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Parfois il parle, en une sorte de patois attendri,
de la mort qui fait repentir,
des malheureux qui existent certainement,
des travaux pénibles,
des départs qui déchirent les coeurs.
Dans les bouges où nous nous enivrions,
il pleurait en voyant autour de nous
ce bétail de la misère.
Il relevait les ivrognes dans les rues noires,
avait la pitié d'une mère méchante pour les enfants,
des gentillesses
de petite fille au catéchisme.
Il feignait d'être éclairé sur tout : Commerce,
art, médecine.
Je le suivais.
Il le fallait !
On vous attend, là-bas.
Je la connais ?
Elle m'a donné sa carte.
Je vous en prie.
André s'est occupé de vous ?
Puis-je...
vous offrir à boire ?
Je veux parler affaires avec vous, M. Verlaine.
Ceci a été publié il y a quelques mois.
Un choix, fait sans autorisation,
des poèmes de mon frère.
Ma mère et moi voulons empêcher que cela se reproduise.
Vous pourriez nous y aider.
Comment ?
Je sais que vous avez
de nombreux manuscrits de mon frère.
Quelques-uns, oui.
Nous vous serions reconnaissantes
de nous les rendre.
J'ai observé la plus grande discrétion,
s'agissant de votre frère.
J'ai toujours défendu ses intérêts.
Je me demande pourquoi, car ils sont à l'opposé des miens.
Je ne vois pas.
Il a fallu des années pour que son oeuvre soit comprise.
Quand son nom a été connu,
il est apparu que notre art était condamné.
La musique des vers anciens ne suffisait plus.
Il nous a balayés.
Non que ça me dérange. Je sais
qu'autrefois, j'ai été un bon poète.
Je ne savais pas que son nom était si connu.
Les jeunes le comprennent à présent.
Il est la voix de l'avenir.
L'essentiel est que nous avons donné
notre meilleur travail ensemble.
L'un et l'autre.
Je cherche Paul Verlaine.
Vous êtes M. Rimbaud ?
M. Verlaine n'est pas avec vous ?
Il est allé vous attendre à la gare.
Il ne connaît pas ma tête.
Je suis Mme Mauté de Fleurville, la belle-mère de M. Verlaine.
Ma fille, Mme Verlaine.
Comment êtes-vous venu ?
A pied.
Voulez-vous vous rafraîchir ?
Vous êtes encore plus jeune...
Quel âge avez-vous ?
On ne demande pas l'âge des gens.
Je dois pisser.
Je peux vous demander votre âge ?
Ca le gêne.
Seize ans.
Dans votre lettre, vous disiez vingt et un.
A la gare, je n'ai pas cru que c'était vous.
Moi non plus.
Vos poèmes
étaient... remarquables pour quelqu'un de vingt et un ans.
Pour quelqu'un de seize ans, c'est inouï.
C'est pourquoi j'ai menti.
Pour que vous les lisiez sans condescendance.
Bien sûr.
Votre mère ne m'en veut pas ?
Pas depuis qu'elle sait que vous avez payé le billet.
Vous venez des Ardennes, M. Rimbaud ?
Charleville ?
Jolie ville, n'est-ce pas ?
Trou sinistre.
Que fait votre père ?
Il boit, j'imagine.
Parti il y a dix ans.
- Désolée. - Pas de quoi.
C'est très bien pour lui.
Vous nous ferez la lecture après dîner ?
Certainement pas.
Je ne veux pas.
Je ne lis pas mes poèmes.
Les autres poètes le font.
Je me fiche
des autres poètes.
Nos soirées...
Un poète n'apprend rien d'un autre ?
Seulement un mauvais.
Vous connaissez ?
Je sais ce que c'est.
Le troisième oeil du poète.
Ca fait fondre les glaciers.
Que pensez-vous de ma femme ?
Je ne sais pas.
Et vous ?
Ce n'est qu'une enfant, bien sûr.
Moi aussi.
Absinthe. Deux !
Il faudrait les faire publier.
Pourquoi ?
