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Capitaine, savez-vous si cette île est infestée par la maladie du sommeil ?
Ça dort, en cuisine ?
Mes condoléances, pour la mort de votre ami.
Il était croyant, non ?
Il avait un Christ en croix, ici.
Ce n'était qu'un tatouage, Harris.
Vous savez...
ça a une signification, de mourir à l'approche de sa destination.
Ces hommes...
eux, peuvent vous l'expliquer.
Qu'est-ce que ça veut dire, de mourir si près de l'arrivée ?
Ça signifie que la personne était déjà morte à l'embarquement.
Vous ne le saviez pas, docteur,
mais il s'avère que vous voyagiez seul.
Est-ce censé me remonter le moral,
ou m'inquiéter ?
Je ne sais pas.
Chacun en tirera sa propre conclusion.
Mais vous l'avouerez,
il est plutôt rassurant qu'il y ait une explication à tous ces faits...
inexplicables.
Docteur Afonso Paiva !
Je suis Ismael dos Santos, de l'exploitation Boa Esperança.
Je croyais que vous veniez accompagné.
Vous avez les renseignements, pour l'acte de décès ?
Non.
Cette île adore la bureaucratie.
Personne ne parlait son dialecte, je ne sais ni où ni quand il est né.
Mais tous l'appelaient Murata.
On peut y aller ?
Je n'ai que des pièces du Congo.
Donnez-leur ce que vous avez.
Ici, tout fait l'affaire.
Va dire au curé d'ouvrir la chapelle.
Cette créature a sa place ici ?
Je ne sais pas.
Mais c'est le seul endroit où on peut le laisser.
Nous sommes dans la maison de Dieu
et des hommes de Dieu.
Il ne restera qu'une nuit.
Demain, nous enverrons quelqu'un pour l'enterrer.
Vite ! Dégagez le chemin !
C'est un Murata ?
Oui.
C'est celui de votre ami ?
C'était.
Je n'en avais jamais vu.
Mon patron dit qu'avec cette arme, les Japonais vont mater les Chinois.
Et dans cent ans
on sera tous jaunes.
Plus de nègres ni de blancs, que des jaunes.
- Tu n'as pas d'arme à toi ? - Non.
Je n'ai jamais appris à tirer.
Le patron me trouvait plus doué pour les chiffres.
Hue !
Bonjour.
- Bienvenue à Boa Esperança. - Merci beaucoup.
Vite, on se dépêche !
Devant moi ! Plus vite que ça !
Viens ici !
Docteur ?
Vous gardez le fusil ou je l'emmène à l'armurerie ?
Vous pouvez le laisser, merci.
Bonjour, messieurs.
Bonjour.
Voici le docteur Afonso Paiva.
Il va travailler avec nous.
N'essayez pas de le tromper.
Il a travaillé longtemps au Congo
et sait parfaitement faire la différence entre un malade
et un affabulateur.
Qui sort, aujourd'hui ?
Qui sort, aujourd'hui ?
Numéro 582, lit 7.
Dites-moi son nom, bon sang !
Ernesto Capim.
- Tu parles portugais ? - Oui, docteur.
Alors quand tu sortiras d'ici, tu diras aux autres
que le nouveau docteur n'est pas naïf.
- Tu as compris ? - Oui, docteur.
Je vais vous donner une astuce.
Pour aérer la pièce, ouvrez de ce côté.
N'ouvrez jamais la fenêtre derrière vous,
le vent charrie l'odeur de la fermentation du cacao, c'est irrespirable.
Je vois qu'il y a une aire d'acclimatation pour les serviteurs sous contrat.
- Elle est toujours en service ? - Oui.
Nous avons un groupe difficile, là-bas.
C'est un endroit moins humide et moins chaud.
On ne leur attribue pas de tâches ardues.
Mais quand ils arrivent ici, ils se prennent la réalité de plein fouet.
Les cris des chauves-souris me rappellent les hirondelles de chez nous.
Écoutez.
Je suis sur cette île depuis plus de quinze ans.
Parfois, je me dis que je n'en partirai jamais.
On s'habitue à tout.
Vous me donnez quel âge ?
Soixante ans ?
Deux de plus, soixante-deux.
Je suis trop vieux pour me réhabituer à la métropole.
Mais vous, vous êtes encore jeune.
Je m'étonne que vous ayez choisi de venir vous enterrer ici.
Mais chaque homme a ses raisons.
J'ai trouvé cette carte dans une exploitation abandonnée.
Il paraît que c'est le propriétaire, un affranchi, qui l'a peinte.
Elle indique les plantations, mais il y en a bien plus, aujourd'hui.
Ici, par exemple.
Il manque l'exploitation Infante et toutes les autres dans cette zone.
Mais là se trouve le plus curieux.
Ici, il existerait des communautés de descendants d'esclaves
échappés des plantations.
Dans la forêt. Ici...
Ici... ici et ici aussi.
On dit qu'ils vivent comme des sauvages.
Si isolés que certains n'auraient jamais vu d'homme blanc.
Mais vu la régularité avec laquelle nos vivres disparaissent,
des poules et des chèvres...
Je pense qu'eux nous voient,
mais nous ne les voyons pas.
Vous travailliez pour une entreprise belge, au Congo ?
Des Flamands, d'Anvers.
Une belle ville.
