! Je connais ça.
- Coutard ! - Godard !
Bon, le temps qu'il se prépare, je vais vous raconter une histoire.
Le destin funeste de Michel Poiccard vient de Bogart
dans La Grande évasion et Le Grand sommeil.
Pense Ă Bogart dans Le Faucon maltais.
Essaie d'incarner ça.
Plus dure sera la chute...
Et dire que j'ai repéré Jean-Paul dans un navet d'Allégret.
Oh, attends !
Me touche pas.
Ăcartez-vous.
Et quand la camĂ©ra est sur vous, faites un clin d'Ćil. OK ?
Moteur, Raoul.
Ăa tourne, Jean.
La rencontrant chez des amis
Je lui dis : "Mademoiselle
"Que faites-vous donc dans la vie ?"
"Eh bien," répondit-elle
"Je vends des pommes
"Des poires Et des scoubidoubidous"
Ne me dis pas que tu filmes, Raoul.
Fais un clin d'Ćil.
OK. On passe Ă la suite ?
Balducci. La gloire cinématographique t'attend.
On a besoin de toi au front.
- Quoi ? - Hm. J'ai un rĂŽle pour toi.
- Moi ? - Oui.
Et tu seras impeccable.
Toi aussi, Lila, tu seras parfaite.
Alors...
On commence par cette scĂšne. Apprenez vos dialogues.
Jean-Luc, je récapitule.
Roland Tolmatchoff devait jouer le gangster Balducci.
Il est pas venu, donc notre attaché de presse,
qui comme par hasard, s'appelle Balducci, va jouer le rĂŽle du gangster.
Mais tu changes son nom en Tolmatchoff.
Exactement. Tout ce dont cette scĂšne a besoin.
De la spontanéité.
- Rissient. - Oui ?
Qu'est-ce qu'on attend ?
- Ben, on est prĂȘts. - Non, deux secondes.
Dans deux secondes.
Le type Ă qui tu t'adresses,
il a un prénom, Antonio.
Antonio. Allez, débrouille-toi avec Balducci.
- C'est quoi dĂ©jĂ , son tĂ©lĂ©phone ? - ĂlysĂ©es-99-84.
- Je peux le faire d'ici ? - Vas-y.
- Qui est la fille que t'es venu voir ? - Une New-Yorkaise.
- Jolie ? - Elle est drĂŽle, je l'aime bien.
AllĂŽ ? ĂlysĂ©es nonante-neuf huitante-quatre ?
Je pourrais parler Ă Antonio ?
Ah bon ?
- Au revoir, fils ! - Ciao, amigo.
Mais c'est pas vrai !
Encore ?
Vous ĂȘtes en retard. Et lents.
- Coupez. - C'est coupé.
- Balducci. - Oui ?
Plus vite, le téléphone.
Et vous, Boulanger, Fabre.
Quand il pose son pied ici,
allez-y.
Allez, encore une fois. Et mieux.
- S'ils sont en retard, on peut ralentir. - On ne ralentit pas.
Le cinéma est un art révolutionnaire. C'est la sensation du mouvement.
En tout cas, si on te laisse plus réaliser de films,
tu feras un excellent opérateur chariot.
Eh bah, alors, Jean-Luc. T'es tout seul ici ?
On est toujours seul.
Sur un tournage comme devant la page blanche.
Ătre seul, ça veut dire se poser des questions.
Et faire des films, ça veut dire y répondre.
Rien n'est plus classiquement romantique.
J'adore le romantisme des tournages au petit matin.
Duke Ellington a dit un jour :
"Je n'ai pas besoin de temps, mais d'une date butoir."
Si on est honnĂȘte et sincĂšre
et qu'on est dos au mur,
le rĂ©sultat sera forcĂ©ment honnĂȘte et sincĂšre.
Eh oui.
Vous avez une trÚs belle écriture.
Les faits précis du jour.
Ah, merci.
- Coupe. - C'est coupé.
- Bravo. - Bravo.
Ăa te va ?
- Je sais pas. - Pour moi, c'est bon.
Bon, OK. On y retourne.
- Moteur. - Ăa tourne.
Roue.
Allez !
- Coupe. - C'est coupé.
Alors, comment c'était ?
- Pour moi, c'était bien. - Oui.
Bah quoi ? Vous voulez que je sois satisfait ?
Bah, donc on y retourne ?
- Non. - Non ?
C'est trop évident.
On va lĂ -bas.
Rivette, allonge-toi.
On reprend Ă partir de lĂ .
Pas de cascade, on aura le choc au son.
Comment ça, au son ?
Le hors-champ est plus évocateur.
Ăa nous coĂ»te de l'argent, ce cascadeur.
Ăa tourne.
Coupe.
C'est fini.
