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...
Musique douce
...
Brouhaha de gens
...
Coups de brigadier sur la scène
Premier coup de brigadier
Deuxième coup
Troisième coup
Musique intrigante
Nous sommes à Paris,
en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l'Éole de Clément Ader
s'est brièvement envolé.
Le mois dernier, un train roulant trop vite
est tombé dans la rue, à la gare Montparnasse.
Le capitaine Alfred Dreyfus vient d'être accusé d'espionnage,
tandis que Félix Faure lançait une offensive pour conquérir Madagascar.
Dans 3 ans, Louis Renault construira sa première voiture.
Et ce soir, au théâtre de la Renaissance,
la grande, l'immense, la sublime Sarah Bernhardt
joue pour la première fois une pièce en vers
d'un jeune poète inconnu,
La Princesse Lointaine.
- "Oui, dans mes grands jardins,
"pâles lunairement,
"J'écoute murmurer la brise entre les myrtes.
"Je vais voguer sur l'eau glauque et lisse de Syrtes,
"Où ma belle galère aux flancs ornementés,
"Mire le jour des fleurs..." - Ça se passe bien, non?
- "...et le soir des clartés."
- On sort? - Oui, oui.
"Et puis, du son des luths que le plectre suscite...
"Je donne de l'envol aux vers
"que je récite.
"Et puis, m'enfermant seule en ces vastes..."
- C'est long!
Mon Dieu que c'est long!
- Et en vers!
- On dirait du mauvais Musset. - Qui est l'auteur?
- Edmond Rostand. - Inconnu.
- Un jeune poète qui n'a fait que des fours.
- Jeune? - Poète, il faut le dire vite.
Ils rient.
Applaudissements
...
Brouhaha
- Edmond?
Bravo, mon amour. - Ça t'a plu?
- Beaucoup. - Vraiment?
- Oui, vraiment. C'était...
C'était...
C'était.
- C'était. - Monsieur Rostand!
- Je vais coucher Maurice. Ne rentre pas tard.
Ça va marcher, c'est sûr.
- M. le directeur.
- Un four. C'est un four!
- Ah? Mais...
- Même les invités sont partis.
On ferme dans une semaine. - Une semaine?
- Je vous avais dit d'écrire une comédie.
Ah, ces vers!
Ces vers!
Musique triste
...
Musique intrigante
...
- Un franc l'entrée, monsieur.
Vous ne serez pas déçu.
...
Ronronnement
...
- Prodigieux! C'est prodigieux!
...
- Où étais-tu?
- La Princesse Lointaine est un four.
Je suis un poète raté. - Mais non.
- Mais si. Et dans dix ans, il n'y aura plus de théâtre.
- Pardon? - Il n'y aura que
des salles de projection de vues animées.
On trouvera un nom plus court.
- Tu as bu?
- Tu sais que je ne bois pas.
Il soupire. Comment allons-nous faire,
Rosemonde? Pour le loyer?
Pour élever un enfant à Paris, la ville
la plus chère du monde?
- La plus chère, peut-être, mais la plus belle.
Comment allons-nous faire?
Moi, je vais te préparer une verveine.
Toi, tu vas t'asseoir à ton bureau, saisir ta plume
et écrire un chef-d'œuvre.
- Mais je...
- Au travail, mon poète.
Musique triste
...
Un bébé pleure.
...
- Maman! Jean est réveillé.
... - Edmond, je descends
chez l'épicier.
...
- Ah! Je... dois avoir 20 francs quelque part.
J'ai dû les prêter à Léo. On sonne.
Je dois aller boire un verre avec lui, ce soir.
- Je demanderai crédit. Encore!
- L'inspiration viendra, Rose.
Elle ouvre. - Sarah!
- Rachel! - Rosemonde.
- C'est ça. Mon petit poète est là?
- Vous n'étiez pas en Amérique? - J'y étais. Je repars demain.
Edmond? - Edmond!
Sarah est là! - Sarah?
- Poète chéri!
- Sarah!
Le bébé pleure. J'ai...
justement une pièce pour vous.
Vous seriez merveilleuse
en... Napoléon II?
- J'adorerais mais je n'ai pas le temps.
- Mais... - Non.
Je ne viens pas pour moi. Je viens pour vous.
Vos nouvelles sont-elles bonnes?
- Eh bien, je...
Et puis je viens pour le grand Coquelin.
- Constant Coquelin?
- Lui-même. Il cherche toujours des pièces.
C'est un ogre. D'ailleurs, il mange trop.
Il a aimé La Princesse Lointaine. - Vraiment?
- Alors, je m'interpose.
Deux génies se rencontrent.
Aurais-tu quelque chose
à lui proposer? - Euh... Bien sûr.
- Formidable.
Je t'ai réservé une place pour Thermidor à la Porte St-Martin.
Tu le verras à l'entracte.
- Quand? - Cet après-midi. Éblouis-le.
Au revoir, Roseline.
- Monde. Rosemonde.
- Cet après-midi? C'est trop court!
- Pense à nos dettes. - Après 2 ans,
comment écrire en 2 heures?
- Je ne sais pas. Improvise.
Musique dramatique
- Approchez! - Incendie du bazar de la Charité!
Incendie du bazar de la Charité!
Brouhaha du marché
Incendie du bazar de la Charité! 6 mois plus tard,
les familles demandent réparation!
...
Brouhaha
...
- Alors?
Ce ballon de rouge, il vient?
- "La patience adoucit tout mal sans remède", cher ami.
- Hé hé hé! Voyez-vous ça, un nègre qui sait parler!
- J'ai dû mal entendre. Mon oreille
me joue des tours. - Quoi?
J'appelle un chat, un chat et un nègre...
un nègre.
- Nègre?
C'est tout?
- Bah... - C'est un peu court,
monsieur. Vous auriez pu dire...
Tel un géographe: Africain,
Antillais, Créole.
Tel un peintre: marron, mélanoderme,
moricaud ou tout simplement noir.
Si vous aviez eu la sobriété,
l'élégance ou le vocabulaire
qu'on se doit d'avoir, dans mon café.
- Mais je... - Ne l'ayant pas, je me vois donc
dans l'obligation de vous indiquer la porte!
Applaudissements
- Mais... Pour qui il se prend?
- C'est écrit au-dessus, si toutefois, vous savez lire.
Musique intrigante
...
Quand le vin est tiré, il faut le boire. Qui en veut?
- "Ah non, c'est un peu court...
"C'est un peu court, jeune homme."
- Monsieur écrivaille?
- Euh... Oui...
Je cherche un rôle à proposer à Coquelin.
- Mazette! - Je le vois
dans une heure et je n'ai rien.
- Quel genre de rôle?
- Un rôle historique. En vers. Je ne sais pas écrire en prose.
- En vers? Monsieur est poète?
- Poète déjà raté.
Et dans une heure, poète maudit.
- Suivez-moi.
Musique intrigante
...
- Un poète qui a de la dérision. Voilà votre héros.
Son caractère? - Plein d'esprit. Comme vous.
Malchanceux, comme moi.
Mais superbe dans la défaite, merveilleux dans l'échec. Bref...
- Français.
L'époque?
- XVIIe, peut-être.
- XVIIe siècle.
Un noble, alors? Un prince?
- Au contraire, un soldat, un mousquetaire.
Tous ces livres! Ils sont à vous?
- De mon père adoptif, j'ai conservé 2 choses,
ce café et son amour de la rime et la prose.
- Et vous faites des vers! Mais qui êtes-vous?
- Honoré, comme le café.
Un mousquetaire. D'Artagnan?
- Déjà pris. Et trop beau.
Il faut qu'il soit laid, défiguré,
peut-être. - Et rendu beau par ses actes.
...
- Mais oui, je sais...
Hercule de Savinien!
- De Cyrano de Bergerac!
...
Il rit.
Musique d'aventure
...
- Et hop!
...
Dix minutes!
On reprend dans 10 minutes!
- Monsieur!
Monsieur, je viens voir Coquelin. Je suis auteur.
- 5 minutes!
Mademoiselle Cayolle, plus fort!
On vous entendait pas au paradis. - Oui, oui.
- 5 minutes!
Vous êtes attendu?
Le dernier ne l'était pas, il en a fait de la charpie.
Monsieur Coquelin?
- Quoi encore?
- Je crois avoir rendez-vous. Mais...
- Allez! Allez-y!
Musique intrigante
- Ah!
Messieurs, veuillez m'excuser,
j'ai un rendez-vous important,
avec monsieur.
- Inutile... - Entrez. Entrez.
- Très bien Coq, on s'en va.
Ne nous oublie pas car on ne t'oubliera pas.
- Demain, sans faute,
j'aurai l'argent.
- Et bravo pour la pièce.
- Marcel, viens! - J'arrive.
- Les Floury, des investisseurs. C'est la crise.
- Mais la salle est pleine.
- D'invités. Qui êtes-vous?
- Edmond... Rostand.
- Coquelin Constant. - Je suis l'auteur de...
- La Princesse Lointaine, je sais. Trop long ce 4e acte.
Luxe inutile.
C'est déprimant. Faites une comédie, comme Feydeau.
"Car c'est chose
"suprême d'aimer sans qu'on vous aime,
"d'aimer toujours quand même, d'une amour incertaine."
- Vous vous en souvenez.
- Je me souviens toujours de ce qui est joli.
- 2 minutes, M. Coquelin! - J'arrive.
Votre pièce, comédie? Tragédie?
- Tragédie.
Comédie.
- Le titre?
- Hercule.
Savinien. - Pff!
- Cyrano?
Cyrano... de Bergerac!
- Mon rôle?
- Cyrano.
- Bien. Qui est-ce?
- Un... poète. Fin bretteur. Avec une... une laideur...
- Laideur?
- Enfin, laideur, non, mais disons une...
Un... grand...
Musique intrigante
nez...
- Un grand nez?
- Mais oui. Un nez... énorme.
Une protubérance... - C'est le texte?
- La pièce n'est pas écrite.
- Pas écrite? "C'est un peu court, jeune homme.
"On pouvait dire... Dieu! Bien des choses en somme.
"En variant le ton, par exemple, tenez..."
- "Par exemple, tenez..." Euh...
"Par exemple, tenez...
Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
"il faudrait sur le champ, que je me l'amputasse."
- Putasse...
- M. Coquelin, le rideau doit se lever.
- J'arrive. J'arrive. C'est tout?
- Euh...
Descriptif: "C'est un roc!
"C'est un pic! C'est un cap! Que dis-je,
"c'est un cap? C'est une péninsule."
- Encore!
- Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
"que paternellement, vous vous préoccupâtes
"de tendre ce perchoir à leurs petites pattes?"
- Emphatique?
- Emphatique, emphatique...
Il se mouche.
Emphatique:
"Aucun vent
"ne peut, nez magistral,
"t'enrhumer tout entier, excepté le mistral."
Il rigole. - Le mistral!
Ce Cyrano est donc provençal?
- Gascon. Fier. Combatif. Fin bretteur. Mais le cœur sur la main.
- M. Coquelin!
- J'arrive!
Dramatique!
- Dramatique, euh...
Euh...
Dramatique... Dramatique...
"C'est la mer Rouge
"quand il saigne."
- Admiratif?
- "Pour un parfumeur, quelle enseigne!"
- Lyrique!
Il se gargarise.
- "Est-ce une conque? Êtes-vous un triton?
- Naïf!
- "Ce monument,
"quand le visite-t-on?"