Ca se fait, quand on est écrivain.
Je me fous d'être publié.
Tout ce qui compte, c'est d'écrire.
Le reste, c'est de la littérature.
Votre dernier recueil... était décevant.
Vous trouvez ?
De la merde prénuptiale.
Non, des poèmes d'amour. Ils ont plu à beaucoup de gens.
Rien que des mensonges.
Pas du tout. Je l'aime.
L'amour ?
Ca n'existe pas.
Ce qui lie les familles et les couples,
ce n'est pas l'amour.
C'est la stupidité, l'égoïsme, la peur.
L'amour n'existe pas.
Faux.
L'intérêt, oui. L'attachement fondé sur le profit.
La suffisance.
Mais pas l'amour.
L'amour doit être réinventé.
Pourquoi voulait-il tant
s'évader de la réalité ?
Jamais homme n'eut pareil voeu.
Peut-être avait-il des secrets pour changer la vie ?
"Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !"
Je ne l'imaginais pas comme ça.
"Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes."
Je préfère tes poèmes.
Je ne comprends pas bien ça.
Non, c'est quelque chose de nouveau.
Qu'y a-t-il ?
Il remue.
Ce ne serait pas mieux qu'il loge quelque temps
chez un de tes amis ?
Les gens ne le comprennent pas.
Je suis seul
à le comprendre.
Papa ne le comprendra certainement pas.
Tu oublies qu'il y a eu une révolution.
Je l'ai soutenue, au risque de ma vie.
Si je n'avais pas été renvoyé,
accepterais-je la sale charité de ton père ?
Bon Dieu, je ne fais qu'aider un ami !
Pourquoi revenir là-dessus ? Je suis ton mari !
Pardonne-moi, Paul.
Tu cherches à m'énerver ?
Ne t'en avise pas.
Ils sont couchés, sauf si vous voulez voir le vieux.
Le vieux ?
Mauté de Fleurville. Un ami à vous ?
Vous voulez acheter un crucifix ?
Je peux vous céder celui-ci à un prix très raisonnable.
De vraies perles, je crois.
Bon sang, qui êtes-vous ?
Je pourrais vous le demander, mais plus poliment.
Je suis Mauté de Fleurville.
C'est votre chien que j'ai cassé.
Pourquoi ?
Les chiens, ce sont des libéraux.
Depuis quand avez-vous le droit d'inviter des gens ici
sans mon autorisation ?
Si je ne peux pas recevoir un ami chez moi
quand j'en ai envie, autant aller vivre ailleurs.
Sans votre paresse, vous le pourriez.
Vous savez que,
- depuis la Commune... - Prétexte !
Et vous, vous vous tuez au travail ?
Vous demanderez à ce vaurien
de rendre les objets qu'il a chapardés.
De quoi parlez-vous ?
Il le saura.
Demandez-lui, vous.
Je suis heureux de dire qu'il n'est plus ici.
Je craignais de ne jamais vous retrouver.
Pour qui se prend-il, ce salaud ?
Il est chez lui.
On va vous trouver un endroit.
Pas terrible.
C'est pour quelques jours.
C'est très bien.
Alors, vous l'aimez ?
Bien sûr. Elle est idéale.
Dix-huit ans. Belle. Plein de fric.
Toutes les vertus conjugales, et elle me donne un enfant.
Une chose vous rapproche ?
Elle est intelligente ?
Elle vous comprend ?
Alors, elle ne peut vous offrir que le sexe ?
Tu l'as trouvé ?
Il t'a rendu le crucifix de papa ?
Si ton père peut chasser ce garçon sans un sou,
il n'a pas le droit d'accrocher le Christ sur ses murs.
Vous autres ignorez ce qu'est la pauvreté.
Sais-tu qu'à Charleville, les livres, il devait les voler ?
Ca montre bien qui il est.
Pardon...
Tu n'aurais pas dû dire ça.
- Que se passe-t-il ? - Rien.
Tu vas bien ?
C'était l'été dernier, pendant la guerre.