Merci, Jacques. Tu es un vrai ami.
C'est tout ?
J'ai pas droit Ă un gros plan ?
Non, pas de gros plan.
- Mais l'immortalité, néanmoins. - Merci.
Et aprÚs ça, tu dirais quoi ?
Bien sûr.
Bien sûr. Bien sûr !
J'ai quelque chose à vous montrer. Dans le métro, à deux pas d'ici.
Venez tous. Venez, venez !
- Allez, Jean-Luc. Allez. - Allez !
Parfait.
Qu'est-ce qu'on fout là , déjà ?
Devinez qui tourne ici et veut vous saluer.
- J'espÚre pour toi que ça vaut la peine. - Tu me connais !
- Justement. - Oh !
Ah, bah, regardez qui va lĂ . Juste ici, Jean-Luc.
- Qui ça ? OĂč ça ? - Regardez tout droit.
- Faites attention, enfin ! - Doucement sur la bouteille, fils.
- Ăa va ! - Je sais pas qui c'est.
Monsieur Robert Bresson !
Le cinéma français en personne.
Jean-Luc !
Il vous manque quelque chose ? Hmm ?
Une meilleure fin pour mon film ?
Je vous présente Kassagi, le meilleur pickpocket du monde.
- On échange ? - Non, il est vide.
Je prends ça !
Oh...
Je n'ai eu droit qu'Ă quatre jours avec une foule de figurants.
Jusque-là , je peux me débrouiller.
Mais ce sont les mĂȘmes personnes tous les jours.
J'ai des gares, des champs de courses, des métros
et tous ces lieux sont remplis des mĂȘmes tĂȘtes.
J'essaie de cacher ça, mais c'est ridicule.
C'est le genre de problĂšme que j'aimerais bien avoir.
- Ăa vous arrivera peut-ĂȘtre un jour. - Qui sait.
Tu travailles toujours avec Bresson ?
Ben ouais.
Quelle chance.
Bon.
Voyons voir ce qu'on va tourner aujourd'hui.
Bon courage pour déchiffrer ce code d'espion.
Il a déjà dû changer d'avis, de toute façon.
Mais il n'a pas jeté ça parce qu'il voulait le faire ? Si ?
- Pierre ? - Oui ?
C'est tout pour aujourd'hui.
On n'a mĂȘme pas tournĂ©.
Peut-ĂȘtre qu'il jette l'Ă©ponge.
Je suis pas sûr, non.
- Je me demande ce qu'il va nous montrer. - Je sais pas.
Bonjour.
Bonjour.
Hmm.
Une autre citation.
Pourquoi pas ?
S'il faut dire quelque chose, il y a qu'une solution, la dire.
Ce n'est pas tant oĂč je prends les choses, mais oĂč je les emmĂšne.
Jean et moi, on peut se partager ce tas
et les lire à la caméra.
- Bonne idée. - Merci.
"Les poĂštes immatures imitent,
"les poÚtes mûrs volent."
T.S. Eliot.
Une citation sur la citation.
Je comprends pourquoi je joue un voleur, tout Ă coup.
Paul Gauguin a dit :
"L'art, c'est soit du plagiat,
"soit la révolution."
Tu dis :
"Je reviens dans une seconde."
Et toi : "Les Français disent toujours 'une seconde'
"pour dire 'cinq minutes'."
Sans blague.
- Moteur, Raoul. - Ăa tourne, Jean-Luc.
Allez.
Je reviens dans une seconde.
Les Français disent toujours "une seconde" pour dire "cinq minutes".
Laisse tourner.
Ăa tourne, ça tourne.
- Coupe. - Et c'est coupé.
Tu veux la refaire ?
Si toi, tu veux. Pour moi, c'est bon.
Bon, alors on va manger.
Attends, attends, Jean-Luc. Tu veux dire que...
- C'est fini pour aujourd'hui, j'ai faim. - Ah oui.
Un film, c'est de la souffrance, mais aussi de la joie.
Oui, pourquoi t'es tout triste ? Qu'est-ce qui se passe ?
Hmm ?
Je pensais faire un film oĂč tout serait permis. J'y arrive pas.
Tu sais ce que Braunberger m'a dit ?
- Une maxime d'Hollywood. -"On n'est bien que chez soi" ?
Que chaque film est constitué de cinq films différents.
Le film qu'on écrit, le film dont on distribue les rÎles,
le film qu'on tourne, le film qu'on monte et le film qu'on sort.
Donc c'est pas trop tard pour le "tout est permis" ?
Bah, loin de lĂ . Les choses changent tout le temps.
Tu te souviens quand tu devais ĂȘtre un grand romancier ?
On l'a échappé belle, hein.
Quand tu séchais les cours d'anthropologie,
tu te vantais d'écrire 30 pages chaque matin.
