All language subtitles for 1951 Topaze(fr)

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Original subtitles

- Des moutons...

Des moutons étaient en sûreté dans un parc.

Raclement de gorge

Dans un parc.

Des moutons!

Des moutons. Il prononce le "s".

Voyons, mon enfant, faites un effort.

"Étaient". Mmh.

Étaient. Il prononce "ent".

Il n'y avait pas qu'un mouton. Il prononce le "n".

Il y avait plusieurs moutons. Il prononce le "s".

Porte

- Bonjour, M. Topaze.

- Bonjour, Mlle Muche.

- Vous avez vu mon père?

- M. le directeur ne s'est point montré.

- Quelle heure est-il?

- Huit heures moins dix.

Vous êtes en avance pour votre classe. - J'ai du travail.

Me prêterez-vous votre encre rouge? - Avec plaisir.

Je viens justement d'acheter ce flacon.

Et je vais le déboucher pour vous.

- Vous êtes fort aimable.

- Vous avez corrigé des devoirs? - Oui.

Je n'aime pas cet exercice.

- Moi, c'est curieux. J'ai toujours eu un penchant naturel

à corriger des devoirs.

Au point

que je me surprends à rectifier l'orthographe des affiches

dans le métro

et des prospectus que des gens cachés au coin des rues

vous mettent dans la main à l'improviste. Rire

Voilà qui est fait. Il renifle.

Vous pourrez le garder aussi longtemps que nécessaire.

- Merci, M. Topaze.

- À votre service.

- À mon service?

C'est une phrase toute faite, mais vous la dites bien.

- Je la dis de mon mieux et bien sincèrement.

- Il y a 15 jours, vous ne la disiez pas mais vous étiez plus aimable.

- En quoi, mademoiselle?

- Vous m'apportiez des traits de couleurs et des calendriers perpétuels.

Vous veniez dans ma classe corriger les devoirs de mes élèves.

Vous ne m'offrez plus de m'aider.

- Vous aider?

Si j'avais sollicité cette faveur, me l'eussiez-vous accordée?

- Je ne sais pas!

Mais vous ne l'avez pas sollicitée.

Merci tout de même. - Permettez-moi de...

- M. Topaze, j'ai beaucoup de travail.

- Mademoiselle Muche!

Mon cher collègue.

De grâce, confiez-moi ces devoirs. - Non!

Je ne veux pas vous imposer une corvée.

- N'appelez point corvée ce qui est joie. Faut-il le dire?

Quand je suis seul, le soir,

dans ma chambre, penché sur ces devoirs que vous avez dictés,

ces problèmes que vous avez choisis

et ces pièges orthographiques si délicatement féminins,

il me semble que je suis encore près de vous.

- Monsieur Topaze, soyez correct, je vous prie.

- Je vous demande pardon.

Ce débat s'est engagé de telle sorte

que vous ne pouvez refuser cette faveur sans me laisser une impression pénible

et m'infliger un chagrin non mérité.

- Je vous cède encore une fois.

- Oh, merci! Merci, merci!

- Il me les faut demain matin. - Vous les aurez.

J'ai une petite émotion à penser que nous faisons quelque chose de défendu.

Musique entraînante

...

Vous les aurez demain matin.

- Soit.

Demain matin, à 8 h 30.

Au revoir, et pas un mot!

- Pas un mot.

Porte

Rire joyeux

Ah.

Revenons à nos moutons. Il prononce le "s".

Bonjour, M. le directeur.

- Monsieur Topaze, je désire vous dire deux mots.

- Bien, monsieur le directeur.

Mon enfant, voulez-vous aller jouer? - Merci, monsieur.

M. Topaze, je suis surpris.

- De quoi?

- Je me dois de vous rappeler l'article 27 du règlement de la pension Muche.

Les professeurs donnant des leçons particulières dans leur classe

sont tenus de verser à la direction 10 % du prix de ces leçons.

Vous m'aviez caché les leçons de cet élève.

- Elles ne sont pas véritables.

- Vous jouez sur les mots. - Non, ce sont des leçons gratuites.

- Si vous donnez des leçons gratuites,

personne ne voudra payer.

Vous privez de pain vos collègues qui ne peuvent s'offrir ce luxe.

Si vous êtes un nabab...

- N'en croyez rien, monsieur.

- Cela vous regarde.

Mais votre générosité ne saurait vous dispenser de payer la taxe de 10 %.

Ce n'est pas pour une misérable question d'argent.

C'est par principe, pour le règlement.

Il doit être aussi parfaitement immuable qu'une loi de la nature.

- Je le comprends fort bien, monsieur. - Bien.

Quel est ce mammifère?

- C'est un écureuil, monsieur.

Je l'ai apporté pour illustrer une leçon sur les rongeurs.

- Bien.

- M. le directeur, je crois

que je vais faire entrer un nouvel élève.

- Ah?

- Oui, monsieur. Je vous fais remarquer que c'est le 7e.

- 7e quoi?

- Le 7e élève que j'ai recruté cette année pour notre maison.

- Vous avez rendu service à cette famille.

- Ah, oui, au fait. C'est exact.

- Comment s'appelle cet enfant? - Gaston Courtois.

- Mmh. Je regrette qu'il ne soit pas noble.

Parce qu'une particule eût influé sur ma décision.

Au moins, est-ce un sujet d'élite?

- Peut-être. Je lui ai donné des leçons. Ses parents sont au Maroc.

J'ai cru trouver en lui une certaine agilité d'esprit.

Une aptitude à saisir... - Bien, bien.

- Pardon. - Sa famille accepte nos conditions?

3 000 francs par mois, d'avance.

- Cela va sans dire.

- Suivra-t-il les cours supplémentaires?

- Probablement.

- Escrime, modelage, chant?

- Sans aucun doute. - 3 000 francs par mois?

- Je le suppose. - Danse, aquarelle, espéranto, 1 200?

- Ils en comprendront la nécessité.

- Avez-vous dit que l'on ajoute au prix de la pension

divers autres suppléments?

- Lesquels, monsieur?

- Fournitures de buvard, 100.

Autorisation de boire au robinet, 50.

Petite bibliothèque, 200.

Un forfait de 300 pour les dégradations

du matériel, taches d'encre, noms gravés,

inscriptions dans les cabinets.

300 francs par mois pour l'assurance contre les accidents scolaires,

à savoir foulures, luxations, fractures, scarlatine, oreillons et plume dans l'ceil.

Ces conditions sont acceptées?

- J'en suis persuadé. - C'est donc un sujet d'élite.

Je me sens tenu de faire un effort en sa faveur.

Vous avez eu l'imprudence de vous engager.

Je dois vous tirer de ce mauvais pas.

- Merci, M. le directeur.

- J'espère ne pas obliger un ingrat.

Et qu'un zèle redoublé de votre part

me témoignera votre reconnaissance.

- Vous pouvez y compter absolument.

- Bien!

Ah!

Voici le dossier que vous m'aviez remis pour les palmes académiques.

J'ai le plaisir de vous dire

que M. l'inspecteur d'académie

m'a parlé de vous en termes flatteurs. - Vraiment?

- "M. Topaze mérite dix fois les palmes." - Dix fois!

- "Il mérite dix fois les palmes. Et j'ai eu presque honte

"en apprenant qu'il ne les avait pas."

- Je suis confus. - "D'autant plus

"que je ne puis les lui donner cette année."

- Il ne peut pas?

- Ses dernières paroles ont été:

"Dites à M. Topaze que cette année, je lui décerne les palmes moralement."

- Moralement?

- Moralement.

C'est peut-être encore plus beau.

Rire

...

- Moralement...

Peut-être.

Porte

- Bonjour, mon vieux.

- Bonjour, Tamise.

- Qu'est-ce qu'il y a? Ça ne va pas?

- Ça va très bien, au contraire.

Figure-toi que M. l'inspecteur d'académie

a déclaré à M. Muche, parlant à sa personne,

qu'il me décernait les palmes académiques moralement.

- Qu'est-ce que ça veut dire?

- Qu'il m'en juge digne.

- Ça doit te faire plaisir, mais tu ne les as pas.

- Oui, évidemment, si on va au fond des choses, je ne les ai pas.

Musique douce

Boîte à musique

Musique espiègle

- Et ton musicien, tu as réussi à le prendre sur le fait?

- Eh non, pas encore.

Je suis sûr que tout à l'heure encore,

je vais entendre pendant ma classe

ces quatre notes ironiques...

Il chantonne.

Qui détruisent mon autorité et galvaudent mon prestige.

- Écoute. Moi, j'y ai beaucoup pensé.

Si tu veux, je vais te donner un plan.

La 1re fois que tu l'entends, reste impassible,

continue ton cours comme si de rien n'était.

Laisse-le s'exciter tout seul.

Et petit à petit, tu te rapproches de la source du bruit, à reculons.

Quand tu es sûr, tu te retournes, tu sors le bonhomme de son banc,

tu glisses ta main dans le pupitre.

Tu trouveras l'instrument, aussi sûr que je m'appelle Tamise!

- Oui, ce plan me paraît très habile, oui.

Je ne vois qu'une objection.

Cette manœuvre comporte une feinte, une comédie préalable

qui ne me paraît pas absolument loyale.

- Le musicien qui t'exaspère depuis 15 jours

n'est pas lui-même très loyal.

- Oh, oui, mais c'est un enfant.

- Bonjour, messieurs.

- Mademoiselle. - M. Topaze, auriez-vous

quelques traits de couleur?

- Certainement. Je ne suis pas bien riche en traits,

mais il me reste du bleu et du rouge.

- Cela suffira.

- La classe enfantine fait une consommation considérable de couleurs.

- Oui. On fait une leçon sur les papillons.

- Ah.

Il faut une débauche de couleurs pour reproduire le lépidoptère.

- Voici, je vous offre aussi du vert et du violet.

- Oh, merci, monsieur Topaze! - Oh...

- Je te demande pardon.

Sans ma présence, elle serait peut-être restée.

Il me semble que ça marche assez fort. - Mmh.

Mais tu ne sais pas tout.

Tout à l'heure, elle m'a positivement relancé.

- Ah, bah!

- Oui, elle m'a reproché ma froideur, tout simplement.

- Ah, bah!

- Pas ainsi. Elle me l'a fait comprendre avec sa pudeur de jeune fille.

J'ai obtenu qu'elle me confie encore une fois

les devoirs de ses élèves.

- Elle a accepté?

...

- Les voici.

Les voici. - Tu n'as pas pu faire autrement

que lui déclarer ta flamme.

- Non, je lui en ai dit de raides. Mais je ne suis pas allé jusqu'à l'aveu.

- Non! - Non.

- Je ne sais pas si tu t'en rends compte, mais tu es un véritable Joseph.

- Mais considère qu'il s'agit de la main d'Ernestine Muche.

- C'est vrai, c'est un gros coup.

Tu as visé haut, Topaze.

- Oui, et si je réussis, les gens diront peut-être

que j'ai visé trop haut.

- Oui, on pourra croire que tu as profité de ton physique

pour mettre la main sur la pension. - C'est vrai, ça!

- Après tout, il faut être ambitieux. À la première occasion, le grand jeu!

- Ah, oui, le grand jeu! Rire

Le grand jeu... Musique douce

...

Le grand jeu? - Mmh.

- Mais qu'entends-tu par grand jeu?

- Prépare le terrain par des regards significatifs.

Tu sais, les yeux presque fermés.

Le regard filtrant, comme ça.

...

Ah...

- Tu crois que c'est bon? - Si tu le réussis, c'est épatant.

Ensuite, tu t'approches d'elle, tu adoucis ta voix.

Et vas-y!

- Et vas-y! Rire gêné

Comment y va-t-on? - Un peu d'émotion,

un peu de poésie.

Et une demande en bonne et due forme.

Si elle hésite, sois hardi. Un baiser.

- Un baiser?

Mais que dirait-elle?

- Ah, il se pourrait qu'elle se pâmât soudain.

- Ce serait formidable.

Je n'ose l'espérer.

- On ne sait jamais. Il se pourrait que sa pudeur lui inspirât

une petite réaction.

Par exemple, elle te repoussera, elle te dira:

"Que faites-vous là?" Ça n'a pas d'importance.

Tant qu'elle n'appelle pas au secours, ça veut dire oui.

- Et le baiser... comment? Rire niais

Sur le front?

- Oh, malheureux! Un baiser sur la bouche.

- Sur la bouche?

Rire

Tu as fait ça, toi? - Oh, vingt fois.

- Oh, ben, j'essaierai.

Ce qui m'inquiète davantage, c'est le père.

- Ah, le père, ce n'est certainement pas la même manœuvre.

Rires - Non, le père, ce n'est pas la même.

Remarque, je suis sûr qu'il a de l'estime pour moi

et qu'il me sait parfaitement honnête.

Et un refus de sa part me ferait tant de peine

que je crois qu'il faudrait le sonder.

- Toi, je te vois venir. Tu voudrais que je m'en charge.

- Je n'osais pas te le demander. - Entendu, à la 1re occasion.

- Oui, mais fais ça discrètement,

qu'il ne se doute de rien. - Oh, tu me connais.

Je m'approchais de la question à pas de loup.

- Le moment me paraît favorable, car ce matin même,

je lui annonçais l'arrivée d'un nouvel élève.

- Où l'as-tu déniché?

- Un enfant à qui je donnais des leçons en ville,

j'ai conseillé aux parents de le mettre ici.

- Gros malin, va!

Tu as fait plaisir au patron, mais tu risques tes leçons.

- Je ne tiens pas à les conserver. - Mal payées?

- Oh, non, au contraire.

Rire Oh, c'est toute une histoire.

Figure-toi que cet enfant habite chez une jeune femme

qui est sa tante, toute jeune.

Ni mariée, ni divorcée, ni veuve.

- Qu'est-ce qu'elle a?

- Je la crois orpheline.

Mais fort riche.

La première fois, elle m'a reçu dans un boudoir des mille et une nuits.

Des étoffes de soie, des tableaux anciens,

des coussins par terre.

... Il siffle.

- Ça suppose de la fortune.

Rire - Oh, tu parles, ça!

Presque tous les jours, après ma leçon, un monsieur fort distingué,

sûrement un domestique, toujours en habit,

me conduisait dans un boudoir où elle m'interrogeait

sur les progrès de l'enfant.

Eh bien, mon cher, c'est peut-être à cause du décor,

du parfum qu'elle répand, mais chaque fois que je lui ai parlé,

je n'ai jamais pu savoir ce que je lui avais dit.

- Oh!

Tu n'es pas mondain pour un sou.

- Je voudrais t'y voir.

Elle s'asseyait sur un coussin.

Elle avait des bas tissés de la plus fine soie.

Et des petits souliers précieux, en peau de gants,

en peau de serpent et même, une fois, en or.

- Beuh, c'est une chanteuse!

- Allons, ne juge pas si brutalement une personne que tu n'as jamais vue.

- Mmh. - C'est une femme du monde.

Même du grand monde.

J'ai rencontré plusieurs fois chez elle un monsieur très bien,

qui a dû être un ami de son père.

Musique intrigante

...

- La classe de M. Topaze?

- La troisième à gauche.

...

- Voilà ce que j'ai pensé. - Mmh...

- C'est...

La voilà, va-t'en. - Quoi?

- La voilà, va-t'en! - La voilà?

- Passe par là-bas. - Oui, je m'en vais.

Musique espiègle

...

- Bonjour, monsieur Topaze.

