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Fedora !
Fedora est morte.
La star légendaire est décédée hier soir près de Paris,
écrasée par un train.
Ainsi disparaît ce merveilleux visage qui illuminait les écrans
depuis plus de 40 ans.
Personne n'oubliera ses interprétations de Madame Bovary,
Jeanne d'Arc ou Lola Montès.
L'énigmatique actrice, d'origine polonaise,
fascinait les foules.
On lui donnait, selon les sources, entre 60 et 70 ans.
Malgré son âge, sa beauté demeurait éclatante.
Les funérailles seront privées.
Le corps sera exposé dans la demeure parisienne de l'actrice.
Ses milliers d'admirateurs pourront lui dire adieu.
C'était du bon boulot,
vu l'horrible fin qu'elle avait connue.
Elle réussissait sa sortie :
projecteurs, violonistes,
gardes d'honneur emplumés
et caméras de télé
comme pour une fichue première.
Son étrange entourage était aux premières loges :
la Comtesse et son fils,
Miss Balfour et le Dr Vando.
Les yeux humides...
Salauds.
Mais je n'étais pas dupe.
Pauvre Fedora.
Ça aurait peut-être fini autrement
et peut-être serait-elle encore en vie
si je n'étais pas allé à Corfou à sa recherche.
C'était deux semaines auparavant.
Vous êtes producteur de cinéma ?
J'étais dans Zorba le Grec.
Ah oui ?
Un petit rôle... mais j'étais très bien.
J'en suis sûr.
Paramount ? Twentieth Century-Fox ?
J'ai une suite somptueuse au dernier étage.
Je suis un producteur indépendant.
Pas de notes de frais ?
Alors une jolie chambre avec W.C. et douche.
Ça ira.
La 19.
Le petit-déjeuner est compris.
Je n'en prends pas.
Pas de rabais.
Air conditionné ?
Volontiers.
Vous venez en vacances ?
Pour affaires, j'espère.
La salle de bains est là. Eau chaude jusqu'à 10 h et après 18 h.
Je vais arranger ça.
La standardiste parle anglais ?
Elle parle grec, allemand, italien, yougoslave...
- Mais pas anglais. - Pas encore. Permettez ?
Je voudrais appeler la Villa Calypso.
Propriété de la Comtesse Sobryanski.
On va essayer.
Villa Calypso, ici Miss Balfour.
Que voulez-vous ?
Je m'appelle Detweiler.
Barry Detweiler. Je visite les îles sur mon yacht.
Étant à Corfou, j'espérais voir mon amie Fedora.
Je regrette, M. Getweiler...
Ou Detweiler.
C'est tout à fait impossible.
Mais nous sommes de vieux amis, ça date de l'époque d'Hollywood.
Et comme je suis dans le coin...
Impossible.
Mme Fedora n'est pas ici.
À vrai dire, j'aurais voulu lui parler
d'une chose importante pour nous deux.
Vous ne comprenez pas. Elle n'est pas à Corfou.
Appelez à Paris ou Marbella.
J'ai essayé. On m'a dit qu'elle était chez la Comtesse.
On vous a mal renseigné.
Qui est-ce ?
Un simple touriste américain.
Vous perdez votre temps, ne rappelez plus.
Qui d'autre habite la villa ?
L'Anglaise, sa secrétaire ou dame de compagnie,
et le docteur fou à la boucle d'oreille.
Le Dr Vando ?
Il vient ici boire sa bouteille de cognac.
Et l'actrice Fedora, vous l'avez vue ?
Oui, il n'y a pas longtemps. Elle faisait les boutiques.
À mon âge, on préfère les jeunes, mais elle...
La villa est loin ?
Sur la côte. Il faut une voiture, puis prendre un bateau.
Un bateau ?
La villa est sur une petite île isolée.
Par chance, mon beau-frère en a un. Il vous y conduira.
Qui t'a dit de couper mon chauffage ?
Rentre, si tu as froid.
C'est toi qui vas rentrer écouter tes disques.
Mieux, épargne-nous ça. C'est bruyant et vulgaire !
Je ferai ce qui me plaît.
Tu sembles oublier...
que tu es chez moi.
Je serais plus qu'heureuse d'en déguerpir.
Arrête ce maudit bruit !
Garce !
Comment oses-tu ?
Calmez-vous. Ça vous fait du mal.
Assez, je vais la tuer !
J'aimerais voir Madame Fedora.
Pas là.
À d'autres. Je viens de la voir !
Pas là !
Vous ne savez dire que ça ?
M. Detweiler !
Il y a un télégramme pour vous.
C'est celui adressé à Mme Fedora. Il n'a pas été ouvert.
Bon sang.
Il doit bien y avoir un moyen.
Personne n'entre dans cette fichue villa ?
La bonne, trois fois par semaine.
Le facteur pour le courrier et le boucher pour la viande des chiens.
C'est tout ?
Il y a bien eu un photographe de Paris Match.
Il se disait jardinier. Les chiens lui ont fait sa fête.
Aucune idée brillante ?
Quand j'ai un problème, je prends un chapelet.
Ça me porte chance.
Vous croyez à ce truc ?
Essayons autrement.
Ça coûte 100 drachmes pièce.
La belle affaire.
Garçon !
Une minute, madame.
Je n'ai pas le temps.
Mes films sont là ?
Moins fort ! Je viens de les recevoir.
Donnez-les-moi.
Ça fait 3 000 drachmes.
La prochaine fois.
Et pour le reste ?
Vous n'avez pas confiance ? Prenez ça.
Gardez votre montre. Je paie cash, alors vous aussi.
Donnez !
Payez d'abord.
Madame Fedora ?
Barry Detweiler. Vous me reconnaissez ?
Je vous donne un indice. Hollywood, 1947, MGM.
J'étais premier assistant réalisateur.
Quel nom avez-vous dit ?
Barry Detweiler. On me surnommait "Dutch".
Le balai-brosse.
Ah oui.
Vous avez de l'argent ?
Des dollars ?
Peu importe.
Voilà.
Cent dollars.
Pas la peine.
Vous reviendrez ?
- Tout va bien ? - Oui.
Tant mieux.
- On a travaillé ensemble ? - Oui, à la MGM.
Tout ça, c'est bien fini.