Je voulais publier un roman chez Gallimard.
Astruc l'avait fait, je voulais y arriver.
- T'écrivais vraiment 30 pages par jour ? - Non.
C'était pas bon.
C'était trop difficile, comme des mathématiques.
Non, j'écrivais :
"Il fait beau, le train entre en gare."
Et puis, aprĂšs, je patientais des heures. Je me demandais :
"Mais j'aurais pas pu écrire l'inverse ? 'Le train entre en gare, il fait beau.'"
Puis j'écrivais : "Il pleut."
Oui, donc c'était pas du tout 30 pages par jour.
Le cinéma, c'est plus simple.
Voir des films me délivre de la terreur de l'écriture.
Hmm. Voir des films me délivre de la terreur de garder un vrai boulot.
Gamin, voir des films me délivrait de la terreur de l'école.
J'ai vu 200 films en faisant l'école buissonniÚre,
et maintenant, ça me délivre de la terreur de la vraie vie.
Mais attention.
Voir des films ne doit pas nous délivrer
de la terreur de les faire.
Exactement.
Allez.
- J'aimerais que tu sois dans le film. - Et retourner la partie de Belmondo ?
Mais non, idiot.
Non.
Ce serait parfait si tu jouais l'homme qui reconnaĂźt Poiccard
et qui le dénonce aux flics.
Ah bon ? Je t'ai toujours vu, toi, dans le rĂŽle.
- Oh, bah, oui ! - Hein, Suzanne ?
- Oh, ce serait parfait. - Oui, tu serais admirable.
- AllĂŽ ? Ouais. - Raoul ?
On peut pas tourner aujourd'hui.
Appelle Rissient pour qu'il prévienne l'équipe
et que l'un de vous appelle Beauregard.
Mais pas avant neuf heures.
Je me sens pas bien.
J'ai dĂ» manger une mauvaise pizza.
Ah ! Le malade en personne.
Je me sens vraiment pas bien.
Ă vrai dire, je me sens absolument mortel.
Vous ne pouvez pas vous faire porter pĂąle.
En deux semaines, on a eu huit demi-journées, et encore.
Certaines ont duré deux heures.
- Vous ne retenez que le négatif. - Je suis producteur.
Mais moi, l'argent, je m'en fiche.
Surtout quand c'est le mien.
Mais l'important, c'est de maĂźtriser l'argent.
L'argent, c'est le temps.
Il faut pouvoir le dépenser à son rythme et selon son plaisir.
- Voilà le génie de mon systÚme. - Mais c'est de la merde !
Et votre rythme n'est pas du tout à mon goût.
Mais pourtant, c'est le bon rythme.
Pour moi et pour mon film.
Ce qui serait bon, ce serait peut-ĂȘtre d'arrĂȘter pour limiter les dĂ©gĂąts.
Je bloque les salaires si vous réduisez les journées
ou si vous annulez encore un jour de tournage.
Oh, oh !
Allez, Beau-Beau.
Allez !
Allez, bats-toi.
- ArrĂȘtez ! - Allez !
ArrĂȘtez ! Stop, lĂ ! C'est bon.
AĂŻe.
J'essaie de saisir la réalité au hasard, Beauregard.
Faites-moi confiance. Vous m'en remercierez.
Ben démerdez-vous pour la saisir à plein temps !
C'est ça, la réalité d'un tournage.
- Allez, on sort. Vas-y, sors. - Ăa va !
Bon, Beau-Beau m'a dit de vous lire cette lettre.
"Le tournage ne pourra ĂȘtre interrompu sans l'accord du producteur.
"Le producteur accorde sa confiance au réalisateur et à l'équipe,
"mais cette confiance a été trahie.
"Ces premiÚres semaines, le planning n'a pas été respecté."
Il y a un planning ?
"Cela ne peut pas continuer.
"Nous demandons au réalisateur et à l'équipe
"de travailler honnĂȘtement comme sur une production normale..."
- Comme si c'était une production normale. - Non, et Dieu merci.
"... et de ne pas repousser ce qui peut ĂȘtre fait le jour mĂȘme."
- Voilà . - Il est remonté à bloc, le Beau-Beau.
Bon, qu'est-ce qu'on fait, du coup ?
Je sais pas.
Bah, tout ça, c'est que du bruit.
Ăa nous atteint pas.
Ne perdons pas courage.
Continuons notre quĂȘte
de l'instantané
et de l'inattendu,
comme nous seuls en sommes capables.
C'est pas le bon moment. On a le soleil direct.
Je trouve ça extraordinaire.
Obligeons la pellicule Ă donner le maximum d'elle-mĂȘme
en faisant ce pour quoi elle n'est pas faite.
Elle aussi peut souffrir
en étant exploitée au-delà de ses possibilités.