Des édifices majestueux, d'une richesse !
- Vous y êtes allé ? - Non.
- C'était dans le négoce du caoutchouc ? - Et de l'ivoire.
C'est judicieux, de ne pas être l'otage d'une seule matière première.
Contrairement à nous !
Du cacao, toujours du cacao.
Malheureusement, nous n'avons pas d'éléphants.
Je suis ravi que vous ayez accepté de venir.
C'est difficile de trouver des médecins expérimentés.
La situation était compliquée, là où j'étais.
Ici non plus, ça ne sera pas facile.
C'est incomparable !
Là-bas, il n'y a pas de lois.
Ils n'ont pas de plantation comme celle-ci,
avec des hôpitaux, des écoles, des rations équilibrées pour les serviteurs.
Vous avez raison, nous avons de meilleures conditions.
C'est en effet ce qu'on m'a dit.
Qu'ici on respectait certaines règles civilisationnelles.
Et quelles sont ces règles ?
- Éviter ce qui nuirait à autrui. - Ah, ça...
Mais notre pratique quotidienne
s'apparente plus à la vétérinaire qu'à la médecine.
- Les patients ne savent pas se plaindre. - Voyons...
Ne dites pas ça, docteur Figueira.
La tâche d'embellir les choses vous incombe, Dona Luísa...
En ce qui me concerne,
je ne dis que la vérité.
Est-ce vrai, ce qu'on rapporte du Congo ?
Ou s'agit-il de propagande anti-impérialiste ?
Si vous faites allusion aux violences à l'encontre des natifs,
croyez-moi, ça n'est pas de la propagande.
Est-ce vrai, qu'ils coupent...
Oui, c'est vrai.
Vous en avez vu, des gens à qui on avait coupé les mains ?
Oui.
Je ne vois rien de plus cruel que de mutiler des gens
sans d'autre excuse que l'appât du gain.
Et tu dis que nos nègres souffrent...
Peut-être souffrent-ils,
nous en savons si peu sur eux.
C'est le groupe de Maianço qui fait la ronde, ce soir.
On a échangé.
Le patron n'aime pas ça.
Il faut respecter le tableau de service.
Comment il le saurait, le patron ?
50 réaux ?
Pour toi ça sera 80, tu vas la revendre aux nègres.
Qu'est-ce que ça peut te faire ?
Je pourrais leur vendre, moi.
T'as trop peur d'entrer dans les quartiers des serviteurs.
J'ai pas peur. Mais heureusement, j'ai pas à y aller.
En pleine nuit,
dans le noir, marcher dans la boue...
dans la merde des porcs et des poules...
la pisse des nègres...
En plus, il paraît qu'il va pleuvoir.
Le voilà qui s'en va.
Chercher un peu de joie au milieu de toute cette maladie.
Tant qu'il n'attrape rien, lui aussi...
Il vous a parlé du groupe de serviteurs mozambicains en acclimatation ?
Deux jours après leur arrivée, un couple s'est pendu.
C'est comme si cet incident avait ouvert la porte au diable lui-même.
Quelques jours plus tard, quatre autres se sont pendus dans la plantation.
Ceux qui travaillaient en forêt se sont mis à manger de la terre.
On dit que les serviteurs originaires de cette région du Mozambique
seraient plus enclins aux maladies de l'esprit.
Allez, de ce côté !
Regroupez-vous, je ne veux pas de trous.
Rapprochez-vous !
Fichez-moi le camp !
Débarrasse-moi de cette saloperie de chiens !
Les chiens du teigneux.
Ils n'ont pas encore nettoyé.
Vous venez ?
Pourquoi les avoir installés ici ?
Cet endroit n'est pas adapté.
On attend un nouvel arrivage.
J'ai dû déménager le groupe ici.
Je crains le risque d'une pandémie, si je les laisse avec les autres.
Elles venaient déjà pleines.
Le régisseur refuse qu'ils viennent avec leurs enfants.
- Bonjour. - Bonjour, docteurs.
Bonjour.
- Ils reçoivent un traitement ? - Non.
Ceux qui sont ici refusent d'ingérer quoi que ce soit.
On les gave à l'aide d'un tuyau, un jour sur deux.
Et les autres membres du groupe ?
On évite de les faire travailler dans la forêt sans surveillance.
On les garde ici, la plupart du temps.
Votre diagnostic ?
- Des indices pathologiques ? - Non.
Vous avez eu des cas similaires, dans la plantation ?
Des cas de nostalgie ? C'est arrivé.
Les anémies se résument à ça.
De la tristesse, beaucoup de tristesse.
Mais jamais à ce point-là.
L'infirmier Elias a une théorie.
On t'écoute.
Comment dis-tu que cette maladie s'appelle ?
Banzo.
Banzo ?
Où avez-vous lu là-dessus ?
Je n'ai rien lu, j'ai entendu.
Dans les histoires qu'on raconte.
C'est le nom qu'on donnait à la nostalgie des esclaves.
Ils mouraient, tellement leur pays leur manquait.
C'est Elias qui communique avec les gens ?
Non.
L'homme qui nous servait de traducteur est dans ce lit.
Cette semaine, il s'est mis à refuser de manger.
Voilà, comme ça...
Bien tendu. Tenez-vous droites.
Vous aussi !
Tenez-vous droits et regardez par ici.
