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Quand l'école lui demanda une rédaction dont le narrateur serait une chose,
Nora choisit sans hésiter la maison de sa famille.
Elle évoqua le ventre de la maison qui gargouillait
quand elle dévalait l'escalier avec sa petite sœur.
La maison qui les regardait
se faufiler par le trou de la clôture,
avant d'arriver dans la rue, où la maison les perdait de vue.
Nora se demanda si la maison préférait être vide et légère,
ou lourde et habitée.
Si le parquet aimait être piétiné,
si les murs étaient chatouilleux.
Avait-elle mal, parfois ?
Nora se dit que, sûrement,
la maison préférait être pleine.
Avant eux,
des générations d'hommes et d'animaux s'étaient succédé entre ces murs.
Son arrière-arrière-grand-père était mort dans la chambre
où naquit sa grand-mère,
et où dormaient ses parents, désormais.
La maison était bancale à cause d'une fissure
apparue dès sa construction, un siècle plus tôt.
Nora écrivit que la maison s'enfonçait, s'affaissait,
mais au ralenti.
Toutes les années
que sa famille y avait passées
n'étaient qu'une petite seconde
à l'échelle de ce lent effondrement.
En retrouvant sa rédaction, elle s'étonna
d'avoir choisi le mot "bruit" pour décrire les disputes de ses parents.
Or, si la maison n'aimait pas le bruit,
elle détestait le silence.
Après le départ de son père, la maison s'allégea.
La maison ne résonnait plus du bruit des parents.
Mais elle regrettait déjà les autres bruits du père.
Son instituteur avait adoré sa rédaction,
son père aussi.
Elle songea à la choisir
pour son oral d'entrée à l'école d'art dramatique.
Mais avec le recul, le texte lui parut manquer d'émotion.
Elle joua finalement le monologue de Nina dans La Mouette.
Je suis une mouette. Non. Non. Je suis une actrice.
VALEUR SENTIMENTALE
Nora ?
- Nora ? Tu m'ouvres ? - Je vais pas y arriver.
- Nora, ouvre ! - Laisse-moi une seconde.
Ouvre, s'il te plaît.
Tu vas bien ?
Je relis mon texte au calme.
Tu connais ton texte.
- C'est pas la première fois. - Cette fois, c'est pas pareil.
Je peux pas. J'y arriverai pas.
D'accord. Il faut respirer. On respire ensemble ?
Regarde-moi.
Respire.
Respire avec moi.
Je peux pas avec ce truc.
Une costumière va t'arranger ça, viens.
Allez.
- J'ai soif, j'ai pas d'eau. - Tu boiras en bas.
C'est inadmissible.
On a cinq minutes de retard.
T'inquiète pas.
Fais-la monter sur scène et ça ira.
Ça se détache.
Non, ça va.
Dis-moi, tu pourrais...
J'ai besoin d'un truc, tu viens ?
Maintenant ?
J'ai le trac.
Il faudrait que... J'ai besoin...
J'ai besoin d'un truc.
- On n'a pas le temps. - Mais si.
- Arrête. - On a le temps.
- T'es vraiment... - Frappe-moi, alors.
- Une petite claque pour me booster. - Non.
Je pourrai pas monter sur scène.
Ça va ?
Tu fais chier !
- Arrête ! - J'étouffe !
Fais pas ça !
Aide-moi !
Tu vas la déchirer !
Attends !
Yngvar ?
Vingt secondes.
Prête ?
On est prêts.
Oui.
Écoutez !
Vous aviez promis de me sauver.
Mais vous m'avez envoyée au bûcher !
J'ai accueilli vos enfants chez moi.
Malgré ça, vous avez témoigné contre moi !
On aurait dû prendre un traiteur.
- C'est trop de stress. - Arrête.
C'est rien, ça va.
- Maman, je peux avoir du gâteau ? - Si tu veux.
Je viens de lui dire non.
Il s'est déjà goinfré.
S'il te plaît ?
Un truc sain d'abord.
Quel beau discours tu as fait !
J'ai parlé pour nous deux.
Ta mère était si fière de toi, elle parlait de toi sans arrêt.
Ma chère Sissel...
Elle m'emmenait souvent au Théâtre national.
C'est ici que grand-mère recevait ses patients avant sa maladie.
Elle leur parlait pour les aider. Enfin, c'est plutôt eux qui parlaient.
Ils racontaient leurs secrets.
Et moi, quand j'étais petite, je les écoutais,
à travers le poêle.
T'avais le droit ?
Non, mais personne le savait.
Ça date, maintenant...
On ne sait plus si on doit présenter
des condoléances ou des félicitations.
On était restés en bons termes.
Qu'est-ce qu'il y a ?
Rien.
Papa est là.
- Tu le savais ? - Non.
Mais je l'ai invité.
Salut, papa.
Vous voilà ! Excusez-moi.
Bonjour, mes chéries.
- Tu as vu Erik ? - Non, il est là ?
Tu n'es pas venu à l'église.
J'ai pas eu le courage.
Et pourquoi l'église ? Elle a fait une crise mystique ?
Non.
C'est plus joli.
C'est vraiment...
C'est vraiment triste.
C'était une mère merveilleuse. Elle était si belle...
Belle ?
Aussi belle que vous.
Et c'était une tête, en plus !
Elle avait toujours raison.
Dis bonjour à grand-père.
Salut, bonhomme !
Bonjour.
Bonjour.
C'est Even.
Je reconnais Evan, bien sûr.
On est des vieux copains.
Comme tu as grandi !
- T'es le plus grand de ta classe ? - Je crois pas.
Tu crois pas ?
T'es une vraie terreur ?
Non ?