Ouais.
Pourquoi nous et pas elle ?
J'aime beaucoup cette idée.
Que la pellicule aussi soit Ă bout de souffle.
Patricia.
- Coupe ! - C'est coupé.
Non, non, non !
What?
- Que les gestes essentiels. - Je tĂątonne pour les trouver.
Mais tu les as déjà trouvés ! Courage.
- Tu pourrais tenir mon visage. - Ouais.
- Vous tournez quoi ? - Un documentaire.
Sur Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg qui jouent dans un film.
Un documentaire aurait le son en direct.
Qu'est-ce qu'il y a ?
What?
Non, rien.
Moteur, Raoul.
Ăa tourne, Jean-Luc.
Allez !
Patricia.
Bravo !
Ăa, je laisse. Hop.
- Le magazine. - Le magazine ?
- Laisse le magazine. - Oh, excuse-moi.
Six, sept, huit.
Non, Ă droite !
Et puis... Ah.
- Ah. - Ah.
Encore.
C'est ça, la nouvelle mode, en Amérique ?
Pas dans l'Iowa.
Prends ton livre.
"Tu connais William Faulkner ?"
Tu connais William Faulkner ?
"Non, qui est-ce ? Tu as couché avec ?"
Non, qui est-ce ? Tu as couché avec lui ?
Mais non, mon coco.
Merci.
Merci, Sam Fuller.
Merci pour les Quarante Tueurs.
Et merci pour ce plan.
Plagiat.
Mais c'est pas du plagiat, c'est un hommage.
Le style de Faulkner est né
de son incapacité à écrire de la poésie lyrique,
et mon style cinématographique est né...
D'une incapacité à écrire un scénario ?
Touché.
Elle avait pas le mĂȘme pull rayĂ©, tout Ă l'heure.
Eh bah, oui. Elle s'est changée.
Et les regards, ça va pas. Tu franchis sans cesse la ligne.
Au montage, on croira qu'ils regardent dans la mĂȘme direction.
Suzon, je sais.
Je comprends et je m'en fiche.
C'est pas en suivant les rĂšgles que j'arriverai oĂč je veux.
Petit jeu. Moteur, Raoul.
Ăa tourne, Jean-Luc.
Joie.
Tranquillité.
- Surprise. - Ah !
Confusion.
Tristesse.
Dégoût.
Peur.
- Horreur. - Ah !
Désespoir.
Joie.
Coupe.
C'est coupé.
- Tu trouves pas ça drĂŽle ? - Ăa va, c'est marrant.
Pour traverser la piĂšce... ... il faut ramper sur le lit.
Exactement.
Je crois qu'il a fait exprĂšs de choisir cet hĂŽtel
parce qu'il a les chambres les plus petites.
Absolument.
Il a logé ici la premiÚre fois qu'il est venu à Paris.
Je crois que cet endroit compte pour lui.
Mais personne ne sait pourquoi.
Donc,
tu lui dis ta réplique en passant par là , jusque dans la salle de bains.
Toi, tu restes sur le lit, puis tu la suis,
en passant juste devant la fenĂȘtre.
- C'est bon ? - C'est bon.
- Moteur, Raoul. - Et ça tourne, Jean-Luc.
Allez.
Allez, fais pas la tĂȘte.
Je ne suis jamais seule quand je veux.
Coupe.
"Cher Pierre Braunberger,
"ne regrettez pas de n'avoir pas produit Ă bout de souffle.
"Si de Beauregard gagne de l'argent avec, il le mérite.
"S'il en perd, il le mérite itou.
"Seberg est affolée et regrette de faire le film.
"On tourne en ce moment vraiment au jour le jour.
"J'écris les scÚnes en petit-déjeunant au Dupont Montparnasse.
"Au rush, toute l'équipe, y compris l'opérateur,
"trouve la photo dégueulasse.
"Moi, je trouve ça assez extraordinaire."
Bonjour Tristesse est une bonne adaptation.
Ăa fonctionne.
Mais on ne devrait jamais adapter de livres au cinéma.
Il faudrait adapter le cinéma au livre.
N'importe quel livre ?
N'importe lequel.
MĂȘme la Bible ?
Si je devais adapter la vie de Jésus,
eh bien...
je filmerais les scÚnes coupées de la Bible.
Et le scénario, ce serait des citations de Renoir ?
Et de Rossellini.
Leurs citations sont les Saintes Ăcritures.
Amen.
Bon alors, maintenant, fais-moi un Bogie
et donne-moi ta meilleure réplique de Bogart.
- Ăvidemment, aucune ne me vient, lĂ . - Enfin !
"Peut-ĂȘtre pas aujourd'hui, peut-ĂȘtre pas demain,
"mais bientĂŽt, et pour le reste de ta vie."