Une des nombreuses fois où j'avais fui la maison.
Je descendais à la rivière pour y remplir ma gourde.
Un soldat prussien, guère plus âgé que moi,
dormait dans l'herbe.
Je suis resté longtemps à l'observer
avant de comprendre...
il ne dormait pas, il était mort.
Alors, les choses sont devenues claires pour moi.
J'ai compris qu'il me fallait,
pour devenir le premier poète de ce siècle,
éprouver toute chose dans mon corps.
Etre un seul ne me suffisait plus.
J'ai décidé d'être tous.
J'ai décidé d'être un génie.
J'ai décidé de créer l'avenir.
C'est le principe de la photographie,
mais au lieu du visage,
on photographie la voix.
Vingt ans après, comme on ouvre un album de photographies,
on met le cylindre dans le paléophone,
et on écoute le poète lire...
lire ses poèmes,
ou chanter.
Et tu crois pouvoir inventer un tel appareil...
qui marche ?
Foutons le camp !
Impossible.
Il va lire.
Lequel ?
Aicard, là.
Je crois qu'il ne va pas me plaire.
Verlaine m'a montré vos poèmes.
Remarquables.
Prometteurs.
Mais il me semble
que tant d'ingéniosité est gâché par...
non un désir puéril de choquer, mais presque.
Vous avez été choqué ?
Non, bien sûr.
Alors, pourquoi m'accuser ?
Là n'est pas la question.
Moi, je trouve que si.
- Je conteste votre technique... - Et moi, votre cravate.
Il n'aime pas discuter ses poèmes.
Je vois.
J'ai une surprise pour notre ami.
Acide sulfurique.
...pour les enfants, ne l'oubliez pas.
Mais, comme ce qui est écrit pour les enfants,
on souhaite aussi s'adresser aux adultes.
"Verte absinthe."
"Verte absinthe,
"potion des damnés,
"Mortel poison dans les veines.
"Femme et enfants
"sanglotent en leur taudis..."
Incroyable !
"Ivrogne, méprisable entre tous les hommes,
"Avili, déchu, pécheur et obtus..."
C'est de la merde authentique !
Bravo !
"Tu bats les tiens comme plâtre..."
Ils veulent planquer le picrate !
Sortez, jeune morveux. Ou je vous jette dehors !
Je n'ai pas le droit de m'élever
contre le massacre de la poésie française ?
Des excuses et sortez !
N'approchez pas.
Attention.
Vous ne me faites pas peur !
A nous, pisse-copie !
Sous François 1er,
des géants sages et bons parcouraient le pays.
Une de leurs premières tâches
était de débarrasser le monde des pédants,
des imbéciles et des écrivains sans talent...
en leur pissant dessus !
Comment arriver dans le monde des lettres !
L'ennui, dans cette ville,
c'est que les artistes sont plus bourgeois que la bourgeoisie !
On devrait faire un pacte.
Aide-moi, et je t'aiderai.
Si on part ensemble, je suis sûr que tu referas du bon travail.
Et quand on se sera assez vus,
chacun ira son chemin.
De quoi vivrait-on ?
Tu as un peu d'argent, non ?
Je comprends.
Je t'aide en t'entretenant,
et toi, en renouvelant mon inspiration rouillée.
C'est ça ?
Pas tout à fait.
Où étais-tu ?
J'ai pensé que je gênerais !
Ne crie pas. Tu vas réveiller le bébé.
C'est lui ?
Drôle de petit bougre.
Arrête.
Pourquoi non ?
II est né.
Je ne t'attendais pas !
Où est la bouche d'ombre ?
Mère ? Aux champs, avec Vitalie.
Tu veux la voir ?
Tu reviens pour de bon ?
Pour de bon, je ne sais pas. Pour le meilleur ou le pire.
Il y a du travail aux champs.
Ici aussi.
Je croyais que tu réussissais à Paris.
La femme de Verlaine a fait des histoires.
Quelles histoires ?
Menaces de divorce.
On passait trop de temps ensemble.