Guilhermina, regarde celle-là, toute débraillée.
Vous êtes prêtes ?
Allez,
au travail.
Faites semblant de travailler.
Plus personne ne bouge.
Ne regardez pas, on continue !
Levez... et immobiles !
Prends-le bien !
Vous serez responsable,
si les autres malades décident d'arrêter de manger ?
Tout à fait. C'est pour ça que je suis là.
Et le reste du groupe ?
Dans les chambres des patients européens. Une seule est occupée.
Doux Jésus...
Cent...
treize. Moins soixante et onze.
Quarante-deux.
On ne peut plus l'intuber,
il a l'œsophage à vif.
Donnez-lui une dose de sulfate ferreux.
Ne le laissez pas seul, que quelqu'un reste avec lui.
Il n'en a plus pour longtemps.
Le nom de cet homme,
c'est Narguto.
Des arbres...
il faisait des canoés.
Vous voulez bien m'aider ?
Autant que je pourrai.
Alors aidez-moi à parler avec les autres.
S'ils veulent se laisser mourir de faim, j'ai besoin de savoir pourquoi.
On ne veut pas mourir...
on veut repartir.
Vous êtes arrivés il y a deux mois, vous avez à peine travaillé,
l'administration ne vous laissera pas repartir.
Pourquoi serions-nous vos esclaves ?
Vous n'êtes pas des esclaves.
Vous avez un contrat, comme tous les autres serviteurs.
Vous ne pourrez repartir que quand vous aurez l'argent pour le rapatriement.
Dans ce groupe...
il n'y a que moi qui sais lire et écrire.
Et je n'ai rien signé.
Mais on a les papiers signés de vos empreintes.
Vous ne voulez pas quitter cet hôpital ?
Vous ne préférez pas vivre avec vos familles ?
Dans vos maisons ?
On veut retourner chez nous.
J'aimerais leur parler, un à un.
Pour pouvoir évaluer la situation.
Même si on vous parlait,
qu'est-ce que ça changerait ? Qu'est-ce que vous voulez entendre ?
Tu vas manger ?
Maintenant, ne bougez plus.
Tu es très belle, Guilhermina.
Monsieur Alphonse, vous ferez aussi une photo du visage, pour le passeport.
Quand partez-vous ?
Au mois de décembre.
Mais je veux envoyer sa photo par le prochain bateau.
Comme ça, quand j'arriverai à Lisbonne avec ma Guilhermina,
ma famille la connaîtra déjà.
Ils auront le temps de s'habituer à elle.
À son image...
C'est mieux comme ça.
Vous êtes contente de découvrir Lisbonne, mademoiselle Guilhermina ?
Oui, monsieur Alphonse.
Vous pouvez en faire une avec l'autre décor ?
Bien sûr.
Si la lumière le permet.
Regarde ! La Suisse te va à ravir, Guilhermina !
Ne bougez pas...
Souriez un peu.
Arrêtez !
Ne bougez plus !
Laisse-les, Maianço. Allons-nous-en.
Je vais voir s'ils sont à nous.
Ce n'est pas un endroit pour vivre.
Qu'on soit homme, femme, nègre ou blanc.
C'est ça qui va te manquer ?
Mes enfants...
Ce sont mes enfants qui vont me manquer.
Un jour ou l'autre, eux aussi trouveront leur voie.
Ils ne sont pas à nous.
On repart !
Tu lui as parlé ?
Oui...
Mais elle ne me comprend pas.
Et si tu emmenais les petits ?
Elle m'a dit :
"S'il n'y en avait qu'un, Guilhermina...
"mais trois ?
“Comment pourras-tu t'occuper de tes enfants et des miens ?"
Tu ne manges pas ?
Peut-être que toi, tu pourrais lui parler ?
Tu connais sa façon de penser mieux que moi.
Ça fait des années que je ne parle plus la même langue qu'elle.
Ces chiens sont à toi ?
Plus ou moins...
Certains sont à moi, les autres les suivent.
Enlève-les de là.
Ne vous en faites pas, ils ne dérangent personne.
Les chiens n'aboient pas, ici.
- Vous le saviez ? - Oui.
Ils sont croisés avec des chiens africains,
c'est pour ça qu'ils n'aboient pas.
Le patron vous envoie ça.
Les directives.
Pour le rapport à envoyer à Lisbonne.
Tu dois lui porter ma réponse ?
Non.
Je jetais un coup d'œil...
Où est-ce que vous avez étudié la médecine ?
À Lisbonne.
Mon père est de là-bas.
Je suis venu avec lui.
Il est resté ?
Et il travaille ici ?
Non.
Il ne travaille pas, il...
boit.
Il vit dans la rue.
Les gens s'essuient les pieds sur lui, pour s'amuser.
Je voulais vous prévenir.
Vous finirez forcément par trébucher sur lui, en ville.
Comme ça, vous saurez qui c'est.
Mon père.
JOYEUX NOËL
Docteur ! Vous venez ?
Avant d'envoyer votre rapport à Lisbonne, dites-moi une chose.
D'après ce que je peux lire...
les autopsies des Mozambicains n'ont rien révélé d'anormal.
Non.
Ils sont morts de faiblesse, d'anémie.
Et vous diagnostiquez une "nostalgie" pour tout le groupe.
En effet.
