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LE GRAND NORD, 1857
Capitaine !
Capitaine !
Je peux vous parler ?
Il faut briser la glace.
Les hommes sont affamés et épuisés.
On ne peut pas continuer à ce rythme.
Écoutez-moi !
Plus nous mettons de temps,
plus la glace resserre son étau.
Le travail continue.
Organisez un roulement.
Sauf votre respect…
- Les hommes veulent être sûrs. - Sûrs ?
Oui, qu'on rentrera à Saint-Pétersbourg une fois le navire dégagé.
Ils ne le pensent pas en état de naviguer.
Écoutez-moi !
Ce n'est pas à vous, ni au second, de penser quoi que ce soit.
Nous avons accepté une mission et nous la mènerons à bien.
Nous atteindrons le pôle Nord.
C'est bien compris ?
Une explosion, capitaine.
À un mille et demi.
Rassemblez des hommes.
Les chiens de traîneau, ils sont indemnes.
D'où vient tout ce sang ?
Par ici, capitaine !
Un blessé. Il a perdu beaucoup de sang.
Une blessure à l'épaule et une jambe cassée.
Une attaque d'ours ?
Je ne crois pas.
Larsen, viens m'aider.
Une prothèse.
Mettez-le sur la civière.
Retournez au navire !
Larsen, la bête approche.
Préparez-vous !
À mon commandement.
En joue !
Feu !
Groupe suivant.
Feu !
Tous au navire !
Empêchez-le de monter à bord !
Qu'est-ce qu'il nous veut ?
Amenez-le-moi !
Larsen, l'espingole !
Victor.
Victor !
Je l'ai tué.
Je l'ai tué.
Il est vivant !
L'échelle !
Remontez l'échelle !
Amenez-le-moi !
Il reste combien de coups ?
Ça ne le tuera pas.
Je sais.
Je ne vais pas le viser.
Du laudanum, pour calmer la douleur. Buvez.
Où suis-je ?
Sur l'Horisont. Capitaine Anderson. Docteur Udsen.
Combien de vos hommes a-t-il tués ?
Six.
Il reviendra en tuer beaucoup d'autres.
Vous tous, s'il le faut,
si vous ne me livrez pas à lui.
Il a disparu, avalé par les eaux glacées. Il est mort.
Non !
Il ne peut pas mourir.
J'ai essayé de le détruire.
Que vous me croyiez ou non,
il reviendra
me chercher.
Quand il le fera,
vous devez me promettre de me mettre sur la glace
et de le laisser me prendre.
Je vous en prie.
Quelle est cette créature ?
Quel diable
l'a créée ?
C'est moi.
C'est moi.
Je l'ai créée.
J'avais décidé que le souvenir de mes fautes
devait mourir avec moi.
C'est prêt.
Une partie de mon histoire est factuelle.
Une autre ne l'est pas.
Mais tout est vrai.
Je m'appelle Victor.
Victor Frankenstein.
C'est mon père qui m'a donné ce nom.
Savez-vous ce qu'il signifie ?
Je crois, oui. Le conquérant.
Le vainqueur.
Oui. Tout a commencé avec lui.
Mon père.
Et ma mère.
PARTIE I LE RÉCIT DE VICTOR
Mon père, baron, était un éminent chirurgien.
Il avait épousé ma mère par convenance,
pour sa dot considérable et sa lignée noble.
Ainsi, mon père avait pu conserver son rang
et le domaine familial.
Il était absent de nos vies.
Quand il était là, la maisonnée se pliait à sa volonté.
Claire, ma douce.
Le reste du temps…
Victor.
Père.
Le reste du temps, mère était à moi.
Non, apportez ça ici.
Les sels de la viande enrichiront votre sang et celui du bébé.
Vous mangez pour deux.
Allons.
C'est nutritif.
Ange gardien,
mon doux compagnon.
Reste à mes côtés et ne me quitte pas.
Sous tes ailes, abrite-moi.
J'entendais leurs scènes continuelles à travers le mur.
Ils se disputaient sur la fortune, le domaine,
et moi.
Leurs voix me remplissaient de peur.
Il nous méprisait tous les deux.
Nos cheveux aile de corbeau, nos yeux d'un noir profond.
Même notre naturel réservé, parfois tourmenté,
semblait l'exaspérer au plus haut point.
Énumère aussi précisément que possible
l'ancienne classification des humeurs dans le corps humain.
Sang,
bile noire, bile jaune et phlegme.
Poids moyen du cœur d'un homme ?
255 à 310 grammes, père.
Poids moyen du cœur d'une femme ?
225 à 280 grammes.
Pourquoi, à ton avis,
le cœur féminin est-il plus léger ?
Profondeur des émotions ?
Tendance à la mélancolie ?
Masse. Volume sanguin.
Irrigation musculaire.
Bien. Il n'y a pas de contenu spirituel dans un tissu
ni d'émotion dans un muscle.
Décris la fonction principale de la valve tricuspide.
Je ne me rappelle plus, père, mais ça va me revenir.
Oui, j'en suis sûr.
L'ivoire ne saigne pas, Victor.
La chair, si.
Le temps que tu te rappelles, ton patient sera mort.
Tu comprends ?
La fonction principale de la valve tricuspide,
c'est d'empêcher le reflux de sang vers les veines caves.
Non, pas tes mains.
Plus maintenant.
Ce sont les instruments de ton art et de ta volonté.
Il faut en prendre soin.
Ton visage, en revanche,
n'est que vanité.
Tu portes mon nom,
Victor,
et avec, ma réputation.
Je te prie de t'en souvenir.
Je sens que vous avez du jeu.
Je mélange.
Mère ?
Père !
Père, c'est maman !
De l'eau chaude et des linges propres. Tout de suite !
Père !
Père.
Sauvez-la, je vous en prie !
Ma mère,
que j'avais fini par considérer comme une partie de moi-même,
elle qui, je le pensais, ne partirait jamais,
elle qui incarnait la vie,
incarnait à présent la mort.
Ses yeux s'étaient éteints,
son sourire nourrissait la terre glacée.
Partez !
Allez-vous-en !
Une partie de l'univers avait été engloutie.
Le firmament était désormais plongé dans l'obscurité.
Couvre-toi les yeux.
Ne regarde pas avant que je ne te le dise.
Maintenant.
William était solaire et souriant.
Il était d'un naturel plus calme et doux.
À l'évidence, le préféré de mon père.
Merci, père.
C'est un plaisir, mon garçon.
Il était la brise, j'étais le nuage d'orage.
Il n'était que gaieté, je n'étais que chagrin.
Prends les rênes.
Regardez-moi, père. Regardez-moi !
Il y avait autre chose.
Ou plutôt, il manquait quelque chose.
Ma mère avait péri
aux mains du médecin le plus distingué de son époque,
mon père.