"Louis, je pense que c'est le début d'une belle amitié."
"Ăcoute, mon ange, je suis fatiguĂ©.
"Ma mĂąchoire me fait mal, mes cĂŽtes aussi.
"J'ai tué un type là -bas
"et j'ai pas pu empĂȘcher qu'un gosse se fasse tuer."
- Stop. Vous voulez ma mort ? - Attends. Je l'ai.
"Je suis né quand elle m'a embrassé.
"Je suis mort quand elle m'a quitté.
"J'ai vécu quelques semaines quand elle m'a aimé."
Ăa te va ?
"Je suis pas spécialement beau,
"mais je suis un grand boxeur."
Je suis pas spécialement beau, mais je suis un grand boxeur.
Coupe.
Coupé.
Clic-clac, plic-ploc.
- Raoul. - Hm ?
Tu penses que ça ira, au montage ?
Heureusement, la caméra les aime, ces deux-là .
Essayez ça encore une fois.
"Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin."
Et toi, tu choisirais quoi ?
Montre tes doigts de pied.
C'est trĂšs important, chez une femme. Rigole pas.
Tu choisirais quoi ?
Le chagrin, c'est idiot.
Je choisis le néant.
Jean, je ne trouve pas la phrase que vous avez dite.
Vous l'avez inventée ?
Qui sait ?
Continuez la lecture.
Fin de journée.
Oh, ça sent vraiment le mec en cavale.
- Donnez, je vais la laver. - Non, laissez ça.
Mais je vous assure, elle restera toute froissée.
Je suppose que je vais rentrer chez moi Ă poil.
- Mets mon peignoir. - Ah, merci.
Faire ce film est tellement anti-hollywoodien
que je suis devenue complĂštement impudique.
- Je dirais pas "complĂštement". - OK.
Mais j'ai presque l'impression de faire un film amateur
et tu es l'un des acteurs les plus libres avec lesquels j'ai travaillé.
"L'un des" ?
Mais qui est plus libre que moi ?
Personne n'est plus libre que moi.
Hmm ?
- Hello. - Hi.
- Hello. - Ăa va ?
Ăa va.
Phuong.
Bonjour.
Jean-Luc.
Ah, yeah. Merci.
- Au revoir. Ă demain. - Au revoir.
What?
Comme d'habitude,
je pourrai rester sur l'un de vous mĂȘme quand l'autre parle.
Oh, oh !
On pourrait tirer ça à pile ou face, pour savoir de quel cÎté je reste.
Je la lance en l'air.
Je peux faire ça maintenant ou au montage.
- Autant tirer Ă pile ou face maintenant. - Tu as raison.
- Pile. - Pas besoin.
Je sais que tu vas gagner.
Le plus dur.
Pas grave. En arriĂšre.
- HĂ© ! - Merci.
Qu'est-ce qui se passe, ici ? Il est déjà 11 h ! Vous attendez quoi ?
L'art et le crime ont besoin de loisirs pour s'épanouir.
- Et j'ai une rage de dents terrible. - Alors, on file chez le dentiste.
Je sais exactement oĂč vous emmener.
Et je ne dirais pas que ce spécialiste est indolore.
Mais je vous préviens, hein, je n'y vais que pour le gaz hilarant.
On va bien se marrer. Allez.
Mon agent n'arrĂȘte pas de dire qu'on ne travaillera plus jamais.
Encore une parenthĂšse insolite
dans une vie pleine de parenthĂšses insolites.
- Bah, ton mari vient d'arriver. - Hm ?
C'est ce que je disais, encore une parenthĂšse insolite.
Bonjour.
- How are you, darling? - Hi.
MĂȘme si vous ne voulez pas me montrer les pages,
donnez-les Ă Rissient.
Ou vous n'avez encore aucune page, aprĂšs ces jours de repos ?
Trois choses.
Je n'ai rien écrit.
MĂȘme si j'avais quelque chose, je ne vous montrerais rien.
Et je ne prends pas de jours de repos.
Ah.
Vous ĂȘtes trĂšs, trĂšs beau.
Mais
votre personnage devrait se poudrer le visage.
Jean-Luc, comment tu vas tenir le journal ?
Ah.
Ce serait un rÎle parfait pour François.
- Il a rien voulu savoir. - On aurait dĂ» avoir Chabrol.
- Rissient ! - Oui ?
- OĂč est ma pipe ? - La pipe ?
Je vais la chercher tout de suite.
Ăa tourne.
France-Soir.
France-Soir, s'il vous plaĂźt.
Bonjour, monsieur. 25 francs.
Merci bien.
- Coupe. - Coupé.
- Tu veux la refaire ? - Non.
Jean ? Jean ?
On la refait.