Tiens.
Je pensais justement à toi.
C'est quoi ?
Mes enceintes.
Tu vas bien ?
Oui, pourquoi ?
J'aimerais te voir avant de repartir.
J'ai un truc à te dire.
Tu peux pas le dire maintenant ?
Pas ici.
Il est temps qu'on se parle, toi et moi.
Tu crois pas ?
Fredrik me les ramènera dans sa Toyota.
Ça va, merci.
J'espère qu'il s'imagine pas...
que j'ai besoin d'un papa, maintenant.
Pour me consoler.
Au moins, il fait des efforts.
C'est pas simple pour lui non plus.
Tu lui demanderas ce qu'il compte faire de la maison.
Comment ça ?
Elle est à lui.
Ah bon ?
Il l'a laissée à maman, mais ils n'ont jamais rien signé.
J'avoue que nous, on comptait un peu sur cet argent.
T'as qu'à lui en parler.
T'oses jamais le contrarier.
Tu crois ça ? D'accord.
Jamais.
- Bien sûr que si. - Non.
Tu es rayonnante.
Tu prends quoi ?
Un café, ça ira.
- Rien d'autre ? - Non.
Un café pour cette jolie jeune femme.
- Un café ? - S'il vous plaît.
Et vous, tout va bien ? C'est bon ?
Servi par vous, tout est bon.
Elle nous prend pour un couple.
Je me fais du souci pour toi.
Et toi, ça va ?
Très bien, ça bouge pas mal.
Tu es au courant, pour ma rétrospective en France ?
Non, comment je le saurais ?
Mais surtout, je vais tourner un film.
Tu t'accroches.
C'est mon meilleur scénario.
Michael dit la même chose.
Michael produit toujours ?
Il dit que je reviens à la mode.
Mon documentaire est présenté un peu partout.
J'ai le vent en poupe.
Tu voulais me parler de quelque chose ?
Oui.
Mon film raconte l'histoire...
d'une jeune femme, une jeune mère qui...
Je veux que tu joues le rôle principal.
Je l'ai écrit pour toi.
Tu es la seule à pouvoir le jouer.
Merci.
Mais tu ne m'as jamais vue jouer.
Mais si, plusieurs fois. Je t'ai vue dans Médée.
Tu t'es tiré à l'entracte.
J'aime pas le théâtre.
Et les décors étaient hideux.
Mais toi, tu étais bien.
En deux minutes, je sais ce que vaut un acteur.
Ce rôle te ferait du bien à tous les niveaux.
Ça te ressemblerait plus
que ces pièces poussiéreuses montées pour un public de retraités.
C'est un vrai rôle de cinéma.
Grâce à moi, tu pourrais même trouver de l'argent.
Ma série a très bien marché.
Oui, ça peut aider.
J'ai parlé à Michael.
Il est persuadé qu'on trouvera les financements.
On filmera à la maison.
Dans notre maison ?
Oui, ce sera parfait.
Ne compte pas sur moi.
Ta série peut se passer de toi.
Le tournage est terminé.
Tu vaux mieux que tout ça.
Tu l'as vue ?
Bien sûr.
Et t'en penses quoi ?
Ça n'a pas d'importance.
J'ai très envie de savoir ce que tu en penses.
C'est pas mon truc, c'est pas assez visuel.
On voit ni ton visage ni ton regard.
Mais on s'en fout, puisque le public adore.
Ce qui m'intéresse, c'est ce que tu en penses, toi.
Ce n'est pas toi, le problème là-dedans.
Moi, le rôle que je te propose
te permettrait de percer.
On va pas travailler ensemble, papa.
On arrive déjà pas à se parler.
Lis-le, au moins, et je t'appellerai.
Arrête de m'appeler !
Ça s'entend, que t'es bourré.
Je m'inquiète.
Je t'interdis de t'inquiéter pour moi.
Lis-le, au moins !
Pour quoi faire ?
Ça va tomber à l'eau, de toute façon.
Reste assise.
Surtout, ne bouge pas.
J'étais à côté de vous pendant le film,
et j'ai remarqué, en vous regardant,
que vous étiez très, très ému.
Oui.
Pardonnez-moi.
Ça faisait vingt ans que je ne l'avais pas vu.
Et j'ai des souvenirs très vifs, très précis,
de cette époque...
du tournage,
de l'équipe.
Je fais des films avec mes amis.
Nous formons une famille.
C'est d'autant plus vrai pour ce film, je crois ?
Vous parlez de ma fille, Agnes ?
C'est elle qui joue Anna.
J'ai une dernière question
et je ne suis pas le seul à me la poser.
Vous n'avez plus fait de film depuis L'Idylle,
il y a quinze ans.
Y aura-t-il un autre film de Gustav Borg ?
J'espère bien !
Je l'espère aussi. Merci, M. Borg.
Gustav !
Excusez-moi. Vous savez, Rachel Kemp...
Elle a adoré votre film et elle aimerait dîner avec vous.
Elle est à l'Excelsior.
Vous connaissez ?
C'est le festival qui invite, ça va sans dire.
C'est une soirée privée.
Gustav Borg !
Merci d'être venu !
Je vais chercher une chaise.
- Tenez. - Merci.
J'ai été impressionnée
par votre film.
Un vrai chef-d'œuvre.
Très beau film.
Merci.
- Exceptionnel. - Magnifique.
Et votre projection ?
Ça s'est bien passé.
Un vrai triomphe.
Le public a adoré le film, adoré Rachel.
Il sort à la rentrée, ne le ratez pas.
- Je fais comment ? - Baisse-le.
Je rêve de faire des films comme les vôtres.
Je l'ai compris aujourd'hui.