Une idée
germa dans mon esprit.
Définis le système circulatoire…
Inéluctable.
Implacable.
… tel qu'exposé dans De Motu Cordis.
Et elle devint une vérité.
Père ?
Vous l'avez laissée mourir.
J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la sauver, tu le sais.
Vous avez échoué.
Nul ne peut vaincre la mort.
Moi, si.
Je la vaincrai.
Tout ce que vous savez, je le saurai. Et plus encore.
Nous en avons fait assez pour aujourd'hui.
Je naquis de nouveau cette nuit-là.
J'eus une vision.
Je vis, pour la première fois…
l'ange noir.
Il me fit une promesse.
J'aurais le contrôle des forces de la vie et de la mort.
Je deviendrais aussi bon chirurgien que mon père.
Je le surpasserais en ambition et influence.
La vision était si claire.
Plus claire que tout ce que j'avais vu en éveil ou en rêve.
Mais comment ?
Ma ruine fut rapide.
Deux révoltes et un incendie sur les plantations de ma mère
écornèrent la fortune familiale.
Nous gardâmes le domaine, mais perdîmes
tout le reste.
William partit chez des parents à Vienne,
et moi, à Londres, puis à Édimbourg.
Là, pendant des décennies,
je m'efforçai…
de repousser les limites du monde universitaire.
La vie.
Ceci…
est la vie, messieurs.
COLLÈGE ROYAL DE MÉDECINE - 1855
Nous naissons.
Et à peine levés,
nous tombons.
La mort.
Dans l'espace entre l'ascension et la chute,
notre modeste champ d'action.
La naissance n'est pas entre nos mains.
N'est-ce pas ?
La conception, cette étincelle,
l'animation de la pensée et de l'âme…
est dans les mains de Dieu.
Dieu.
Mais la mort…
Il est là, le défi.
Cela devrait être notre préoccupation.
Indéniablement.
Qui sommes-nous ? Nous ne sommes pas des dieux.
Mais s'il nous faut adopter l'arrogance des dieux,
nous devons, à tout le moins, faire des miracles.
Ne pensez-vous pas ?
Allumez une étincelle divine dans l'esprit de ces jeunes étudiants.
Apprenez-leur à tenir tête plutôt qu'à obéir.
Montrez que l'homme peut forcer la nature dans ses retranchements
et arrêter la mort.
Pas la freiner, mais l'arrêter totalement !
Silence !
Comment, au juste, vous proposez-vous d'enseigner
l'impossible ?
Sujet composite, le corps.
Celui d'un commerçant, qu'on m'a livré aussitôt après sa mort.
Cerveau fonctionnel,
branches spinales et nerfs vagaux intacts.
Observez la finesse des cicatrices.
Aucune suture grossière avec ma technique.
Le bras, voyez-vous, vient d'un autre spécimen, un charpentier.
Muscles, ligaments et nerfs sont maintenant tous connectés.
Le mouvement spasmodique causé par le courant électrique
n'a rien de nouveau.
Cependant, le flux d'énergie à travers le corps
implique une notion unique,
une notion orientale, le chi.
Il s'agit du flux d'énergie
à l'intérieur et à l'extérieur du corps. Des aiguilles…
Silence !
Asseyez-vous.
C'est une audience, docteur, pas un numéro de cirque.
Vous ne servez pas votre cause.
Cet artifice galvanique ne vous sauvera pas.
Un artifice.
Un artifice ?
En êtes-vous sûr ?
Ce n'est pas un artifice, c'est une décision.
Coordination motrice entre l'œil d'un mort
et le bras d'un autre,
dotés d'une volonté nouvelle et de rudiments de compréhension.
De la compréhension
dans un cerveau mort ?
Lâche, maintenant.
S'il te plaît.
C'est irrésistible.
Éteignez ça. Tout de suite, charlatan !
C'est l'avenir. C'est possible !
Il faut l'étudier, le quantifier !
C'est une hérésie !
Une abomination.
Une obscénité !
Dieu donne la vie
et Dieu la prend, Victor.
Peut-être que Dieu est malhabile !
Et nous devons corriger ses erreurs.
Ne laissez pas ces vieux fous vous museler.
On n'obtient de réponse que guidé par la désobéissance,
libéré de la peur et de la lâcheté du dogme !
Professeur Krempe.
Baron Frankenstein, je suis Heinrich Harlander.
J'ai avec moi une lettre d'introduction de votre frère, William.
Mon frère ?
Je voulais faire votre connaissance.
Cela ne prendra qu'une minute. S'il vous plaît.
William vient me voir, c'est cela ?
Oui, dans quelques jours.
Il veut vous présenter sa fiancée, ma nièce, en l'occurrence.
Elizabeth Harlander,
une charmante jeune femme tout juste sortie du couvent.
Les photographies sont de moi.
William a du succès dans le monde de la finance.
Il se fait un nom.
Un nom, dites-vous.
Ce nom, je le porte aussi, que cela nous plaise ou non.
J'ai lu votre article dans le Lancet.
Vous croyez pouvoir le faire ?
Assembler un homme,
un corps entier, et lui donner vie ?
Vous l'avez vu.
J'ai vu une exécution.
Vous étiez fichu avant d'avoir prononcé un mot.
Je leur ai quand même montré.
Quoi ?
La vérité.
Ils auront oublié au dîner.
Certes.
Mais vous ?
J'ai trouvé ça brillant.
Ça l'était.
Mais tel un enfant,
surexcité,
vous serrez votre animal si fort que vous l'étranglez.
C'est pour cela que je m'inquiète pour vous.
Saurez-vous contenir votre feu, Prométhée ?
Ou vous brûlerez-vous les mains avant de l'offrir ?
Bien.
Pardonnez mon impolitesse, mais la journée a été longue,
je ne suis pas en état de converser avec un inconnu.
S'il n'y a rien d'autre…
Mais il y a beaucoup plus.
J'ai pris mes quartiers à Édimbourg.
Dans trois jours, nous dînerons avec William et Elizabeth.
Ce soir-là, je changerai votre destinée.
Je vous montrerai quelque chose d'extraordinaire.
La pêche. Tourne la pêche !
Tourne-la.
Tu l'as encore croquée.
Tu manges les pêches.
C'est une vanité.
La pêche symbolise la vie et la jeunesse.
Et tu la croques !
- J'ai faim, Kiki. - Ne m'appelle pas Kiki.
Le baron Victor Frankenstein.
Va-t'en.
Excusez-moi.
Bienvenue.
Herr Harlander.
Un art jeune, la photographie.
Au revoir, Kiki.
C'est déjà une passion.
Avez-vous vos notes ?
Merci.
- C'est extraordinaire. - Merci.
Vous utilisez le système nerveux pour fournir
la poussée d'énergie.
N'est-ce pas ?
