All language subtitles for Stanley Kubrick par Michel Ciment

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Original subtitles

Merci de votre accueil, c 'est toujours un plaisir, je le dis à chaque fois,

mais c 'est vrai, d 'être à Lyon, d 'aller au Musée des Beaux -Arts, de

une émission de radio locale, et puis surtout de vous retrouver dans cet

endroit qui se consacre au cinéma avec passion, et ça c 'est tout à fait

réconfortant. Alors voilà, je dois vous parler de Kubrick en une heure.

C 'est évidemment un tour de force et je ne parlerai que de certains aspects de

son oeuvre. Je le parlerai sans note, en improvisant sans doute.

Je connais suffisamment son oeuvre pour en parler comme ça. Donc ça va être un

peu ad libitum. Je vais naviguer. Vous excuserez peut -être parfois le coq à l

'âne. Et puis, le dernier quart d 'heure, vous pourrez poser des questions

complémentaires ou sur des aspects que je n 'aurais pas développés ou même sur

des choses que j 'aurais pu dire.

qui vous ont choqué ou avec lequel vous êtes en désaccord.

Voilà. Donc, je dois dire que le triomphe énorme que remportent

les rétrospectives pubriques à Lyon et à Paris et cette exposition qui va

certainement battre tous les records, Serge Toubiana...

le directeur de la Cinémathèque française ne le croyait pas puisqu 'il m

oui mais ça va être un grand succès mais je pense que ça ne battra pas l

'exposition Renoir Renoir parce que là il y avait les tableaux d 'Auguste

c 'était pas seulement du cinéma et bien non c 'est le plus grand succès

certainement jamais remporté par un metteur en scène à la Cinémathèque

pour une exposition et j 'en suis évidemment très ému parce que ça a été

longue bataille ça peut paraître paradoxal mais j 'avais proposé quand la

Cinémathèque française française, il y a cinq ans, ne pouvait pas accueillir

cette exposition qui vient de Francfort, qui est allée à Zurich, qui est allée à

Rome, qui est allée à Gans, qui est allée à Melbourne, qui va aller à Los

Angeles. En France, à Paris, il n 'y avait pas d 'endroit pour accueillir, il

'y avait pas la place.

J 'avais donc contacté le musée d 'art moderne, le centre Pompidou.

qui m 'avait refusé cette proposition en disant c 'est pas un artiste vraiment

moderne, Kubrick c 'est pas moderne. Alors je vais vous demander ce que ça

voulait dire, parce que les psychanalystes, les peintres, les

écrivains sont passionnés par Kubrick, tous les modernes sont passionnés par

Kubrick, mais pas pour le centre Pompidou.

Qui, par contre, fait des rétrospectives Serge Bozon, Luc Moulet, etc. Bon, ça,

c 'est moderne, mais pas Kubrick. Alors, je me dis, quelle est la raison pour

laquelle il n 'est pas moderne ? Peut -être, tout simplement, parce qu 'il a

succès. Peut -être que le succès est contradictoire avec la modernité. Un

qui a des spectateurs dans les salles ne serait pas moderne. Voilà, c 'est peut

-être une explication.

Peut -être aussi, l 'autre explication, c 'est...

Il y a un livre très passionnant de Antoine Compagnon, qui est professeur au

Collège de France, qui s 'appelle « Les Antimodernes ». Et il parle des artistes

du XXe siècle.

qui sont modernes, mais en même temps anti -modernes. Ça peut paraître un peu

compliqué comme expression, mais je pense que c 'est applicable à un certain

nombre de cinéastes, c 'est -à -dire des cinéastes qui effectivement créent des

formes, qui sont des inventeurs de formes, qui sont très modernes aussi par

sujets dont ils parlent. Et ça, je pense que quand on parle de Kubrick, c 'est

difficile à nier, que c 'est un homme qui nous parle du XXe siècle ou du XXIe

siècle, qui parle de l 'homme.

dans toutes ses dimensions et du monde et de la société, et qui le parlent en

termes stylistiques extrêmement élaborés, mais en même temps qui sont

du passé, qui regardent dans le rétroviseur, qui parlent, qui

sujets dans des genres spécifiques, mais en même temps en tenant compte...

de ce qu 'il y a eu derrière eux.

Donc c 'est peut -être ça le moderne -antimoderne.

Je pense à des gens comme Polanski, je pense à des gens comme Alain Resnais,

un peu s 'opposeraient à des briseurs absolus de formes, comme Godard, par

exemple, qui voudraient détruire la narration, détruire les personnages.

ils essayent d 'inventer des choses nouvelles, mais à partir d 'un acquis. C

'est peut -être, au fond, une première...

peut -être une première façon d 'aborder l 'œuvre de Kubrick.

Son rapport à l 'art moderne est d 'ailleurs très compliqué, parce qu 'en

temps, c 'est vrai que c 'est un homme qui s 'intéressait à toutes les formes

la modernité, à la littérature, à la peinture, mais en même temps, quand on

pense à deux séquences de ses films, on voit qu 'il avait une certaine suspicion

à l 'égard, non pas de l 'art contemporain, mais de certaines

'art contemporain, que tout l 'art contemporain n 'était pas accepté en

comme c 'est souvent le cas dans les médias aujourd 'hui.

Je pense à cette séquence de Orange Mécanique, où un phallus sculpté trône

la pièce où vit la femme au chat, et où Alex arrive avec son masque, etc., et

commence à bouger le phallus en le faisant bouger un peu, c 'est une

mobile, et elle lui dit, ne le touchez pas, ne le touchez pas, c 'est une œuvre

d 'art très importante.

Évidemment, c 'est le comique de Kubrick qui existe toujours dans tous ses

films. C 'est un auteur qui a beaucoup d 'humour. Et puis, je pense à une autre

séquence qui est celle de Full Metal Jacket où il y a cette ouverture du

film qui sont 40 minutes d 'éducation des Marines, la préparation au combat

ce sergent instructeur joué par Lee Hermé et qui dit à ce garçon obèse,

Pyle,

dans la version française, qu 'il n 'arrête pas d 'humilier, et ses

aussi l 'humilient, et il lui dit, t 'es tellement laid que tu pourrais être un

chef -d 'oeuvre de l 'art moderne. Donc on voit que Kubrick a une façon de

traiter avec certains humours, à certains détachements, le problème de l

contemporain.

Tout cela...

J 'enchaîne, parce que quand il dit à ce garçon obèse qu 'il l 'insulte et que

ses camarades l 'insultent, la nuit, dans le dortoir militaire, on vient le

brutaliser avec des coups de pelochon, on le torture, si bien que ce garçon,

vous le savez, ceux qui ont vu le film, qu 'il finit par se suicider. Il tue d

'abord conciergeant Rutter, puis il se fait sauter la cervelle.

Je pense qu 'il y a chez Kubrick...

Contrairement à ce qu 'on a souvent dit, très longtemps, on a dit que Kubrick, c

'est un misanthrope, c 'est un homme qui n 'aime pas l 'homme, c 'est un cinéma

froid. Non, ce n 'est pas un cinéma froid, c 'est un cinéma...

qui n 'est pas sentimental.

En ce sens, c 'est vrai que le cinéma de Kubrick ne verse jamais dans le

sentimentalisme. Mais dire qu 'il n 'y a pas d 'émotion chez Kubrick, on peut le

dire chez certains cinéastes, on peut dire par exemple que chez Peter

il n 'y a pas d 'émotion, on peut le dire peut -être même dans beaucoup de

de Michael Haneke, qu 'il n 'y a pas d 'émotion. Je pense que c 'est vrai qu

y a certains cinéastes qui retiennent l 'émotion.

Mais chez Kubrick, je pense qu 'il y a une vraie émotion, et en particulier l

'émotion qu 'il accorde aux victimes. Je pense que chez Kubrick, il y a une

compassion pour les victimes. C 'est une chose dont on ne parle pas tellement

dans son cinéma. On retient les idées, on retient la force visuelle, mais on

oui, mais c 'est un cinéma froid.

Quand vous voyez les Sentiers de la Gloire et que vous voyez les trois

qui vont vers le peloton d 'exécution avec le prêtre qui les bénit et que l

d 'entre eux tombe dans les pommes parce qu 'il va être tué par le peloton d

'exécution. Quand vous voyez justement dans Full Metal Jacket ce personnage de

baleine, quand vous voyez Lady Lyndon à qui son mari jette la fumée de son

cigare le jour même de ses noces et qui va se plonger dans une sorte de

mélancolie avec ses dames de compagnie. pendant que son mari la trompe avec

toutes les servantes.

Quand vous voyez dans Orange Mécanique Alex rentrer chez lui après avoir été en

prison et voir que sa chambre est occupée par un garçon de son âge que ses

parents ont invité à vivre chez eux et qu 'ils ont adopté comme un fils alors

que leur propre fils, ils le tiennent à distance.

Je pense que quand vous voyez même la mort de l 'ordinateur dans 2001, l

'Odyssée de l 'espace, il arrive à même avoir de la compassion pour une machine.

Alors on dit que c 'est la seule séquence où il a de la compassion, et

hasard, ce n 'est pas pour un être humain, c 'est pour une machine. Non, sa

compassion va jusqu 'à avoir de la compassion pour une machine.