- Militaire!
- "Pointez contre cavalerie!"
Musique d'aventure
...
- Pratique.
- "Voulez-vous le mettre en loterie?
"Assurément monsieur, ce sera...
"le gros lot." - M. Coquelin!
- Oui. Oui.
Acte 1: présentation du personnage.
2: apogée de l'intrigue.
3: fin heureuse.
Trois actes.
"Ah! Tavernier! Eh bien, en voilà,
"une affaire!" Applaudissements
- Trois actes...
- 3 actes pour Coquelin! C'est magnifique!
- Non, c'est horrible.
- Personne ne te connait et Coquelin te commande une pièce. Champagne!
- Léo, les gens me connaissent, pas beaucoup, certes.
Pas de champagne sauf si tu peux te l'offrir.
- Alors, pas de champagne.
French cancan
...
- Votre table, monsieur.
...
- Il y a un rôle
pour moi, j'espère? Un dandy pas très intelligent.
- Il n'y a pas de pièce. Quel est cet endroit?
- Ça ne te plaît pas?
- Bonsoir, messieurs.
- Bonsoir, mademoiselle. - Mon Dieu!
- Que voulez-vous? - Rentrer.
- Une absinthe.
- Une verveine.
Quoi? Je ne bois pas.
...
- Une absinthe et une verveine.
- Je suis amoureux fou.
- Pour changer. - C'est sérieux.
Une habilleuse, belle comme le vent.
- La beauté du mistral. - Je l'ai invitée.
Elle n'accepte de venir qu'avec une amie.
- Deux pour le prix d'une. Quand?
- Ce soir. - Ce soir?
Oh, non! Léo, non!
- Son amie te plaira.
Elle a des lunettes, elle sait lire.
Vous aurez une conversation ennuyeuse,
comme tu les aimes. - Je suis marié
et j'ai une pièce à écrire.
- Edmond, au nom de l'amour.
- Ne m'appelle pas Edmond. Si Rosemonde apprend...
- Comment dois-je t'appeler?
- Un nom simple: Dorante, Valère ou Arnolphe.
- Mesdemoiselles, bonsoir.
Jeanne, Jacqueline, voici mon ami... Georges.
- Comme Feydeau? J'adore Feydeau.
- Ça alors! C'est lui! - Non?
- Non. - Il te taquine, Jacqueline.
- Vous êtes faits pour vous entendre.
Applaudissements
- Alors, Jacqueline... vous aimez le théâtre?
- Non, pas vraiment. Je préfère la musique.
La comédie, à la limite.
- Jacqueline déteste tout ce que j'aime: poésie, vers.
- Vous êtes une romantique?
- Absolue. Je suis née un demi-siècle en retard.
J'aurais voulu être actrice en 1850.
Jouer Marianne, Camille, Marguerite Gautier.
- Tout ce qui m'horripile. Ces stéréotypes de tragédiennes.
- Alors, je me contente de les habiller.
Quelle chance tu as de fouler les planches!
- En ce moment, je bats plutôt le pavé.
- Et le théâtre moderne?
- Oh, non! Ibsen, Strindberg, la barbe!
André Antoine, je me pendrais.
Un seul auteur trouve grâce à mes yeux. Un poète, un vrai.
Edmond Rostand. Il s'étouffe.
Vous connaissez? - Vaguement.
- Ce qu'il écrit est ronflant.
- Ronflant? - Mais oui! C'est ce que je me tue
à lui dire. - Ronflant? C'est magnifique!
"Les plus beaux yeux pour moi, sont des yeux
"pleins de larmes." - Ah, vous connaissez?
- Par cœur. J'aimerais tant le rencontrer.
- Dans ce cas...
- Je l'imagine beau, grand,
des boucles blondes sur son front de burgrave.
- C'est tout à fait lui.
Applaudissements
...
- Qui est-ce?
...
- Quand on parle du loup...
- Courteline et Feydeau, rois du vaudeville.
- Feydeau ne doit pas me voir ici.
Je travaille au Palais Royal où triomphe
Le Dindon. - Le Dindon? J'ai adoré.
- Je devrais y être. Jacqueline!
- J'arrive.
- Tenez, pour ce que vous allez boire.
- Mais non. - J'insiste. À bientôt!
Musique joyeuse
- Je me trompais. Tu as une admiratrice.
- Edmond Rostand!
- Et Léonidas Volny!
- Georges. - Georges.
- Le petit protégé de maman Sarah!
- Son insuccès,
ses angoisses, ses vers ampoulés d'un autre siècle!
- Depuis combien de temps
n'a-t-il rien créé?
- Autant que Volny
n'a pas joué.
- Non? Si longtemps?
- Partons. Rires
- Embrasse ta femme pour moi,
Edmond.
- La tienne
n'est toujours pas rentrée.
- Mettez notre note sur le compte de M. Feydeau, un ami.
- Allons. Champagne! - Oui!
...
- Au revoir, mon Léo!
- À bientôt!
- Les chameaux! Ils n'ont pas le triomphe modeste.
- Ils ont du succès, du talent et de l'argent.
- N'importe qui peut écrire une comédie en prose.
- Oui, mais pour en faire un succès...
Ne t'en fais pas, tu n'es pas n'importe qui.
Tu es le poète préféré de ma future femme.
Musique triste
...
On sonne avec insistance.
Le bébé pleure.
... - Oui! J'arrive!
On sonne et le bébé pleure. J'arrive!
- La Comédie-Française!
- Quelle heure est-il?
- Nous leur proposerons la pièce. Ce sera mon grand retour.
Distribution prestigieuse. Faste des costumes.
Il est 7h45.
- Coquelin? Chez moi?
- Eh oui!
- Et qui parle si fort qu'il a réveillé mes enfants!
- Veuillez m'excuser. Je vous laisse.
Nous lirons l'acte 1, à 17h. Vous aurez terminé?
- Terminé? - Le premier acte! À tout à l'heure!
- Je n'ai même pas commencé.
Musique intrigante
...
- Edmond!
- Coquelin, vous êtes en avance. - Toujours.
- Léonidas Volny.
Constant Coquelin. - Volny!
- Coquelin. - Vous vous connaissez?
- Léo a fréquenté mes actrices.
- Évidemment. - Et voici mon fils,
Jean. - Bonjour!
- Vous l'avez vu dans Thermidor.
Vous lui écrirez un rôle important. Qu'il soit à tous les actes.
- Euh... Oui... Mais pour la pièce...
Voilà le texte. J'ai écrit
quelques lignes, mais...
- Coquelin!
- Clarétie!
C'est l'administrateur général. Un ami, un vrai.
- Mais pour la pièce?
- Ça ira. Je lui dis ce que vous m'avez raconté. Je l'embobine.
- Allons!
- Clarétie!
- Qu'est-ce que tu lui as raconté?
- Rien.
- Alors Jean, toujours comédien?
- Oui.
- Tu ne devais pas faire autre chose?
- Si. - Ah!
- Boulanger.
- Ah oui? - Oui.
Mais papa ne veut pas.
- Ah! Quel dommage pour l'art dramatique français.
- Oui. - Vous n'êtes
qu'un historien poussiéreux
qui s'attache à son poste comme une moule à la roche.
- Je vous écraserai. Je vous détruirai!
- Béotien!
Réactionnaire!
Anarchiste!
- Ça s'est bien passé?
- Échec, échec, échec, mes enfants. Il m'en veut encore
d'avoir claqué la porte
du Français.
Il veut m'interdire de jouer
partout ailleurs. - Mon Dieu!
- Que pense-t-il de la pièce?
- Il n'y a pas d'histoire. - C'est vrai.
- Et les vers qu'il a entendus sont mauvais.
- Ah...
- Cette pièce sera très bien. Il faut juste l'écrire.
Allons. La scène m'appelle. Viens, Jean.
- Oui, papa.
- "Il faut juste l'écrire."
Allons Edmond, au travail!
Cyrano est un poète.
Il sait se battre et il est... - Content?
- S'il est content, il n'y a plus d'histoire.
- Triste, alors. - Triste? Oui.
Triste. Et pourquoi triste?
Parce qu'il est... - Malade.
- Malade... d'amour.
Il est amoureux d'une femme qui ne l'aime pas. Pourquoi?
Parce qu'elle... - Ne sait pas.
- Bien, Léo! Pourquoi ne lui dit-il pas?
Parce qu'il... - N'ose pas.
- Il a peur d'être éconduit à cause de sa laideur.
Car derrière cet air bravache se cache un cœur sensible. Bien!
- Facile. - Et que lui arrive-t-il?
- Quand mon personnage arrive-t-il?
- Pourquoi tous ces gens? - Qu'est-ce que
cette foule?
Serait-ce possible
qu'ils viennent voir Le Dindon, un triomphe de Georges Feydeau?
- Georges. - Georges.
- Trop aimable de m'avoir laissé votre petite note.
Il fallait prendre du champagne.
De la verveine, Edmond?
- Passe une bonne soirée. Félicitations.
- Ah, si tu cherches
ta femme, je sais où elle est.
Elle t'embrasse, d'ailleurs.
- Pas très élégant. - C'est ta spécialité, pas la mienne.
Jeanne!
Jeanne! Oh ma petite Jeanne, tu m'as manqué, tu sais!
- Mais enfin, monsieur!
- Monsieur, c'est mon père. Moi, c'est Léo.
On s'embrasse.
Elle le gifle.
- Allez, allez, mes jolies!
Au travail! Au travail!
Allez, mes abeilles!
- Bonsoir, monsieur.
Les filles rient.
... - Bonsoir, toi.
- Euh... Bonsoir.
- Allez!
On coud et on répare.
- C'est une romantique,
tu lui fais un vaudeville.
Il faut la faire rêver, lui dire de belles choses,
abandonner la prose. Passe aux vers.
- Comment j'improviserais des vers?
- "Bonsoir ma belle enfant. Je passais par hasard
"et n'espérais pas mieux que la joie de vous voir."
- Je suis acteur, moi. Je dis les mots des autres.
- Elle est là.
- Qu'est-ce que je fais, alors?
Il soupire.
- Appelle-la, je vais t'aider.
- Jeanne?
Jeanne! - Ah, c'est vous?
- Je voudrais te parler.
- Vous parlez mal. Allez-vous-en.
- Voilà.
(-Si mes mots sont hésitants...)
- Si mes mots sont hésitants...
(-C'est qu'il fait nuit.)
- C'est qu'il fait nuit. (Quel rapport?)
(-Dans cette ombre.)
- Dans cette ombre.
(-À tâtons.) - À tâtons.
(-Ils cherchent votre oreille.) Léo répète.
(-Ça ne rime pas!)
- Les miens n'éprouvent pas
difficulté pareille.
(-Ils trouvent tout de suite.)
- Ils trouvent tout de suite.
(-Ô!) - Ô!
(-Ô!) - Ô!
(-Ô!)
- Ô!
(-Cela va de soi.)
- Cela va de soi.
(-Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois.)
Il répète.
(Or, moi...) - Or, moi...
(-J'ai le cœur grand.)
- Vous, l'oreille petite.
(-D'ailleurs, vos mots à vous descendent.)
...
(Ils vont vite.) ...
(Les miens montent.) ...
(Il leur faut plus de temps.) ...
...
- Mais ils montent bien mieux, depuis quelques instants.
Léo?
- De cette gymnastique,
ils ont pris l'habitude.