Presque. Ils ont vendu tous les décors aux enchères.
Ainsi que le lit doré en forme de gondole
où vous avez fait l'amour avec Robert Taylor.
Il a été adjugé à 450 dollars.
Il est mort, n'est-ce pas ?
Oui, en 1969.
Ils sont tous morts : Gable, Tracy, Joan Crawford.
Le temps n'épargne personne.
Sauf vous. Vous êtes toujours la même.
Merci.
Vous vous rappelez la plage,
à Santa Monica, dans mon coupé ?
C'est si loin.
À l'époque, Truman était Président.
Au revoir.
Je suis venu exprès de Californie pour vous voir.
Je suis producteur. Je comptabilise déjà 12 films.
L'un d'eux a eu 3 nominations.
Je n'en regarde plus.
J'en prépare un avec un rôle écrit pour vous.
Vraiment ?
- J'ai envoyé le scénario. - Jamais reçu.
J'en ai envoyé trois : à Paris, Marbella et ici.
On me cache des choses.
Qui ?
Ils me mentent et m'espionnent constamment.
À la villa ?
Ce ne sont pas vos amis ?
Je n'en ai pas.
Je dois partir.
Vous deviez rester dans la voiture.
Je voulais acheter des revues. Paie-les.
Chère Fedora,
Le temps a été plus clément avec vous qu'il ne l'a été avec moi.
Voilà pourquoi vous ne m'avez pas reconnu.
Je me permets donc de vous rafraîchir la mémoire.
C'était en 1947.
On tournait Leda et le Cygne.
J'étais 2e assistant.
Vous ne m'avez remarqué qu'à la scène du bassin,
où, parmi les nymphes et les nénuphars, vous étiez nue.
Bonjour,
ma chérie.
Bien déjeuné ?
Qu'est-ce que tu attends de moi ?
Tu es dans le bassin,
flottant langoureusement
au clair de lune.
Au loin, on entend un luth.
C'est le début de la scène de séduction.
Fedora chérie, allonge-toi doucement et détends-toi.
La censure risque de nous tomber dessus.
À cause des nichons.
Dutch !
Arrange-moi les nénuphars !
Tout de suite !
Excusez-moi.
On m'a appelé ?
Le jeune homme est là.
Qu'il entre.
Tout le monde dehors.
- Quel est ton nom ? - Barry Detweiler.
Detweiler, es-tu pédé ?
Quoi ?
Une tapette, une tantouse.
Moi ?
Aucun homme normal n'aurait bâillé en me voyant nue.
J'ai fait ça ?
Désolé. J'ai eu une nuit chargée.
En draguant les marins à l'arrêt de bus ?
Vous êtes complètement à côté. Demandez aux filles.
Aux habilleuses ou bien aux maquilleuses.
- À toutes ? - Non.
Mais tu as du succès ?
Je ne me plains pas.
Tu te prends pour un amant remarquable ?
- Je suis très demandé. - Encore plus insultant.
Mon corps t'ennuie ?
Absolument pas, vous avez un corps merveilleux.
Pas du tout.
J'ai un corps sublime.
Je ne dirai pas le contraire.
Je te retiens ?
En fait, j'ai rendez-vous. On m'attend.
Celle d'hier ?
Oui, on est ensemble depuis mardi.
Comment fais-tu avec toutes ces filles ?
Tu les emmènes danser ?
La première fois.
Et après ?
Ça dépend. Comme elle habite à Pasadena
et moi, au Hollywood Athletic Club,
on se tape vite un cheeseburger et on va au motel.
S'il fait chaud, il y a la plage.
Qu'est-ce qu'un cheeseburger ?
- Quand est prévu le PàT ? - Le quoi ?
Le prêt à tourner, au studio.
Voyons.
Caméras : 8h15. Électriciens : 7h45.
La maquilleuse vous attend à 7 heures. Prête à tourner à 9 heures.
Il faut y aller.
Bonjour.
Un gentleman garderait le silence,
mais je n'en suis pas un.
Vu l'état de mes finances, je n'ai pas le choix.
J'espère qu'au nom du bon vieux temps...
Chère Mme Fedora,
Voici le scénario dont je vous ai parlé.
J'attends votre réponse.
Cordialement.
Barry Detweiler.
Que puis-je pour vous ?
Vous connaissez la bonne de la villa ?
Cadina ? C'est la cousine du cuisinier.
Pourrait-elle glisser ça à Fedora ? Je la paierai.
Elle perdrait son travail.
Il suffit de le poser dans sa chambre.
Elle n'y entre jamais. Cette chambre lui est interdite.
Bonsoir, Dr Vando.
Voyons voir.
Le boucher, peut-être.
Il pourrait le cacher dans la viande des chiens.
Ou alors s'il y avait
un souci de plomberie dans la villa.
Laissez tomber.
- Dr Vando ? - Oui.
Puis-je ?
Non.
Je voulais vous dire...
À Stockholm, soit ils sont tous idiots, soit c'est du chiqué.
Plaît-il ?
À mon avis, vous méritez le prix Nobel depuis très longtemps.
Asseyez-vous.
Un whisky double avec glaçons.
Quel honneur !
Le boulot que vous avez fait sur le général Franco,
Coco Chanel, Paul Getty.
Pas de noms.
J'ai vu Fedora, hier.
Personne ne croirait qu'elle a 62 ans.
Soixante-sept.
Vous êtes un magicien. Comment faites-vous ?
Ce n'est pas un secret. C'est paru partout dans la presse.
Je les congèle durant des mois, je recycle leur sang,
puis je les bourre d'hormones.
Embryons de moutons, semence de babouin,
chirurgie au laser, greffe de peau.
De la digipuncture par-ci, de la dermabrasion par-là
et une discipline diététique et mentale stricte.
Yoga et yaourt, en somme.
C'est vrai, tout ça ?
Oui et non. Ça dépend à qui on demande.
Pour mes patients, je suis un génie.
Pour mes collègues, un charlatan.
Des envieux.
Ils m'ont poursuivi et remis en cause mes diplômes.
Moi, l'élève de Voronoff et Bogomolev !
Je ne me suis même pas défendu.
C'était indigne. J'ai donc décidé de fermer ma clinique.
Dommage... Un homme de votre compétence.
Qu'elles pourrissent, ces vieilles peaux !
