All language subtitles for Dreams (Sex Love)[Drømmer] (2024) En 1080p X265 HEVC_track4_[fre]

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Original subtitles

-Encoded by LEET-

Ma vie tient dans un nuage.

Pas toute ma vie.

Pas mon corps.

Mais tout le reste.

Ce que je vois, ce que je pense, ce que je ressens.

C'est dans un nuage.

C'est si étrange que le corps et l'âme soient séparés.

Ça me fragilise.

Comme si ma vie ne formait pas un tout.

Vous trouvez ça bizarre ?

C'est parce que je prends tout à la lettre.

Alors, je visualise.

Je visualise un nuage. Un cumulus.

Comme il est dense, on peut s'imaginer qu'il contient des choses.

Parfois, je vois des nuages cirrus.

Ou pire encore, un voile de nuages translucides.

Alors, j'ai peur que rien ne tienne les choses en place.

Que tout ce que je suis

tombe par terre et soit emporté par la pluie.

DÉSIR/RÊVES/AMOUR

RÊVES/AMOUR

RÊVES

Tu vas tenter le conservatoire ?

Section danse ?

Non.

Pourquoi ? Tu as du talent.

Tu as fait du classique ?

Oui, mais c'est dégradant.

J'ai lu quelque part

que la danse classique est trop genrée.

Que c'est obsolète.

Il y a pas que le classique.

Si, un peu.

Je veux étudier la sociologie.

Tu lis beaucoup ?

Beaucoup.

Pas toi ?

Un peu. Surtout quand on m'offre des livres.

Ça, j'adore.

Je trouve ça flatteur

de passer pour un mec qui lit.

Ce qui est écrit dans les livres n'est pas toujours vrai.

Je ne lis pas pour connaître la vérité.

Je lis pour m'échapper.

Pour me trouver.

Tout a commencé avec un livre.

J'ai lu un livre

qui au bout du compte m'a incitée à en écrire un.

C'était un vieux livre que j'ai trouvé au chalet de ma grand-mère.

Je l'ai lu à Pâques, l'an dernier.

Jenny, une copine, était là aussi.

Sa famille n'a pas de chalet.

Elle disait qu'on avait de la chance d'en avoir un.

J'aurais trop voulu qu'on ait un chalet...

Maman, qui refuse d'admettre nos privilèges,

dit qu'avoir un chalet

ne signifie pas qu'on est riche.

Quand ta famille est riche, tu n'as pas besoin de travailler...

Maman ! Arrête...

Tu vis de ton héritage.

Tu as trouvé ton soutif ?

Vu que je m'étais foulé la cheville,

maman, mamie et Jenny sont sorties et je suis restée lire.

Je suis tombée sur ce livre par hasard.

Il s'intitule L'Esprit de famille,

et rappelle un peu Les Filles du Dr March.

Elles sont quatre sœurs.

Elles habitent près de Paris et leur père est médecin.

La narratrice, Pauline, a seize ans.

Elle rentre dans une nouvelle école, à Paris.

Elle sympathise avec Bea,

dont l'oncle est artiste.

Un jour, elles vont le voir dans son atelier.

Elle n'a jamais rencontré personne comme lui.

Il la regarde dans les yeux, lui parle comme à une adulte.

Il est plus âgé qu'elle, il a une fille de dix ans,

mais elle tombe amoureuse de lui.

Elle ne le dit à personne, et continue d'aller le voir avec Bea.

Un jour, Bea tombe malade.

Pauline décide d'y aller quand même.

Quand il ouvre la porte et voit qu'elle est seule,

elle comprend qu'il ressent la même chose, qu'il l'attendait.

Alors, ils couchent ensemble.

Et...

alors...

En lisant ça, j'ai reconnu une sensation en moi.

Une sorte de manque...

que j'avais déjà éprouvé, pendant l'enfance, sans le comprendre.

Et que j'avais tenté de refouler.

Maintenant, il imprégnait tout mon corps, ma peau.

Un intense picotement, le désir pressant

de se coller nue contre un autre corps.

Dans le livre, il y a un détail que j'ai trouvé très beau.

Pauline portait une longue écharpe de laine.

Chaque fois qu'elle partait de chez lui,

il lui enroulait l'écharpe trois fois autour du cou.

Toujours trois fois.

Et il le faisait avec tellement de tendresse

que j'ai eu envie de pleurer en le lisant.

Parce que je trouvais ça beau,

mais aussi parce que je brûlais du désir

de vivre ça un jour.

Les mois ont passé.

J'y ai pensé parfois, au printemps et pendant l'été,

mais la sensation s'est émoussée.

Sauf qu'au milieu de l'automne, le manque est revenu.

Avec une force qui m'a prise au dépourvu.

Il paraît que ça arrive quand on s'y attend le moins.

Je m'appelle Johanna.

Je suis votre professeur de français et de norvégien.

Quelques infos sur moi.

Je m'appelle Johanna, mais je viens de le dire.

J'ai étudié...

l'art textile ici, à Oslo, mais je suis aussi prof.

J'ai passé un an aux États-Unis, dans le Midwest,

où j'ai bossé dans une exploitation de cacahuètes bio pendant six mois.

C'était nul, alors je suis partie bosser dans un café à New York.

J'ai fait des études de mode à Paris pendant un an.

Voilà. Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas.

Dites-moi votre nom

et un truc marrant sur vous, que je me souvienne de vous.

- Tu t'appelles comment ? - Anine. Et je me teins les cheveux.

Sympa, ta couleur.

Et toi ?

- Je m'appelle... - Josef et j'adore le sport.

Je m'appelle Helene et je déteste le chocolat.

- Et toi ? - Je m'appelle Johanne

et j'aime... le saumon.

Facile à retenir, on s'appelle pareil, à une lettre près.

Et toi ?

Je m'appelle Johannes et je suis illégal dans 69 pays.

Au début, j'ai rien compris.

C'était carrément violent et trop bizarre.

Son charisme irradiait dans tout mon corps.

J'ai commencé à la chercher partout.

Ma journée était gâchée si je ne la croisais pas.

J'en demandais peu.

L'entrapercevoir suffisait à me mettre de bonne humeur.

Elle était souriante et agréable avec tout le monde.

Mais il me semblait qu'elle me remarquait particulièrement.

Comme je suis plutôt bonne en français,

on était sur la même longueur d'onde.

Les autres avaient du mal à suivre ses cours.

Elle parlait souvent des présidents français, par exemple.

Moi, j'étais au niveau et ça lui plaisait.

En plus, elle m'appelait Jeanne,

Johanne en français.

J'étais la seule à qui elle parlait autant.

C'est sûrement pour ça

que j'ai commencé à me persuader que j'étais sa préférée,

qu'on était connectées.

C'est vraiment ce que je ressentais.

Je pensais à elle de plus en plus souvent.

Pas seulement à l'école, à la maison aussi.

Elle était sans cesse quelque part dans ma tête.

Elle apparaissait en toutes circonstances.

Je pensais à elle en me réveillant.

Pendant le petit-déjeuner, je me demandais ce qu'elle prenait.

Je l'imaginais mangeant des croissants.

En m'habillant, je me demandais

ce qu'elle allait porter.

Je choisissais une tenue qu'elle pourrait aimer.

Évidemment, j'avais étudié ses looks.

Elle avait un style bien à elle.

Elle portait souvent des pulls en laine.

Ça me fascinait qu'elle porte de la laine à même la peau.

J'ai toujours trouvé ça désagréable.

Mais sur elle, ça me faisait de l'effet.

Quand elle remontait ses manches...

et que la manche découvrait sa peau...

Cette vision faisait frémir tout mon corps.

Je brûlais de la toucher.

Je sentais bien qu'elle me faisait de l'effet,

mais je ne comprenais toujours pas.

C'est bizarre, non ?

Une nuit, j'ai rêvé d'elle et ça m'a réveillée.

On était dans un chalet.

Les autres étaient sortis.

J'étais restée seule avec Johanna.

J'étais allongée mais je ne dormais pas, je sentais sa présence.

Elle s'étendait contre moi.

Elle plaçait son genou entre mes jambes, et son bras autour de moi.

J'ouvrais les yeux, je me tournais vers elle.

D'un coup, c'était comme si on était nues.

Et je me suis réveillée.

Une étrange sensation de chaleur parcourait mon corps, j'étais fébrile.

J'étais bouleversée.

Comme si j'avais fait quelque chose d'horrible.

Quelque chose d'interdit.