Une fille riche et gâtée.
Exactement.
Ce travail que tu fais,
ça peut mener quelque part ?
Je n'en sais rien.
Mais c'est ce que je fais.
J'imagine qu'à Paris, il n'y a pas autant d'animation...
Tu as l'air d'une putain de sainte.
Sauf que tu n'as pas ton auréole.
Je vais te la donner, ton auréole.
Il est revenu, n'est-ce pas ?
Je ne peux pas partir, Mathilde ne va pas bien.
Bien sûr, si tu la flambes tout le temps.
Je ne l'ai pas flambée depuis jeudi.
Ce n'est pas très drôle.
Non, c'est pathétique.
Tes violences sont bizarrement répugnantes.
Ce n'est pas net.
Tu es toujours dans une hébétude d'ivrogne.
Puis tu t'excuses
en rampant.
Je n'aime pas faire du mal.
Alors n'en fais pas.
Mais si tu en fais, fais-le froidement,
n'insulte pas ta victime en t'excusant après.
Je l'aime, vois-tu.
Impossible.
J'aime son corps.
Il y a d'autres corps.
J'aime le corps de Mathilde.
Mais pas son âme ?
Il est moins important d'aimer l'âme que le corps.
Si l'âme est immortelle, on aura le temps pour elle,
mais la chair pourrit.
Mon amour de la chair me fait rester fidèle.
Fidèle ?
Que veux-tu dire ?
Je suis fidèle à tous mes amours.
Une fois que je les ai aimés, je les aimerai toujours.
Quand je suis seul le soir, ou au petit matin,
je ferme les yeux et leur rends grâce à tous.
Ce n'est pas de la fidélité,
c'est de la nostalgie.
Tu refuses de quitter Mathilde non par fidélité,
mais par faiblesse.
Si la force, c'est la brutalité, je préfère être faible.
Chez toi, la faiblesse est aussi brutalité.
N'attends pas que je te sois fidèle.
Pourquoi es-tu si dur avec moi ?
Tu en as besoin.
Ca ne te suffit pas de savoir
que je t'aime plus que je n'ai jamais aimé,
et que je t'aimerai toujours ?
Tais-toi, ivrogne pleurnichard.
Dis-moi que tu m'aimes.
C'est important pour moi.
Dis-le !
Tu sais que je t'apprécie beaucoup.
Et toi ?
Mets la main sur la table.
Mets la main sur la table.
Paume en l'air.
La seule chose insupportable,
c'est que rien n'est insupportable.
Allons...
Il faut partir.
Oui, il est temps.
Les plus beaux jours de ma vie, c'était ma fugue, l'an dernier.
Je ne savais pas où j'allais, j'avançais.
Je n'ai jamais vu des jours si longs, si colorés.
Je n'allais jamais assez loin.
Je n'ai jamais vu la mer !
Je voulais marcher jusqu'en Afrique, traverser le désert.
Je voulais le soleil.
Tu comprends ? Je veux le soleil !
Où veux-tu aller ?
Je ne sais pas.
Peu importe, juste partir.
Je ne peux pas quitter Mathilde,
elle est souffrante.
Alors, non.
Ne la quitte pas.
Tu te souviens de jours plus heureux ?
Pourquoi nous as-tu quittés ?
J'allais être arrêté pour ma participation à la Commune.
C'était il y a plus d'un an.
La police est peut-être lente, mais méthodique.
Je ne supporterais pas la prison.
Mieux vaut que je reste hors de France quelques mois.
Avec Rimbaud ?
Il est recherché, lui aussi ?
Pourquoi le préfères-tu à moi ?
Ce n'est pas vrai.
Ne t'habille pas encore.
Maman m'attend au petit déjeuner.
Que fait-elle ici ?
Elle est venue avec moi.
Il y a ça, aussi.
Je ne peux plus vivre avec tes parents.
On n'est en sûreté que là.
Tu me comprends.
J'ai eu une idée.
J'y ai réfléchi.
Nous pourrions émigrer.