Même il y a de la compassion dans Shining, quand ce père qui a voulu tuer

fils et sa femme, dans le labyrinthe, se retrouve gelé, mort, frigorifié.

Eh bien, comme dans la tragédie grecque, il y a, même si c 'est un meurtrier

horrible, fou, il y a de la compassion. parce que là, il est mort.

Et je pense que dans Barry Lyndon, quand son fils meurt, le petit garçon meurt,

et qu 'il pleure, cet enfant qui meurt devant ses yeux, il y a de la

Donc je crois qu 'on devrait... Ou la jeune vietnamienne qui est tuée dans

Metal Jacket. Donc je pense qu 'il y a...

dans la plupart des films de Kubrick, presque tous, des moments d 'extrême

émotion, et je dirais même de compassion, et toujours du côté de ceux

souffrent, de ceux qui sont les victimes.

C 'est donc une autre réflexion que je me suis faite en voyant les films de

Kubrick. Je disais en même temps qu 'il regarde dans le rétroviseur. Pourquoi ?

Parce que tous ces films...

traite de genre défini. C 'est -à -dire que c 'est quelqu 'un, c 'est une chose

qui a été dite assez souvent sur Kubrick, c 'est quelqu 'un qui passe par

genres.

Il fait des films d 'horreur avec Shining, il fait des films de guerre

Metal Jacket et Les Sentiers de la Gloire, il fait des films en costume

Barry Lyndon, il fait des films de science -fiction avec 2001, l 'Odyssée

'Espace, il fait des films criminels avec L 'Ultime Razia et Le Baiser du

Il fait des fables comme Dr. Folamour et Orange Mécanique. Il fait aussi un film

sur l 'amour, sur le couple, plus, disons moins...

dans un genre particulier.

Je pense que « Eyes Wide Shut » est un peu... Le genre de « Eyes Wide Shut », c

'est le grand film d 'auteur européen. Il a fait son film européen, comme « Max

of Hulce » ou comme « Bergman ». Il a fait sa réflexion sur le couple qui ne s

'inscrit pas vraiment dans un genre, sauf le genre du film d 'auteur.

Mais à chaque fois, il part d 'un projet qui peut paraître prétentieux, qui peut

paraître vaniteux, qui peut paraître mégalomane. C 'est que...

Il a envie de faire le meilleur film dans ce genre -là.

C 'était un grand cinéphile comme Truffaut ou comme Godard. Il a fait ses

classes au Musée d 'art moderne de New York.

Avant de devenir metteur en scène, il a vu tous les classiques russes,

soviétiques, italiens, néo -réalistes, morceaux de Noël, les grands muets,

Chaplin, Murnau, Langue. Donc c 'est un grand cinéphile. Et à chaque fois qu 'il

fait un film, il se dit, bon, j 'ai vu des très beaux films, j 'ai vu des films

magnifiques, mais

Je vais faire mieux. Et je pense que c 'est une démarche que tout artiste

devrait avoir.

C 'est -à -dire que quand on fait un film, quand on écrit un roman, c 'est ce

que disait récemment Lobo Antunes, le grand romancier portugais. Il disait que

quand on écrit un roman, on doit vouloir faire le meilleur roman jamais écrit.

Donc, on voit tellement de films chaque semaine, 16 films par semaine, et la

plupart du temps, on se dit mais...

Qu 'est -ce qui a poussé les gens à faire ce film ? Est -ce qu 'ils

vraiment faire quelque chose d 'exceptionnel ou simplement avoir une

professionnelle ou faire un film de plus qui va entrer dans les salles, peut

-être un jour aller au festival de Cannes, monter les marches, etc. Mais

qu 'il y avait vraiment une nécessité intérieure, une ambition qui fait qu 'on

envie de faire quelque chose que personne n 'a fait avant ? La plupart du

la réponse est négative. Kubrick, il se coltinait avec ça. Il avait envie de

faire mieux.

Ma première conversation avec lui...

C 'était au téléphone en 1968.

J 'avais réussi à ce qu 'il m 'appelle dans ma chambre d 'hôtel à Londres parce

que je n 'avais pas à l 'époque son numéro direct pour lui téléphoner chez

Donc il m 'a appelé le matin. Je voulais avoir des photos pour positif, des

photos de 2001 qui n 'étaient pas dans le jeu de presse normal.

Je vous passe les détails, parce qu 'il a commencé par me dire, il faut avoir un

trépied. Il m 'a dit, voilà, vous pouvez prendre des photos, même le film, vous

allez dans une salle, vous vous installez. C 'était pour moi qui suis

manuel, il m 'a complètement découragé. Mais par contre, il m 'a posé des

questions, parce que Kubrick adorait se renseigner, s 'informer. C 'était un

grand, grand chercheur de réponses, d 'informations sur tout.

Et il m 'a donc dit, il m 'a posé des questions pour savoir...

Et heureusement, j 'avais fait des études d 'histoire.

Donc j 'ai pu lui dire qu 'il préparait Napoléon, qu 'il n 'a jamais pu faire,

comme vous le savez, et il me posait des questions sur les grands historiens

français, les différentes écoles d 'historiens sur Napoléon. Donc j 'ai pu

parler des historiens marxistes, Tersen, Soboul, j 'ai pu lui parler des

royalistes, j 'ai pu lui parler des bonapartistes, j 'ai pu lui parler des

conservateurs qui s 'intéressaient à Napoléon, etc. Enfin bref, donc il a

commencé à s 'intéresser. À un moment, j 'avais 30 ans.

Je n 'étais pas vraiment un jeune homme. J 'avais commencé à avoir un peu d

'expérience. Mais j 'ai eu tout de même une sorte de naïveté de jeune homme. Je

lui ai dit « Pourquoi vous voulez faire encore un film sur Napoléon ? Il y en a

eu 80.

» Je lui ai dit « Pourquoi vous voulez faire encore Napoléon ? » Il me dit « Ah

oui ? Il y en a eu 80. Mais est -ce que vous en trouvez un qui est vraiment très

bon ? » Alors, évidemment, comme tous les cinéphiles que j 'étais à l 'époque,

'ai dit, bah oui, c 'est le Napoléon d 'Abelgance.

Il m 'a dit, le Napoléon d 'Abelgance, vous l 'avez vu ? Je lui ai dit, bah

bien sûr.

Il me dit, oui, il dit le Napoléon d 'Abelgance, d 'accord, du point de vue

technique, c 'est extraordinaire. Le triple écran, le ballon captif qui

on filme les choses de très haut, tout ça, c 'est éblouissant, les boules de

neige.

Techniquement, Abelgance était un grand novateur, ça c 'est incontestable.

Est -ce que, quand vous avez vu Napoléon de la Véganse, après la projection,

vous avez compris pourquoi c 'était le plus grand stratège de l 'humanité

Jules César ? Pourquoi il avait un sens extraordinaire de la stratégie militaire

? Et puis, la Révolution française, c 'est un des plus grands événements de l

'histoire de l 'humanité.

Vous trouvez qu 'on peut résumer la Révolution française avec Marat qui s

'épouille, qui cherche des poux, avec Robespierre qui a un visage plein de

sur le visage, et Danton qui est à moitié ivre et qui perd or.

Ça me paraît très réducteur. Est -ce que vous avez compris ce qu 'a pu être la

Révolution française dans ses rapports avec Napoléon ? Évidemment, je lui ai

non, parce qu 'il avait parfaitement raison. Donc voilà, ce qui déterminait

Kubrick, c 'était de faire mieux. C 'est -à -dire qu 'il voulait être un

inventeur de formes comme Gans, mais en même temps, un cinéma qui pense, un

cinéma qui vous fait comprendre davantage sur l 'être humain.

faire comprendre davantage la politique, etc.

Et c 'est vrai que le film d 'Abel Gance est d 'une naïveté totale. Et d

'ailleurs, il a eu un jour une phrase assez passionnante. Il a dit, voilà,

Chaplin, tout est dans le contenu et la forme est hyper simple.

Chez Eisenstein, la forme est sublime, mais le contenu est rudimentaire. Et le

metteur en scène qui réussirait à combiner... Chaplin et Eisenstein, ça

le plus grand metteur en scène. Il n 'a pas dit, parce qu 'il n 'était même pas

mégalomane, contrairement à ce qu 'on a dit, mais je pense que, d 'une certaine

façon, il pensait à ça. C 'est -à -dire combiner à la fois l 'inventeur formel,

et c 'est vrai qu 'Eisenstein, en particulier, la musique de Prokofiev,

images d 'Ivan Terrible ou d 'Alexandr Nevsky, a certainement influencé Kubrick

dans son utilisation extraordinaire de la musique dans tous ses films.

Mais, en même temps, effectivement, le manichéisme d 'Eisenstein, les méchants,

teutons, les bons russes, etc.

Ça ne nous amène pas tellement loin dans la compréhension de l 'être humain.

Donc, voilà ce qu 'il voulait. Et donc, je crois que chacun de ces films, c 'est

une tentative de dépasser, de subvertir les conventions du film de genre, tout

en utilisant l 'extraordinaire potentiel que représente le cinéma de genre.