- Bonjour, madame.

- J'ai voulu visiter la pension avant de voir le directeur.

Et j'ai bien fait.

- Certainement, sans aucun doute. Si vous me permettez,

je vous précède au bureau de M. Muche, qui sera charmé.

- Pardon.

- Où sont les autres cours de récréation? - Les autres cours?

- J'imagine que les enfants vont jouer dans un jardin.

- Non, madame, non.

Je comprends que cette cour vous paraisse petite,

mais elle est en réalité agrandie par un règlement adroit.

M. Muche a remarqué qu'un élève qui court

occupe beaucoup plus de place qu'un élève immobile.

Il a donc interdit tous les jeux qui obligent des déplacements rapides

et la cour s'en est trouvée agrandie.

- Avec ce principe, on fait tenir dans un petit bocal

un très grand nombre d'anchois.

Musique douce

Ces portes,

autour, ce sont les classes?

- Oui, il y en a six, comme vous le voyez.

...

- Ce que je vois de la pension Muche m'ôte l'envie d'y enfermer un enfant.

- Tant pis, madame, tant pis.

- Ma décision ne vous blesse pas?

- Non, c'est un petit contretemps, pas plus.

Je dis ça car j'avais déjà parlé à M. Muche

de la brillante recrue que je me flattais de lui amener.

Il croira certainement que j'ai parlé à la légère.

- J'irai le voir moi-même.

Et je dégagerai entièrement votre responsabilité.

- Vous êtes bien bonne.

- Vous donnerez à Gaston chaque jour 2 h de leçon.

- 2 h, madame?

Ça m'est malheureusement impossible.

Mon emploi du temps ne m'en laisse pas le loisir.

- Ah, dans ce cas, vous viendrez une heure.

Porte

- Monsieur Topaze, faites-moi, je vous prie, la grâce

de me présenter.

- J'ai l'honneur de vous présenter M. le directeur.

Mme Courtois, dont je vous parlais.

- Madame, je suis profondément honoré.

- Charmée. M. Topaze vous a parlé d'un projet.

- Oui. - Qui n'est encore qu'un projet.

J'ai un neveu... - Charmant enfant.

- Vous le connaissez? - Pas encore.

Mais mon collaborateur m'en a dit le plus grand bien.

- Sur son conseil, j'ai songé à vous le confier.

- C'est une heureuse idée.

Cet enfant, un sujet d'élite,

ne manquera pas de s'épanouir naturellement entre nos mains.

Nous avons l'habitude des jeunes intelligences,

ces fleurs en boutons,

qu'il faut déplier feuille à feuille, sans jamais les froisser,

ni les déformer.

- Cependant... Elle soupire.

Je dois dire que ma décision n'est pas définitive.

L'enfant est de santé fragile, j'aimerais voir un médecin.

Peut-il supporter les fatigues?

- Permettez-moi de vous dire que nous avons

la spécialité des enfants malingres.

Tous repartent d'ici avec de bonnes joues et des membres revigorés.

- Vous diriez presque que la pension est un sanatorium.

- Je n'irais pas jusque-là, mais je ne doute pas que votre neveu

ne gagne ici

autant de vigueur que de science.

- J'y croirais presque.

Je suis disposée à le faire, si le médecin le permet.

- Quelle que soit votre décision, je serais reconnaissant à M. Topaze

qui m'a fourni l'occasion

de vous voir. - Le plus précieux des collaborateurs.

- Je sais.

Mais lui-même ne l'ignore pas, il a mon estime

et mon amitié.

- Il mérite les deux.

- Au revoir. Je vous vois à 17 h, pour la leçon.

- Entendu, madame.

- Je vous précède jusqu'à mon bureau.

Je vais vous montrer...

- Ça va s'arranger. Ça va certainement s'arranger.

- Eh bien, cher collègue...

Vous recevez de belles dames.

- Un parent d'élève. C'est-à-dire...

- Je comprends pourquoi vous me négligez depuis quelque temps.

- Mademoiselle. - Vous portiez vos calendriers à d'autres.

Tenez. Voici votre craie, je vous la rends.

Quoique cette dame ne paraisse guère en avoir besoin.

- Pitié, ne vous fâchez pas.

- Mais, monsieur, je ne me fâche pas.

Je viens vous demander un service.

- Je suis à votre entière disposition.

- Eh bien, nous allons voir.

Figurez-vous que j'apprends le chant. - Mmh.

Vous avez sûrement une jolie voix.

- Oui, très jolie.

Je vais chez mon professeur tous les jeudis matin de 10 h à midi.

Mon père ne sait pas, c'est un secret entre ma mère et moi.

- Merci de cette confidence. Un secret de plus entre nous.

- Exactement.

Or, M. le directeur a décidé

que les promenades recommenceraient jeudi prochain.

Ça ne vous dit rien?

- Ça me dit beaucoup. Naturellement.

Mais dans le détail, je ne vois pas exactement quoi.

- Eh bien, il faudra que jeudi prochain,

j'accompagne la classe enfantine à la promenade.

Comprenez-vous quel service je demande?

- Parfaitement. Je dois pousser M. Muche à changer l'heure de la promenade.

- Mais pas du tout! Conduisez la promenade à ma place.

- Mais oui! Rire

Justement, je n'ai rien à faire le jeudi matin.

- Parfait. Je dirai à mon père que vous demandez à la conduire.

Vous ne sortez jamais, vous pourrez prendre l'air.

- Excellent!

Oh, ruse féminine!

Musique cocasse

...

Mademoiselle Muche.

C'est avec une joie profonde que je promènerai ces enfants.

Parce que je...

...

Parce que je...

...

Je vous aime. - Monsieur, je vous en prie.

- Oui, je vous aime.

Pas d'une passion perverse et déshonorante, non,

mais d'un amour honnête et profond,

pour tout dire, conjugal.

...

Mademoiselle.

Laissez-moi vous dire...

Laissez-moi vous dire!

- N'oubliez pas que jeudi, vous faites la promenade pour moi.

...

- Elle a eu la petite réaction prévue.

...

Divine pudeur.

Mais elle n'a pas appelé au secours.

Je crois que ça y est. Rire satisfait

Cloche Brouhaha

Divine pudeur.

... ...

Les enfants se taisent.

Cloche

...

Allez.

Léger brouhaha - Monsieur.

- Chut! Bien, en silence!

...

Dépêchons. Il tape des mains.

Rire Monsieur Cordier!

Vous croyez-vous sur une place publique?

Mercredi 17 novembre,

composition de morale.

Inscrivez, je vous prie, messieurs,

la date de ce concours sur vos cahiers de textes individuels.

- Aïe! - Bah?

C'est fini, oui!

Les enfants rient.

Monsieur Kerguézec,

je n'ai pas besoin de tourner la tête

pour savoir que c'est vous qui troublez la classe.

Kerguézec, à la porte, je vous ai vu.

Inutile de vous cacher. Je vous ordonne

de sortir.

Où est Kerguézec?

- Absent depuis trois jours.

Rires - Il est absent?

Soit, il est absent. Quant à vous, M. Cordier,

je vous ordonne de ne pas faire la forte tête!

Alors, écrivez.

Pour nous préparer à la composition de morale

qui aura lieu après-demain, mercredi,

nous allons faire aujourd'hui, oralement,

une sorte de révision générale.

Mais avant de commencer cette révision,

je voudrais parler à l'un d'entre vous.

À celui qui, depuis quelques jours, trouble nos classes

par une musique inopportune.

Je le prie, pour la dernière fois,

de ne point recommencer sa petite plaisanterie,

que je lui pardonne bien volontiers.

Je suis sûr qu'il a compris.

Et que je n'aurai pas fait appel en vain

à son sens moral.

Boîte à musique

Bon. Oh, ça va.

Désormais, j'ai les mains libres.

...

...

Travaillons.

...

La question que vous aurez à traiter et qui décidera de votre rang

ne sera pas une question limitée comme le serait

une question sur la patrie, le civisme.

Les devoirs envers les parents ou les animaux.

Ce serait plutôt, si j'ose dire, une question fondamentale

sur les notions de bien et de mal, sur le vice et la vertu.

...

Pour vous préparer, nous nous pencherons sur les mceurs

des peuples civilisés.

Nous allons voir ensemble quelles sont les nécessités vitales

et qui nous forcent d'obéir à la loi morale.

Même si notre esprit n'était pas naturellement porté

à la respecter.

...

Soupir

Prenons des exemples dans la réalité quotidienne. Voyons.

Élève Tronche-Bobine.

Pour réussir dans la vie, pour occuper une situation

correspondant à votre mérite,

que faut-il faire?

- Faire attention?

- Si vous voulez.

Attention à quoi?

- Aux courants d'air. Rires

- Élève Tronche.

Votre dernière note fut un zéro. Essayez de l'améliorer.

Il faut être ho...

Ho...?

- Horrible? - Zéro!

... Asseyez-vous.

Il faut être honnête.

Nous allons donner quelques exemples.

Toute entreprise malhonnête est vouée par avance

à un échec certain.

...

Chaque jour, on voit dans les journaux qu'on ne brave point impunément les lois.

Tantôt, c'est le crime horrible d'un fou

qui égorge son semblable pour s'approprier le contenu d'un portefeuille.

D'autres fois, un homme alerte, muni de prudence et d'outils,

ouvre illégalement

un coffre-fort pour y dérober des titres de rente.

Un caissier perd l'argent de son patron,

en l'engageant à tort sur le résultat futur

d'une course chevaline.

Tous ces malheureux sont arrêtés et traînés par la police

au pied de leur juge.

De là, ils sont emmenés dans une prison pour y être régénérés.

...

Ces exemples prouvent que le mal reçoit une punition immédiate.

...

Et s'écarter du droit chemin, c'est tomber dans un gouffre sans fond.

...

Supposons maintenant que par extraordinaire, un malhonnête homme

ait réussi à s'enrichir.

Représentons-nous cet homme jouissant d'un luxe mal gagné.

Il est admirablement vêtu.

Il habite plusieurs étages, des laquais veillent sur lui.

Il a une servante qui ne fait que la cuisine.

Et un domestique spécialiste

pour conduire son automobile.

Cet homme a-t-il des amis?

- Oui, il a des amis.

- Ah, vous croyez?

- Oui, beaucoup.

- Et pourquoi ça?

- Pour monter dans son automobile.

- Non, monsieur. Des gens pareils ne seraient que de vils courtisans.

L'homme en question n'a point d'amis.

Ceux qui l'ont connu savent sa fortune illégitime.

On le fuit comme un pestiféré. Que fait-il?

- Il déménage.

- Peut-être.

Et dans sa nouvelle résidence?

- Ça s'arrangera.

- Non, monsieur, ça ne peut pas s'arranger.

Quoi qu'il fasse, où qu'il aille,

il lui manquera l'approbation de sa consc...

de sa consc...

- De sa concierge? - Monsieur Jusserand.

J'aime à croire que cette réponse n'était point préméditée.

Vous pourriez réfléchir, avant de parler.

Vous eussiez ainsi évité un zéro,

qui porte à votre moyenne un coup sensible.

Ce malhonnête homme n'aura jamais l'approbation

de sa conscience.

Alors!

Tourmenté, jour et nuit,

pâle, amaigri,

exténué...

Pour retrouver enfin la paix et la joie,

il distribuera aux pauvres

toute sa fortune, parce qu'il aura compris que...

- BIEN MAL ACQUIS NE PROFITE JAMAIS!

- Bien!

Et que?

- L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR

- Parfait.

Voyons maintenant le sort de l'honnête homme.

Boîte à musique

Monsieur Trambouze.

Quel est l'état d'esprit de l'honnête homme

après une journée de travail?

- Il est fatigué.

- Vous oubliez ce qu'on a répété. Le travail est-il fatigant?

- Le travail ne fatigue personne.

Ce qui fatigue, c'est l'oisiveté, mère de tous les vices.

- Parfait, vous aurez un dix.

Si cet honnête homme est caissier, même dans une grande banque,

il rendra ses comptes avec une minutie scrupuleuse.

Son patron, charmé, l'augmentera

tous les mois.

S'il est commerçant, il repoussera les bénéfices exagérés

ou illicites.

Il en sera récompensé par l'estime de tous ceux qui le connaissent.

... Et dont la confiance...

... Fera prospérer...

Soupir

... Ses affaires.

Si une guerre éclate,

il s'engagera dans l'armée de son pays.

... Ouais.

S'il a la chance

d'être gravement blessé.

...

Le gouvernement l'enrichira d'une décoration

qui fera l'admiration de ses concitoyens.

... Les enfants le salueront sans le connaître.

Sur son passage, les vieillards diront entre eux:

À la porte, immédiatement! - C'est pas moi.

- C'est pas vous? Sortez du banc.

...

Voilà l'instrument.

Monsieur, votre affaire est claire.

Vous prenez ma bonté pour de la faiblesse?

Ma patience pour de l'aveuglement?

Sachez, monsieur Séguedille,

que le gant de velours cache une main de fer!

... Rires étouffés

Et si vous avez le mauvais esprit, je vous briserai.

Où allez-vous? - À la porte.

- Non!

Restez là!

Sous les yeux de vos camarades, qui vous jugent sévèrement.

...

À la fin de la classe, je statuerai sur votre sort.

Jusque-là, je vous condamne...

à l'incertitude.

Après cet incident pénible, messieurs...

- Monsieur Topaze, Mme la baronne de Pitart-Vergnolles

désire vous parler.

- Mais... - Cela n'attendra pas!

Les enfants, allez jouer.

J'ai prévenu M. Le Ribouchon, qui les surveillera.

- En silence, messieurs.

Musique entraînante Cris de joie

... ...

- Il vous apprécie tant

qu'il a exigé des heures supplémentaires.

- Tout à votre louange. - J'en suis très flatté.

- Vous lui donnerez chaque semaine autant d'heures que vous voudrez

et au prix que vous fixerez. Le directeur rit.

- Très significatif.

- Quand on rencontre un bon maître, le mieux que l'on puisse faire

est de s'en remettre à lui.

- Madame, je suis confus. - Cependant,

une chose me tient à cceur, je veux vous en parler.

- Une bagatelle vite rectifiée.

- J'ai reçu les notes trimestrielles de mon fils.

Je n'ai osé les montrer à son père.

- J'ai expliqué à madame qu'il y a eu sans doute une erreur

de la part du secrétaire qui les recopie.

- Je ne crois pas, monsieur.

Je n'ai pas de secrétaire, j'ai rédigé ce bulletin de ma main.

- Mme la baronne vous a demandé des leçons particulières

et a trois enfants chez nous.

Je lui ai de grandes obligations.

Je ne serais pas étonné qu'il y eût une erreur.

Regardez bien, M. Topaze.

Regardez de plus près, avec toute votre perspicacité.

- Il n'a eu que des zéros. Je vous montre le carnet de notes.

- Il n'y a pas de mal à se tromper.

Errare humanum est,

perseverare diabolicum. Rire

Soyez assez bon pour refaire le calcul de la moyenne de cet enfant.

- Volontiers. Ce ne sera pas long.

- Madame, allez-vous rencontrer

M. l'inspecteur d'académie?

- Mercredi. C'est ce jour qu'il a son couvert mis

chez moi.

- Il a beaucoup d'estime pour notre ami M. Topaze,

mais il ne lui a pas donné les palmes. Il ne les lui a décernées que moralement.

- Oh, mais M. Topaze aura ses palmes à la première occasion.

Je le promets.