Ça m'a poursuivie toute la journée.

J'avais peur que ça se voie.

Que les autres sachent de quoi j'avais rêvé.

Je l'avais pas en première heure, heureusement.

On préparait des chorés

qu'on présentait un peu partout dans le lycée.

J'ai réussi à m'amuser

et à l'oublier un peu.

J'avais cours avec elle l'après-midi,

et la honte est revenue.

Elle m'a regardé droit dans les yeux en entrant en classe.

Comme si elle savait.

J'ai baissé les yeux,

m'efforçant de ne pas croiser son regard.

Même si...

je rêvais du contraire.

Le monde s'écroulait autour de moi.

J'avais beau chercher, il n'y avait pas de solution.

Je n'arrivais plus à le cacher.

Avec Anine, on a parlé de toi, on est inquiètes.

T'as l'air un peu à côté de la plaque.

Vous avez parlé de moi ?

On se demandait si t'avais des problèmes.

Tout va bien.

Il y a un site d'informations...

Anine, arrête.

"Il y a plusieurs numéros verts dédiés aux jeunes

"qui éprouvent le besoin de parler à quelqu'un.

"Les applications de développement personnel

"peuvent vous aider à trouver des solutions."

- J'en ai pas besoin. - Maia a essayé.

C'est vrai ? Pourquoi ?

Sa daronne a fait une émission de rénovation,

elle a pas supporté.

Tu devrais essayer.

Ça l'a vraiment aidée.

J'ai ni besoin ni envie d'essayer ces trucs.

Je vais bien.

Tu veux pas qu'on soit là pour toi ?

Si.

C'est juste que... je dors mal en ce moment.

Il y a des solutions pour mieux dormir.

Des applis.

Je pouvais pas leur en parler. Pour dire quoi ?

Que j'étais amoureuse ?

C'est à ce moment-là,

quand ce mot m'est venu,

que j'ai réalisé ce qui m'arrivait.

J'étais folle amoureuse de Johanna.

C'était à la fois terrible et merveilleux.

C'était impensable, c'était une adulte.

Comme l'oncle artiste du roman.

Et je n'avais pas été choquée en le lisant.

Plus j'y pensais et plus je m'autorisais à imaginer ce qui pourrait arriver.

Vous voyez ce que je veux dire ?

À force de penser à quelque chose,

ça paraît moins fou.

Ces pensées m'obsédaient et je brûlais d'en parler à quelqu'un.

C'est comme ça, quand on est amoureux.

On voudrait le crier sur les toits.

Parce que c'est si beau.

Je voulais surtout le dire à Johanna.

La nuit, j'y pensais.

Je me demandais comment elle réagirait.

Je craignais qu'elle ne comprenne pas.

Ou pire encore.

Qu'elle rie, avec indulgence.

Comme un adulte rit devant un enfant qui dit un truc mignon.

Il paraît que c'est votre anniversaire.

Alors on a fait ça pour vous.

C'est pour moi ?

- Je peux ouvrir ? - Allez-y !

On l'a tricoté.

Je suis curieuse !

J'étais pas au courant que c'était son anniversaire.

Et cette histoire de tricot...

J'avais remarqué qu'elle en parlait avec des élèves.

Comme elle était artiste textile, elle s'intéressait au tricot.

Mais j'avais pas capté que...

Perso, je m'en fichais, du tricot.

J'aurais dû voir que c'était un moyen de me rapprocher d'elle.

D'un coup, tous les autres étaient plus proches d'elle que moi.

J'étais trop mal.

Je m'en voulais de ne pas y avoir pensé.

Je savais même pas tricoter.

Il fallait que j'apprenne, mais ça doit prendre longtemps.

Maman ?

Maman ?

Tu es filmée, pour info. Je suis occupée.

Juste une question, vite fait.

Tu m'apprends à tricoter ?

Excusez-moi.

Demande à mamie, j'ai pas d'aiguilles.

On n'a pas d'aiguilles à tricoter ?

Ni de laine. On en achètera la semaine prochaine.

Je veux apprendre maintenant !

Je ne tricote plus depuis longtemps, je ne peux pas t'aider.

- Tu sers vraiment à rien ! - On en reparle.

Ce week-end-là, j'ai vécu l'enfer.

J'imaginais d'horribles scénarios.

Toute la classe allait tricoter chez elle.

J'étais la seule à pas être invitée.

Ça me rendait malade.

La pandémie nous a tous marqués,

l'an passé.

En arrivant au lycée, le lundi, j'étais épuisée.

Maman voulait que je reste à la maison.

Mais il fallait que je la voie.

Je ne supportais pas que les autres la voient et pas moi.

En plus, je n'avais pas cours avec elle ce jour-là.

Je ne l'avais pas vue.

Tu avais quelque chose à ajouter ?

Non.

Elle est arrivée en fin de journée.

C'était pire que tout, ça m'a fait mal,

de la voir arriver toute contente.

Tu regardes quoi ?

Je ne savais plus quoi faire, je devenais dingue.

En fin de journée, j'ai craqué.

Je suis allée en salle des profs pour lui parler.

Il fallait que je dise ce que j'avais prévu de dire.

Johanna est là ?

Oui, mais elle est en réunion.

Tu seras la remplaçante.

Je me suis retrouvée là et...

Quand on imagine des choses dans son lit,

on oublie qu'en réalité, les choses se passent autrement.

Tu cherches quelqu'un ?

La lumière est différente, il y a des gens autour...

Les mots que tu avais prévu de dire ne peuvent être prononcés

en plein après-midi dans un lycée banal, à Oslo.

Ces mots n'ont pas leur place dans la réalité.

J'ai passé le reste de la semaine au lit.

Maman me croyait malade.

D'une certaine façon, je l'étais.

Je ne mangeais plus, je dormais mal.

Je ne faisais que penser à elle.

Je regardais sa photo volée, que j'avais prise en classe.

Un instant, je l'imaginais frappant à ma porte,

en pleurs parce que je lui manquais.

Je la serrais contre moi pour la consoler.

On était ensemble.

On se tenait la main, on partait en vacances en Espagne.

L'instant d'après, tout semblait impossible.

Et j'éclatais en sanglots.

J'ai décidé d'aller chez elle.

J'ai trouvé son adresse sur Internet. Je ne connaissais pas ce quartier.

J'ai longtemps arpenté les rues avant de repérer son immeuble.

J'avais l'impression de sauter du haut d'une falaise.

Soit je serais sauvée et tout irait bien.

Soit ce serait la fin de ma vie.

C'était il y a un an, déjà.

En un sens, je suis contente que ce soit terminé.

Je pense moins à elle.

Et quand ça arrive, ça me fait du bien.

Parce que c'était beau.

Souvent douloureux, mais surtout merveilleux.

C'est pour ça que j'ai écrit. Pour ne pas oublier.

Je ne l'oublierai jamais, mais les souvenirs se fanent.

Si je trouvais les bons mots pour décrire ce qui s'était passé,

je pourrais fixer ces souvenirs,

les matérialiser.

En faire une chose qui tient dans ma main. Pour toujours.

Pas seulement un fichier sur le Cloud.

Je voulais garder ça près de moi, contre mon corps.

D'abord, c'était sur mon Mac.

Je l'ai ensuite mis sur la clé USB que Jenny m'avait offerte pour Noël.

C'était devenu mon bien le plus précieux au monde.

Ça l'est toujours.

Parce que rien n'a changé.

J'avais peur que ça change si quelqu'un le lisait.

Personne au monde ne savait.

Et en un sens, j'aimais ça.

Mais après,

quand j'ai vraiment souffert,

je me suis sentie très seule.

J'ai fait lire ce que j'avais écrit à mamie.

Elle est plus cool que maman.

Mais j'ai tout de suite regretté.

Je m'en suis voulu,

j'étais sûre d'avoir tout gâché.

J'aime bien les couleurs.

Tu t'es déjà tricoté une écharpe ?

Non. Mais j'ai l'écharpe que tu m'as offerte.

On n'a jamais trop d'écharpes.

Je ne l'utilise pas.

J'ai toujours trop chaud.

C'est pas mes couleurs préférées.

- Non ? - Mais elle est belle.

C'est ce que j'ai écrit ?

Tu l'as imprimé ?

Oui.

- Tu me le rendras après. - Évidemment.

- Il y a d'autres exemplaires ? - Non.

Personne d'autre ne doit le lire.

Tu peux me rendre la clé USB ?

Tiens.

Tu dis rien ? Tu l'as lu ?