Pour aller où ?
En Nouvelle-Calédonie.
Beaucoup de tes amis communards sont là-bas.
Tu pourrais écrire.
Ce serait comme au début de notre mariage.
Rien.
Non, continue.
J'allais dire que tu pourrais arrêter, si tu voulais...
Ce serait plus facile si tu voulais...
arrêter de boire.
Je te fais peur ?
Ne pense pas que j'aime me saouler.
J'aime me saouler, je n'aime pas être saoul.
Quand je te frappe,
je me sens si mal que je dois me saouler pour oublier.
Tu nous vois vivre dans une paillote ?
Pourquoi pas ?
Partons, grand Dieu, avant qu'il ne soit trop tard.
Quand tu voudras.
Pas maintenant !
Pourquoi ?
Aide-moi.
Non... à mettre ça !
Pourquoi nous faites-vous ça ?
Ne vous inquiétez pas, il vous reviendra,
et à peine abîmé.
Il revient dès maintenant.
Que fais-tu ici ?
Qu'est-ce que c'est ?
"Ma pauvre Mathilde, n'aie pas de chagrin.
"Je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour.
"Je t'aime, Paul."
Touchant, non ? Une scène de félicité conjugale.
Je rentre à Paris avec elle.
Attends !
Ce n'est pas ce que tu crois. Elle propose qu'on émigre.
En Nouvelle-Calédonie. Au calme, j'arrêterai de boire.
Tu n'aimes pas cette idée ?
Tu te moques de mon bonheur !
Moque-t'en aussi.
Tu n'as jamais compris que je l'aime.
Ce matin, elle était nue sur le lit.
Si belle... si jeune.
Qu'y a-t-il de drôle ?
Nue sur le lit ?
Elle remonte dans mon estime.
Pourquoi ?
Elle a compris ce qu'il te fallait et te l'a fourni.
Qu'importe ?
C'est ta femme. Tu l'aimes ? Reviens-lui !
- Je vais acheter un journal. - Faites vite.
Regarde !
Tu vois ce blanc ?
L'Angleterre.
"Je devins un opéra fabuleux :
"Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur."
Tu reviens à la rime ?
"J'ai fait la magique étude Du bonheur, que nul n'élude."
Magnifique.
Je me demande pourquoi tu as choisi de m'écrire.
Tu as tant d'avance. Je ne comprends plus tes signes.
Je me sens d'un autre siècle.
"J'ai fait la magique étude
"Du bonheur, que nul n'élude." Magnifique.
Je t'ai choisi pour une bonne raison.
J'ai toujours su quoi dire,
mais toi,
tu sais comment le dire.
Je pensais pouvoir apprendre de toi,
et j'ai appris.
Ta plus grande peur ?
Je n'aimerais pas égarer mes couilles.
Et toi ?
Que les autres me voient comme je les vois.
On commence à manquer d'argent.
Tu te répètes.
Il nous faut un boulot.
Je te l'ai dit, c'est hors de question.
Mon travail avance, pas de temps à perdre à gagner de l'argent.
J'ai reçu ce matin une lettre de l'avocat de Mathilde.
Elle demande une séparation légale,
en raison de nos "relations immorales".
- Un chapeau ? - Peut-être.
Regardez-vous.
Il demande si nous accepterions un examen médical.
Comment osent-ils, c'est infâme...
Je vais écrire
qu'il peut venir avec sa clique visiter nos culs.
Tu es fou ? L'abandon suffit pour un divorce.
Abandon et sodomie,
on nous jette en prison, et je n'irai pas.
Je ne sais pas. Ce serait si terrible ?
Batavia.
On entend le vent bruisser dans les palmiers.
Qu'y a-t-il ?
C'est si difficile.
Qui aurait cru que ce serait si difficile ?
J'ai écrit à l'avocat.
J'ai expliqué que son père avait tous les torts.
Combien de fois ai-je réclamé mes affaires ?
Il n'en tient absolument aucun compte !
Tu es dans ton tort.
C'est bon, je suis dans mon tort.
