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Brouhaha
- OK, Véro ? - Ouais !
- Figuration en place, s'il vous plaît. - Ouais.
- OK, allez !
- Mais on a pas assez de lumière, là. Il faut en rajouter.
- On peut y aller, s'il vous plaît ?
Monte.
Monte plus haut. Ferme un peu le volet. Voilà.
Musique mélancolique
- Maman, je t'enregistre, là. D'accord ?
-Je sais pas si je suis d'accord.
C'est gênant. Tout le monde s'en fout de notre histoire.
- C'est un exercice. Ça sortira pas de l'école.
C'est le thème. Filmer ses parents.
J'ai pas choisi. La mère soupire.
-Tu vas parler de quoi ?
- De votre rencontre.
Un coup de foudre mystérieux. Je veux enquêter, comme un inspecteur.
Une enquête très précise, comme la reconstitution d'un crime.
- Un crime ? D'accord, je vois. Rire
-On pousse tous des portes de magasin.
Alors, qu'est-ce qui fait qu'à cet instant, entre toi et papa,
pourquoi à ce moment-là,
il se passe un truc ? Soupir
- Je sais pas, moi, chérie, je...
Je sais pas quoi te dire.
T'enregistres, là ?
- Vous dites que vous vous êtes aimés,
le coup de foudre, tout ça...
Moi, j'ai vu que la guerre.
- Et Yves, il dit quoi ? Ton père, il est d'accord ?
Tu veux savoir quoi ?
- La première fois que tu l'as vu.
La première image.
Musique avec violons
Quand tu veux.
- Eh bah, j'étais stagiaire
dans cette boutique d'antiquités, rue du Bac, à Paris.
Et...
- Oui ?
- Eh bah, la porte s'est ouverte et...
un grand jeune homme est entré avec un imperméable très court.
Rire
Donc j'ai su qu'il pleuvait. Ou qu'il avait plu.
Il était très grand. L'imperméable, blanc.
Il avait des yeux clairs et...
et doux.
Qui tout de suite m'ont... Oui, tout de suite, m'ont frappée.
Dès qu'il est entré, je sais que c'est un mot usé,
mais j'ai eu un coup de foudre.
Pour cet homme qui était peut-être l'écho de ce que je portais en moi
et qui rentrait soudainement dans ma vie.
- Tu te souviens de ce que tu portais ? De tes habits ?
- Oui. J'avais mon petit tailleur gris,
ma veste grise, un petit peu cintrée.
Euh...
À 23 ans, je voulais être prise au sérieux.
J'avais peu d'argent.
J'avais deux vestes en tout et pour tout.
- Alors, vous vous êtes donné rendez-vous ?
- Non. Il a dit qu'il allait réfléchir, il est parti.
Soupir J'ai commencé à paniquer.
En même temps, t'as...
la conviction que ton destin se joue avec cet homme que tu connais pas...
Et en même temps, tu peux rien faire. T'es bloquée.
C'est quand même énorme. Rire estomaqué
Franchement, c'est fou.
- Je voudrais savoir
ce qui s'est passé, en détail,
quand tu l'as rencontrée la première fois. Maman. La première image.
- La toute première rencontre ?
- Ouais.
- Bah, écoute...
Je suis entré dans le magasin et ça a fait ding.
Comme dans toutes les boutiques.
J'imagine.
Une boutique tout en longueur, assez sombre au fond.
Et une femme.
Une femme avec une chevelure flamboyante et une taille très, très mince.
Et là, une jupe en cloche, partant dans tous les sens.
Un corsage bleu.
- Un corsage bleu ? T'es sûr ?
- Ouais.
C'est...
C'est encore gravé là.
Et ensuite, on...
on s'est regardés.
Et là, toc.
Il s'est passé quelque chose.
Comme... quand on rencontre une femme
et qu'il se passe quelque chose.
- Et ensuite ?
- Comme tu le sais peut-être,
j'étais très timide.
J'étais même complexé.
Tu sais, j'avais 22 ans. Et 22 ans, en 1959,
c'est pas la même chose qu'avoir 22 ans
à notre époque, hein.
Les... C'était un autre temps.
Et je me souviens... Soupir
Je me souviens, pour la première fois, j'ai...
j'ai eu à vaincre ma timidité.
Je me disais, cette femme,
elle est pas pour moi, c'est pas possible.
-J'ai proposé des colonnes en bois peint,
qu'il a trouvées très belles.
J'ai proposé ce que je déteste, faire d'un bel objet un objet utilitaire.
Des pieds de lampe, tu vois ?
Puis, il est revenu. Il est revenu avec sa maman.
Une dame qui avait l'âge que j'ai aujourd'hui.
Et très autoritaire.
Qui décidait, dans la boutique, de ce qui était beau.
Elle a dit : "Yves, puisque t'aimes ces colonnes,
"demande à ton ami de te les offrir pour ton mariage, en juillet."
Oh ! Alors, là, je te dis pas !
J'en prends encore appui. L'impression d'être cassée en deux.
-Il y a eu toute une période, pendant trois ou quatre semaines,
pendant lesquelles je...
j'étais encore fiancé
et je venais de rencontrer Ana.
Ces deux choses collaient pas du tout entre elles.
Et à un moment, il y a eu une série d'incidents,
la rupture des fiançailles et puis les vacances.
Donc, je suis parti, pour les vacances de Pâques, 15 jours
à Cabourg. Je me souviens, c'était...
C'était... c'était la plage, c'était la mer.
C'était le grand air, c'était...
C'était les crevettes, le gin tonic.
Non, c'était bien.
Je me rappelle même, d'ailleurs,
un rêve que j'avais fait avec Juliette Gréco.
Alors, je sais pas pourquoi. Voilà.
Et puis, en rentrant à Paris, euh...
Sur la bibliothèque, à l'entrée de mon appartement,
il y avait une carte postale.
-Après, je suis partie en vacances, à Cadaqués.
Un lieu très important pour moi depuis l'enfance.
Mais lui aussi est très important.
Je me permets tout ce que je peux : une carte postale.
Avec un mot du genre...
"C'est aussi beau que je vous l'avais dit."
Et "les absents ont toujours tort."
Voilà.
Comprends, si tu veux, quoi. Rire
-Et en voyant cette écriture...
Elle avait mis des vers de...
d'Arthur Rimbaud, si j'ai bonne mémoire.
Rire Oui, c'est ça.
Oui, je me souviens bien, voilà.
Un poème de Rimbaud dont elle avait repris des passages.
Et en lisant ce texte,
j'ai pris conscience pour la première fois de mon amour.
D'un seul coup.
Et moi, je... Balbutiement
Je savais pas ce qu'était l'amour.
Je n'imaginais pas
que l'amour, c'est ce que je venais de vivre.