Je l'ai lu.

Mais d'abord, dis-moi comment tu vas. C'est si triste.

T'inquiète, je vais bien.

C'est fini ? Tu n'es plus amoureuse d'elle ?

Tu ne la vois plus ?

Je l'ai pas vue depuis longtemps.

Elle ne travaille plus au lycée.

D'accord. C'était pour savoir.

Et tu en penses quoi ?

- De ton texte ? - Oui. Et de tout le reste.

- Tu dis rien. - Je ne sais pas quoi dire.

C'est pour toi que tu as écrit ? Pour digérer cette histoire ?

Oui.

J'ai écrit pour éviter que les souvenirs disparaissent.

Je veux les retenir,

les garder près de moi pour toujours.

Parce que...

je ne vivrai jamais rien d'aussi beau.

J'avais aussi envie que les gens sachent.

D'accord.

Je n'en ai jamais parlé à personne.

Et je me suis sentie très seule.

Quand un truc super dur ou un truc trop beau t'arrive,

tu as envie de le partager.

Je comprends très bien.

Je te remercie de ta confiance.

Mais je me dis...

Tu le sais, je suis une poète.

Est-ce que tu as envisagé d'en faire un livre ?

C'est pour ça que tu m'as demandé de le lire ?

Non.

J'avais personne d'autre à qui le montrer.

Et je pensais que tu serais la seule

à ne pas en faire un drame.

À être choquée ou fâchée.

Jamais de la vie, ma chérie.

Tu n'es pas choquée ?

Non... choquée ?

Enfin si, peut-être un peu.

C'était une lecture assez troublante.

- Mais je ne te déçois pas ? - Non.

Pas le moins du monde.

Mais...

Johanne, tu dois montrer ça à ta mère.

Non, je pourrai pas.

Pourquoi tu dis ça ?

Tu n'as pas le choix.

Si tu refuses, je le ferai.

Non, fais pas ça.

- Elle va péter un câble ! - Écoute-moi, ma chérie.

Je parle à Kristin deux, cinq, peut-être même dix fois par semaine.

Je ne peux pas être au courant si elle ne l'est pas.

C'est ta maman, après tout.

Je ne veux pas qu'elle pense que je la trahis.

Notre petite famille ne fonctionne pas comme ça.

Tu veux que je lui parle ? Qu'elle le lise ?

Mais surtout, tu ne lui donnes pas.

- Elle peut le lire ici. - Et tu me le rends après.

Et tu effaces tout ce que tu as sur ton ordi.

Promis.

C'était une gigantesque erreur. Enfin...

pas seulement.

J'étais aussi soulagée d'en avoir enfin parlé.

Et je sais bien que maman devait le lire aussi.

Mais je pense toujours que c'était le début de la fin.

Si je peux dire ça.

La fin de quoi, d'ailleurs ?

Les pensées et les rêveries sont fantastiques.

Tu peux les façonner exactement comme tu veux.

Du moment que tu les gardes pour toi.

Si tu les partages, tout s'effrite et prend une autre direction.

C'est ce qui est arrivé.

Dès que maman l'a lu, la perspective a changé.

- Tu en penses quoi ? - Ça me rend triste.

Qu'elle ne m'en ait pas parlé.

Je ne sais pas si je dois me fâcher ou pas.

- J'ai soif. - Un yaourt ?

Non, merci. Un café, peut-être.

Tu as tout lu ?

En fait...

je n'arrive pas à croire

que je n'aie rien vu, rien compris.

- Tu étais au courant ? - Je l'ai appris en le lisant.

J'ai vu qu'elle allait mal, mais...

Tu n'as rien vu venir ?

Je tombe des nues.

- Tu peux éteindre la musique ? - Fais-le toi-même.

Souvent...

Souvent, quand je pense à Johanne...

je la revois quand elle était petite.

Mais ce n'est plus une enfant, loin de là.

Quand je lis ce qu'elle a écrit,

les descriptions intimes,

tout en la revoyant, enfant...

C'est très troublant.

- Il y a des passages osés. - Tu m'étonnes.

Tu en penses quoi ?

Je ne sais pas trop.

Je vais devoir appeler l'école.

Ou porter plainte contre l'école.

Ou contre sa prof ? Tu crois quoi ?

Il faut d'abord que je parle à Johanne pour savoir ce qui s'est passé.

- C'est écrit noir sur blanc. - Tu crois vraiment ?

Est-ce que tout est vrai ? Elle a pu inventer des choses.

Si ça se trouve, elle a tout fantasmé.

En même temps, c'est difficile à croire, c'est si...

Comment elle aurait pu décrire ça sans l'avoir vécu ?

C'est très détaillé.

La description du corps de sa prof, par exemple.

Elle l'a forcément... vue nue.

Je pense aussi. Mais ça peut être un procédé littéraire.

Cette ambiguïté,

qui oblige le lecteur à se demander si c'est réel,

ou si tout se passe dans la tête de la narratrice.

Personnellement, j'ai trouvé ça captivant.

En tant que lectrice, c'est très prenant.

Il y a de vraies envolées lyriques.

C'est si bien écrit.

Par moments,

j'oubliais qu'il s'agissait de Johanne.

- Ah bon ? - Oui.

Je ne l'ai pas lu de cette façon.

Si c'est la vérité, si c'est arrivé,

même en partie, alors,

c'est illégal, Johanne a été victime d'une agression.

Une agression ? J'y crois pas trop.

Mais t'en sais rien.

Non, mais...

Si elle est capable d'écrire de cette façon,

avec tant de maturité et d'habileté littéraire,

ça veut bien dire qu'elle maîtrise la situation.

Rien n'indique qu'elle a vécu quelque chose de traumatisant.

Bien sûr, elle a eu le cœur brisé et ça fait un mal de chien.

Elle a écrit

une merveilleuse histoire d'amour.

Et...

ce n'est pas le récit d'une victime d'agression.

Elle a 17 ans, elle n'a pas l'âge de savoir si...

Je veux dire...

elle a pu être manipulée.

Il faut parfois des années

pour comprendre l'emprise, en prendre conscience.

Elle a pondu un récit de 95 pages

pour analyser cette histoire et sa vie émotionnelle.

Si ça, ce n'est pas

une prise de conscience...

Tu dis que c'était ambigu.

Je suis d'accord.

Cette ambiguïté peut avoir pour but de protéger la personne en question.

Johanne peut protéger son agresseur.

Tu vas trop loin. Là, tu dérailles, Kristin.

Il faut arrêter les podcasts.

Elle a écrit ça pour elle. Elle protégerait qui ?

Elle nous l'a fait lire. C'est un appel au secours.

Détends-toi. Elle nous l'a fait lire bien après.

Elle m'a dit qu'elle avait tout écrit pour le fixer dans sa mémoire.

Elle m'a dit : "Comme la Vierge Marie, qui a gardé le secret."

Mais contrairement à la Vierge Marie, elle a voulu l'écrire.

Pour que ce soit concret.

Matérialisé.

Matérialisé ?

Il faut que je le relise.

Vas-y doucement.

Elle n'a rien vécu d'aussi beau,

c'est ce qu'elle m'a dit.

Les anges avancent à pas feutrés, les humains piétinent tout.

Et ton café ?

C'est trop tard. Je vais le relire à la maison.

Elle m'a interdit de te le laisser.

Elle n'en saura rien.

J'aurais dû m'en douter. J'étais furax.

En même temps, si j'avais été à la place de maman,

j'aurais fait pareil.

Elle ne voyait pas le récit d'une vie,

seulement une pile de feuilles avec des infos sur sa fille.

Peut-être que je n'aurais pas dû écrire.

Pourquoi on a besoin de raconter, photographier ou écrire ce qu'on vit ?

Pourquoi il ne suffit pas de s'en souvenir ?

De garder un souvenir idéalisé ?

Parce qu'il y avait autre chose.

Maintenant je me demandais ce qu'elles en pensaient.

Elles trouvaient ça bien écrit ?

Qu'est-ce qu'elles pensaient de ce que je racontais ?

J'avais écrit des choses qu'elles ignoraient.

Et je parlais de trucs sexuels.

Elles ne sont pas coincées, mais je ne les ai pas habituées à ça.

Il y avait d'autres choses gênantes.

J'avais pas mal menti.

Maman me croyait à la danse alors que j'étais chez Johanna.

J'ai menti à Johanna aussi.

La première fois que je suis allée chez elle,

je lui ai menti.