- Je vous parle, en effet,
d'une haute altitude.
- Certes...
Et... vous me tueriez
si de cette hauteur,
vous me laissiez tomber un mot dur, sur le cœur.
- Je descends.
- Non!
- Non? - Montez,
alors.
- Non!
- Comment?
- Laissez un peu que l'on profite de pouvoir
se parler doucement, sans se voir.
- Sans se voir?
- Mais oui, c'est adorable.
On se devine à peine. Moi,
je ne suis qu'une ombre. Et vous,
qu'une clarté.
- Edmond!
(-Fais-moi confiance.)
Mon langage, jamais jusqu'ici, n'est sorti de mon cœur.
- Pourquoi?
- Jusqu'ici, je parlais à travers...
- À travers?
- Le vertige où tremble quiconque est sous vos yeux.
Musique douce
Mais ce soir, il me semble que je vais vous parler
pour la première fois.
- C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
- Oui, tout autre, car...
dans la nuit qui me protège, j'ose enfin
être moi-même. Et j'ose...
Où en étais-je?
- Eh bien?
Si ce moment est venu pour nous deux, quels mots me direz-vous?
- Tous ceux... Tous ceux... Tous ceux qui me viendront.
Je vais vous les jeter en touffe, sans les mettre en bouquet.
Je vous aime. J'étouffe.
Je n'en peux plus, c'est trop.
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot. Et comme
tout le temps, mon âme, je frissonne.
Tout le temps, le grelot s'agite et le nom sonne.
- Oui... C'est bien de l'amour car je suis enivrée.
- Alors, que la mort vienne.
Cette ivresse, c'est moi seul
qui l'ai su causer.
Je ne demande qu'une chose... - Un baiser.
- Comment?
- Tu vas trop vite. - Non, c'est le moment.
- Vous m'avez demandé...
- C'est vrai. Justes cieux, je comprends que je suis
trop audacieux. - Vous n'insistez donc pas?
- Si, bien sûr, j'insiste, mais... sans trop insister.
- Mais si.
- Non, ce baiser, ne me l'accordez pas.
- Mais si! - Tais-toi, Léo!
- Que dites-vous?
- Je me gronde. Je me dis: "Tais-toi, Léo."
- Embrassez-moi.
- Pardon? - Montez.
Embrassez-moi.
- Tu vois?
Je monte!
Musique épique
...
- Jeanne?
Jeanne?
...
Léo hurle.
Mon Dieu!
Léo crie.
- Léo? Vous êtes vivant?
Léo gémit.
- À moitié. - Je pars demain, en tournée
avec Le Dindon. Remettez-vous bien.
- J'essaierai.
- Soyez-moi fidèle.
- Oui, mais... - Écrivez-moi.
- Ça...
Je vous le promets.
Léo...
Ma pièce!
- Edmond, mon dos!
- J'ai ma pièce!
- Comment ça?
- Cyrano et Christian aiment la même femme.
- Christian? Qui est Christian?
- C'est toi.
- C'est moi? - Cyrano
est brillant mais laid. Christian est beau mais bête.
- C'est tout à fait moi!
- Il propose à Christian de?
- Lui masser le dos.
- De l'aider à conquérir Roxane.
- Qui est Roxane? - Un balcon, la nuit, des vers,
voilà mon acte 3! - Ton acte 3?
Et les 2 premiers?
Où vas-tu? - Trouver Coquelin!
Musique douce
...
M. Coquelin? Je viens
vous raconter la pièce. - Ah! Edmond.
Venez.
Approchez.
Elle est belle, non?
Deux fois brûlée et reconstruite.
Éclairage entièrement électrique.
- Ah, la salle? Elle est magnifique!
- Thermidor ne marche pas. On arrête.
J'avais loué la Porte St-Martin pour une année.
Je dois donc la rendre le 1er janvier.
Sauf si je fais un triomphe avant la fin de l'année.
- Nous sommes le 5 décembre.
- Il faut donc vous dépêcher de terminer Cyrano.
- On ne peut pas monter Cyrano en 3 semaines.
- Molière a monté Tartuffe en 8 jours.
- La pièce n'est pas écrite.
- Vous veniez me la raconter.
- La salle est trop grande, 1 000 places.
- 1 050.
- Et l'argent pour les décors, les répétitions?
- Les répétitions? Quelle idée!
- Mais le reste? - Coq, tu as ce qu'on vient
chercher? - Le reste, le voilà.
Messieurs, je vous dois de l'argent. Je vous propose un succès.
- Un succès?
- La prochaine pièce de M. Edmond Rostand.
- Qui ça? - C'est lui. Génie!
Vous entrez dans la production.
- C'est une blague?
- Succès assuré.
- Comme Thermidor.
- Rostand n'a pas écrit Thermidor.
- Rostand, pas Rostand, ce sera toujours un four.
- Pas cette fois.
Cyrano ouvrira durant les fêtes. Ce sera un triomphe. Imaginez...
100 personnes sur scène! - Cent?
- Cent! Et dans la salle, mille qui se battent pour entrer.
Je sens déjà l'odeur de l'argent frais.
Mes amis, c'est une faveur que je vous fais.
- Peut-on lire la pièce? - Lisez- la!
Les répétitions commencent demain.
- Demain? Mais la pièce n'est pas écrite.
- Très juste. Écrivez-la.
Musique enjouée
...
- Edmond! Te voilà.
J'ai écrit à Jeanne.
Donne-moi ton avis, d'auteur à auteur.
- Il est 1h du matin. Je n'ai rien écrit pour demain.
- Il ne sert à rien de penser à écrire, il faut écrire ses pensées.
- Philosophe. - De comptoir.
- Ça te prendra 5 min et après, je t'aide.
- Comment pourrais-tu m'aider?
Non! - Non?
- "Jeanne, Jeanne, Jeanne. Je t'aime, je t'aime, je t'aime."
Tu es devenu bègue?
- Je n'ai pas l'habitude des lettres d'amour. Moi, je le vis.
Alors?
- Je n'en sais rien, Léo.
Écris-lui:
"Jeanne, délicieuse Jeanne, envoûtante Jeanne,
"vous êtes un danger mortel sans le vouloir,
"exquis sans y songer, un piège de nature,
"une rose de muscade,
"dans laquelle..."
- Oui?
- "Dans laquelle... l'amour se tient en embuscade..."
- C'est pas mal, ça.
Edmond?
Edmond!
Musique douce
...
- Edmond?
- Rose? J'écris! J'écris!
- Je vois ça.
- Je t'ai réveillée? Pardon. J'appuierai moins fort sur ma plume.
Musique intrigante
...
- Edmond? Tu as rencontré quelqu'un?
- Oui. J'ai rencontré l'inspiration!
...
- On ne mange pas dans le théâtre St-Martin!
On ne fume pas
dans le théâtre St-Martin!
Et surtout, surtout, on fait attention à la trappe,
qui ferme mal, car si on passe au travers,
on se blesse.
- Mes amis, je suis Constant Coquelin.
Vous me connaissez tous.
Nous allons modestement créer ensemble un chef-d'œuvre.
- Comme à chaque fois.
- Voici l'auteur, Edmond Rostand. Génie!
- Comme à chaque fois. - Quel âge a-t-il?
- Euh... 29... - 37 ans. Il a déjà écrit
sous divers noms de plume. - Lesquels?
- Voici le premier acte. Lisez-le tous.
- Seulement? - Les autres arrivent.
- 3 semaines pour monter une pièce pas encore écrite.
- Ça s'est déjà vu.
Je me souviens en 62, à Montbéliard...
- Messieurs les financiers!
- Doucement. Combien
cela va-t-il nous coûter?
- Bien moins que ça ne vous rapportera.
- C'est en vers? - Mais lisez.
Lisez.
- Ça marchera jamais. - Bien. La distribution.
Pour Christian, j'avais pensé à Jean.
- Euh... C'est que Christian est un jeune
premier romantique. - Oui.
- Jean n'est pas tout à fait...
- Jean, veux-tu jouer le jeune premier romantique?
- Pas vraiment.
- Alors, tu feras
De Guiche,
le ténébreux comte
ennemi de Cyrano.
- Mais non! Enfin... Vous êtes sûr?
- Certain.
- Va pour De Guiche. Et pour Christian, Volny.
- Oui. Un choix
plus traditionnel.
- Bravo, tu as le rôle. - Merci, patron. Et cette lettre?
- Quelle lettre? - Pour Jeanne.
- J'ai réfléchi. Mieux vaut ne rien lui envoyer.
- Tu crois?
- Fais le fier,
elle viendra à toi. - Bon.
- Dites Edmond,
votre premier acte, ça manque un peu de cul.
- De... De?
- De cul.
De fesses.
- De femmes.
Il y a pas de femmes.
- Ah! Il y en a une. Patience.
Elle arrive à l'acte 2. Elle vaut bien qu'on l'attende.
- Ce sera Maria.
- Je pensais à Roxane.
- Maria Legault jouera votre Roxane.
- Maria Legault?
Ma Roxane est une jeune précieuse de 20 ans.
- Les actrices n'ont pas d'âge.
- Elle en a au moins 40. - 45 et c'est une capricieuse.
- Une grande comédienne.
- Elle est laide.
- On la maquillera.
- Pourquoi voulez-vous Maria Legault?
- Ça nous regarde. - Nous allons faire simple.
Si Maria ne joue pas
Roxane, nous retirons nos parts.
Coquelin perd le théâtre, vous, la pièce
et on aura perdu notre temps.
- Pourquoi Maria Legault? - Une ex-maîtresse aux deux.
Chacun pense être le père du fils de 10 ans.
- Depuis quand les producteurs imposent-ils des actrices
car elles sont leurs maîtresses?
Est-elle sympathique, au moins?
- Non, non, non et non!
- Mais Maria, le rôle est magnifique. - Sera magnifique.
- Ange et Marcel Fleury vous financent?
- Absolument.
- Alors, je ne jouerai pas. Moins je les vois,
mieux je me porte. - Maria, au nom
de notre camaraderie.
Il ne vous reste plus qu'à lui écrire un joli rôle.
Musique enjouée
...
- Edmond, il y a une lettre.
- Une lettre?
- Oui, pour Léo. "Léonidas Volny chez M. Edmond Rostand."
- Ah oui! Comme il n'a pas de toit, je lui ai dit que...
- Elle est parfumée. - Tu connais Léo,
c'est une lettre de femme.
- Depuis quand sait-il écrire?
- Je lui ai appris.
Puis-je avoir un peu d'intimité?
- Mille confuses... Dois-je refermer la porte?
- S'il vous plaît.
- Une verveine? - Non, merci.
Elle ferme la porte.
Musique intrigante
...
Il rit doucement.
C'est qu'elle a de l'esprit, cette petite!
...
... ...
"Chère... Roxane..."
Il rature.
"Jeanne..."
...
On sonne avec insistance.
On sonne encore et le bébé pleure.
... Oui!
- Si c'est encore Coquelin, je le tue.
- Coquelin!
Quelle bonne surprise!
- Je vais le tuer! - Combien
d'heures dormez-vous?
- Aucune importance.
- Vous avez au moins écrit un acte?
- Depuis hier soir? - Edmond!
Qu'est-ce que c'est?
- Ça? Eh bien...
- C'est une lettre.
- Il a écrit! - Une lettre d'amour. À qui?
- À personne. C'est pour Cyrano.
- Comment ça? - C'est une lettre d'amour
imaginaire entre Roxane et Christian et... Cyrano.