Je n'ai plus que Fedora maintenant.
Pas si mal.
Je suis enfermé avec trois femmes et sans alcool.
Qu'y a-t-il entre la Comtesse et Fedora ?
Vous posez beaucoup de questions. Pourquoi tant d'intérêt ?
Quelle femme au monde est plus intéressante que Fedora ?
Elles sont amies, à cause du fils de la Comtesse.
Ah bon ?
Ils sont tous polonais.
Fedora m'a dit qu'elle n'avait pas d'amis.
Ne croyez pas ça.
Elle croit qu'on lui ment, qu'on lui cache des choses.
Absurde.
- Ce n'est pas vrai ? - Bien sûr que non.
Alors, donnez-lui ça.
C'est quoi ? Un scénario ?
- Elle n'en lit plus. - Elle lira celui-là.
Les Neiges d'antan.
Encore une ineptie hollywoodienne.
Une nouvelle version d'Anna Karénine.
Tolstoï. Un géant.
Sans discussion.
Il n'a pas eu le Nobel non plus.
Vous l'avez mutilé ?
Pas du tout, c'est une adaptation fidèle.
Bonne nouvelle.
- Vous le lui donnerez ? - Non.
C'est pour vous.
Veuillez m'excuser.
Quoi ?
Répétez.
Où en a-t-elle eu ?
Vous deviez la surveiller !
Essayez de la calmer.
J'arrive.
- L'addition ! - Non, je vous invite.
Permettez-moi.
Pourquoi ?
Je vous adore, toubib !
Ne vous fiez pas à ma boucle d'oreille.
Kritos ? Qui est Kritos ?
Le gardien de la villa. Il vient vous prendre.
C'est bien ce que vous vouliez ?
Je suis content que tout s'arrange.
Je dois vous avouer que, l'autre jour,
j'ai remarqué que votre American Express sera périmée au début du mois.
Mais je n'étais pas inquiet.
Si vous étiez un pique-assiette,
vous auriez exigé la Suite.
Au revoir, M. Detweiler.
Bonjour, docteur.
Essuyez vos pieds.
Merci pour le scénario.
Votre chapeau.
Elle l'a aimé ?
Cessez de chuchoter.
Approchez.
Comtesse Sobryanski, merci de m'avoir invité.
Vous ne le devez qu'à votre sans-gêne.
Nous tenons à notre vie privée. Asseyez-vous.
Pas là, c'est la place du chat.
Quel sale temps.
Lugubre.
Il se dit qu'on fabrique des couvertures chauffantes.
Je vous en enverrai une d'Amérique.
Balfour !
Voulez-vous du thé chaud ?
Espérons qu'il le soit.
Lait ou citron ?
Auriez-vous du brandy ?
Nous n'en avons pas.
Mais nous avons du cognac.
Enfermé là, avec le téléphone.
Allez cacher des truffes à un porc.
C'est vous, là ?
Avec mon fils, Anton.
C'était à Varsovie, après la guerre.
La première ?
On ne les numérotait pas à l'époque.
On disait seulement la "Grande Guerre".
À propos de votre scénario, nous avons lu chacune des 180 pages.
Si vous voulez notre avis...
Certainement.
Il ne nous plaît pas.
"Nous", ça inclut Fedora ?
Elle partage sûrement notre avis.
J'aimerais en parler avec elle.
On ne peut la déranger : elle se repose.
J'attendrai.
Vous perdez votre temps.
Pour votre gouverne, Fedora s'est retirée de l'écran.
Comme autrefois, mais son retour fut triomphal.
41 films, ce n'est pas suffisant ?
Pas quand un rôle en or se présente.
Pas Anna Karénine. Garbo l'a tenu deux fois.
Et alors ? C'est l'occasion de faire mieux.
Grand format, couleurs, pas de censure. La plus belle histoire d'amour.
Un feuilleton russe.
Quant à la fin,
la femme abandonnée qui se jette sous un train...
Grotesque !
Tolstoï est grotesque ?
Il n'entendait rien aux femmes.
Léon Nicolaïevitch Tolstoï ?
Une femme suicidaire ne songe qu'à une chose :
l'apparence de son cadavre.
Elle usera du poison, du rasoir,
optera pour la noyade ou même le revolver.
Mais jamais elle ne se jettera sous un train.
Elle voudra conserver sa beauté
et ne pas être broyée et défigurée.
J'adore cette fin.
C'est touchant et inéluctable.
Que faites-vous debout ?
Laissez, Miss Balfour.
Descends donc ma chère. Nous avons un visiteur.
Tu connais M. Detweiler, je crois.
Tu l'as rencontré en ville.
Bonjour.
Excusez ce gant.
Le Dr Vando fait des miracles,
mais nul ne peut cacher l'âge des mains.
C'est difficile.
Comme les genoux.
Quand est prévu le tournage ?
Quand vous voulez.
Les studios se l'arrachent. Le budget est bouclé.
On peut tourner à Paris, Rome, Londres. Choisissez.
Pareil pour le réalisateur. Tous rêvent de travailler avec vous.
Comme c'est bon d'être désirée !
L'allure que je vais avoir dans ces costumes !
Les fourrures, les toques,
en troïka dans la neige avec Vronsky.
Qui voyez-vous pour le rôle de Vronsky ?
On peut avoir Jack Nicholson, Warren Beatty, Steve McQueen.
Vous connaissez Michael York ?
Michael York ? Oui, à l'écran.
Il serait parfait. J'ai déjà joué avec lui.
Son dernier film... le film inachevé.
Tu veux lui dire pourquoi ?
Allons, Fedora. Tu n'es pas en état de travailler.
Tu dis toujours ça ! Je me sens très bien.
Ce n'est pas vrai.
Vous l'autoriseriez ?
Certainement pas.
Ce serait pénible pour elle
et pour vous.
Si je suis malade,
c'est d'avoir été cloîtrée ici.
Je dois m'enfuir de cette île maudite ! M'éloigner de vous tous !
Je vous ramène là-haut.
Assez !
Veux-tu que M. Detweiler dise à tout Hollywood
qu'il a vu Fedora faire une scène pareille ?
Pardon.
J'espère que vous êtes convaincu.
Trouvez-en une autre.
Ce n'est pas si facile.
Pourquoi ?