Le cinéma est un art révolutionnaire.
- Ăa va. - Que les gestes essentiels !
La vie est courte, mais l'art est long.
On va la refaire encore quelques fois, jusqu'Ă ce que tu oublies
ce que tu as imaginé tout seul, dans ton coin.
Moteur, Raoul !
- Moteur ! - Moteur, Raoul !
Je t'ai Ă l'Ćil. Fais gaffe Ă la voiture.
J'ai eu du mal Ă la ramener des Ătats-Unis.
La peinture est introuvable en France.
T'en fais pas, si on l'égratigne,
on la repeindra en rose.
- J'adore ton humour, Jean-Luc. - Allez, roule, ma poule !
Let's go!
Oh, monsieur Bénazéraf, merci infiniment.
Jean-Pierre, merci beaucoup d'ĂȘtre lĂ .
Rejoins-moi discrĂštement, j'ai Ă te parler.
Donc ça te va, si je lance cette histoire ?
- Celle du garage ? - Oui.
Oui.
D'ailleurs, je pense que ce serait bien que tu dises aussi
que j'ai volé de l'argent à la clinique de mon pÚre.
D'accord. Ah ouais, fantastique. C'est encore mieux.
En réalité, c'est ma grand-mÚre que je volais réguliÚrement.
Elle avait un appartement Ă Paris avec une grande bibliothĂšque
pleine d'éditions originales.
Alors j'en vendais quelques-uns pour de l'argent.
Mais mieux vaut dire que je volais Ă la clinique de mon pĂšre.
C'est bien plus cruel, de voler un médecin respectable.
- Jean-Luc ? - Oui ?
Je devais interviewer Rossellini.
C'est ce qu'on avait dit. C'est ce que vous m'aviez promis.
- François. - Dites-moi.
J'aimerais vous faire jouer un photographe de presse.
- Avec plaisir. - Allez voir Rissient, je lui en ai parlé.
- Pas de Rossellini ? - Demandez aux dieux du cinéma.
Oh... C'est ce que je croyais faire !
D'ailleurs, Melville sera encore meilleur.
Vous savez, moi aussi, je veux réaliser.
C'est une de mes grandes ambitions.
Probablement la plus grande.
Probablement ?
Ăa doit ĂȘtre de famille. William Wyler est un cousin.
Cousin germain ou éloigné ?
J'adapte une nouvelle de Françoise Sagan.
Je préfÚre encore jouer les intermédiaires.
OK. Bon, tout le monde, on est prĂȘts.
Bon, les acteurs. Jean-Pierre, Jean !
- Oui. - Allez.
Donc on tourne ça comme une vraie interview ?
Précisément. Vous répondez à qui vous voulez.
Je peux parler des femmes ou de tout ce que je veux ?
Seulement si c'est aussi drĂŽle et brillant que vous l'ĂȘtes en rĂ©alitĂ©.
Et Patricia...
- Oui ? - Je te donnerai tes questions.
Comment ?
Lui, il peut dire ce qu'il veut,
mais moi, on me dicte mes répliques ?
Vous n'avez toujours pas compris ?
No.
C'est moi que vous jouez.
- Jean-Luc, on démarre sur qui ? - Melville.
Et alors, juste avant de tirer,
l'un des flics dit :
-"Vite, dans la colonne vertébrale." - Ah non !
Tu peux pas mettre ça.
-"Vite, dans la colonne vertébrale !" - S'il te plaßt. Non.
Pas une seule prise comme ça.
- Je crois mĂȘme pas qu'il devrait mourir. - Hmm.
La mĂȘme rue que frĂ©quentaient Kiki, Man Ray,
Marcel Duchamp, Francis Picabia.
L'histoire s'enrichit.
Hmm. Ce décor me plaßt beaucoup.
Regarde le dialogue que je t'ai concocté pour la scÚne.
Tu t'es pas foulé, hein.
Du sang ?
Pas de sang, du rouge.
- Une plaie ouverte ? - Non. Juste du rouge.
Presque fini, presque fini.
Moteur, Raoul.
Ăa tourne, Jean-Luc.
Allez !
Coupe.
- Vous ĂȘtes trop lents, lĂ . - C'est coupĂ©.
Sortez plus vite de la voiture.
On dirait que vous voulez pas le tuer.
Ăa tourne.
Vite, dans la colonne vertébrale !
- Coupe. - Raté.
C'est coupé.
ComplÚtement à cÎté, hein.
Je survis. Merci, les gars.
Poiccard ne mourra jamais.
On en refait une sans le dialogue pour Truffaut.
En place.
C'est ta mort, Poiccard.
PrĂȘt ?
C'est l'heure de mourir.
Et ce sera
sur ce passage clouté.
Le destin et la mort sont les thÚmes fétiches du cinéma.