Entre Cyrano et Christian...
Et... Roxane!
- Jeanne!
- Jeanne, Roxane, je ne sais pas encore.
- Parfait! Nous lirons
ces lignes à Maria.
- Parfait!
- Très jolie lettre!
Edmond, pensez à m'écrire une scène de duel.
- Une scène de? - De duel!
J'escrimais fort bien dans ma jeunesse.
- Je peux vous poser une question? - Faites.
- Imaginons un instant que Cyrano soit marié.
- Il est marié? - Non, il ne l'est pas.
Mais imaginons qu'il le soit
et qu'il aide Léo... qu'il aide Christian
à obtenir Roxane, en écrivant des lettres à sa place.
- Il voudrait que Christian obtienne sa femme?
- Il n'est pas marié à Roxane.
- Il n'est pas marié. - Si, mais pas à Roxane.
- À qui, alors? - Mais peu importe.
En écrivant ces lettres à Roxane,
manque-t-il de respect à sa femme?
- Est-elle jolie? - Qui?
- Sa femme. - À qui?
- À Cyrano. - Là n'est pas la question.
- Il faudrait qu'elle soit jolie.
- Je vous demande si...
Tintement des fleurets
- Je veux une habilleuse qui me suive partout.
- Entendu. - Je ne veux pas voir ces Corses.
- C'est entendu.
- Je veux la plus grande loge.
Non, j'en veux deux.
- Très bien.
- Je ne signerai que pour une seule représentation.
- Maria, voyons!
- Une seule.
- Quoi d'autre?
- "Tout d'abord, merci.
"Car ce drôle, ce fat, qu'au brave jeu d'épée, hier,
"vous avez fait mat,
"c'est lui, qu'un grand seigneur épris de moi..."
- "De Guiche?"
- "Cherchait à m'imposer comme mari..."
- "Postiche!"
- M. de Cyrano, je vous attends sur scène.
- Tant que vous écrirez des vers de cet acabit,
gardez-la sous le coude, votre Roxane.
- Ma?
- Votre Jeanne, votre Roxane, votre muse.
"Je me suis donc battu, madame.
"Et c'est tant mieux, non pour mon vilain nez,
"mais pour vos beaux yeux."
Applaudissements Allons,
répétons! Répétons!
- Monsieur le poète, qu'est-ce que ce sera?
- Une verveine, sans sucre.
- Et cette pièce, elle avance?
- Elle commence.
Musique d'aventure
"Jeanne...
"Pardonnez-moi si j’ai pu vous laisser un seul jour
"sans nouvelles, vous ne le méritez.
"Pour tenter de punir cet affront scélérat,
"je vous écrirai donc, chaque jour...
"Et deux fois."
...
- La 14.
- Bien, monsieur.
- "Croyez que devers vous, mon cœur ne fait qu'un cri..."
- "Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
"vous liriez ma lettre avec les lèvres."
- C'est joli! - C'est plus que joli.
- Tu lui réponds?
- Edmond, il y a du courrier.
- Plus tard. - Pour Léo.
- Hein? Ah... Donne.
Il l'attendait, je crois.
- De qui est-ce?
- Est-ce que je sais, moi?
- Edmond, je n'ai toujours pas de nouvelles.
Je devrais lui envoyer un mot, des fleurs.
- Non. Fais-moi confiance.
Acte 2!
- Déjà?
- Cyrano apprend que Roxane aime en secret Christian.
Il promet à sa cousine de veiller sur le petit cadet.
- Il se bat en duel pour la protéger?
- Non. Christian ne sait pas s'y prendre avec les femmes.
Alors, Cyrano lui propose de l'aider.
- "Te sentirais-tu de répéter les choses que je t'apprendrais?
"Veux-tu sentir passer de mon pourpoint de buffle,
"dans ton pourpoint brodé,
"l'âme que je t'insuffle?"
- "Tu me proposes..."
- "Roxane n'aura pas de désillusions.
"Dis, veux-tu qu'à deux, nous la séduisions?"
- Edmond, j'ai compté. 39 répliques, c'est peu.
- Oui, c'est peu! - Trop peu!
- Edmond, dites-leur que si j'ai envie d'entendre une polyphonie corse,
je leur ferai signe. Edmond?
Edmond? Où est-il passé?
- Une verveine, offerte par la maison.
C'est qu'il écrivaille, l'écrivaillon!
...
- Acte 3! L'acte du balcon!
- Déjà?
- Un balcon? Il faudra construire un balcon?
- Oui, le balcon de Roxane.
Cyrano obtiendra à Christian son baiser et son mariage.
- Et mon duel, alors?
- Il n'y a pas de duel.
Maria?
Réjouissez-vous, Roxane a du texte.
- Trop! Comment retenir tout ça?
- Il n'y a pas de duel? - Non.
Mais enfin, voyez, la pièce est finie.
- C'est vrai. Et nous sommes dans les temps.
Allons! Répétons, répétons!
- Au travail!
- Oui! La pièce est finie!
- Je suis là! Je suis là!
- Léo, je me casse le dos
à t'écrire un rôle et toi...
- Je suis en retard. Tout ça va changer, elle m'a répondu.
- Quoi? - Elle m'a écrit au théâtre.
- En es-tu sûr?
- Léonidas Volny, théâtre St-Martin.
"Je t'attends. Rejoins-moi. Surprends-moi."
Elle m'aime. Tu avais raison. - Léo...
- Je la rejoins à Issoudun. Je serai là demain.
- Non, non, non, non!
- Ma vue me joue des tours
ou Volny repart sans avoir mis un pied sur scène?
Musique d'aventure
...
... Ambiance de gare
... ...
- Le train pour Issoudun?
- Vous venez de le rater. Prochain dans 3 heures.
- 3 heures! - C'est facile.
Vous prenez le train de Paris à Orléans.
Ensuite, une Bourbonnais vous amène à Châteauroux. Ensuite,
le train jusqu'à Bourges.
Et là, vous prenez un tram.
Ou alors, vous prenez
la voiture publique,
c'est direct.
...
Suivant!
- Étampes, Pithiviers, Orléans, Vierzon,
Issoudun, Montluçon, Limoges.
- C'est bien pour Issoudun? - Oui.
- Des correspondances? - Aucune. Dans 6 heures, on y est.
...
- La chambre de Jeanne Dalcy?
Habilleuse avec Le Dindon.
- Et vous êtes?
- Attendu.
- Chambre 8.
- Merci.
- La chambre de Jeanne Dalcy?
Habilleuse sur Le Dindon.
- Et... vous êtes?
- Je suis...
Georges.
- Feydeau? M. Feydeau?
- Absolument.
- Georges Feydeau? - C'est moi.
- Oh! J'adore vos pièces!
Je les ai toutes vues! Tailleur pour Dames, Chat en Poche,
Les Fiancés de Loches, Un Fil à la Patte, Hôtel du...
Hôtel... Ah! Hôtel du...
- Du?
- Hôtel du Libre Échange!
"Mme Paillardin, votre thé bout!" Il rit.
Ils rient. Oh, j'ai ri.
Oh, j'ai ri!
Pardon. Chambre 8, au 3e étage.
Puis-je vous demander un autographe?
- C'est à quel nom? - Hippolyte.
Ah! Quand je vais dire ça à ma femme!
- Léo! Attends.
- Edmond? Mais que fais-tu là?
- Je t'en supplie, n'y va pas. - Tu m'as suivi?
- Cette fille n'est pas bien pour toi.
- Elle est belle, brillante et elle m'aime.
- Elle ne t'aime pas toi.
- Elle connaît un autre Léo à St-Martin?
- Oui... Non... C'est compliqué.
- C'est toi qui es compliqué. Je suis simple.
- Justement. Non... Il frappe.
- Qui est-ce? - C'est moi, Léo.
Bonsoir.
Musique intrigante
...
- Je savais que vous viendriez.
Nous avons peu de temps, ma colocataire arrive.
- Entendu. Pourquoi cet accès soudain de...
- Vous le savez bien, modeste.
Vous devriez écrire des romans, des pièces.
- Moi? Pourquoi ça?
- Taquin! Vous avez un talent extraordinaire.
- Merci. Mais quel talent exactement?
- Vous disiez?
- Rien.
- "Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
"où chaque joli mot que nous disons rend triste."
- Qu'avez-vous dit? - Mais... ce que vous m'avez écrit.
- Ce que je vous ai écrit? - Bien sûr.
Vous m'avez écrit, non?
- Je vous ai écrit.
Beaucoup.
- Tous les jours. Oui, deux fois.
- Deux fois?
- Tant d'esprit! Tant de verve! Je dois te demander pardon.
- De quoi?
- De t'avoir fait l'insulte de t'aimer, au début,
pour ta seule beauté.
Puis, sous le balcon, tu m'as dit des choses si jolies, que...
ta beauté m'arrêtant, ton âme
m'entraînant, je t'aimais pour les deux.
- Ah... Et maintenant?
- Maintenant? Depuis tes lettres,
ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime.
Et si toute ta beauté s'envolait...
- Tu m'aimerais encore, non? - Si! Laid!
Que fais-tu?
J'ai dit une chose qu'il ne fallait pas?
- Non. Je fais ce qu'il faut faire.
- Reste!
J'aime ton génie
d'un amour profond.
- Au risque de te décevoir,
je dois avoir une conversation avec mon génie.
- Comment ça?
Léo!
Musique intrigante
...
- La chambre de Jeanne Dalcy? Elle est habilleuse sur Le Dindon.
- Et... vous êtes?
- Georges Feydeau.
L'auteur.
- Vous n'êtes pas Feydeau.
- Je suis Georges Feydeau.
- C'est une maison sérieuse, monsieur.
- Et je suis très sérieux.
- Je ne sais pas qui vous êtes.
- Je vous le dis, je suis Georges Feydeau.
- Vous n'êtes pas Feydeau. - Si.
- Non. - Mais si. Mais si!
- Non.
- C'est insensé, je suis Georges Feydeau.
- Mais non! - Qui voulez-vous
que je sois?
- Je ne sais pas, mais Georges Feydeau
est dans la chambre de Mlle Dalcy.
- Plaît-il?
- D'ailleurs, le voilà, Georges Feydeau.
- Edmond?
Que faites-vous là?
- Longue histoire. Le chemin de la gare? Je trouverai.
- Edmond! Edmond! - Volny?
- Georges, tu as vu Edmond?
- Il est sorti.
- Il allait où?
- À la gare... - Merci. Bonsoir.
- Léo! Léo!
- Jeanne? - M. Feydeau!
- Vous n'êtes pas au théâtre?
- Pardon. Je me suis assoupie.
- Mais avec qui?
- Je remonte me changer.
- Puis-je vous demander un autographe?
- Bien sûr.
C'est pour qui? - Hippolyte.
- Ah...
- Oui...
Je suis confus. - Taisez-vous.
- Edmond! - Léo, je peux tout t'expliquer.
- Toutes ces lettres. Combien?
- Beaucoup mais je dois finir ma pièce.
- Mais quel rapport?
- C'est Jeanne.
- Jeanne est ta maîtresse?
- C'est ma muse.
Platonique. C'est difficile à comprendre.
Si elle passe dans ta couche,
c'en est fini de notre relation épistolaire et je n'écrirai plus.
- Tu es complètement dérangé!
- Bien sûr, je suis auteur!
Sans lettres, plus de pièce et plus de travail.