Je suis dans mon tort, si tu le dis,
ça règle la question !
Tu n'es plus le même.
C'est l'écriture.
L'écriture m'a transformé.
Allons...
Allons...
Tu dois penser que j'ai passé
ces semaines vautré ici, amorphe.
Pas forcément.
C'est le cas.
Mais sous la surface, traversant l'indifférence,
un nouveau système est né.
S'endurcir. Rejeter le romantisme.
Abandonner la rhétorique.
Trouver.
Enfin, j'ai vu où mon désir de conquérir le monde m'a mené.
C'est-à-dire où ?
Ici.
Ma quête de l'expérience universelle m'a mené ici.
A une vie oisive,
sans but, dans la pauvreté,
giton d'un amant chauve,
laid,
poète lyrique ivrogne et vieillissant,
qui s'accroche à moi parce que sa femme
ne veut pas le reprendre.
Comment peux-tu tenir de tels propos ?
Facile.
C'est la vérité.
Tu mènes cette vie parce que tu es obligé.
Boisson, sexe, mélancolie complaisante,
et assez d'argent pour boire jusqu'à l'oubli.
Mais moi,
j'ai choisi d'être ici.
Pourquoi, au juste ?
Pourquoi es-tu venu à Londres avec moi ?
Pour toi, ce n'était qu'une étape de ton odyssée privée.
Plonger plus profond, si je puis mêler les mythes,
pour gagner le droit d'accéder aux sommets du Parnasse.
Bien sûr, tu as des raisons moins subtiles pour me tolérer.
Par exemple ?
Le fait
que je t'entretiens.
Ton esprit est presque aussi laid que ton corps.
Où vas-tu ?
Ils sont frais ?
Celui-ci.
Ce que tu as l'air con !
Où vas-tu ?
Attends !
Ne t'en va pas !
Reviens !
Ne me laisse pas !
Reviens !
Je te demande pardon !
Comment vais-je vivre ?
Reviens.
Reviens, tu es mon seul ami.
Je te jure que je serai bon. C'était une plaisanterie.
Je m'en repens plus qu'on ne peut dire.
Après que je t'ai rappelé, pourquoi ne venais-tu pas ?
Deux ans ensemble pour finir ainsi !
Resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
N'écoute que ton bon coeur.
A toi toute la vie.
Je retourne à Paris demain.
Ca n'arrivera plus.
Je ne te quitterai plus jamais, c'est promis.
Non, c'est certain.
Je ne te donnerai pas l'occasion.
Qu'étais-je censé faire, à Londres sans argent ?
Pardon, j'avais très mal.
Bon Dieu, pourquoi ?
Je t'ai dit bien pire.
Tu avais vraiment l'air d'un con.
Où étais-tu ?
Sorti.
A l'ambassade d'Espagne, mais ils refusent de changer d'avis.
C'est ridicule.
"Je mourrai pour votre cause, il vous faut des volontaires."
Non, ils ne veulent pas d'étrangers.
J'ai dit : "Vous méritez la défaite,
"je vous la souhaite."
Tu y as passé toute la matinée ?
Tu es saoul.
Oui, j'ai bu quelques verres.
Que fais-tu ?
Mes bagages.
Où vas-tu ?
Je rentre à Roche finir mon livre et le faire publier.
Je te croyais trop important pour ça.
J'ai décidé
qu'on repart à Londres.
On n'y va pas.
C'est la meilleure idée.
Et l'ambassade d'Espagne ?
Je n'y étais pas.
Ne pars pas.
- Réfléchis. - J'ai réfléchi.
Demain, c'est ?
Vendredi.
Mon anniversaire de mariage.
Je ne l'ai pas vue depuis notre étreinte
ici, à Bruxelles, il y a près d'un an.
Elle ne répond pas à mes lettres.
Je l'ai menacée de suicide
si elle ne venait pas dans les trois jours,
elle n'a même pas répondu.
Tu ne t'es pas suicidé.
Tu trouves ça drôle ?