Pour moi, l'amour, c'était...
c'était quelque chose de beaucoup plus conventionnel,
marqué par le mariage, tout de suite.
Le fait d'avoir des enfants, d'éduquer ses enfants.
C'était pas ce sentiment de... complet de...
de plénitude totale qui vous envahit.
Où on a l'impression de vivre chaque seconde de sa vie
pour vraiment quelque chose qui...
qui a une importance...
totale, infinie, absolue. Je sais pas, c'est...
-Je l'ai dit, je voulais
te le redire.
T'es la fille d'un grand amour.
Musique générique de fin
Applaudissements
- Merci.
On enchaîne avec le film de Catalina.
- D'accord.
- C'était pas le poème de Rimbaud sur la carte postale.
Non, c'était pas ça. - Ah, si.
- Non !
-Elle est retrouvée. Quoi ? - L'Éternité. C'est la mer allée. Avec le soleil.
T'avais écrit ça. - C'est toi qui te souviens de Rimbaud.
Moi, j'ai écrit cette carte : "les absents ont toujours tort."
Ah, ma chérie !
Bravo ! Bravo.
C'est très beau, c'est très émouvant.
T'as beaucoup de talent. - N'exagère pas.
Rire - Bon, je suis vieille et moche,
mais le film est magnifique.
Je vous laisse, je me lève tôt demain.
Tes clefs ?
- Je te trouve un taxi ? - Non, je vais me débrouiller.
- Hé.
- Hé, Cécile ! Alors, t'es contente ?
C'est super.
- Merci.
- Tu n'es ni vieille ni moche, tu es belle et passionnée.
- Ah ! Tu trouves ?
Ben, merci. Merci, alors.
Toi, t'as pas changé.
À bientôt, peut-être.
Cécile ?
Bravo. À tout à l'heure. -À toute.
- Ana ! Ana !
Attends.
Je m'en foutais des lampes. J'avais pas compris.
Rire - On était mal partis.
-Ça a l'air beau, chez toi.
- Toi, des bouquins ? - Toujours.
- C'est 1 h d'avion.
Tu peux venir un week-end.
On s'appelle ?
- Messieurs, je vous apprends rien.
L'exploitation est à perte
et rien ne permet d'espérer son redressement.
En clair, UBC est à l'épreuve.
- As-tu une idée, Ana, de ce que peut être un conseil d'administration ?
J'ai longtemps cherché les mots.
Et je ne peux pas dire mieux que ça :
c'est une assemblée de vieillards réunis par l'argent
et divisés par la volonté de pouvoir.
- Trois, la dégradation du risque.
Donc,
ce qu'il nous faut, c'est mettre en œuvre une nouvelle stratégie.
Donc, le projet de restructuration
que nous allons soumettre au comité d'entreprise
prévoit une réduction du nombre de postes
à 400... 453.
- Je passe mes journées en réunion.
Définir des options, poser des hypothèses.
Et j'écris.
Enfin, je rédige.
Un mémo, avant la réunion. Un compte-rendu, après.
Des pages que personne ne lit. On frappe.
Porte C'est aussi bien, si personne ne lit.
- Je les dépose
sur votre table, M. Guéret.
- Bien. Merci, Éliane.
- J'y vais, si ça vous dérange pas.
- Non, aucun problème. Je continue à avancer sur le rapport.
On se voit demain.
Ça va ? Vous avez l'air...
Méfiez-vous, hein.
Ils ont tous attrapé la crève.
- Ils vont faire des entretiens pour tester notre mobilité ?
Je peux pas partir, j'ai un fils. Et la mobilité, c'est...
- Quel âge ?
- 18 ans. Il fait
des études de marketing. Ça l'intéresse peu.
Vous savez, je...
je l'élève seule.
Je veux dire, son père me donne rien.
Alors, avec tout ce qui se passe ici et ailleurs,
j'ai tellement peur pour lui.
Excusez-moi, vraiment. Je suis désolée.
Porte
- Le plus angoissant dans mon travail, ce n'est pas la pression permanente.
Mais au mieux, si tout se passe bien, on a servi à rien.
Encore un instant.
Pense-t-on aux rouages d'une horloge tant qu'elle donne l'heure exacte ?
Ah, c'est prêt.
Une soupe à la tomate ou une soupe tomate ?
Rire timide
- Vous êtes très gentil.
- Il va vous attendre, votre fils. - Oh, non.
Il est sorti. Il sort tous les soirs.
Il a fini par me le dire, qu'il est... Enfin, qu'il aime les garçons.
Pas grave, je l'aime comme il est.
Mais j'ai peur pour lui,
de la vie qui l'attend.
Puis cette maladie.
Je sais pas s'il fait attention. Il m'en parle pas. "Ça te regarde pas."
- Bah, c'est sûr, c'est...
J'ai envie de dire, à la fois, il est jeune.
Il sait pas ce qu'il veut lui-même, ça va lui passer.
Excusez-moi, c'est...
Ce que je viens de dire, c'est stupide.
Oubliez. C'est ridicule, ça n'a aucun sens.
Musique nostalgique
Toujours autant de bouquins, tu disais.
J'ai acheté une nouvelle bibliothèque.
Comme disait Flaubert,
mes livres et moi, c'est cornichons et vinaigre.
Tu dors, maintenant, les nuits de pleine lune ?
Ou bien j'ai pris la relève ?
Il est bientôt trois heures du matin.
Je ne trouve pas le sommeil.
Je voudrais...
Que ma vie cesse d'être une pierre lancée par un aveugle.
- Bonjour.
- T'as toujours pas de voiture ? - Non.
-Ça t'a jamais intéressé, les bagnoles.
"La Gata Bajo la Lluvia" (Rocío Dúrcal)
Aboiement
Viens ici, viens !
Elle siffle.
Jazz !
Oui. Oui, mon chien. Viens là.
Yves, je te présente Jazz.
Il chope des tiques.
- Ah, t'en as deux ? - Ouais.
L'autre, c'est Bingo.
Je l'ai pris il y a dix ans, en arrivant ici.
Il traîne la patte, le pauvre.
Ah, tiens, voilà, regarde. Tu vois ?
- Je vois. - Une, là.
Non, non. Pas bouger, pas bouger.
T'as vu ?
Faut bien l'attraper,
parce que si tu laisses la tête, ça repousse.
Voilà. Regarde.
- Ah, je vois. Rire
- Oui !
- Et là, ces derniers temps,
je me pose beaucoup de questions.
Après, je me dis, ça fait exactement dix ans et cinq mois
que j'ai commencé cette analyse et j'ai l'impression que...
De pas avoir avancé d'un pouce.
Tu vois, j'ai l'impression que...