Parce que...

Le public va voir des westerns, il va voir des films policiers, il va voir des

films de science -fiction. Et aussi, son utilisation...

souvent de comédiens qu 'on lui a reproché. On a dit, oui, il est

prend Nicole Kidman et Tom Cruise, il prend Ryan O 'Neill, il prend,

bon, Dr.

Fallamore, Peter Sellers ou James Mason dans Lolita. Oui, parce que Kubrick

était un homme qui était très conscient des enjeux du cinéma. Il savait qu 'il

dépensait de l 'argent, mais il fallait que l 'argent revienne. Il savait que le

public viendrait.

voir ses films à cause du fait que ce sont des films de genre, d 'une part, et

que ce sont des films avec des vedettes, d 'autre part. Et que ça, c 'était très

important pour lui. Pas toujours.

Full Metal Jacket, il n 'y a pas vraiment de vedettes, même si Matthew

est un acteur assez connu. Mais néanmoins, il voulait attirer le public

'amener. Et sur Nicole Kidman et Tom Cruise, on a écrit des imbécilités. On a

dit, ou alors, pourquoi il va prendre ces deux acteurs ? Mais il faisait un

sur le couple, et il a pris un couple en crise, qui, évidemment, après un an de

travail avec... lui tous les jours.

La crise a éclaté et ils ont divorcé quelques semaines plus tard. Mais il

qu 'avec cela, il tenait une tension à l 'intérieur du couple qui était tout à

fait extraordinaire, qui allait lui permettre.

Et aussi, on peut dire de Ryan O 'Neill, par exemple, c 'était un love story et

tout ça, mais il savait qu 'il lui fallait ce genre de personnage neutre,

un buvard qui allait recevoir des émotions.

Puisque je parle des comédiens, je pourrais dire qu 'il y a un autre aspect

passionnant chez Kubrick, qui est que ces comédiens se divisent en deux

catégories. Il n 'y a jamais de jeu naturaliste ou de jeu réaliste. Aucun

comédien de Kubrick ne joue psychologique, comme on dit au sens

psychologique. Il y a ou bien les comédiens expressionnistes, les

exhibitionnistes, les comédiens qui surjouent.

de façon géniale, et c 'est évidemment Peter Sellers dans Dr. Folamour, ou

George C. Scott, ou Sterling Hayden, tous les acteurs de Dr. Folamour, c 'est

Malcolm McDowell dans Orange Mécanique, c 'est le sergent recruteur Lee Hermé

dans Full Metal Jacket, c 'est Jack Nicholson, évidemment, dans Shining, ou

bien alors des acteurs absolument neutres.

poker face, comme on dit en anglais, le visage du poker, c 'est -à -dire qu 'on

ne laisse transparaître aucune émotion, et ce sont des acteurs sur lesquels on

projette un peu le test de recherche, on projette ce qu 'on sent, c 'est -à

-dire... Par exemple, Ryan O 'Neill, je le citais dans Barry Lyndon, Tom Cruise

dans Eyes Wide Shut, Matthew Modine dans Full Metal Jacket.

Ce sont des personnages qui sont neutres, ou bien les comédiens qui

l 'Odyssée de l 'espace.

Gary Lockwood et Dan Duryea. Pas Dan Duryea, pardon.

Claire Dullea, pardon.

Claire Dullea. Bon, c 'est au contraire des...

Qu 'est -ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu 'il ne joue pas sur l

'identification, ce qui est quelque chose de très anti -hollywoodien.

En général, le grand cinéma hollywoodien, que j 'adore par ailleurs,

cinéma où vous vous projetez dans le personnage.

Chez Kubrick, il y a toujours une forme de distanciation, parce que c 'est un

cinéma... qui veut aller derrière les mythes, qui veut déconstruire les

qui veut faire réfléchir le spectateur. Il n 'est pas brechtien du tout, mais on

peut apparenter son travail à une façon de distanciation par le jeu des

comédiens, justement, qui ne sont ni identifications à cause de la totale

neutralité, où ils ne laissent rien paraître, ou au contraire, par l 'excès

également interdit l 'identification.

Et d 'ailleurs, dans tous ces films, il y a d 'autres procédés d

'identification. C 'est par exemple la voix off.

la voix off dans Barry Lyndon, qui n 'arrête pas de commenter les actions,

Ce sont des cartons dans Shining, par exemple, ou alors, au contraire, un

commentaire, ou alors la voix subjective, par exemple, dans Orange

dans Full Metal Jacket, où c 'est le protagoniste qui parle, qui raconte son

histoire. Mais il n 'y a jamais une vraie totale possibilité d

Ça, je crois que c 'est également un point très important et qui le

du tout venant de la production américaine. C 'est pour ça, d 'ailleurs,

jamais il n 'a eu d 'Oscar à Hollywood, par exemple. Il n 'a jamais eu d 'Oscar.

La critique américaine a souvent été très sévère avec lui, très cruelle.

Et il a certes remporté de très grands succès, mais pas des succès comparables

Steven Spielberg ou à George Lucas, avec La guerre des étoiles ou avec Les

rencontres du troisième type ou L 'arche perdue, parce que, justement, son

cinéma demande... d 'une certaine désarçonne, déconcerte et amène une

réflexion. Néanmoins, il a réussi, avec les 13 films qu 'il a faits, à

suffisamment gagner d 'argent, faire gagner de l 'argent à la Warner, avant

MGM, il y a eu la Columbia, enfin la Warner à partir d 'Orange Mécanique, qui

fait que ces films étaient de tels succès qu 'ils lui permettaient de

à travailler et de faire les projets qu 'il voulait en contrôlant tout.

Il est intéressant, par exemple, de le comparer avec Orson Welles, parce que, d

'une certaine façon, Kubrick a joué, pour les cinéastes d 'aujourd 'hui, les

Burton, les Frères Cohen, les Tarantino, etc., Kubrick a joué le rôle qu 'a joué

Orson Welles 15 ans ou 20 ans plus tôt avec Citizen Kane.

C 'est -à -dire que c 'est une sorte de référence absolue, c 'est -à -dire que

le génie de Welles, le génie Kubrick, ont inspiré toutes les générations qui

suivi. Mais la grande différence, c 'est que, Si vous regardez leurs films, 13

films pour Orson Welles, 13 films pour Stanley Kubrick, tous les deux sont

à 70 ans.

Donc c 'est assez fascinant. Mais néanmoins, Welles a commencé avec tout à

disposition. Citizen Kane, il a pris le meilleur décorateur, le meilleur

scénariste, le meilleur musicien, le meilleur chef opérateur, etc.

Il avait carte blanche et à la fin de sa vie, il a terminé en cherchant de l

'argent un peu partout, avec des bouts de ficelle, tourner sans finir ses

etc.

Dans une sorte de tour du monde où il fuyait les créanciers, où il essayait de

trouver comment il pourrait produire avec le gouvernement iranien, avec la

France, etc.

Et de moins en moins de public.

Et au contraire, Kubrick a commencé avec rien. C 'est -à -dire qu 'il a commencé

dans la rue, dans un terrain vague, à tourner en faisant par exemple son

deuxième film. Le premier est invisible.

Il le détestait. Il n 'a jamais voulu qu 'on le ressorte. Mais le deuxième film,

Le baiser du tueur, on n 'en parle jamais. C 'est la nouvelle vague pure.

C 'est -à -dire mieux que la nouvelle vague. Or, on dit toujours, les

en 59, à les 400 coups, à bout de souffle, les Français ont inventé un

le metteur en scène lui -même prend en charge, signe son film.

Kubrick l 'a fait trois ans avant, mais encore plus fortement que la nouvelle

acte, puisque Le Baiser du Tueur est tourné dans les rues de New York comme à

bout de souffle, sauf que Kubrick a fait la photo, il n 'avait pas de Raoul

Coutard, il a fait lui -même la photo, il a fait le scénario tout seul, il a

fait la photographie, donc la mise en scène et le montage.

Donc c 'est vraiment le metteur en scène absolu, total.

Et il a terminé en faisant la même chose, c 'est -à -dire que Kubrick

ses films sur la table de montage.

Il montait pendant un an, exactement comme Godard à Rolles. C 'est exactement

même démarche.

Il faisait évidemment des films de 20 millions de dollars.

Godard fait des films beaucoup moins chers. Mais c 'était aussi artisanal que

Godard quand il travaille. C 'est -à -dire qu 'il travaille chez lui, dans

maison où il habitait, où il avait une salle de projection, un atelier de

montage, etc.

Il faisait lui -même...

Tout le travail, il avait bien sûr une assistante monteuse, mais c 'était lui

fait qui faisait le montage véritablement. Et donc, il contrôlait

Mieux qu 'aucun cinéaste ne le fait, il contrôlait les affiches, il contrôlait

les salles où allaient être projetées ses films, il contrôlait la publicité,

contrôlait tout, absolument tout, le tirage des copies, le doublage, il se

faisait envoyer les voix pour chaque pays pour choisir l 'acteur qui allait

faire le doublage. Donc il avait le contrôle absolu de son cinéma comme un

metteur en scène indépendant qui ferait son petit film. Sauf que...