Exact.
Ainsi, la force vitale dont vous disposez n'a aucune durabilité,
elle faiblit, elle s'évapore.
C'est-à-dire ?
À l'audience, vous avez mis fin à votre démonstration par fierté.
Mais en fait, la force vitale galvanique déclinait, n'est-ce pas ?
Êtes-vous chirurgien, monsieur ?
Je l'ai été. Médecin militaire.
Pas particulièrement doué, d'ailleurs.
Mais cela m'a permis d'assurer ma jeune fortune.
Je possède des usines de munitions.
- Marchand d'armes. - Je suis réaliste.
Connaissez-vous les planches d'Evelyn ?
Bien sûr.
Acquises par sir John Evelyn, quatre anciennes planches de dissection
présentant les nerfs, veines et artères de cadavres.
Il y en a une cinquième.
La plus fascinante.
Magnifique.
N'est-ce pas ?
La chair déposée sur du bois.
Le cadavre, allongé sur la planche, est pelé par couches.
Les tissus restants sont laqués à la résine sur le bois.
La planche montre le système lymphatique.
Les médecins musulmans l'appelaient le système circulatoire secret.
Il ne transporte que trois litres de liquide,
mais c'est un vaste réseau.
C'est remarquable.
Pour nous, pour vous, la variation importante
est ici.
La neuvième configuration. Une structure très délicate,
presque éthérée, qui entoure le cœur.
Elle peut distribuer, mais aussi emmagasiner l'énergie.
Oui, à condition d'y accéder sans détruire
les tissus…
Pas par l'avant. Par le dos.
Le rachis. La courbure thoracique.
Bien sûr.
Un flux d'énergie,
une cicatrisation et une régénération inimaginables.
La vie éternelle.
J'allouerai à vos recherches des ressources illimitées.
Et en échange ?
Inutile d'être grossier.
Nous sommes des chercheurs de vérité et de transcendance, en communion.
Peut-être demanderai-je une faveur,
mais je désire surtout consigner votre démarche pour l'histoire.
Je travaille seul.
Je suis très discret.
William Frankenstein et votre nièce, Herr Harlander.
Je vais y réfléchir.
J'y réfléchirai.
Baron.
Ne prétendez pas être raisonnable. Ce serait dommage.
Victor.
William !
Quelle allure !
Tu as grandi.
Je n'ai aucun mérite.
Je te présente la femme que je vais épouser.
Lady Elizabeth Harlander.
Enchanté.
Ton exclusion ne m'a pas étonné,
mais leurs façons et leur virulence… très injuste.
C'était juste.
Je l'ai mérité.
J'ai tout fait pour. N'est-ce pas ?
Il fit une sortie éclatante.
Pourquoi les provoquer ?
Pourquoi ne pas continuer sans attirer l'attention sur toi ?
Que de prudence !
Même pour toi, William.
On croirait entendre père.
C'était un homme plein de tact.
Précis, discret, mesuré. Mais moi,
je ne comprends pas que la modestie soit vue comme une vertu.
Victor a toujours recherché l'attention.
Enfant, je pondérais sa voix en me taisant.
Peut-être trop et trop souvent, non, Victor ?
Si la vie peut être régénérée,
pas par une imitation,
par un acte divin, grâce à la science, pourquoi le murmurer ?
Vous riez ?
- Vous êtes amusée ? - Je dois l'être.
Mes idées manquent de clarté ?
Vous les exprimez haut et fort.
Elles sont sans valeur ?
Une idée n'a pas de valeur en soi.
Éclairez-moi.
Prenez la guerre, par exemple.
William.
Cigare et brandy dans mon bureau ?
Vous avez sûrement déjà entendu ma nièce
s'étendre sur le sujet.
Excusez-nous.
Poursuivez. Les idées.
L'honneur.
La patrie.
La bravoure.
Ce sont des idées nobles
qui ont de la valeur en soi, n'est-ce pas ?
Pourtant, des hommes meurent pour elles.
D'une façon très peu noble,
le visage dans la boue, s'étouffant dans le sang,
hurlant de douleur.
Des hommes qui étaient des pères, des frères ou des fils.
Des hommes nourris, lavés, soignés et éduqués par leur mère
pour finalement tomber au combat, loin de ceux
qui provoquent ces tragédies.
Ceux-là restent chez eux,
à l'abri du sang et des baïonnettes,
la peau intacte, bien au chaud sous les couvertures.
Voilà ce que donnent les idées des fous.
Vous pensez que je suis fou ?
Filez boire et fumer. Les garçons vous attendent.
Les hommes croient si souvent avoir rencontré un ange ou un démon
avant de s'apercevoir que ce n'était qu'une illusion.
Cette partie d'échecs,
nous la jouons contre nous-même.
Aidez-le.
Aidez-le !
Tenez, buvez.
Vous devriez venir.
Rien.
La vigie l'a vu.
Il rôdait autour du navire.
On l'a tous vu se noyer.
Capitaine.
Les hommes sont terrifiés.
Ils veulent le renvoyer sur la glace, que ce soit fini.
Il est sous ma protection
et sous la protection de la Couronne.
Quelques semaines plus tard, nous nous rendîmes à un lac
près de Vaduz, sur le continent.
Ce devait être une usine de filtration
pour l'irrigation.
La construction fut abandonnée au début de la guerre.
Pas celle-ci, la précédente.
Ou celle d'avant, je ne sais plus.
Dès que je posai les yeux sur elle,
la tour,
je sentis l'appel du destin.
La structure est intacte.
Une conduite va du haut jusqu'en bas.
J'organiserai le transport de tes affaires depuis Édimbourg.
Tout ce que vous voudrez vous sera accordé.
Tout ?
Tout.
Je me suis assuré les services de William pour le projet.
Il me faut un cachot. Et une glacière près du laboratoire.
Il y a deux réservoirs tout en bas.
Nous les utiliserons.
Il faut réparer les machines à vapeur et commander du carburant.
Là et là, quatre piles voltaïques de grande capacité,
polarité positive et négative,
et un paratonnerre en argent descendant dans le laboratoire.
Mes entrepreneurs fabriqueront tout l'équipement qu'il vous faudra.
Je présume que nous avons un accord.
Le marché est conclu.
Non, pas lui.
Ouvre la bouche.
Tu as de la chance d'être pendu. Tu serais mort dans l'année.
Herr Harlander m'a promis le fin du fin.
Peut-être, monseigneur,
mais comme vous le savez,
le crime ne paie pas, c'en est l'exemple criant.
Ce sont tous des misérables.
J'en suis désolé.
Dos musclé. Je le prends.
Revenez plus tard.
Une confession ?
J'étais intrigué.
Que pouvait avoir à confesser une créature aussi délicate et pieuse ?