Je n'avais jamais vu un film pareil.
Il m'a vraiment...
vraiment...
émue.
Merci.
Ça fait un moment que j'ai envie de faire une pause.
Mais je vais enchaîner les projets...
Les rôles sont pas mal,
mais je me reconnais pas dedans.
Alors, refusez-les !
Sam péterait un câble, si je laissais tout tomber.
Et ce serait compréhensible.
Sam, on l'emmerde !
C'est votre vie.
Et vous ?
Vous avez un projet en cours ?
Non. Je croyais que oui, mais...
Pas de financements ?
Quelque chose comme ça.
Il va vous ramener à l'hôtel.
Merci.
- J'ai aimé cette rencontre. - Moi aussi.
Rachel !
Monsieur !
Rachel, ton téléphone !
Tu devais pas y aller ?
Tu me fous à la porte ?
Avant que tu passes en mode...
câlin et tendre.
T'aimes pas les câlins ?
Mais si, j'aime les câlins.
Ça te fait peur,
l'intimité ?
Ça a pas l'air simple, pour toi.
Non, en effet.
Ça me va très bien que tu sois marié.
Comme ça, j'ai pas à assumer d'être une vraie tarée.
Carrément ? T'es dure avec toi-même.
Tarée à quel point ?
Sur une échelle de 1 à 100 ?
80.
- 80. - Il reste 20 pour cent...
C'est la partie visible.
T'as parlé au directeur du théâtre ?
Il m'a conseillé...
d'aller voir un psy.
Bien !
- Pourquoi pas ? - Dis pas ça !
Non, mais c'est vrai que t'es un peu phobique.
Je pourrais t'aider à gérer ça.
Il faut pas dramatiser, ça m'est arrivé qu'une fois...
J'ai dû te gifler.
C'est vrai.
Désolée.
C'était violent...
Tu pourrais porter plainte.
- Promis, je ferai jamais ça. - S'il te plaît.
Je me connais un peu trop bien.
- J'irai pas voir un psy. - Tu devrais !
- Non. - Pourquoi ?
Ma mère était... Elle était psy.
Tu vas pas voir ta mère.
Embrasse-moi encore.
D'accord, mais...
On a fini.
- À demain. - À demain.
Monter sur une scène,
c'est pas un truc intuitif.
Tout ton corps est en alerte, le public te regarde...
tu peux pas te cacher.
Mais c'est pas que de l'angoisse ?
Non, j'adore !
En fait...
elle ressent une frustration, une colère,
un sentiment d'injustice, parce qu'elle doit tout assumer.
Si elle lui reproche d'être lâche,
c'est parce qu'elle est lâche et supporte pas ça chez elle.
Ce que je préfère,
c'est entrer dans un personnage,
adopter son point de vue,
ses sentiments.
Devenir quelqu'un d'autre,
ça me rassure par rapport à mon propre ressenti.
Tu ne veux pas être toi-même ?
C'est ce que tu dis.
Qu'est-ce que maman aurait dit de ça ?
Tu triches, recule !
Non, pas si loin.
Non, attends. Ici !
T'as un amoureux ?
Non, pas vraiment.
T'en veux pas ?
Si.
Mais c'est pas toujours facile.
Moi, je t'aime.
Moi aussi, je t'aime.
Quand je serai grand, on va se marier.
C'est gentil de dire ça, mais c'est pas possible.
Je sais.
Tu t'es endormie aussi ?
Non.
Il est vraiment trop mignon !
J'ai même eu droit à une demande en mariage.
Félicitations.
Merci. C'est pas tous les jours.
Tout à l'heure, on revenait du parc,
il m'a regardé et il m'a sorti :
"Je te vois."
- D'où il tient ça ? - Aucune idée.
Tu dis ça, toi ?
Il a dû l'entendre à l'école.
Ils disent "Je te vois" à l'école ?
Ça va ?
Désolée.
Ça va aller ?
Ça va. Je vais rentrer.
Attends.
Ça va aller.
Tu es sûre ?
Sûre ? Il s'est rien passé ?
Désolée.
Ça va aller ?
Oui.
Tu crois... qu'elle peut recommencer ?
Non, je crois pas.
Elle se sent juste un peu seule.
Ça t'inquiète ?
Un peu.
Salut.
Ça fait bizarre.
Quand maman est tombée malade, j'ai envisagé un moment
de reprendre la maison pour vivre ici avec Even et Erik.
- Tu aurais aimé vivre ici ? - Non.
De toute façon, on a pas les moyens de la racheter.
J'ai déjà trié tout ça,
c'est des vieux papiers.
Merci en tout cas, tu as fait un sacré boulot.
Je suis impressionnée.
Jette ce que tu ne veux pas.
Tu ne veux rien ? Il y a des jolies choses.
Qui ont une valeur sentimentale.
Tu peux regarder.
Je prendrais bien ce vase.
C'est vrai qu'il est beau.
Parce que je le veux ?
Non. Prends-le, si tu veux.
Non, l'idée, c'est de se mettre d'accord.
Je le prends, alors.
Ne pas oublier d'éteindre la plaque !
Il va habiter ici longtemps ?
Il a pas précisé.
Il est venu pour s'occuper de la vente ?
Je sais pas trop.
Il arrive à 14h, tu pourras lui demander.
Je crois pas, non.
Tu vas l'ignorer longtemps ?
Je vais essayer.
Moi aussi, je croyais qu'il venait s'occuper de la vente.
Mais il a un projet en cours.
Pardon ?
C'est plutôt positif, il va faire un nouveau film.
Quel film ?
Celui qu'il t'a proposé.
Mon film ? Le rôle qu'il a écrit pour moi ?