- Mais si je l'aime? - Je te demande
d'attendre la première.
- Elle aime l'auteur
de ces lettres. - Mais non.
Elle ne saura pas que c'est moi.
- Et quand elle verra Cyrano
et verra que je ne suis pas poète?
Que je ne sais pas écrire?
- Il y aura d'autres femmes.
- Il y aura d'autres pièces.
- Il y aura
un autre acte?
- Ou deux, je ne sais pas encore.
- On joue dans 15 jours!
- Je sais. Je sais.
Acte 4!
Acte 4.
De Guiche envoie Christian et Cyrano au siège d'Arras,
dans l'espoir qu'ils y périssent.
Le siège est très dur. Mais tous les jours,
Cyrano traverse les lignes ennemies pour poster une lettre à Roxane.
- Tous les jours? - Oui, deux fois.
- Et après,
que se passe-t-il? - Je ne sais pas.
- Que fait Roxane? - Je ne sais pas.
- Ah! Edmond!
Ma loge n'est pas assez éclairée.
Les costumes ne vont pas. Et les décors arrivent quand?
- Je ne sais pas. - Bientôt, Maria.
Tenez, Edmond a écrit
de nouvelles scènes. - Encore? Enfermez-le.
- On pourrait tuer Roxane, non?
- Et j'aurais aimé
être prévenue qu'on me collait
une nouvelle habilleuse. - Comment?
Musique intrigante
...
- Léo?
- Jeanne? Que fais-tu là?
- C'est tes lettres...
- Ces fichues lettres!
- Je suis là pour toi. - Attends-moi
à la brasserie. - Je reste.
- Comment ça, tu restes?
- J'habille Maria.
- Quoi?
- On commence!
Tous en place!
- Le filage commence.
Je serai en coulisses. - Mais...
Tintement de la clochette
...
- "Votre verve amusa mon oncle Riche... lieu...
"hier. Je veux vous servir auprès de lui."
- Grand Dieu!
- "Vous avez bien rimé cinq actes...
"j'imagine."
- "Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine!"
- "Portez-les-lui!"
- Non, excusez-moi, "Portez-les-lui."
- "Portez-les-lui!"
- Non. "Portez-les-lui."
- "Portez-les-lui!"
- Non. "Portez-les-lui."
Por. - Por.
- Tez. - Tez.
- Les. - Les.
- Lui. - Lui.
- "Portez-les-lui." - Ah! Oui.
"Portez-les-lui!"
Murmures
- Edmond, il y a un problème de dialogue dans cette scène.
Passons au balcon, voulez-vous?
Il fait tinter la clochette - Balcon!
On passe à la scène du balcon!
- Parfait! Je croyais que c'était un filage.
Mais ce n'est qu'une énième répétition. De mieux en mieux!
Quel professionnalisme! Volny?
Où est Volny? - Je suis là.
Où reprend-on?
- "Si mes mots sont hésitants."
- "Si mes mots sont hésitants, c'est parce qu'il fait nuit.
"Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille."
- "Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille."
- "Ils trouvent tout de suite, ô, cela va de soi,
"puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois.
"Or moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
"D'ailleurs, vos mots à vous descendent.
"Ils vont vite.
"Les miens montent, madame, il leur faut plus de temps."
Clochette - Merci à tous!
Chacun range ses accessoires.
Apprenez le nouveau texte pour demain!
- Ça ne marchera pas. On n'ira pas à la première.
- J'ai déjà vu ça.
C'était sur Baise-moi ma Mignonne,
à Calais... - Jeanne?
Jeanne, je vais tout t'expliquer.
- Inutile, j'ai compris. C'était du Rostand.
Vous avez pioché les vers dans la pièce.
- Pas du tout. - Vous êtes l'auteur?
- Jeanne. - Georges, votre ami est un rustre,
un vulgaire copieur.
- Tu entends, Georges?
Je suis un vulgaire copieur.
- Jeanne! Je me déshabille seule?
Léo, ne t'avise pas de toucher à mon habilleuse.
Et vous, Edmond, dépêchez-vous
de finir cette pièce.
- Edmond?
- Moi?
- Elle a dit Edmond. - Tu crois?
- Vous êtes Edmond Rostand?
- Pas du tout.
- Edmond, que pensez-vous du filage?
- Edmond, les costumes
ça ne va pas.
- Edmond, vos acteurs ne jouent pas tous bien.
- Jeanne!
- Excusez-moi,
j'ai besoin d'un peu de calme.
- Surtout le gros qui joue le méchant. Qui est-ce?
- C'est mon fils.
- AH...
- Léo? Tu es là? Léo!
- Alors, c'était vous?
- C'était moi, oui.
Edmond Rostand, l'auteur. Pour les boucles blondes
et le front de burgrave, c'est raté.
- Les lettres, c'était vos mots...
vos sentiments. - De quoi parlez-vous?
- Les lettres. Léo m'a tout dit.
- Je peux tout vous expliquer.
- Tant mieux, Léo
ne m'a rien dit. - Certes, je vous ai écrit.
Mais je ne vous aime pas
et vous aimez Léo.
- Non.
- Non? - Plus maintenant.
J'aime l'auteur de ces lignes,
fût-il laid ou défiguré, ce que vous n'êtes pas.
- Jeanne, je suis marié.
- Et?
- J'ai deux enfants.
- Et?
- J'aime ma femme.
- Alors, pourquoi m'avez-vous écrit?
- Parce que vous...
m'inspirez.
Parce que je vous désire.
Pour votre beauté et votre esprit,
je pourrais tout quitter, tout défier, tout vaincre.
Mais au-delà de votre beauté et de votre esprit, vous possédez
une qualité que je n'ai vue en aucune femme,
sauf la mienne, il y a longtemps. - Laquelle?
- Vous m'admirez.
J'ai retrouvé le pouvoir de faire briller
les yeux d'une femme en écrivant des rimes.
- Mes yeux brillent, en effet. Embrassez-moi.
- Non. - Non?
- Vous ne comprenez pas.
Seul compte le désir.
Le désir pousse les hommes à conquérir des empires,
à écrire des romans ou des symphonies.
Mais lorsqu'il est assouvi, les hommes cessent leurs exploits.
- Et mon désir à moi?
S'il est de vous arracher à vos enfants qui crient,
à votre femme qui ne vous admire plus?
Si mon désir à moi est d'assouvir ce désir?
- Roxane...
- Jeanne.
- Roxane vient les rejoindre! - Pardon?
- Elle saute dans un carrosse, enivrée par ses lettres,
traverse les lignes, rejoint son mari.
- Christian?
- Oui. Elle apporte des victuailles pour tout le monde.
Et quand ils se retrouvent seuls, elle lui dit...
"C'est à cause des lettres."
- Bien sûr. - Christian comprend
qu'elle ne l'aime pas.
Il va à Cyrano et lui dit: "C'est toi qu'elle aime."
Cyrano va le dire à Roxane. Plus rien ne s'oppose à leur amour.
- Plus rien.
- Plus rien, sauf...
la mort de Christian...
tué par un mousquet.
Cyrano ne peut plus rien dire
et se mure dans le silence...
à jamais.
- À jamais...
- Ah! Rostand!
Ange, il est là.
- Edmond! On vous dérange?
- Pas du tout. Nous... répétions une scène.
- Marcel a sondé cet acteur, si mauvais.
- Il joue De Guiche.
- Jean. - Voilà.
Il est niais.
- Il est lent mais pas bête.
- Non, non, il est niais.
Novice...
- Il est puceau, quoi!
- Ah? - Nous possédons
un établissement de plaisir, Aux Belles Poules.
- Plaît-il?
- Un bordel.
- Une fois... déniaisé,
le garçon aura plus d'assurance, sur scène.
Qu'en pensez-vous?
- Aux frais de la production. Hein?
Musique triste
...
- Edmond?
- Désolé d'avoir tardé, ma Rose.
C'était le filage le plus calamiteux de ma vie.
Les décors n'existent pas. Les costumes sont en lambeaux.
La pièce n'est pas finie. Les acteurs sont mauvais.
Et nos financiers sont des proxénètes.
Je ne vois pas comment cette journée pourrait empirer...
Je peux
tout expliquer.
- Explique, Edmond.
Pourquoi je ne devrais pas retourner chez ma mère avec tes enfants?
- Ces lettres sont pour Léo. J'ai écrit pour lui.
Elle m'a répondu. - Elle est amoureuse.
De toi. - De lui.
- De lui? Vraiment?
Pourquoi ces lettres
sont-elles ici et pas avec Léo?
Les a-t-il lues, au moins?
Tes lettres sont-elles aussi belles que celles que tu m'envoyais?
Plus belles, peut-être. - Rose, ma chérie.
- Je ne suis plus assez désirable,
plus assez jeune?
Il te faut aller
chercher l'inspiration ailleurs? - Oui.
- Oui?
- Oui, l'inspiration. Pas l'amour.
Depuis dix ans, tu me soutiens.
Malgré chaque échec, tu me relis, me corriges, me rassures.
Mais tu doutes,
aujourd'hui et à raison, de mon talent.
Cette fille, comme tu dis... - Jeanne.
- Jeanne...
croit en moi.
Mes mots la font rêver.
J'ai besoin d'elle, pas pour en être aimé,
mais pour finir ma pièce. - Ta pièce...
- Cette pièce, mon cœur... Je sens quelque chose en cette pièce.
Comme si j'y avais mis ce que je n'ai pas:
le courage, l'humour, l'héroïsme.
- L'amour?
- L'amour, je l'ai, ma Rose.
Un amour réciproque et sincère.
Dans cette pièce, je parle d'un amour inassouvi,
inaccessible, éternel.
Accorde-moi ta confiance, mon cœur, jusqu'à la première.
- Aucun amour n'est éternel, Edmond.
Je préfère que tu ne dormes pas ici, ce soir.
Elle ferme la porte.
- N'est-ce pas que c'était un être exquis, merveilleux?
- Oui, Roxane. - Un poète inouï, adorable?
- Oui, Roxane.
- Un esprit sublime? - Oui, Roxane.
- Un cœur profond, inconnu du profane.
Une âme magnifique et charmante?
- Oui, Roxane.
- Il est mort! - Je n'ai qu'à mourir, aujourd'hui
puisque sans le savoir, elle me pleure en lui.
- C'est le signal des fanfares de cuivre!
- Sur la lettre, du sang, des pleurs!
- Rendez-vous!
(Les cadets) - Non!
- Le péril va croissant!
- Emportez-la, je vais charger.
- Son sang! Ses larmes!
- Elle s'évanouit.
Tenez bon!
- Vous avez prouvé votre valeur. Fuyez en la sauvant.
- Soit. Mais on est vainqueur
si vous gagnez! - Du temps!
- Ah oui, du temps. Pardon.
- C'est bon!
Adieu, Roxane!
- Aïe!
Mais... faites attention!
- Pardon. Pardon.
Tout le monde tousse.
- Trop de fumée, Lucien!
Trop de fumée.
- Oui, M. Coquelin.
- Et trop de bruit! On s'égosille. Je vais perdre ma voix.
- C'est la guerre, Maria! Il faut du bruit! Edmond,
Christian est mort. Roxane est dévastée.
Nous partons au combat.
Où est la comédie? - Je sais, il manque un acte.
- Encore! - À la bonne heure!
Avec une fin heureuse?
- Je ne sais pas encore.