Je comprends rien à ce qui m'arrive.
Rire - T'as eu besoin d'un psy pour ça ?
- Finalement, toi, t'as vu quelqu'un ?
- Ben, non, moi, je vis ici.
Là, derrière, c'est l'Espagne.
Et là, le col, juste en face, c'est le Perthus.
- Donc, tu vas mieux.
Je veux dire, t'as l'air d'aller bien.
- Mais Yves, c'est pas moi qui allais mal.
Musique nostalgique avec violons Les chiens !
Tonnerre
Le vent, ça les rend fous.
On rentre tout ?
Tu m'aides ?
Ah, non ! Rire
- Quoi ? - Les transats !
Tu prends le café ?
- Oh, les chiens !
Tonnerre au loin
Petit rire
- Pour faire un beau feu,
tu te souviens de ça ?
- Il faut être fou amoureux. C'est ça ?
Et toi, là ?
- Ah...
Passe-moi une bûche.
- T'es croyante, maintenant ?
Je t'ai vue prier, dans la voiture.
- Dans le virage ? - Ouais.
- Non, c'est à cause de l'oie. - De l'oie ?
- Oui, l'accident, quand j'étais petite.
Le bus qui m'amenait à l'école, la mobylette.
Le type mort sous mes yeux. L'oie sur la route.
Je te l'ai raconté.
- Non, tu me l'as jamais raconté. Je suis désolé.
- Mais si, l'oie qui m'attend au paradis.
Bon, t'as faim ?
- Ouais, un peu.
- Une omelette, ça ira ? - Très bien, merci.
- Tu fais un peu la cuisine ?
- Oh, écoute, pas grand-chose.
Du riz. - Du riz ?
Rire - Ouais.
Et encore, j'ai un rice cooker.
Rire
Mais j'ai surtout un traiteur vietnamien en bas de chez moi.
- Au moins, tu fais la vaisselle.
- Ouais, une assiette, un verre, c'est rien.
- Et ?
Pardon.
Je veux dire...
En 15 ans, pas d'autres assiettes ?
- Bah, si, Cécile, quand elle vient, mais...
En réalité, c'est passé vite.
Alors, je te cache pas, j'ai croisé des femmes.
Elles m'ont croisé, on s'est croisés. Mais rien de... tu vois ?
Rien de sérieux. Et toi ?
- Il y a eu qu'elles ?
- Bah, oui. Pourquoi ?
- Tu sais bien ce que je veux dire.
- Pourquoi je te mentirais ?
- C'est vrai, t'as aucune raison de mentir, mais tu mens déjà.
Laver la salade, tu sauras ?
Il souffle.
- Et toi, tu veux pas me dire ? - Si.
Il y a eu, comme toi. Mais bon, tu vois.
Le film de Cécile tu l'as trouvé comment ? Beau.
Un peu naïf, le début du texte et la fin.
- Dans les conseils d'administration, on n'écrit pas ce genre de truc.
- T'avais un corsage bleu.
- C'est drôle.
En fait, je comprends.
Tu m'as pas vraiment vue.
Tu m'as idéalisée, mais tu m'as jamais regardée.
C'est pas grave, mais c'est comme ça. - Non, pas du tout.
Pas du tout.
Corsage bleu et jupe en corolle.
Oui. T'étais splendide, t'étais magnifique.
Comme une fleur bleue au fond de la boutique.
- Obscure. La boutique obscure.
Oublie pas les adjectifs. Pardon.
Tu t'es raconté une histoire. T'es doué pour ça.
Et j'y suis rentrée, comme si j'attendais que ça.
Mais la fille au corsage bleu, elle existe pas.
La preuve.
- Quoi, la preuve ? - Bah, nous !
J'ai vécu avec une pierre. Un bloc de pierre. Un bloc d'angoisse.
Assis en silence, des heures, sur le canapé.
- C'est injuste.
C'était l'année avant notre divorce.
J'étais en dépression. Tu connais ? - Mais Yves, avant, c'était pire !
- Je suis pas venu parler de ça.
- Et l'Égyptien ?
- Quel Égyptien ?
- Tu l'avais invité à l'apéritif. Un Égyptien, c'est pas banal.
On s'en souvient ! - Mais...
je sais pas, pardon.
- Un ami, retrouvé soi-disant par hasard.
Il était charmant, assis sur le canapé blanc.
Tu lui avais servi du whisky.
Il avait chanté en arabe pour Cécile qui s'endormait pas.
Il était ravi de s'inviter chez nous, de voir comment tu le dévorais des yeux,
tu t'empressais de le servir, de le satisfaire.
Tu m'avais demandé la boîte de caviar.
Celle pour le nouvel an.
Tu lui avais fait goûter à la cuillère.
Tu te souviens pas ? - Non.
- Tu te souviens de rien.
- Bah...
- Bah !
Je me souviens très bien. T'as voulu raccompagner
cet homme au métro avec un parapluie.
Tu pouvais pas le lui laisser.
La météo était mauvaise
et t'en aurais besoin.
Il m'a chaleureusement remerciée, moi, Ana, pour mon accueil.
Vous êtes partis tous les deux, j'ai entendu la porte se fermer.
J'ai pris le plateau, les verres.
Lavé les cuillères, tout rangé dans les tiroirs.
En vous imaginant dans les escaliers en train de vous embrasser sauvagement.
Dégringoler jusqu'au local vélos, pour baiser.
- Tu t'es raconté quoi ? - J'ai pas pu prendre mon vélo.
J'ai inventé un vol.
En vrai, c'est faux, je l'ai jeté.
J'imaginais du foutre dessus.
- Comment je dois le dire ? On en a parlé.
On en a même parlé avant notre mariage.
Tu m'avais dit que ça t'allait. Que j'étais libre.
Tu l'as dit ou pas ?
- Tu sais quoi ? - Oui, je sais.
Je suis crevé, je vais dormir. Voilà.
- Ton désir le plus précieux a été étouffé, tué dans l'œuf.
Pousse-toi !
Depuis, quand tu veux un truc, t'as peur d'échouer, tu renonces.
- De quoi tu parles ? - Tu t'en souviens pas ?
Tu voulais être écrivain !
T'avais dit que t'écrirais la nuit. Je voulais cette vie.
- Ah, vraiment ? - Ouais.
- Tu penses que c'est ça, un écrivain ?
Rire méprisant Ma pauvre Ana !
Soupir excédé
Je suis rentré à la banque pour vous donner une vie confortable.
- Faux ! Ça t'arrange, mais c'est faux.
- Toi, t'as un contrat avec la vérité.
- Mais non. Pourquoi tu dis ça ?
- Pourquoi tu voulais que j'écrive ? - Toi, tu voulais.
