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Original subtitles

C'était la première fois que j'avais le contact physique avec lui

et il en avait fait tout un petit scénario.

Ils ont satisfait satisfait et du coup alors

de ce que l'Amérique le rejetait enfin

Bolbien a appelé la France par son nom.

Il avait ajouté vous ne voudriez tout de même pas qu'on illumine.

Alors ça avait été très drôle ça avait été mon premier contact

alors que dans l'ensemble les atomes crochus évidemment étaient plutôt rares.

On me confiait la tâche de créer un journal de préférence.

C'était ce qu'avait dit paraît-il le général de Gaulle un grand journal.

L'objectif premier c'était donc avant tout de faire un journal indépendant.

La liberté de la presse est-ce qu'elle n'existe pas ?

Presque toute la presse m'est hostile et je n'en empêche pas.

Le chef de la France Libre est le journaliste franc-tireur.

Le fondateur de la Ve République est le fondateur du journal Le Monde.

Le pouvoir présidentiel est le quatrième pouvoir.

Entre 1945 et 1969 Charles de Gaulle et Sirius vont se livrer un duel permanent.

De Gaulle c'était ce général de brigade entré de son vivant dans l'histoire.

Sirius c'était le pseudonyme d'Hubert Boeufmeri

le tout-puissant patron du monde le quotidien des élites.

Vous n'êtes pas gaulliste ?

Je n'ai jamais été gaulliste même pendant la guerre.

Chaque jour en début d'après-midi les ministres les députés les patrons

les professeurs et les étudiants

ouvraient les pages du grand journal du soir pour s'informer et comprendre le monde.

En une dizaine d'années Sirius en avait fait le bréviaire de la classe politique.

En ce temps-là un temps où la télévision diffusait en noir et blanc

un éditorial du Monde possédait bien plus d'impact qu'un journal télévisé.

Le quotidien incarnait l'indépendance farouche de la presse

celle qui introduit le juste et nécessaire équilibre entre les pouvoirs.

On a parlé de pouvoir personnel.

Qui a jamais cru que le général de Gaulle étant appelé à la barre

devrait se contenter d'inaugurer les chrysanthèmes ?

Le général supportait très mal les critiques de Sirius.

Et Sirius n'appréciait pas l'exercice solitaire du pouvoir du général.

D'où leur face-à-face en concession.

Un combat âpre entre celui qui décide et celui qui analyse.

Celui qui agit et celui qui juge.

Qu'est-ce qui était le plus marquant ?

Qui m'a dit sans moi aujourd'hui vous seriez pendu ?

Ou bien...

C'est quand même des choses intéressantes.

Mais oui c'était plein d'intérêts.

Ou quand à propos de la Constitution c'est peut-être ça qui m'a le plus frappé

parce que je trouvais que ça avait un accent tellement gaullien n'est-ce pas ?

Ce jour-là j'ai su que vous n'étiez pas des miens.

L'Église catholique

Au commencement du premier jour tout les distingue.

Tout.

Né dans un milieu très modeste Hubert Boeufmery n'a jamais connu son père.

Sa mère simple couturière l'a élevé se laissant conseiller par les prêtres.

Et c'est l'Église catholique qui fera de lui un docteur en droit puis un journaliste.

Issu de la grande bourgeoisie et de la noblesse d'Europe

Charles de Gaulle a grandi dans l'idée de la grandeur nationale

inculquée par ses parents.

Dès l'âge de 14 ans il choisit d'être militaire.

Tout les distingue.

Sauf cette ombre portée de l'Église et de la France.

Entre eux tout commence alors qu'ils ne se connaissent pas.

Ils partagent la même lucidité devant la montée du fascisme.

La même colère devant la lâcheté des démocraties.

Jeune professeur à Prague en Tchécoslovaquie dans les années 30

Boeufmery tente d'alerter l'opinion dans un essai intitulé

« Vers la plus grande Allemagne ».

Il va plus loin en essayant d'ouvrir les yeux des dirigeants français

sur le jeu cynique d'Hitler.

Peine perdue.

Mais pour qui se prend ce jeune enseignant journaliste ?

Charles de Gaulle tente lui aussi de convaincre l'état-major et le gouvernement

de la nécessité de réarmer le pays.

Dans son livre « Vers l'armée de métiers »

il plaide en faveur de la formation d'unités de blindés autonomes.

C'était des plais aux ministères de la guerre.

Mais pour qui se prend ce lieutenant-colonel ?

Une fois la France défaite envahie comment surmonter la blessure ?

Charles de Gaulle dans un geste fou et magnifique

fait le choix de l'exil pour continuer de se battre.

Moi général de Gaulle j'entreprends ici en Angleterre cette tâche nationale.

Hubert Boeufmery lui récuse l'exil

refusant de délaisser sa famille et ses compatriotes.

Il accepte d'enseigner à Uriage une école financée par Vichy

afin de redonner confiance aux jeunes en l'avenir.

Pour la première fois il signe dans un journal catholique

ses articles du pseudonyme de Sirius

du nom de la plus lumineuse des étoiles dans la nuit.

Et dès la fin de l'année 1942 il glisse de la résistance intellectuelle

à la résistance combattante puis armée.

Libanon ! Libanon ! Libanon !

Ce 26 août 1944 le général de Gaulle retrouve Paris.

Et Paris acclame un héros.

En descendant à pied les Champs-Élysées

il renoue le fil rompu de l'histoire de France en pleine gloire.

Il faut l'admirer dans sa raideur émue

dominant la foule de sa haute taille.

Pas une seconde il ne doute de reconstruire la France à son image.

180 quotidiens sortent de l'ombre et de la résistance.

Parmi eux combat libération franc-tireur.

Les journaux qui ont collaboré sont interdits.

Le temps dont l'influence a été très forte avant-guerre

fait partie du nombre.