J'essaie d'imaginer la réaction de ces messieurs
en apprenant que quarante serviteurs sont morts en deux mois
et soixante ne travaillent pas parce qu'ils sont tristes.
Je peux rédiger une annexe explicitant le fondement clinique de mon diagnostic.
Cela ne sera pas nécessaire.
Ils voudront savoir s'il existe une solution.
Il n'y a pas de médicament, de traitement adapté ?
Le seul traitement contre la nostalgie est l'attention.
Pour la nostalgie des blancs, vous voulez dire ?
En tant que médecin, je ne peux pas faire ces distinctions.
D'après moi, ces personnes souffrent d'une profonde tristesse
due à un évènement violent dans leur pays.
Beaucoup ont perdu leur famille, leurs enfants.
Nous ne sommes pas responsables de ce qui se passe chez eux.
Ils disent avoir été embarqués de force.
Avoir été faits prisonniers pour venir.
C'est impossible.
D'après l'agent, ils ont embarqué de leur plein gré
et dûment informés.
Je n'ai aucune raison de croire qu'ils mentent.
Je conseille de les rapatrier, comme mentionné dans mon rapport.
Vous connaissez le coût de renvoyer tout ce monde ?
Vous avez lu les conséquences, elles sont claires.
Que peut-on faire en attendant la réponse de Lisbonne ?
Ne pas les laisser enfermés en permanence, par exemple.
Vous voulez les faire travailler ?
Avec certaines règles, oui.
Peut-être accepteront-ils leur condition.
Leur condition ?
Vous voulez parlez de leur vie dans l'exploitation ?
Je n'ai pas d'autre solution à vous proposer.
Qui est là ?
Le docteur Paiva !
Il faut nous prévenir quand vous venez dans ce genre d'endroit.
Je ne vous ai pas vu. Où étiez-vous ?
Là-bas.
Je me cache à un endroit différent chaque soir.
Une cigarette ?
Merci.
Vous êtes d'où ?
D'un village près de Marco de Canaveses.
Je suis venu pour l'agriculture.
Mais l'agriculture, ici, c'est pas comme au pays.
Et maintenant vous êtes garde ?
Ici, on est tous gardes.
Pourtant, tout semble calme.
En apparence, oui...
Tous les jours, il y a des nègres qui essaient de s'enfuir.
Par-là.
Parfois, ils se jettent à la mer, accrochés à un tronc.
Que faites-vous dans ce cas ? Vous tirez ?
Ça arrive.
Ceux qui fuient par les rochers finissent par se faire attraper.
Ceux qui se jettent à la mer, on ne les revoit jamais.
Cette mer emporte tout vers le large.
Ils ne vont "nulle part".
C'est ce qu'on dit.
Vous croyez qu'ils savent qu'ils ne vont "nulle part" ?
Arrêtez.
Restez tranquilles.
C'est pour les chevaux ?
Comment tu veux que ça tienne sur un cheval ?
Tu vois pas que c'est trop petit ?
C'était pour empêcher les nègres de manger de la terre.
Où est-ce que t'as trouvé ça ?
Le patron me les a donnés.
Je sais pas...
c'est pas bien.
À vous de voir...
Si l'un d'eux avale une saloperie, on se retrouve à la rue.
Et si les nègres en parlent au conservateur ?
Ces nègres ne parlent pas.
Mais s'ils le font, le patron dira que c'était notre idée.
Et on se retrouvera à la rue.
C'est comme ça.
Allez, à genoux !
À genoux, toi aussi.
Pourquoi je pleure ?
Pourquoi je chante ?
Je ne peux Ni ne sais le dire
Je chante pour ne pas pleurer
Je chante pour ne pas mourir
Je suis triste
Tous le disent
Mais personne ne connaît
la raison
La cause
de ma tristesse
Seul mon cœur la connaît
Pourquoi je chante ?
Pourquoi je pleure ?
Regarde ces deux-là !
Arrêtez !
On va s'échapper.
Toi, tu cours par-là, et moi, par là-bas.
Qu'est-ce que vous fuyez, mes frères ?
D'où venez-vous ?
De Murabe.
Je ne savais pas qu'ici il y avait des gens de là-bas.
Je vous préviens, c'est inutile de fuir,
ils finissent toujours par vous attraper.
Bonjour, monsieur Maianço.
Ces messieurs sont de mon pays.
Quelle coïncidence.
Il y en a d'autres dans le même cas ?
Je ne saurais pas vous dire.
Je sais simplement qu'ils ne nous comprennent pas.
Monsieur Alphonse...
vous feriez mieux de partir.
J'ai ordre de ne laisser personne approcher ces nègres.
Pourquoi ?
Ils ont une maladie...
Contagieuse.
Bonjour.
Bonjour, docteur.
Pardon pour l'intrusion, je voulais m'abriter de la pluie
et j'ai trouvé mon compatriote à la porte.
Vous venez du même endroit ?
Tout à fait.
Vous êtes venu prendre des photos ?
Non.
Je viens désarmé.
Pour ceux qui viennent de mon pays,
cet endroit est comme la mort.
Je ne me souviens pas de grand-chose,
mais je me rappelle que l'horizon était toujours dégagé.
Des paysages simples...
Quand est-ce que vous êtes parti ?
Pour être honnête, je ne sais pas.
Un beau matin, un Boer est arrivé dans notre village...