J'avais prévu de lui avouer que je l'aimais.

Mais au final, ça ne m'a pas semblé nécessaire.

Elle ne m'a rien demandé... C'était ce qui me faisait peur.

Qu'elle me demande ce que je faisais chez elle.

Elle m'a juste pris dans ses bras. Comme si elle attendait ma venue.

Tu veux entrer ?

Genre : "T'as bien fait de venir.

"Ta place est ici."

C'est l'impression que j'ai eue.

Son appart était super beau.

Tu veux un thé ?

En passant la porte, j'étais devenue une autre.

J'étais devenue la personne que j'avais toujours rêvé d'être.

Si je ne lui ai pas dit ce que j'avais prévu de dire,

c'est à cause de ce qu'elle m'a raconté.

Elle a vu que j'étais mal et a cru que c'était à cause du lycée.

Alors je l'ai laissée parler.

Je lui ai confié des choses qui n'étaient pas tout à fait vraies,

sans être des mensonges.

C'étaient des trucs qui me travaillaient,

par rapport à mes copines, tout ça.

Il y a trop de rivalité.

On joue un rôle et on arrive pas à s'en libérer.

Et tu te sens coincée dans ce rôle ?

Avec le recul, je m'aperçois

que c'était en fait un prétexte,

j'aimais parler à Johanna.

C'est pas pour me vanter,

mais je réfléchis plus que les gens de ma classe.

- Je prends plus de recul. - Je vois.

Et quand j'exprime une opinion...

ils me prennent pas au sérieux,

ils ont l'air de me trouver débile.

Je me sens tellement bête...

Écoute...

Tu es tout sauf bête.

Tu as raison de prendre ça au sérieux.

C'est important.

Si tu ne te prends pas au sérieux, personne ne le fera.

Et prendre certaines choses au sérieux,

ça ne t'empêche pas de déconner et de t'amuser aussi.

Tu n'es pas obligée de choisir.

Tu peux être tout à la fois.

J'ai dû passer trois heures avec elle.

Je n'avais pas envie de partir, mais il était tard.

Au moment de partir, je l'ai complimentée sur son pull.

J'ai dit qu'il était beau et que j'aurais aimé savoir tricoter.

Elle a proposé de m'apprendre.

On a pris rendez-vous.

Je viendrais chez elle et elle m'apprendrait.

C'était juste incroyable.

Mais moins que ce qui est arrivé après.

Parce que...

en fait...

elle a enroulé mon écharpe autour de mon cou.

D'un coup.

J'étais si surprise

que j'ai à peine réalisé.

Elle m'a serrée dans ses bras.

Mais c'était plus qu'un câlin amical.

Je crois.

Elle était tout contre moi.

J'ai senti ses cuisses toucher les miennes...

C'était très furtif, mais je crois...

je suis presque certaine que c'était plus qu'amical.

Je lui rendais visite.

Tous les lundis, je séchais la danse pour la voir.

J'avais l'impression de tromper mon monde.

Comme maman me croyait à la danse, je faisais un détour,

je passais devant le cours de danse, au cas où.

C'est étonnant, comme tout change d'une rue à l'autre dans ce quartier.

Du Jardin botanique où mamie retrouve ses copines,

on arrive dans la rue Motzfeldt,

où vit une communauté très différente,

avec d'autres habitudes, d'autres goûts,

où la foi semble resserrer les liens.

Beaucoup plus que chez nous.

J'ai demandé à maman et à mamie pourquoi on ne croyait en rien.

Maman a dit croire en l'amour, la démocratie

et la liberté d'expression.

Mamie a trouvé ça triste, elle croit en Dieu

et y trouve du réconfort.

Elle a même dit :

"La liberté d'expression ne t'aidera pas sur ton lit de mort."

Au bout de la rue Motzfeldt, tu traverses une place

et tu es presque chez Johanna.

Et là, la population change encore.

C'est des gens que tu vois ni au Jardin botanique ni rue Motzfeldt.

Ça fait bizarre.

Il y a une passerelle qui mène

au "bastion du capitalisme", comme mamie l'appelle.

Ici, les gens respirent le fric.

Ça m'a paru étrange que Johanna habite là.

Elle n'avait rien à voir avec ces gens.

Ce n'était pas son appartement.

Une amie qui voyageait beaucoup lui avait prêté.

J'ai essayé d'en savoir plus, mais elle s'est refermée.

Je suis allée chez Johanna neuf fois.

À force, je connaissais le chemin.

Je me l'appropriais un peu plus chaque fois.

J'avais l'impression de grandir.

De me métamorphoser.

De nouveaux mots me venaient en tête. Ardoise. Laine. Eau.

Des choses que j'associais à Johanna

et qui agrandissaient mon monde et ma vie.

C'était si bon d'être ensemble,

à vaquer tranquillement à nos occupations.

C'était sans doute ça, être en couple.

J'ai même appris à tricoter.

J'avais déjà quelques bases.

Mais elle m'a fait progresser.

Elle disait : "C'est une compétence à acquérir.

"Pour exceller, il faut s'entraîner."

Les doigts mémorisent les gestes.

C'est un apprentissage qui fait presque mal au début.

On est lent et maladroit...

Et puis un jour, on a appris pour toujours.

Ça me frappait souvent,

de me sentir si protégée chez elle.

Elle ne l'a jamais dit,

mais je crois qu'elle aimait que je sois là, avec elle.

Le contraire m'étonnerait.

Elle n'avait pas l'air d'avoir envie que je parte.

Elle venait s'asseoir tout contre moi.

Comme si elle était sur le point de... m'embrasser.

C'est en forgeant qu'on devient forgeron.

Et puis elle s'éloignait à nouveau, comme si de rien n'était.

Je sais qu'elle m'aimait bien.

Elle m'a même dit que j'étais une fille géniale.

Ça me mettait dans tous mes états.

Parfois, elle semblait jouer avec moi.

Mais c'était encore plus beau.

On ne joue qu'avec ceux qu'on aime.

Elle n'est pas aussi vieille que maman, mais elle est adulte.

Elle me rappelle ma cousine, qui a vingt ans.

Elles ont la même peau.

Si douce.

Si...

C'était tellement intense.

J'adorais la regarder.

Je brûlais de la toucher.

Chaque fois, ça me rendait folle de partir sans l'avoir touchée.

Elle a déjà regardé des vidéos pornos avec ses copines.

Tu lui as parlé ?

Non, je l'ai relu hier et aujourd'hui, elle est en cours.

Et hier, à la deuxième lecture...

j'ai pensé à plein d'autres choses, en rapport avec moi.

C'est tellement bien !

Je ne savais pas qu'elle avait un talent pareil.

J'ai été happée par le texte, j'ai oublié que ça parlait de Johanne.

C'est ce que je t'ai dit hier.

Tu as dit ça ?

Ça m'a rappelé ce que c'est, d'être amoureuse,

d'avoir de la tendresse pour quelqu'un. Ça me manque.

Ça m'a rappelé tous ceux avec qui j'ai couché.

La chaleur et la beauté de ces corps qui sont sortis de ma vie.

Tu en as eu tant que ça ?

Oui.

Plus que toi, je crois.

J'ai débuté à 14 ans. Sexuellement.

Et en littérature, à 31 ans, avec mon premier livre.

C'était un peu précoce dans le premier cas,

et tardif dans l'autre.

Je dois avouer que j'ai un peu pleuré.

Après l'avoir lu.

Je me suis sentie vieille.

Tu n'es pas vieille.

Si tu étais vieille, je serais morte et enterrée.

Sinon,

j'ai demandé à Johanne si elle me l'avait fait lire

pour avoir mon opinion professionnelle.

Pour le publier ?

J'ai tout de suite pensé à ça.

Et alors ?

Elle pourrait être publiée ?

J'étais prête à lui donner le numéro de mon éditrice.

Ils ne peuvent pas refuser un chef-d'œuvre pareil.

Mais ça ne l'intéresse pas.

Pourquoi ?

Ce n'est pas un livre, elle a écrit ça pour elle.

C'est sa vie.

Ça restera sa vie, même si elle le publie.

Mais oui !

Je vois pas le problème.

Hier, tu parlais d'agression

et aujourd'hui, de publication ?

C'était une réaction épidermique, mais...

Ce texte est une perle féministe.

D'agression à féminisme, comme tu y vas !

Je vais avoir besoin de ton aide, ici.

Ça se bouscule, dans ta petite tête, on dirait.

Ça ne colle pas avec ta vision du monde...