- C'est une comédie, Edmond.
Une comédie!
- Jeanne! Ma manche s'est encore détachée! On dirait que ces costumes
viennent d'un cirque!
- Cet acteur, ce n'est pas possible! Pas possible!
- Oui, je sais.
Il joue faux. C'est le pire acteur du monde. Qu'y puis-je?
- De qui parlez-vous?
Musique entraînante
...
- Je le répète, c'est une très mauvaise idée.
...
- Alors, Jean,
elle te plaît, notre maison? - Oh là là!
Marcel rigole.
- Patron, quand est-ce que vous me trouvez un rôle, comme Maria?
- Bientôt, Suzon. En attendant, occupe-toi de monsieur.
- Bonsoir, mon loup! Tu montes? - Où ça?
- Comme Maria? Maria a travaillé ici?
- Hé...
Brouhaha Musique douce
... ...
Rires ...
Il tousse. ...
...
- Vous êtes malade?
(Accent russe) - Tuberculose. Et vous?
- Neurasthénie.
Vous ne consommez pas?
- Non. Marié.
- Moi aussi.
Comme probablement tous les clients
de cet établissement.
Vous n'êtes pas français?
- Russe. J'accompagne un ami.
(En russe)
...
Constantin, c'est lui qui consomme. - Je vois.
- Il est grand consommateur.
- Et votre femme, elle sait que vous êtes ici?
- Non. Sinon, elle me tue.
- Elle est jalouse?
- Oui, très.
- Comment faites-vous? - Pour?
- Qu'elle ne le soit plus.
- Je lui dis que je vais mourir.
Alors, elle me pardonne.
- Vous lui mentez?
- Non, je vais mourir vraiment. Tout le monde meurt.
- Certes, tout le monde meurt...
- Un jour.
- Tout le monde meurt un jour, oui.
Tout le monde meurt un jour... Oui!
Merci, monsieur.
Edmond Rostand. - Tchekhov.
- À vos souhaits.
- Non, c'est mon nom.
Anton Tchekhov.
Brouhaha
- Je n'ai pas pu. Comme ça, je n'ai pas pu.
- À la bonne heure! Je savais que c'était absurde.
Dites-moi Jean, pourquoi
n'êtes-vous pas à l'aise avec De Guiche?
- Parce que je ne l'aime pas. C'est un méchant.
Musique lyrique
...
- Alors, cette pièce?
- Elle est finie, je crois.
- Pour de bon? - Il me semble bien.
Mais est-elle bonne?
Il rit. Maria se plaindra
d'avoir trop de texte et Coquelin
de ne pas avoir son duel. - Un duel?
- Oui. Vous l'imaginez, l'épée à la main?
- Dans Fanfan La Tulipe, il escrimait fort bien.
- Mais il ne va pas réciter des vers en escrimant.
- Je jette avec grâce mon feutre.
Je fais lentement l'abandon du manteau qui me calfeutre.
Et je tire mon espadon, élégant comme Céladon,
agile comme Scaramouche.
Je vous préviens, cher Myrmidon,
qu'à la fin de l'envoi, je...
louche?
- Je touche.
- Je touche!
- Êtes-vous content?
- Ravi.
- Dernier acte!
- AH!
- L'action se passe 15 ans plus tard,
dans un couvent. - Un couvent?
- Après la mort de Christian, Roxane s'est retirée du monde.
Elle n'a que la visite hebdomadaire
de son cousin Cyrano.
- Il a écrit un acte en une nuit? - J'ai déjà vu ça.
C'était en 75,
à Chatou...
- Vous! Vous ferez De Guiche, finalement.
- Moi? Mais je ne sais si j'aurai le temps d'apprendre.
- Vous ne voulez pas? Bien...
- Si, si, si! Je le veux! Je veux De Guiche!
- Vous l'avez.
- C'est le rôle de Jean. - Plus maintenant.
Jean joue Ragueneau, un pâtissier poète.
- Un pâtissier?
- Il sera à tous les actes.
L'acte 2 se passe chez lui.
- Il a réécrit l'acte 2?
- Tous les actes.
- Tous les actes?
- Mon fils ne jouera pas
un pâtissier. - Si, papa, si! Est-il gentil?
- Très gentil.
Trop gentil. Ragueneau
est marié. Il faudra
une autre actrice et des religieuses.
Messieurs, vous nous trouverez des filles?
- Des filles? Quelles filles? - Mais si, Marcel!
- Ah!
- Et il nous faudra un arbre aussi.
- Un arbre? - Ici?
- Oui. Ici.
Acte 5, donc...
Cyrano vit dans le dénuement le plus total,
mais ne rate jamais sa visite hebdomadaire à Roxane.
Or, ce jour-là, il arrive en retard.
Pour la première fois, il demande à lire
la lettre que Christian lui a écrite.
Lettre qu'elle garde précieusement depuis 15 ans.
La nuit tombe.
Et malgré la pénombre...
il récite la lettre.
Roxane comprend alors, qu'il en est le véritable auteur.
- Et ensuite?
- Il ne peut plus nier.
Il avoue, sous la contrainte, son amour pour elle.
- Et?
- Elle lui demande: "Pourquoi
"laisser ce sublime silence se briser aujourd'hui?"
- Oui. Pourquoi?
Musique triste
- Alors, Cyrano se découvre.
Sa tête est entourée de linges ensanglantés. Il s'est pris,
ce matin, une lourde pièce de bois.
En se levant, en venant voir Roxane,
il a signé son arrêt de mort.
- Mon Dieu! - Et alors?
- Alors, souriant et d'une voix claire, il lance...
- Constant Coquelin?
- Euh... Non, c'est monsieur. Qu'est-ce que...
- Constant Coquelin?
- C'est moi.
- Par décret de la Comédie-Française
et en représailles de votre départ illicite,
il vous est interdit de jouer dans toute salle parisienne.
- C'est une plaisanterie?
- Vous devez arrêter les répétitions de cette pièce.
Je suis mandaté
pour rester jusqu'à la première.
- Clarétie a obtenu gain de cause.
- Ce n'est pas fini, on se battra.
- Pas contre un décret ministériel.
Il faut savoir accepter sa défaite.
- Puisque Coquelin ne jouera pas,
je quitte enfin ce projet catastrophe.
- Vous n'avez pas lu l'acte!
- J'ai entendu la sentence.
- Restez.
- Non, merci, monsieur, comme vous l'écrivez si bien.
- Ma...
- Il ne nous reste plus qu'une chose à faire.
- Quoi?
- Boire! - Boire, beaucoup!
Musique triste
...
- Eh bien mes amis, ça sent le succès. Ils rient.
Allons! Nous sommes entre gens de théâtre.
"Générale désastreuse, première réussie."
- Va au diable!
- En tout cas, je serai dans la salle.
Merde, messieurs!
- Il faut y être, ils n'en joueront qu'une.
- Quand ouvrez-vous?
- Nous devions ouvrir dans une semaine, mais je ne peux plus jouer.
- Nos costumes tombent en lambeaux.
- Notre Roxane a quitté le navire. - Un four!
Un four noir.
- Cette pièce est sublime, M. Rostand. Et vous, M. Coquelin, quel rôle!
J'en ai pleuré.
- Allons...
- Croyez-vous que je n'ai pas dû me battre, pour garder
ce café?
Croyez-vous que la couleur de ma peau
m'ait simplifié la vie? Chaque homme,
chaque client, chaque employé, d'un regard
me le renvoie comme une insulte.
Mais il est un endroit,
un seul, où nous sommes tous côte à côte, dans l'ombre...
Au théâtre!
Musique douce
J'ai vu un homme pourfendre les préjugés,
refuser les compromis,
mourir pour son idéal!
Vous avez, messieurs,
de l'or entre les mains,
un bijou que personne
ne peut estimer.
Voulez-vous qu'il disparaisse ou qu'il soit
le triomphe du théâtre français?
Écoutez les mots de Cyrano, soyez sublimes.
Donnez tout pour cette pièce,
car je vous le prédis, jamais de votre vie, vous n'en croiserez
une plus belle. - Mais...
La Comédie-Française?
- Quand Molière vivait,
les comédiens étaient enterrés hors des cimetières.
Vous êtes
en marge de cette société bourgeoise.
Vous, les artistes, vous êtes des hors-la-loi!
- Eh oui!
- EH OUI!
- Seule la mort empêche un acteur de jouer.
- EH OUI!
- Eh oui!
- Beaumarchais disait: "Il n'y a que les petits hommes..."
- "...qui redoutent les petits écrits."
- Alors, qu'allez-vous faire?
"Boléro" (Maurice Ravel)
- À la Porte Saint-Martin!
- À LA PORTE SAINT-MARTIN!
- Mais oui!
...
- Que faites-vous? Je dois avertir
ma hiérarchie.
- Marcel, embarque-le. - Avec plaisir.
- Mais je vous interdis!
- Enferme-le Aux Belles Poules.
- Avec plaisir. - Je vous interdis!
Lâchez-moi! Aïe!
- En scène, tout le monde!
- La trappe n'est pas bien fixée et il est interdit de fumer.
Et je vous rappelle que nous n'avons plus de Roxane.
- Quels imbéciles
ne m'ont pas prévenue? Alors, on se bat, on défie l'autorité?
Je suis peut-être beaucoup
de choses, mais lâche, je ne le suis pas!
- Heureux de vous revoir, Maria.
...
- Je rêve ou Volny
n'est toujours pas là? - Je suis là!
Il fallait arranger nos costumes, j'ai appelé un ami.
- Bonjour, tout le monde!
Il paraît qu'on a besoin d'aide.
Je vole toujours au secours
d'un acteur dénudé. Mon Dieu!
Effectivement!
... - Ce sont mes habits.
- C'est tellement 95!
...
Ma puce!
Tu m'as manqué au Palais Royal.
On a du pain sur la planche.
- Nous aussi. Allons messieurs-dames, au travail!
Première, dans une semaine!
Cris de joie
... - Au travail!
... - Attention!
...
- Mme Bernhardt...
- Sarah. Appelez-moi Sarah.
- Comment avez-vous trouvé le public américain?
- Égal à lui-même.
Un grand enfant bruyant et enthousiaste.
Mais je suis ravie de retrouver mon public parisien,
un adulte réservé.
- Parlez-nous de la pièce.
- Les Mauvais Bergers est une tragédie prolétarienne,
que nous avons commencée...
- Non, la nouvelle pièce de Rostand avec Coquelin.
- La nouvelle pièce?
- Ils ouvrent ce soir
à St-Martin. - Ce soir?
- Une comédie
en vers. 5 actes. - 5 actes? Mais quel est le titre?
- Cyrano...
de Bergerac.
Brouhaha
... ...
- Lever de rideau dans une heure!
- "Vous, dont chaque pas touche à la grâce suprême.
"C'est vous la tête en fleur, qu'on croirait sans souci."
- Que marmonnes-tu?
- Un poème. Musset. Je m'instruis. - Mieux vaut tard
que jamais. Merde, mon Christian. - Merde, mon Georges.
- Il manque des victuailles pour la rôtisserie.
- Je vais aller au marché. - Inutile.
C'est moi qui régale. Volaille, légumes, saucisson?
- Vous êtes un saint. - Messieurs,
faut remplir la salle, c'est la première.
- Que voulez-vous? Qu'on force le public à venir?
...
- Tournée générale!
- OUI!