J'ignore comment il était arrivé là.
Après, je ne me rappelle que de ma vie au Cap avec cet homme.
C'est lui qui m'a appris l'art de la photographie.
Quand il se fâchait, il me disait que ma mère m'avait vendu
et qu'il regrettait l'argent qu'il avait versé pour moi.
À sa mort, il m'a tout laissé.
Qu'est-ce qui vous a poussé à venir ici ?
Le hasard.
J'ai essayé de garder l'établissement de mon patron,
mais ma couleur n'a pas aidé.
Un jour,
j'ai embarqué dans un vapeur pour Monrovia avec tout mon matériel.
Pendant ce voyage, j'ai proposé des photographies aux passagers et...
l'affaire s'est avérée très rentable.
J'ai ressenti une certaine tranquillité, à bord.
Être nulle part est un avantage pour celui qui n'a nulle part où aller.
Lors d'un voyage, j'ai décidé de débarquer sur l'île et j'y ai vu une mine d'or.
Chaque exploitation veut montrer sa grandeur
et son travail civilisationnel...
Des cartes postales de nègres à l'école,
de nègres dans les ateliers, de contremaîtres nègres...
Des nègres heureux au travail.
J'en profite.
Et ça ne vous met pas mal à l'aise ?
Parce que je suis nègre ?
Pas forcément...
Vous connaissez quelqu'un qui ne se sente pas mal à l'aise, ici ?
J'ai l'avantage de pouvoir quitter cette île quand bon me semble.
Je suis l'un des rares hommes libres de cet endroit.
Vous avez pu parler avec Katende et les femmes ?
Oui...
Ils vous ont raconté ce qui se passe ?
Oui.
Mais je ne peux pas les aider non plus.
Vous parlez leur langue, ils ont pu vous apprendre quelque chose que j'ignore.
Je ne crois pas.
Je pense que vous avez compris l'essentiel.
Prends ça !
Fils de paillasson !
Attends !
Ton doigt...
Main droite. D'abord, range ton papier.
Nom ?
Range-le dans ta sacoche.
Ta main.
Ton papier...
Nom ?
Contrat ?
Docteur Paiva ? Le conservateur va vous recevoir.
Fermez la porte.
Fermez cette porte !
Docteur Paiva...
Je n'avais pas encore eu l'occasion de vous rencontrer...
Vous ne m'avez pas prévenu de votre visite, mon temps est limité.
Mais puisque vous êtes là, j'aimerais avoir votre avis.
Venez.
Depuis que je suis arrivé, j'ai ce problème aux yeux...
et il n'y a pas un médecin sur cette île qui puisse m'aider.
Ça m'a l'air d'être une conjonctivite, mais il faudrait faire des analyses.
C'est ce que disent vos confrères...
Qu'est-ce qui vous amène ?
Je voudrais consulter la procédure d'embauche
de serviteurs arrivés à Boa Esperança en juillet dernier.
Pourquoi ? Que cherchez-vous ?
Je veux m'assurer de la légalité de la procédure.
Ils affirment être ici contre leur gré.
Pourquoi ne viennent-ils pas se plaindre eux-mêmes ?
Le seul homme du groupe qui parle portugais est malade.
Je peux vous assurer que chacun de nos serviteurs
a un contrat signé.
Quelqu'un les a fait venir du Mozambique.
Je pourrais avoir le nom de cet agent ?
Vous pouvez aider ce monsieur à consulter le dossier
des embauches de Boa Esperança ?
- Quelle date ? - Juillet 1907.
Docteur Paiva !
Le régisseur de Boa Esperança sait que vous êtes là ?
Non, je suis venu au nom des serviteurs sous contrat.
Qu'attendez-vous de moi, au juste ?
Que vous vérifiiez auprès de l'agent si ces personnes ont été contraintes.
Je ne vois pas comment.
Il est impossible de savoir ce qui s'est passé avant leur arrivée.
Mais c'est votre travail...
de garantir la légalité de toute la procédure.
C'est difficile de se renseigner sur les agents.
Ils changent de nom, d'endroit...
Ce ne sont jamais les mêmes...
Ou les mêmes, mais sous un autre nom.
Donc vous ne pouvez rien faire ?
Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir.
Regardez.
Vous voyez ?
Des contrats, des rapports,
la transcription des plaintes des millions de serviteurs
qui sont passés par cette île.
Tout est là.
Bien classé, archivé.
C'est déjà impressionnant comme travail, vous ne trouvez pas ?
Un, deux, trois...
Allez, par-là !
Vite !
Ce groupe-là, par ici. Dépêchez-vous.
Plus vite !
Allez !
Bonjour.
Bonjour.
Désolée, nous ne vous avons pas attendu.
C'est moi qui vous prie d'excuser mon retard.
Le bateau de Lisbonne est arrivé hier ?
Oui, en pleine tempête.
Les passagers n'ont même pas encore débarqué.
Des nouvelles de Lisbonne ?
Des réactions, concernant mes rapports ?
Non.
À Lisbonne, le temps ne s'écoule pas comme ici.
La saison des pluies dure jusqu'à quand ?
Mai.
Paiva ?
Vous passez vos soirées à l'hôpital ?
Quel manque de goût...
Bonsoir, docteur.
Vous ne voulez pas m'accompagner ?