Tiens, les sœurs Brontë !

Vous êtes aux champignons ?

Il y en a ?

C'est un peu tard dans la saison.

Des girolles grises, déjà congelées !

Il va bientôt faire nuit.

Oui, mais on reste encore un peu.

On vous dérange pas plus longtemps.

- Bonne promenade ! - Merci.

Tu as une drôle d'image de moi.

J'ai le droit de penser que chacun doit exploiter ses ressources

et le dire tout haut.

Rien que le fait que tu emploies le mot "ressources"

me donne le frisson...

Je vais me taire, alors, si je ne peux pas choisir mes mots.

Ça me rappelle un truc.

Tu te souviens quand on a vu Flashdance ?

Tu m'as foutu la honte

parce que je n'étais pas d'accord avec toi.

J'ai adoré ce film, j'avais 10 ans.

En sortant, tu l'as démoli, c'était le pire navet de l'histoire,

un crime contre l'humanité.

Franchement, c'était nullissime. Kristin, écoute-moi.

Les femmes de ma génération

ont manifesté dès l'adolescence

pour l'égalité des femmes.

Quand tu as voulu voir Flashdance, j'étais ravie.

Génial, enfin un film sur une femme soudeuse !

Tu comprends ?

Elle vit, survit et résiste dans un monde d'hommes.

Vive l'égalité !

Mais il ne s'agissait pas de ça,

c'était l'histoire d'une danseuse sexy.

Le film venait renforcer

les stéréotypes sexistes

qu'on avait combattus.

J'ai pris ce film comme une énorme baffe.

Ce brûlot réactionnaire

allait à l'encontre de tous mes combats.

Tu l'as dit et répété. Mais j'avais 10 ans et j'aimais ce film.

Je voulais danser, tu m'as privée de ce plaisir.

Je t'ai même acheté le disque, il me semble !

Tu m'as gâché le plaisir !

Parce que tu me faisais culpabiliser d'aimer un truc aussi immoral.

Peut-être que j'ai bien fait,

parce que c'est inadmissible d'aimer un truc aussi tordu.

Ça me rappelle presque les rassemblements massifs

que les nazis organisaient à Nuremberg.

C'était sûrement très divertissant.

- N'importe quoi ! - On peut plus critiquer ?

Prends Flashdance...

On n'a plus le droit ?

C'est aussi l'histoire d'une transfuge de classe.

Elle a su prendre sa place dans un monde dominé par les hommes.

Décidément, tu appartiens à une génération perdue.

Tu manques de perspective.

Laisse-moi au moins dire que je trouve ce texte sublime.

- Ça marche ? - Non.

- Tire dessus. - C'est facile à dire.

Il y a quelqu'un ?

Voilà !

Qui va là ?

C'est les sœurs Brontë.

- Où est le sentier ? - On est dessus.

- On peut vous suivre jusqu'au parking ? - Bien sûr.

Qui a peur du noir ?

Moi. Mais je me récite des poèmes.

"Il n'y a d'autre force que la force intérieure.

"Et elle vient du dehors." C'est Ekelöf.

"Tel le nom magique que tes parents t'ont donné,

"Pour te préserver de l'obscurité et de l'absence d'identité,

"Pour te distinguer de mille semblables presque pareils.

"Pourtant tu restes anonyme aussi, Comme les ténèbres et la nuit.

"En réalité, tu n'es personne.

"En réalité, tu n'es personne."

Tu reviens de la danse seulement maintenant ?

Oui.

C'est mon texte ?

Oui.

Tu devais le lire chez mamie.

- Tu as fait des copies ? - Non.

C'est à moi.

Comment tu vas ?

Je suis désolée...

de t'avoir menti.

Quand j'allais voir Johanna

et que tu me croyais avec Jenny ou à la danse.

C'est pas grave.

Viens là.

C'est rien.

- Tu m'en veux ? - Non, je t'en veux pas.

Pourquoi je t'en voudrais ?

C'est tellement beau, Johanne.

C'est tellement beau, ce que tu as écrit.

Tout ce que tu as traversé sans que je m'en rende compte...

Mais il faut que je sache. Tout ce que tu décris...

c'est la vérité ?

Ça parle de moi. C'est ma vie.

Mais c'est la vérité ?

Qu'est-ce que tu veux dire ?

Il t'est arrivé des choses dont tu n'avais pas envie ?

Oui !

Elle a pas voulu de moi.

Tu espérais que ça dure ?

Oui !

L'avant-dernière fois que je l'aie vue,

on était si proches.

Et je sais qu'elle en avait autant envie que moi.

On avait papoté et tricoté pendant super longtemps.

Chez Johanna, il faisait toujours chaud, elle mettait tous les radiateurs à fond.

J'adorais, parce que chez nous, on grelotte toujours.

Mais cette chaleur m'endormait.

Au lieu de me conseiller de rentrer,

Johanna m'a proposé de me reposer sur son canapé

pendant qu'elle faisait du thé.

Alors je l'ai observée de loin,

pendant qu'elle arpentait l'appartement.

Et c'était merveilleux.

Parce qu'à cet instant précis,

je me suis sentie à ma place.

J'étais persuadée qu'elle m'aimait aussi.

On le sent, pas vrai ? Dans son corps ?

Quand l'autre n'a pas envie que tu partes.

Il n'y a pas de méprise possible.

On le sent...

sur sa peau, dans son corps.

Tout vibre, part en lambeaux.

Je sais qu'elle ressentait la même chose.

C'était la première fois qu'on était...

C'était fusionnel.

Mais...

Qu'est-ce qu'il y a ?

Non, rien.

Il s'est passé quelque chose ?

Il y a tant de choses dans la vie

qu'on aimerait partager avec quelqu'un, mais c'est impossible.

Tu peux tout me dire.

Tu es adorable.

Parfois, j'ai l'impression que tu me connais mieux

que des gens que je côtoie depuis des années.

Mais certaines choses...

on doit les affronter seul.

Il vaut mieux que tu rentres chez toi.

- Tu es sûre ? - C'est mieux.

J'ai besoin d'être seule.

J'étais perdue, je ne voulais pas partir.

J'avais juste envie...

J'avais envie de la serrer contre moi.

Elle était bouleversée et ça me bouleversait aussi.

Parce que je voyais qu'elle allait mal,

mais aussi parce que j'étais impuissante.

C'était horrible.

Dès que je suis partie, je lui ai envoyé un message

avec plein de cœurs pour lui dire que je pensais à elle,

que j'étais là pour elle et qu'elle était une belle personne.

C'était difficile parce que chez elle...

j'avais l'impression qu'on était ensemble.

Mais d'un coup, c'était fini.

J'ai jamais rien senti d'aussi intense.

Elle a quand même répondu à mes messages,

en me remerciant d'être passée.

Elle me demandait de revenir le lendemain.

Le lendemain, elle a annulé,

elle avait eu un imprévu.

Après, elle a manqué les cours, alors je l'ai appelée.

C'était sympa, elle était contente que j'appelle.

Elle avait chopé une gastro et avait besoin de repos.

En plus, elle avait ses règles, du coup...

elle était pas au top.

On s'envoyait plein de SMS.

Pour se donner du courage.

J'ai écrit : "Guéris vite, ma belle."

J'ai même envoyé des trucs du genre :

"Je t'adore."

J'ai tout de suite regretté.

Mais elle a répondu direct :

"Je t'adore aussi", avec plein de cœurs.

Elle a dit qu'elle aimait que je veille sur elle.

J'ai proposé de passer si elle avait besoin d'aide.

Si elle voulait que je lui prépare à manger.

Mais elle a refusé.

C'était juste avant Pâques.

Nous, on est parties au chalet pour les vacances.

Et je suis tombée malade aussi.

À ce moment-là, j'étais ravagée.

Je comprenais pas qu'elle me réponde pas.

Elle répondait, mais ses réponses étaient très courtes.

Je lui ai raconté que j'étais au chalet et j'ai demandé de ses nouvelles.

J'ai dit que j'étais malade aussi.

Là, elle m'a répondu : "Quelle galère, soigne-toi bien."

Et j'ai répondu : "On est dans la même galère."

J'aimais qu'on soit malades ensemble,

même si c'était à distance.

Je lui ai envoyé une photo, un jour de beau temps.

Elle m'a envoyé une photo en retour.

C'était elle et une copine.

Elles se baladaient en ville.

Je savais pas qu'elle était guérie, ça m'a un peu surprise.