Le général de Gaulle veut absolument le remplacer.

Ce sera le monde.

Avec à sa tête Hubert Boeufmeri.

Son intégrité son refus des accords de Munich avant-guerre

sa conduite sous l'occupation tout le désigne naturellement.

Son credo s'impose avec force à son équipe.

Un journal sans photo austère

une information rigoureuse donnant la priorité à la politique internationale.

Des salaires modestes.

Les journalistes sont prévenus.

Leur patron à la nostalgie des ordres religieux du Moyen-Âge.

Ils seront peu ou prou des moines

et Boeufmeri un père prieur.

C'est comme un lapsus révélateur.

Il n'existe aucune photo du général de Gaulle en train de lire le monde

alors qu'il en est le fondateur.

Il n'existe aucune image des trois rencontres entre ces deux hommes.

Sans surinconsciente sans doute.

C'est par le directeur du Monde que nous connaissons le détail

de ces rendez-vous manqués entre ces deux orgueilleux.

Leur première rencontre a lieu en janvier 1945

et met en scène un jeune patron de presse de 41 ans

et un général auréolé après avoir signé le traité d'alliance avec l'URSS.

Leur relation s'inaugure de mauvaise façon.

Boeufmeri cet homme de tant d'indépendance d'esprit

tellement soucieux constamment de marquer qu'il ne dépend de rien et de personne

surtout pas de l'argent mais même du pouvoir politique.

Curieusement Boeufmeri n'aura jamais oublié

que c'est le général de Gaulle par une volonté politique

qui aura donné naissance au Monde et qui lui aura permis d'en devenir le directeur.

Cela explique pourquoi assez maladroitement ce jour-là

il va dire à de Gaulle écoutez d'une certaine façon vous m'avez fait ce que je suis

j'aimerais être au courant de vos intentions.

Puis je vois régulièrement monsieur Jourd et mademoiselle de Miribel

qui m'expliqueront quelle est votre volonté

et quels sont les ressorts de votre politique.

De Gaulle réagit tout de suite en disant

mais bon ce sont des fonctionnaires vous vous débrouillerez bien tout seul.

Boeufmeri demande finalement est-ce que je suis un service public ?

Est-ce que je suis le journal du gouvernement ?

Ou est-ce que je suis un journal indépendant ?

Et de Gaulle lui octroie l'indépendance.

Il lui répond en disant ce sont des fonctionnaires

vous vous êtes libre de faire votre journal.

Donc cette phrase ce ne sont que des fonctionnaires

pour moi c'est une sorte de porte qu'il ouvre à Boeufmeri

pour l'appeler à un plus large destin.

On peut le prendre mal comme probablement Boeufmeri l'a pris

la renvoyer en quelque sorte dans ses buts.

On peut aussi le prendre comme le début de quelque chose comme un hommage.

Vous êtes un grand garçon vous n'avez pas besoin qu'on vous dicte ce qu'il faut dire

et vous avez donc moyen de vous renseigner.

Ambivalence d'entrée de jeu de la relation entre les deux âmes.

Évidemment de la part de Boeufmeri

on est toujours dans ce personnage un peu tortueux un peu tourmenté.

Comme on dit dans la mythologie quand on craint les grecs

quand ils nous donnent des cadeaux

c'est la même chose pour Boeufmeri.

De Gaulle lui fait le cadeau de l'indépendance

il lui tiendra rigueur pendant toute sa vie.

Boeufmeri et le général De Gaulle on ne peut pas vraiment les saisir

si on ne comprend pas bien qu'il y a chez eux un côté chevalier.

Ce sont des chevaliers ce sont des aristocrates

et ce sont des personnalités qui sont en charge.

Ils ont une mission et c'est une mission qui pour eux devient une mission sacrée.

L'un c'est la France évidemment c'est considérable

l'autre c'est l'information c'est certes moins important

mais c'est aussi très important.

Et donc c'est la trace et c'est leur voie.

Et l'un et l'autre vont la suivre d'une manière constante

avec un entêtement incroyable une obsession incroyable.

Le grand souffle de la libération retombe vite.

Le général De Gaulle chef du gouvernement provisoire

se heurte au jeu des partis politiques renaissants.

Le voilà contraint de négocier les crédits militaires avec Maurice Thorez

secrétaire général du parti communiste.

Pour lui c'en est trop.

En janvier 1946 il donne sa démission dans le secret espoir d'être rappelé.

Déjà Hubert Boeufmer y percifle.

Il reconnaît volontiers la magnifique aptitude au commandement du général

beaucoup moins son aptitude profonde au gouvernement.

Le général De Gaulle lui a offert les clés pour diriger le monde.

Sirius les a prises et n'hésite plus à afficher sa liberté de ton.

Et leur premier duel a pour cadre le choix des institutions.

À lui la charge !

De Gaulle redevenu simple citoyen de Colombey-les-Deux-Eglises

monte sur une estrade le 16 juin 1946 dans la petite ville normande de Bayeux.

Se dégage du parlement.

À lui la mission de nommer les ministres.

Et d'abord naturellement le premier qui a la charge lui

de diriger l'action la politique et le travail du gouvernement.

Son discours prend immédiatement une valeur historique.

Le voilà tel qu'en lui-même.

Seul contre tous les partis.

Est-ce une nécessité pour la France ou une menace pour la démocratie ?

Hubert Boeufmer y prend nettement parti.

Pour le directeur du monde c'est non. C'est franchement non.

La rupture elle est là.

De Gaulle dès le discours de Bayeux il veut un pouvoir présidentiel fort.

Et mettre le parlement disons en sourdine ou dans un rôle secondaire.

Aussi bien les journalistes du monde que Hubert Boeufmer lui-même

sont profondément attachés à la démocratie parlementaire.