Par un heureux hasard,
une occasion se présenta, et…
j'allais vite le savoir.
Pardonnez-moi, mon père, car j'ai péché.
Combien de temps s'est écoulé depuis votre dernière confession ?
À peine une semaine. J'étais au couvent.
Une semaine ?
Avez-vous péché si rapidement ?
Oui.
Un péché d'intention, pas en acte.
Un homme, c'est cela ?
Le frère de mon fiancé.
Luxure ?
Haine.
- Haine ? - Il est effroyable, grotesque.
Vous avez la dent dure.
Ce n'est guère charitable.
Mon père, vous ne le connaissez pas.
Il essaie de contrôler et manipuler tout son entourage.
En bon tyran, il se plaît à jouer les victimes.
Son seul atout,
c'est qu'il est plus rustre qu'il ne le croit.
Plus rustre ?
Expliquez-vous, mon enfant.
Déjà,
il est facile à repérer.
On le voit…
même dans une rue animée un jour de marché.
Quand m'avez-vous repéré ?
Je vous ai vu bien avant que vous ne me voyiez.
- Avez-vous dîné ? - Je n'ai pas très faim, baron.
Quant à moi, je suis affamé.
Merci, mon brave.
Quels livres avez-vous achetés ? Puis-je ?
Devinez.
- Pardon ? - Je préférerais.
Très bien.
Une idylle…
sous le soleil méditerranéen, de la soie, des querelles d'amoureux.
Insultant,
mais pas surprenant.
Ah oui ?
Les insectes ?
Mon intérêt scientifique porte sur les petites choses.
En accord avec la nature, peut-être au rythme de Dieu.
J'ai toujours été en quête de pureté,
de merveilleux.
Est-ce cela que vous cherchiez au couvent ?
En un sens.
Fut-ce payant ?
Rien ne l'est.
Permettez-moi,
chère sœur.
Ce n'est pas convenable.
Rien ne l'est.
Très bien.
Un rire !
Pour la toute première fois,
je m'intéressai davantage à la vie
et un peu moins
à la mort.
La tige principale
a un système de verrouillage rapide.
S'agit-il d'un alliage ?
Cuivre et zinc.
Ça n'ira pas. Recommencez.
L'argent est un conducteur parfait.
William, tu dois rester ici.
Je n'ai confiance qu'en toi.
Quelques jours.
Vous ne l'attraperez pas.
Magnifique.
Magnifique.
On le capture ou on le laisse partir ?
On le capture.
Nous avons une chose en commun.
Votre prisonnier.
Comme promis, William mit tous ses soins
à l'aménagement du laboratoire.
Installez ça là-bas.
Allez l'aider.
Il suivit mes instructions à la lettre.
Tout est en argent.
Les points de conduction
correspondent au système lymphatique.
Ce fut assez complexe,
mais j'ai réussi.
Herr Harlander.
Merci, merveilleuse soirée.
J'espère que cela ne vous détourne pas de vos recherches
de vous occuper d'Elizabeth et moi.
Pas du tout.
Elle est jeune, elle peut compter
sur notre protection.
Je vous laisse.
Pas de dérobade entre nous.
La porcelaine française,
un carillon sous la pissée.
Je suis proche d'une solution, d'un point d'accès au système lymphatique.
Oui, ça.
Cela fait si longtemps.
La guerre s'essouffle.
Mon financement prendra fin avec elle.
Vous disiez vos moyens illimités.
Ma patience ne l'est pas.
Je sais de source sûre qu'une bataille aura lieu sous huitaine.
La marée de la guerre déversera son butin sur nos côtes.
La guerre. Les corps seront mutilés.
Une semaine.
Après cela, l'histoire se fera sans nous.
Tirez la chasse, voulez-vous, baron ?
Une semaine
pour trouver comment fournir le courant. Impossible.
Que faire ?
J'étais proche, je le sentais.
Et puis…
la vie vint s'en mêler.
Vous lui manquiez.
Je vous avertis, je travaille sur une dissection.
C'est magnifique.
Cela vous choque-t-il ?
Cela m'évoque les tableaux de martyre.
Pas de douleur.
Le dessein de Dieu se voit dans la symétrie et les formes.
Elizabeth.
Je dois vous avouer quelque chose.
Je crois au merveilleux, et vous aussi.
Un lien nous unit. Le sentez-vous ?
Un lien presque physique. Je crois sincèrement
qu'il est exceptionnel.
Croire une chose ne la rend pas vraie.
Pourquoi êtes-vous là ?
Splendide créature, ne trouvez-vous pas ?
Farouche.
Parfaitement envoûtante, mais si étrange.
Trois cœurs.
Plusieurs yeux. Le sang blanc.
Et un fascinant manque de choix.
Je ne comprends pas.
Le choix est le siège de l'âme.
Le seul don que Dieu nous ait accordé.
Elizabeth…
J'ai fait mon choix.
Bonsoir.
Elizabeth !
Je pensais avoir échoué.
Je pensais que c'était fini. Je pensais…
Et pensais…
Et…
La symétrie.
La symétrie divine.
Placer la pile au-dessus du système lymphatique.
J'avais trouvé la clé.
Rien ne pouvait plus m'arrêter.
Rien.
Non ! Ne prenez pas de corps en haut ou en bas de la pile,
sauf s'ils sont marqués.
La glace ou la pourriture les auront gâtés.
Ne regardez qu'au milieu.
L'abondance est déstabilisante pour qui n'a pas d'objectif précis.
Je veux de grands spécimens aux longs membres.
Mon travail en sera facilité.
Merveilleux.
La perfection.
Pourquoi s'en priver, cher baron ?
Pourquoi s'en priver…
Cherchez une tête intacte.
Dans la charrette.
Mettez-le là-bas.
Apportez les autres.
Seigneur.
Vous permettez ?
C'est terminé.
Herr Harlander !
Un orage approche.
Ma canne.
Ma canne !
Dans la poignée.
Du mercure.
Êtes-vous malade ?
Est-ce la syphilis ?
Je suis mourant.
Une nuit avec Vénus, une vie avec Mercure, n'est-ce pas le dicton ?
Quel stade ? Secondaire ?
Nous connaissons tous deux l'évolution.
La maladie va grignoter mes os.
Orbites, pommettes, dents, mâchoires, crâne,
dénudant mon cerveau.
Tumeurs, folie, douleur insoutenable.
Un beau matin,
je me mettrai à hurler et je ne m'arrêterai plus.
Je ne peux accepter une fin aussi vulgaire.
Ce qui m'amène
à ma seule condition, notre accord, tel que convenu
en échange de ma généreuse intervention en votre faveur.
Quand nous donnerons vie à notre nouvel Adam,
je veux être placé dans ce nouveau corps parfait.
Non.
- Si ! - Non, pas maintenant.
Justement maintenant.