Vous avez le scénario, tous les studios, l'argent nécessaire.
En fait, je n'ai absolument rien. Zéro.
Les choses ont changé.
Les jeunes barbus ont la cote.
Ils se passent de scénario et préfèrent les caméras légères.
Je tiens ce projet à bout de bras depuis 2 ans.
J'avais enfin trouvé des gens pour le financer,
mais seulement si j'amenais Fedora.
Sans elle, plus de film.
C'est votre problème.
Je dois payer le scénariste
et j'ai mendié 2 000 dollars à mon ex-femme pour le voyage.
Miss Balfour, mon portefeuille. Je veux rembourser M. Detweiler.
Inutile.
Seulement ce que vous doit Fedora.
Mais de quoi parles-tu ?
L'argent qu'il t'a donné dans la boutique.
Kritos t'a vue. Combien ?
C'est inadmissible ! Je ne supporte plus d'être espionnée !
J'ai droit à ma vie privée.
Je ne suis pas une enfant arriérée !
Quelle comédienne.
Combien avez-vous dit ?
Je n'ai rien dit.
Cent dollars.
Qu'en a-t-elle fait ?
Acheté des films.
Des films ?
Curieux.
C'est cher pour 3 bobines.
D'autant qu'elle n'a pas d'appareil.
Kritos !
Il va vous reconduire.
Navrée, vous êtes venu pour rien.
Comme disait Sam Goldwyn :
"Amertume est sœur d'aigreur."
Adieu, Comtesse.
N'oubliez pas ça !
Et n'oubliez pas ma couverture chauffante.
Je vous le promets.
Ouvrez la porte.
Va-t'en ! Laisse-moi tranquille !
Qu'a-t-elle ?
Le traitement a des effets secondaires.
Si on triche avec la nature, elle se venge.
Adieu, M. Detweiler.
Pardon.
C'est à vous ?
Oui, mais je peux vous le laisser pour un bon prix.
Entrez...
Entrez et fermez la porte !
J'ai apporté ça.
Que vous est-il arrivé ?
J'ai ramé moi-même.
Enlevez vos gants et rincez vos mains.
Ouvrez.
- Qu'est-ce que c'est ? - Des lettres d'amour.
Regardez.
Je ne lis pas le courrier des autres.
Regardez donc les signatures. Allez-y !
John Barrymore.
Hemingway.
Sergueï Rachmaninov.
Pablo ?
Picasso, je présume.
Avec un dessin très suggestif.
Maurice Chevalier.
Winston Churchill.
L'Aga Khan... Quelle collection !
J'ai eu une longue vie.
Mais qu'en ferais-je ?
Je veux les vendre. J'ai besoin d'argent.
Pas à moi en tout cas.
Non. Vendez-les pour moi.
Aux enchères, à New York.
Mais pourquoi ? Vous êtes une femme riche.
J'ai des millions en Suisse, mais pas de chéquier.
- Pourquoi ? - Ils m'en empêchent.
Que voulez-vous dire ? Ce sont vos gardes-chiourmes ?
Ne répondez pas. Ils me cherchent.
Je ne saisis pas. Vous êtes leur prisonnière ?
Je ne peux ni écrire ni téléphoner à Michael.
Michael ?
Michael York !
Pourquoi ne pas partir, alors ?
J'ai essayé, mais ils ont pris mon passeport.
Vous ne dramatisez pas un peu ?
Vous croyez ?
Regardez !
Ils me droguent.
- Appelez la police. - Non, pas la police.
N'y retournez pas !
J'appelle le gérant.
Restez ici. Je reviens.
Vous auriez pu dire que vous veniez ici.
On s'inquiétait.
Ça, je m'en doute.
La Comtesse est furieuse.
Elle a craint le pire. Vous auriez pu vous blesser.
La journée a été dure.
Vous ne devez pas vous agiter comme ça.
Non, arrêtez.
Venez.
On vous ramène.
Vous n'en ferez rien !
Rappelez à votre ami qu'il y a du monde dans cet hôtel.
Il vaut mieux éviter le scandale.
N'oubliez pas qui vous êtes.
Vous êtes Fedora.
En effet.
Adieu, M. Detweiler.
Je vous ai importuné.
Je ne dois pas oublier mes lettres.
Je lui ai parlé des hommes de ma vie.
Les trophées d'une vieille dame.
- Qu'a-t-elle dit d'autre ? - Une foule de choses.
Elle serait notre prisonnière
et nous voulons la rendre folle, la voler ?
Plus ou moins.
Ce sont les symptômes classiques.
De quoi ?
La paranoïa aiguë.
J'ai essayé de vous prévenir.
Elle ne s'est pas remise de sa dépression.
Quelle dépression ?
Sur ce fameux film inachevé,
elle est tombée amoureuse d'un acteur bien plus jeune qu'elle.
Michael York.
Un amour impossible. Elle a tenté de se suicider.
Après, elle n'était plus en état.
C'est bien triste.
Nous la protégeons du public
pour qu'il reste au moins le souvenir de la grande Fedora.
Vous comprenez ?
Bon voyage.
Où est-elle ?
Il y a quelqu'un ?
Je suis Fedora
Villa Calypso.
Un appel de l'étranger pour le Dr Vando.
Dr Vando ?
Lui-même.
Vous avez Paris.
Vous m'entendez, Vando ?
Oui. Allez-y.
Ici le Comte Sobryanski. J'ai cru que vous étiez partis.
Je me suis arrangé pour que vous atterrissiez loin du terminal.
On pourra la sortir discrètement.
L'ambulance la conduira à la clinique.
Très bien.
Quelle clinique, déjà ?
La vôtre, à Mortcerf.
Qui êtes-vous ?
Qui est à l'appareil ?
Répondez !
Puisque le bar est ouvert,
si on se prenait un petit cognac ?
Qu'est-ce que je fais en hélicoptère ?
C'est l'air conditionné.
Je le coupe ?
Que m'est-il arrivé ?
Mon beau-frère vous a trouvé évanoui dans son bateau.
Ah oui, la villa...
Huit heures à 5 dollars : vous lui devez 40 dollars.
Je me rappelle, j'allais boire un cognac avec Kritos.
Ce n'est pas la gueule de bois, mais une sacrée commotion.