- Qu'est-ce que tu sais de mes désirs ? T'en sais quoi ? Rien !
- Je le sais. - T'as fait la guerre, l'exil...
- Arrête !
- Qu'est-ce que j'en sais, de la souffrance ?
Rien.
- Pardon, Yves. Excuse-moi.
Je voulais pas.
- Tu veux prouver quoi ?
Tu peux être la première à t'excuser ? T'es une femme formidable.
- Va te faire foutre !
À part m'excuser, je peux faire quoi ? - Rien.
Moi, je vais dormir.
Je voudrais dormir.
- Depuis longtemps, t'as peur que d'une chose.
Pas avoir tes heures de sommeil.
Il soupire.
Pousse-toi un peu, là !
Musique douce avec violons
Une voiture arrive dans l'allée.
Portière
Quelqu'un marche.
Ana se douche.
Quelque chose tombe.
- Ah. -Ça, alors !
- Ah, ouais, c'est moi.
- Bah, oui, je vois.
Qu'est-ce que tu fous ici ?
- Bah...
- Je te serre pas la main, pardon.
- Tu veux un coup de main ? - Non, ça va.
Toujours à la banque ? - Toujours.
Porte
- T'as l'air d'aller.
Elle est où, ma sœur ? - Santiago ?
- Je la range. C'était sur ma route. - Merci.
(-Attends, euh...)
(Ça me regarde pas...) - Combien ?
(-Il a dormi ici ?) -Ça te regarde pas.
Santiago soupire.
C'était pas une bonne idée, ce week-end.
- Non, pas vraiment.
Vrombissement d'un avion
Jingle d'annonce
- Bon voyage.
- Ouais. Et à Cécile, on lui dit quoi ?
- Il y a pas grand-chose à dire, si ?
- Non, t'as raison.
On lui dit rien. -Ça vaut mieux.
Elle démarre.
Musique intrigante
- Viens, il y a des trucs qui t'intéresseront.
- Tu sais d'où venaient les gens qui habitaient ici ?
- Valencia, je crois.
Ce que tu prends pas est pour moi. Ils vendent la maison.
- Incroyable.
Tu te souviens de ce que tu faisais ?
- Tu veux dire ?
-À la mort de Franco.
- Non. C'était quand ?
- Novembre 1975.
20 novembre 1975.
- Tu t'en rappelles ?
- Ouais, je divorçais.
- Ah, madame divorçait ?
- Bon, il veut des espèces ou une facture, ton copain ?
-À ton avis ?
- Ouais...
Tiens.
À droite.
Attention.
C'est bon.
- On boit un verre ? - Non, je préfère pas.
- Allez, un petit.
- Non. - Un dernier verre.
Rire Allez !
Tu peux pas t'échapper.
- Non. - T'es prisonnière.
- Lâche-moi, lâche-moi.
Faut qu'on arrête, toi et moi.
Elle soupire.
- T'es sûre qu'on doit arrêter ? - Oui.
Soupir
- Dommage.
Dommage !
- Attends !
T'as oublié ça.
270,
comme on avait dit. - Mmh.
- C'est bon.
C'est con.
Embrasse Stéphanie.
"Tristan und Isolde" (Richard Wagner)
On tape au clavier.
Soupir
Sonnette
- Salut.
- J'ai pris deux soupes Pho, en bas. - Super.
-Ça va ?
- J'ai la crève,
mais ça va.
Tu reconnais ?
Tristan et Isolde, l'ouverture.
D'abord, un intervalle au violoncelle, suivi par quatre notes et un accord.
Viens voir.
- Je prends ça.
- Les quatre notes.
L'accord.
Écoute.
Une envie d'aller quelque part, on sait pas où.
Et puis le silence.
Un silence rempli de possibilités.
- On mange les soupes, elles vont être froides.
- Wagner a raison, il y a plus d'accord parfait, c'est fini.
Y a que des motifs contrariés.
Il y a... Tu vois, le désir et la haine du désir.
Il y a les ténèbres et la lumière.
L'amour profond et l'attrait de la mort.
Mais la tonalité, c'est fini.
Il annonce des époques nouvelles, des guerres mondiales.
Le désir est devenu quelque chose de terrible.
De... de très angoissant.
- Rien que ça ?
- Et réfléchis.
Tu vois ? Pourquoi, d'après toi, le roi Marke,
qui devait épouser Isolde...
Hein ? Tu m'écoutes ?
- Oui. - Il devait épouser Isolde.
Pourquoi il tire l'épée sur Tristan ? Pourquoi ?
- Par jalousie.
- Oui, il est jaloux.
Mais pas forcément de qui tu crois.
Il faut savoir une chose, c'est que Tristan
était l'amant du roi Marke,
et le roi Marke est encore amoureux de lui.
- De quoi tu parles ?
- L'amour qui n'ose pas dire son nom
est aussi fort qu'un autre.
Je l'ai pas inventé, c'est dans le livret.
- Mais l'amour est pas entre Tristan et Isolde ?
Soupir
- Comment va ta mère ?
- Bof. - Comment ça ? Qu'est-ce qu'il y a ?
- Ils ont arraché les vignes.
Elle en dort plus. À croire qu'on l'a déracinée.
Un peu fatigante.
- Les vignes devant la maison ?
- Ouais. - Oh...
- Quoi ? Pourquoi ça te met dans cet état ?
- Parce que...
Je les avais vues dans ton film.
J'avais trouvé ça très joli.
- Mais ils vont replanter.
- Il va devenir quoi, ce film ?
Le film que t'as fait.
- Rien, c'est un film d'école.
Pourquoi ?
- Je voudrais le revoir.
-J'avais mon petit tailleur gris. Ma veste grise, un peu cintrée.
Je voulais être prise au sérieux. J'avais peu d'argent.
J'avais quoi ?
Deux vestes, en tout et pour tout. -Ça va ?
Raclement de gorge
-Vous vous êtes donné rendez-vous ?
-Rendez-vous ? Ah, non ! Non, non.
Il a dit qu'il allait réfléchir, il est parti.
C'est là que j'ai commencé à paniquer.
Ce sentiment de panique.
De plus le revoir. T'as un problème avec quelqu'un, déjà.
- T'es sûr que ça va ?
- Vas-y, reprends.
-Donc, en même temps,
t'as la conviction que ton destin se joue avec cette personne inconnue,
mais tu peux rien faire,
t'es bloquée.
C'est quand même énorme.
Ah, non, franchement...
C'était fou.
- Vous ferez passer les entretiens. Et moi, je suis là...
- Excusez mon retard. - Je vous en prie, asseyez-vous.
Et moi, je suis là
pour vous aider.
Je vais vous donner un document
avec la liste d'aptitudes requises.
Un,
la capacité à la réflexion.