Je l'ai imaginée

en train de faire plein de trucs avec plein de gens, sans moi.

Je sentais qu'on s'éloignait.

Alors je le lui ai écrit.

Elle m'a répondu de pas m'inquiéter.

Je lui ai envoyé une photo de mon tricot.

J'ai demandé si elle pouvait m'aider, elle a répondu :

"Bien sûr !"

Avec un point d'exclamation et des smileys.

Du coup, on a convenu que je passerais la voir

le mardi après les vacances.

J'étais si soulagée de la voir.

C'est bon de te voir !

Sur le coup, il m'a semblé

que rien n'avait changé entre nous.

Qu'on reprenait les choses où on les avait laissées.

Mais quelque chose avait changé.

Elle était différente. Elle était...

plus agitée, taquine.

Ça a changé, ici.

Qu'est-ce qui a changé ?

Rien, j'ai fait du rangement.

Elle faisait des blagues que je ne comprenais pas.

Elle se moquait de tous les SMS que j'avais envoyés.

Elle se moquait pas vraiment,

mais j'ai senti qu'elle trouvait que j'avais été un peu reloue.

Mais ce qui m'a intriguée...

c'est qu'elle était obnubilée par son ménage.

Elle parlait sans arrêt, mais ne me regardait pas.

Elle parlait de façon saccadée,

un peu fébrile.

Peut-être.

Comme tu peux l'être, parfois.

Quand un truc te contrarie mais que tu fais semblant de rien.

Tu es un peu absente, comme elle l'était.

Ta grand-mère sait tricoter, je crois ?

Ça a sonné et elle s'est dépêchée d'aller ouvrir.

C'était une femme.

J'ai cru que c'était celle de la photo.

Mais en fait, non.

À ce que Johanna disait, j'ai compris que c'était prévu.

Qu'elle l'avait invitée.

Je l'ai vu sur la fille, aussi.

À sa manière d'entrer dans le salon.

Comme si elle n'était jamais venue.

Comme si elle avait été invitée à dîner.

Elle était bien habillée et maquillée.

Tu vis dans ton atelier, en fait.

Comme toujours.

C'est Johanne. Une élève.

Johanne et Johanna. Marrant.

C'est Frøydis.

Comment je peux te situer ?

Je suis ton élève aussi, non ?

Frøydis suit le même cursus que moi.

Tu prends des cours particuliers ?

Non, elle apprend à tricoter.

Johanne allait partir.

Je vais me changer.

- Tu veux un verre de vin ? - Volontiers.

Johanna est une artiste du tricot.

Elle fait des pulls géniaux.

Tes pulls sont super, Johanna !

Merci !

Tu es lycéenne, c'est ça ?

Oui.

Je t'ai dit que c'était mon élève.

Oui, c'est vrai.

J'ai eu Johanna comme prof.

Tu n'es pas seule.

Tu as de beaux cheveux.

J'aurais aimé avoir d'aussi beaux cheveux.

Je peux t'aider ?

Non, ça ira.

Je me suis sentie stupide. Puérile.

Quand elle m'a touché les cheveux,

c'était désagréable, condescendant.

Du coup...

je suis partie sans rien dire.

Quelque chose en moi est mort.

Tu as déjà senti ça ? Que tu étais morte intérieurement ?

Mais qu'il fallait continuer à vivre.

Et ça paraissait impossible. Vide de sens.

Sans elle, rien n'avait plus de sens.

Je sais que ça fait mal.

Mais ça va passer.

Il y en aura d'autres.

C'est elle que je veux.

Personne d'autre.

J'étais soulagée, finalement, d'avoir tout dit à maman.

Du coup, ce que j'avais écrit n'était plus secret.

Et j'avais moins peur que ça m'échappe.

Quand maman et mamie m'ont proposé de le montrer à l'éditrice de mamie,

pour avoir un avis,

j'ai trouvé ça marrant.

C'était quand ?

Cet automne.

Les spectateurs se tenaient sur le sentier,

et les danseurs étaient dans l'escalier,

inondés d'une lumière dorée.

Et moi, ça m'a fait penser

à l'échelle de Jacob de la Bible.

Jacob rêve d'une échelle qui monte jusqu'au Ciel.

Ils exprimaient un désir intrinsèque.

- Un désir de Dieu ? - Peut-être.

Si tant est qu'Il existe.

Le désir est une chose très individuelle,

mais c'était très sensuel.

En même temps,

c'était chaleureux et doux.

Sûrement à cause de l'humilité totale de ces danseurs.

Ils...

ils avaient vraiment un comportement

très normal.

Il me semble que le public

s'est senti réconforté.

Et c'est la même chose...

Suis-moi, je change de sujet.

J'ai ressenti la même chose en lisant le texte de ta petite-fille.

Il m'a remplie de joie.

La vie m'a semblé simple, soudain.

J'ai eu envie de sortir, d'être dans le monde.

Merveilleux.

Mes livres ne te font pas un tel effet.

Tu n'écris pas comme ça.

Avec une sincérité si pure, si brute.

Parce qu'écrire comme ça,

sans fioritures,

en toute simplicité, sans filtre,

c'est incroyablement difficile.

Il y a bien sûr une dose de...

pathos.

Il y en a un peu.

Mais c'est jamais poisseux.

Ça reste très...

léger.

Il y a des tournures comme...

"La peau secrète". Quelle trouvaille !

Ça doit venir de moi. Ou plutôt de Lars.

Gyllensten. Il m'arrive de le citer.

"Peau de cuisse, peau de ventre

"Peau d'épaule, peau secrète

"Peau de poitrine, de bras, de cuisse,

"Peau de panse contre...

"Sa peau peau à peau, secret contre secret...

"de trous."

Je le récite parfois. Elle a dû s'en souvenir.

Et toi ?

Tu écris en ce moment ?

J'ai peut-être encore un livre en moi.

J'y pensais pas trop, un peu quand même...

Mais ces derniers temps, j'ai des blocages.

Qui s'intéresse à ce que j'ai à dire ? Même pas moi.

Tu parles de cette sincérité quand il s'agit d'écrire sur soi...

Ça me pétrifie de penser que je n'ai pas eu de vie.

Je ne vis qu'à travers les personnages de mes recueils.

J'aurais aimé vivre plus.

J'aurais voulu aimer plus, coucher plus,

avec tant et tant d'hommes de plus...

Mais c'est trop tard, maintenant.

Mamie parlait souvent de tout ce qu'elle aurait voulu faire autrement.

C'est sans doute réconfortant

de pouvoir exprimer ses regrets,

ses rêves.

Si nos songes expriment nos désirs secrets,

mamie devait rêver des livres qu'elle n'avait pas écrits.

Et de sexe. Et de Dieu.

Comment imagines-tu Dieu ?

Comme une présence rassurante.

À mon avis, il est suédois.

Un beau blond suédois, perché en haut de l'échelle,

nu et offert à qui veut,

généreux de sa personne.

Ce serait fabuleux.

Écris là-dessus, alors. Pour ça, il est encore temps.

Pour revenir à Johanne,

tu peux lui dire de ma part

que je serais ravie de la rencontrer.

Tu serais prête à la publier ?

Absolument.

Tiens.

Ton éditrice a aimé mon texte ?

Je ne sais pas, elle a dit de jolies choses mais...

Elle serait prête à le publier ?

Difficile à dire.

On n'a pas vraiment parlé de ça.

C'est terriblement chaud, je vais chercher de l'eau froide.

Laisse, c'est pas la peine.

J'en étais où ? Oui...

Je te donne son numéro, tu n'auras qu'à l'appeler,

si tu veux devenir écrivaine.

Écrivaine ?

Si tu veux en faire un livre.

- C'est pas déjà un livre ? - Tu es contre ?

Je ne suis ni pour ni contre.

Je n'ai pas d'avis.

Au début, tu refusais de le faire lire, même à moi.

Tu prétendais l'avoir écrit pour le fixer en toi.

Tu m'as fait une crise quand j'ai voulu l'imprimer.

- Pourquoi tu as changé d'avis ? - Tu as dit que c'était bien.

Que tu oubliais qu'il s'agissait de moi.

Que tu étais happée par le récit.

J'ai dit ça ? Ça m'étonnerait.

Mais si ! Maman, tu l'as dit aussi.

Mais si, tu l'as dit. Tu me l'as dit à moi, en tout cas.

- Je n'ai jamais dit ça. - Ne me mêlez pas à ça.