Nous en parlerons après.
Il n'y a pas d'après !
Il n'y a pas d'après.
Je vous ai tout donné !
Je vous donnerai tout ce que vous voudrez. Il suffit de demander.
Même Elizabeth.
S'il vous plaît.
C'est irrésistible.
La maladie s'est propagée à tout votre corps.
Elle est systémique, vous le savez.
Tous vos organes sont infectés.
Cerveau, sang, tout est infecté !
Mais pas mon argent ?
C'est impossible.
Vous n'avez qu'un petit mot à dire.
Oui. Ni plus ni moins.
Non ! Vous comprenez ?
Que faites-vous ?
Arrêtez !
Arrêtez. Si nous perdons ça, nous perdons tous les deux.
Je serai l'aigle qui vous dévorera le foie.
Je vous en prie, arrêtez.
Herr Harlander !
Accrochez-vous !
Herr Harlander !
Tu m'as menti.
Tu as menti.
S'il te plaît.
Regarde. Les mêmes.
Soleil.
Soleil. Lumière.
Regarde-la.
La lumière du soleil. C'est…
Le soleil, c'est la vie.
La chaleur.
Victor.
Victor.
- Victor. - Oui !
Bien sûr, oui.
Bien sûr.
Victor.
Le courrier, monsieur.
Des lettres du vieux domaine, à Genève.
Des nouvelles de mon oncle ?
Nous devrions aller les voir.
Attention. Regarde devant toi.
Eau.
Eau.
- Eau. - Victor.
C'est moi, Victor. Ça, c'est de l'eau.
- Victor. - Allez, viens.
On va faire un grand pas.
Ensemble. Prêt ?
Comme ça.
Non, pas comme ça.
Chaud.
Ne touche pas. C'est chaud.
Assis. C'est bien, c'est très bien !
Maintenant, regarde ça.
Regarde. Qu'est-ce que c'est ?
Qu'est-ce que c'est ?
Attention.
Tu es très fort.
Comme ça.
Tu en veux une autre ? On la met ici.
Clé.
Victor.
Avec ça, tu auras bien chaud.
La couverture va te tenir chaud.
Victor.
Bien.
Reste ici.
Reste ici, maintenant.
Reste.
Je reviendrai. Reste.
Victor.
Tout va bien.
Je reviendrai.
Tout était nouveau pour lui.
Le chaud, le froid,
la lumière, l'obscurité.
J'étais là pour le façonner.
Je n'avais jamais pensé à la suite.
Ayant atteint les confins de la terre,
je n'avais plus d'horizon.
La réussite semblait artificielle.
Vide de sens.
Et cela me troublait terriblement.
Vos hommes,
ils souhaitent rentrer, n'est-ce pas ?
Sûrement.
Mais une fois dégagés, nous continuerons.
Quoi qu'il en coûte.
Nous avons la même folie.
Il y a peut-être une leçon à tirer de mon histoire.
Qu'il y en ait une ou pas,
j'aimerais entendre la suite.
Les semaines passaient.
Tandis que ses forces décuplaient, les miennes s'épuisaient.
Hélas, aucune évolution du langage ou du développement n'eut lieu.
En bas, en bas.
Oui, voilà. C'est ça.
Ne bouge pas.
Oui, c'est toi.
C'est toi. D'accord ?
Ça cicatrise très bien.
Je suis fatigué.
Je n'ai pas fermé l'œil,
ne serait-ce qu'une minute.
Pas de sommeil pour moi. Je m'occupe de toi.
J'ai fini de te raser.
Arrête ! Lâche.
Ouvre.
Ouvre la main. Ouvre.
Mais que fais-tu ?
Regarde ce que tu as fait.
Tu dois m'écouter. Je t'avais dit de lâcher.
Quelle stupidité !
Non, arrête.
Montre.
Ne me touche pas.
Ne me touche jamais !
Donne.
Là, c'est ta faute.
La plaie.
Elle s'est refermée.
Comment ?
Tout va bien.
Non.
Tout va bien.
Tout va bien.
Je suis sûr que tout va bien.
Nous y serons bientôt.
Je sais que tu as des pensées.
Je le sais.
Quelque part là-dedans, il y a des pensées.
N'est-ce pas ?
Tu ne veux rien dire ? Même si c'est brouillon ou confus ?
Non ?
J'en attends trop ?
Victor.
Oui !
Cela, nous l'avons établi.
C'est mon nom. Je m'appelle Victor.
Peux-tu dire autre chose ? N'importe quoi ?
N'importe quoi.
Soleil.
Froid. Pluie.
Sang. N'importe quoi.
Botte. Peux-tu dire botte ?
Victor.
Non, oui, non, oui !
Et main ? Tu peux dire main ?
Main. Main.
Tu as peur de moi ?
Tu as peur de moi ?
Pourquoi aurais-tu peur de moi ?
Je ne te ferai aucun mal.
Aucun mal. Je t'ai créé.
Je suis ton créateur. Arrête !
Vous êtes là.
Vous êtes vraiment là.
Allez, entrez. Venez.
J'ai tant de choses à vous montrer, Elizabeth.
C'est incroyable !
Venez voir mes notes.
Mon oncle est-il là ?
Pardon ?
Mon oncle est-il là ?
Non.
Je suis seul, il n'est pas là. Il reviendra bientôt.
- Tu as mauvaise mine. - J'ai l'esprit on ne peut plus clair.
Venez !
As-tu de la fièvre ?
Je suis si heureux de vous voir !
J'exulte. Me voilà tout ragaillardi !
C'est merveilleux…
Victor.
Qui t'a fait du mal ?
Je veux te montrer ça, William.
Je mets tout en ordre…
Moi aussi, j'ai quelque chose à te montrer.
La Société royale de médecine aimerait te rencontrer.
Pas encore.
Je ne suis pas prêt.
Je pensais que tu en rêvais.
L'homme.
- En bas. - Vous l'avez vu ?
Est-ce un patient ? Une victime ?
Ses blessures. Vous l'avez blessé.
C'est le monde qui lui a fait du mal.
Moi, je lui ai donné la vie.
Je lui ai donné la vie.
Debout.
Viens.
Allons, allons.
Il s'habitue encore à son environnement.
Il est fort, William.
- Tu as réussi. - Il est si fort !
Tu as réussi.
Tous ses systèmes fonctionnent. Tout cicatrise.
La cicatrisation
est erratique, certes,
mais exceptionnelle.
Pourquoi l'enchaîner ?
Pour sa sécurité et la mienne.
Ça facilite le nettoyage et l'entretien.
Il ne se rend compte de rien.
Mais vous, si.
Harlander sait-il ?
Il faut tout préparer pour son retour.
Bien sûr.
Que tout soit présentable.
Est-il intelligent ?
Victor, est-il intelligent ?