Non, pitoyable.
A combien de gens as-tu annoncé ton suicide ?
Tu aurais dû envoyer des invitations.
Pourquoi es-tu sans coeur ?
Tu m'abandonnes à Londres, puis tu me convoques ici
pour décider si tu vas quitter ta femme,
t'engager ou te suicider !
Comme tu ne fais rien de tout ça,
tu veux que je te suive à Londres.
Pas question !
Je te quitte !
Tu ne peux pas !
Ecoute... c'est l'été.
Rappelle-toi l'été dernier, comme c'était bon.
Partons vers le Sud.
Fin d'été en Méditerranée, on ne penserait qu'à la chaleur.
Ou en Afrique,
tu as toujours voulu y aller. Un mois pour te décider.
Regarder le soleil.
Pourquoi pas ?
Je ne peux pas.
Ce n'est pas bien.
Il est trop tard.
Non !
Je te jure, il n'est pas trop tard.
Si tu me quittes, tu me tues.
Je ne supporte pas d'être seul.
Je n'existe pas sans quelqu'un d'autre.
Même si c'est par pitié, reste !
Je ne peux pas.
Pourquoi ?
Tu sais ce que ça signifie pour moi ?
Bon Dieu, arrête de geindre !
II fait très chaud.
Enlève ton manteau.
J'ai fait des achats.
Un revolver.
Pour quoi faire ?
Pour toi. Pour moi.
Pour tout le monde.
Avec beaucoup de munitions, j'espère.
Je ne te laisserai pas partir.
Voilà un numéro divertissant, et inédit.
Je vais te tuer !
Reprends tes esprits.
J'ai lu ta lettre.
Tu me suppliais de revenir !
Tu disais que tu pleurais, il y avait des larmes sur le papier !
Je n'avais pas encore pensé
à vendre tes hardes.
Je ne voulais pas.
Regarde ce que tu as fait.
Je ne voulais pas. Pardon.
Regarde !
Bon Dieu, tue-moi !
Je ne peux pas, abruti, tu m'as fait un trou dans la main !
Mon Dieu, qu'ai-je fait ?
Tu m'as raté.
Que faites-vous à Bruxelles ?
J'espérais que ma femme m'y rejoindrait, comme elle l'a fait
une fois déjà depuis notre séparation.
Je ne comprends pas que le départ d'un ami
vous jette dans le désespoir.
N'y a-t-il entre vous et Rimbaud d'autres liens que l'amitié ?
C'est une calomnie qui a été inventée
par ma femme et sa famille.
Otez le pantalon et mettez-vous à plat ventre.
Les deux médecins déclarent, au vu de l'examen pratiqué,
que vous vous êtes adonné à la sodomie active et passive.
Niez-vous être un vrai sodomiste ?
On dit sodomite.
Quel que soit le mot,
cette activité n'est pas encouragée à Bruxelles.
La Cour vous déclare coupable, en vertu de l'article 399,
de coups et blessures, et vous condamne à 200 F d'amende
et deux ans d'emprisonnement.
Que se passe-t-il ?
Verlaine.
Mangez.
Dieu...
Qu'est-ce que ça veut dire ?
Je ne comprends pas.
J'ai voulu dire ce que ça dit,
littéralement
et dans tous les sens.
Où est ton chapelet ?
Je m'attendais à un chapelet.
C'est vrai qu'en prison, on t'appelait Jésus ?
C'est venu d'un coup,
quand j'ai appris que Mathilde obtenait le divorce.
J'ai contemplé ma vie et vu qu'il n'y avait rien.
Je n'ai vu d'autre choix que me soumettre à Dieu,
Lui demander pardon, et qu'll m'aide dans l'épreuve.
Il l'a fait.
Je te jure, II l'a fait.
Et tu veux qu'on s'aime en Jésus, c'est ça ?
Je veux que tu suives mon exemple.
Tu n'as pas cru, tout ce temps, que je t'en voulais ?
Tu n'imaginais pas la sévérité de la peine.