- Dites donc, mon cher ami,

Mme la baronne promet que vous aurez réellement les palmes l'an prochain.

- Ce serait une grande joie, c'est pour moi plus que vous ne le pensez.

- Vous avez trouvé l'erreur? - Il n'y en a pas.

- Soyez logique avec vous-même.

Vous croyez Mme la baronne pour les palmes,

mais pas quand elle affirme

qu'il y a une erreur. - Il n'y a pas d'erreur possible.

Sa meilleure note est un deux.

Il a encore eu un zéro hier, en composition de mathématiques.

Onzième et dernier, Pitart-Vergnolles.

- Pourquoi dernier? - Pourquoi?

- Il a eu un zéro. - Zéro.

- Et pourquoi? - Pourquoi?

- Il n'a pas compris le problème. - Pas compris.

- Et pourquoi ça?

Je vais l'expliquer, vous m'obligez à changer de ton.

Il a été dernier, car c'était truqué!

- Truqué? Ah, ceci est d'une gravité exceptionnelle.

- C'était un labyrinthe,

avec deux terrassiers creusant un bassin rectangulaire.

Je n'en dis pas plus. - Elle n'en dit pas plus.

- Après une accusation infamante, il convient d'en dire plus.

- Calmez-vous.

- Il y a bien dans votre classe un nommé Gigon?

- Un nommé Gigon?

- J'ai un élève nommé Gigon.

- Un Gigon. - Et la profession du père?

- Je ne sais pas. - Le père dudit Gigon

fait du terrassement.

Dans le jardin dudit Gigon, il y a un bassin rectangulaire.

Personne ne s'étonnera que Gigon ait été premier.

- Qu'il ait été premier.

- Je ne vois pas le rapport.

- Mais le problème a été fait

pour favoriser Gigon. Mon fils s'en est aperçu.

Rien ne décourage tant les enfants que l'injustice et la fraude!

- On n'a jamais mis en doute ma probité.

Qui est entière! - Calmez-vous,

je vous prie.

Il est à regretter que le premier en maths soit un élève

qui, par la profession de son père et par la nature du bassin chez lui,

ait pu bénéficier d'une familiarité avec le problème.

Cela ne se représentera plus, j'y veillerai.

D'autre part, chère madame, je puis vous affirmer l'entière bonne foi

de mon collaborateur.

- Je ne demande qu'à vous croire. Mais mon fils ne sera pas dernier.

- Il ne sera pas dernier.

- Il l'est, c'est un fait.

- Un fait inexplicable!

- Mais je me charge de vous l'expliquer.

- Parlez, je vous écoute.

- Madame, cet enfant est en pleine croissance.

- Très juste.

- Physiquement, il oscille entre deux états nettement caractérisés.

Il bavarde, fait tinter des sous dans sa poche.

Ricane... Il ricane.

Sans aucun motif.

Ou jette des boules puantes.

C'est ce que j'appellerais la période active.

Le deuxième état est aussi net.

C'est une sorte de dépression. À ces moments-là, il me regarde...

fixement.

Il semble m'écouter avec une grande attention.

En réalité, les yeux grands ouverts,

il dort.

- Il dort? - Ceci est étrange. Il dort?

- Si je pose une question, il tombe de son banc.

- Il tombe de son banc?

- Enfin, vous rêvez! - Mais non, madame.

Je vous parle dans son intérêt,

je suis sûr que ma franchise lui sera utile.

Les yeux d'une mère ne voient pas tout.

- Que ne pourraient-ils voir?

- Mais regardez votre fils, madame.

Il a un faciès terreux.

Les oreilles

décollées, les lèvres pâles.

Et le regard... incertain.

Cris outrés Je ne veux pas dire

par là que sa vie soit menacée par une maladie aiguë, non,

mais qu'il a probablement les végétations ou peut-être le ver solitaire,

ou une hérédité chargée, ou les trois à la fois.

Ce qu'il lui faut, c'est une surveillance médicale.

- Quel galvaudeux mal embouché!

- M. Topaze. Mme la baronne.

- Mais madame! - Un pion galeux!

Il se permet de nous juger.

- Vous jugez les Pitart-Vergnolles!

- Un crève-la-faim, qui donne des leçons particulières.

- Madame, je parlais...

- Et ça court après les palmes!

- Je les ai déjà moralement. - Faites donc des excuses!

Et oser dire des niaiseries à Mme la baronne.

- Monsieur Muche,

si ce diffamateur doit demeurer dans votre maison,

séance tenante, je vous retire mes trois fils.

Quant à son bulletin hypocrite, voilà ce que j'en fais!

Tenez! - Non, madame la baronne!

Madame la baronne! Elle râle.

Musique triste

...

Monsieur!

Vous lui avez parlé avec une audace stupéfiante.

Rejoignez-la avant qu'elle quitte les lieux

et présentez-lui vos excuses.

- Si je l'ai offensée, je n'en avais pas l'intention.

- Dites-le-lui, obtenez son pardon.

Ou votre carrière ici sera gravement compromise.

- J'y cours, monsieur le directeur.

Musique intrigante

...

- M. le directeur. - Bonjour.

- J'aimerais avoir un conseil.

- Dans mon bureau, à midi. - Pardon d'insister,

j'aimerais vous parler tout de suite, c'est le moment.

- J'écoute.

- Vous n'êtes pas seulement le maître et le chef de la maison,

vous en êtes la plus haute autorité morale.

- Si vous voulez. - J'aimerais avoir votre avis

sur une affaire qui n'a rien de scolaire.

Un ami est bien fait de sa personne et me paraît avoir un certain avenir.

- Eh bien?

- Il est amoureux d'une jeune fille, qui n'est pas indifférente

aux charmes de mon ami, elle l'a nettement encouragé.

- Eh bien?

- Tout ceci, normalement, devrait se terminer par un mariage,

mais il y a une certaine différence de fortune et de situation.

Euh, mon ami est lieutenant

et le père de la jeune fille est général.

Voici la question que je vous pose.

Si mon ami tente une démarche auprès du général,

comment sera-t-il reçu?

- Voilà qui mérite examen.

Est-il un parfait honnête homme?

- Oh, ça, j'en réponds!

- Le général est-il un homme de cceur?

- Il a une âme de général.

- Qu'il fasse sa demande, il sera reçu à bras ouverts,

du moins, je le crois.

- Eh bien, le général, c'est vous.

- Moi? - Le lieutenant,

c'est Topaze et la jeune fille, c'est la toute gracieuse Mlle Muche.

- Comment?

Topaze veut épouser ma fille? - Oui.

- Elle lui a donné des encouragements? - Nets.

Mais discrets.

Dignes d'une fille de bonne famille.

- Par exemple? - Elle lui confie les devoirs à corriger.

Ils se retrouvent ici pendant les récréations.

Bref, c'est une idylle.

- J'étudierai la question.

- Que dis-je à Topaze? - Rien.

Je lui parlerai. - J'aurais aimé...

- J'ai aussi une question.

Croyez-vous que l'électricité soit gratuite?

- Comment ça?

- Hier, en quittant votre classe, vous n'avez pas éteint les lampes.

Elles brûlaient ce matin, je les ai éteintes.

Je vous retiendrai 300 francs plus 100 francs d'amende.

- Mais... - D'autre part,

si vous surveilliez vos élèves plus attentivement,

je n'aurais pu lire sur un pupitre de votre classe

une inscription au couteau qui dit en majuscules de 5 cm:

"Muche = salaud."

- Sur quel pupitre? - Allez voir.

Découvrez le coupable.

Sinon, vous remplacerez le pupitre à vos frais.

Vous voulez un conseil, je vous donne celui-ci:

occupez-vous de votre métier au lieu de faire l'entremetteur

et les valets de comédie!

Au revoir, je ne vous retiens pas!

Je ne... Voix d'enfants

...

... Ernestine!

Tu fais corriger tous tes devoirs par Topaze?

- C'est vrai. - Pourquoi?

- Parce que ce travail me dégoûte.

Si je trouve un imbécile qui accepte de les corriger,

je ne suis pas coupable.

- Je ne te reproche pas de lui donner ton travail.

Le principe n'est pas condamnable.

Mais pourquoi fait-il ton travail?

- Oh, parce que je le fais marcher. - Oui!

Tu ne lui as rien donné en échange? - Rien.

- Pourquoi s'imagine-t-il que tu l'aimes?

Il veut me demander ta main. - Il peut toujours.

- Comment l'oserait-il, si ce n'est pas allé plus loin?

Dis-le-moi, qu'y a-t-il entre vous?

- Oh, rien.

Il me fait les yeux doux. - C'est tout?

- Il a voulu m'embrasser. - Où?

- À côté, dans sa classe. - Dans une classe!

Les enfants pouvaient le voir et le raconter.

Tu veux donc chasser les élèves qui nous restent?

- La cuisinière s'en charge. - Réponds-moi!

Au lieu de diffamer ma maison.

Il n'y a rien d'autre entre vous? - Non, voyons!

Pour qui me prends-tu? - Bien. Alors, suis-moi.

- M. le directeur.

Elle ne m'entendra pas tant que j'aurai pas trouvé l'erreur.

Et il n'y a pas d'erreur.

Je ne peux pourtant pas inventer une erreur.

- Vous êtes la honte de cette maison.

Vous offrez des leçons pour déconsidérer l'enseignement.

Vous m'annoncez des élèves qu'on refuse de nous confier.

Vous refusez de trouver une erreur quand un parent l'exige.

Vous truquez les tests.

- Mais M. le directeur...

- Vous ajoutez à la sottise et la mauvaise foi

une lubricité scandaleuse.

- Moi? Moi? Mademoiselle Muche.

- Ici même, dans cette classe, devant nos enfants épouvantés,

n'avez-vous pas voulu la déshonorer? - Moi?

M... moi? Ernestine!

- Par égard pour cette maison, je n'appelle pas la police.

Mais passez à la caisse immédiatement.

À partir d'aujourd'hui, 10 h 30,

vous n'êtes plus de l'établissement.

Viens, Ernestine. - M. le directeur.

Monsieur le directeur.

Monsieur Muche!

Moi, à la porte? Soupir

C'est monstrueux.

Musique triste

...

C'est la journée des malentendus.

Musique entraînante

...

Musique triste

...

Boîte à musique

Musique triste

...

- Régis, vous vous moquez de moi?

- Non, je te jure que je t'ai réservé un million.

- Vous m'en donnerez un et demi.

Pour revenir dans cette maison.

- Un et demi, c'est un gros cadeau.

Soupir outré - Ce n'est pas un cadeau.

Je réclame ma part!

J'attends pas de cadeau sans rien faire. - Non.

Tu me donnes des conseils, mais enfin.

Si le maire a voté pour les balayeuses,

c'est que j'ai voté pour les urinoirs qui lui rapporteront.

- Je vous prie de me respecter.

- À propos de quoi?

- On ne met pas des urinoirs dans la conversation.

Dites-moi que vous voulez m'escroquer et épargnez-moi vos grossièretés.

Il me faut ça avant le 15!

- En ce moment, j'ai aucune disponibilité.

- L'affaire des balayeuses a fait rentrer dix millions.

- Dix millions pour le brut. Mais elle est très lourde.

En plus des pots-de-vin, il faut verser une indemnité aux balayeurs.

- Ils devraient être contents des machines.

- Ceux sur les machines, oui. Ceux foutus à la porte, non.

- Pourquoi?

- Les balayeuses font supprimer 200 balayeurs.

C'est en insistant sur l'économie que j'ai obtenu le vote.

Si je ne verse pas d'indemnité, ça fera du bruit.

Et puis il y a la presse et puis...

il y a ma femme.

- Comment ça? - Je dois

lui offrir une voiture ou un vison.

- Vous êtes assez peu délicat pour lui raconter vos escroqueries?

- Je lui raconte rien! Elle lit les délibérations du conseil.

Après les votes, elle réclame sa part.

- Si on donne un vison à sa femme, on ne refuse rien à sa maîtresse.

- Regarde le bilan, tu verras. - Pff.

Ça ne m'intéresse pas. - Si j'accepte,

j'en suis de ma poche. - Vous êtes là pour ça.

- C'est méchant, ça.

- C'est oui ou c'est non?

- C'est oui! On frappe.

- M. Roger Gaëtan de Bersac.

- Dans mon bureau.

- Bien, monsieur.

- Une nouvelle affaire? - Non, les balayeuses.

- L'adjudication clôt demain et ça n'est pas réglé?

- En principe, si, mais il n'a pas signé.

- Il n'a pas voulu? - Pas pu. Le bras en écharpe.

Il s'est démis le ligament.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

- Un simple accident. Son démarreur était coincé.

Il l'a actionné à la main. Après un tour... Voilà tout.

- Voilà tout.

Mon cher, vous êtes roulé.

- Pourquoi?

- Il vous a joué la comédie pour signer au dernier moment.

- Il signe à temps. - À quelle condition?

- 5 %, comme d'habitude. Rire

- Comptez là-dessus.

- Il aurait machiné... - Tout doit être réglé ce soir.

Sinon, c'est raté. À sa place, tu y couperais pas de 35 %.

Avec lui, ce sera du 30.

- Ah, le salaud! Ça ne va pas se passer comme ça.

- Doucement, mon cher, ce n'est pas le moment de crier.

Tâchons de voir ce qu'on peut sauver. Et surtout,

évitez ces explosions de mots orduriers qui gâtent une affaire.

Soyez calme et distingué.

Si vous le pouvez!

Musique douce

- M. Gaston est-il dans sa chambre? - Oui, il vous attend.

- Merci.

...

- Bonjour, M. Topaze.

- Bonjour, madame.

- Vous avez à me parler?

- Ce matin, vous avez demandé si je pouvais donner à M. Gaston

2 h de leçon chaque jour.

Si vous avez la bonté de maintenir cette proposition,

je suis prêt à l'accepter.

- Impossible. Le père de Gaston passera ici demain,

et il l'emmène avec lui.

- Ah. Fort bien, madame, fort bien.

- Vous avez l'air déçu.

Pourtant, ce matin, vous m'avez répondu que vous manquiez de temps.

- C'était exact, madame.

Mais depuis ce matin, 10 h 30, j'ai beaucoup plus de loisirs.

- M. Muche a réduit votre emploi du temps?

- Oui, il l'a réduit, oui.

En fait, il l'a même réduit à rien.

- Il vous paie pour ne rien faire?

- C'est qu'il a réduit mon traitement dans les mêmes proportions.

- Dites qu'il vous a remercié.

- Oh, même pas! Rire triste

Il m'a mis à la porte.

- Ah, fâcheux! Ma visite n'y est pour rien?

- Oh, non, madame.

C'est simplement une suite invraisemblable de malentendus.

Est-il utile que je donne une dernière leçon à M. Gaston?

- Mais oui, monsieur, l'enfant vous attend.

...

- Je lui ferai une dictée d'adieux.

- C'est ça.

Musique intrigante

...

- Soit, n'en parlons plus.

- Étant donné nos avis divergents, continuer la discussion est inutile.

- Au revoir. - Vous partez déjà?

- Un million.

- Comment ça?

- Pour les balayeuses.

- Il m'offre 300 000.

- 300 000, c'est peu, mais un million, c'est énorme.

- Bof, énorme...

- Si ce n'est pas un scélérat, c'est un fou.

- Alors, le fou se retire.

Madame. - Ne ratez pas une affaire pareille

car vous êtes de mauvaise humeur.

Venez prendre un petit cocktail.