Je suis là depuis quand ?
Presque une semaine.
Et ce type au téléphone, qu'est-ce qu'il disait ?
Je vous ai nourri, rasé...
Silence, je réfléchis.
Ils l'emmenaient à une clinique.
Comment c'était ?
"Cer"... "Cerf"...
Quelque chose en "Cerf".
- Vous allez tomber. - Ça va.
- Dr Pappas a dit... - Je l'emmerde !
Qu'est-ce qui vous arrive ? Mais où allez-vous ?
Retrouver Fedora.
Vous ne savez pas ?
Quoi ?
Évidemment, vu votre état...
Quoi ?
C'est dans le journal.
Que dit le journal ?
Fedora est morte.
Un accident près de Paris.
Quoi d'autre ? Vite !
Elle a été écrasée par un train, hier.
À la gare de Mortcerf. C'était le nom que vous cherchiez ?
"Le corps a été identifié par son médecin, le Dr Vando.
"Elle n'avait pas de famille.
"Son enterrement sera pris en charge
"par son amie, la Comtesse Sobryanski."
Ces salauds l'ont tuée.
Ils l'ont tuée.
On ferme. Réouverture à 14 h.
J'attends ici.
Je regrette, c'est impossible.
Je suis forcé d'insister.
Laissez.
Ça ira, François.
M. Detweiler est un ami, en quelque sorte.
J'aurais dû me douter de votre venue.
J'ai failli ne pas venir.
Miss Balfour, Dr Vando.
Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
Sobryanski, Anton.
Detweiler, Barry.
Enchanté.
On s'est parlé au téléphone. L'appel longue distance.
Vraiment ?
François, il y a beaucoup à faire avant la réouverture.
Voyez comme ce sol est sale. C'est immonde.
Nous allons nettoyer.
J'en ai vu qui fumaient. Quel manque de respect !
Je mettrai un écriteau.
Et remplacez-moi toutes ces bougies.
Entendu. Je vais faire enlever ces câbles.
Non ! CBS envoie une équipe de New York
pour faire une émission sur Fedora.
Le maquilleur et le coiffeur sont toujours là ?
Il y a des retouches à faire.
Balfour, regardez. Les gants sont déjà sales.
Faut-il qu'ils la souillent de leurs pattes ?
J'ai une autre paire.
Anton, quand les musiciens reviendront,
dis-leur de cesser de jouer cette Valse Triste.
C'est de très mauvais goût.
Sibelius ? Mauvais goût ?
Qu'ils jouent un morceau moins lugubre. Du Chopin ou du Ravel.
Combien de représentations avez-vous prévues ?
Deux, trois ? Plus une séance spéciale à minuit ?
Je suis très fâchée contre vous, M. Detweiler.
Vous êtes une source d'ennuis.
Moi ?
Vous lui avez mis l'idée du train dans la tête.
Mais c'est vous tous qui l'avez tuée !
Elle s'est suicidée.
Par votre faute. Je ne suis ni aveugle ni sot.
Personne n'aurait pu la contraindre. Elle avait une volonté de fer.
Mais elle est morte.
Je ne peux vous laisser colporter de tels ragots.
Comtesse !
Vous êtes aveugle et sot.
La femme dans ce cercueil n'est pas Fedora.
C'est impossible. Le monde entier connaît ce visage.
Oubliez le visage. Regardez ses mains.
Ce sont les mains d'une femme de 67 ans ?
Ces gants...
Elle ne les portait pas pour masquer sa vieillesse,
mais pour masquer sa jeunesse.
Mais c'était bien elle à Corfou ?
Oui.
Elle se faisait passer pour Fedora ?
Parfaitement.
Dans quel but ?
Qu'est devenue la vraie Fedora ?
Voilà ce qu'elle est devenue.
Vous êtes Fedora.
J'étais Fedora.
Vous aimeriez en savoir plus sur ce visage et ce fauteuil.
Demandez au Dr Vando.
Laissons ça. Pourquoi réveiller de vieux fantômes ?
Pendant 20 ans,
je suis allée en pèlerinage dans sa clinique.
Comme les malades à Lourdes.
Chaque fois, le miracle se reproduisait.
Et puis, une année...
C'était en 1962, n'est-ce pas, docteur ?
Il a décidé de m'injecter un nouveau sérum sous la peau.
Quelque chose
qui n'avait jamais été expérimenté.
Vous voilà. Il se passe quelque chose de grave.
Elle délire.
Ciseaux.
Qu'y a-t-il ?
Donnez-moi un miroir.
Je veux un miroir !
Boucher !
Ses cicatrices ont disparu. Pas les miennes.
Fedora, vous étiez prévenue du risque.
Arrêter le processus du temps ne vous suffisait pas.
Vous vouliez l'inverser.
Que s'est-il passé ?
Une infection.
J'ai tout essayé pour réparer les dégâts.
Il y a eu des complications : un accident cérébral.
Une apoplexie.
Et je suis dans cette fichue chaise depuis 15 ans.
15 ans ?
Donc, dans les films de Fedora qui ont suivi,
c'était elle qu'on voyait.
Encore des fleurs. Ça n'arrête pas.
Pas maintenant. Vous les disposerez plus tard.
La ressemblance vous étonne ?
Où l'avez-vous trouvée ?
Ce fut très simple : c'est ma fille.
Votre fille ?
Notre fille Antonia.
Je ne savais pas.
Personne n'a su.
À l'époque, on qualifiait ça de "comportement immoral".
Vous pouviez avoir 6 maris, mais pas d'enfant illégitime.
Aujourd'hui, libre à quiconque d'avoir 6 enfants et pas de mari.
Hedda, Louella, Walter Winchell n'ont jamais deviné ?
C'est arrivé en Europe, l'été avant la guerre.
Notre rencontre a eu lieu sur le Normandie
et nous avons passé trois mois sur la Côte d'Azur.
Nous étions très amoureux.
Nous étions écervelés.
Quand j'ai appris la nouvelle, je l'ai suppliée de m'épouser.
Elle a refusé.
Je ne souhaite à aucun homme d'épouser une star
car il devra transporter son vanity-case et ses perruques.
C'est humiliant.
Antonia naquit en Suisse, au printemps.
Fedora retourna à Hollywood.
Sans ça, le studio m'aurait fait un procès.