En tournant le dos au général

Boeufmer y apporte un soutien initial aux institutions de la IVe République.

Le 13 octobre 1946 cette constitution est adoptée à une courte majorité.

35% de oui contre 34% de non.

Une page se tourne et De Gaulle va doucement disparaître de la scène.

Entre le politique et le journaliste la première rupture est consommée.

Mais l'histoire leur promet des retrouvailles.

En quelques années Sirius fait du monde un quotidien réformateur

partisan de la décolonisation opposé à la torture en Algérie.

C'est ainsi que le cap des 200 000 exemplaires vendus est franchi dès 1957.

Chaque année qui passe apporte 20 000 nouveaux lecteurs.

Le monde devient la référence et étend son magistère sur le reste des médias.

Et cette horloge du Saint Cru des Italiens va devenir le symbole de cette indépendance.

Il était grand beaucoup de distinction de présence un front vaste et un air...

Toujours ses yeux souriaient davantage qu'il ne souriait lui-même.

Et il fumait des boyards et Raphaël Boyard s'éteignait.

Un charisme doublé d'une grande timidité.

C'est quelqu'un d'un peu fermé sur soi-même d'un peu bougon.

En même temps très aimable je veux dire très passionnant dans ce qu'il nous disait.

Mais un côté plutôt père supérieur.

Il était le patron c'est-à-dire il était indiscutablement le patron

et l'erreur disent les Allemands c'est-à-dire le guide le maître.

Et donc en fait il nous protégeait tous et on avait le sentiment qu'il était éternel.

Il a pris la figure d'un homme de presse considérable

et d'une des autorités majeures sur la place de Paris.

On l'écoute il s'appuie sur le succès du monde.

C'est le journal en phase avec les gens qui sont nés entre les années 30 et 50

et qui vont devenir les décideurs de la France contemporaine.

Il a réussi en somme en France

et à l'étranger à prendre la figure

que De Gaulle avait voulu qu'il ait.

La 4ème République épuise 24 gouvernements en 12 ans.

Relisés dans la guerre d'Algérie

les Français sont gagnés par le vertige parfois la nausée.

Les institutions se délitent.

C'est le grand signal du retour du général De Gaulle sur la scène politique.

Et c'est ainsi qu'en quelques mois

le général De Gaulle va apparaître comme un possible recours.

Vous savez comme ça un signe à tuche chez les Romains

on va le chercher à sa charrue pendant quelques mois

il va résoudre les problèmes et puis on espère bien qu'ensuite il s'en ira.

Le 19 mai 1958 au palais d'Orsay il se présente devant la presse.

Solennel et théâtral il est conscient de déplaire au peuple de gauche

et tout autant d'être l'unique recours.

Est-ce que j'ai jamais attenté aux libertés publiques fondamentales ?

Je les ai rétablies.

Ai-je une seconde à tenter ? Jamais.

Pourquoi voulez-vous qu'à 67 ans je commence une carrière de dictateur ?

Hubert Beumerie va dire moi je vais voter oui

j'approuve le retour du général De Gaulle.

Non pas que je ne le critique pas non pas que je ne sois pas inquiet à certains égards

de la manière dont il revient

mais tel que je l'aperçois ce ne sera pas un dictateur.

Là-bas en dernier jour si vous voulez avant l'investiture du général De Gaulle

et ce fameux éditorial de Sirius

j'ai considéré qu'à partir du moment

où Le Monde prenait cette position je ne pouvais plus adhérer

et donc j'ai décidé de quitter Le Monde.

J'ai demandé un rendez-vous à Beumerie pour lui apporter ma démission.

Il m'a dit vous savez

si j'avais votre âge j'aurais eu peut-être la même position que vous.

Mais il m'a expliqué qu'il ne se sentait pas l'autorisation

ou l'audace d'engager Le Monde dans un combat ou dans une aventure.

C'est le mot qu'il a prononcé contre le général De Gaulle.

Seul toujours seul.

Ce 1er juin 1958 De Gaulle arrache aux députés leur consentement

pour diriger à nouveau la France

et lui donner une nouvelle constitution.

Hubert Beumerie dans son éditorial abandonne provisoirement ses réticences.

À hauteur de l'événement il le soutient.

Beumerie sait-il que De Gaulle lit assidûment les livres que les auteurs lui envoient ?

Il lui adresse en tout cas son livre Suicide de la Quatrième République

où il a réuni l'ensemble de ses éditoriaux particulièrement acides

sur ce régime que le général détestait.

Et De Gaulle de sa plus belle plume le 6 août 1958

lui écrit l'unique lettre qu'il lui adressera jamais.

Cher monsieur j'ai lu relu les pages

que vous réunissez dans Suicide de la Quatrième République.

J'y reconnais l'ampleur de la critique et l'étendue du talent.

On voit d'un côté une volonté chez le général tout de même

de reconnaître des qualités à ce livre.

Je dirais que cette volonté est facilitée

par le fait que Beumerie critique la Quatrième République.

Peut-être après tout rien ne vaut-il rien.

Mais dans ce cas qu'importe que cette chose-ci et celle-là meurent et nous tous.

Cela je crois marque un rapprochement possible entre les deux personnages

deux pessimismes actifs avec chez l'un et chez l'autre.

Cette tentation souvent après l'effort de l'action de renoncer d'abandonner.

Veuillez croire cher monsieur à mes sentiments les plus distingués.

Charles de Gaulle

Comme de Gaulle Beumerie écrit dans une langue classique et s'exprime avec de la goye.

Quand il parle du monde il dit « la baraque ».

Quand un puissant l'irrite il lance qu'il crève.

Ceux qui les connaissent bien savent qu'ils se ressemblent trop

pour ne pas se détester.

Cela fait 13 ans qu'ils ne se sont pas vus. C'est leur deuxième rencontre.