Venez oublier tout ce malheur, l'espace d'un instant.
Non, merci.
Je ne suis pas homme à oublier facilement.
Pas sûr que mon invitation méritait une réponse aussi philosophique.
Vous savez qu'ici il y a des serpents venimeux ?
Oui.
Les rats sont arrivés dans les cales des navires.
Puis on a amené des serpents pour manger les rats qui ravageaient tout.
Maintenant, on fait venir des chiens
pour manger les serpents qui tuent les serviteurs dans les champs.
Où est-ce que tout ça nous mène ? Si ça mène quelque part...
À votre tour de verser dans la philosophie.
Le monde et les exploits des hommes m'étonnent encore, figurez-vous.
Comment évoluent les choses, avec les nostalgiques ?
Pas bien.
Vous savez ce que je pense ?
Vous allez devoir gaver tout le groupe, pour maintenir les taux de mortalité.
Combien de nègres reste-t-il ?
Cinquante-quatre, sans compter les bébés.
Les bébés ne comptent pas.
Voyons voir, cinquante-quatre...
deux ou trois morts par mois n'impactent pas les statistiques.
L'idéal serait donc...
de faire en sorte qu'ils tiennent trois ans. Loin des autres.
Bien,
poursuivons chacun notre marche.
Sur cette île, il faut rester en mouvement.
Les bêtes profitent du moindre interstice de nos vêtements pour nous attaquer.
- Bonsoir.
- Bonsoir.
Arrêtez !
Ne vous en mêlez pas, docteur ! Ces chiens sont un danger.
- Fichez le camp ! - Allez viens, on se tire.
Ordures.
Fils de pute !
Salauds ! Qu'est-ce que vous avez fait ?
EXPLOITATION BOA ESPERANÇA AFFECTATIONS JOURNALIÈRES
Combien de femmes doivent être alimentées, aujourd'hui ?
Ces deux-là.
Nous alimenterons les personnes dans une pièce à part.
Même avec le paravent, ça effraie les autres patients.
Vous êtes sûr ?
Il faudra déplacer les femmes, une d'elles est déjà très fragile.
Faites ce que je vous demande.
Inspirez.
Laissez,
je m'occuperai du reste avec l'infirmier Elias.
Vous pouvez disposer, Adélia, merci.
Nous ne les forcerons plus.
Laissons-les tranquilles.
Tous ?
Oui, tous.
Formidable !
Qui est l'artiste ?
C'est l'endroit le plus frais de l'île.
Je ne voulais pas partir sans lui faire mes adieux.
Nous y avons passé de bien agréables dimanches.
Ces derniers jours avant le départ sont différents.
Je ne les vis plus avec le poids du présent.
C'est comme si j'étais déjà
le personnage des histoires que je raconterai à Lisbonne.
C'est bien agréable, d'être un personnage.
Et vivre dans une histoire.
C'est un privilège, d'avoir quelqu'un à qui raconter son histoire.
Vous avez raison.
Mais je suis convaincue
que chacun a la possibilité de raconter son histoire.
Peut-être ne seront-elles pas écrites dans des livres,
avec nos mots,
peut-être ces histoires resteront-elles en ceux qui les ont entendues,
dans la nature,
dans ces endroits...
Pardonnez mon cynisme,
mais qu'adviendra-t-il si nous détruisons tout par appât du gain ?
Les lieux, les gens, tout.
- "Nous" ? - Nous qui avons le pouvoir de détruire.
Voyons, docteur...
Le monde est plus grand et plus puissant que la cupidité des hommes.
Ils vous cherchent.
Il faut y aller.
J'arrive.
Une averse approche.
Allons-y.
Vous voyez ça, là-bas ?
C'est Bombaim.
Vraiment ?
Presque comme en Inde ?
C'est une dépendance de notre exploitation.
Elle est abandonnée.
C'est là qu'ils vont envoyer les nègres qui veulent mourir.
Comment tu sais ça ?
J'ai entendu le patron en parler.
Avec qui ?
Maianço.
Il les y emmènera, avec ses hommes.
Je peux le prendre ?
Oui, il n'est pas chargé.
Vaurien ! Viens-voir un peu !
Lâche-moi ! Canaille !
Lâche-moi ! Lâche-moi, j'ai dit !
Pas la peine de suivre mon mari.
Il n'y a rien à voir...
d'inhabituel.
- Retiens-le ! - Y a pas de fuyards, ici !
Ces histoires-là, je ne les raconterai pas à Lisbonne.
Je ne voulais pas vous offenser.
Vous ne m'avez pas offensée, je comprends.
Vous ne me connaissez pas.
Je ne m'ouvre pas beaucoup.
Mon rôle se borne à faire semblant et à en exiger autant des autres.
Prétendre que tout va bien, que je ne vois rien.
Prétendre que tout cela a un sens.
Vous serez mieux à Lisbonne.
Je suis ici depuis trop longtemps.
Raimundo et moi pensions venir accomplir des choses importantes.
Dans la dignité.
Faire venir nos enfants...
Maintenant, tout ça me semble d'une niaiserie affligeante.
Quelle heure est-il ?
Je prendrais bien mon petit-déjeuner.
- Pas vous ? - Si.
Vous savez ce qui m'étonne le plus ?
La facilité avec laquelle nous avons adopté les lois de cet endroit.