Le tournage était prévu, la Warner avait prêté Paul Muni.
Puis il y a eu d'autres films.
C'est donc ma mère qui a élevé Antonia.
Ne me fais pas passer pour une ogresse.
C'était la guerre.
Après, je la voyais tous les ans.
C'est vrai.
En allant chez Vando, tu la voyais à l'aéroport, entre deux avions.
Quand elle était à l'école à Londres,
Balfour te l'amenait en cachette à l'hôtel.
Verrez-vous quelqu'un en particulier ?
Tous mes amis sont importants.
Par ici, Antonia.
Avez-vous songé à épouser un de vos partenaires ?
Bien sûr, à plusieurs occasions.
Mais on se chamaillait pour l'ordre des noms sur les faire-part.
On dit que la MGM a assuré vos jambes pour un million de livres.
2 millions, un pour chaque jambe.
Mlle Sobryanski est là.
Désolée, je dois partir. Merci encore.
Encore une question.
Ce sera tout. Au revoir.
Ma petite fille !
Maman !
J'ai failli ne pas l'amener : elle était consignée.
- Pourquoi ? - J'ai frappé ma camarade de chambre.
Pourquoi ?
Elle a dit que Vivien Leigh était la plus belle actrice au monde.
J'ai dit que c'était toi.
Tu n'as rien dit d'autre ?
Ne t'en fais pas. Personne ne sait.
On croit que ma mère est en Afrique avec le Dr Schweitzer.
En Afrique ?
Ils n'iront pas vérifier.
Où veux-tu dîner, chérie ? Au Mirabelle ?
Au Savoy Grill, au White Elephant ?
Où veux-tu aller ?
Au Lyons Corner House pour manger un fish and chips.
Comme tu veux, ma puce.
Balfour, réserve-nous une table pour deux.
Tout de suite.
Le Lyons le plus proche.
Je suis contente qu'elle ne vienne pas avec nous.
Elle est trop barbante.
Tu n'as pas compris.
C'est avec elle que tu dînes. Je ne peux pas sortir avec toi.
On n'est pas obligées de sortir. On peut dîner ici.
Personne ne nous verra.
Ça n'a rien à voir.
Mon ami Noël Coward part demain pour la Jamaïque.
Je ne l'ai pas vu depuis 6 mois.
Mais moi, ça fait un an !
Je t'ai apporté des cadeaux. Ouvre-les.
Tu ne donnes que des choses ! Je n'en veux pas !
Ils ne prennent pas les réservations. Si nous allions...
Ramène-moi à l'école, s'il te plaît.
Ne fais pas l'enfant.
Quand on me demandera où est ma mère,
je dirai la vérité.
Je dirai qu'elle est morte !
Antonia !
Pendant 10 ans, elles ne se virent plus.
Antonia abandonna ses études.
Elle fit des petits boulots et passa d'un homme à un autre.
Elle se retrouva à Amsterdam, dans un taudis,
avec une espèce de musicien ou de sculpteur.
Je lui envoyais des chèques pour son anniversaire, à Noël.
Elle ne les encaissait jamais.
Sauf celui pour son avortement.
Elle ne voulait pas d'enfant.
Quand je la prévins pour sa mère,
je m'attendais à ce qu'elle m'envoie au diable.
Mais j'avais tort.
Après tout, c'était une Sobryanski.
Nous sommes des aristocrates.
Bonjour, ma chérie. Quelqu'un est venu te voir.
Maman !
Antonia, quel est donc cet accoutrement ?
Cette tragédie avait quand même eu du bon.
J'avais retrouvé ma fille.
J'étais cloîtrée dans cette clinique, effrayée à l'idée d'apparaître.
Elle vint me voir tous les jours.
On avait tant de choses à se dire.
Je lui ai à nouveau demandé de m'épouser.
De nouveau, elle a refusé.
Avant, c'était trop tôt et après, trop tard.
Ne pouvant être sa femme, je devins sa mère.
Et la vraie Comtesse ? Que lui est-il arrivé ?
Morte un an plus tôt.
Personne ne l'a su car elle voulait reposer en Pologne.
Il a fallu ruser, mais ses cendres sont chez nous, près de Varsovie.
Pour ma part, je me suis enterrée dans sa villa de Corfou.
Les gens crurent que la Comtesse était de retour.
Vous avez vu comment nous vivions, cachés derrière ces murailles.
À l'écart du monde.
Pas de voisins, pas de questions.
C'était parfait.
Sauf pour une chose.
Il y avait 63 miroirs dans la maison.
Vu mon état, c'était 63 de trop.
De plus en plus, je me revoyais à travers Antonia.
C'était elle, mon miroir.
Pour le monde entier, Fedora avait décidé de se retirer
au sommet de la gloire.
Après quelques années,
les Studios et les agents m'oublièrent.
Un télégramme d'Hollywood.
Hollywood ? Juste ciel.
"L'académie des arts et des sciences du cinéma
"souhaite vous décerner une récompense spéciale, cette année."
Un Oscar ?
Les imbéciles.
Ils veulent se racheter.
J'aurais dû l'avoir en 1935 pour Madame Bovary
ou en 1947 à la place de... Qui déjà ?
Celle qui jouait une nonne tuberculeuse.
C'est le 3 avril.
Ils vous invitent tous frais payés.
J'accepterai leur Oscar avec plaisir.
Si on y allait tous ?
Mais pas en personne.
Trouve-moi une excuse.
Qu'ils me l'envoient.
Ce n'est qu'une babiole de plus qui prendra la poussière.
Ce fut le début de nos ennuis.
Les mois passèrent. Nous n'y pensions plus.
Un fourreur de New York
voudrait que vous posiez en chinchilla
pour une série appelée : "Ce qui sied le mieux aux légendes".
Je vais vous dire ce qui sied le mieux aux légendes :
tirer le rideau à temps.
Monroe et Harlow ont eu de la chance.
Ne quittez pas.
Le président de l'académie est au festival de Cannes.
Il voudrait vous remettre votre Oscar personnellement.
Il veut venir ici ?
Rien n'y a fait.
Vous connaissez les gens d'Hollywood. Ils sont têtus.
Bonjour.
Je vais lui dire que vous êtes malade. Le médecin interdit les visites.