En cette année 1958 le directeur du Monde se rend à l'Élysée pour voir de Gaulle.

Il a beaucoup de questions à lui poser.

Mais le général est beaucoup plus soucieux de reprendre leur duel.

D'emblée il l'attaque en adoptant un ton faussement aimable.

L'humour qu'il manie vis-à-vis de Beumerie c'est aussi reconnaître que ce journal

ne fait pas que l'amuser.

Ce journal est aussi un journal important pour lui

mais en même temps peut-être qu'il dans une certaine mesure lui fait de l'ombre.

Et ça faire de l'ombre à de Gaulle c'est difficilement admissible.

La discussion va s'envenimer par la suite

au lieu de s'apaiser si Beumerie lui avait répondu sur un ton plus badin.

Mais en général ce n'est pas tout à fait le but que nous poursuivons

en faisant ce journal avec les difficultés que vous savez.

Mais après tout les rois de France avaient leurs bouffons

qui parfois rendaient service tout en les amusant.

Même s'il évoque les bouffons il dit bien

que ce n'est pas ce que nous faisons en faisant notre journal.

Donc il y a un problème de communication entre les deux hommes.

Chez de Gaulle toujours un sens du cocasse.

Un sens du cocasse qui est tout à fait spécifique

et qu'à vrai dire on ne trouve pas chez Beumerie.

Si un jour le monde cessait de vous amuser il vous suffirait de me le dire.

Ou plutôt de me l'écrire. Et je devrais en tirer les conséquences.

C'est Beumerie lui-même qui intègre l'idée de censure.

En lui disant si vous n'êtes pas content

vous pouvez toujours me dire de prendre la porte.

C'est quand même incroyable qu'il ait intériorisé cette idée-là

que de Gaulle ne lui suggère même pas lors de cet échange.

Vous dites cela mais vous savez bien que je suis pour la liberté de la presse.

De Gaulle marque par là qu'il ne veut pas être dépendant de la presse

tout en y attachant beaucoup d'importance que la personnalité de Beumerie

qui n'est pas des siens comme il dit.

Quand vous avez pris un chemin différent

au second référendum de 1946 sur la Constitution

j'ai su que vous n'étiez pas des miens.

Peut-être d'ailleurs n'en avez-vous jamais été ?

Cette phrase est très importante.

Parce que d'abord les niens c'est du langage gaullien.

Et là c'est un renvoi très net au fait d'Hubert Beumerie

qui le 18 juin 1940 n'a pas choisi de Gaulle.

A été vous savez choqué par le « Moi Général de Gaulle ».

Alors c'est ça qui est derrière.

Et le Général quand on lui a parlé de Boeuf

quand Boeuf est entré dans les Maquis et tout

cet homme dont il estimait l'intelligence et la formation si proches de la sienne

allait devenir un des siens. Eh bien non il n'est pas devenu un des siens.

Donc là on voit la rancœur peut-être le regret du Général.

Dans l'ironie blessante il y a peut-être une ironie blessée.

Et l'entretien prend fin sur un curieux échange un mélange d'acrimonie et de défis.

N'empêche que sans moi M. Beufmerie aujourd'hui vous seriez pendu.

Qui sait mon Général ? Peut-être ne suis-je encore qu'un sursis.

Décidément ces deux hommes parlent des langues parallèles.

Le Général n'aime pas beaucoup les journalistes.

Le journaliste n'aime pas trop les généraux.

En réalité De Gaulle il le reconnaît lui-même n'aime que ceux qui lui résistent

tout en ne pouvant pas les supporter.

Au nom de la France je vous demande de répondre oui !

Malgré l'aprêté de cette deuxième rencontre

Hubert Beufmerie dit oui à la Ve République.

Le Général lui a confié le monde

Sirius accorde sa bénédiction à la nouvelle Constitution.

Mais à partir de ce jour

le journaliste va constamment se rappeler aux bons souvenirs du Général.

Et pendant onze ans les occasions ne vont pas manquer.

Ainsi sur la question algérienne cette guerre qui ne porte pas de nom

Beufmerie apporte un soutien sourcilleux à la politique du Général.

Un soutien chagrin où il ne cesse de demander qu'on se hâte enfin

qu'on en finisse avec cette sale guerre.

L'exécutif supporte de plus en plus difficilement la liberté de plume de Sirius.

De Gaulle l'appelle systématiquement Monsieur Faux-que-ça-rate.

Quant à Michel Debré son premier ministre

il fait placer le directeur impertinent sur écoute téléphonique.

Un jour Hubert Beufmerie rencontre par hasard le Secrétaire Général de l'Elysée.

Alors comment va votre Général ?

Oh aujourd'hui très mal.

Comment ça très mal ? Qu'est-ce qu'il a ?

Il a lu votre éditorial et il est d'une humeur détestable.

Je l'ai vu rarement sortir de ses gants.

Or manifestement Beufmerie le fait sortir de ses gants.

C'est donc quelque chose de profond.

Et une irritation profonde.

De ce rôle de conseillère un peu tirant l'oreille etc.

Qui finit par indisposer profondément de Gaulle.

Tel est le Général.

Il adore lire le monde et pester contre lui.

Les jours de colère il l'appelle l'immonde en le tenant entre le pouce et l'index.

Patience patience.

Dans quelques jours il aura l'occasion de se venger.

Au cours de la réception annuelle du Conseil Constitutionnel ce 21 juin 1960

les salons ressemblent à Versailles.

La cour s'incline devant le monarque républicain.

Hubert Beufmerie est orgueilleusement replié derrière la ligne des courtisans.

Après une humble manœuvre voilà le Général qui se dresse devant lui.

Ah oui M. Beufmerie fait un article.

Mon Général j'aimerais justement bien vous en parler.