- Tournée générale à tous ceux qui iront assister à Cyrano,
ce soir, à la Porte St-Martin. Cris de déception
Bien. Alors, un repas gratuit
à ceux qui assisteront
au premier acte.
Exclamations de satisfaction
Amenez-moi le cuisinier.
- Toutes les filles sont priées de rester jusqu'à la fin
de la pièce. - OUI, M. MARCEL!
- Et de ne pas s'endormir.
- OUI, M. MARCEL!
- Couvrez-vous, il fait froid dehors. - OUI!
- On peut rester encore un peu?
- Ceux qui les accompagnent auront une passe offerte.
- Oh, les filles! Attendez-moi!
...
... Brouhaha
... ...
- Tiens, il y a du monde, finalement.
- Et du beau monde!
Les filles les interpellent.
...
- Tu ne veux pas aller lui dire un mot?
- Que ce soit clair, si Coquelin joue, il n'en jouera qu'une.
- Nous aurons du monde dans la salle, finalement.
Coquelin?
...
Coq?
...
C'est euh... Tu es...
- Je suis ridicule, n'est-ce pas?
Mon Dieu, Maria, ce sera un four!
- Mais non, idiot, tu es superbe.
- Vraiment?
- Ce sera un triomphe.
- Vraiment?
- Le petit nous a pondu une pièce magnifique.
- Mais tu disais que...
- Je dis des bêtises pour qu'on m'écoute.
- Alors, tu penses comme moi. Cette pièce...
- Dans cent ans, elle se jouera encore.
- Vraiment?
- Les grands acteurs rêveront de jouer Cyrano, les jeunes actrices, Roxane.
- Tout le monde se souviendra du nom d'Edmond.
- Et on oubliera le nôtre.
- C'est vrai.
- Ce soir, on ne nous oubliera pas. C'est notre soir.
- Ce soir, oui, mais demain?
- Demain? Pourquoi penser à demain?
Pour les acteurs, demain n'existe pas.
Ce qui existe, c'est le public,
le spectacle, l'instant.
Nous sommes des artisans de l'éphémère, mon Coq.
Montrons-leur notre art!
- Merci, Maria!
...
- En scène, monsieur de Cyrano!
Un four.
Un four noir. ...
- Dix minutes!
Dix minutes avant le lever!
Tout va bien?
- Oui, oui, ça va, ça va...
"Ah! C'est le plus exquis des êtres sulbu... sulbunaires..."
- M. Jean?
- Suzon?
Qu'est-ce que...
- Est-ce que je suis bien votre femme?
Vous êtes bien mon mari?
- Euh... Oui, dans la pièce. Mais...
- Je vous sens tendu.
N'est-ce pas le devoir
d'une femme de... détendre son mari?
- Mais... Je...
- Si, si, ne cherchez pas à nier, vous êtes tendu.
- Sans doute, mais... - Laissez-moi faire.
- Mais qu'est-ce que vous faites, Suzon?
Oh, mon Dieu! Oh, mon Dieu!
...
Oh! Mordiou!
- Cinq minutes! Cinq minutes!
- Le moment approche, les amis. Dites-vous merde.
- Pardon, Coquelin. - De quoi?
- De vous avoir traîné dans cette galère.
- Tout se passera bien. - Vraiment?
- Oui! Au pire, on se retrouvera en prison.
- En prison? - Le vicomte n'est pas là.
- Qui? - L'acteur qui joue le vicomte.
- Celui du duel!
- En scène, tout le monde!
- Jean? Où est Jean? Est-il prêt?
- Je suis là! Je suis là!
Merde, papa!
- Merde, mon Jean!
- Merde à tous!
- MERDE!
- Pour le vicomte, il faut trouver une solution.
- Oui. Trouvez-la.
- Merde, M. Rostand. - Lucien!
Vous avez fait répéter le duel à Coquelin?
- Oui. Pourquoi? - Pour rien. Venez.
Les costumes!
- Merde à tous!
- MERDE!
Coups de brigadier
Brouhaha dans la salle
...
Premier coup
Deuxième coup
Troisième coup
Il se racle la gorge.
- M. de Cyrano n'est pas là?
Je m'étonne.
- Pourquoi?
- Montfleury joue.
- Qu'importe à Cyrano. - Vous ignorez donc?
Il fit à Montfleury, qu'il prit en haine,
défense pour un mois
de reparaître en scène.
- Eh bien...
- Montfleury joue!
- Quel est ce Cyrano?
- Ah! C'est le plus exquis des êtres sublunaires.
Rimeur, bretteur, physicien,
musicien!
Quel aspect hétéroclite que le sien!
On ne peut voir passer
un pareil nasigère sans s'écrier
"Vraiment, il exagère." Puis on sourit:
"Il va l'enlever."
Mais Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
- Ils ne rient pas. - Ils riront sur le nez.
- Tournez les talons, maintenant!
- Mais...
- Tournez! Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
- Je... Je...
- Qu'a-t-il d'étonnant?
- Votre grâce se trompe...
- Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?
- Je n'ai pas...
- Crochu comme un bec de hibou?
Y distingue-t-on une verrue au bout? Quelques rires
- Ils rient, là? - Ils riront, Edmond.
- Monsieur le trouve
un peu trop grand?
- Je le trouve petit, tout petit, minuscule.
- Hein? Comment?
M'accuser d'un pareil ridicule? Petit, mon nez?
- Ciel! - Énorme, mon nez!
- C'est la tirade. Je ne regarde pas.
- Reste. C'est là que c'est intéressant.
- Je vais dans le couloir.
- Ah, non! C'est un peu court, jeune homme!
On pouvait dire... Ô Dieu! Bien des choses, en somme.
En variant le ton. Par exemple, tenez.
Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
"il faudrait, sur le champ, que je me l'amputasse."
Musique triste
Descriptif: "C'est un roc! C'est un pic! C'est un cap!
"Que dis-je, c'est un cap? C'est une péninsule!
Rires
Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux,
"que paternellement, vous vous préoccupâtes
"de tendre ce perchoir à leurs petites pattes?"
Les rires s'accentuent.
Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane appelle
"Hippocampéléphantocamélos,
"dut avoir sous le front, tant de chair sur tant d'os!"
Rires et légers applaudissements
- Premiers applaudissements.
- Pas vraiment. Leurs mains se sont effleurées.
Toute la salle rit.
- Il les tient!
- Militaire...
- "POINTEZ CONTRE CAVALERIE."
- Le couloir est-il le meilleur endroit pour profiter du spectacle?
Musique douce
...
Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
si vous aviez un peu de lettres et d'esprit.
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
vous n'en eûtes jamais un atome.
Et de lettres, vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot!
Applaudissements
...
- Leurs mains s'effleurent sacrément fort, non?
...
- Edmond!
Ma voix s'éteint,
je le sens.
- Économisez-la.
- Mais comment?
- Taisez-vous, peut-être. Musique intrigante
... Les épées tintent.
... ...
- Tac! Je pare la pointe
dont vous espériez me faire don.
J'ouvre la ligne.
Je la bouche.
Tiens bien ta broche, Laridon. À la fin de l'envoi,
je touche. Rires dans la salle
Rires
Prince, demande à Dieu pardon.
Je quarte du pied.
J'escarmouche.
Rire général
...
Envoi!
Il grogne.
Je coupe!
Je feinte. Hé là, donc!
- AH!
Musique inquiétante
... Râles
... ...
À la fin de l'envoi, je touche.
Applaudissements et acclamations
...
... - Ça, je n'ai jamais vu.
Musique d'aventure
...
- Ah, Joseph!
Tu veux ton repas gratuit? - Il faut venir.
Venez au théâtre!
Il faut que vous veniez voir ça!
...
Applaudissements
...
- Allez! Trois minutes! Trois minutes avant l'acte 2!
- Très belle mort, Lucien. - Merci.
Pour la psychologie du personnage...
- Edmond!
Edmond!
- Quoi encore, Maria?
- Pourquoi n'ai-je pas eu de répliques?
Coquelin avait les rires
et moi, comme une cruche...
- Vous m'avez...
- Car je suis une femme?
Je n'ai pas de mémoire?
- Vous vouliez quitter le spectacle.
- Mais je suis revenue! Heureusement pour vous!
Je me demande
ce que vous auriez fait sans... Ah!
Musique inquiétante
...
- Mon Dieu, Roxane est morte à l'acte 1!
- Elle respire. Elle est coriace.
- Remontons-la! Des sels! - Elle ne jouera jamais.
- M. Coquelin!
En scène pour le 2! - J'arrive!
- On la remonte ou pas?
- Vous connaissez le rôle?
- Par cœur.
- Il y a un costume?
- Il y en a deux.
- En scène!
Dans 10 minutes! - Quoi?
- Enchanté, Roxane. Christian
de Neuvillette.
- Vous savez le texte?
- Oui. Sauf l'acte 5.
- Quoi?
- Le rideau est levé!
- "À la fin de l'envoi, je touche."
"À la fin de l'envoi, je touche." Que c'est beau! "À la fin..."
- Quelle heure, Ragueneau? - 6 heures 05.
"Je touche!" Oh! Faire une balade! - Qu'avez-vous à la main?
- Rien...
Une estafilade.
- Courûtes-vous quelque péril?
- Aucun péril...
- Je crois que vous mentez.
Musique intrigante
...
- Mon nez remuerait-il?
Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme.
J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
vous nous laisserez seuls.
Aimez-vous le gâteau nommé petit chou?
- Oh, oui!
- C'est une folie. - Je sais.
- Je n'ai jamais joué.
Je sais. - Dites-moi que tout ira bien.
- Tout ira bien. Répète, Edmond. - Tout ira bien.
- Embrassez-moi.
- Euh... Lequel? - Allez! On y va!
- Je vais mourir! - Pas dans la pièce.
Elle gémit.
- Que l'instant
entre tous les instants soit béni.
Où cessant d'oublier que je respire,
vous venez jusqu'ici pour me dire...
Me dire...
(-Mais...)
(Mais...)
Mais...
tout d'abord... merci.
Car ce drôle... ce fat...
qu'au brave jeu d'épées,
hier, vous avez fait mat,
c'est lui, qu'un grand seigneur
épris de moi... - De Guiche?
- Cherchait à m'imposer comme mari.
- Postiche!
Je me suis donc battu,
madame, et c'est tant mieux, non pour mon vilain nez,
mais bien pour vos beaux yeux.
- Ça marche! Ça marche! - Oui, ça marche.
Mais regarde qui arrive.
- Edmond!
- Moins fort, ça joue!
- Ce n'est pas Maria!
- Pas Maria?
- Où est Maria?
- Maria? - Oui.
- Eh bien...
- Sur scène. - Sur scène?
- Avec du maquillage.
Vous ne l'entendez pas? - J'étais jolie?
- Vous n'étiez pas vilaine.
- Parfois la main en sang, de quelque
grimpement, vous accouriez.
Alors... - Mais je...
- Ce serait qui?
- Si ce n'est pas Maria...
- Quoi? Vous retirez vos parts?
Trop tard. - Ange, tu vas rater le balcon!
- Vous trouverez le chemin de la loge.
Il maugrée.
Applaudissements
...
Applaudissements étouffés
...
- Ça applaudit fort, à côté! - Mm?
- À la Porte Saint-Martin.
- Oh! C'est Cyrano?
- Cyrano? - Oui, la fin de l'acte 3!
Mon poète chéri! Si nous jouons vite, je peux voir l'acte 5.