Pas si vite, Balfour.
Quand viendrait-il ?
Lundi.
Dis-lui que nous en serons ravis.
Et qu'il vous voie dans cet état ?
C'est le président de l'académie et il vient de si loin.
Dis-lui de venir lundi, en toute fin d'après-midi.
Quand la lumière commence à s'effacer.
Puis-je vous escorter à la cérémonie ?
Naturellement.
Monsieur est arrivé.
Bonsoir.
Bonsoir, je suis Henry Fonda.
Je sais qui vous êtes. C'est gentil de vous être dérangé.
Pas du tout.
Le comité tout entier voulait venir.
En tant que président, je l'ai emporté.
J'ai vu Les Raisins de la colère à trois reprises.
Et Permission jusqu'à l'aube.
Nous n'avons jamais tourné ensemble.
Je le regrette.
J'ai beaucoup envié Fredric March, Charles Boyer, Ronald Colman...
Arrêtez, voyons.
C'est lui ?
C'est lui.
Laissez-le sortir, il doit suffoquer.
Je crains qu'il y ait un petit discours qui va avec.
Allez-y.
Au nom de l'académie des arts et des sciences du cinéma,
j'ai le plaisir de vous remettre cette récompense exceptionnelle.
Il y est écrit : "À Fedora,
"dont le talent
"a redonné prestige et dignité
"au métier d'acteur".
Merci.
C'est un grand honneur pour moi.
J'ai répété ce discours 35 ans
et c'est elle qui le récite.
Saluez tous mes amis d'Hollywood. Ceux qui sont encore là.
Revenez parmi nous.
On ne fait plus de films pour les femmes.
Car on ne fait plus de femmes comme vous.
Maman !
Ses photos furent publiées dans le monde entier :
Life, Paris Match, Oggi, Stern.
En pleine page.
"Fedora est plus belle que jamais !"
Puis les offres ont commencé à pleuvoir.
Le public en avait assez des films de l'époque.
Le cinéma vérité, l'esthétique de la laideur.
Il voulait à nouveau du glamour.
Pouvais-je le décevoir ?
Alors, vous lui avez livré votre fille ?
C'est juste.
Comme ça ? Sans hésiter ?
Allons, M. Detweiler.
Que donneriez-vous pour renaître ? Avoir une seconde chance ?
Vous devriez voir ça. Ils sont au moins deux mille à attendre.
Demain, il faudra prévoir du café pour tout le monde...
et davantage de policiers.
Ça ne sera pas le même cirque que pour Valentino.
Dès le début, je me suis opposé à cette manigance.
Une pitoyable mascarade.
Mais Antonia a adoré ça.
Pour elle, c'était comme un jeu.
Pouvait-on l'en priver ?
Elle a travaillé sans relâche.
Revoyant tous mes films, la nuit,
apprenant par cœur mes moindres gestes, mes intonations.
Évidemment, il y avait beaucoup à faire.
Certes, elle devait me ressembler,
mais paraître surtout plus âgée qu'elle n'était.
Puis quand elle sembla prête,
nous avons accepté un rôle dans un film italien.
Le Miracle de Santa Christi. Ce n'était qu'une apparition.
Mais Fedora était de retour !
C'était ça, l'événement.
Elle ne jouait pas aussi bien que sa mère.
Laisse donc ça à l'Old Vic.
Un visage apparaît, la caméra en tombe amoureuse.
C'est inné.
D'ailleurs, elle était meilleure dans son second film, La Libellule.
Puis il y eut...
Amère Moisson, tourné en Espagne.
Balfour la suivait partout,
la protégeant de la presse
et de ceux qui avaient connu Fedora.
Tout alla bien jusqu'à ce film, à Londres, avec Michael York.
Elle incarnait la femme d'un général, amoureuse de son beau-fils.
Hélas, le titre était prophétique.
Play-back !
La Dernière Valse
Ça tourne !
Coupez !
Ce n'était pas très bon.
Mes deux vedettes coûtent cher, je veux qu'on les voie.
Dégagez devant.
Tout le monde en place ! Allez !
Je n'ai jamais osé vous le dire, mais j'ai un aveu à vous faire.
Je vous ai découverte dans Ruelle au clair de lune.
Ça remonte à loin.
Dans la scène terrifiante
où vous descendez un escalier, suivie par une ombre,
votre bougie s'éteint et vous êtes seule dans la cave
avec ce domestique fou.
Eh bien ?
C'est là que c'est arrivé.
Qu'est-il arrivé ?
Je n'avais que 6 ans.
Ma gouvernante m'a enfermé dans ma chambre.
On m'a pris mon vélo.
Qu'aviez-vous fait ?
Mouillé mon pantalon.
Quoi ?
J'avais fait pipi.
Quelle honte.
On ne m'a jamais rien dit d'aussi gentil.
On s'est battu en duel pour moi, rejoint la Légion pour m'oublier.
Un homme m'a même poursuivie autour du monde en ballon.
- L'avion n'existait pas. - Assez.
À croire que vous auriez 100 ans.
Du café ?
Pas maintenant.
Allez, on reprend !
Silence !
Moteur !
Play-back !
Ça tourne !
Parfait ! On la garde.
Clap de fin.
La voiture, s'il vous plaît.
Quel âge donnes-tu à Michael ?
Trente-cinq ans, je suppose. Pourquoi ?
J'ai hâte de voir sa tête quand il saura.
- Saura quoi ? - Que je suis plus jeune que lui.
Et comment le saura-t-il ?
Ne t'en fais pas. J'attendrai la fin du tournage.
Je vois.
Le soir de la première,
tu écarteras le rideau et diras :
"Mesdames et messieurs, voici la véritable Fedora.
"Cette star ultime à la beauté légendaire."
On avancera ta mère, dans son fauteuil roulant.
Défigurée.
C'est ce que tu veux ?
Ce sera comme ça jusqu'à sa mort ?
Non, jusqu'à la mort de Fedora.
Désormais, tu es Fedora.
Le lendemain, en venant la réveiller, je la trouvai inanimée.
Elle avait pris trop de somnifères.
Le tournage fut arrêté. Elle ne travailla plus jamais.
On lave facilement un estomac.
L'esprit, c'est autre chose.
Un certain temps, nous l'avons crue rétablie,
sans savoir qu'elle avait commencé à se droguer.