Oui, le rôle que tu as refusé.
Il a les financements ?
J'imagine.
Je crois qu'il veut t'en parler.
Il a demandé si tu serais là.
C'est lui ?
Oui.
Dingue ! C'est pas Rachel Kemp ?
Merde !
Attends, Nora !
Mais, attends...
Rien n'a changé.
Ravi de vous avoir revus.
Il y a un café à deux minutes d'ici.
Rachel vous appellera.
Nora est là ?
Non, elle a dû partir.
Voici ma fille, Agnes.
- Bonjour. Rachel. - Enchantée.
Moi aussi.
Vous êtes dans le cinéma aussi ?
Elle fait parfois des recherches pour moi.
Je suis historienne. Universitaire.
Désolée, je bafouille.
Tu la reconnais ?
Elle a joué Anna dans mon film.
Il y a longtemps.
Mais bien sûr !
Anna !
Mais oui, je vous reconnais.
On peut faire un selfie ?
- Pourquoi pas ? - Vous êtes une star !
Merci.
Elle est ici, elle parle à son fils.
C'est la dernière scène, la fin.
Elle lui prépare à manger.
C'est important pour elle, comme une ultime attention maternelle.
Il lui fait un câlin avant de partir.
Dès l'instant où la porte se ferme, elle change d'expression.
On a l'impression qu'elle se détend. Tu vois ?
Le petit doit retrouver son père, elle n'est pas pressée.
Ici, il y a un fil pour le linge, comment on dit ?
Une corde à linge.
- Une corde à linge. - Voilà.
Ensuite, elle entre dans cette pièce et met tout en place.
Soudain...
elle entend une autre porte s'ouvrir.
Suis-moi.
C'est son fils.
Il a oublié son drapeau norvégien.
Oui, c'est le 17 mai, votre fête nationale.
Je t'ai dit que c'est un plan séquence ?
Un seul plan ? Toute la scène ?
Toute la fin sera en un seul plan.
Sans montage.
Synchronisation parfaite du temps et de l'espace.
Alors...
Le gamin se fige, il la dévisage.
Un truc cloche, il ne sait pas quoi.
Mais il attrape son drapeau
et part en courant.
Elle vient par ici,
pour s'assurer que cette fois, il est bien parti.
On entend la porte du jardin se refermer derrière lui.
La caméra reste braquée sur elle.
Et là, c'est primordial.
L'expression de son visage.
À quoi pense-t-elle ?
Exactement.
Puis elle retourne là-bas.
C'est ici qu'elle passe à l'acte ?
Oui.
Ça supporterait son poids ?
Ça s'est passé comme ça, pour ma mère.
Ta mère ?
Mais pas ici ?
Si.
C'était il y a longtemps.
Non !
Avec ce tabouret.
Ce tabouret ?
Elle est montée dessus.
Mais on ne verra pas la scène.
Le plan se termine sur la porte qui se ferme derrière elle.
On l'entendra, seulement.
Puis la caméra recule.
Pourquoi vous n'avez pas quitté la maison, après ça ?
On est partis.
En Suède, mon père était suédois.
J'aimerais que tu me parles d'elle.
Ce n'est pas ma mère, dans le scénario.
Mais ils me laisseront le faire ?
Oui, oui, je sais.
Ça va être bien.
Elle est à fond.
Je lui ai raconté que ce tabouret
avait servi au suicide de ma mère.
Le tabouret IKEA ?
Est-ce que c'est moi ?
C'est vraiment moi ? Avec ces pensées, ces insomnies ?
Je n'arrive pas à accepter
que c'est vraiment moi.
On en a déjà parlé.
Vous ne vous reconnaissez plus ?
Non.
Bien des années auparavant,
le cabinet de consultation était une bibliothèque.
Elle était souvent vide,
et Karin, l'aînée de la famille,
aimait y retrouver ses amies pour écouter de la musique.
Pendant la Guerre, Karin s'engagea dans la résistance.
Un soir d'automne en 1943,
la milice vint l'arrêter.
Elle fut emprisonnée deux ans.
Elle n'évoqua jamais son séjour au camp de Grini.
Là, tu peux écouter.
Après la Libération,
Karin se maria et retrouva la maison familiale.
Elle donna naissance à Gustav
en 1951.
Des années plus tard, devenu cinéaste,
Gustav aimait à dire :
"Rien n'est plus beau que les ombres."
Il revoyait alors la maison de son enfance.
La petite sœur de Karin, Edith, reprit la maison
avec son amie, Lillian.
Edith n'avait pas voulu d'enfant,
mais elle accueillait Gustav tous les étés.
En cas de plaintes, Edith montait le son :
elle était certaine que c'était un voisin
qui avait dénoncé sa sœur à la milice.
À la mort de sa tante,
Gustav hérita de la maison.
En 1986, il revint s'installer
entre ces murs chargés de souvenirs.
Il y a deux versions de la rencontre entre Gustav
et sa femme, Sissel.
Elle racontait qu'il l'avait consultée pour des insomnies.
Elle en avait déduit que revenir dans cette maison
était plus compliqué pour lui qu'il ne voulait l'admettre.
La version de Gustav était plus fantaisiste.
J'ai été renversé par sa beauté.
Quand j'ai appris qu'elle était psychologue,
je me suis inventé des problèmes.
Six mois plus tard, Sissel était enceinte.
Ils se marièrent trois semaines avant la naissance de Nora,
en décembre 1987.
Avec l'arrivée de la petite Agnes, ils ont formé une vraie famille.
Ça te saoule d'être avec nous ?
J'ai jamais dit ça !
Tu me ressors toujours les mêmes conneries !