Il est tellement facile d'oublier qui on est, ici.
Je ne saurais pas mieux l'expliquer.
Va appeler Adélia.
Réjouissons-nous...
Dona Luísa avait le don de rendre ces éphémérides moins ridicules.
Que va-t-on devenir sans elle ?
Ceux qui travaillent au domaine depuis plus d'un an
savent qu'on trinque toujours, à Noël.
Comme chaque année,
notre cher monsieur Monteiro e Castro, propriétaire de l'exploitation,
vous a envoyé un souvenir de métropole.
Ces bouteilles d'eau-de-vie que vous appréciez tant.
De l'eau-de-vie de raisin, pas votre tord-boyaux de palme !
Ne vous inquiétez pas, il y en aura une pour chacun.
Maintenant, levons nos verres !
Où est mon bras-droit ? Ismael !
- Viens. - J'aime pas cette eau-de-vie.
Peu m'importe, tu viens trinquer !
Allez...
Santé et bonheur à tous !
Santé !
Comme chaque Noël, ces ânes bâtés vont se soûler jusqu'à s'écrouler.
Mais pas sans se battre avec les serviteurs, ou entre eux...
C'est toujours une nuit très mouvementée.
Vous avez laissé un infirmier compétent à l'hôpital ?
Elias est resté avec les serviteurs mozambicains.
- Et le docteur Figueira ? - Parti faire sa promenade habituelle.
Je vous ressers ?
J'aimerais vous poser une question.
Combien de serviteurs mozambicains sont en état de voyager ?
Comment ça, voyager ?
Marcher.
Pour aller où ?
Loin.
Une journée de voyage, à peu près.
Ils tiendront le coup ?
Pas ceux qui sont alités.
Mais les autres ?
C'est votre solution, les envoyer loin d'ici ?
Une idée de Lisbonne.
Ils ont suggéré que vous les accompagniez.
Au moins jusqu'à ce que leur état s'améliore.
Donnez-moi la main.
Je crois que c'est par-là.
Par ici !
Chacun choisit avec qui il veut rester.
Les familles restent ensemble.
Dis-leur qu'avec ça, ils peuvent nettoyer leurs maisons.
- Katende ! - Docteur Afonso ?
Dites-leur que nous allons tout remettre en état.
Nettoyer, peindre, pour qu'ils puissent vivre ici.
Par ici.
Monsieur António, vous me reconnaissez ?
Bien sûr.
- Que faites-vous ici ? - Je pensais que vous ne reviendriez pas.
Jamais...
Bon, allons-y...
- Bonsoir. - Bonsoir.
Emmenez-ça dans votre chambre.
Demain, je ferai le ménage.
Il n'a pas oublié ça ?
Peut-être.
C'est rare de voir des crucifix, sur cette île.
C'est vrai.
Quand je suis arrivée, on m'a dit :
"La seule religion ici, c'est le travail."
J'ai dû le cacher.
Comme ça.
C'était il y a longtemps ?
Très.
Il vous reste combien d'années à purger ?
Je suis ici à perpétuité, docteur.
À moins de bénéficier d'un pardon.
Mais je n'ai plus nulle part où aller.
Vas-y, toi.
Non.
Vous savez grimper aux arbres.
Je n'irai pas.
Tiens. La plus petite perd.
Ça suffit !
Elle sonne !
Allez, on s'active !
Vous deux, avec moi.
Plus vite !
Ils vous ont envoyé directement au ciel ?
Il faut croire.
Qui me paiera ?
Moi.
L'administration n'est pas au courant de ma venue ?
Non.
Et pourquoi donc ?
Comprendre ce que ces gens ont à dire
n'est pas une priorité pour l'administration.
D'après ce que j'ai pu voir, je lui donne raison.
Les contremaîtres les mettent au travail sans trop de paroles.
J'ai besoin de votre aide.
Je doute de vous être utile.
Il faudra mieux m'expliquer la nature du travail.
Mes honoraires sont ceux d'un photographe.
Évidemment.
En plus de traduire,
je veux que vous puissiez prendre les photos que vous voulez.
Pour qui ? Pour vous ?
Non.
Pour vous.
Vous pourrez photographier ce que vous voudrez.
L'endroit...
les gens, s'ils le souhaitent.
Chroniquez ce qui se passe réellement.
- Vous ne voulez pas garder les photos ? - Non.
Vous saurez mieux que moi quoi en faire quand vous quitterez l'île.
Qu'adviendra-t-il du bébé, quand la mère mourra ?
Une autre femme s'en occupera.
Et quand il n'y aura plus de femmes ?
Nous nous en occuperons.
Monsieur Alphonse...
Quand vous estimerez que votre travail est terminé,
vous pourrez partir.
- Maianço ! - Oui ?
Il en manque deux.
Où est-ce qu'ils se sont fourrés ?
Monsieur Alphonse, vous pouvez m'aider ?
Elle n'écoute personne.
Dites-lui que si elle ne mange pas, je dois emmener le bébé.
Tu dois manger, ma sœur.
N'abandonne pas ton enfant.
Ne t'inquiète pas. Il me suivra.
Qu'est-ce qu'elle dit ?
Qu'elle ne veut pas manger.
Ne l'emmenez pas tout de suite.
Vous pouvez laisser le bébé encore un peu, s'il vous plaît ?