Moteur, Raoul !
C'est bien, rattrape-le doucement.
- Faut finir plus proche. - Vous inquiétez pas, c'est pour un film.
Regardez-moi, regardez pas la caméra.
Tout va bien, tout va bien.
- Attention aux Ă -coups. - Tout va bien, madame.
Continue, continue, continue...
Stop.
- Coupe. - C'est coupé.
- Ăa va, Jean-Paul ? - Ăa va.
Bravo.
- Bon, on passe Ă la suite. - TrĂšs belle mort.
Un peu plus vite.
Ne ralentis pas ! Tu cours.
Jusqu'Ă ce que tu n'aies plus de souffle.
I am!
TrĂšs bien. Un tout petit peu plus vite.
Cours !
- Raoul, moteur. - Ouais.
- PrĂȘt ? - Ăa tourne.
Allez.
- Qu'y a-t-il ? - Attendez.
- Oh, c'est un film ? - Oui, merci.
Pierre, dis aux gens de reculer un peu.
- Tout de suite, Raoul. - Non, Pierre.
Laissons-les. C'est normal qu'ils soient lĂ .
- C'est trĂšs bien. - TrĂšs bien, Jean-Luc.
Coupe !
Attendez !
Une chaise. Pardon.
Bien.
Essayons de faire le plan le plus triste de l'histoire du cinéma.
à égalité avec Bergman
qui fait un superbe plan dans Monika.
Ăa tourne.
Chaque pensée devrait rappeler la ruine d'un sourire.
Patricia.
Prends son portefeuille.
N... No. No.
C'est vous, le voleur, pas moi.
Je sais que vous, vous feriez ça,
mais elle, non.
Mais Franchini, tout ce qui est lĂ pourrait te servir.
- Tu veux pas que les flics le chopent ? - Non. Je ne fais pas ça.
Allez. Juste un tour de passe-passe. Comme si tu lui glissais un mot.
Ăa ne me semble pas bien.
Mais la pureté n'est pas de ce monde, Patricia.
Non ! Je l'ai dénoncé, je vais pas le voler. Je fais pas ça.
- Coupe. - Coupé.
Nous contrÎlons nos pensées qui ne veulent rien dire.
Mais pas nos émotions, qui veulent tout dire.
Quand ce putain de film sera fini ?
Bon.
Ăa tourne.
Si... Si tu ne voles pas son portefeuille,
donne-moi quelque chose.
Fais-moi un Bogart.
Donne-moi au moins ça.
Qu'est-ce que c'est, "dégueulasse" ?
- Coupe. - Coupé.
Ăa te va, Jean-Luc ?
Fin de tournage pour Jean !
On a réussi, ma grande.
Bravo.
Bravo.
Hmm...
Ce qu'elle a fait était incroyable.
Tu crois que c'est ça que Godard cherchait depuis le début ?
Tu rigoles ? Tu crois qu'il avait un plan ?
"Pas nos émotions, qui veulent tout dire !
"Allez, Patricia ! Allez, donne-moi ça."
C'était horrible !
C'est fini. Passe Ă la suite. Hein ?
Tu as L'Ătrange destin de Nicky Romano dans une semaine.
Pense à ça. Hollywood.
L'Amérique.
Tout l'amour que j'ai pour toi Est brûlant comme un feu
Il est grand et plein d'éclat
C'est si bon d'ĂȘtre heureux
Bon, alors, Hans Lucas,
par quoi on commence ?
Par un gros plan de ça.
- TrĂšs bien. - Un trĂšs gros plan.
Ah oui ! Ce sera la toute premiĂšre image du film ?
Peut-ĂȘtre.
Peut-ĂȘtre pas.
- J'aime bien. - J'adore.
AprĂšs tout, faut bien commencer quelque part.
Et maintenant, allons faire un massacre.
Enfin, si on peut dire.
Les artistes et les criminels, c'est pareil.
Ils veulent surprendre.
Cet agent de police ne doit rien voir venir.
Fais-moi confiance, il ne verra rien.
DÚs que tu as pris la balle, tu laisses la gravité faire le reste.
- D'accord. - VoilĂ .
Et puis, aprĂšs, tu peux...
Par lĂ .
- C'est bon ? - Ouais, OK.
VoilĂ ,
tenez-vous par les épaules, tendez les bras.
VoilĂ .
VoilĂ , exactement.
Bon.
Attention, le petit oiseau va s'envoler.
Le cinéma, c'est...
Dégueulasse !
Jean-Luc, tu veux jeter un Ćil ?
Non.
Dernier plan du film, je devrais le savoir.
- Moteur, Raoul. - Ăa tourne, Jean-Luc.
Allez, cours, toi !
- Tu penses qu'on l'a ? - Oui. Impec.