- Et l'un de ces officiers...

de ces officiers...

connu... connu!

Connu pour sa bravoure

et sa rudesse...

Virgule.

- Régis, secouez donc ces Alexandra.

Me permettez-vous une question? - Certainement.

- Pourquoi exiger cette somme? Vos prétentions étaient modestes.

Pour le chauffage des écoles, vous aviez 5 %.

- Oui, mais si vous me permettez le mot, j'étais une poire.

- Une poire qui a touché 450 000.

- Vous, sept millions. Comparez.

- Qui est conseiller municipal? C'est vous ou moi?

- Vous changez la question.

- Mais pas du tout!

Le conseil aurait-il voté ça sans ma proposition?

Allons, jamais de la vie!

On venait d'avoir des poêles tout neufs.

On les a cassés, pour la ferraille.

On aurait eu absolument besoin de ces radiateurs,

on vous aurait appelé? - Pourquoi pas?

- Jamais! Vous saviez pas ce que c'était.

Dans le rapport, vous avez mis "gladiateur".

Il en a fourni 2 000.

- Je n'en ai que plus de mérite. - C'est vrai.

Dans ces affaires, vous prêtez votre nom.

- Pas plus. - Eh oui!

Pas plus. - Soyez juste,

c'est quelque chose. - Surtout avec mon nom.

Roger Gaëtan de Bersac.

Je suis depuis hier le trésorier du cercle de la rue Gay-Lussac.

J'ai une réputation bien établie de probité.

La probité se paie cher, elle est rare. Surtout dans une telle affaire.

- Des gens d'une probité formidable marchent à 4 %.

- Oui, des gens sans surface.

Je suis obligé d'exiger une somme correspondant à mon standing.

- Au départ, vous aviez un gant, un chapeau et des dettes.

Je vous ai renfloué.

- Du moins, vous le dites. - Et comment!

Votre voiture, c'est les pavés de bois.

Votre studio, l'éclairage des abattoirs.

Le vison de votre maîtresse, le frigo à la morgue.

- Vous sortez de la question. - Non!

J'en sors pas, j'y suis en plein, dans la question.

À la vérité,

vous êtes un ingrat.

C'était donc ça, votre bras en écharpe, une manœuvre.

- Monsieur!

- Destinée à masquer un chantage odieux!

Eh bien, c'est puant, monsieur!

- Voyons, Régis!

- Comment?

Vous oseriez supposer... - Vous me prenez pour un nouveau-né?

J'ai fait le coup avant vous.

- Alors vous connaissez la force de ma position.

Je vous tiens à la gorge. Je le demande en conscience,

que penseriez-vous de moi si je cédais?

- Que vous êtes un ami.

Voyons, vous êtes un ami!

- Oui, je le suis.

Je veux votre estime. Un million ou rien.

- Eh bien, je n'aime pas qu'on se foute de moi!

Ça sera ni un million, ni 500 000, ni 100 000. Ce sera rien!

En présence d'un fou, je préfère renoncer.

Je ferai annuler l'écrit.

La ville se passera de balayeuses car vous êtes mauvais citoyen.

- Vous êtes dur pour Roger.

- Mauvais citoyen et Français.

- Vous salissez mon honneur.

- Je ne m'adresse pas à votre honneur, mais à votre coeur.

Voyons, monsieur Roger de Bersac,

ne ferez-vous pas un sacrifice en faveur de nos balayeurs?

Songez à ces malheureux qui, chaque jour, à l'aube,

saisissent un manche rugueux pour pousser les débris de la veille.

Au XXe siècle, supporterons-nous qu'un homme,

un électeur, use ses forces en des besognes dégradantes,

alors que le machinisme permet de le remplacer par une voiture

propre, efficace et d'aspect coquet.

Supporterons-nous...

- Qu'il nous répète tout son discours du conseil municipal?

- Si vous riez, nous n'avons plus rien à nous dire.

- Ne vous froissez pas pour si peu.

- Je suis un élu du peuple, on ne m'insultera pas.

- Qui vous insulte?

- S'il ne respecte pas ma personne, qu'il respecte mes fonctions.

- Je ne soutiens pas ce ton. Alors, mes hommages.

- Vous n'avez pas goûté le cocktail.

- C'est fini, plus de cocktail, de balayeuse, d'agence, rien!

Il peut crever, il n'aura plus un sou de moi!

Qu'il foute le camp, maintenant!

- Dans votre famille, on fout le camp.

Dans la mienne, on prend congé.

Madame.

Porte

- Et voilà comment on rate une affaire magnifique.

Vous ne vous êtes pas méfié avant?

- Mais non, que veux-tu?

Je suis trop honnête, moi.

Les canailleries, ça me surprend toujours.

La vie est de plus en plus dure.

Mon père disait de se méfier d'un ami. Je comptais sur un complice, et non.

Ça aussi, c'est changé. Quelle époque!

- Vous allez pas pleurer?

- Non. C'est raté, c'est raté, voilà tout.

- Vous l'admettez?

- Que devrais-je faire?

- Vous connaissez pourtant d'autres prête-noms.

Tâchez de joindre Ménétrier.

- Il s'est embarqué. On lui a donné une montagne

du côté de Tananarive.

Il va la vendre à ses habitants. - Alors, qui?

Soupir

- Eh bien, je réfléchis.

- Et pourquoi pas Malaval?

- Il est brûlé, lui.

- Et Faubert? - Faubert...

Ah, Faubert, ça serait le rêve.

C'est un gentil garçon.

Un collaborateur adroit, dévoué. Et quelle probité!

- Wagram, 86 02.

- Non, il est en prison.

- Et Picard?

- Ah, non! Non, non!

- Pourquoi? C'est un garçon bien.

Il est sérieux, il a de l'entregent. Pourquoi pas?

- C'est l'amant de ma femme. La délicatesse!

- Bon, je ne savais pas.

- Naturellement. Toute la ville en parle, vous l'ignorez.

Ça montre votre intérêt pour moi. - Mon cher,

j'ignorais pas que vous étiez cocu, juste que c'était Picard.

- Je relis.

Lorsque Boabdil, virgule,

roi de Grenade, dut quitter à jamais le royaume de ses pères,

virgule,

il s'arrêta sur une colline qui dominait la vallée,

et des larmes montèrent à ses yeux.

Un point. À la ligne.

- Il faut en sortir. On va trouver quelqu'un.

- On voit bien que vous n'avez pas étudié le problème.

C'est délicat, un prête-nom.

Un homme d'une honnêteté morbide refuse la plupart des affaires.

S'il est moderne, il pousse le modernisme jusqu'à nous voler, nous.

Les marchés sont en son nom, il peut tout prendre.

On n'a aucun recours au tribunal.

- Quelqu'un qui fasse honnêtement des affaires malhonnêtes.

- Employons des mots innocents, ça nous fera la bouche fraîche.

Un homme qui fasse à la manière d'autrefois des affaires d'aujourd'hui.

Ou alors, un parent.

Sur lequel on ait un moyen d'action, tel que l'honneur du nom,

le sentiment de la famille...

Comme l'amant de ta sœur, si elle n'en avait qu'un.

Ton frère, sans ce casier judiciaire.

Ou ton père, si on savait qui c'était.

- Combien donnerais-tu?

- J'irais bien jusqu'à 500 000, pour les balayeuses.

- Et pour l'agence?

- Bah, 10 %.

- S'il prend moins, j'ai la différence?

- Ouais. Allez, dis ton idée.

- Topaze.

- Qui ça, Topaze?

- Le prof de Gaston. - Oh!

Le barbu?

- Ce n'est pas une improvisation.

J'y ai pensé quelques fois. Avec lui, aucun danger.

- Pourquoi? - On a sur lui un moyen d'action.

- Lequel? - Moi.

- On croit ça, puis des fois, ça...

- Si je lui demande, il signera n'importe quoi.

- Il est mal habillé, vous lui prêtez la piété.

J'ai connu des maîtres chanteurs ayant l'air pauvres.

- S'il marche avec vous, il devra se taire.

- On peut l'embarquer dans cinq affaires, il sera inoffensif.

On peut toujours le voir.

- Deux points, ouvrez les guillemets.

Pleure, maintenant, comme une femme,

ce que tu n'as pas su conserver. Fermez les guillemets. Entrez.

Porte

- Madame vous attend au salon.

- Tout de suite? - Oui, monsieur.

- C'est bien, je vous suis.

- Permettez-moi de vous présenter M. Topaze, dont j'ai parlé.

M. Castel-Vernac, qui est un grand brasseur d'affaires.

- Extrêmement honoré.

- Tout l'honneur est pour moi, monsieur.

- Vous êtes bien bon.

- Nullement, monsieur, nullement.

- Asseyez-vous, prenez un cocktail avec nous.

- C'est un bien grand honneur pour moi.

Raclement de gorge

- Je viens

de parler de votre cas à M. Castel-Vernac.

- Vous êtes trop bonne.

- Il est tout prêt à s'occuper de vous.

- Je vous en suis reconnaissant.

- Pas du tout, c'est naturel.

Madame vous prétend une valeur.

- Oh, monsieur, vous savez... - Mais si.

- Une valeur qui est, pour le moment, inemployée.

- Oui, en somme, c'est le mot.

- M. Castel-Vernac veut exploiter lui-même

cette valeur.

- Exploiter lui-même cette va... Merci, madame.

- Vous tenez à rester dans l'enseignement?

- Rester dans l'enseignement, mon Dieu, oui, madame.

- Pourquoi?

- Parce que c'est une profession très considérée.

Peu fatigante et...

assez lucrative.

- Assez lucrative. Fort bien.

Il s'étouffe.

...

- Il est fort, ce vin.

... - Oui, il est assez fort.

- Qu'espérez-vous gagner avec vos leçons?

...

- Je ne sais pas, mais je connais des profs qui se font 18 000.

- Par mois?

- Oui. Un professeur a des frais de tenue,

puisqu'il est appelé à converser avec des personnes de bonne société.

Quand on gagne 18 000 francs...

- C'est très bon.

- Cette question est vulgaire, mais elle a son importance.

L'argent ne fait pas le bonheur, mais on est content d'en avoir.

Rire Il s'étouffe.

- La situation que monsieur va peut-être vous proposer

permettrait de gagner davantage.

- Pas beaucoup, mais un peu plus.

Oui, un peu plus.

Je pourrais vous donner un fixe, plus une prime sur toutes les affaires.

Vous vous ferez en moyenne 40 000 francs.

- Par mois?

- Oui.

- Pour moi?

- Oui.

- Pour des leçons de quoi?

- Non, pas des leçons.

- Non, il s'agit de remplir auprès de moi certaines fonctions assez...

comment dire...

non pas difficiles, mais délicates.

- Mais ces délicates fonctions,

saurai-je les remplir? - Nous allons voir.

Musique intrigante

...

Vous me permettez de vous regarder?

- C'est tout naturel.

...

Puis-je vous interroger?

- Bien volontiers.

- Avez-vous de la famille? - Non, monsieur, je suis seul au monde.

Tout seul. - Eh bah, c'est parfait.

C'est bien triste, mais c'est le destin. - Oui.

- Vos relations habituelles? - Mes collègues.

Enfin, mes anciens collègues de la pension Muche.

Je vois aussi un camarade de régiment, qui est garçon de café.

- Je vous demanderai de les fréquenter le moins possible.

De ne pas les recevoir au bureau.

- Naturellement.

Mais ces fonctions, de quelle nature sont-elles?

- Mon cher Topaze... Je puis vous appeler ainsi?

- C'est un grand honneur. - Asseyez-vous.

Mon cher Topaze, je vais créer une nouvelle agence.

Comme je suis débordé de travail, j'ai besoin d'un homme de confiance.

L'agence portera son nom,

il sera, en quelque sorte, le véritable directeur.

- Voilà le poste qu'on vous destine.

- Cette confiance m'honore.

Vous avez une trop bonne idée de mes capacités.

- Mais non! Vous êtes professeur, monsieur Topaze!

- Justement, je suis professeur.

C'est-à-dire que, hors d'une classe, je ne suis bon à rien.

- Allons, vous savez dicter? - Pour ça, oui!

- Vous dicterez le courrier et surveillerez l'orthographe.

- L'orthographe, je m'en charge.

- Et vous savez signer?

- Naturellement. Je n'ai pas une jolie signature,

mais elle est difficile à imiter.

Aucun de mes élèves n'a réussi.

- Vous signerez à ma place, voilà tout.

- Alors, que pensez-vous de la proposition?

- Ce que j'en pense? Que c'est la chance de ma vie

et que je vous la dois. - Oh, zut!

J'ai oublié. - Quoi?

- Où êtes-vous né? - En Arles.

- Oh, c'est foutu!

- Parce que je suis arlésien?

- Pas le temps de faire venir ses papiers. - Non.

- Les voici.

- Vous les portez sur vous?

- C'est mon dossier que M. Muche m'a rendu.

- C'est épatant, ça! - C'est Dieu qui l'envoie.

- Non, madame, c'est simplement M. Muche.

- Qu'en dites-vous?

- Parfait, on a les pièces nécessaires.

- Alors, il peut signer les balayeuses. Rire

- Me voici déjà dans un monde inconnu.

- On le fait marcher si vite? - Oui, monsieur, tout de suite!

N'hésitez pas! - Que risquons-nous?

- Rien. Je ne dis pas que je réussirai, mais je peux essayer.

- Vous en prenez la responsabilité? - Oui.

- Soit. Je vous donne une petite signature.

- Oh, merci! Merci, merci!

Musique dramatique

"Payez à l'ordre d'Albert Topaze la somme de 60 000 francs"?

Pourquoi? - Votre commission et un mois d'avance.

- 60 000 francs? Mais c'est trop beau.

- Alors, écoutez, asseyez-vous.

Vous allez me signer ces papiers, ici.

Bon. Musique solennelle

- Madame, monsieur.

C'est avec une émotion profonde et une définitive gratitude

que je vous donne cette signature. - Bon, allez-y.

Sous votre nom, mettez "agent d'affaires".

Je vous remercie, mon cher directeur.

Je file. Je reviens dans 30 minutes.

Si vous m'attendez, nous causerons plus longuement.

- Alors, vous êtes content? - Comment vous témoigner mon dévouement?

- En remplissant bien vos fonctions. Il ne faut que signer et vous taire.

- Me taire? Rire suffisant

En affaires, la 1re qualité est la discrétion.

- Oui, secret professionnel.

- Comme les médecins.

- Exact. - Il y aura d'autres signatures.

Vous me permettez d'enlever madame? - Mais bien volontiers.

- Comment, bien volontiers? - C'est-à-dire que...

Toux Il l'imite.

Rire - Il est inouï!

...

- Monsieur le directeur.

Mon cher directeur.

60 000 francs.

429 leçons à 140 francs.

...

Les affaires, c'est inouï.

Si Tamise me voyait.

Lui qui me traitait d'arriviste.

Il avait peut-être raison.

Musique solennelle

...

- Vous aimez la peinture. - J'en suis curieux.

- Mmh.

Vous peignez peut-être vous-même.

- Non, monsieur.

- Vous êtes marchand de tableaux? - Non, non, je...

Je suis dans les affaires.

- Ah.

Moi aussi.

Un ami de Castel-Vernac?

- Je ne puis le dire, quoiqu'il me témoigne de l'amitié.

Je suis juste son collaborateur.

- Depuis longtemps? - Non, il y a quelques minutes.

Pour longtemps, je l'espère.