Amphétamines, stimulants. Du speed, en somme.
Quand nous l'avons découvert, elle était dépendante.
Je n'aurais jamais cru ça d'elle.
Mais qu'attendais-tu donc ?
Tu lui avais ravi son identité, sa jeunesse.
Au contraire, je lui ai tout donné.
Elle est devenue Fedora, mais n'a pas pu l'assumer.
En tant que producteur, vous savez ce qu'est une star.
En effet.
Mielleuse en surface et en dessous, froide et inoxydable.
Précisément.
Elle s'est montrée trop dilettante.
Trop douce, trop faible, trop sentimentale.
Anton, je t'en prie.
Vous comprenez à présent ce qui s'est passé à Corfou.
Elle n'était ni prisonnière ni exploitée.
Nous voulions seulement l'empêcher de se droguer.
Mais elle arrivait à s'approvisionner.
Elle savait se montrer ingénieuse.
Nous l'avons ramenée à Paris dans ma clinique
où j'ai essayé divers traitements.
Thorazine, Propanolol.
Mais ça n'a pas marché.
Elle ne nous parlait plus.
Elle écrivait des lettres incohérentes à Michael York
et les confiait à l'infirmière.
Il ne restait qu'une chose à faire.
Une seule ? C'était la chose la plus cruelle.
La plus impardonnable.
Téléphone pour vous.
Pour moi ?
C'est Londres.
Doucement, parlez plus bas.
Ici Londres.
C'est un appel de monsieur Michael York.
Parlez.
Ici Michael.
Michael !
Vous avez eu mes lettres ?
Oui ? Vous devez être bouleversé.
C'est incroyable, mais bien vrai.
Qu'y a-t-il ? Je vous entends mal. Parlez plus fort.
Je ne peux pas.
Je suis sur le plateau, on tourne une scène.
Vous m'avez bien berné.
J'aimerais vous voir aussi, Fedora. Pardon, Antonia.
Mais j'ai encore six semaines de tournage.
Et les week-ends ? Vous ne travaillez pas, ces jours-là.
Paris est à une heure
et les trains pour Mortcerf sont fréquents.
Nous avons tant de choses à nous dire.
Faites un effort, Michael. Je vous en prie.
Entendu, mais essayons ensemble.
J'essaie de venir si vous essayez de guérir. Promis ?
Je vous le promets. À bientôt, Michael.
Je vous en prie.
Ça a été ?
Parfait.
Tant mieux.
Je le récupère.
Pour vous.
Ce n'est pas la peine.
Nous avons cru agir pour son bien,
mais nous avions déclenché un processus irréversible.
Elle s'est enfuie.
Qui attends-tu ?
Si c'est Michael, il ne viendra pas.
Si, je lui ai parlé au téléphone.
Vraiment ?
C'était le dernier train de Paris. Rentrons.
Il m'a promis.
Il a seulement dit qu'il essaierait.
Il viendra peut-être le week-end prochain
ou à la fin du tournage.
Comment le sais-tu ?
Tu écoutais au téléphone ?
Sale garce !
Tu as ouvertement trahi ta mère en écrivant ces lettres.
Des lettres ? Quelles lettres ?
Tu sais bien.
Elles n'ont jamais été envoyées. Tu les as volées !
Tu te moques bien de ta mère, mais pas moi.
Ce n'était pas Michael au téléphone. Qui était-ce ?
Ça n'a pas d'importance.
Viens, Fedora.
Je ne suis pas Fedora !
C'est pas moi !
Je suis Antonia !
Il n'y a plus d'Antonia.
Regarde-toi.
Demande autour de toi à qui appartient ce visage.
C'est un mensonge !
Tu ne peux plus rien y faire.
Je hais ce visage !
Je le hais !
Rentrons, à présent.
Tu veux bien ?
Fedora !
Ça devait arriver, j'imagine.
Tôt ou tard.
Elle a choisi cette méthode pour se venger de moi.
Pour me défigurer une seconde fois.
Deux équipes de chirurgiens esthétiques
se sont relayées jour et nuit
pour réparer les dégâts.
Quelle heure est-il ?
13h45.
Nous devons nous préparer.
Absolument.
Ces cartes accompagnaient les fleurs.
Federico Fellini.
Lord Olivier de Brighton. Cher Larry...
Jean-Paul Sartre.
Marlène.
Quelle femme admirable !
Mets ça avec les télégrammes.
Enlevez les petits bouquets. C'est bien trop chargé.
Balfour, surveille-les.
Qu'ils n'en fassent pas trop.
Pouvez-vous déplacer ça ?
Où ?
Sur le devant.
Qu'un peu de cette douce lumière l'éclaire.
Très bien, Comtesse.
Allez chercher les gardiens.
Ils doivent jouer aux cartes à la cuisine.
Vous avez le sens du spectacle.
Il faut soigner la fin.
C'est ce dont les gens se souviennent.
La grande sortie.
Le dernier gros plan.
Même si c'est la doublure ?
Il faut entretenir la légende.
Vous faites ce métier depuis longtemps.
Il ne s'agit que d'effets spéciaux, de décors et de larmes de glycérine.
C'est ça, la magie.
Vous me prenez pour une vieille vaniteuse, Dutch.
Égoïste, insensible.
Vous avez dit "Dutch" ?
C'est exact.
Vous vous rappelez, alors.
Pourquoi croyez-vous que je vous ai invité ?
Je voulais voir de quoi vous aviez l'air.
J'en suis très flatté.
À juste titre.
Voyons...
C'était sur une plage.
Santa Barbara !
Vous aviez un coupé Cadillac.
Une Cadillac ?
C'était une vieille Ford, à Santa Monica.
C'était presque ça.
Il est temps de s'installer. L'ascenseur est là.
Adieu, M. Detweiler.
Adieu, Comtesse.
Gardez tout ça pour vous,
au nom du bon vieux temps.
Dommage.
Ça aurait donné un meilleur film que le scénario que je vous ai remis.
Mais à qui auriez-vous confié le rôle ?
Six semaines plus tard, la Comtesse Sobryanski
s'éteignait paisiblement à Corfou.
La nouvelle fit un entrefilet dans le journal local.
Ma couverture chauffante me fut retournée 'NPAI'.
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