- Coupe, alors. - C'est coupé.
De toute maniÚre, on a terminé.
Léonard de Vinci l'a dit mieux que personne.
"L'art n'est jamais terminé,
"seulement abandonné."
Et c'est une fin de tournage.
N'arrĂȘte pas de courir !
On se rejoint Ă Paris !
Et pas par lĂ !
Paris ! C'est par ici !
Laisse tomber Paris, je vais Ă Roma !
- Merci, Coutard. - De rien, Godard.
Cécile, Lila.
J'espĂšre que vous ĂȘtes prĂȘtes, parce que j'adore le montage.
C'est lĂ oĂč on a le passĂ©, le prĂ©sent et le futur entre ses mains.
C'est le moment d'élaguer tout ce qui manque de punch.
- Quelle scĂšne tu veux couper en premier ? - Aucune.
On coupe à l'intérieur des scÚnes.
- On pourrait au moins couper Van Doude. - Non. Trouve autre chose.
Les gros plans de Seberg, c'est un quart des rushs.
Mais ils sont essentiels.
La scĂšne avec Melville est trĂšs longue. On en a besoin ?
Ni plus ni moins que tout le reste.
Chaque scĂšne reste, mais seulement les moments forts.
Mes moments forts.
On va prendre chaque séquence
et couper tout ce qui peut ĂȘtre coupĂ© pour imposer un nouveau rythme.
- Dans chaque scĂšne ? - Oui. C'est ce qui va donner de la vie.
Tiens, prend la scĂšne avec Poiccard dans l'automobile.
On garde tous les moments oĂč il double les voitures
et on met tout ça bout à bout.
Tout comme Poiccard, le film est impatient d'avancer.
Mais ce sera saccadé. Abrupt.
Ce sera formidable.
Ce sera décousu, ça va sauter de partout.
Absolument. Faisons tout sauter.
Si le public a accepté les sauts d'images
de MéliÚs, Eisenstein et de Jean Rouch, il acceptera les nÎtres.
Peut-ĂȘtre pas.
Il acceptera notre nouvelle vérité.
Lila.
Et que ça saute !
ParaĂźt qu'il y a des choses formidables dans votre film.
Mais contractuellement, ça ne peut pas durer plus d'une heure et demie.
Quatre-vingt-dix minutes.
Oh. C'est ça que ça fait, une heure et demie ?
Ne vous en faites pas, nous approchons des 90 minutes.
On a vécu des moments éprouvants et difficiles, vous et moi.
Il va bien falloir en sortir quelque chose.
Je sais pas si je dois vous cajoler ou si je dois vous manipuler,
vous menacer, vous parler franchement, je...
Je ne pourrais pas concevoir de faire un film avec un producteur
qui ne serait pas aussi un ami.
C'est vraiment dégueulasse.
Qu'est-ce qu'il a dit ?
Il a dit : "Vous ĂȘtes vraiment une dĂ©gueulasse."
Qu'est-ce que c'est, "dégueulasse" ?
Il n'y a jamais eu de tel film.
FĂ©licitations, Jean-Luc. Le monde n'est pas prĂȘt pour un tel...
Attention, Beau-Beau !
... film dégueulasse.
Alors ?
C'est un peu dégueulasse ou trÚs dégueulasse ?
C'est le pire film de l'année.
- Il ne sortira jamais. - J'ai dormi.
Heureusement, vous m'aidez Ă propager ces rumeurs.
Toute civilisation est mortelle.
- C'est pas Citizen Kane. - Loin de lĂ .
Assurément le pire film de l'année.
Ils vont détester.
Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Une p'tite MG, trois compĂšres
Assis dans la bagnole Sous un réverbÚre
Une jambe ou deux Par-dessus la portiĂšre
La Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Trois mignonnes approchent Fort bien balancées
Elles chantent une chanson D'Elvis Presley
Voilà nos trois pépÚres Soudain tout éveillés
Par cette Nouvelle Vague
Hmm, pas mal ! Pas mal du tout
Oh, ça, c'est un sacré coup
Allez venez, on leur paie un Coca
Hmm, moi, j'veux la grande blonde
Hmm, moi, j'prends la petite ronde
HĂ©, les gars, m'oubliez pas
Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Faut pas grand-chose Pour faire connaissance
On boit, on cause, on rit, on danse
Mais faut garder cette indépendance
De la Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Une p'tite MG, trois compĂšres
Assis dans leur bagnole Sous un réverbÚre
Lisent leur canard d'un air trĂšs fier
Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Et dans ce canard Qu'est-ce qu'on y lit ?
Des tas d'histoires écrites Par des gens rassis
Donnant des coups de griffe avec dépit
Sur la Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Nouvelle Vague
Nouvelle...
Vague
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