Tout ce que je dirai,

c'est que tu écris bien,

si tu veux devenir écrivaine, tu réussiras, fonce.

Johanne, n'oublie pas que si tu es publiée,

plein de gens te liront.

Chacun aura son opinion,

les critiques vont critiquer,

ce ne sera pas forcément positif et...

J'ai peur que tu te perdes.

Je ne m'inquiéterais pas pour ça.

C'est une histoire qui peut parler à plein de gens,

ça va cartonner.

Je vois que l'appât du gain te fait saliver.

- Pardon ? - Oui.

Tu ne penses qu'à ça, à gagner du pognon.

- Je ne pense pas au pognon ! - "Ça va cartonner ?"

Johanne a écrit un beau texte

qui mérite d'être pris au sérieux.

C'est sa création, voyons ce qu'elle peut en faire.

Écoute-moi, ce n'est qu'un premier roman !

Ça ne va pas forcément être un best-seller.

Évidemment.

Bon.

Tu crois toujours tout savoir.

Il me semble que ce texte

a un vrai potentiel

et pourrait toucher un large public.

Parce qu'il est dans l'air du temps

et que certains s'y reconnaîtront.

C'est l'histoire d'un éveil queer, ça peut aider plein de jeunes.

- Un "éveil queer" ? - Oui, exactement.

Je suis gay parce que j'aimais Johanna ?

On dirait. Mais sois fière !

Fière ?

C'est ce qui rend ton livre si important.

C'est un aspect essentiel, à mon avis.

Il peut aider des jeunes.

Parce que la vérité, c'est qu'on est tous...

On est tous une histoire, on a tous une histoire en nous.

En ce sens,

nos vies peuvent être commercialisées,

parce qu'on a tous envie et besoin d'histoires.

On a tous besoin de raconter et d'écouter nos histoires,

elles nous donnent du courage, du réconfort, de la joie,

elles reflètent nos vies, parce qu'on se ressemble,

on a tous les mêmes problèmes.

D'une certaine façon,

les histoires nous aident à nous comprendre,

à avancer.

Mais c'est quand même un peu osé, non ?

Oui, et c'est une bonne chose !

Décrire la sexualité

dans sa crudité, sans fausse pudeur, c'est nécessaire,

à mon avis.

J'y crois pas.

Maintenant, c'est moi qui te persuade de publier...

C'est pas ma place.

C'est ton choix, Johanne.

Mais mamie a raison, prends le temps de réfléchir.

Parce qu'il y aura des embûches.

Il faut voir si tu es prête à...

Et il faut que tu en parles à Johanna.

- Il faut qu'elle le lise. - Non !

- Si, bien sûr. - Non.

Jamais de la vie !

Aucun éditeur n'acceptera de le publier sans son accord.

Elle le lira, de toute façon. Tu n'as pas le choix.

Non, ça...

- C'est pas possible. - Ça résout le problème.

Le mieux, c'est d'attendre.

Tu n'as que 17 ans.

Tu as montré que tu avais du talent, tu peux écrire autre chose.

Ou bien tu réécriras cette histoire.

Quand tu auras pris du recul.

Du recul ?

Je ne voulais pas prendre du recul.

Je voulais Johanna.

Toujours.

Je l'ai senti en entendant son nom.

Mon ventre s'est brusquement noué.

Ce soir-là, j'ai relu mon texte.

Surtout à cause de ça.

Et tout m'est revenu, en lisant.

Comme si je revivais tout.

Alors j'ai décidé...

que je voulais que Johanna le lise.

Pour qu'elle sache ce que j'ai ressenti.

J'espérais aussi que ça l'impressionnerait.

Qu'elle me verrait autrement.

J'avais écrit de belles choses sur elle.

Après tout, c'était une longue déclaration d'amour

qui pourrait la toucher.

Et dans quelques années,

quand j'aurais 20 ans et que je serais écrivaine...

on pourrait peut-être se revoir.

Elle comprendrait qu'on est faites l'une pour l'autre.

Et voilà ton livre !

Il est génial.

Merci.

Je n'avais pas la force de la revoir.

Maman l'a contactée pour moi.

Elle lui a tout expliqué au téléphone et lui a envoyé le livre.

Après que Johanna l'a lu, elles se sont rencontrées.

Pas de brioche à la cannelle ?

Je n'allais pas manger seule.

- Pourquoi pas ? - Mince, j'en ai mis partout.

- Désolée. - C'est rien.

Je ne sais pas trop quoi dire.

J'avoue que j'appréhendais de vous rencontrer.

C'est vrai ? Pourquoi ?

J'ignore quelles sont vos intentions. Vous allez porter plainte ?

Porter plainte ? Pas du tout.

Ou attaquer l'école ?

C'est brûlant.

Les apparences sont contre moi,

vous pouvez penser que j'ai franchi une ligne.

En principe, on ne doit pas sympathiser avec ses élèves.

Pour ma défense, je ne suis pas prof.

Vous n'êtes pas prof ?

Je n'ai pas de formation spécifique.

J'ai fait des études artistiques, je suis peintre.

Ce n'est pas une excuse, plutôt une lamentable explication.

Je ne voyais pas le mal

à autoriser Johanna à venir chez moi.

Maintenant que j'ai lu son livre,

évidemment...

Ne craignez rien, nous ne porterons pas plainte.

Je sais qu'il ne s'est rien passé.

Vous savez...

C'est un énorme soulagement.

Je n'ai pas d'enfant, mais j'imagine

que si ma fille avait écrit ça, j'aurais fait un scandale.

Je dois dire que...

vous réagissez avec beaucoup de maturité.

Oui, vraiment.

J'ai été étonnée, j'ignorais tout des sentiments de Johanna.

Vous n'avez rien vu ?

Non.

Pardon, mais...

quand on lit ce récit...

Vous n'avez pas compris qu'elle vous désirait ?

Sincèrement, absolument pas.

À force, peut-être un peu.

Elle voulait apprendre à tricoter, j'ai trouvé ça chouette.

Mais j'ignorais que je lui plaisais.

J'ai envie de réagir au nom de Johanne.

Vous étiez séduite aussi ?

Non ?

Non.

Après ce que j'ai lu,

j'ai du mal à croire que...

Peut-être que j'exagère en disant que je n'ai rien vu du tout.

Johanne est très affectueuse de nature.

Mais plutôt de façon enfantine.

C'est comme ça que je l'ai lu.

C'est important de faire la distinction.

Vous avez peut-être connu ça ? Une chaste intimité entre femmes ?

Il serait déplacé de ma part de vous avouer qu'elle m'attirait.

- Mais elle vous attirait ? - Si elle m'attirait ?

Peut-être un peu à la fin.

Quand on vous accorde autant d'attention...

Dès que j'ai réalisé ce qui se passait, j'ai tout arrêté.

Donc vous l'aviez compris ?

Elle l'a écrit elle-même, c'est arrivé comme elle l'a décrit.

Je venais de rencontrer quelqu'un...

Sachez qu'il ne s'est absolument rien passé.

On n'a rien fait de mal, malgré les apparences.

Certains détails sont décrits très précisément.

C'est vrai...

C'est très explicite.

Ça m'a d'ailleurs interrogée.

Mon corps est décrit de façon très crue.

J'ai d'abord pensé que c'était le fruit de son imagination.

Elle écrit d'ailleurs

qu'elle rêve et qu'elle fantasme.

Cela dit, je me suis sentie presque violée.

"Violée" ?

Oui, quand j'ai lu ce qu'elle avait en tête

pendant qu'elle me caressait le bras...

Je me suis demandé si elle n'avait pas abusé de moi.

"Abusé de vous" ? C'est une accusation assez grave

au vu des circonstances.

Oui.

Et je ne suis pas en position de porter plainte contre elle.

Mais on peut être abusée sans même s'en apercevoir.

Mais si vous n'étiez pas consciente

de son intérêt pour vous, comment parler d'agression ?

Elle a abusé de moi, ça ne fait aucun doute.

Elle était amoureuse.

Peut-être, mais ça ne lui donne pas tous les droits.

Je ne suis pas objective,

mais j'ai appris à Johanne à respecter autrui,

et elle le fait.

Oui,

mais je crois que...

Non, vous avez sûrement raison.

Pour être honnête, je me reconnais dans ce qu'elle écrit.

C'est si émouvant,

ces découvertes,

ces premières fois.

Mais il y a aussi des omissions, des détails qu'elle a laissés de côté.

Mais bien sûr,

quand on est amoureux, on est très égocentré.