Il y a assez longtemps que je ne suis pas allé à l'Élysée.

À quoi bon ? Vous connaissez mes idées et moi je connais les vôtres. Alors ?

La foule majoritairement gaulliste approuve.

Beufmerie encaisse poliment et serre les dents.

Le Gaulle est insupportable. Il faut le reconnaître.

Une dureté extrême.

Cette espèce de rudesse qu'il a avec Beufmerie.

Cette scène elle est violente puisqu'ils sont en public en plus.

Donc c'est extrêmement humiliant.

Et de façon beaucoup plus nette encore qu'avec la lettre

on est dans un rapport de force du dominant et du dominé.

On a le Président dans toute sa majesté.

Et Beufmerie qui est là qui peut à peine répliquer qui est parmi la foule.

Puis le Général s'en va continuer sa ronde triomphale.

Lorsque tout à coup il opère une brusque demi-volte vers Beufmerie

et lui lance au visage...

Je suis der Geist der Immer Neid.

Je suis l'Esprit qui toujours dit non.

Vous êtes toujours celui qui nie.

Hubert Beufmerie mal à l'aise dans ce décor tout en dorure est estomaqué.

Il répond d'une voix feutrée...

Enfin mon Général vous savez bien que je n'ai pas toujours dit non.

Il est constitué de telle façon ce Général qui ne sait pas gréer aux gens

de l'effort qu'ils font parfois en sa faveur.

Et certains en ont été meurtris à vie.

Certains ont souffert à cause de ça.

Beufmerie en fait visiblement partie.

Du point de vue de mon compère il y a toujours eu une forme d'incompréhension.

Je pense que lui s'est toujours senti rejeté par le Général de Gaulle.

L'échange n'a duré que quelques secondes mais chacun s'en souviendra.

Il y a comme un dépit amoureux dans les rapports entre le Général et Beufmerie.

C'est leur dernière rencontre. Ils ne se reverront plus jamais.

C'est ce que de Gaulle a reproché à Beufmerie

cette espèce de conseillère disons permanente

qui a fini par humilier un peu le Général.

C'est peut-être la raison pour laquelle lui-même a humilié Beufmerie.

1962. La guerre d'Algérie est finie.

La France est enfin en paix.

Après l'attentat du Petit Clamard de Gaulle lance alors sa grande idée.

Faire élire le Président de la République au suffrage universel direct.

Autrement dit il s'en remette aux Français pour faire le choix du chef de l'État.

Il propose donc un référendum.

Mais il va trouver sur sa route un Hubert Beufmerie déterminé

à ne pas le laisser passer.

Françaises Français

le projet que je vous soumets propose

que le Président de la République votre Président

soit élu dorénavant par vous-même.

Il y a chez lui une hostilité à la Quatrième République.

Quand on lui propose un autre système qui reste démocratique il le déteste.

Pourquoi ? Parce que ça apparaît comme un renouveau du Bonapartisme.

C'est-à-dire l'appel direct sans intermédiaire au peuple.

Le recours au peuple apparaît alors aux yeux de la gauche et de Beufmerie

comme un danger populiste et une démagogie indigne.

La veille du référendum le général confie.

Avec 65% de oui ce sera un triomphe.

Avec 60% ce sera un succès.

Il obtient 62%.

Beufmerie doit constater qu'il a perdu cette bataille.

Mais trouve la formule qui gâche la victoire de son meilleur ennemi.

Assez de voix pour un référendum trop peu pour un plébiscite.

Hubert Beufmerie entre cette fois en guerre systématique

contre le pouvoir présidentiel.

De Gaulle critique en retour cet insolent toujours contre.

En privé il grogne.

Ce Beufmerie quel chardon dans mon pantalon.

Il ne faudrait pas lire les journaux mais les écrire.

Il contrôle d'autant plus la radio et la télévision la fameuse ORTF.

Trop de titres de la presse écrite échappent selon lui à son influence.

À partir des années 1960-1962 4 millions de téléviseurs dans les foyers français.

Et puis en 1965 2 fois plus.

Véritablement la télévision prend une importance considérable.

Et le général de Gaulle va s'en servir.

Et donc il utilise la radio et la télévision

comme Beufmerie le dit une illustre propagande.

En 1965 l'heure de la première élection présidentielle au suffrage universel sonne.

Le général va être bousculé.

L'élection présidentielle de 1965 c'est un événement

parce que c'est la première au suffrage universel direct.

Donc pour de Gaulle c'est vraiment un vrai enjeu

parce que c'est la mise en application de ce qu'il a voulu.

Donc il se déclare très tardivement le 4 novembre.

Il choisit pour ça la télévision.

Et il fait un discours moyennement apprécié qu'on peut résumer par une phrase

c'est-à-dire moi ou le chaos.

Le scrutin historique du 5 décembre 1965

marquera le succès ou le renoncement de la France.

Dans ses éditoriaux Sirius souhaite clairement la défaite du général.

Sur le thème un septennat ça suffit.

On n'a jamais vu un dictateur en bas l'otage.

Alors parlons des libertés publiques.

Où sont les libertés publiques que j'ai détruites ?

C'est moi qui les ai rendues.

Je les ai rendues quand je suis rentré en France en 1944.

Je les ai rendues toutes.

Il n'y en avait plus.

Bon pourquoi ?

Il n'y en avait plus parce que les partis avaient capitulé

dans les mains de Pétain et des Allemands

à l'époque où il ne fallait pas.

Enfin moi j'ai rendu la liberté publique.

Je ne l'ai pas détruite pendant le temps que j'étais là.

Et puis ces temps que je suis là je n'ai pas détruit la liberté publique.

La liberté de la presse est-ce qu'elle n'existe pas ?

Presque toute la presse m'est hostile.

Et je n'en empêche pas.