Je ne comprends pas exactement
comment tu as fait, mais je mesure la portée de ton acte.
T'es-tu jamais demandé,
de toutes les parties qui le composent,
laquelle contient son âme ?
Non, jamais.
Il y a quelque chose d'inquiétant chez cette créature.
Tordue, tel un reflet dans un miroir déformant.
Mais animée.
Animée par quoi ?
C'est douloureux ?
Une feuille ?
Pour moi ?
Merci.
Elle est magnifique.
Elle est pour moi ?
Je m'appelle Elizabeth.
Peux-tu dire Elizabeth ?
Elizabeth.
Ma gorge émet des sons.
Elizabeth.
Je m'en vais, maintenant.
Elizabeth.
Vous ne devriez pas vous en approcher.
"En" ?
"En", oui.
Il y a de la vie en cette chose, mais il manque
la lueur d'intelligence que je voulais.
Pas comme vous l'entendez.
Il y a eu un problème. Une occlusion, une suture,
une connexion.
Le grand Victor Frankenstein a fait une erreur ?
La créature ne connaît qu'un seul mot.
Victor, Victor, Victor. Elle le répète sans rime ni raison.
Peut-être que pour l'instant, ce mot est tout pour lui.
Régénéré, l'esprit qui l'anime est peut-être plus simple, plus pur…
Plus pur que celui du commun des mortels.
N'étant pas freiné par le péché,
le souffle de notre Créateur a pu entrer dans sa chair.
Grand Dieu, Elizabeth.
Si l'idée ne me répugnait pas, je vous accuserais d'avoir de l'attirance
pour cette chose.
De la compassion.
Dans ses yeux, j'ai vu de la douleur, c'est preuve d'intelligence.
Et ma douleur ?
Ce que vous m'avez refusé ?
Ce que mon cœur désire…
Votre cœur ?
De l'anatomie humaine, c'est l'organe que vous comprenez le moins.
Seuls les monstres jouent à Dieu, baron.
Plus pur que le commun des mortels ?
Et moi, je suis le méchant.
Ton cœur est pur ?
Je t'assure que non.
Je le sais, c'est moi qui l'ai placé.
Monte.
Essayons encore.
Donne-moi ta jambe.
Ta jambe !
Donne-moi ta jambe !
La douleur est preuve d'intelligence, non ?
Vérifions la théorie.
Donne-moi ta jambe !
Ta jambe !
Ta jambe !
Allez !
Donne-la-moi, animal.
Donne-moi ta jambe.
Ta jambe !
Victor !
Qu'y a-t-il, Victor ?
Viens.
J'ai échoué. J'ai fait une erreur.
Mais non, j'ai vu tes notes.
Si. La créature est très dangereuse.
Attendons Harlander pour en parler.
Il faut que tu saches quelque chose.
Je vais te montrer.
- Harlander. - Il l'a tué dans un accès de rage.
Comprends-tu maintenant mon hésitation
à t'en faire part ?
Et encore moins à Elizabeth.
Que faut-il faire, maintenant ?
- Quoi ? - Que faut-il faire ?
Tu dois ramener Elizabeth à Vienne.
Dis-lui qu'une urgence t'oblige à partir sur-le-champ.
Cache-lui la vérité.
Pour sa sécurité.
Faites ce que je vous dis.
Nous reviendrons. Pour l'instant, c'est mieux ainsi.
Montez dans la voiture, s'il vous plaît.
La créature, quelle durée de vie ?
Brève. Très brève, c'est certain.
J'ai un terrible pressentiment.
Qu'y a-t-il ?
Faites demi-tour.
Allez seul à Vienne.
Faites demi-tour, ou je saute. Il va le tuer.
Dis un mot.
Un mot de plus. N'importe quoi.
Je t'épargnerai.
Victor.
Elizabeth.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là.
En cherchant la vie, j'ai créé la mort.
Je vais encore devoir parler à mes hommes.
N'ayez crainte.
Ils m'écouteront.
Non, arrête !
Ne lui fais pas de mal. Je suis là.
Prends-moi.
Vas-y, animal.
Tue-nous tous les deux. Confirme le récit de ton créateur.
Mon créateur
a raconté son histoire.
Je vais maintenant vous raconter la mienne.
PARTIE II LE RÉCIT DE LA CRÉATURE
Je criai ton nom
et compris que j'étais seul.
C'est quoi ?
Tire !
Tu l'as eu ?
Où il est ?
Mes plaies s'étaient refermées.
Mais j'avais froid.
Si froid !
Tu peux allumer le feu ?
Je réparerai l'enclos dès que possible.
Vous l'avez eu ?
Non, on a cherché partout, en vain.
- On lui a tiré dessus deux fois. - On a perdu sa trace.
Allez, entrez.
On l'a suivi un moment, puis il a disparu. Envolé.
C'était quoi ? Un ours ?
Ni un ours ni un homme. Je n'avais jamais vu ça.
Un fantôme, alors ?
Non, on l'a fait saigner. C'était fait de chair et d'os.
Venez par ici me raconter ce que vous avez vu.
Anna-Maria, emmène ton grand-père au coin du feu.
Installe-le bien.
Ici, grand-père.
On s'est enfoncés dans la forêt, pour rien.
On le retrouvera.
Anna-Maria ! Viens.
Allez. Viens m'aider dehors.
Le vieil homme m'émut.
Ses yeux aveugles étaient pleins de sagesse.
Ces gens maîtrisaient un son.
Ils l'utilisaient pour se communiquer leurs sentiments
et leurs idées.
Ils appelaient cela des mots.
Regarde bien.
Qu'est-ce que c'est ?
Un garçon.
- Encore. - Un garçon.
Très bien, mon petit.
Et ceci ?
Un œil.
- Encore. - Un œil.
Oui. Bravo, ma fille.
- Œil. - Et ceci ?
Une main.
Très bien.
Main.
File-nous un coup de main pour transporter le gros tronc.
Je rêvais de faire partie de cette famille.
Il faudra plus de petit bois.
On fera plusieurs voyages.
D'être leur bienfaiteur.
Il faudra des troncs plus gros.
Que pouvais-je bien faire pour eux ?
Anna-Maria !
Père ! Venez.
Venez voir !
Regarde, Anna-Maria.
Regarde, il y en a d'autres !
Qui a pu faire ça ?
L'esprit de la forêt.
Il faut le remercier.
Merci.
Dis : "Merci, esprit de la forêt."
Merci,
esprit de la forêt.
Merci.
Viens. Viens voir par là.
Merci.
Dès lors, je devins leur protecteur invisible.
L'esprit de la forêt.
Et à l'occasion, ils me prodiguaient aussi une petite attention.
Des vêtements, du pain.
L'espace d'un instant,
d'un très bref instant,
le monde et moi fûmes en paix.