On s'intéresse à ses propres sentiments plus qu'à l'objet de nos désirs.

J'ai la manie de dire le Notre-Père lorsque je suis stressée,

effrayée ou excitée.

Et...

je me rappelle l'avoir fait quand elle me caressait le bras.

Mais elle n'en parle pas.

Ça m'étonne un peu.

Ça me donne l'impression

de n'exister qu'à travers son regard.

Et pas en tant que personne.

Johanna, c'est pas vrai.

Je t'ai entendue prier.

Ça m'a émue, que tu me montres une chose si personnelle, si intime.

J'ai choisi d'omettre ce détail par respect pour toi.

Je ne voulais pas trahir ta confiance.

J'ai omis d'autres choses et tu devrais t'en réjouir.

Certains peuvent penser que je suis une enfant

qui ignore tout du sexe,

qui croit que c'est un mélange de chewing-gum,

de peluches et de boys bands.

Je ne les détromperai pas, c'est mieux ainsi.

Tu sais que je comprends ce qu'est le sexe.

Je sais ce qu'on a fait toutes les deux.

- On a fini ? - Oui, on a fini.

Je voulais avoir votre accord pour la publication.

Oui, bien sûr.

Passez le bonjour à Johanne.

Ça l'aiderait peut-être

de savoir qu'elle n'est pas mon genre ?

J'avais de la tendresse pour elle.

Et puis son texte...

Disons qu'elle écrit mieux qu'elle ne tricote.

Je ne tricote pas si mal. Seulement ça m'éclate pas.

Et je serais pas ton genre ?

Ça excuserait ce que tu as laissé faire ?

Je te crois pas.

Tu avais conscience de mon désir et tu as eu du mal à résister.

Tout le monde rêve de ça, non ? D'être désiré.

Tu es qui, si personne te désire ? Personne.

Tu n'es personne.

Je vois bien maman, qui galère sur des applis

où chacun ne pense qu'à soi et à satisfaire ses pulsions.

Elle rencontre des hommes.

Mais quand elle rentre,

je vois bien qu'elle ne s'est pas sentie irremplaçable.

Mamie n'essaie même plus.

Elle cherche une consolation dans l'écriture.

Elle aura beau s'oublier dans la poésie,

les mots ne viendront jamais l'enlacer, comme elle dit.

Elle ne rêve plus d'être irremplaçable pour quelqu'un.

Son seul désir

est de ressentir encore une fois de la chaleur humaine.

Celle d'un corps.

Je crois qu'elle y pense tout le temps.

Moi aussi, je rêve de ça.

Le livre est sorti il y a longtemps, Johanna s'est mariée et a déménagé.

Elle a quelqu'un, j'ai mon bouquin. Tout est dit.

Il a été assez bien accueilli.

J'ai eu une seule bonne critique.

Les autres étaient moyennes.

Mais il se vend plutôt bien.

Pas par millions, mais c'est un premier livre,

comme dit mamie.

Évidemment,

maman et elle sont super fières.

Pas vous ?

Vous n'êtes pas fière de votre livre ?

Fière ?

J'en sais rien. Fière ?

J'ai réussi à écrire un livre... Mais ça n'a rien d'exceptionnel.

J'en attendais plus, je crois.

Mais quand j'ai vu le livre...

J'en sais rien.

Il me ressemble pas trop, finalement.

Pourquoi cette consultation ?

Maman vous suit sur Twitter.

"Maman" ?

Elle aime bien ce que vous dites sur la santé mentale.

Vous faites comment,

pour vous exprimer de façon si... nuancée en si peu de mots.

J'ai dû écrire tout un bouquin.

J'ai quitté Twitter depuis longtemps.

D'accord.

Maman et mamie

m'ont conseillé de parler à quelqu'un,

après les épreuves que j'ai traversées.

Les "épreuves" ?

Vous êtes tombée amoureuse

et vous avez sorti un livre ?

Oui.

Dit comme ça,

ça paraît très banal.

Oui, ça l'est.

En tout cas de tomber amoureuse.

Ça arrive à tout le monde. Ça fait partie de la vie.

Alors je n'ai rien à faire ici ?

Je n'ai pas dit ça,

mais je dois savoir en quoi vous avez besoin d'aide.

Disons que je me sens vide.

Vide ?

Ça fait longtemps que ça dure.

Vous voulez développer ?

Je me demande...

Je me demande

ce que sera la suite.

Maintenant que c'est fini.

Avant, ça m'appartenait, tout était sur la clé USB.

Que j'ai toujours, d'ailleurs.

Cette histoire était vivante.

Je savais que c'était fini entre nous.

Ça faisait mal, mais ça faisait du bien, aussi.

De ressentir un truc si fort.

Maintenant, le livre est sorti, c'est juste un livre. Alors je me dis...

Si je retombe amoureuse,

ça recommencera.

Ce sera pas réciproque.

Alors quoi, j'écris un nouveau livre ?

Vous n'imaginez pas une histoire d'amour

réciproque ?

C'est pas ça.

En plus, j'ai un copain.

Ça se passe bien.

Il aime bien se mettre à poil et s'allonger sur le ventre.

Il veut que je regarde ses fesses.

En un sens, ça me plaît.

Qu'il accepte de se mettre à nu et d'être vulnérable.

Même s'il se croit plus excitant

que vulnérable.

D'autres que moi pourraient trouver ça excitant.

Moi, je...

Je sais pas trop.

Il adore faire des selfies de nous.

Toujours la même pose.

Il se met derrière moi et me tient par la taille.

Il appelle ça la pose Titanic.

C'est sa représentation de l'amour.

Et votre représentation de l'amour ?

- J'en ai pas. - Non ?

J'ai ressenti de l'amour, j'ignore à quoi ça ressemble.

Et je veux pas savoir.

Vous souhaitez revenir pour une autre séance ?

C'est déjà fini ?

"Déjà" ?

On a passé 90 minutes ensemble.

C'est assez long.

Vous dites jamais à vos patients de moins s'écouter ?

Non.

Vous voulez qu'on se revoie ?

Je sais pas trop.

C'est super cher.

- Pourquoi c'est si cher ? - Bonne question.

Faire une thérapie doit coûter.

Vous devez vous investir,

travailler dur pour aller mieux.

Certains pensent

que plus ça coûte cher, plus on s'investit.

Ainsi,

le prix élevé serait un facteur de motivation.

Mais il faut proposer quelque chose en échange.

Vous êtes gentil et tout.

Mais c'est votre façon de parler...

Vous essayez de tout systématiser.

Comme si ma vie était minuscule.

C'est l'impression que j'ai en vous écoutant.

C'est pas mon intention.

Bien au contraire.

C'est vous qui décidez de quoi vous voulez parler.

Très souvent, les gens consultent pour comprendre qui ils sont.

"Comprendre qui je suis ?"

Je comprends pas, ça change tout le temps.

Il faudra que je consulte toute ma vie ?

Mais non.

Pas toute votre vie.

Désolée, c'était long.

T'inquiète. C'était bien ?

Pas mal.

- On va retrouver les autres ? - Oui.

Merde, j'ai oublié un truc.

Il faut que je remonte. Vas-y, je te rejoins.

Ça marche. Fais vite.

Tu es... On s'est pas vues chez Johanna ?

Tu es la fille aux beaux cheveux.

Ah oui.

Tu vas bien ?

Question idiote. Tu as rendez-vous ?

Pas maintenant, non.

Il y a que des psys à cet étage.

Je sors de ma séance.

Moi aussi. À l'instant.

C'est fatigant.

Oui.

Je suis pas sûre que ce soit très utile.

Pour moi, en tout cas.

Est-ce que les oiseaux à Vienne allaient mieux grâce à Freud ?

Quoi ?

C'est un truc que mamie dit tout le temps.

Ça vient d'un poème.

Ça m'est venu à l'esprit

en écoutant le psy choisir soigneusement ses phrases.

Tu parais plus âgée.

Tu parais plus jeune.

En tout cas, ça m'a fait plaisir de te voir.

Cette séance était...

difficile.

Tu vois toujours Johanna ?

- C'est toujours ta prof ? - Non.

Non, je la vois plus.

Non.

Tu veux pas aller boire un café ?

Maintenant ?

Oui.

D'accord.

Avec plaisir.

T'avais pas un truc à faire ?

Je venais pour...

Pour rien, en fait.

Rien du tout.

On y va ?

Adaptation : Céline Bellini

Sous-titrage : TransPerfect Media France

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