Je t'ai pardonné, bien sûr.
Moi, non.
De m'avoir raté.
Pourquoi es-tu venu ?
Je veux que tu trouves un sens à ta vie.
Dieu t'aidera à atteindre tes buts.
Quels buts ? Je n'ai aucun but.
L'écriture.
J'ai cessé d'écrire.
Je ne comprends pas.
Je te le dis autrement : Je n'écris plus.
Je n'ai plus rien à dire.
Si j'ai jamais eu quelque chose.
Absurde.
Je pensais que ce que je faisais compterait.
Changer le monde.
Rien ne serait plus pareil.
Mais c'est inutile.
Le monde est trop vieux, il n'y a rien de nouveau,
tout a été dit.
Pas comme tu peux le dire. Tu as un don.
Ne le tue pas. Tes espérances étaient peu réalistes,
change-les.
Ce don est à moi, j'en fais ce que je veux.
Ne renonce pas, tu commences à peine.
T'en fais pas, je m'y prendrai bien,
personne ne pourra m'atteindre.
Le maître du silence.
Si ce n'est pas nous, qui dira la vérité ?
Il y a trois ans, tu disais : La vérité, c'est ci, ou ça.
L'Ange du Seigneur arrive, et la vérité devient tout autre.
Mais j'ai changé.
Changer ! C'est ce que tu voulais.
Ah, tu as changé ?
Alors ici,
dans cette forêt,
je t'offre un choix élémentaire :
Le choix entre mon corps
et mon âme.
Choisis.
Ton corps.
Que les 98 plaies de Notre Seigneur s'ouvrent et saignent.
Non.
Dans ma cellule, je pensais qu'on pourrait être heureux.
Ca devrait être facile,
la chose la plus facile au monde.
Ca n'a jamais marché pour nous.
Ca ne marchera pour aucun de nous.
Je voulais qu'on parte ensemble.
Que vais-je faire ?
Trouve quelqu'un d'autre.
Je ne peux pas.
Lâche-moi !
"Je reviendrai, avec des membres de fer,
"la peau sombre, l'oeil furieux...
"J'aurai de l'or :
"Je serai oisif et brutal.
"Sauvé."
Il a écrit ça.
M. Verlaine, franchement,
certains poèmes qu'il a écrits tout jeune sont indécents,
voire blasphématoires.
Il n'aurait pas aimé que son nom y reste lié.
Ma mère et moi voulons détruire
ce qu'il aurait lui-même détruit.
Je vois.
Vous ignorez peut-être
qu'Arthur a retrouvé la foi.
Je l'ai raisonné,
j'ai prié des semaines, pendant sa maladie.
Finalement, il a demandé à se confesser.
Dieu l'a gardé en vie le temps qu'il se repente,
afin qu'il puisse être sauvé.
De quoi souffrait-il ?
Une tumeur au genou.
C'est très étrange.
C'est ce que j'ai.
Une tumeur au genou.
Allons...
Dès son arrivée,
il a été hospitalisé à Marseille.
On l'a amputé de la jambe.
Il n'a voulu rester qu'un mois.
Il répétait
qu'il devait retourner vers le soleil.
Que le soleil le guérirait.
Ne vous levez pas.
Je vous raccompagne.
C'est un honneur de rencontrer un aussi éminent poète.
Le plaisir est pour moi.
Vous avez ma carte ?
Vous m'enverrez les manuscrits ?
N'oubliez pas.
Soyez sûr que nous choisirons avec soin ce qui doit survivre.
Absinthe. Deux.
Dis-moi que tu m'aimes.
Tu sais que je t'apprécie beaucoup.
Et toi ?
Mets la main sur la table.
Paume en l'air.
Depuis qu'il est mort, je le vois chaque nuit.
Mon grand péché radieux.
Nous avons toujours été heureux.
Je me souviens.
Elle est retrouvée.
Quoi ?
L'Eternité.
C'est la mer mêlée au soleil.
Sous-titres : Louit - Eisenschitz
Sous-titrage : C. M. C.
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