Pour cela, il avait tout l 'argent dont il pouvait disposer. Et il le faisait d

'ailleurs, il tournait ses films.

C 'est une chose que Sidney Pollack m 'a fait comprendre très bien quand il

était acteur sur Ice White Shot et qu 'il était lui -même évidemment le grand

metteur en scène qu 'on sait. Ce qui est frappant chez Kubrick, c 'est qu 'en

fait, il tournait pendant un an parce que pour lui, ce qui était important, c

'était le temps.

Le temps est essentiel chez Kubrick, à l 'intérieur de ses films et aussi dans

sa vie.

La pression que le temps exerce sur vous. Et ce qu 'il voulait, c 'était

le temps de s 'arrêter trois jours s 'il n 'avait pas d 'inspiration.

de tourner plusieurs fois une scène, de la tourner 99 fois si c 'était

nécessaire pour obtenir le meilleur de ses acteurs. Mais comment il obtenait

cela ? Il obtenait cela, c 'est -à -dire que l 'argent que Spielberg dépensait

pendant trois mois avec 25 camions, 175 personnes dans son équipe, etc.,

Kubrick, il tournait avec 30 personnes ou 25 personnes, des équipes très

légères, mais tout l 'argent était réservé au temps. C 'est -à -dire que ça

permettait... de tourner comme Charlie Chaplin quand il tournait ses films à l

'époque du muet où les gens mettaient 6 mois, 8 mois pour tourner un film. Mais

ça lui laissait la liberté qui était celle justement que donnait la

Donc cet argent, il l 'investissait sur la durée alors que Spielberg dépensait

le même argent mais il ne pouvait tourner que pendant 2 mois ou 2 mois et

parce que ça coûtait extrêmement cher à cause de la lourdeur de l 'équipement

qui accompagnait le tournage.

C 'est également un aspect très intéressant de sa personnalité.

Ce qui me satisfait beaucoup dans le

succès de Kubrick aujourd 'hui, c 'est que c 'est un peu sa

revanche. Parce que Kubrick a été très longtemps...

populaire auprès du public, c 'est -à -dire le public adorait les films de

Kubrick, à chaque fois qu 'un film de lui sortait, les gens y allaient. Par

contre, la critique était toujours extrêmement divisée. Je ne dis pas qu

'a pas été défendu, il y a beaucoup de critiques qui ont défendu Kubrick, mais

aucun de ses films n 'a fait l 'unanimité de la critique.

Aucun. Et jusqu 'au dernier, jusqu 'à Eyes Wide Shut, qui a complètement

déconcerté, parce qu 'on ne voyait pas. Et pourquoi ? Parce que ses films, il a

fui la signature. Ce que la critique aime, s 'est retrouvée dans chaque film

quand on va voir un film de Godard, quand on va voir un film de Bresson,

on va voir un film de Romère, c 'est -à -dire on est heureux, ou d 'Antonioni,

on est heureux de retrouver la signature du metteur en scène, comme en peinture,

à chaque fois qu 'on voit une toile de Soulages, on est réconforté, c 'est

monogrome noir, donc on peut écrire l 'article presque à la limite sans avoir

la toile.

Tandis que chez Kubrick, le critique est obligé de secouer sa paresse, parce qu

'il ne peut pas refaire le même texte à chaque fois.

Il vient de faire range mécanique, il croit être sauvé, paf, Barry Lyndon.

Quel rapport. Ensuite, Barry Lyndon, oh, Shining.

Donc il faut à chaque fois remettre les pendules à l 'heure et à chaque fois

réfléchir à comment aborder, c 'est -à -dire faire le même travail que Kubrick,

qui lui, pour chaque film, fait un travail d 'investigation, etc., et de

renouvellement. Donc ça, c 'est la première raison. La deuxième raison, je

crois, c 'est que Kubrick est très difficile à épingler idéologiquement,

politiquement, et on aime bien que les gens soient dans une catégorie. Alors au

début, Kubrick, il a été identifié à... quelqu 'un de gauche avec les sentiers

de la gloire qui n 'a pas été interdit mais qui a été on a demandé aux artistes

associés le gouvernement français c 'était la guerre d 'Algérie a demandé

artistes associés distributeurs du film de ne pas le présenter à la commission

de censure donc de ne pas le sortir en France parce que sinon vous nous obligez

à l 'interdire ça vous avance à quoi d 'avoir un contrôle fiscal à la fin de l

'année bon donc

tâcher de ne pas le présenter. Donc les artistes associés, obéissant, n 'ont pas

présenté le film, qui en fait n 'a jamais été interdit, contrairement à ce

'on écrit un peu partout. Le film n 'a jamais été interdit, parce qu 'on ne l

jamais présenté, et on ne l 'a jamais sorti en France. Il a fallu attendre 17

ans. Mais tout cela, comme Les Sentiers de la Gloire était un film...

pacifique, surtout contre la hiérarchie militaire qui envoyait des gens à l

'exécution pour désertion, etc., pour en fait satisfaire leur propre carrière de

militaire. Le film a été classé comme un film de gauche, ce qui d 'ailleurs

est... me semble évident.

Spartacus, qui n 'est pas un film de Kubrick vraiment, puisqu 'il a fait la

en scène, mais dans son cas, la mise en scène ne suffit pas, il faut le préparer

depuis le début jusqu 'à la fin, et que c 'est un projet qu 'on lui a donné au

bout d 'une semaine, parce qu 'Anthony Mann avait été licencié par le

du film, Kirk Douglas, qui en plus était l 'acteur principal.

Donc Spartacus...

était écrit d 'après un roman d 'un communiste Howard Fast, d 'après un

d 'un autre communiste américain, Dalton Trumbo, une des dix victimes du

maccartisme. Donc Kubrick a renforcé sa position d 'homme de gauche.

Mais Dr. Folamour, évidemment, comme il s 'attaquait aux périls nucléaires,

etc., et à la folie des militaires et des politiques, ça a également à nouveau

renforcé. Mais en même temps, ça a commencé à se fragiliser parce que

est un pessimiste. Et évidemment, le pessimisme n 'est pas une notion de

La gauche croit, et je ne cache pas mes opinions, j 'ai voté à gauche toute ma

vie, mais la gauche croit que l 'homme n 'arrête pas de progresser. C 'est -à

-dire que l 'homme progresse grâce à la science, grâce à l 'éducation, et de

plus en plus, l 'homme va vers l 'épanouissement grâce au changement dans

société. C 'est la société qui, en fait, fait l 'homme mauvais. C 'est Rousseau.

C 'est -à -dire que l 'homme est comme cela parce que la société est mal.

Et dès que la société est bien faite, voire Staline, à ce moment -là, l 'homme

'épanouit et devient vraiment heureux. Pas du tout, nous dit Kubrick. Kubrick

nous dit le problème.

Il ne nie pas l 'importance de la société, ce serait idiot. Et d

-même est un rebelle, est un anarchiste, est un libertaire, et il déteste l

'autorité. L 'autorité de l 'Église, l 'autorité de l 'armée, l 'autorité du

politique, l 'autorité des militaires, ça a été toujours un des sujets de sa

satire et de son humour.

Mais néanmoins, ce qu 'il nous dit, c 'est que l 'être humain,

est en même temps à la fois...

Il a deux visages. Il a le visage, effectivement, il invente la

peint la chapelle Sixtine, il écrit des livres admirables, il fait des films,

etc. Mais il est aussi une bête qui, le XXe siècle, c 'est le siècle le plus

effrayant. Malgré tous les progrès de l 'homme, soi -disant, on n 'a jamais

autant tué autant de génocides, du goulag au camp d 'extermination, de

Donc constamment, l 'homme est une bête.

La bête sommeille au fond de chaque homme et elle est toujours prête à

'un seul coup et c 'est ce qu 'il raconte dans tous ses films. Dans tous

films, tous ses films racontent toujours la même histoire, c 'est -à -dire on

prépare quelque chose de rationnel, on prépare un hold -up.

On prépare la campagne de Russie, comme Napoléon.

On s 'installe dans un grand hôtel pour... On est heureux, on va écrire son

roman tranquillement, etc.

Enfin, peu importe, les sentiers de la gloire, le général croit avoir tout

malignancé pour obtenir son avancement.

Dans tous les films de Kubrick, presque tous, dans 2001, l 'Odyssée de l

'espace, tout marche, on a le meilleur ordinateur du monde, on a une mission,

etc. Et puis, il y a un grain de sable.

La paranoïa, la jalousie sexuelle, on pète les plombs, etc.

Et tous ces beaux projets tombent comme un château de cartes, donc on n 'y

arrive pas.

C 'est -à -dire que c 'est le conflit entre la rationalité de l 'homme et puis

en même temps l 'irrationalité de cet homme qui est sa part animale.

Et donc Kubrick, qui était fils de médecin, à mon avis, est resté médecin.

'est -à -dire qu 'il a fait les études qu 'un bon docteur juif souhaiterait

faire à ses enfants, et non pas faire de la photo ou faire du cinéma.

Donc, en fait, il était un médecin. C 'est -à -dire que c 'est un homme qui

voulait faire des diagnostics et nous raconter des fables où il nous

avertissait, il nous disait, regardez qui vous êtes, n 'oubliez pas que vous

êtes une bête aussi, pas seulement, aussi.