Allez, allez. Entrez.
Fermez bien la barrière.
Qui a bien pu faire ça ?
L'esprit de la forêt…
"Au bout du compte, le jeune homme fier
"ne retrouva jamais sa main manquante.
"Elle se changea en pierre,
"sa fortune s'envola,
"et il perdit sa fierté
"et sa terre."
Très bien, ma chérie.
Très joliment lu. Maintenant, prends celui-ci.
Les loups.
Une idée,
un sentiment s'imposa à moi.
Le chasseur ne détestait pas le loup.
Le loup ne détestait pas le mouton.
Mais la violence entre eux semblait inévitable.
Peut-être, pensai-je,
qu'ainsi allait le monde.
On vous chasse,
on vous tue
parce que vous êtes ce que vous êtes.
Les moutons seront vendus d'ici la fin du mois.
Puis je t'emmènerai en ville avec Alma et Anna-Maria.
On ira chasser les loups en montagne tout l'hiver.
Je reste prier ici seul tous les hivers.
Cette année comme les autres.
S'il te plaît, père, sois raisonnable.
Vous faites ce que vous avez à faire. Et moi aussi.
Quelle tête de mule !
Il n'y a plus que toi et moi ici, esprit.
Plus que toi et moi.
Je m'étais représenté en imagination mille manières
de me présenter au vieil homme.
Me craindrait-il ?
M'accueillerait-il ?
Me chasserait-il ?
Qui va là ?
D'un simple pas,
j'entrai dans un autre monde.
Un monde que je n'avais vu que de loin.
S'il vous plaît, qui est-ce ?
Répondez.
Dites-moi.
Pourquoi êtes-vous ici ?
Voyage.
Bienvenue, cher voyageur.
N'allez pas me croire inhospitalier si je vous demande
de vous trouver une chaise.
J'ai du mal à m'occuper de mes invités.
Ma vue
s'est obscurcie.
Mais vous trouverez
du pain et du brandy sur la table.
Servez-vous.
Brandy ?
Votre façon de parler.
Vous avez du mal à vous exprimer.
Vous n'êtes pas d'ici ?
Vous avez peur ?
Il n'y a rien à craindre.
Qu'est-ce qui vous effraie ?
Tout.
Vos mains sont gelées.
Et vous avez été blessé, n'est-ce pas ?
Blessé…
Vos mains
et votre visage portent
des cicatrices, et vous êtes en uniforme.
Avez-vous été blessé au combat ?
Vous vous cachiez
dans les engrenages du moulin, n'est-ce pas ?
L'esprit de la forêt.
Je ne puis juger de votre mine,
mais quelque chose dans votre voix
me persuade de votre gentillesse et de votre bonté.
Bonté.
Restez avec moi.
Partagez ma nourriture et mon feu.
Je serais ravi de partager le peu que j'ai avec vous,
et votre compagnie m'aiderait beaucoup.
Vous pourriez me faire la lecture.
Lecture.
Faites de cette maison votre foyer
et de moi, votre ami.
Ami.
Ami.
Amis.
C'est alors que je lus ma première histoire.
C'était la toute première histoire.
Je lus l'histoire d'un homme nommé Adam
et d'une femme nommée Ève
et de leur vie dans le premier jardin.
Je lus l'histoire de l'essor de villes rivales,
de l'effondrement d'une tour
et de la colère d'un dieu.
Je lus l'histoire d'hommes qui combattirent des dragons
et d'hommes qui perdirent tout.
Le temps passait
et s'envolait avec les feuilles de l'automne.
Tu n'avais jamais vu la neige, mon cher ami ?
Elle rend le monde propre
et neuf.
"Mon nom est Ozymandias, roi des rois.
"Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez.
"À coté, rien ne demeure.
"Autour des ruines de cette colossale épave, infinis et nus,
"les sables monotones et solitaires s'étendent au loin."
Mon nom est Ozymandias…
Y a-t-il d'autres livres dans le monde ?
Quelques-uns, oui.
Pas ici.
Le dernier livre à gauche.
Prends-le.
Nous ne l'avons pas encore lu.
Le Paradis perdu, de Milton.
L'homme a des questions à poser à Dieu.
Même Dieu se pose des questions.
Je pense qu'il voulait des réponses, c'est pour cela
qu'il nous a envoyé son fils.
La mort devait l'intriguer.
La souffrance.
Je veux savoir qui je suis.
Et d'où je viens.
Dieu a pris ta mémoire,
comme j'aimerais qu'il prenne la mienne.
Il y a très longtemps, j'ai pris la vie d'un homme,
un homme bon,
et depuis, j'expie cette faute.
Pardonner.
Oublier.
La vraie mesure de la sagesse.
Savoir que l'on nous a fait du mal,
qui nous a fait du mal,
et choisir de tout effacer.
Je ne peux pas oublier ce dont je ne me souviens pas.
Tu ne te rappelles rien ?
Dans mes rêves…
je vois des souvenirs.
Différents hommes.
Des morceaux.
Je…
Je me souviens
du feu et de l'eau.
Du sable sous mes pieds.
Et d'un mot.
Un seul mot.
Quel est-il ?
Victor.
Va vers lui.
Ce mot.
Alors, je la découvris.
L'horreur de la vérité.
Je compris que je n'étais rien.
Un misérable.
Une tare.
Pas même de nature humaine.
La douleur se grava dans mon esprit.
Elle ne passa jamais.
Puis je le vis.
Ton nom.
"Victor Frankenstein."
Et l'endroit où te trouver.
Tu es revenu.
J'ai trouvé ce que je suis.
De quoi je suis fait.
Je suis
l'enfant d'un charnier.
Une carcasse
faite de détritus et de cadavres abandonnés.
Un monstre.
Je sais ce que tu es.
Un homme bon.
Et…
tu es mon ami.
Ami ?
Ami.
Qu'est-ce que c'est ?
C'est la créature de la forêt ?
Que lui as-tu fait ?
Ne bouge pas.
Vite ! Recharge.
Tue-le.
Le silence régna de nouveau.
Et puis…
la vie, inexorable.
Combien de temps suis-je mort ?
Je n'en sais rien.
Mais mes blessures avaient guéri.
L'air froid de l'hiver me piquait les poumons.
Je me sentais plus seul que jamais,
car pour tout homme, il n'y a qu'un seul remède à la douleur :
la mort,
un cadeau que tu m'avais également refusé.
L'envie grandit en moi
et me poussa à exiger une faveur de ta part,
mon créateur.
J'exigerais
une compagne.
Il faut que tu te lèves.
Oui, bien sûr.
Le mariage va débuter, je te veux à mes côtés.
Je peine à le croire,
mais tu es de nature aimable.
J'ai parlé de l'enquête à quelques invités.
De l'explosion.
La majorité d'entre eux comprend.