Deux, l'aptitude à la communication.
Vous pouvez passer ça ?
La musique monte crescendo et recouvre le dialogue.
Et vous cocherez
un de ces qualificatifs.
Excellent,
bon, acceptable,
insuffisant.
- Aptitude à la communication, nulle.
Capacité de réflexion, excellente. Quoi d'autre ?
- Il y a combativité.
- Bof.
- Capacité d'animation.
- Animer un groupe, des collègues ? - Ouais.
- T'es pas nul, t'es super nul.
Même un dîner avec Cécile, tu le rends angoissant.
- Et faculté d'adaptation, zéro. Ben, je suis viré, quoi.
Je vais claquer mes indemnités. Elle rit.
Je dois faire quoi ?
- 62,21 francs, s'il vous plaît. - Oui.
- Vous auriez un stylo ? - Oui.
- Non, t'es mon invité. Je t'invite.
- Les caisses sont formatées pour 1,80 m.
Je suis grand.
Autant que ça serve.
Rire - C'est quoi ?
- Ma lutte dérisoire contre les puissances du pognon.
- T'es dingue, hein.
- Je peux conduire ? Ça fait longtemps. - Bah, justement.
- Merci.
À 17 ans, j'ai volé des bouquins à mon père.
Et là, maintenant,
je vole du caviar dans les supermarchés.
D'ailleurs, celui-ci,
il te revient, depuis le temps.
- Merci.
(Elle prie.)
Cri d'oie lointain
Tu l'as entendue ? - Quoi ?
- L'oie.
Parfois, je l'entends.
- Là, tu l'as entendue ? - Pas toi ?
- Comment ça fait ?
- Bah, ça cacarde, comme ça.
Elle imite une oie.
- Non.
Non, ça, j'ai pas entendu.
Tu l'entends depuis le paradis ? - Oui.
Rire - T'as l'ouïe fine.
L'oie avait un bonnet rouge et jouait dans la neige
avec un garçon au bonnet rouge. Ça te parle pas ?
- Bah, non.
- J'avais jamais quitté Hanoï, je connaissais pas la neige.
J'étais fasciné par les images de ce bouquin.
Les flocons étaient gros comme ça.
Des étoiles. Énormes. - Comme ça ?
- C'est vrai.
Et en rentrant en France, quelque part dans le train entre Toulon et Paris,
mon père crie : "Venez, il y a de la neige !"
Et là,
je vois ces petites particules grises qui volent dans l'air.
Tu vois ?
Je me dis : "C'est ça, la neige ?"
J'étais pas d'accord.
Un oiseau chante.
Toi non plus, t'es pas d'accord.
- Une mésange charbonnière.
Pourquoi t'écris pas ?
-Écoute, c'est bizarre, tu vois.
Là, je sens une vérité.
Dès que je me mets à écrire, j'ai l'impression que ça se perd.
Tu vois ?
Comme si ça devenait fabriqué, artificiel.
- Moi aussi, je vais être virée.
Mmh.
Pourtant,
ma capacité de communication est excellente,
ma combativité et ma faculté d'adaptation aussi,
je suis championne toute catégorie.
Comme quoi.
- Mais de quoi tu parles ? - Je vais pas rester ici.
Trop lourd. Petites marges, trop de charges.
Santiago m'aide un peu, mais c'est pas une solution.
- Tu vas faire quoi ? - Je trouverai. C'est pas la 1re fois.
Je peux vendre la voiture.
Tu finis pas ?
- C'est pour toi. - Non ?
- Ben, non, merci.
Chants d'oiseaux
- Mmh...
- Tu veux qu'on se remarie ?
- Pardon ? - Ben, oui.
Je sais pas, on...
on pourrait...
- Toi et moi ? Se remarier ?
- Oui, mais pour la retraite.
T'auras une petite retraite. T'as peu cotisé, avec ton métier.
Si on se remariait, ben, tu pourrais profiter de ma retraite.
Si je meurs, t'es protégée. Ils te paieront.
La pension de réversion sert à ça.
Sinon, c'est perdu. Excuse-moi, mais c'est con.
Et puis je...
statistiquement, je vais partir avant toi.
- Oh, arrête !
- Et puis pour les impôts.
On paiera moins d'impôts.
- Tu proposes un mariage arrangé ? - Mais non.
Toi et moi, on s'en fout des conventions, du jeu social.
Déjà, à l'époque. C'est...
Mais...
on pourrait quand même se remarier et...
Mais...
Elle s'éloigne.
Ana, ça changerait rien à nos vies.
Moi, je rentre à Paris, je travaille.
Ana ?
Tu fais quoi ?
- Tu vois, je travaille. - Tu veux de l'aide ?
- Tu me donnerais combien par mois ? Un mariage arrangé, j'aimerais savoir.
2 000 ? 3 000 ? Moi aussi, je parle de fric.
- Je voulais pas...
- C'est quoi ton salaire ? Savoir si ça vaut le coup.
-Écoute. - Te défile pas. C'est une bonne idée.
Un mariage d'amour, c'est une connerie.
Un mariage arrangé, c'est super.
Regarde derrière toi. Où tu vas ?
Faut lui trouver une place. Il est si beau.
Il va se vendre, avec le cuir impeccable.
Tous ces Parisiens avec leurs résidences secondaires...
Alors ?
- Quoi ? - Bah, combien ?
- Bah... - Et on serait libres ?
Chacun sa vie ? C'est quoi, ta vie ?
Parlons franchement.
Tu baises qui ? Tu fais gaffe ? Avant de me marier, je veux savoir.
- Tu m'as pas compris. - Tu baises qui ?
- S'il te plaît.
- On le met là.
Cri de douleur
Putain.
- Merde. - Manquait plus que lui.
- Je le fais. - Non.
- Je le fais. - Je veux pas !
Je veux pas de ton fric. Laisse-moi ! - Ana.
Sanglots Ana.
Tonalité
-Allô ?
- Oui, bonjour. J'aurais besoin d'un taxi.
-Pour quelle heure ? - Maintenant, si possible.
-À quelle adresse ?
- C'est le Mas Nou, route des Aspres, à la sortie de Tresserre.
Ana ?
Ça va ?
J'ai appelé un taxi.
Je vais partir.
C'est mieux.
- Entre.
Tu vas aller où ?
- Bah, je vais à la gare.
Trouver un train pour Paris.
Sinon, je trouverai un hôtel.
Je partirai demain.
- D'accord.
- Ana, je suis désolé. - Non, c'est moi qui suis désolée.
- C'est pas toi,
c'est moi.
Je...
Toi, t'es super, t'es bien dans ta vie, et moi, je...
Faut pas qu'on se revoie.
- Je sais.