Les troupes du gaullisme ont considéré que l'antagonisme avec le monde

avait pu jouer un rôle d'un échec ou un demi-échec.

On cherche toujours des responsables.

Et en particulier on a tendance à dire que c'est la faute du miroir

si on ne se reconnaît pas de façon tout à fait conforme à ce qu'on voudrait y voir.

Et il est évident que ça n'a pas conduit De Gaulle et les siens

à développer une plus grande affection à l'égard du monde et de son directeur.

De Gaulle l'emporte avec 55% des voix.

Mais quelque chose vient de se fêler dans son histoire d'amour avec les français.

Paradoxe sa victoire diffuse comme un goût de défaite.

Quant à Sirius il juge décidément le général trop enclin à cumuler les pouvoirs.

Hubert de Vemery va tenter systématiquement de rééquilibrer les choses.

C'est d'autant plus important que à l'époque

la presse écrite a encore du pouvoir

et donc peut encore se constituer en contre-pouvoir.

Onze ans. Onze ans de liturgie gaulliste.

Onze ans de critiques asserrées sous la plume de Sirius.

Onze ans d'un scénario invariable.

Le show du général et le refus entêté de Boeufmery d'y assister

de participer à ce simulacre de démocratie.

Les conférences de presse il y en a deux par an.

Et comme le dit Jean-Jacques Savant-Schreiber à propos des journalistes

on y va comme au théâtre.

Pour que la pièce soit bonne il faut un bon décor.

La salle des fêtes de l'Elysée est construite de telle façon

qu'elle reproduise le décor d'un théâtre.

Et le général sur une estrade qui au dernier moment apparaît depuis un rideau rouge

il vient s'asseoir à son bureau.

Mesdames Messieurs je suis fort heureux de vous voir.

Le général de Gaulle ne répond pas immédiatement à chaque question.

Il les met en bouquin.

C'est pourquoi je m'en vais tout simplement pour commencer

demander à ceux d'entre vous qui ont des questions déterminées à poser

d'avoir l'obligence de se lever et de m'en donner des à présent connaissances

de façon que nous mettions nos affaires en ordre.

Les questions sont préparées à l'avance.

Comment résoudre le problème algérien ?

Bien madame bien madame.

Et encore.

Bien.

Je vous en prie.

Bien.

Et encore.

Je vous en prie.

Bien.

Bien.

Bien.

Alors je vois que Loussaf est un ensemble du reste très cohérent

et dont je dois vous dire qu'il ne me surprend pas.

Et puis ensuite il répond et il répond à peu près ce qu'il veut.

Il faut un bon acteur un bon comédien.

Je ne vais pas mal mais rassurez-vous un jour je ne manquerai pas de mourir.

Au cours de la conférence de presse va glisser des petites phrases

des boutades qui vont faire rire la salle.

C'est l'effet de mon inexpérience.

A la fin de la conférence de presse ce sont des journalistes n'oublions pas

applaudissent le général de Gaulle.

On m'a demandé ce que ce serait que l'après-Gaullisme.

Eh bien c'est par là que nous allons terminer.

Si je voulais faire rire quelques-uns ou en faire grogner d'autres

je dirais que ça peut aussi bien durer encore dix ans quinze ans.

Franchement je ne le pense pas.

C'est ainsi que s'est établi cet étrange dialogue dont on le voit guère l'équivalent

dans l'histoire de la presse entre d'un côté Sirius et de l'autre de Gaulle.

On a parlé de pouvoir personnel.

Sirius aussi a son rituel.

Il écoute son meilleur ennemi à la radio chez lui

dans son appartement du boulevard Raspail

en prenant des notes et en tirant sur son éternelle cigarette.

La rumeur lui a rapporté que ce que son duel avec de Gaulle indispose

le surnomme Zeus.

Il en sourit.

A présent il descend l'escalier après avoir enfilé sa vieille canadienne

pour retrouver le jeune journaliste du monde

qui doit lui apporter la transcription de la conférence du général.

Au fond la grande différence entre ces deux solitaires est assez simple.

Sirius pratique l'effacement comme une religion

alors que le général est omniprésent

au mieux comme une star de la politique

au pire comme un généralissime.

Comme toujours il fait les 100 pas en bas de chez lui

en attendant son jeune confrère.

Sirius a toujours espéré la fin du jeu chez le général

ce moi envahissant.

Où est passé l'humour

le détachement qu'il avait séduit en 1944 chez de Gaulle ?

Aujourd'hui le verbe gaullien le crispe et l'insupporte.

C'est un constat amer presque un regret.

L'éditorial de Sirius pourrait s'appeler aujourd'hui

comme on le voit dans certains journaux

de la désintox.

C'est-à-dire qu'il va reprendre systématiquement

sa caddie le général de Gaulle

et va donner son opinion

une opinion étayée

et va donc corriger

les erreurs

les analyses

du général de Gaulle.

Le point de vue de Sirius c'est le point de vue

qui surplombe l'actualité

le monde les faits les événements

qui voit de haut

qui est donc garant d'objectivité.

Il y a de l'alceste

du misanthrope chez Boeufmeri.

Cet amoureux des sommets

alpiniste dans l'âme dur incorruptible.

C'est un homme qui ne veut rien céder

comme s'il cherchait en permanence à rappeler

à chacun qu'il ne doit rien au général.

Le pseudonyme de Sirius

manifeste la volonté

orgueilleuse

et peut-être un peu condescendante

de regarder les malheureux humains

qui s'agitent sur la surface de la Terre

à très grande distance. Je vois plus clair

parce que je suis loin.

Pour de Gaulle je pense que

Sirius voyait moins clair

parce qu'il se détachait.

La montagne est son repli

son repos.

Peu doué pour les mondanités

il se rêve souvent en moine retiré sur les hauteurs.