Après le divorce, Gustav repartit en Suède.
La maison s'allégea encore et encore.
T'as parlé à Peter ?
Peter est un vieux monsieur.
Ça fait dix ans qu'il a pas bossé.
Comme moi.
Il a pris sa retraite.
Je vais lui parler.
- Je veux pas d'autre chef op'. - D'accord, mais...
Va le voir, alors.
Si tu veux.
T'as intérêt.
Il est pas plus vieux que toi.
Vous aimez la Norvège ?
J'adore la Norvège. C'est magnifique.
Et les Norvégiens
sont adorables, l'accueil est si chaleureux.
C'est une production Netflix.
Le film sortira au cinéma ?
Il sortirait où, sinon ?
Les négociations sont en cours, mais c'est ce qui est prévu.
Une question pour Rachel Kemp.
À propos de l'accueil critique
de votre dernier film, Le Choix de Cathy.
Vous n'êtes pas trop déçue ?
Je suis très fière de ce film.
Mais nous ne sommes pas là
pour parler de ça, je crois.
Vous appréhendez de vous embarquer
dans un vrai film dramatique ?
Je veux tourner... J'ai choisi ce film pour...
C'est quoi, cette question de merde ?
Rachel Kemp est la meilleure actrice de sa génération.
Remerciez-la plutôt d'être ici, espèce d'ingrat !
Dehors !
Dehors !
Merci.
Quel gros connard !
T'avais pas demandé
à valider les questions ?
Ça se fait pas.
Satané troll de TikTok.
Il me l'a appris.
Je l'ai fait avec lui, moi aussi.
Je vais pas faire un long discours,
mais je suis submergée par une vague de gratitude.
J'adore vraiment bosser
avec chacun de vous.
Il nous reste du travail mais...
On en parlait justement.
- Toi et moi, on a réglé des choses. - Pas tout.
On verra le reste sur scène.
Jakob, je sais qu'à la maison, c'est compliqué.
En tout cas...
merci de pas laisser ton boulot en pâtir
et si t'as besoin d'en parler, je suis là.
Merci. J'y penserai.
Mais...
On va tout déchirer !
C'est sûr.
Santé !
Pourquoi tu m'as pas dit que t'allais divorcer ?
Entre les répétitions et le reste...
J'ai pas vraiment eu l'occasion.
Je comprends.
C'est pas...
à cause de nous ?
Non, absolument pas.
Je suis là,
si tu veux...
Si tu as besoin de parler.
On a plus besoin de se cacher.
Écoute, je suis pas sûr.
Coucou !
- Papa est là ? - Pas encore.
Le voilà ! Joyeux anniversaire !
Tu es tout beau.
Vous préparez une pizza ?
- Bonjour ! On fait comme ça ? - Voilà.
J'ai toujours le record.
Non.
Commence là.
Bienvenue.
- Contente de te voir. - Moi aussi.
Coucou, grand-père.
9 ans, un vrai bonhomme !
Tu es un grand garçon.
Tu n'as pas revu Therese depuis notre mariage.
Mais Therese est une femme inoubliable.
Tu nous gâtes ! C'est quel cépage ?
Va nous chercher des verres.
Salut, papa.
Tu l'as eu ?
Le film avance bien ?
Plutôt.
J'en ai entendu parler, c'est super !
Comment ça se passe avec Rachel Kemp ?
Arrête.
J'ai encore le droit de poser la question.
Elle a encore du chemin à faire,
mais elle progresse.
J'ai entendu l'histoire du tabouret IKEA.
Il va rester collé à ce truc ?
Il lui reste vingt minutes de temps d'écran.
À qui ? À Even ?
Il te reste du temps d'écran ?
Tu l'as pas épuisé ?
Mon temps d'écran ?
Tu lui accordes combien ?
Dix minutes.
- Pose ton téléphone. - La pizza est prête.
- C'est prêt. - J'arrive.
- Qu'est-ce qu'on dit ? - Merci, grand-père.
Regarde.
Monica Bellucci, bon sang !
Grâce à ce film, tu comprendras les femmes
et leur relation à la mère.
Des beaux cadeaux.
On n'a pas de lecteur DVD.
Encore heureux !
On trouvera une solution.
On regarde rarement des films.
Tu devrais te mettre à l'écriture.
Si tu le dis.
Pourquoi poireauter en attendant qu'un vieux con
te propose le rôle d'Ophélie ?
Je joue Hamlet.
C'est vrai ?
J'en ai parlé à Rachel,
elle a pris les choses en main,
elle a monté sa boîte de prod.
C'est difficile, d'être actrice.
Elles décident de rien,
elles sont tributaires du désir des autres.
C'est usant.
Je joue beaucoup...
Elles finissent par douter d'elles,
et leur besoin de reconnaissance devient...
insupportable.
J'aurais jamais épousé une actrice.
Tu préférais les mettre dans ton lit.
Les artistes d'aujourd'hui
sont tellement petits-bourgeois.
On n'écrit pas Ulysse
quand on gère le foot des mômes ou l'assurance de la bagnole.
Un véritable artiste est libre.
Et doit le rester.
Il faut pas avoir d'enfants, alors ?
Ne dis pas ça, Nora.
Ça te fait quel âge ?
À ton âge, Sissel avait deux enfants.
Les temps changent, papa.
Vous êtes ce qui m'est arrivé de mieux.
Ce qui t'est arrivé de mieux ?
On t'a pas vu souvent.
Comme d'habitude, tout est la faute de papa.
J'ai pas tout raté, vous êtes des femmes bien.
T'en es sûr ?
Tu nous connais pas.
- Tu exagères. - J'exagère ?