- Je sais pas être heureux ni te rendre heureuse.
- Je sais pas. Aïe !
- Oh, t'as mal ?
Soupir - Super mal, oui.
- Je suis désolé.
- C'est pas ta faute. Ça, ça, c'est pas ta faute.
- C'est gonflé ? Il faut un médecin ?
- J'ai pas réussi...
à aimer quelqu'un d'autre comme je t'ai aimé.
Toute ma vie, je vais chercher. C'est impossible de vivre sans.
Mais c'est trop tard, alors... - Quoi, alors ?
- Ce que t'as dit dans le film, tu le pensais ?
- Chaque mot, oui.
- Alors, cet amour, il est devenu quoi ?
Il est passé où ?
Je t'ai souvent détesté aussi, tu sais ? - Je sais.
Une voiture approche. Aboiements
- Ton taxi.
- Merde, j'avais oublié.
Rire
Portière
Pas sur les graviers
- Ferme la porte.
Non, non, non, c'est con.
Sonnette - Il y a quelqu'un ?
On frappe.
Monsieur ? - Comment on va faire ?
- Il finira par partir.
- Non, non, pas le taxi. Nous deux.
- Bah, je sais pas.
On peut essayer.
- On a déjà essayé.
L'homme s'éloigne.
Hululement
Aboiements
Gémissement
- Là, là, regarde, il est là.
Aboiement
Viens, viens.
Viens là.
Il siffle.
Regarde. Tu veux jouer ? Viens.
Rire amusé Viens.
Aboiement
Viens là.
- Pardon, on a fini en retard. - Pas grave.
- Tu vas mieux ? - Oui.
- T'as l'air.
Ah, je meurs de faim !
T'as choisi ?
- Tu sais ce que je pense de toi ? - Non ?
Que je suis toujours en retard ?
- T'es la fille la plus forte et la plus volontaire.
- Tu vois ?
Un pont suspendu.
Il est tenu par des câbles qui vont s'arrimer et s'enfoncer
sous de gros blocs en béton qui s'opposent.
D'accord ?
Ben, toi, tu es ça.
Vis-à-vis d'Ana et vis-à-vis de moi.
- Quoi ? De quoi tu parles ?
- Regarde.
Tu vois, imagine un pont suspendu. D'accord ?
Ici, t'as les gros blocs en béton.
Une voiture, lorsqu'elle passe sur le pont,
exerce une pression de haut en bas,
une pression verticale.
Cette force verticale
vers le bas va être acheminée par ici par le câble horizontal
qui va aller prendre appui
sur des blocs en béton, de part et d'autre.
D'accord ?
Et si t'as pas une fille solide
pour maintenir la structure, elle se casse la gueule.
- Pourquoi tu me dis ça ?
- Parce que ta mère et moi, on s'est revus.
- Vous vous êtes revus ?
Mais quand ?
- Après ton film, on a eu envie de se revoir.
Et moi, j'y suis allé une fois. Même deux fois.
Et on a décidé de se remarier.
Balbutiement
À la mairie de Tresserre.
Ce sera en petit comité.
Pas de famille, juste...
ton oncle Santiago et...
- Vous allez vous remarier ?
- Et surtout toi, parce que, quelque part, tu es notre bloc de béton.
- Vous vous mariez ? - J'en profite pour te dire
que j'aimerais que tu sois mon témoin. - Avec maman ?
- Oui. - Je prends la commande ?
- Oui, bien sûr. - Je vais y aller.
- Pardon ?
- Excusez-moi, je vais pas déjeuner, en fait.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je suis très contente. Mais j'avais un cours, j'ai oublié.
J'en ai un peu marre de m'inquiéter pour vous.
- Je recueille
vos consentements.
Monsieur Yves Samuel Guéret,
vous êtes né à Hanoï, le 16 mai 1936,
divorcé de Mme Ana Rosa Soler.
Souhaitez-vous prendre pour épouse
précisément Mme Ana Rosa Soler, ici présente ?
- Oui.
- Chère Ana.
Madame Ana Rosa Soler,
née à Barcelone, le 8 janvier 1935.
Souhaitez-vous prendre pour époux
M. Yves Samuel Guéret, ici présent ? - Oui.
- Je peux, au nom de la loi, vous féliciter et vous déclarer
unis par les liens du mariage.
Applaudissements Bravo et beaucoup de bonheur.
- Je signe où ?
- Signez là, Cécile.
- Ici ? - Oui.
- Attends, mais t'as tout décalé. Là, c'est blanc.
Pas deux blancs à côté. Une jaune. - On s'en fout.
- Papa ! - Le vin, il est pas arrivé ?
- Il y a quelqu'un ?
Tintement
- Monsieur ? - Oui.
- Que puis-je faire pour vous ?
- Vous deviez livrer du vin
pour Mme Guéret. - Mme Guéret ?
- Ouais.
- Guillaume ?
C'était pour quoi ?
- Pour le mariage.
- D'accord. - On me cherche ?
Bonjour.
- Bonjour. - Du vin pour un mariage, ça te parle ?
- Euh...
Pour un mariage ? - Ouais.
- La fille Soler ?
Oh... je suis vraiment désolé.
Je vais vous livrer ça tout de suite.
- Je peux les prendre, je suis là.
- Vous êtes de la famille ?
- Un ami.
- Tiens, tiens. - Ouais.
- Et voilà. Bon...
Encore désolé pour le pataquès, mais c'est sa faute.
- C'est ma très grande faute, désolé.
- Bonne fête.
Saluez Mme Soler de notre part.
- Au revoir.
- ATTENTION ! Bris de verre
Moteur
- Papa, ça va ?
Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Quelqu'un m'est rentré dedans, au parking.
Tiens, tu peux... Merci.
Soupir agacé
Rire
- Hein ? - Ils se sont enfuis. Pas de constat.
- Qui ça, ils ? - Enfin, c'est que de la tôle.
Ils gâcheront pas la fête.
- Mais qui ?
Musique entraînante
...
Santé, hein.
- Santé.
- Tu danses ?
- Tu danses avec papa ?
- La prochaine, ce sera toi.
Tu sais, toi,
si elle a un copain ?
- Elle a pas besoin.
- Ho, hé ! Rire
Du bonheur, on en a pas besoin ?
- T'étais au premier mariage ?
- Bah, bien sûr que j'y étais.
Et tu sais, ta mère,
elle aurait pu épouser tous les gars du département.
- C'est pas un peu beaucoup, ça, non ? - Oh !
- Tu fais quoi ? Va danser.
Va danser ! - Tu te souviens de Josep ?
Pourquoi tu l'as pas épousé, lui ? - Josep...
Il était trop moche. - Mais il était riche.
T'aimes les belles voitures. - C'est qui, ce Josep ?