Rien ne vaut pour lui

un séjour à Arrèches dans le Beaufortin

son massif d'adoption dans les Alpes.

Rien sinon le regard

sans concession sur la politique du général.

C'était son interlocuteur

le seul qu'il avait envie d'atteindre

et le seul avec lequel

il avait quand même envie de boxer.

A force de répondre toujours

à de Gaulle Sirius de Gaulle de Gaulle Sirius

cette sorte de dialogue

déterminé par Beauméry

n'est pas devenu chez lui

quelque peu obsessionnel.

Il aurait pu ne pas toujours répondre

mais en même temps il y a un moment si ça vous démange

c'est plus fort que vous.

De Gaulle a parlé faux

à l'armée il a parlé faux aux pieds noirs

il a parlé faux à la libération

en faisant croire que la France était victorieuse.

Il a souvent parlé faux

il n'a pas dit la vérité.

Mais c'était parce que la politique

requérait

l'art du mensonge.

Beauméry lui faisait métier

d'essayer de dire la vérité.

Donc l'antagonisme est total entre les deux fonctions.

Les éditoriaux du Monde

j'en suis tout à fait convaincu

ont plus d'une fois encouragé

le général de Gaulle à faire le contraire

de ce que disait le Monde.

A présent que de Gaulle règne

sans partage en France

la diplomatie constitue un terrain idéal

pour leur affrontement.

Depuis toujours le général veut rendre à la France

tout son lustre et sa puissance.

Beauméry lui reproche précisément

ses rêves de grandeur.

Tandis que le président enchaîne les déplacements

à travers le Monde Sirius dénonce

la superbe du général.

Le voyage au Canada en juillet 1967

va être l'occasion pour Sirius

de franchir un cap supplémentaire

dans sa critique impitoyable.

Vive Montréal !

Vive le Québec !

Vive le Québec !

Ce qui est le plus terrible dans la critique

de Sirius

ce n'est pas finalement qu'il reproche

au général d'avoir prononcé

ces mots puisque en fait toute la presse

lui reproche. Ce sont

les mots qu'emploie Sirius.

Sirius

n'hésite pas à taper très fort.

Il utilise des termes très violents.

Le général de Gaulle est un vieillard.

Avec une hypertrophie du moi

ce sont des mots qui blessent

et ce sont des mots qui sont faits pour blesser

et qui touchent juste

car le général de Gaulle lui en veut.

Immédiatement au lieu de répondre au fond des choses

Beauméry Sirius explique que c'est

parce qu'il est marqué par l'âge

Vous savez ce que de Gaulle

avait dit de Pétain ? La vieillesse est un naufrage.

C'est sous-jacent

dans les propos de Sirius. La vieillesse serait

un naufrage et évidemment ça n'est pas fait

pour améliorer l'idée que de Gaulle

peut se faire de Beauméry.

Désormais de Gaulle prétend

ne plus lire ce torchon le journal

vichiste du soir. Patience.

Dans quelques mois

Sirius et le général se retrouveront.

La jeunesse va se charger

de leur rappeler l'âge de leurs artères.

Pour de Gaulle et Beauméry

mai 68 est une épreuve.

Par leur éducation

ils ne peuvent pas comprendre que la jeunesse

puisse rêver d'une révolution post-marxiste

et s'en prendre à la société de consommation.

Leur goût de l'ordre

ne peut pas s'accommoder de la chianlie

et des slogans provocateurs.

L'histoire va les réunir.

Et se moquer d'eux.

De Gaulle était parti pour la Roumanie.

Beauméry était à Madagascar.

Comme si destin avait voulu

avec un peu d'ironie

pousser le parallèle jusque-là.

Et quand l'un et l'autre sont rentrés

ils ont trouvé une France

assez changée.

Pendant l'absence des deux grands anciens

le monde tire alors à 800 000 exemplaires.

Et Paris vit dans la fièvre.

Au monde

Jacques Fauvet futur successeur de Sirius

et à Matignon Georges Pompidou

futur successeur du général

font preuve de compréhension

à l'égard du mouvement étudiant.

Comme si eux aussi aspiraient au changement.

Le général découvre tout ça.

Quand il revient il n'est pas content

il est furieux.

Peut-être qu'il y a un moment

où il a un doute sur lui-même.

Georges Méry rentre à Paris.

Il réunit la conférence du matin.

Il est tout étonné.

Il dit mais qui sont ces voyous ?

Un journaliste lui répond

mais ce sont nos enfants monsieur.

On le voit tâcher de se faire expliquer

écouter

se promener lui-même la nuit

sur les barricades

ce que de Gaulle ne pouvait pas faire.

Il restait un peu pantois.

L'effondrement de structures gaulliennes.

D'ailleurs le général d'une certaine manière

ne s'en remettra pas.

Si je suis désavoué

par une majorité

d'entre vous...

25 avril 1969.

De Gaulle s'adresse encore une fois aux Français.

Encore une fois

il joue la partition du moi ou le chaos.

C'est plus fort que lui.

Il adore faire peur aux Français et se faire peur.

Il aime plus que tout

mettre son destin entre leurs mains.

Ma tâche actuelle de chef de l'État

deviendra évidemment impossible

et je cesserai aussitôt

d'exercer mes fonctions.

À nouveau

Sirius répond et porte l'estocade.

Les deux entêtés veulent se battre jusqu'au bout.

Dans son éditorial

Hubert Boeufmeri dénonce l'obsession

du recours au référendum du général de Gaulle

qui peut alors s'imaginer

que lui aussi va suivre le même chemin.

Il a dit on a exprimé

toutes les opinions

sauf l'extrême droite.

Nous sommes une rédaction

où justement toutes les opinions

peuvent s'exprimer

mais maintenant

peut-être c'est le moment

de remettre le journal à plat.