Un nihiliste dirait l 'homme est une bête, comme Céline, l 'amour c 'est la

portée des caniches, ou je ne sais pas quoi, c 'est l 'éternité la portée des

caniches. Oui, chez Céline, il y a le nihilisme. Il n 'y a pas de nihilisme

Kubrick. C 'est un pessimiste, mais qui croit en l 'homme.

Simplement, il veut avertir, il veut montrer, nous faire connaître. C 'est -à

-dire qu 'il y a une entreprise de la connaissance.

Il appartient d 'ailleurs à cette grande tradition juive. C 'est celle de Kafka.

Je pense que s 'il avait vécu au Moyen -Âge, il aurait été un alchimiste qui

voulait transformer le plomb en or. Il aurait étudié le Talmud s 'il avait été

un rabbin. Donc il y a une volonté de connaissance, l 'entreprise de

connaissance. Mais en même temps, il nous dit attention, attention, l 'homme,

culture, par exemple, les nazis.

on le sait, faisait brûler les juifs dans l 'après -midi. Le soir, ils

chez eux, ils écoutaient du Schubert, ils adoraient la grande musique, ils

disaient les écrivains.

Donc, cette culture n 'est pas une protection.

Et donc c 'est évidemment un constat qui est très inquiétant et qui ne coïncide

pas avec le fait qu 'on nous dit que tout est la faute de la société.

Non, Kubrick nous dit que, et bien sûr, la société a des responsabilités, mais l

'être humain a aussi des responsabilités.

Donc je pense que c 'est ça qui fait l 'unité des films de Kubrick.

Que dire ? Enfin, il y a tellement de choses à dire.

Aussi, c 'était...

Comme les peintres de la Renaissance, c 'était un homme qui avait un grand

intérêt pour la technique.

Les peintres de la Renaissance se posaient des questions sur la

le pigment de la peinture, etc.

C 'est -à -dire que la recherche, la création artistique est intimement liée

la technique.

à la technique.

Et je pense que les films de Kubrick, c 'est aussi, c 'est pour ça que ça

passionne aussi tous les jeunes aspirants cinéastes, c 'est parce que

les films de Kubrick, il y a la recherche de moyens techniques pour

permettre une meilleure...

expression artistique.

Par exemple, quand il a fait installer des objectifs ZEISS

qui étaient utilisés par la NASA à grand angulaire pour avoir un minimum de

lumière dans Barry Lyndon. C 'est une recherche photographique pour que nous

soyons pour la première fois au XVIIIe siècle. C 'est -à -dire qu 'on vive dans

des endroits où la seule lumière qui vous éclaire, c 'est celle des

Et donc, recréer vraiment comme il a fait dans l 'Odyssée de l 'espace, où

il y avait un travail considérable sur les maquettes, qui fait que, comme le

disait Polanski, c 'est le premier film de science -fiction où on a vraiment l

'impression d 'être dans l 'espace.

Quand vous voyez Métropolis, vous voyez les maquettes.

On voit bien qu 'il y a des trucages. Dans l 'Odyssée de l 'espace, on ne voit

rien. Et même 40 ans plus tard, on est toujours stupéfait par le réalisme

extraordinaire. On est en 2011, mais 2001,

c 'est encore devant nous. Les avancées techniques de 2001, du point de vue des

maquettes, du point de vue de la centrifugeuse, le vaisseau spatial, etc.

C 'est tout à fait fascinant. Dans Barry Lyndon, c 'est le travail sur la

lumière. Dans Shining, c 'est l 'adoption de la Steadicam, cette caméra

chef opérateur est harnaché et suit les personnages qui courent dans le couloir,

etc., et où on ne sent aucune secousse et on suit vraiment le mouvement.

Tout cela, c 'est une recherche où la recherche technique va de pair avec la

recherche artistique.

Et d 'ailleurs, Kubrick lui -même...

Quand il dirigeait ses films, il tenait la caméra pour les scènes où la caméra

était portée à la main. Parce qu 'il ne pouvait pas donner des instructions

précises à son chef opérateur pour obtenir exactement le cadre qu 'il

Quand il y a une bataille, par exemple, il tournait à la main lui -même les

scènes pour avoir exactement ce qu 'il voulait comme angle. Il ne pouvait pas

dire à son chef opérateur. Donc la photo des films de Kubrick, quand il s 'agit

de caméras portées...

Sauf la Steadicam, ça c 'est trop lourd pour lui. Mais la Steadicam n 'a pas

de... Elle est très régulière, elle est comme sur des rails.

Toutes les autres scènes, c 'était lui qui les filmait. Les scènes d 'Orange

Mécanique, bon, ça c 'est un autre aspect de son travail. Qui fait qu 'il y

une sorte de volonté de contrôle dans tout ce qu 'il faisait qui était

fascinante. Mais en même temps, c 'est pour cela que le contrôle est un sujet

ses films. Parce que le sujet de ses films, c 'était comment on finit...

Malgré tout le contrôle qu 'on veut exercer, on finit par perdre le contrôle

cause d 'une défaillance.

Et il disait de façon très drôle, enfin il m 'avait dit de façon très drôle que

la bataille de Russie, Napoléon avait perdu son film au niveau de la post

-production. Parce que la bataille de Russie, c 'était la post -production.

le reste, il avait tout réussi. Le tournage, la campagne d 'Italie, c

scénario. Le tournage, c 'était Iéna, etc.

Et puis...

La bataille de Russie, c 'est au niveau de la post -production, parce qu 'il a

foiré, il a fait ce que d 'ailleurs Hitler, la bêtise que Hitler a

'est -à -dire qu 'il a ouvert un autre front, il avait l 'Espagne d 'un côté,

Russie de l 'autre, l 'Angleterre, et en multipliant les fronts, il a été battu

en choisissant en plus, même dans l 'entretien qu 'il m 'a donné sur...

Il parle pour les chevaux.

L 'armée napoléonienne n 'avait pas trouvé les fers à

cheval qui auraient permis d 'éviter de glisser sur la glace. Et bien par ce

petit détail technique, c 'était la déroute de l 'armée. Tout le monde se

cassait la figure, etc.

Et ils ont perdu la guerre de Russie. Donc ce souci qu 'il avait pour tout, de

tout vérifier, c 'était sa propre hantise.

qui est celle de ses propres personnages. C 'est -à -dire qu 'il y a

où on ne peut pas tout contrôler. C 'est à ce moment -là que la catastrophe

arrive.

J 'avais une autre idée dont je voulais vous parler, mais ça me reviendra peut

-être. Je vous laisse maintenant.

Je vois qu 'on me fait des signes, mais non, ce n 'est pas fini.

Alors maintenant, il reste une quinzaine de minutes pour des questions.

Et puis peut -être que je réfléchirai.

— Bonsoir.

On va voir Lolita. Est -ce que vous pouvez nous parler du double chez

chez Kubrick, s 'il vous plaît ? — Écoutez, non.

Je vais présenter Lolita tout à l 'heure.

Et je ne connais pas assez l 'œuvre de Nabokov pour parler du double, mais c

'est vrai que le double est une chose qui est présente chez Kubrick, en tout

cas, je ne la connais pas assez dans l 'œuvre de Nabokov, mais c 'est vrai qu

'il y a le double de Jungien, c 'est -à -dire The Shadow, l 'ombre, chez Jung,

qui est celle du personnage de Full Metal Jacket, de Matthew Modine, qui

sur son casque à la fois...

born to kill, né pour tuer, et en même temps, il porte l 'insigne pacifique de

la paix, de love.

des hippies de l 'époque.

Donc ça, c 'est le double. Dès son premier film, Fear and Desire, il y

thème du double.

C 'était quatre soldats qui rencontraient quatre autres soldats de l

ennemie qui étaient joués par les mêmes comédiens, donc ils rencontraient leur

double. Même dans Orange Mécanique, on peut dire que Mr. Alexander, l

il s 'appelle Alex Ander, et la sonnerie de sa porte,

c 'est la musique de Beethoven, et il a même lui -même un visage Patrick Magui

qui ressemble au visage de Beethoven, qui est évidemment l 'idole de Alex.

On pourrait voir ça dans d 'autres films, c 'est certain que c 'est une

qui est très importante, mais je parlerai tout à l 'heure de Lolita si

voulez bien, mais pas malheureusement sur le thème du double chez Nabokov qui

dépasse mes compétences.

D 'autres questions ?

Après, on vous le donne le micro, c 'est parce qu 'il y a quelqu 'un qui a

demandé.

Oui ? Bonsoir, je voulais savoir si vous aviez lu une analyse

de Eyes Wide Shut qui avait été publiée dans Dialogue, qui parlait du

paradis perdu.

À propos de ce film, c 'était écrit...

par Charles Bouvier et Serge Besançon. Est -ce que vous vous en souvenez de

cette analyse qui était une analyse assez biblique du film ? Non, ça ne vous

rien ? Je n 'ai vraiment pas lu Dialogue. Je ne connaissais pas cette

publication, donc je n 'ai pas lu le livre.