- Vous faites les balayeuses.

- Les balayeuses?

Dans les affaires, la 1re qualité c'est la discrétion.

Il rit. - Surtout pour celles-là.

- Peut-être. - Pas peut-être, sûrement.

Je connais le coup des balayeuses.

Je sais qui l'aurait fait, s'il travaillait au rabais, comme vous.

- Au rabais, comme moi? Petit rire

... Au rabais.

- Entre nous, qu'est-ce qu'il vous donne?

- Cette fois, je peux vous répondre, puisqu'il s'agit de moi-même.

Voyez.

- 60 000? Votre commission?

- Mon fixe et ma commission.

Rire - Vous rigolez?

... - Un peu, oui.

Je n'ai eu aucun mérite à l'obtenir, c'est lui-même qui m'a proposé.

...

- Il est souvent très bon de prendre l'air idiot,

mais vous poussez la chose un peu loin.

- Il m'est pénible de m'entendre traiter d'idiot par une personne inconnue.

Par égard pour la maison de notre hôtesse,

il vaut mieux arrêter là la conversation.

- Ne faites pas tant de dignités à un homme qui vous reverra en correctionnelle.

- En correctionnelle? - Mmh.

Plus tôt que vous ne le pensez.

Ce n'est pas moi qui vous dénoncerai.

Six personnes sont au courant et risquent de manger le morceau.

Marcher à ce prix-là pour une telle responsabilité,

c'est navrant.

- Vous parlez de cette affaire comme si elle n'était pas très honnête.

Il rit.

Je vous somme de vous expliquer.

- De toutes les canailleries de cette fripouille,

celle des balayeuses présente le plus grand danger.

- Mais à qui, dans votre pensée, s'applique ce terme de fripouille?

- À notre brillant conseiller municipal.

- Quel conseil municipal?

- Vous ne savez pas que Castel-Vernac est conseiller?

- Mais non.

- Vous ignorez le service qu'il attend de vous.

- Je dois le seconder et signer à sa place, simplement.

- Simplement?

Celui-là, il est inouï! D'où sortez-vous?

- De l'enseignement. - Malheur!

J'aurais dû m'en douter.

Si vous savez où est votre chapeau, prenez-le et foutez le camp.

Vous n'avez rien à faire ici. - Ah, non!

On ne diffame pas sans précision. De quoi accusez-vous mon bienfaiteur?

- Cher monsieur, votre bienfaiteur profite de son mandat politique

pour voter l'achat de n'importe quoi

et il le fournit lui-même sous le couvert d'un prête-nom.

- Ce serait de la prévarication! - Peut-être.

- La forme la plus honteuse du vol.

- Oh, il ne l'a pas inventé, c'est la base de tout régime démocratique.

Des autres aussi.

- Des preuves! Donnez-moi des preuves!

- Je veux bien, mais ne dites jamais d'où vous le savez.

- S'ils sont exacts, je promets!

- Eh bien, comme nous sommes chez l'ennemi,

je vous invite dans un bar à quatre pas d'ici,

La Poupée qui tousse.

Si l'enseignement ne vous a pas détruit, un coup d'ceil

sur ces documents vous suffira.

- Si vous avez menti, je vous dénoncerai.

- Et vous aurez raison.

Mais tout d'abord, suivez-moi.

La voie est libre.

- Et voilà!

La soumission est déposée, tout va bien.

Où est ton protégé?

- Il finit de donner sa leçon à Gaston. - Ah, bon.

Il est bien, ce garçon.

Il me plaît beaucoup.

Le type même de l'abruti.

Savez-vous qui est M. Castel-Vernac? - Comment?

Rire - Quelle étrange question!

- Ignorez-vous ce que je viens d'apprendre?

- Quelle est cette plaisanterie?

- Cet homme jouissant de votre confiance et de votre amitié

est un malhonnête homme!

- Quoi? - Songez à vos paroles!

- Écoutez bien les mots que je prononce.

M. Castel-Vernac est un prévaricateur.

Il est donc juste et nécessaire que cet homme aille en prison.

Je vous salue. - Où allez-vous?

- Chez le procureur de la République. - Un instant, je vous prie!

Ne craignez rien. Il est dans ma chambre, je m'en charge.

M. Topaze, voulez-vous me perdre?

- Vous? - Moi!

- Votre sort est lié au sien? - Oui.

- Vous? Complice de ce forban?

Oh, grands dieux! Vous!

- Vous avez compris trop tôt.

Vous savez ce que je vous aurais dit demain.

- Que m'auriez-vous dit?

- Mon histoire.

Ma stupide histoire.

On a peu de temps, écoutez. - J'écoute.

- Quand je l'ai connu, j'étais une enfant.

Il fréquentait la maison de mon père, il était notre conseil financier.

Il était avocat et homme politique. - Naturellement.

- Oui, naturellement.

Je me suis trouvée seule, je me suis tournée vers lui.

Il était l'exécuteur testamentaire

de mon père. - Je vois bien.

- Il m'a conseillé de tout vendre, l'usine, les terres, le château.

Je lui ai confié ma fortune, il a placé mon argent.

- Oh, quelles affaires tordues!

Elle souffle. - Mais je ne le savais pas!

Il me faisait signer des papiers auxquels je ne comprenais rien.

C'était des contrats avec la ville.

- Vous avez signé?

- Oui. - Oh!

Vous eussiez mieux fait de vous couper la main!

- Oh, oui!

Mais je signais sans savoir.

Comme vous, tout à l'heure. - Oui...

Eh oui, comme moi.

Et quand avez-vous compris?

Elle souffle. - Trop tard.

- Pourquoi? Il n'est jamais trop tard.

- J'étais perdue. Je ne pouvais plus me sauver.

Quel tribunal m'aurait crue?

- Il suffisait de raconter ce douloureux roman comme vous l'avez fait.

La sincérité ne trompe pas.

- Oui, peut-être.

J'aurais dû le dénoncer.

Maintenant, il est trop tard. Je suis perdue.

J'assiste sans mot dire à ses tripotages.

Il m'a souvent forcée à y prendre part. Soupir

Vous m'avez crue complice. Ah, pas complice.

Victime.

Jugez-moi.

- Les voilà bien, les drames secrets du grand monde.

Oh, le monstre est complet!

Pourtant, c'est vous, madame, qui m'avez jeté dans ses griffes.

Pourquoi? - Vous n'avez pas compris?

- Non. - Que peut faire

une femme au pouvoir d'un homme redoutable?

Pleurer? Et chercher un appui?

- Et vous m'avez choisi?

Moi? Pourquoi, madame, dites-moi.

- Je ne sais pas.

- Oh, si, vous le savez. Oh!

Dites-le-moi!

- La première fois que je vous ai vu,

j'ai été d'abord frappée par votre visage énergique.

Il m'a semblé lire dans vos yeux un certain intérêt,

presque une promesse de dévouement.

Cet homme n'est pas comme les autres. Il est simple, intelligent.

Énergique, désintéressé.

Si j'avais près de moi un tel homme, je me sentirais protégée, soutenue...

Raclement de gorge Peut-être sauvée. Me suis-je trompée?

- Non. Mais cet honneur, je veux en être digne.

Madame, qu'attendez-vous de moi?

- Le silence. Si vous parlez, je suis ruinée et perdue.

- Bien, madame, je me tairai.

- Et puis, il faut rester auprès de moi, j'ai tant besoin de vous.

- Oui, je veux rester auprès de vous. - Merci, merci!

Savez-vous à quelles conditions? - Non.

- Installez-vous dans la place.

Regagnez la confiance de Castel-Vernac.

Vous l'étudierez, chercherez son point faible, le trouverez.

Quand vous jugerez bon de frapper sans m'atteindre, faites.

- Quoi? Je découvre un criminel et je deviendrai son complice?

- Oui, si vous voulez me sauver.

Soupir

Ce débat

est cornélien.

Quel carrefour!

Quel conflit de devoir!

Si j'avais une heure pour peser le pour et le contre.

- Non, tout de suite!

Castel-Vernac est à côté.

Il croit que je vous expose les avantages de votre complicité

et peut-être que je propose une augmentation, pour vos scrupules.

- Quelle bassesse!

- Laissez-le croire que tel fut le sujet de notre conversation.

Pour endormir sa méfiance, il faut trouver une preuve de complicité.

- Oui, évidemment. Mais laquelle?

- Oui, laquelle?

- Si je lui serrais la main la 1re fois que je le vois?

- Il le faut, mais ce n'est pas assez. - Mmh.

- Je lui rends ses papiers en l'apaisant? - Excellent. Mais signés.

- Pourquoi? - Ça signifie que vous marchez avec lui.

Ça endormira sa méfiance.

Asseyez-vous.

Qu'est-ce que c'est que ça?

- "Achat de huit maisons à la rue Judaut,

"pour les revendre cher à la ville, qui exproprie pour élargir la rue."

- Alors, prenez cette plume et signez.

- C'est difficile.

- Pour moi.

Musique mélancolique

Ici.

...

Ici.

...

Musique dramatique

...

- En correctionnelle?

...

En correctionnelle?

...

Cris de protestation

... ...

- C'est indigne, allez chercher la police!

C'est odieux!

... - L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR

... Boîte à musique

Musique dramatique

BIEN MAL ACQUIS NE PROFITE JAMAIS

Musique dramatique

...

On frappe. Cri affolé

Musique intrigante

... - Mmh?

On frappe. Qu'est-ce que c'est?

- Un monsieur voudrait voir M. le directeur.

...

- Oscar Muche?

Je suis absent. - Bon.

- Dites toujours que je suis absent.

Ne recevez personne.

Vous m'entendez? Personne.

- Bien. - J'en profite

pour vous dire que M. Castel-Vernac

a vu d'un très mauvais ceil les jeux que j'ai tolérés.

Il m'a conseillé de vous interdire les cartes, les dominos et le jacquet.

Et de ne pas admettre la présence des jeunes gens

qui viennent vous tenir compagnie.

Il a cru voir en eux des... espèces de fiancés.

- Il s'est joliment trompé.

J'ai pas de fiancé, Germaine non plus.

On les rencontre dans la rue, on les amène ici pour s'embrasser.

Parce que Germaine a des chagrins d'amour, il faut la distraire.

C'est pour ça qu'elle boit... du Pernod.

Si vous l'empêchez de vivre, elle deviendra folle.

- Écoutez, je veux dire...

Je vais parler de ça à Castel-Vernac.

Mais jusqu'à nouvel ordre, ne laissez monter personne

et ne jouez à rien.

- Bon.

...

- L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Claquement

- Bonjour, mon cher Topaze.

Comment allez-vous?

- Aussi bien que possible. Merci de l'intérêt que vous me portez.

- Où dînez-vous, ce soir?

- Dans ma chambre.

- Hé! Compagnie galante?

- Oh, non, madame.

Solitude et réflexion.

- Ce soir, vous dînez avec moi. - Avec vous?

- Oui. Et Castel-Vernac et quelques amis.

Ça vous distraira.

- Je demande à ne pas accepter, car j'aime mieux ne voir personne.

- Vous refusez?

- Si vous le permettez, madame.

- Même si je vous dis que j'aimerais bavarder avec vous?

- Non, je ne sais plus bavarder et vous n'y prendriez aucun plaisir.

- Voyons, mon cher, qu'y a-t-il?

- Il y a, madame, que je sais tout.

Il y a cinq mois que je suis entré dans cette maison

et, depuis 27 jours, je sais que vous vous moquez de moi.

- Vous m'étonnez beaucoup.

- Le 13 avril, à 7 h du soir,

je me suis rendu chez vous, vous m'aviez invité à dîner.

J'attendais dans le petit salon.

À travers une porte vitrée,

j'entendis une conversation effroyable.

Hideuse!

Mais pleine de sens pour moi.

M. Castel-Vernac disait...

"Chérie,

"pourquoi as-tu invité le sympathique idiot?"

Et vous avez répondu:

"Le sympathique idiot est très utile.

"Il faut un peu l'amadouer."

Et le sympathique idiot...

c'était moi!

Quant au mot "chérie",

il m'a suffisamment renseigné sur la nature de vos relations avec lui.

- Vous ne le saviez pas? Vous méritiez qu'on vous le cache.

- "Cachât".

- Comment, "cachât"?

- Qu'on vous le cachât.

Ainsi, vous avouez? - Et après?

- Et après? Oh!

Grands dieux!

- Ça prouve qu'on n'a aucun intérêt à écouter aux portes.

Je vous croyais plus délicat.

Et vous apprenez par surprise ce que tout le monde sait.

- J'aurais accepté cette situation affreuse,

si vous ne m'aviez pas attiré dans un guet-apens.

- Non, le hasard vous a conduit ici, on cherchait quelqu'un.

Par sympathie, je vous ai offert ce que vous avez accepté.

- J'ai accepté sur un sourire.

Sur deux mots de vous.

Enivré par le conte absurde que votre beauté

m'avait fait croire.

Mais le 13 avril,

à 7 h, je suis retombé sur le sol.

Et ce sol, c'était de la fange et de la boue.

Mes actes m'écrasent.

Caché dans ce bureau, je sens que l'univers m'assiège.

- Car vous demeurez ici, enfermé comme un prisonnier!

Il faudrait profiter de votre situation, voir des gens, sortir!

- Sortir?

Suis-je en état de soutenir le regard d'un honnête homme?

- En admettant que ce regard soit particulier.

On n'en rencontre pas tellement.

C'est vrai, il a l'air fou.

En ce moment, vous êtes malade.

Voulez-vous aller à la campagne? J'expliquerai la chose.

- Non, je reste ici et j'attends.

- Vous attendez quoi?

- Ce qui doit arriver!

- Vous nous avez dénoncés?

- Hélas, non.

Je n'ai même plus ce courage.

Révéler votre... votre indignité, ce serait proclamer mon infamie!

Et puis...

vous dénoncer, vous?

- Vous êtes fou, mais vous êtes gentil.

- Oui, gentil.

- Depuis longtemps, j'attendais cette scène.

Je savais bien que vous finiriez par apprendre la vérité.

Je me demandais, avec inquiétude, ce que vous feriez.

- Vous le voyez, madame, j'ai maigri. C'est tout ce que j'ai pu faire.

- Si vous saviez combien, parfois, je regrette.

- Non, vous ne regrettez rien.

Vous avez obtenu ce que vous désiriez.

Un homme de paille, soumis et timide.

Ainsi, vous gagnez de l'argent.

Vous vivez dans une sécurité trompeuse, avec celui que vous aimez.

- Voyons, Topaze, vous rêvez!

- Mais alors, pourquoi êtes-vous à lui?

- Il me fait une vie honorable.

- Honorable?

Vous êtes une femme entretenue. - Bah...

Comme toutes les femmes.

Que ce soit un mari ou un amant, la différence est si grande?

- Bonjour, monsieur Topaze. - Bonjour, patron.

- Bonjour, Suzy.

Rien de neuf?

Vous n'avez pas vu un certain

M. Robizoulet? - Non, personne.

- Bon.

Alors, il viendra bien quelqu'un.

Vous allez

traiter une affaire. C'est la première, je l'ai choisie facile.

Vous faites une gueule d'enterrement, je l'ai choisie gaie.

- Bien, monsieur. - Robizoulet

viendra vous voir aujourd'hui.

- Bien, monsieur. - Il est propriétaire

de la Grande Brasserie suisse.

L'année dernière, nos services ont construit devant cette brasserie

un de ces petits monuments de taule en souvenir de l'empereur Vespasien.