- Allez, sors d'ici !
Qu'on t'amène ton gâteau.
Moteur - T'attends du monde ?
- Non.
- Euh, le feu.
- Bonsoir.
- Bonsoir. - Bonsoir.
- Félicitations. Rire
- Merci.
- Vous nous reconnaissez pas ? Le Mas Mulés.
- Ah, oui, pardon.
- Un petit cadeau pour se faire pardonner.
- C'est trop gentil.
-Ça va, le vin ?
- Oui, merci. Pardon, je vous reconnaissais pas.
Euh, venez prendre un verre.
- Ah, non. - Si, venez. On manque de jeunes.
Allez, venez !
- C'est gentil, merci.
- Il y a du champagne. Je vous sers ? - Bonsoir.
Cris de joie
- Vous aimez danser ? - Lui, surtout.
- Ah bon ?
Et vous, non ? - Moins.
...
- Merci.
-À la vôtre.
-À vous.
Plein de bonheur. - Je prends.
Je prends. Cri joyeux
Ah, ben, voilà ma fille.
Notre fille. Je me remarie avec son père.
Une longue histoire.
Il est où, ton père, d'ailleurs ?
Elle chantonne.
-Ça va, la voiture de votre ami ? C'est pas grave ?
- On est désolés.
On l'a vu foncer dans le pressoir. On a crié, mais...
c'était trop tard.
- Il m'a tout raconté.
Il est pas là non plus. Il aurait été content de vous voir.
- Alors, ce gâteau ?
Rires
On le mange ?
Applaudissements
Santiago rit.
- Il est où, le marié ?
- Ben, t'es là.
C'est l'heure du gâteau, on t'attend. - J'arrive.
- Ah, oui, il y a le type qui t'est rentré dedans.
Il est là pour le constat.
- Ana ? - Ana ? Ouh-ouh !
- Ouh-ouh, Ana ! On y va, la petite est crevée.
- T'as sommeil.
- Attendez !
Attendez.
Pour la petite.
- Garde-le, ça porte bonheur. - Je veux...
Elle râle. - Mais oui. Je lui ressemble pas !
Elle rit. Ça fera rêver ta fille.
- OK, merci, mon petit cœur.
T'es un amour !
Je suis contente pour toi ! Oh, elle tombe !
Rires Allez, go, voiture.
-Ça te va bien d'être mariée. T'es belle.
- Maman, notre chanson ! - On est mariés.
Ça va être bien.
- Tu viens ?
Maman ! - J'arrive.
- Donne-moi ta poupée. Je la garde.
- Je suis là !
"La nuit n'en finit plus" (Petula Clark)
-J'AI ENVIE DE VIVRE
MALGRÉ LE VIDE
DE TOUT CE TEMPS PASSÉ
Elle rit.
Aboiement
- Cécile ?
Cécile !
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Qu'est-ce que tu fais là ? - T'as pas vu ta mère ?
- Non, pourquoi ?
- Bah...
elle a peut-être été faire un tour.
- Bien sûr.
- Tu veux du café ?
- Merci.
Tu peux me donner le sucre ?
- Ou une course.
Tu veux ?
- Tu sais s'il y a de l'aspirine ?
Téléphone - Non, je sais pas.
Attends.
Allô ?
-Bonjour, Yves. C'est Santiago.
(-Hissez haut.)
Bonjour. Ça va ?
-La soirée s'est bien terminée ? - Oui, merci. Un peu tard.
Mais très bien.
-Vous venez déjeuner à la maison ?
-Ça va être compliqué. Ana est au lit, elle est enrhumée.
Un peu la gueule de bois.
-Alors, venez demain.
- Non, ça va pas être possible. -D'accord.
On fera ça une autre fois.
- Voilà, avec plaisir.
-À bientôt.
- Ouais, salut.
- Là, là, là.
Là.
Soupir
Sanglots
- Oh, ma chérie. Elle va revenir.
- Mais comment tu le sais ?
- Je le sais, je le sens, c'est...
C'est évident. Faut pas s'inquiéter.
- C'est moi qui vais partir.
- Mais toi, c'est normal.
T'as la vie devant toi, t'as tes études.
C'est... Tu vas faire un nouveau film.
- Et la clinique Saint-Pierre ?
- Mais bien sûr que j'ai appelé.
Pas d'Ana Soler, pas d'Ana Guéret.
Sois tranquille.
Tu peux me faire confiance, tu sais.
Moi aussi, je vais remonter à Paris, je vais reprendre le boulot.
- Et on laisse la maison comme ça ?
- Mais elle va revenir.
- Tu trouves ça normal de se marier, se saouler la gueule et disparaître ?
C'est quoi, votre problème ?
- Mais...
- Je regrette tellement d'avoir fait ce film à la con.
- Tu sais, ce mariage, c'est facile pour personne, hein.
-Ça devrait être heureux.
- Pourquoi un mariage devrait être heureux ?
Pourquoi ?
Musique mélancolique
-Hola. - Hola.
- Je vous sers quoi ? - Euh...
Je peux payer en francs ? - Oui.
- Un café et je sais pas... Du pain avec du jambon ?
- Oui. Parfait.
- S'il vous plaît, vous avez du feu ?
Merci.
- Le goût de l'enfance, vous vous souvenez ?
Le lait concentré sucré, par exemple.
La joie du lait concentré sucré.
C'était rare, en Indochine.
Et vous voyez, aujourd'hui,
je me souviens de cette joie, mais je ne l'éprouve plus.
Je n'éprouve presque plus rien.
C'est peut-être ça, vieillir.
Le monde est le même sans être vraiment le même.
Son sens se décale, et se décale encore et encore.
Et se décale encore, encore, encore, encore, encore, encore.
Jusqu'à en devenir absurde.
Et voilà. Moi, j'y suis.
Je suis à ce moment de ma vie où c'est devenu absurde.
- Guéret, je ne sais pas ce que vous voulez me dire.
Vous êtes pas dans la charrette, si ça vous inquiète.
Je suis pas censé vous le dire, mais gardez ça pour vous.
- Mais je voudrais y être.
Et je vous demande de me licencier.
J'aimerais que vous gardiez mon assistante,
Mme Éliane Belfer, et moi vous me licenciez.
- Vous allez bien ? - Oui, très bien.
Je me suis remarié avec ma femme.
- Bah, c'est... Félicitations, je savais pas.
- Et je l'aime.
Elle est...
Elle est mon unique amour.
Une mésange chante.
-Répondeur de Cécile Guéret. Laissez un message.
Bip
- Oui, c'est papa.
Écoute, augmente le son de ton répondeur
et tu écoutes.
Une mésange chante.
C'est sur trois notes.
Il imite la mésange. Tu vois ?