Tu as eu des moments difficiles.
J'ai connu ça aussi.
Mais tu as trop de colère en toi.
C'est difficile d'aimer une enragée.
Tu veux pas finir seule, quand même.
Artistiquement, c'est mauvais aussi.
Il faut avoir quelqu'un à aimer, des enfants, ou...
On les regrette jamais, pas vrai ?
Peter ?
Je suis content de te voir.
Sacrée baraque !
C'est grâce à Lasse Hallström, pas à toi.
Sans La Rivière du temps, il t'aurait jamais engagé.
Tes petits-enfants doivent adorer.
On est toujours en froid avec Daniel.
C'est vraiment dommage pour ses enfants.
Il les prive de leur grand-père.
Mais dis-moi...
ce scénario...
Pas mal, hein ?
- Il est génial. - Tu en es ?
Évidemment que j'en suis !
Viens, on va boire un coup.
Dans ce film, on fera pas
de caméra à l'épaule.
Je vois plutôt un dolly
et une caméra fixe.
Désolé qu'on se soit perdus de vue.
Entre les tournages, j'oublie...
Je sais ce que c'est, je suis pareil.
Écoute...
Je te tiendrai au courant.
Netflix a aussi son mot à dire.
Ils veulent que je voie d'autres gens.
C'est comme ça que ça se passe ?
Oui.
C'est comme ça.
Trinquons, alors !
Content de te voir.
Salut, Nora.
Je t'appelle parce que...
Parce qu'il faut qu'on discute.
On peut pas continuer comme ça.
Si j'aime pas aller au théâtre,
ça veut pas dire que j'aime pas le théâtre.
C'est plutôt que...
je supporte pas de le regarder.
Tchekhov, je peux...
Tchekhov je préfère le lire.
Peut-être...
pas les pièces, mais...
Je suis très sensible. Toi aussi.
On... on se ressemble.
Merde.
Merci.
J'ai une question...
Qui est le "tu" ?
Elle dit "tu sais".
À qui parle-t-elle ?
À ton avis ?
Ça ne doit pas être sa mère.
Elle ne lui dirait pas ça.
J'imagine que c'est sa voix intérieure.
Ça me fait bizarre de parler sans m'adresser à personne.
Très bien.
Ingrid va t'écouter.
Je suis tout ouïe.
Viens là.
Essaie de te mettre là. On va voir.
Tu vas reprendre à...
"J'ai fait une sorte de crise." Adresse-toi à Ingrid.
N'hésite pas à la toucher,
qu'elle sente tu es sa maman.
N'oublie pas, elle n'en a jamais parlé à personne.
Elle est gênée de prier.
Tu peux essayer de le cacher, d'en rire, mais...
Tu as honte.
Tu as honte de ta faiblesse.
J'ai fait une sorte de crise.
J'étais encore seule à la maison,
allongée dans mon lit, en larmes.
Ça arrive à tout le monde, de pleurer dans son lit...
Quelqu'un a dit que prier, ce n'est pas parler à Dieu.
C'est accepter son désespoir.
C'est se jeter à terre parce que...
c'est tout ce qu'on peut faire.
Comme quand on a le cœur brisé, et qu'on pense...
"Je t'en prie, rappelle-moi. Pardonne-moi.
Je t'en prie, reviens-moi."
J'avais tout foutu en l'air.
J'étais seule,
je pleurais.
Alors, pour la première fois
je me suis assise par terre
et j'ai prié.
J'ignore à qui je m'adressais, mais je l'ai dit à voix haute :
"Aide-moi.
J'en peux plus.
J'y arriverai pas seule.
Je veux trouver ma place.
Je veux trouver ma place."
Si seulement...
sa mère était comme elle, dans le film.
Exactement.
Tu trouves que ça marche en anglais ?
Oui, très bien.
Et si je prenais un accent norvégien, comme Ingrid ?
J'ai pas d'accent.
Elle est suédoise.
J'ai un accent ?
On l'entend à peine. Mais...
Ce n'est pas bizarre si vous avez tous un accent,
sauf moi ?
Peut-être. Je vais y réfléchir.
On peut parler de mon personnage ?
Bien sûr.
Le grand mystère pour moi, reste : pourquoi ?
Pourquoi elle décide de se suicider ?
Oui.
À ton avis ?
Elle est dépressive, comme sa mère.
Mais elle a un enfant.
C'est la question que pose le film.
À toi de trouver ta propre réponse.
Tu peux me parler de ta mère ?
Sans vouloir être indiscrète,
je crois que ça pourrait être pertinent.
Ce film ne parle pas de ma mère.
Voici sa fiche enregistrée par la milice
et son dossier au camp de Grini.
Ici, le témoignage de Karin Irgens
ainsi que le reste du dossier,
qui contient des photographies
de scènes de torture reconstituées.
Ces images sont choquantes,
je préfère vous prévenir.
Ce qui la concerne est indiqué par ces papillons adhésifs.
Je vous remercie.
IRGENS, Karin
Accusation : propagande antinazie
Procès pour haute trahison
Liste des pièces au dossier
Chefs d'accusation : actes de torture
Objet : Actes de torture commis envers Karin Irgens.
... j'ai hurlé de douleur quand ils ont serré l'étau...
Il m'a attachée à un poêle brûlant...
Ils m'ont rouée de coups avec un gros bâton...
Les douleurs ont persisté pendant des mois...
En racontant sa journée à Even,
elle s'aperçut qu'elle n'avait rien appris,
qu'elle savait déjà tout ça.
Elle ne comprenait pas ce qui avait pu la bouleverser ainsi.
Était-ce le témoignage de sa grand-mère,
qui décrivait les événements de façon si sèche et détachée ?