- À la bonne heure.

- Or, à mesure que l'été s'avance et que le soleil chauffe,

cette vespasienne rend inhabitable la terrasse de la brasserie.

La clientèle s'en va.

Robizoulet m'a demandé la suppression

de l'édicule. - Ça se comprend.

- Je n'ai pas le temps de m'en occuper, mais s'il s'adresse à vous,

l'édicule sera supprimé.

Alors, il va venir.

Vous allez le recevoir et lui dire que vous vous chargez d'obtenir la chose,

mais que vous avez des frais,

et que vous exigez, avant toute chose, qu'il vous verse 100 000 francs.

- Mais de quel prétexte puis-je colorer cette demande?

- Pas besoin de colorer.

Vous lui demandez 100 000 francs et il les versera sans difficulté.

Je ferai démolir la vespasienne et la ferai transférer en face,

devant le café Bertillon.

- Que dira M. Bertillon?

- Il viendra dire la même chose.

Il donnera 100 000 francs. Après Bertillon, il y en a d'autres.

Avant qu'il ait fait le tour du quartier, on aura trois millions.

C'est une affaire sûre, pratique et amusante.

On pourrait

faire cinq ou six cafés par an, d'une façon régulière.

C'est rigolo.

Eh bah riez, mon vieux, riez.

- Est-il indispensable que je reçoive M. Robizoulet?

- C'est indispensable!

Vous êtes ici depuis cinq mois, commencez à jouer un rôle actif.

Votre signature peut me suffire, mais ne restez pas inemployé.

Je veux vous former, faire de vous un collaborateur actif,

adroit, très au courant. Hein?

Vous serez peut-être député. Il y a de l'argent à gagner.

Vous pourriez faire de grandes choses.

- Eh oui, pourquoi pas?

- À propos, vous n'avez pas reçu un appel de Dumas Montecien?

- Dumas Montecien? - Mmh.

- Oh, oui! Mais oui! Rire

C'est un fou! - Pas du tout.

- L'intermédiaire

pour les plaques d'égout.

- Alors, il aime à plaisanter.

Voici exactement ce qu'il m'a dit.

"Vos deux jumeaux sont dans mon tiroir et prêts à passer sous la table.

"Et quoiqu'ils soient parfaitement noirs,

"j'aimerais mieux que vous veniez les chercher."

- Vous n'y êtes pas allé?

- Chercher quoi?

- Deux paquets d'un million en billets, qui ne figureront jamais en comptabilité.

Filez vite au 325 de la rue Henri Heine.

RDC, à gauche. - Ne serait-il pas

prudent d'y aller vous-même? - Non.

J'ai fait affaire avec Montecien, je ne l'ai jamais vu.

Je tiens à ne pas le voir.

- Mais moi, au point où j'en suis, j'aurai plaisir à faire sa connaissance.

Ah.

Est-ce qu'il a du papier timbré ou faut-il que j'en apporte?

- Pour quoi faire?

- Pour le reçu qu'il va exiger.

- Oh, il le fait exprès?

Mais vous n'aurez rien à signer. Même rien à dire!

Fais-leur téléphoner.

- Si je ne reviens jamais, n'ayez aucune inquiétude.

Même sous la torture, je ne parlerai pas.

Adieu!

Musique douce

...

Porte

On a beau s'y attendre, ça fait un effet insurmontable.

- Mais...

vous n'êtes pas allé à Auteuil. - Non.

Jusqu'au bagne, peut-être.

J'étais filé, suivi, traqué. Ils étaient deux.

Moustachus. Par bonheur, j'ai compris à temps.

J'ai fait deux tours et je suis rentré par-derrière.

Habileté inattendue d'un honnête homme, qu'on aurait enchaîné aux menottes

que Montecien et les jumeaux.

- Pourquoi on vous filerait?

- Parce que la police nous surveille depuis longtemps! Ah, madame...

Vous ne savez pas tout.

Parce que jusqu'ici, j'ai caché les symptômes éclatants

de la catastrophe imminente!

- S'il y a de pareils symptômes, pourquoi les cacher?

- Je jugeais ne pas avoir le droit de vous avertir, et Castel-Vernac.

Voici d'abord, madame, une lettre reçue la semaine dernière.

- "Topaze, il y a de l'eau dans le gaz.

"L'œil de la police voit tout.

"Lâche cet os ou tu es fait comme un rat.

"Un ami."

Rire

C'est absurde, voyons, une lettre anonyme.

Je vous défends de me faire peur avec des sottises pareilles.

- Et... et ceci?

La conscience publique. "Le service de la conscience publique

"est sur la piste d'une affaire de concussion.

"Des renseignements fournis, il résulte que:

"un conseiller, après avoir fait voter un crédit pour l'achat de véhicules,

"les aurait fournis à des prix exorbitants.

"Le prête-nom dans cette affaire serait un malheureux pion

"révoqué pour affaire de mœurs.

"Bientôt des chiffres, des noms et l'exécution des coupables."

- Vous en avez parlé à Régis? - Non.

Que son destin s'accomplisse! Moi, je ne fuirai pas devant le mien.

Il y a autre chose encore, madame.

Hier matin, devant la porte, en face de la plaque de cuivre,

des gens se sont arrêtés.

Un groupe s'est formé, qui bientôt devint une foule.

Ils ont crié, ils ont montré le poing.

- Et vous les avez vus? - Mais oui, madame.

Quand je suis allé à la fenêtre, les huées ont redoublé.

Ce n'est pas une hallucination.

Je les ai entendus, ils criaient: "Bravo, Topaze. C'est indigne!

"Allez chercher la police!" Ho, ho, ha, ha, hé, hé, assez!

Huées

- Assez, c'est odieux!

...

- Accordez-moi quelques minutes. - Oui. Quoique ce soit un peu pressé.

...

- Il est humain.

Ce dénouement était inévitable.

Car la société est bien faite.

Parce que la faute entraîne inexorablement la punition.

Fuyez!

Si vous avez la chance de refaire votre vie,

souvenez-vous

qu'il n'y a qu'une route, le droit chemin!

Musique légère

Oh!

...

Musique intrigante

...

C'est quoi?

- Votre employée se met à la fenêtre et appelle le monde.

Ça a commencé hier matin.

Je passais, comme d'habitude, quand je vois à la fenêtre

une femme qui montre sa gorge.

Pas toute, rien qu'une gorge.

Pour ainsi dire, un nichon.

Sauf le respect que je dois.

Naturellement, plusieurs personnes se sont arrêtées.

Il y en a qui ont applaudi. Principalement des hommes.

Moi, je fais mon rapport.

Le commissaire me dit: "Pas de gaffe!

"Le bureau de l'ingénieur Topaze, celui des balayeuses.

"Cette femme à la fenêtre, c'est peut-être de la pub américaine."

Et voilà que ce matin, je la vois encore.

Mais cette fois, elle buvait une bouteille de liqueur.

J'ai compris

que c'est une femme qui boit et je suis monté vous le dire.

- Je vous suis obligé, monsieur.

- Maintenant, étant donné l'état dans lequel elle se trouve,

je peux la ramener chez elle.

- Je vous en prie.

- Allons, venez, venez.

Allons, allons, venez. Rire

Allez, venez vite. Venez vite, mon petit.

Venez, venez, là, doucement.

...

- Dites-moi, cette affaire

n'aura pas de suite? - De suite?

Ne parlez pas de malheur, je suis marié!

...

Musique intrigante

...

Cri affolé

- Je suis entré ici sans me faire annoncer.

À la faveur d'un désordre ne présageant rien de bon.

- Oh! Ah, oui?

- Ai-je le plaisir de parler à M. Topaze?

- Oui, monsieur, c'est... c'est moi, oui.

- Ah.

- En quoi puis-je vous servir? - En rien.

Ce n'est point pour votre aide

mais pour offrir la mienne que je viens ici aujourd'hui.

- Je vous remercie par avance.

Mais j'aimerais assez savoir...

qui vous êtes.

- Qui je suis?

Un philosophe qui a la faiblesse de s'intéresser aux autres.

Vous avez dû lire dans une feuille publique un écho

qui contient une allusion assez nette

à des affaires que vous avez traitées.

- Oui, monsieur.

Il m'a semblé en effet que le pion douteux

pouvait bien s'appliquer à moi-même.

Je n'ai pas été révoqué pour les mœurs. - Je l'admets.

Il faut bien accorder un peu de fantaisie aux journalistes.

Il n'en est pas moins vrai que vous avez fourni à la ville

des balayeuses dites de système topaze.

Le directeur du journal a fait une enquête très sérieuse.

Et le numéro de demain doit révéler toute la combinaison à ses lecteurs.

C'est ce numéro que je vous apporte.

- Merci. - Voilà.

- "Un scandale à l'hôtel de ville."

Rire gêné

- Quatre colonnes de preuves irréfutables.

500 000 exemplaires dans les rues.

... - Avec ma photographie.

Mais pourquoi ces gens-là veulent-ils me perdre?

- Monsieur, le 1er devoir de la presse

est de veiller à la propreté morale et dénoncer les abus.

C'est même sa seule raison d'être.

Enfin, vous voilà prévenu.

- Merci, monsieur,

de votre démarche spontanée.

Je n'en tire pas d'avantage.

- Vous n'avez rien d'autre à dire?

- Non, monsieur, non.

Que dire?

- Je connais bien Vernickel, le directeur.

Ne me chargerez-vous point d'une commission

pour lui?

- Dites-lui qu'il a raison et qu'il fait son devoir!

- Cher monsieur,

vous n'allez pas attendre que le scandale éclate.

Mais réfléchissez, monsieur, l'honneur

est le bien le plus précieux. Il vaut tous les sacrifices.

Vernickel n'est pas une brute.

Certains gestes pourraient le toucher.

Alors, monsieur, vous devinez ce qu'il vous reste à faire.

- Monsieur, je n'ose vous comprendre.

- Mais osez, monsieur, osez.

- Si je fais ce geste, le numéro ne paraîtra pas?

- Je vous donne ma parole que c'est un enterrement

de 1re classe.

- De 1re classe?

- Un peu de bonne volonté. Exécutez-vous.

- Tout de suite? - Ma foi,

le plus tôt sera le mieux.

- Quoi? Devant vous? - Tiens, mais oui, parbleu!

- Vous voulez voir râler un de vos semblables?

- Mais qui vous oblige à râler?

Je le leur dis toujours.

Pourquoi râler, puisque vous y passerez comme les autres.

Mais non, ils râlent toujours.

Ça les soulage.

- Ce sang-froid ne nous fait pas honneur.

Oui, j'ai commis une faute grave, je l'avoue.

Oui, j'ai mérité un châtiment.

Mais cependant, monsieur...

Porte

- Qui est ce...

- Il a surpris nos secrets.

Il exige que je me tue devant lui. - Sans blague?

- Non, je voulais... - Combien?

- 200 000.

- Comment? Comment? - Taisez-vous.

- Comment? Comment? - Assis.

C'est ça? - Oui.

- Euh...

Ah, ah!

Bon.

Vernickel sait que je suis impliqué? - Oui.

Je devais m'adresser à M. Topaze.

- Il est pas bête.

Euh...

Pardon.

Donnez-moi M. Vernickel, à la conscience publique.

Merci.

Il raccroche.

Dites-moi, vénérable vieillard, c'est pas votre 1er chantage.

- Oh, monsieur! Ai-je l'air d'un débutant?

J'ai commencé avec... Il chuchote.

- Ah, c'était du beau travail. - Oui.

Pensez donc! Des députés, des ministres, des gens très bien.

J'en ai fait une quarantaine.

Et sans entendre un seul mot grossier.

À cette époque-là, je n'avais pas encore le physique.

- C'est surtout le culot qui...

- Ne croyez pas ça, le physique... - Permettez?

- Allô? Ah, oui! Bonjour, mon cher.

Oui, très bien, merci.

Bon...

Dites-moi, j'ai devant moi un vénérable vieillard envoyé par vous.

Je le trouve

un peu cher.

Ah oui, une petite diminution.

Combien?

Oh, non, c'est encore trop cher, ça, mon vieux.

Claquement de langue Bon.

Pour ce que j'en donne, moi, 100 sous.

Non, 100 sous...

Cinq francs, quoi.

Oh, Vernickel,

c'est pas gentil de menacer un vieil ami.

Bon.

Attendez une petite seconde.

Vous connaissez cette histoire?

Un apprenti imprimeur s'enfuit de Melun en 1911

avec la caisse du patron.

Il est condamné le 2 janvier 1912 par le tribunal de Melun

à 13 mois de prison.

Curieux, hein? Ouais.

Oui!

Bien entendu, un simple malentendu.

Oui. Une vieille amitié comme la nôtre.

Rire suffisant

Bon...

Et le petit Victor va bien?

...

C'est à cet âge-là

qu'ils sont intéressants.

Entendu!

Au revoir, mon cher, et à bientôt.

C'est réglé.

- Et fort bien réglé, monsieur. Mes compliments.

Euh...

Je dois me retirer. - Ça ne fait aucun doute.

- Monsieur.

Monsieur.

- Euh, permettez?

Un mot, seulement.

Faites-moi plaisir, sortez à reculons. - Pourquoi?

- Si vous êtes de dos, je serai obligé de vous peloter le derrière.

- Ah, fort bien.

Soupir Fort bien!

Musique légère

...

- Voilà!

- Voilà.

- Un tel oiseau, dites-lui de repasser quand je suis là.

À tout à l'heure.

- À tout à l'heure.

...

- Bonjour, mon cher ami.

Je suis ravi de vous voir, je suis enchanté.

- Monsieur le directeur. Rire satisfait

- Je suis venu plusieurs fois, vous étiez toujours absent.

Je le comprends fort bien.

Vous êtes dans les affaires.

Et quelles affaires! - Ah, oui!

Quelles affaires! On vous en a parlé? - Naturellement.

Vous êtes modeste, mais ne me défendez pas d'être fier pour vous.

Combien de fois parlons-nous de vous?

En conseil de discipline, j'ai annoncé aux collègues

que je vous offrais la présidence de la distribution des prix,

ils ont accueilli cette nouvelle avec une joie qui vous eût touché.

Ils m'ont prié de venir vous arracher votre consentement.

- Moi, président? - Eh oui.

Vous feriez un discours charmant, avec une petite pointe d'émotion.

Du moins, je l'espère.

- Mais non, c'est impossible!

D'ailleurs, d'ici là...

Monsieur le directeur,

il y a eu entre nous un grave malentendu.

Mais je vous sais un homme intègre et je vous dois la vérité.

Donnez-moi votre parole de ne jamais répéter ce que je dirai.

- Si vous m'estimez assez pour m'honorer d'une confidence,

elle restera ensevelie au fond de moi, je vous en donne ma parole d'honneur.

- M. le directeur, je ne suis plus un honnête homme.

- Allons donc!

- Je suis le prête-nom d'un prévaricateur. - Allons donc!

- Mais puisque je vous le dis! - Mais on dit tant de choses!

Mon cher ami,

vous cédez au paradoxe qui a toujours fait votre charme.

- Vous savez que je n'ai pas inventé les balayeuses.

Nombre de gens doivent le comprendre et le dire.

- Qu'ils me le disent!

Je dirai que j'ai vu les plans que vous traciez sur le tableau noir.

- Vous les avez vus?

- À peu près. Je suis prêt à témoigner quand vous voudrez.

Vous gagnez beaucoup?