C'est-à-dire, William ?
C'est le passé, Victor.
Un terrible accident.
Je compte vendre le domaine.
Nous n'avons plus que nous.
Jetez des pétales partout.
Lancez-en partout.
Allez le faire à l'étage.
Je sais que cela porte malheur de voir la mariée avant la cérémonie.
Seulement au marié.
Oui, c'est vrai. Pas à moi.
Bonsoir, Elizabeth.
J'avais rarement du remords. Aujourd'hui, j'en suis bourrelé.
La fièvre m'a longtemps embrasé, mais c'est passé.
Je vous vois maintenant comme il se doit.
Pour ce que cela vaut,
je vous souhaite, à vous et à mon frère que j'aime plus que tout,
beaucoup de bonheur.
Il vous plaît peut-être de le croire.
Il me déplaît de l'entendre.
Le jour de mon mariage, je ne veux qu'une faveur.
Ne mentez plus.
- Sachez… - Allez-vous-en.
Partez !
Sors de l'ombre,
si tu es là.
Es-tu venu me remercier ?
Tu as survécu et tu es assez intelligent pour m'avoir trouvé.
Je t'ai bien réussi.
Je veux
que tu me fasses une compagne.
Quelqu'un comme moi.
Une compagne ?
Je vois.
Un autre monstre.
Oui.
Nous serons des monstres ensemble.
Retrouver la raison m'a coûté très cher.
Et voilà que tu viens
me rappeler à la folie.
Je ne peux pas mourir.
Et je ne peux pas vivre…
seul.
J'ai créé quelque chose de vraiment horrible.
Pas quelque chose.
Quelqu'un.
Tu as créé quelqu'un.
Moi.
J'ai beau être un assemblage, créateur, je pense.
Je ressens.
J'ai cette seule requête.
Fais une créature comme moi.
Et ensuite ?
La procréation.
La reproduction.
Un foyer ?
Une tombe ?
La mort engendrant la mort engendrant la mort.
Une race de démons qui prolifère.
L'obscénité qui se perpétue.
Tu me trouves obscène, mais je suis, tout simplement.
Va-t'en !
Plus jamais je ne ferai quelque chose comme toi,
une créature abominable et difforme.
Ainsi,
encore une fois, seule ta volonté compte, Victor.
Cette épouvantable volonté qui m'a donné naissance
me condamne à présent ?
Le miracle n'est pas que je parle. Il serait que tu m'écoutes !
Puisque tu refuses de m'accorder l'amour,
je me laisserai aller à la rage.
La mienne est infinie !
Écartez-vous.
Victor.
Qu'y a-t-il ?
Toi…
Toi…
C'est toi.
Elizabeth,
écartez-vous !
Il l'a attaquée.
Il l'a attaquée !
Emmène-moi.
Laisse-moi faire.
Je peux te sauver.
De quoi ?
De toi ?
J'ai peur de toi, Victor.
Depuis toujours.
Chaque once de folie et de destruction,
la conflagration qui a tout dévoré,
tout vient de toi.
C'est toi, le monstre.
Ma place n'a jamais été dans ce monde.
Je désirais ardemment quelque chose que je n'arrivais pas à nommer.
En toi, je l'ai trouvé.
Se perdre et se retrouver,
l'amour vit dans cet intervalle.
Et sa brièveté,
sa tragédie…
c'est ce qui le rend éternel.
C'est mieux ainsi.
Je m'éteins
avec ton regard fixé sur moi.
Elle est partie, et je veux la suivre.
Tu m'as donné une vie non désirée.
Je te rends la pareille.
Tu as fait de moi un monstre.
Je te paie de retour.
Tue-moi ! Tue-moi, maintenant.
Allez !
Je te ferai saigner.
Je te rendrai humble.
Tu es peut-être mon créateur,
mais à compter de ce jour, je serai ton maître.
Tu m'as pourchassé
par-delà les forêts,
par-delà les montagnes,
par-delà les horizons gelés,
jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.
Rien que toi
et moi.
Des munitions.
Aiguisez-moi ça.
Trois boîtes de lait concentré, du bois.
Et six bâtons de dynamite.
Six ?
Que chassez-vous ?
Du gros gibier.
Victor,
tu n'écoutes que quand je te fais mal.
Ceci.
Tu places ta confiance en ceci.
Tu penses qu'il me détruira.
Allume-le et espère, car si ce n'est pas le cas,
je reviendrai encore.
Allume-le !
Maintenant…
cours.
Ainsi, tu gisais là,
brisé et abandonné.
Et moi,
en vie, encore.
Je sentais ma chair brûlée se régénérer.
Le craquement de mes os qui se remboîtaient.
Le murmure de mon sang
qui faisait battre mon cœur infatigable.
Et une fois encore, n'obtenant nulle miséricorde,
je n'avais qu'un seul chemin.
Et nous voilà.
Exténués et fourbus.
Nous n'avons plus rien à donner ou à prendre.
Le sang devant la tente…
C'est le mien.
Rien que le mien.
Je vais saigner.
Souffrir.
Subir.
Cela ne finira jamais.
Je suis désolé.
Le regret me consume.
Je n'ai plus d'illusions sur ce qu'a été ma vie.
Tu vas partir, maintenant, créateur.
Tu vas t'éteindre.
Tout cela n'aura été qu'un court instant.
Ma naissance.
Mon chagrin.
Ta mort.
Je ne serai ni puni
ni absous.
L'espoir qui m'animait,
la rage…
Tout cela n'est rien.
La marée qui m'a amené ici va maintenant t'emporter.
Et m'abandonner.
Pardonne-moi,
mon fils.
Et si tu en trouves la force dans le cœur, autorise-toi à vivre.
Si la mort ne peut être,
songe à ceci, mon fils.
Tant que tu es vivant,
quel autre choix as-tu que de vivre ?
Vis.
Dis mon nom.
Mon père m'a donné ce nom,
et il ne signifiait rien.
Maintenant, je te demande de me le redonner…
une dernière fois.
Comme tu le disais au début.
Quand il était tout pour toi.
Victor.
Je te pardonne.
Repose-toi, maintenant, père.
Peut-être qu'à présent,
nous pouvons tous deux être humains.
Baissez vos armes.
- Allez ! - Ce sont mes hommes.
Il peut partir.
On est libres.
On est libres !
Capitaine.
Quels sont vos ordres ?
Appareillez.
Demi-tour.
Voulez-vous leur dire ?
Messieurs !
Nous rentrons !
Nous rentrons chez nous.
"AINSI, LE CŒUR PEUT SE BRISER, ET CEPENDANT, CONTINUER DE VIVRE."
D'APRÈS "FRANKENSTEIN OU LE PROMÉTHÉE MODERNE" DE MARY SHELLEY
Sous-titres : Blandine Ménard
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