- Les acteurs ne sont pas prêts.
- Je suis prête, moi. On commence! - Mais...
Votre coiffure n'est pas finie.
- Bravo, Jean! Très bien. - Oui?
- Oui. Jeanne!
- Comment était-ce?
- Merveilleux! - Vraiment?
- Jeanne, un mot. - Léo, c'était parfait.
L'acte 5. Vous avez 15 min avant de retourner en scène.
Lucien, faites réviser le 5 à Jeanne. Ne la lâchez pas.
- Bien, M. Rostand.
- Encore 2 actes, Léo. Deux actes!
- Je veux être aimé moi-même ou pas du tout.
Je vais voir ce qu'on fait, tiens.
Tambours
Je reviens: parle, et qu'elle préfère l'un de nous deux!
- Ce sera toi. - Je l'espère.
Roxane! - Non! Non!
- Quoi?
- Cyrano vous dira une chose importante.
- Importante? - Il s'en va. Rien.
Il attache de l'importance à rien.
- Il a douté de ce que j'ai dit là?
- Vous avez dit la vérité? - Oui. Je l'aimerais même...
- Le mot vous gêne devant moi?
Il ne me fera pas de peine. Laid?
- Laid. Coup de feu
On a tiré.
- Affreux? - Affreux.
Musique intrigante - Défiguré?
- Défiguré.
Efforts de Maria pour monter
Je l'aimerais... - Léo! La trappe! Maria!
- J'y vais! - Non! Tu viens de mourir!
- Pst! Le Bret!
- Rien ne peut me le rendre grotesque.
- Vous l'aimeriez encore?
- Et davantage, presque.
- Mon Dieu, c'est vrai!
Et le bonheur est là. Je...
Roxane, écoutez...
- Cyrano!
- Hein?
Tambours
Ah! - Qu'avez-vous?
- C'est fini!
- Quoi?
- C'est fini! Jamais plus, je ne pourrai
le dire!
- Oh, mon Coquelin!
- Que se passe-t-il?
- Rien.
- Ces hommes?
- Laissez-les.
Maria crie.
C'est fini!
- Christian!
- Le premier coup de feu de l'ennemi!
- C'est l'attaque! Aux mousquets!
Dépêchez-vous!
- Alignez-vous!
- Mesurez... mèche!
- Roxane...
- J'ai tout dit, c'est toi qu'elle aime.
- En joue!
- Une lettre sur lui,
pour moi. - Ma lettre!
- Feu!
Tirs
Applaudissements
...
... - Merci! Je vous aime! Au revoir!
...
À demain, Juliette. - Il y a un rappel.
- Demain aussi.
- Mais vous êtes en costume.
- La paix!
...
Musique d'aventure
...
- Pardon. Pardon. Excusez-moi.
Applaudissements
...
Monsieur, cette place est-elle libre?
...
Où en sommes-nous?
- Il reste encore un acte. - Tant mieux! Tant mieux!
Oui, c'est bien moi, Sarah Bernhardt. Et après?
- Vous marchez sur mon pied. - Oh, pardon.
- AH!
Cloches
...
"Ave generosa" (Hildegard von Bingen)
... ...
...
- Depuis 14 années, pour la première fois, en retard.
- Oui, c'est fou, j'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou!
- Par?
- Une visite assez inopportune.
- Ah oui? Quelque fâcheux?
- Cousine, c'était une fâcheuse.
- Vous l'avez renvoyée?
- Oui. J'ai dit: "Excusez-moi, c'est samedi,
"jour où je dois me rendre en certaine demeure.
"Rien ne m'y fait manquer. Repassez dans une heure."
- Cette personne attendra pour vous voir.
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
- Peut-être un peu plus tôt, faudra-t-il que je parte.
- Il est évanoui?
...
Cyrano!
- Qu'est-ce? Quoi? Non. Je vous assure, ce n'est rien.
Laissez-moi. - Pourtant...
- C'est ma blessure d'Arras, qui quelquefois...
- Pauvre ami!
- Mais ce n'est rien. Cela va finir.
C'est fini.
...
- Chacun de nous a sa blessure. J'ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne.
Il soupire. - Sa lettre?
Ne m'aviez-vous pas dit
qu'un jour, vous me la feriez lire?
- Vous voulez sa lettre?
- Oui... Je veux... aujourd'hui.
- Tenez.
- Je peux ouvrir?
- Ouvrez. Lisez.
- "Roxane, adieu, je vais mourir."
- Tout haut.
- "C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée.
"J'ai l'âme lourde encore, d'amour inexprimée."
- Comme vous la lisez!
- "Et je voudrais crier. Et je crie: Adieu!"
- Vous la lisez...
- "Ma chère, ma chérie,
"mon trésor..." - D'une voix...
- "Mon amour."
- D'une voix... que je n'entends pas pour la première fois.
- "Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde.
"Je suis et serai jusque dans l'autre monde,
"celui qui vous aima
"sans mesure, celui..."
- Comment pouvez-vous lire, il fait nuit.
Musique triste
...
Et pendant 14 ans, il a joué ce rôle d'être le vieil ami,
qui vient pour être drôle? - Roxane!
- C'était vous?
- Non, non!
- Vous m'aimiez.
- Non, mon cher amour, je ne vous aimais pas.
- Alors pourquoi laisser ce sublime silence se briser aujourd'hui?
- Pourquoi?
- Quelle imprudence! Il est là!
- Tiens! Parbleu! - Il s'est tué, madame,
en se levant. - Et samedi 26,
une heure avant dîner,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
Ne me soutenez pas!
Personne!
Rien que l'arbre.
Musique triste
...
Philosophe,
physicien,
rimeur,
bretteur,
musicien
et voyageur aérien.
Grand riposteur du tac au tac.
Amant, aussi...
Pas pour son bien.
Ci-git Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac,
qui fut tout...
Et qui ne fut rien.
Mais il y a quelque chose que j'emporte.
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
j'emporte malgré vous.
Et c'est...
- C'est?
Musique triste
...
- Mon panache!
- Pst!
Pst!
Applaudissements
... Musique épique
... Applaudissements et acclamations
... ...
- Bravo!
... ...
- Bravo! - Bravo!
... ...
- Un triomphe! Qu'est-ce que je vous disais?
- Merci, Coquelin! Merci! - Allons!
Jeanne, remontez vite Maria.
- Oui, M. Coquelin.
... ...
- Edmond! Edmond, mon poète chéri!
- Ah, Edmond, c'était... c'était... c'était...
- C'était?
- Tout ça, oui. Et bien plus encore.
...
- Coquelin!
...
- Jules, écoute-moi...
- La loi est la loi. Je suis venu avec le préfet.
Tu n'auras le droit de jouer
dans un autre théâtre que si c'est pour y jouer
Cyrano!
- Alors, je le jouerai jusqu'à la mort!
- Rappel! Rappel!
...
- M. Rostand!
Venez me voir avec la prochaine.
- Merci, monsieur.
...
(Mais non, merci.)
...
- Par ici, madame. - La pièce est commencée?
- Terminée, madame, terminée.
- Bravo, Maria! Bravo! Mais quel talent!
- Oh! Merci! Merci!
- Un triomphe! Un triomphe!
- C'était magnifique! Comme vous étiez belle!
- Rappel!
Rappel!
...
- M. Rostand, je vous tire mon chapeau. Vous êtes un brave.
- Monsieur s'y connaît en bravoure.
...
- Jeanne, vous dont chaque pas touche à la grâce suprême...
...
- Et moi, mon mari, ai-je mérité un baiser?
- Oh, oui!
- Maria...
- Maria!
- Rappel! Rappel! On y retourne!
On y retourne!
...
- Ils vous appellent.
- C'est vous qu'ils acclament.
- Moi? Je ne suis rien qu'un courant d'air.
D'ailleurs, je pars. On m'a proposé de faire les costumes chez Méliès.
Je parviendrai peut-être à y trouver un rôle.
- Restez. - Ne vous inquiétez pas,
Mlle Legault sera une belle Roxane.
Je serai là, à chacune de vos pièces, dans l'ombre.
- Vous serez sur scène, dans chacune de mes héroïnes.
- Quatorze
rappels!
- Allez-y, ils vous réclament.
Merci! Merci... pour tout: pour votre gentillesse, votre patience
et pour m'avoir permis, ce soir,
de tutoyer les anges.
- Jeanne...
Encore un merci.
- Merci. Merci! Merci d'avoir écrit Cyrano.
- Edmond?
- Ma chérie, crois-moi, ce n'était qu'un merci et un adieu.
- Comme je la comprends! J'ai tant pleuré,
mon amour... - Pardonne-moi.
- De bonheur. Qu'il est doux d'aimer un homme et sa maîtresse.
- Sa maîtresse? - La gloire.
Va, mon aimé, va goûter à son baiser.
- Je préfère le tien, ma Rose.
- Va. Elle te réclame.
Comment être jalouse, désormais?
Ce soir, j'étais la femme de l'auteur du chef-d'œuvre.
Cette nuit, il dormira avec moi.
- Cette nuit et toutes les autres nuits.
Les applaudissements continuent.
...
- Quinze rappels! Il rit.
- Va saluer, mon poète!
Applaudissements et acclamations
...
- Nous sommes le 27 décembre 1897.
...
Après quarante rappels, on se décidera
à laisser le rideau ouvert.
- SUZON! SUZON!
Les acteurs seront portés en triomphe, dans les rues de Paris.
Dans trois jours,
Edmond Rostand recevra la légion d'honneur.
...
Dans le siècle à venir,
Cyrano sera joué plus de 20 000 fois, devenant ainsi
le plus grand succès du théâtre français.
Mais pour l'heure...
nous sommes le 27 décembre 1897,
à Paris.
Et les acteurs saluent.
Applaudissements et acclamations
...
Musique douce
...
Musique enjouée
...
- Je jette avec grâce mon feutre,
...
Je fais lentement l'abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Myrmidon,
Qu'à la fin de l'envoi, je touche!
- Vous, vous avez un nez...
Euh...
Un nez... très grand!
- C'est tout?
- Mais...
- Oh, non! C'est un peu court,
jeune homme!
- Par exemple, tenez.
Agressif:
"Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
"Il faudrait, sur le champ,
"que je me l'amputasse!"
- Gracieux:
"Aimez-vous à ce point les oiseaux
"Que paternellement vous vous préoccupâtes
"De tendre ce perchoir à leurs petites pattes?"
- Qu'est-ce?
Un serment fait d'un peu plus près,
Une promesse... plus précise.
Un aveu qui veut se confirmer.
- You never spoke to me like this.
- I tell you there comes one moment once
And heaven help those Who pass that moment by
When beauty stands looking into the soul with grave, sweet eyes
That sicken at pretty words.
- Pédant:
"L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane appelle
"Hippocampelephantocamélos
"Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os!
- Emphatique:
"Aucun vent ne peut, nez magistral,
"T'enrhumer tout entier, excepté le mistral!"
- C'est un roc! C'est un pic! C'est un cap!
Que dis-je, c'est un cap?
C'est une péninsule!
- Naïf:
"Ce monument, quand le visite-t-on?"
Militaire:
"Pointez contre cavalerie!"
Pratique:
"Voulez-vous le mettre en loterie?
"Assurément monsieur, ce sera le gros lot."
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot:
"Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
"A détruit l'harmonie! Il en rougit, le traître!"
...
...
...
Musique douce
...
Sous-titrage: ECLAIR
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