- Trop. - Oh, la belle réponse!

Vous êtes un homme extraordinaire.

Je le savais depuis bien longtemps.

Que de fois n'ai-je pas dit à table: "Ce garçon a trop d'envergure.

"Il finira par nous quitter."

Et je disais à Mme Muche:

"Quand il voudra partir, je le laisserai libre."

Et c'est par pure amitié, mon cher,

que le jour où vous m'avez demandé votre liberté,

je n'ai pas essayé de me cramponner à vous.

Maintenant, cher ami,

je voudrais vous entretenir

d'un sujet qui me tient à coeur.

Je suis père, mon cher Topaze.

Et père malheureux.

Ô combien malheureux!

- Mlle Muche est malade?

- Hélas.

Son sort, ami, vous intéresse encore?

Elle est frappée d'un mal qui ne pardonne pas.

- Les poumons?

- Non, le cœur.

- Il faut un spécialiste.

- Il est devant moi.

Hélas, oui.

À l'époque où vous étiez encore l'honneur de la pension,

vous passiez dans les couloirs, pensif,

perdu dans des spéculations scientifiques,

vous empêchant de regarder à vos pieds

et d'y voir le coeur de cette pauvre enfant.

- Le cœur de votre fille?

- L'amour l'avait touchée de son aile et moi, père aveugle,

je n'avais pas compris.

Mais depuis votre départ, son attitude me brise le cœur.

Elle rêve près de la cheminée.

- Près de la cheminée?

- Elle s'est lentement amaigrie.

Et puis hier, elle m'a tout dit.

Voilà la confession d'un père.

Soupir

- Ah, non, tout de même!

- Pas de mots irréparables.

Elle est là, dans l'antichambre, qui attend avec angoisse.

- Je vous ai demandé sa main. Et vous m'avez mis à la porte.

- Vous m'avez demandé sa main? - Oui.

- Je vous l'accorde. - Monsieur Muche!

- Viens, Ernestine!

- Mlle Muche, laissez-moi vous dire que je refuse cette main

que votre père me lance à la figure, comme vous le fîtes.

- Ne croyez pas que j'aie l'espoir de voir réussir le projet un peu...

simpliste de mon père.

Il est bien trop tard, maintenant, pour vous parler de mariage.

Mais puisque vous êtes sorti, par un coup de chance,

de la médiocrité,

il m'a semblé...

qu'en souvenir des traits de couleur, vous seriez prêt

non pas à prendre ma main mais...

à me tendre la vôtre.

Je ne m'y accrocherai pas. - Tout ceci me dépasse.

Que pourrais-je faire pour vous?

Vous appuyer auprès de l'inspecteur

d'académie?

- Vous pourriez m'ouvrir la porte d'un autre monde.

Oh...

Une fois par semaine, seulement. Le jeudi.

Vous m'achèteriez une vraie robe, vous me conduiriez aux courses,

au théâtre, aux grands restaurants.

Je ne suis pas l'idiote que je parais. Je vous ferais peut-être honneur.

D'ailleurs,

dès que je serai dans la place,

je ne vous ennuierai pas longtemps.

Donnez-moi ma chance.

- Et en échange de ce service inavouable, vous seriez prête à...

- La plus belle fille du monde peut donner ce qu'elle a.

- Dites-moi, cher ami...

Mademoiselle.

- Monsieur.

- Elle est charmante.

- Mlle Ernestine Muche, institutrice. - Ce serait dommage qu'elle le reste.

- Le restât.

- Muche...

Ça me fait penser à un écureuil.

- Justement, M. Topaze

en avait un à la pension. - Oui, mais un vrai.

L'innocente petite bête, qui se trouvait bien là où elle était.

- Mais elle était empaillée.

- Elle est charmante. Mes compliments, Topaze.

- À moi?

Pourquoi?

Mlle Muche ne m'intéresse en aucune façon.

Rire Surtout maintenant.

- Ah, parfait!

Vous habitez chez vos parents?

- Oui.

Mais mon père a beaucoup de bon sens.

- Oh, charmante et raisonnable.

Allez jeter un coup d'ceil à l'exposition Picasso,

58, rue de la Boétie.

J'y passerai vers 17 h. J'aimerais beaucoup

vous parler peinture.

- Oh, justement, j'adore Picasso!

Mais mon père est dans la salle d'attente.

Je le liquide et j'y cours.

Porte

- Quelle atroce responsabilité!

- Allons donc!

Mettons tout au plus de l'orientation professionnelle.

Et d'ailleurs, ce n'est pas pour moi, c'est pour le sénateur.

Sa Lison a épousé un riche soyeux

et le brave homme se sent bien seul.

Voilà le dossier Robizoulet.

Mme Courtois a dit qu'elle vous enverrait la voiture vers 19 h 30.

Vous dînez avec nous.

Nous parlerons affaires et j'ai une grande surprise pour vous.

Voici d'abord votre chèque de 500 000 francs.

- M. Castel-Vernac vous devait 435 000.

Il a arrondi à 500.

- Oh.

C'est une grande générosité de sa part.

- Maintenant, rendez-moi la clef du coffre de la Société Générale.

J'ai annulé la procuration que vous aviez pour l'ouvrir.

- Pardon.

Une grande responsabilité de moins.

- Ce n'est pas par méfiance que monsieur vous la retire.

C'est justement pour vous enlever un souci.

- Et je désire, mon cher Topaze, vous mettre à votre aise.

Je veux vous enlever non seulement un souci mais tous vos soucis.

Vous n'êtes pas né pour les affaires. Pas de don.

- On ne peut pas les avoir tous.

- Vous en avez un,

c'est celui de l'enseignement.

J'ai rencontré Mlle Muche.

- Où donc? - Au bureau.

Elle était avec son père, c'est une institutrice.

Selon eux, vous êtes un prof merveilleux.

J'ai eu des remords d'avoir privé si longtemps l'enseignement

d'un aussi précieux pédagogue.

J'ai vu un ami qui dirige le collège libre de Saint-Cloud.

Vous êtes nommé professeur

aux appointements de 40 000 francs, plus trois mois de vacances.

D'autre part, voici la surprise annoncée.

- Qu'est-ce que c'est?

C'est pour moi?

Je les ai officiellement?

- Votre diplôme est là.

- Je lève

mon verre en l'honneur de notre ami Topaze.

Professeur de seconde à Saint-Cloud et officier d'académie.

- Vous avez l'air pensif.

- Oh, non. - Est-ce l'émotion?

- Non.

Vous voulez vous débarrasser de moi?

- Il me semble que dans notre intérêt commun,

il n'y a rien d'autre à faire.

- Vous n'êtes pas heureux.

- Non, je n'étais pas heureux.

Jusqu'ici, je n'ai fait que des enfantillages.

Mais je refuse le poste de prof, j'aime mieux rester.

- Ah!

Vous voudriez une petite indemnité?

- Non, patron, pas une petite indemnité.

- Une grosse indemnité, alors?

Il n'est pas aussi bête qu'il en a l'air.

Sachez que votre position face à moi n'est pas si forte que vous croyez.

Pas de chantage avec moi!

- Oh, du chantage? Je n'en suis pas encore là.

- Dites-moi ce que vous voulez.

- Je l'ai dit, je veux rester.

- Pour quoi faire? - Mes preuves.

- Vos preuves? Mais elles sont déjà faites.

Vous avez des visions, vous entendez parler

des balayeuses.

Vous attirez la police.

- C'est que j'ignorais bien des choses que j'entrevois.

Cette journée est celle des révélations.

- Lesquelles?

- La vie n'est pas ce que je croyais. Vous avez raison.

D'ailleurs, tout semble le prouver.

Ce repas, ces vins, ces meubles.

Cette atmosphère, ce charme.

Je m'y habituerais très bien.

Voulez-vous que je reçoive M. Robizoulet?

- Franchement, je crains que cette décision

vous soit inspirée par le champagne.

- S'il faut en boire d'autres, je m'y résignerai.

- Faites-lui encore crédit.

- C'est qu'à jeun, il est dangereux.

- Je vous le demande. - Bon.

Mettez le ruban pour vous donner de l'assurance.

- Les palmes? Ah.

Ça, c'est le coup de grâce.

Ce n'est pas une farce.

- Le diplôme est dans son étui.

Musique douce

Lisez-le donc.

...

"Le ministre de l'Éducation nationale

"à M. Albert Topaze, ingénieur,

"pour services exceptionnels."

Musique solennelle

...

Mmh.

...

...

Faites entrer M. Robizoulet.

...

- Il a quand même du toupet. J'avais dit 14 h.

- S'il est retenu, il pourrait téléphoner.

- En ce qui vous concerne, il a des excuses.

Il ignore que vous serez présente. - Et comment?

Ça fait huit mois, j'ai toujours été présente.

- Oui, sans doute, vous étiez là en curieuse.

Et comme par hasard.

Il sait que votre présence n'est pas nécessaire.

- Au fond, vous avez raison.

Je m'en vais.

- J'osais pas vous le dire, mais je le souhaitais.

Vous ne devriez pas avoir l'air de l'avoir attendu.

- Vous avez raison.

Rire

Vous seriez bien content, si je sortais.

Ah, non!

Pas si bête, mon cher.

- Comment, pas si bête?

- Vous espériez me cacher l'affaire du Maroc.

- Quelle affaire?

- Drôle de tête. Vous niez?

- Je vois pas du tout ce que vous voulez dire.

- Vous vouliez garder ma commission.

Je ne l'admets pas!

- Ma chérie, je comprends pas.

- Vous ignorez la concession de terrain?

Des carrières de marbre.

Des gisements de plomb et du chêne-liège.

- 1re nouvelle. Qui vous l'a dit? - Difficile de l'ignorer.

Le député est ici chaque matin.

J'ai vu la carte, avec le carré au crayon bleu.

Vous me prenez pour une sotte!

- Une carte?

J'avais même pas remarqué.

- Agaçante, cette hypocrisie.

- Agaçants, ces reproches sur une histoire dont j'ignore tout.

- Pourquoi je ne peux pas être présente?

- Bah, ça, c'est tout simple.

Topaze est devenu très fier, depuis ses quelques affaires.

Il se prend un peu trop au sérieux.

Seul avec lui, je lui autorise une certaine liberté de langage,

mais je crains que votre présence excite son amour-propre.

Il dépasserait les bornes de ma patience et me réduirait à le mettre à la porte.

Ce serait ennuyeux. - Vous avez pitié de lui.

- Peut-être.

- Vous en avez peur!

- Allons, voyons. Rire

Peur de mon employé?

- Vous avouez qu'il n'a pas peur de vous. - Non.

Il n'a plus peur de moi, c'est un fait.

Par votre faute.

- Par ma faute? - Sous prétexte

de le rassurer, vous êtes venue ici trop souvent.

Vous lui avez même donné des conseils sur ses costumes.

- Dans notre intérêt.

Un directeur mal vêtu est suspect.

- Quand j'ai besoin de lui, on me dit qu'il est chez son tailleur.

Ou bien qu'il est à la piscine.

Ce ne serait que ridicule

sans le pire. - Quoi?

- Vous lui avez appris à manger.

- Oh. Il est venu déjeuner ici.

- Deux fois par semaine.

Vous lui avez révélé la nourriture. Alors, monsieur a l'intelligence

et l'énergie d'un homme bien nourri.

C'est l'histoire du chimpanzé de ma mère.

Au début, il était maigre, il puait la misère.

Je n'ai jamais vu un singe aussi affectueux.

On lui a donné des noix de coco, on l'a gavé de bananes.

Il est devenu fort comme un Turc.

Il a cassé la gueule à la bonne, on a dû appeler les pompiers.

Je vais lui faire sentir les rênes.

Qu'est-ce que c'est que ce miteux qui se permet...

Un malheureux pion!

C'est de l'inconscience!

J'ai le regret de vous dire qu'il est 16 h 45.

Nous vous attendons depuis 2 h.

C'est tout de même

paradoxal! - Permettez? Une seconde.

C'est fait. Bien, je suis charmé de vous voir.

Alors? - Le règlement de comptes de juillet.

Nous sommes le 4 septembre.

- Vous êtes la grâce et le sourire, les comptes, eux, sont secs et durs.

Je vous supplie de ne point faire entendre ici

une voix si pure qu'elle rendrait ridicules les chiffres

dont nous allons discuter.

Petit rire

Qu'y a-t-il pour votre service?

- C'est ça, venons-en aux chiffres.

Je vous dirai ma façon de penser.

- Je serai charmé de la connaître.

Je vous dois pour le mois de juillet 970 000 francs.

- Oui, ça concorde.

- L'affaire du Maroc

est-elle comprise?

- Quelle affaire?

- Personnelle.

- Comment ça?

- C'est qu'elle ne vous regarde pas.

- M. Topaze!

Quelle est cette réponse?

- Elle me semble claire.

- Comment?

- Laissez-moi parler, je vous prie.

Musique mystérieuse

Une cigarette? - Non, merci.

- Mon cher ami,

je veux vous soumettre un petit calcul.

Cette agence vous a rapporté en six mois 7 680 000 francs de bénéfices nets.

Le bureau a coûté 700 000 francs pour le bail,

900 000 pour l'ameublement, en tout, 1 600 000.

Comparez un instant ces deux nombres, 7 680 000

et 1 600 000.

- Je n'en vois pas l'intérêt.

- Il est très grand.

Cette comparaison prouve que vous avez fait une excellente affaire

même si elle s'arrêtait.

- Pourquoi s'arrêter?

- Je veux garder ce bureau pour travailler à mon compte.

Désormais, cette agence m'appartient. Les bénéfices produits sont à moi.

S'il m'arrive de traiter avec vous,

je veux bien vous abandonner une commission de 6 %.

C'est tout. - Je l'ai dit, notre ami est un humoriste.

- Tant mieux si vous trouvez ça drôle. Je ne l'espérais pas.

- Propriétaire de l'agence?

- Je le suis.

L'agence porte mon nom.

Le bail est à mon nom.

Je suis légalement chez moi.

- Ce serait du vol!

- Allez au tribunal.

- Je n'ai jamais vu de crapule si froidement cynique.

- Pas de flatteries.

- Allez-vous supporter...

Dis quelque chose!

- Oh, nom de Dieu!

- Mettez-vous à sa place. Il ne peut rien dire.

- Il y a certainement un malentendu.

- Vous êtes incapable de faire ça.

- Vous niez l'évidence.

- Mais réfléchissez, voyons!

Sans moi, vous seriez à la pension Muche.

Je vous ai tout appris.

- Vous avez touché 7 684 000 francs. Jamais un élève ne m'a rapporté ça.

- Ah, non! Ça, je ne veux pas le croire!

Enfin, vous êtes un honnête homme! Rire

Vous pour qui j'avais de l'estime et de l'affection.

Oui, de l'affection!

Penser que vous me faites ça pour une question d'argent,

mais j'en ai trop de peine!

Puis vous aussi, voyons!

Suzy, il aura trop de peine, il le regrettera.

Allez, je vous donne 10 %.

- Voyez, Régis, je vous ai vu à l'oeuvre et je me suis permis de vous juger.

Vous n'êtes pas intéressant.

Vous êtes un escroc, je vous l'accorde, mais de petite race.

Vos coups n'ont aucune envergure.

15 balayeuses, 30 plaques d'égout,

10 douzaines de crachoirs émaillés. Rire méprisant

Le jeu n'en vaut pas la chandelle.