Ça c'est purement

je l'ai entendu

de remettre le journal à plat

et de recommencer.

Alors je demande

à l'encadrement et au chef de service

de donner leur démission.

Mais a-t-il dit votons ?

Et là il y a eu un vote

et le vote était majoritairement contre.

Il se voit

d'une certaine manière

récusé.

Lui aussi propose une forme de référendum.

Ce qui est extraordinaire

c'est qu'on retrouve la même chose

au niveau national.

Le jour dit

53% des français répondent non

au vieux général.

A minuit 11

un communiqué officiel met fin

selon la formule de Sirius

à 11 ans de règne.

Sirius lui répond pour la dernière fois

et parle de tristesse.

Un mot qui sonne comme un aveu.

Six mois après le départ du général

Hubert Boeufmeri

démissionne de ses fonctions de directeur du Monde.

De Gaulle a déposé son sceptre.

Boeufmeri

dépose son fardeau.

Un cycle s'achève.

Une génération s'efface.

Mais l'histoire

n'est pas encore achevée

entre le journaliste et le président.

Quelques semaines après mon embauche

on m'a appelé en me disant

que j'étais le plus jeune de la rédaction

j'avais 23 ans

et qu'avec le journaliste le plus âgé

qui était un vieux

chroniqueur parlementaire

nous allions aller remettre

à Hubert Boeufmeri

son cadeau de départ.

Et nous avons remis

à Boeufmeri une clé.

La clé de la petite voiture

la DAF que le Monde

lui offrait et c'était sa première voiture.

Mon cher Faubet

mes chers amis

oui cela fait

25 ans.

Et 25 ans

quand on se retourne

ce n'est rien.

Ou presque rien.

Il a cette mélancolie

mais une mélancolie

qui ne

recouvre pas

l'espoir.

Parce que je pense aussi

qu'il avait

beaucoup d'espoir

dans le métier des mots.

À quoi pense-t-il

Hubert Boeufmeri quand il allume sa cigarette ?

Aux conférences de rédaction

du matin ?

À l'odeur de l'encre ?

À ses coups de plume permanents contre De Gaulle ?

À ce général

qui refusa de le censurer ?

À la phrase de son épouse

« Je n'ai pas de mari

mes enfants n'ont pas de père

mais le journal a un patron ».

À ce duel qui semblait sans fin

entre le libérateur de la France

et le rédempteur de la presse indépendante ?

À sa dette envers

le général ?

Sans un De Gaulle téméraire

la presse n'aurait pas eu un Boeufmeri

légendaire.

Après l'Irlande

Charles de Gaulle veut découvrir un autre

pays. Pour la seconde fois

il renonce à commémorer

l'appel du 18 juin 1940

au Mont Valérien.

Étrangement quand il marche avec son

épouse sur cette petite route d'Espagne

le général de Gaulle

semble enfin apaisé.

Adieu les tempêtes

adieu les tourments adieu les crises

fini les conférences de presse

fini les discours

fini les scènes de ménage avec les Français.

Ce 9 novembre 1970

à 9 heures du matin

la jeune secrétaire d'Hubert Boeufmeri

toque à la porte du patron.

Son bureau se trouve

à présent au cinquième étage.

Depuis quelques mois

il observe en position de commandeur lointain.

La jeune secrétaire

entre et annonce la nouvelle

d'une voix feutrée comme si elle parlait

dans une chapelle.

Monsieur Boeufmeri le général de Gaulle est mort.

Hubert Boeufmeri

la regarde en silence.

Laisse filer les secondes et remarque

Gognard.

C'est bien la dernière surprise qu'il nous fera.

Pas un mot de plus.

En réalité

Hubert Boeufmeri se trompe légèrement.

Le général de Gaulle

réserve une dernière surprise.

Et celle qu'il a préparée en secret

pour son enterrement

à la force d'une gifle

donnée à la classe politique française

et aux chefs d'État du monde entier.

J'ai savouré

si on peut dire

le gag faramineux

qu'il a organisé lui-même

qu'il a prévu lui-même

pour ses obsèques.

Cette disparition

comme n'importe lequel

des Français

dans son petit cimetière de village.

Et puis

cette manifestation sensationnelle

de tous les chefs

et de tous les représentants

des principaux chefs d'État du monde

à rassembler autour de tréteaux

sur lesquels il n'y avait rien

et qu'un voile noir.

C'est vraiment une blague monumentale.

Boeufmeri écrit son dernier éditorial

et le confie au Times

alors le plus prestigieux

des quotidiens britanniques.

Il rend hommage à celui

qu'il n'a cessé de combattre son fantôme.

N'avait-il pas confié un jour

à un ami

«tant qu'il sera là je le combattrai avec acharnement

quand il mourra

je le pleurerai avec des larmes de sang. »

Dès les premières lignes

on comprend qu'il en vit presque le général

d'être parti à la vitesse de la lumière.

Il admet que

le positif l'emporte nettement sur le passif

dans le bilan gaulliste.

Et il lui donne quitus.

En reconnaissant enfin cette évidence

de Gaulle n'a pas

été un dictateur.

La chronologie

lui donne le dernier mot.

Le duel

s'achève sur un salut.

La France est orpheline

du grand Charles.

Comme le monde le sera de Sirius.

« Non c'était quelqu'un.

C'était intéressant

de s'obéir

avec lui.

Comment savoir

si on a toujours raison sur tout.

»

La semaine prochaine

bataille de cinéastes.

François Truffaut Jean-Luc Godard.

Deux références obligées

pour les cinéphiles du monde entier.

Deux figures emblématiques

d'une certaine époque

d'un cinéma français

formidablement innovant.

Deux enfants terribles de la nouvelle vague

qui formaient un duo

avant de se livrer un duel à mort.

Vous le verrez

le scénario de leur rupture

est implacable.

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