Ou le nombre de victimes
qui figuraient dans le même dossier ?
Le rapport de police de son suicide, quinze ans après,
était mince.
Il ne comportait pas de photo,
mais le nom de son père y figurait.
Il n'avait pas été interrogé,
sans doute parce qu'il n'avait que 7 ans à l'époque.
Et tu fais panoter ta caméra, super vite.
Non, attends.
Regarde bien.
Coupez !
Montre.
Marrant, non ?
Fais voir ?
Bravo !
On va à la première de Nora ensemble ?
On pourrait dîner ici avant.
Je prendrai un taxi du bureau.
Mais tu vas venir ?
Évidemment.
Je veux Erik dans mon film.
Il est parfait.
C'est un petit rôle, mais il est central, le fils de Rachel.
C'est gentil de proposer, mais...
je ne sais pas s'il a la fibre pour être acteur.
C'est pour ça que je le veux.
Rien de pire que les gamins acteurs qui gesticulent devant la caméra,
qui se croient dans une comédie musicale.
Erik a quelque chose.
Comme un secret.
Tu étais timide aussi.
Tu te souviens ?
Mais tu crevais l'écran.
Tu aurais dû continuer.
Je voudrais trois verres de jus de fruit.
Merci d'avoir lavé mon linge.
Merci d'avoir lavé mon linge.
J'ose à peine fermer les yeux.
J'ai peur de les ouvrir
et de voir que tu n'es plus là.
On fait une pause.
Tu as la tête ailleurs ?
Je suis un peu fatiguée.
N'aie pas peur de te tromper.
La seule erreur serait de ne pas écouter.
Et prends ton temps.
D'accord ?
On la refait, sans accent.
On reprend à...
Page précédente. Tout en haut.
Ravie de vous rencontrer.
Moi aussi.
Pardon pour l'attente.
Merci de prendre le temps de me voir.
C'est normal.
Pourquoi avez-vous refusé le rôle ?
Je ne peux pas travailler avec lui.
Pourquoi ?
On n'arrive pas à se parler.
Mais c'est vous qu'il voulait.
Oui.
Enfin, je n'en sais rien.
Je n'arrête pas de me dire qu'il a...
Qu'il a fait une erreur.
Je n'arrive pas...
Je n'arrive pas à la cerner.
Plus je travaille le personnage,
plus je me perds en essayant de l'incarner.
Comme si sa mélancolie...
prenait toute la place.
L'idée est belle.
Mais j'ignore si c'est la cause
de tous ses problèmes ou si c'est...
le symptôme d'une souffrance plus profonde.
Je ne veux pas le décevoir, vous comprenez ?
C'est quelqu'un...
de difficile dans la vie.
Mais c'est un excellent réalisateur qui croit en vous.
Ce serait idiot de laisser tomber.
J'avais l'habitude de tout contrôler.
Et quand je perdais le contrôle, j'aimais bien aussi.
Tu vois ?
Je suis trop vieux.
Il y a des barbelés dans la prairie.
Je suis le dernier des Mohicans.
Et le petit nouveau qui me balance ses moodboards.
Peter me manque.
Mais t'as vu le coup de vieux ?
Je suis trop fatigué, Michael.
Qu'est-ce qui s'est passé ? Il y a 15 ans, j'avais 55 ans.
T'as peut-être raison.
Peut-être qu'on a passé l'âge
et que c'est notre dernier film ensemble.
Mais promets-moi de pas céder à l'air du temps.
Promets-le-moi.
Ce sujet...
Tu l'as déjà effleuré.
Mais tu l'as jamais abordé de front,
comme tu le fais maintenant.
De façon si directe, si personnelle.
D'accord, il t'a fallu de longues années
pour en arriver là.
Mais ce film, tu vas le faire, bordel.
Et tu vas le faire à ta façon.
T'as pigé ?
- Je vais... - D'accord.
Tu peux desserrer un peu ?
- Félicitations. - Merci, c'est gentil.
- Tu as été géniale. - Merci.
- Tout le monde a adoré. - C'est gentil.
On a fini par y arriver, c'était...
C'était bien.
Ça va ?
Oui, ça va.
Tu me rappelles jamais.
Non.
Papa est venu avec vous ?
Pas que je sache.
On a pris une babysitter.
On va boire un verre à Tekehtopa,
si t'es dispo.
Excusez-moi ?
Mes sincères félicitations,
quelle magnifique représentation !
Oui, j'ai pris rendez-vous,
je te tiens au courant.
Mais pour ce soir, c'est impossible.
J'ai souvent joué quand j'étais malade,
c'est la première fois que j'annule une représentation.
Je suis vraiment désolée.
Oui, merci.
Au revoir.
Où est Erik ?
Il va bientôt rentrer.
Pourquoi t'es pas venu à la première de Nora ?
Elle voulait pas que je sois là.
Voyons. Voici la version originale.
Et la traduction anglaise,
pour qu'Erik apprenne son texte.
S'il a un accent, c'est pas grave.
Tu as eu Michael ?
Il va devoir manquer l'école.
J'hésite un peu...
Ça va être super. Je t'assure.
Je sais pas s'il veut.
Si, il en a envie.
Comment tu le sais ?
Je lui ai parlé.
Tu lui en as parlé ?
Vaguement.
Il a sauté au plafond.
Tu lui en as parlé sans moi ?
Quand tu as joué dans mon film...
J'en garde un souvenir merveilleux.
Ça va être super.
Lisez le scénario ensemble.
Rachel va adorer
travailler ces scènes avec lui.
Elles sont très joyeuses.
Elle verra d'autres aspects du film...