Mais vous savez, Kubrick a nourri énormément d 'exégètes. Il y a des

magnifiques qui viennent de sortir il y a un an chez Gallimard. Il y a un livre

de Philippe Fresque.

qui s 'appelle Le cinéma au bord du monde, qui est tout à fait remarquable,

étudie Kubrick dans ses rapports avec le nazisme, avec l 'Holocauste. Il y a un

livre qui vient de sortir de Sam Azulis, qui vient de paraître à la

Transparence, qui est une grande étude sur l 'odyssée philosophique de Stanley

Kubrick, ses rapports avec Heidegger, avec Nietzsche et avec Hegel. Donc ça n

'arrête pas de provoquer l 'analyse.

Monsieur, là.

Attendez, on vous donne un micro.

Oui, moi, en fait, j 'étais très déçu par I Wait Shut parce que quand on voit

son oeuvre avant, je m 'attendais à quelque chose. La première séquence d 'I

Wait Shut montre justement que ça va être une analyse du couple.

Et après, moi, je trouve que c 'est une suite de clichés sur les

putes. C 'est une suite de clichés, de trucs tendance.

Ça m 'a beaucoup déçu.

Alors qu 'Orange Mécanique, on voit bien que c 'est une étude de la violence

sous toutes ses formes, aussi bien l 'oppression que la violence

Barry Lyndon, c 'est le parcours d 'un arriviste. Et Weishut n 'arrive pas à

voir où il a voulu arriver.

Au départ, il y a la scène d 'entrée où Nicole

Kidman pose des questions à...

à son mari sur la fidélité, je me dis, tiens, c 'est bien, il va explorer ça.

Pire, non.

Je trouve que la suite, c 'est un tas de clichés.

C 'est un film, d 'abord, sur, effectivement, un homme qui est...

pris... Là encore, c 'est l 'intrusion de la passion dans ce couple qui est

complètement équilibré, qui a l 'air... Il est un médecin huppé de la 5e avenue.

Ils ont une enfance. C 'est un couple qui a l 'air de très bien fonctionner.

ce couple se désintègre encore une fois. Pourquoi ? Parce qu 'elle a été irritée

par la façon dont il a dragué deux mannequins dans une soirée... Bon...

où Sidney Pollack est celui qui le reçoit, et elle commence à irriter par

suffisance masculine, parce qu 'il faut dire que c 'est un film très féministe,

la femme a une intelligence, d 'ailleurs qui devait se reproduire dans le couple

Kidman -Cruz, la femme a une intelligence très supérieure à l 'homme,

elle est désarçonnée par sa vanité de petit enfant, de petite coque, et elle

décide de lui raconter...

cet été où elle avait été tentée de le tromper. Et voilà cet homme qui part

une sorte de course à travers la ville, la nuit, où il va essayer de la tromper.

Il n 'arrive jamais à la tromper.

A chaque fois, la tentative de séduction, que

ce soit avec la fille du juge qui est mort, que ce soit avec la jeune

qui se prostitue, etc.

Donc,

C 'est un sujet absolument magnifique, c 'est un sujet sur vraiment,

effectivement, l 'irrationnel qui s 'introduit, qui s 'introduit le couple.

la construction, ça je n 'en ai pas parlé, mais il y a mille choses à dire

Kubrick, mais la construction de Ice White Shot est la même construction que

Barry Lyndon, et la même construction qu 'Orange Mécanique. C 'est -à -dire que

vous avez deux parties qui se referment l 'une sur l 'autre. C 'est -à -dire que

vous avez dans la première partie une série d 'épisodes, c 'est le cas de

Lyndon. C 'est le cas d 'Orange Mécanique. Et la deuxième partie d

Mécanique, tous les personnages qu 'il a rencontrés dans la première partie, il

va les rencontrer dans la deuxième partie, mais cette fois, ceux qu 'il a

souffrir, c 'est eux qui vont le faire souffrir.

Dans Barry Lyndon, ce n 'est pas tout à fait la même chose. Ils ne rencontrent

pas les mêmes personnages, mais vous avez l 'ascension et la chute en deux

parties. Dans Eyes Wide Shut, c 'est la même chose. Tout ce qui était au début,

dans la première partie, rencontres, etc., qui peuvent paraître...

anodines, etc., deviennent imprégnées par la mort dans la deuxième partie. C

'est -à -dire qu 'il revient, par exemple, la prostituée, la jeune

prostituée, elle a le sida, etc.

Donc, je ne vois pas tellement où sont les clichés. Je pense que c 'est une

construction, outre le côté fantastique, le personnage, par exemple, du type qui

prostitue sa fille à des touristes japonais, etc.

Ce ne sont pas tellement des clichés. C 'est même...

Mais je pense que ça a été desservi aussi par le fait que peu de temps

y avait Polanski qui avait sorti un film où il y avait, par exemple, les mêmes

scènes de... Comment on appelle ça ?

De secte, enfin, de trucs du diable. Et ce que vous avez revu, monsieur.

Avez -vous revu le film ?

Oui, je l 'ai revu il n 'y a pas très longtemps. Vous continuez à être déçu.

Ça se passe souvent avec Kubrick, c 'est que quand on voit ses films, on est

désorienté, on les revoit dix ans plus tard, on dit Full Metal Jacket, par

exemple, c 'est un film qui a été beaucoup critiqué, on disait oui, c 'est

Coppola, etc. En fait, quand on revoit Full Metal Jacket, on se rend compte que

c 'est un film sur la guerre.

où il n 'y a aucun romantisme. Parce que Kubrick a une sorte de regard au laser

d 'une lucidité absolue. Dans Full Metal Jackass, il n 'y a pas du Wagner, il n

'y a pas du lyrisme, il n 'y a pas de l 'opéra. La guerre, ce n 'est pas de l

'opéra, ce n 'est pas du lyrisme. La guerre, c 'est terrible.

C 'est une expérience terrible.

Et il le montre comme on va jusqu 'à l 'os.

Il n 'y a pas de chair, on va directement aux choses essentielles.

Je ne peux pas vous dire que je pense qu 'Ice White Shod, c 'est un film qui ne

ressemble à aucun film. Pour moi, ce n 'est pas du tout un film de mode, parce

que je trouve qu 'Ice White Shod ne ressemble à aucun film qui est sorti en

1999. C 'est un ovni, au point de vue formel.

Si on devait le rapporter à quelque chose, ça devrait être plutôt à certains

films d 'Ophuls, par exemple.

Peut -être plus à Madame 2 ou à des films comme ça, mais sur un autre

Disons que moi, dans mon esprit...

Je pensais qu 'il allait faire dans la relation amoureuse ce qu 'il a fait, par

exemple, avec la violence.

C 'est -à -dire une analyse... Mais il n 'y a pas de relation amoureuse. Bon, je

vous ai répondu, vous avez donné vos arguments, mais là, on ne peut pas

continuer parce que ça va être un... Oui ?

Bonjour. En fait, vu que vous êtes un des rares à l 'avoir interviewé, est -ce

que vous pourriez nous décrire un peu comment il était avec vous lors des

interviews ? Oui, écoutez, c 'est une question effectivement qui est

pertinente. Le problème de Kubrick, c 'est qu 'il y a eu tout un mythe autour

lui, une sorte de monstre, de mégalomane, au fond, disons -le, de

C 'est un peu l 'image que Kubrick avait. Pourquoi ?

Parce que dans notre époque de médiatisation à outrance, un homme qui

passer à la télévision, de monter les marches à Cannes, ses films n 'allaient

pas dans les grands festivals, il ne se dérangeait jamais, il ne participait à

aucun talk show, il donnait pratiquement très peu d 'entretiens, il en donnait 4

ou 5 dans le monde entier pour chaque film.

Cet homme est timbré, je veux dire, ce que tout le monde rêve de faire, il n

veut pas. Donc c 'est lui qui est anormal, alors qu 'en fait c 'était le

parmi nous qui était normal.

C 'est -à -dire que lui, il voulait consacrer son temps à ses enfants.

Il faisait des puzzles avec eux, il leur lisait des histoires, etc.

Il regardait les matchs de football américains. Il se faisait envoyer, à l

'époque, il n 'y avait pas un satellite, il se faisait envoyer des

enregistrements de matchs. Il lisait énormément parce que c 'était un

autodidacte. Et l 'autodidacte explique beaucoup de choses chez lui. À 17 ans, à

16 ans, il a commencé à gagner sa vie. Il n 'a jamais fait d 'études

universitaires.

Sa vie était ses universités. C 'est -à -dire qu 'il passait son temps à se

renseigner, à s 'informer. Il adorait le travail préparatoire.

Il ne savait rien sur le XVIIIe siècle, et au bout de deux ans, il était un des

plus grands spécialistes au monde du XVIIIe siècle. Il ne connaissait rien

la conquête de l 'espace, il consultait la NASA, il invitait des gens à sa

table. C 'est un homme qui avait une vie sociale, mais simplement, il ne

participait pas à des jurys, il ne faisait pas la vie que moi je mène et

centaines de gens mènent. Mais ce n 'est pas pour cette raison qu 'on doit

considérer qu 'il est fou furieux.

Il travaillait, il recevait à sa table...