Une mésange charbonnière.
Voilà, je suis bien arrivé.
Tout va bien et je t'embrasse très fort.
Gros bisous, ma chérie.
La mésange chante.
-De acuerdo.
-Un otro vaso.
Il bafouille.
- Française ?
- Je suis resté longtemps devant la plaque de cuivre gravée au nom du médecin.
"Docteur E point Vian".
Bien que terrorisé,
je ne pouvais détacher mon esprit de cette idée absurde.
Le médecin qui pouvait me sauver la vie avait un nom d'eau minérale.
On était en 1954, j'avais 17 ans.
Je ne sais pas comment j'ai eu la force de parler.
Probablement parce que j'étais désespéré.
- Vous en avez parlé à quelqu'un ?
Votre père ?
Un camarade, peut-être ?
(-Surtout pas.)
- Bon.
Euh, déshabillez-vous, je vais vous examiner.
Mmh.
Tout va bien, de ce côté-là. C'est une bonne nouvelle.
Vous savez, Guéret,
vous êtes très jeune, ça va probablement passer.
Vous n'êtes pas efféminé, c'est une chance.
Alors, voilà ce qu'on va faire.
Revenez la semaine prochaine.
Je vous ferai quelques injections.
Rien de méchant.
Et ça restera entre vous et moi.
Il y a de quoi vous aider à passer le cap.
Des hormones.
Un peu de cette virilité qui vous manque.
La nature est imparfaite, mais l'homme y remédie, Guéret.
C'est un sujet de bac philo, ça, non ?
- Merci.
Merci beaucoup, docteur.
Combien je vous dois ? - Rien. Je le fais pour la famille.
Si ! Une mention très bien au bac, ça ira.
"Tristan und Isolde" (Richard Wagner)
-"Avec un peu de volonté et de science, on vous soignera."
Je ressortais plein d'espoir de ce rendez-vous.
C'était donc une maladie.
J'en guérirai.
Il n'y avait pas de fatalité.
Et si j'obtenais une mention très bien,
ma famille ne serait pas au courant.
Alors, tu manges pas ?
Hein ?
T'aimes pas le riz ?
Aboiement
Ana ?
Ana ?
J'ai eu la mention.
Après 6 mois d'injections et encore plus de désir pour les garçons,
j'ai essayé d'autres techniques.
L'électrostimulation intracrânienne.
Il répète.
La psychiatrie. Le sérum de vérité.
J'ai tout essayé.
Mon corps et mon esprit étaient devenus une bataille.
Mon corps et mon esprit
étaient devenus un champ de bataille.
Téléphone
Yves descend.
Oui ?
-Papa ?
- Oui.
-Je te dérange ?
- Non, pas du tout. Dis-moi.
-J'ai reçu le cahier que tu m'as envoyé.
- Ouais.
- Il y avait quoi dans les injections ?
- Il y avait de... de la...
de la testostérone, probablement.
Mais je suis pas sûr. Tu sais, j'ai jamais su, en fait.
- T'as dû te sentir si seul.
- Ouais, un peu.
- Et à part ce docteur Vian, t'en as parlé à personne ?
- Ben, si. J'ai fini par en parler à mon père.
Balbutiement
Il m'a dit...
Il m'a dit que, bah,
que ça me passerait,
que j'avais pas l'air homosexuel.
Oui, et que ça me passerait.
-Et...
Et t'as eu un amoureux ?
-Ouais.
Enfin, non, j'ai...
J'ai pas eu un...
-T'as eu un amoureux ou t'en as pas eu ?
- Ben, non, j'ai...
J'ai... j'ai eu une...
J'ai eu des histoires d'un soir.
Mais tu l'aurais su, je veux dire, mais...
Tu sais, j'y arrivais pas.
Voilà.
En quelque sorte, je suis...
Je suis un pédé planqué. Rire triste
- Et maman ?
-Bah, elle le savait, maman.
- Mais...
elle a vécu comment tout ça ?
-Bah, je sais pas, tu lui demanderas.
Mais tu sais, Ana, elle est majeure, hein.
Elle a le droit de disparaître.
Si j'appelle la police, elle me le dira.
Je...
Je...
Après, je devrais peut-être signaler... - Non, je crois pas.
- Pourquoi ?
-C'est juste un message sur mon répondeur.
Elle dit que ça va, que je m'inquiète pas, euh...
Et de pas te le dire.
Rires
- Mmh.
-Tu sais, on...
En ce moment, on a un prof dingue.
Euh, il me fait penser à toi quand tu montres tes partitions.
Il parle des ondes sonores, des mises en phase.
T'adorerais. Rire
- Bah, c'est intéressant.
- Et moi, j'ai... j'ai juste une question.
-Oui, ma chérie, je t'écoute.
- C'est une question toute bête. Enfin, c'est pas...
Je suis...
Je suis vraiment ta fille ?
- Mais Cécile, ma chérie...
Sanglot
Ana t'a dit la vérité, tu sais. T'es...
Tu es la fille d'un grand amour.
Musique douce
Allez !
Aboiements
Allez, viens !
Allez.
Cri d'oie
Venez, allez !
Moteur
(Elle prie.)
Cri d'oie
Aboiements
- Les chiens !
Bingo, Jazz !
Elle les siffle.
Oh, mes chiens, mes chiens !
Bingo, Bingo !
Jazz, viens là !
Oh, mon chien !
Oh, tu m'as manqué, mon chien !
- Tu vas bien ?
- Ouais, très bien. Et toi ?
- Super.
- Bah, tu tombes bien.
Le soleil est revenu. Tu m'aides ? - Ouais.
Attention.
- Plie-le. - Attention.
Rire
- Tu tiens ? - Ouais.
- T'as pas bougé ?
- Si, un aller-retour à Paris.
J'ai négocié ma démission. - Ah...
- Et puis je suis revenu.
Pour pas laisser les chiens seuls.
- Merci.
Ben, tu montes ?
- Faut que je te dise.
- Oui ?
- J'ai entendu l'oie. - Ah bon ?
- Dans le virage.
- C'est vrai ?
Tu vois ? C'est fou, non ?
- Tu m'as manqué.
T'as un pull rouge, c'est juste ?
Elle rit. Non, qu'on soit d'accord.
Musique douce
Si tu veux, je repars.
- Je sais pas. On verra ?
-[Femme] La porte s'est ouverte et...
Un grand, grand jeune homme est rentré.
Très grand, avec un imperméable très court.
-[Homme] On s'est regardés, tous les deux.
Et toc, ça m'a fait quelque chose.
Comme quand on rencontre une femme
et on sent qu'il y a quelque chose qui passe.
Une mésange chante.
"La Gata Bajo la Lluvia" (Rocío Dúrcal)
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