Quant aux spéculations comme la pissotière à roulettes,

ce ne sont pas des affaires, c'est de la poésie.

Vous n'êtes qu'un bricoleur, ne sortez pas de la politique.

- Ça y est, le coup du chimpanzé.

Rire - Voilà tout ce que vous dites?

- Que peut-on dire à un bandit? Rire jaune

Vous êtes un bandit, monsieur!

- Vous n'êtes pas un homme.

- Oh, vous, écoutez, je vous en prie, taisez-vous.

Vous êtes sa complice? - Vous savez que c'est faux.

- Où aurait-il pris cette audace sans vos conseils?

C'est vous? Je suis fixé depuis longtemps.

- Moi aussi. - Mais ça ne va pas se passer comme ça.

Je ne vous ai pas donné assez? - Le comble de la vulgarité.

- La vulgarité? La vulgarité! Rire

- Si vous avez envie de crier, allez faire ça ailleurs.

- Avant, vous portiez du lapin. - Grossier!

- Et les shorts de son père. Rire outré

- Ne lui parlez pas sur ce ton. Allez-vous-en!

- Oh! Rira bien qui rira le dernier.

Vous me reverrez. - Non.

- Je vais chez le procureur. - C'est ça.

- Quant à vous,

vous m'avez trop ridiculisé. - Oui.

- J'attends que vous changiez. Je serai chez vous tout à l'heure.

- Vous me parlez grossièrement car vous avez peur de lui.

Rire méprisant Je vous trouve très méprisable.

- Madame... - Sortez, monsieur!

- Croyez-vous, par hasard... - Sortez!

- Je vous frapperais. - Vous gênez pas.

- Je ne suis pas ainsi. - Selon vous.

- Je vous ferai payer vos fanfaronnades. Là, j'en ris.

- C'est ça, riez. Rires forcés

...

Il s'est montré au naturel.

Il ne tardera pas à vous faire des excuses

et vous accepterez en souriant pour conserver votre situation.

- Je vous trouve bien impertinent.

Trop.

J'ai l'impression que vous avez perdu la tête.

Votre rébellion est une preuve d'intelligence?

- Non, d'autorité, tout au plus.

- Cette autorité vous coûtera cher.

- Pourquoi?

- Cette agence par elle-même ne vaut rien.

Elle rapportait de l'argent car sa façade cachait Régis.

- Désormais, il y aura moi.

Rire - Vous?

Que croyez-vous faire, seul?

- Demandez plutôt ce que j'ai fait.

Depuis trois mois, madame, j'ai travaillé pour moi.

J'ai vu des gens intéressants.

J'ai gagné de l'argent. Quand le Maroc

donnera...

- C'est sérieux, le Maroc? - Rien de plus sérieux.

Concession de 5 000 ha, société anonyme.

4 000 parts de fondateur mises sur le marché le mois prochain.

- Vous êtes bien changé.

- À mon avantage?

- Peut-être, mais pas au mien.

- Comment ça? - J'avais des intérêts.

En dépouillant Régis,

vous me dépouillez.

Je touchais 8 %.

- Vous pouvez les conserver.

- À quel titre?

- Je vous dois beaucoup.

J'ai besoin de vos conseils.

- Je vous croyais un grand homme d'affaires.

- Pas tout à fait, il me manque une chose.

- Quoi? - Le signe éclatant de la réussite.

Une maîtresse élégante à montrer chez les autres

qui sache recevoir mes amis dans un intérieur de bon goût.

- Je crois que vous allez un peu vite.

- Pourquoi ça?

- Je sais ce que vaut un Topaze et comment on les fait.

Je me permets, malgré vos airs, ce conseil.

- C'est un conseil que je vous demande.

Votre avis sur le choix que j'ai fait.

- Puisque votre choix est fait, il est un peu tard pour me consulter.

Qui est-ce?

- Devinez.

- Je la connais?

- Fort bien.

- Brune ou blonde?

- Blonde.

- Petite?

- Mmh.

Moyenne.

- Mmh. Jolie?

- Très jolie.

Et surtout si distinguée.

Si fine.

Et puis, on voit briller dans ses yeux bleus

une intelligence redoutable.

C'est aussi pour cette raison que je l'ai choisie.

N'ai-je pas bien fait? - Oh, assurément.

Mais elle se moque peut-être de vous.

- Qui sait? - Elle vous voit peut-être comme un homme

sans avenir. - Elle aurait tort.

- Elle conseille de faire vos preuves avant d'adresser une offre déplaisante.

- Croyez-vous? - Je crois

qu'elle vous refroidirait.

- Sur ce point, je crois que vous vous trompez.

Je pense que je ferais bien de lui parler le plus tôt possible.

- Tant pis pour vous.

- Son amant l'a quittée. Elle n'attend peut-être qu'un mot.

Rire - Vous voilà bien fat et prétentieux.

Essayez de dire ce mot.

- J'essaierai.

- Tout de suite, ça me distraira.

- Bien.

Passy, 43-52.

- Comment?

Rire Odette?

- Le baron Martin l'a quittée hier.

Je l'ai rencontrée, on a pris le thé ensemble.

Il m'a semblé que... - Oh, comme c'est bête.

Vous m'estimez assez peu pour me jouer pareille comédie?

Qu'espérez-vous?

- Rien.

Que puis-je espérer?

Vous m'avez connu trop pauvre et trop niais.

Je ne vous gagnerai jamais.

Je serai toujours le sympathique idiot.

- Sympathique.

- Mais idiot.

- Savez-vous quoi?

- Ça, je le sais.

Rire - Pas de bêtises.

Je file à Saint-Cloud. Régis m'y attend.

- Il vous manque?

- J'ai des comptes à régler. Une rupture nette.

Je passe vous reprendre ici et on continuera cette conversation,

qui n'est pas inintéressante, au restaurant d'Armenonville.

- Je préfère le moulin de Bicherel.

C'est plus loin, les soirées sont belles.

- Comme il vous plaira. Mais je ne transigerai pas sur un point.

- Lequel?

- Mes 8 %. Rire

Musique mystérieuse On tape à la machine.

... ...

...

- Tamise. - Ah, Topaze.

Oh, tu l'as coupée!

- Oui, tu sais, les affaires. - Oui.

- Ça me change beaucoup? - Tu as l'air d'un acteur

de la Comédie-Française. Rire

- Content de te voir.

- Tu aurais eu ce plaisir plus tôt,

si je n'avais pas trouvé porte de bois.

Tes dactylos ont dû te le dire. Elles me disaient que tu n'étais pas là.

J'avais fini par m'imaginer que tu ne voulais pas me recevoir.

- Oh. - Je trouvais ça un peu fort.

- De vieux amis comme nous. - Oui, surtout que...

j'ai quelque chose d'important à te dire.

- Dis-le. - Tu sais que je suis ton ami,

un vieil ami sincère, et que je n'ai jamais été indiscret.

Ce que j'ai à te dire est très grave,

puisqu'il s'agit de ta réputation.

- Ah, ma réputation? - Oui.

Ça me fait de la peine de te le dire, mais devant moi,

on a parlé de ton associé comme d'un politicien taré.

Et même, un parfait honnête homme a laissé entendre

que tu ne l'ignorais pas.

Et que tu faisais des affaires douteuses.

- Douteuses? - Douteuses.

D'ailleurs,

ces bruits sont repris dans la presse. Voici un écho

qui m'a été remis par un honnête homme.

Il a paru il y a fort longtemps dans un journal des plus sérieux.

- Mmh. Et quelles sont tes conclusions?

- Mon cher, je suis venu t'avertir.

Regarde de près les affaires que tu traites avec ce monsieur.

Et écris aux journaux pour les détromper.

- Merci, mon vieux Tamise.

Mais je suis parfaitement fixé sur les affaires que j'ai traitées.

- Elles ne sont pas douteuses. Rire

- Pas le moindre doute.

Ce sont de simples tripotages.

Fondés sur le trafic d'influence, la corruption de fonctionnaires

et la prévarication.

Rire

- Sacré Topaze!

- Je ne plaisante pas. - Tu me donnes une leçon?

Je l'ai méritée. Que veux-tu? On m'avait dit ça avec tant d'assurance.

Et ce journal...

Je ne sais pas si c'est que tu as tant l'air d'un acteur,

j'ai presque failli te croire.

- Il faut me croire.

Tout ce que j'ai fait tombe sous le coup de la loi.

Si la société était bien faite, je serais en prison.

- Que dis-tu? - La vérité.

- Tu as perdu la raison? - Du tout.

- Quoi, c'est donc vrai? Tu es devenu malhonnête?

Profonde inspiration

- Tamise, mon ami, ne me regarde pas avec horreur.

Et laisse-moi me défendre.

Avant de me condamner. - Oh, toi...

Toi qui étais une conscience,

toi qui poussais le scrupule jusqu'à la manie.

- Je puis dire que pendant dix ans, de toutes mes forces, mon courage, ma foi,

j'ai accompli ma tâche en voulant être utile.

Pendant dix ans, on m'a donné 17 500 francs par mois.

Un jour, je n'ai pas compris qu'il me demandait une injustice

et M. Muche m'a fichu à la porte.

Je t'expliquerai comment le destin m'a conduit ici

et j'ai fait malgré moi des affaires illégales.

Quand j'attendais avec angoisse le châtiment,

on m'a donné la récompense que mon dévouement n'avait pu obtenir.

Les palmes. - Ah, tu les as?

- Oui. Et toi?

- Euh...

Pas encore.

- Tu le vois, mon bon Tamise, si je suis sorti du droit chemin,

je suis riche et respecté.

- Oh, sophisme! Tu es respecté parce qu'on ignore ton indignité!

- Je l'ai cru, mais c'est faux. Tu m'as dit qu'un honnête homme

t'avait renseigné. Muche, je parie? - Oui.

Si tu l'entendais s'exprimer sur toi, tu rougirais.

- Ce parfait honnête homme est venu me voir.

Je lui ai dit la vérité. Petit rire

Alors, il m'a offert un faux témoignage.

La main de sa fille.

Et la présidence de la distribution des prix.

- La présidence?

Et pourquoi?

- Parce que j'ai de l'argent.

- Et tu t'imagines que pour de l'argent...

- Mais oui.

Pauvre enfant que tu es.

Ce journal champion de la morale

ne voulait que 500 000 francs...

Oh, l'argent... Rire

Tu n'en connais pas la valeur.

Mais ouvre donc les yeux.

Regarde la vie! Regarde tes contemporains!

L'argent peut tout.

Il permet tout.

Il donne tout.

Si je veux une maison moderne, une fausse dent, invisible,

la permission de faire gras le vendredi, mon éloge dans la presse

ou une femme dans mon lit,

l'obtiendrai-je par des prières, le dévouement ou la vertu?

Il ne faut qu'entrouvrir ce coffre

et dire un petit mot.

"Combien?"

C'est la force qui gouverne le monde.

Et ces petits rectangles de papier bruissant,

voilà la forme moderne

de la force.

Il souffle.

- Il est heureux que tu aies quitté l'enseignement.

Car si tu redevenais professeur de morale...

- Sais-tu ce que je dirais à mes élèves?

Musique douce

Mes enfants.

Les proverbes aux murs de cette classe correspondaient jadis

à une réalité disparue.

Aujourd'hui, ils ne servent qu'à lancer la foule

sur une fausse piste

pendant que les malins se partagent la proie.

Si bien qu'à notre époque, le mépris des proverbes

est le commencement de la fortune.

...

Si les professeurs avaient eu la moindre idée des réalités,

voilà ce qu'ils t'auraient enseigné.

Et tu ne serais pas maintenant un pauvre bougre.

- Mon cher, je suis peut-être bougre, mais je ne suis pas pauvre.

- Toi?

Tu es pauvre au point de l'ignorer.

- Allons, je n'ai pas les moyens de me payer des plaisirs matériels.

Mais ce sont les plus bas.

Tu sais que je suis très heureux.

- Tu pourrais l'être mille fois plus si tu jouissais du progrès.

Et pourtant, le progrès, ceux qui l'ont permis,

ce sont des grosses têtes, comme toi. - Allons!

Tu sais que je n'ai rien inventé. - Je le sais bien.

Tu n'es pas de ceux qui nourrissent la flamme.

Mais tu la protèges de tes pauvres mains.

Et j'ai la rage au coeur

de voir les trous de cette filoselle.

Tu n'as jamais pu te payer ces gants de peau grise

que tu regardes depuis trois ans dans la vitrine des Trois-Quartiers.

- Oui, c'est vrai.

Ils coûtent 800 francs. Je ne peux pas les voler.

- C'est à toi qu'on les vole. Tu les mérites et tu ne les as pas.

Allons, gagne de l'argent, voyons.

Balbutiement - Comme toi? Merci bien!

D'ailleurs, moi, je n'ai pas les mêmes motifs.

- Quels motifs? - Ces théories,

je vois d'où elles viennent.

Tu aimes une femme qui veut de l'argent.

- Mais elle a raison.

- Je te l'avais bien dit, Topaze, c'est une chanteuse.

Et peut-être une chanteuse qui ne chante même pas!

Ça coûte cher.

- Tu as vu des femmes qui aiment les pauvres?

- Ne me dis pas qu'elles font toutes le même calcul.

- Non, mais elles préfèrent les hommes qui gagnent de l'argent.

C'est naturel. Aux temps préhistoriques,

quand les hommes se disputaient les lambeaux de bête,

les femmes regardaient de loin.

Quand les mâles se dispersaient avec leur part,

sais-tu ce qu'elles faisaient?

Elles suivaient celui qui avait le plus gros bifteck.

- Oh, Topaze, tu blasphèmes!

Même si tu as raison, je ne veux pas te croire.

Topaze, si tu n'es pas complètement pourri, fais un effort.

Sauve-toi!

Quitte cette femme qui t'a perdu, pars tout de suite,

avec moi! - Tu es bon, mon bon Tamise.

C'est toi qu'il faut sauver. Veux-tu quitter la pension?

Veux-tu travailler avec moi?

- Quand tu feras des affaires honnêtes.

- Celles que je ferai le seront, mais pas pour toi.

Pour gagner de l'argent, on le prend à quelqu'un.

- Oh!

Mais à ce compte-là, il n'y aurait plus d'honnêtes gens.

- Si.

Il reste toi.

Viens demain me voir et nous étudierons la possibilité de changer ça.

- Non, surtout s'il ne reste que moi.

Rire Ils me feront peut-être une pension.

Porte

- Vous êtes occupé.

Tout est réglé.

Je vous attends?

- Ah, c'est celle-là qui t'a rasé le poil. Elle est belle.

- Peux-tu venir demain matin? - Ça, oui. C'est jeudi.

- Au revoir, mon vieux, excuse-moi. - Oh, je t'excuse.

Musique mystérieuse

...

Petit rire de jugement Il renifle.

...

Musique intrigante

...

Téléphone

- Allô?

Oui, monsieur le ministre.

Non, monsieur le directeur n'est pas là.

Musique douce

Oui, demain matin, monsieur.

...

Bien, monsieur.

...

- Pardon, mademoiselle.

Il y a ici un personnel assez nombreux.

- Cinq dactylos.

- Cinq dactylos...

Et qui est le secrétaire de M. le directeur?

- Il n'en a pas.

- Ah.

...

Ah, il n'a pas de secrétaire.

...

Il n'a pas de secrétaire.

Musique majestueuse

...

Sous-titres: Sandrine Niggeler

Sous-titrage: TRANSPERFECT MEDIA

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