Polanski ou Spielberg, un prix Nobel de littérature, un prix Nobel d 'économie,

un général de la... un type de la CIA, un général, un peintre, etc. C 'est -à

-dire qu 'il était extrêmement sociable, mais dans un cercle très restreint, et

donc il passait sa vie, en fait...

avec sa femme, qui était peintre, qui est toujours peintre d 'ailleurs, qui

faisait des tableaux très ensoleillés, de fleurs, etc., qui contrastaient avec

ses propres films qui étaient nourris de fantasmes, de meurtres, etc.

Mais voilà, il avait une existence.

Il vivait en Angleterre, à 80 km de Londres, dans une vaste manoir où il y

6 chats, 7 chiens.

Voilà, il aimait beaucoup les animaux.

Mais c 'était tellement simple. que les gens ne pouvaient pas l 'admettre. C

'est -à -dire qu 'il fallait absolument construire ce mythe, je vous dis, de l

'ogre. C 'était Shining, c 'était Nicholson dans Shining. Alors que le

personnage de Shining fasse partie des fantasmes qu 'il a pu avoir, qu 'il ait

projeté dans Shining sa propre situation, vivant dans un manoir, vivant

hôtel et ne pouvant pas créer, frapper de stérilité, ça c 'est très possible et

ça c 'est le problème de l 'artiste.

Mais l 'homme...

Et quand je le rencontrais, je vous assure qu 'il avait moins de prétentions

beaucoup de débutants de cinéma en France, qui n 'ont fait qu 'un film. Il

extrêmement modeste, il répondait aux questions avec beaucoup d 'attention, il

était tout à fait poli, tout à fait serviable, il espérait que l 'entretien

'était bien passé, que vous avez fait les choses qu 'il voulait, c 'était

corriger tout ce qu 'il avait dit, vous demandez de lui renvoyer les textes.

Mais il avait été tellement trahi par des journalistes qui lui faisaient dire

des choses qu 'il n 'avait jamais dites qu 'il se méfiait beaucoup de la presse.

Il se méfiait énormément de la presse. Il ne voulait pas donner d 'entretien

parce qu 'il pensait que ça allait être travesti ou camouflé, etc.

Mais moi, j 'ai le souvenir d 'un homme plutôt doux. D 'ailleurs, les émissions

sont passées sur France Culture.

Deux heures et demie d 'émission. Et quand on entend sa voix, c 'est une voix

douce, une voix grave, une voix profonde, une voix très sérieuse.

Un peu comme Woody Allen d 'ailleurs. Woody Allen n 'est pas tellement

de Kubrick.

Du bon élève, d 'une certaine façon, le bon élève, le type qui travaille, qui

prépare ses choses, qui ne parle pas pour ne rien dire. Et la haute élévation

aussi de ses discours. Ça m 'a frappé parce que je ne les avais pas réécoutés,

je ne les avais pas depuis 30 ans.

Ce qui me frappait dans ses entretiens, c 'était le haut niveau.

Jamais de l 'anecdote.

Jamais, oui, j 'ai choisi un tel, il portait un costume rayé, puis nous avons

été boire un verre. Non.

tout le temps au niveau.

Réflexion sur l 'esthétique, sur le style, sur la technique, etc.

Ce que je voudrais ajouter, peut -être... Enfin, moi, je veux bien

Mais ce que je voudrais ajouter, c 'est qu 'il ne faudrait pas non plus croire

que Kubrick, c 'était, quand j 'ai parlé de contrôle, que c 'était quelqu 'un

qui était soumis...

au contrôle dans toutes ses activités. C 'est -à -dire que c 'était un homme

capable d 'utiliser le hasard. Par exemple, quelqu 'un comme Bresson, il

refaire 70 fois la même prise. Les gens disaient, mais c 'est la même que la

première. Pourquoi 70 fois ? Et Bresson ne bougeait pas.

Tandis que Kubrick était quelqu 'un qui improvisait. C 'est -à -dire, par

exemple, le sergent -instructeur de...

de Full Metal Jacket. C 'était un homme qui avait travaillé comme conseiller de

Coppola pour Apocalypse Now. Kubrick l 'avait fait venir pour lui poser des

questions, etc.

Et puis, il s 'est rendu compte que ce type, quand il se mettait à parler,

un langage extraordinaire.

Et donc, il lui a dit, tu vas jouer ce personnage.

Je ne vais pas prendre un acteur professionnel, c 'est toi qui vas le

Donc, il a eu l 'idée de prendre ce sergent instructeur.

qui est absolument génial et qui s 'est contenté de refaire, de reprendre des

insultes qu 'il utilisait quand il était sergent instructeur.

Dans Orange Mécanique, il tournait la scène, et c 'est là aussi c 'est

intéressant par rapport au temps dont il voulait disposer, il tournait la scène

du viol de Madame Alexander dans la maison de cet opposant politique.

Et puis, ils n 'arrivaient pas à trouver quelque chose d 'intéressant. Ils ne

savaient pas où mettre la caméra de façon satisfaisante. Ils trouvaient que

filmer un viol, ça n 'a aucun intérêt. On ne va pas refaire un viol de plus.

Et il a dit à Malcolm McDowell, après deux jours où ils sont restés sans rien

tourner pendant deux jours dans le décor, où ils ont essayé des choses,

ne marchait pas, il a dit à Malcolm McDowell, tu n 'as pas une idée, est -ce

tu ne pourrais pas me siffloter quelque chose ? Et Malcolm McDowell dit, il n 'y

a qu 'une chose que je connais, que je peux siffloter, c 'est s 'entendre sous

la pluie.

Donc, il commence à chanter « Chantons sous la pluie ». Kubrick dit « Bon, d

'accord, c 'est ça.

Le viol, ça se passera avec « Chantons sous la pluie ». » Alors, il dit à la

Warner « Téléphonez à la métro Goldenmeier à Los Angeles parce qu

tourner de la pédicule, etc., il faut savoir les droits de la musique de «

Chantons sous la pluie ». » Dans les deux heures, ils obtiennent l

'autorisation, ils négocient le fric, etc.

Ils obtiennent l 'autorisation de la métro -gouvernement d 'utiliser la

de Santon -Sapu. Ils reviennent et ils tournent.

Voilà. Donc, c 'est constamment cela. Il y avait énormément d 'improvisations

qui se passaient. Alors, on dit, j 'ai lu un article dans l 'Observateur, mais

hallucinant, il y a encore trois semaines ou un mois, de François

mais hallucinant, en disant qu 'il terrorisait ses... J 'ai parlé avec tous

comédiens de Kubrick, enfin pas tous, mais Marisa Berenson m 'a dit que j 'ai

passé un an avec lui, il n 'a jamais élevé la voix.

Donc on continue, même dans les journaux les plus sérieux français, on continue

à écrire des insanités.

Il avait des mous de jeune fille, il ne riait jamais.

Il riait tout le temps, Kubrick.

Il n 'y a qu 'à voir les photos dans mon livre. On le voit au moment de Eyes

Wide Shut.

Il riait. C 'était un homme qui avait un humour permanent.

Moi, je me rappelle, quand j 'étais déjeuner chez lui, il voulait me faire

déjeuner, ce qui ne me plaisait pas du tout. Il s 'est dit, il va passer du

temps dans la cuisine et je perdrai tout ce temps pour faire l 'entretien.

Et à un moment, je lui ai dit, il est très bon, votre poulet à l 'ail.

Il m 'a dit, Marks & Spencer.

Mais c 'était tout le temps comme ça. Il avait un humour absolument permanent,

je veux dire, permanent.

Et on continue à écrire les mêmes balivernes. On reprend en permanence.

Voilà. Et dernière chose, peut -être dernière chose, c 'est dans sa réflexion

sur l 'humanité, dans sa réflexion sur l 'homme, on peut se poser

la question, pourquoi le XVIIIe siècle ?

Le XVIIIe siècle, pour lui, était l 'époque privilégiée. Vous verrez au

Lolita, vous allez voir un tableau du XVIIIe siècle. Le château des Sentiers

la Gloire, c 'est un château du XVIIIe siècle.

Dans Orange Mécanique, il y a des guerres de gang dans un casino abandonné

XVIIIe siècle.

La chambre à la fin de 2001, c 'est la chambre de Louis XVI. Pourquoi ? Parce

que le XVIIIe siècle...

C 'est l 'apogée de la rationalité. C 'est le siècle des Lumières. C 'est -à

-dire que c 'était un siècle qui croyait à la perfectibilité de l 'homme. Ça a

débouché sur la Révolution française.

C 'est -à -dire qu 'on allait enfin établir un État ou une société dans

l 'homme serait émancipé de toutes les sornettes de la royauté, de l 'Église,

etc. Le résultat, c 'est que tout de suite après, on plonge dans la terreur.

les chapeaux, les milliers de victimes, et on plonge dans les guerres

napoléoniennes, les massacres à n 'en plus finir, le cannibalisme dans les

armées de Napoléon, les gens qui se mangeaient entre eux parce qu 'ils n

'avaient plus rien à bouffer, etc., la guerre en Espagne de Napoléon, etc.

C 'est -à -dire que ce qui l 'intéressait justement dans cette

la sarnière.

entre eux et le charnier, la charnière avec les charniers, c 'est -à -dire le

moment où ça bascule, où la société elle -même est à l 'image de l 'être humain,

où elle a ces deux visages dont je vous parlais au début.