Arrête de parler. Tais-toi.
Erik ne jouera pas dans ton film.
Enfin, Agnes...
J'ai aimé tourner avec toi, papa.
C'est ce que j'ai vécu de plus beau,
je passais enfin du temps avec toi.
J'étais devenue le centre de ton monde.
Et puis tu t'es évaporé, je t'ai plus vu...
C'était merveilleux !
Oui.
Mais aussi incompréhensible.
Tu souffles le chaud et le froid.
À un moment, on est proches et puis tu disparais,
et quelqu'un d'autre est le centre de ton monde.
Lis-le.
Mais c'est pas vrai !
Je m'en fous que ce soit bien ou pas.
Je pense à Erik.
Grand-père allait partir.
Tu vas bien ?
- Bien. - Contente de te voir.
Tu m'as manqué, aujourd'hui.
- Toi aussi. - C'est vrai ?
Qu'est-ce qu'on fait, en attendant papa ?
Que me vaut cet honneur ?
Ça va ?
Oui, je crois.
Viens, je vais te faire un thé.
- Tiens. - Merci.
Tu ne veux plus faire le film ?
C'est que...
Je n'ai pas envie de te laisser tomber.
Je resterai si tu insistes.
Je le sens pas vraiment.
Et je pense que toi non plus.
Moi, dans ce film ?
Bien sûr que si.
J'en doute.
Tu m'as demandé de me teindre les cheveux
de la même couleur que ta fille.
Et tu ne veux pas vraiment faire ce film en anglais.
Toi aussi, tu trouves que ça sonne faux, non ?
Je ne veux pas te décevoir.
Je suis désolée.
C'est ma faute, Rachel. Je suis désolé.
La plupart des acteurs auraient fait le film quand même.
Ou ils auraient laissé leur agent annoncer leur départ.
Tu es venue en personne.
Tu es quelqu'un de bien.
Allez...
Ne prends pas ça comme un échec.
Tu es une actrice formidable, sache-le.
Merci.
Désolée de débarquer ici, mais tu réponds jamais.
Pardon.
Tu vas bien ?
Quand tu réponds pas,
je flippe, tu le sais bien.
Alors ? Tu es malade ?
Non.
Je me suis engueulée avec papa, hier.
J'étais hors de moi.
Il veut qu'Erik joue dans son film et j'ai refusé.
Mais j'ai lu le scénario.
Et c'est tellement beau. Pas du tout ce que j'imaginais.
Je sais que tu veux plus avoir affaire à lui.
Mais il faut que tu le lises.
J'ai l'impression qu'il parle de toi.
Enfin...
qu'il l'a écrit pour toi,
c'est pas l'histoire de sa mère.
Bref...
Tu veux bien me lire ce passage à voix haute ?
Fais pas attention,
l'écriture est un peu maniérée.
Mais lis-le.
Tu sais, je ne crois pas du tout en Dieu.
Chez nous, la religion n'avait pas sa place.
Nous n'étions pas baptisées.
Ma sœur et moi avions fait notre confirmation civile
pour les cadeaux.
J'ai fait une sorte de crise.
J'étais encore seule à la maison,
allongée dans mon lit, en larmes.
Ça arrive à tout le monde,
de pleurer dans son lit...
Quelqu'un a dit que prier, ce n'est pas parler à Dieu.
C'est accepter son désespoir.
C'est se jeter à terre parce que c'est tout ce qu'on peut faire.
Comme quand, le cœur brisé, on pense :
"Appelle-moi. Il faut que tu changes d'avis.
Reviens-moi."
Et moi, j'avais tout gâché.
J'étais seule, je pleurais.
Alors, pour la première fois,
je me suis assise et j'ai prié.
C'est difficile à expliquer.
J'ignore à qui je m'adressais,
mais je l'ai dit à voix haute :
"Aide-moi.
J'en peux plus.
J'y arriverai pas seule.
Je veux trouver ma place.
Je veux trouver ma place."
Tu as parlé à papa...
de ma tentative de suicide ?
Non, bien sûr que non.
J'ai pensé comme toi. D'où il sait ça ?
C'est mélangé
avec les histoires de sa mère, aussi.
Par moment, c'est comme si il avait été là quand tu allais mal.
Il était pas là.
C'est toi qui étais là.
Comment c'est possible ?
Tu t'en sors tellement bien et moi, tellement mal.
Dis pas ça.
Comment t'as fait après l'enfance qu'on a eue ?
Ça a pas été simple pour moi non plus.
Mais t'as réussi à fonder une famille.
Un foyer.
Oui.
Mais on a pas eu la même enfance.
Moi, je t'avais, toi.
Tu penses être incapable de t'occuper des autres.
Mais tu étais là pour moi
quand maman allait pas bien.
Tu me lavais les cheveux.
Tu me coiffais.
Tu m'emmenais à l'école.
Je me sentais en sécurité.
Je t'aime.
Moi aussi.
Moi aussi, je t'aime.
C'est mieux comme ça ?
Quel bonheur d'ouvrir les yeux sur une telle beauté !
Vous avez un sourire magnifique.
J'espère que votre petit ami vous le dit.
Ça lui arrive.
J'ai déjà entendu ça.
Vous n'avez rien de mieux à m'offrir ?
Du champagne ?
Tu me mets des biscuits ?
- Tu sais... - Omar a des biscuits tous les jours.
- D'accord... - Du chocolat, même.
Tu mangeras ton sandwich d'abord.
Allez.
Bisous.
Qu'est-ce qui t'arrive ?
J'ai oublié mon téléphone.
Bisous.
Coupez !
Parfait.
C'est dans la boîte. Scène suivante.
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