Qu'est-ce qui se passe ? C'est pas l'heure de se reposer !
Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi ils s'arrêtent ?
Qu'est-ce que vous voulez ?
Vous êtes venus chercher ces hommes ?
Et vous ?
Vous voulez partir avec eux ?
Vous pouvez y aller !
Allez-y ! Allez !
Partez dans la forêt ! Je ne vous retiendrai pas !
Je vous laisse partir !
- Comment tu t'appelles ? - Rufina Nyusi.
Ne bougez pas.
Attendez.
Tu vas faire ce que je te dis ! Maintenant !
Compris ?
Arrêtez !
Ou tu retournes dans la rue ! Ordure !
Augusto !
- Vaurien ! - Ça suffit !
Salaud ! Blanc de merde !
Lâchez-le ! Arrêtez !
Je vais t'en faire bouffer, de la terre !
- Ça suffit ! - Salaud !
Du calme.
Misérable connard !
- Qui a eu cette idée ? - Ces deux-là.
Vous m'expliquez ?
C'est pour montrer aux nègres qu'ils restent ici pour toujours !
Vous croyez que vous retournez chez vous, quand vous mourez ?
Pas du tout. Quand vous mourez, vous restez ici !
Regardez !
Dites-leur, monsieur Alphonse.
Du calme.
C'est vrai qu'ils croient que leur esprit retourne chez eux.
Mais les corps ne les intéressent pas.
Tout ça leur est égal.
J'ai déjà vu assez de choses sinistres dans cette maudite île !
Alors maintenant, enterre-les convenablement.
Dépêche-toi !
Ce n'est pas l'île, qui est maudite.
Ce sont les hommes.
Ceux d'en haut comme ceux d'en bas.
- Bonjour. - Bonjour.
Vous avez vu le cimetière ?
Oui.
Vous ne pouvez rien faire ?
Faire quoi ?
Les hommes ne peuvent pas construire un barrage ?
Pour dévier l'eau sur les rochers ?
On n'a pas assez d'hommes.
Il y a plus important à faire que de sauver les morts.
"Sauver les morts"...
Je peux regarder ?
Oui.
Comment avez-vous fait ça ?
J'ai payé.
Et vous pensez en faire quelque chose ?
Oui.
Je vais les mettre avec les autres.
Même si ça n'est jamais arrivé ?
Qu'en savez-vous ?
Personne ne se laisserait photographier comme ça.
Ça ne prouve pas que ça ne soit pas arrivé.
Pour moi, ce qui est sur ces images est la vérité.
Ça ne s'est peut-être pas produit ici au moment où nous y sommes.
Mais peu m'importe.
Le mal ne se laisse pas photographier facilement.
Il faut lui donner un coup de pouce.
Seuls vous et moi voyons la tristesse mortelle sur ces visages.
Le reste du monde n'y verra qu'un nègre de plus.
Qui n'est que ce qu'on attend d'un nègre...
triste
et silencieux.
Adélia, ça ne sèchera jamais.
- Il va se remettre à pleuvoir. - Il va faire beau.
- Qui le dit ? - Lui.
Lui ? Il ne sait rien.
- Si, il sait. - Comment ?
Quand les nuages vont par-là,
c'est qu'il va faire beau.
Il ne fera jamais beau !
Que Dieu me pardonne.
Je ne sais plus si je veux qu'ils meurent ou qu'ils vivent.
Quel est ce bruit ?
Réponds.
Réponds.
Que faisons-nous dans cet endroit ?
J'ai rêvé que tu m'emmenais avec toi.
Tu as emporté mon âme ailleurs.
Toi aussi, tu es partie ?
Je me souviens de notre maison, et toi ?
Tu te souviens de nos enfants ?
Qui est resté avec eux ?
Écoute-moi,
je sais où tu peux aller chercher nos enfants.
Laisse-moi te dire
où ils sont.
Là-bas.
Aidez-moi.
Les ravitaillements arrivent la semaine prochaine.
Je voudrais vous demander un service.
Vos permettez que je reparte à Boa Esperança avec eux ?
Ça ne va pas être facile, tout seul.
Adélia peut vous aider.
Pour ce qu'il y a à faire, vous n'avez pas besoin de moi.
Je le regrette.
Mais je comprends.
J'ai une famille.
Ils ont besoin de moi.
Et ici... ce n'est qu'une question de temps.
Je peux entrer ?
Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Vous n'avez rien à manger ?
C'est ton sang ?
Non...
Ils ont tué mes chiens.
Tous...
Alors je les ai tués.
Je me cache dans la forêt.
À Boa Esperança, ils doivent savoir que tu es là.
Personne ne s'embêtera à venir jusqu'ici.
Pour eux, c'est comme si tout ça n'existait pas.
Les rapports que vous envoyez...
sont tous partis à la poubelle.
C'est moi qui fais les faux actes de décès,
pour les statistiques.
Je meurs de faim.
Namoto Inácio
Ukamate Felicidade
Nangololo Eulália
Muavi José
Kuamba Tomé
Massulo António
Waduvane Gregório
Vanomba Carlota
Nangololo Manuel
Mutuali Amélia
Makai Josefa
Nyusi Rufina
Waduvane Domingos
Magunga Rafael
Makai Inácio
Xilema Sebastião
Sous-titres : Eva Bacelar
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