Merci beaucoup.

C 'est intéressant de voir comment les films changent avec le temps, pas

seulement parce qu 'on peut les revoir et réfléchir des choses qu 'on n 'avait

pas aimées, mais simplement comment l 'œuvre ultérieure d 'un metteur en scène

change la perspective.

sur ce qu 'on avait vu à l 'époque.

C 'est vrai aussi en peinture, on voit...

Pierrot de la Francesca, différemment, une fois que le cubisme est arrivé, on

découvre des structures dans sa peinture que, évidemment, on ne pouvait pas voir

à l 'époque où il les a créées. Dans Lolita, c 'est un film qui a été

extrêmement controversé à l 'époque et plutôt même mal reçu.

Le slogan publicitaire, c 'est « Comment ont -ils pu tirer un film de Lolita ? »

Et, évidemment, les petits malins répondaient « Ils ne l 'ont pas pu.

» Donc, Kubrick lui -même était très ambivalent sur ce film parce qu 'il

que c 'était une trop grande oeuvre littéraire et qu 'il a passé toute sa

à adapter des oeuvres. Il n 'a écrit que deux scénarios originaux, c 'est les

deux premiers, et il ne les aimait pas du tout.

Donc, sentant qu 'il n 'avait pas d 'imagination véritable, que son

ne pouvait se développer qu 'à partir d 'une base qui était celle...

d 'une autre personne.

Mais c 'est vrai aussi, je citais Orson Welles, c 'est également vrai du cinéma

d 'Orson Welles qui, à part Citizen Kane, n 'a fait qu 'adapter des

Ce n 'est pas en adaptant qu 'on est moins personnel. Ce n 'est pas du tout

vrai. Mais dans le cas de Lolita, c 'était surtout la grandeur de la

littéraire qu 'il pense ne pas avoir vraiment réussi à transmettre.

Et puis, il y avait un autre problème, c 'était l 'âge de la protagoniste

Groucho Marx.

Pas Karl, Groucho.

que je pense que Kubrick préférait à d 'autres.

Groucho Marx disait quand Lolita est parue, je vais arrêter de le lire

six ans pour le temps qu 'elle ait 18 ans.

Voilà. Et donc, d 'une certaine façon, c 'était le problème du film. C 'est -à

-dire, dans le film, elle a effectivement 12 ans.

Kubrick nous dit qu 'elle a 15 ans dans ce film, son personnage.

Et ça devient un autre film que La Nymphète, qui probablement aurait été

'hui certainement Irina Ionesco ou sa fille Eva, dont on va voir le film à

Cannes. Ça ne la gênerait pas du tout de montrer une petite fille pubère, etc.

Je crois qu 'au cinéma, c 'était pratiquement infilmable, cette

est au centre tout de même du roman de Nabokov. Mais c 'est différent en

littérature qu 'au cinéma. Donc Kubrick...

a pris une actrice plus vieille que le rôle qu 'elle jouait, mais en même temps

c 'est une jeune fille, c 'est déjà une jeune fille, et donc le film s 'est

déporté, ce n 'est plus une perversion, c 'est plutôt une obsession.

C 'est d 'ailleurs l 'obsession d 'un homme pour une très jeune femme, une

jeune fille, et comment cette obsession se transforme quasiment en folie. Et

quand on voit ce film aujourd 'hui...

Il est très différent de ce qu 'on avait vu à l 'époque. A l 'époque, on avait

vu auparavant Les Sentiers de la Gloire, je l 'ai dit, Spartacus, L 'Ultime

Razia, c 'est -à -dire des films qui étaient des films vraiment de genre

criminel ou de guerre.

Et voilà qu 'on a ce film qui a désorienté beaucoup le public à l

surtout la critique d 'ailleurs. Le public lui a fait encore un succès,

toujours chez Kubrick. Et quand on le voit aujourd 'hui, on est très étonné. D

'abord, on est très étonné par la tonalité gothique, noire, qui annonce

'autres films de Kubrick. On est étonné aussi...

par les trois rôles que joue Peter Sellers, qui joue un psychanalyste, qui

un auteur de théâtre.

Il joue plusieurs rôles. Évidemment, ça annonce le film suivant, qui est «

Docteur Folamour », où Peter Sellers va emprunter plusieurs... va jouer le

président des États -Unis, le savant nazi et...

et l 'officier britannique qui est dans la base de Burpleson. Donc déjà, on voit

l 'admiration de Kubrick pour Peter Sellers. Je parlais tout à l 'heure de l

'improvisation. Il paraît, d 'après le chef opérateur Oswald Morris...

qui ne s 'est pas très bien entendu avec Kubrick, parce que les chefs

opérateurs, au début de la carrière de Kubrick, ne pouvaient pas supporter que

ce monsieur savait plus de choses sur leur métier qu 'eux -mêmes.

Donc Kubrick, sans arrêt, n 'arrêtait pas de leur dire, ne mettez pas cet

objectif, éclairez davantage, ce n 'est pas bien. Donc ça les exaspérait. Dans

Spartacus, par exemple, Russell Metty, qui était un grand chef opérateur de

Hollywood, ne supportait pas que ce garçon de 29 ans venait lui donner des

conseils techniques, parce qu 'il savait mieux.

Il savait mieux. Sidney Pollack m 'a raconté que sur « Eyes Wide Shut »,

il jouait, évidemment, il jouait dans « Eyes Wide Shut », il s 'arrêtait de

tourner pendant un quart d 'heure pour aller prendre une pause, boire un verre

et revenir sur le plateau.

Sidney Pollack, grand metteur en scène, le chef opérateur, j 'ai oublié son nom,

du film « Grand spécialiste de la lumière », disait « Bon, alors on

». Kubrick disait « Ah non, attendez, c 'est plus la même lumière ».

Il y avait un tout petit changement de lumière sur le plateau, mais minuscule,

que seul Kubrick avait vu. Ni le metteur en scène, ni le chef opérateur l

'avaient vu. Donc, comme me disait John Alcott, le chef opérateur d 'Orange

Mécanique, il disait « Ce qui est fermé avec Kubrick, c 'est qu 'on apprend

quelque chose tous les jours sur son propre métier, et en plus, on est payé à

fin du mois.

»

Et Oswald Morris, le chef opérateur, qui donc, je disais par ailleurs, ne s 'est

pas très bien entendu avec Kubrick, néanmoins disait que pratiquement tout

rôle de Peter Taylor était improvisé. C 'est -à -dire que Kubrick...

laissait Peter Sellers inventer. Peter Sellers venait du cabaret, venait des

Goon Shows, un spectacle surréaliste très brillant. Et donc, il lui faisait

entièrement confiance et il va le réutiliser à nouveau dans Docteur

Voilà. Donc, je ne vais pas m 'éterniser sur ce film qui est...

Pour moi, un très beau film.

Évidemment, il n 'a pas... Peut -être la première fois où j 'ai senti que

Kubrick était exceptionnel et unique, c 'est Follamour, qui est vraiment pour

moi le tournant majeur. Mais néanmoins, Lolita est un film remarquable, ne

serait -ce que par les interprétations. James Mason, évidemment, est un acteur

britannique. D 'ailleurs, ce qui est intéressant dans ce film, c 'est qu 'à

la mère et la fille, c 'est -à -dire Shelley Winters et Sue Lyon, tous qui

américains, Tout le reste de la distribution, ce sont des Anglais.

Et ce qui est également intéressant, c 'est que le film est tourné à Londres et

que, comme ça arrive souvent chez Kubrick, il fait tourner par une

équipe des paysages parce qu 'il tourne à Londres un road movie.

qui se passe à travers les États -Unis.

Mais il a tourné en studio.

Il aimait beaucoup le travail en studio qui lui permet de se concentrer avec les

comédiens. Et donc, c 'est son premier film tourné en Angleterre.

Il l 'a fait pour des raisons financières parce qu 'une grande partie

financement venait de l 'Europe.

Donc, il a pu tourner. Et ensuite, il s 'est installé à Londres. Il a trouvé que

Londres était un endroit merveilleux pour travailler.

Tout le monde parlait la même langue que la sienne.

Les acteurs... Alors, les techniciens anglais étaient exceptionnels. Et en

il n 'y avait pas l 'insécurité qu 'il avait connue à New York. Donc, il s 'est

installé. Et aussi, ça lui permettait de se tenir à distance des grands studios

hollywoodiens. Il y avait 12 000 kilomètres qui le séparaient. Donc, il

respirait davantage que d 'avoir sur le dos les producteurs américains qui

viendraient voir le soir les rushs, etc.

Donc, il s 'est installé à Londres en 61 -62.

Et le reste de sa vie, les 40 années suivantes, il est resté citoyen. Enfin,

citoyen. britannique. Enfin, il est resté pour vivre et travailler en

Angleterre. Donc, Lolita raconte la même histoire que les autres films de

Kubrick. C 'est aussi comment un être humain, professeur, rationnel, etc.,

assez sceptique, assez ironique à l 'égard du monde, va tomber amoureux et

amour va transformer sa vie.

Bonne soirée.

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