Afrikaans
Akan
Albanian
Amharic
Arabic
Armenian
Azerbaijani
Basque
Belarusian
Bemba
Bengali
Bihari
Bosnian
Breton
Bulgarian
Cambodian
Catalan
Cebuano
Cherokee
Chichewa
Chinese (Simplified)
Chinese (Traditional)
Corsican
Croatian
Czech
Danish
Dutch
Esperanto
Estonian
Ewe
Faroese
Filipino
Finnish
French
Frisian
Ga
Galician
Georgian
German
Greek
Guarani
Gujarati
Haitian Creole
Hausa
Hawaiian
Hebrew
Hindi
Hmong
Hungarian
Icelandic
Igbo
Indonesian
Interlingua
Irish
Japanese
Javanese
Kannada
Kazakh
Kinyarwanda
Kirundi
Kongo
Korean
Krio (Sierra Leone)
Kurdish
Kurdish (Soranî)
Kyrgyz
Laothian
Latin
Latvian
Lingala
Lithuanian
Lozi
Luganda
Luo
Luxembourgish
Macedonian
Malagasy
Malay
Malayalam
Maltese
Maori
Marathi
Mauritian Creole
Moldavian
Mongolian
Myanmar (Burmese)
Montenegrin
Nepali
Nigerian Pidgin
Northern Sotho
Norwegian
Norwegian (Nynorsk)
Occitan
Oriya
Oromo
Pashto
Persian
Polish
Portuguese (Brazil)
Portuguese (Portugal)
Punjabi
Quechua
Romanian
Romansh
Runyakitara
Russian
Samoan
Scots Gaelic
Serbian
Serbo-Croatian
Sesotho
Setswana
Seychellois Creole
Shona
Sindhi
Sinhalese
Slovak
Slovenian
Somali
Spanish (Latin American)
Sundanese
Swahili
Swedish
Tajik
Tamil
Tatar
Telugu
Thai
Tigrinya
Tonga
Tshiluba
Tumbuka
Turkish
Turkmen
Twi
Uighur
Ukrainian
Urdu
Uzbek
Vietnamese
Welsh
Wolof
Xhosa
Yiddish
Yoruba
Zulu
Marius ?
- Marius ? - Fanny !
À quoi tu penses ?
- Peut-être à toi. - Menteur, va.
Tu crois que je ne pense jamais à toi ?
Tu penses à moi quand tu me vois.
Allez, paie-moi le café.
Profitons que mon père dorme.
Dis, Marius, pourquoi tu n'es pas venu danser hier soir ?
Où ça ?
À la Cascade. On danse tous les dimanches.
- Tu vas à la Cascade ? - Oui.
- Il y a des gens très bien. - Qui ça ?
André, M. Bouzique, Victor...
J'ai dansé toute la soirée avec Victor.
Il a l'air aussi bête en dansant qu'en marchant ?
Tu es méchant.
Pourquoi tu ne viens pas là-bas ?
- Je ne sais pas danser. - Je t'apprendrai.
Je n'y tiens pas.
Où tu es allé ?
Je suis allé me promener,
respirer l'air du soir sur la jetée.
- Tout seul ? - Oui. J'ai rencontré M. Brun.
- Il est revenu ? - Hier matin.
Que faisait-il à Paris ?
Il est allé suivre des cours.
Il était commis. Maintenant, il est vérificateur.
Ils gagnent beaucoup, les vérificateurs.
M. Brun ?
Rien que pour faire blanchir les cols, il lui en faut.
Et voilà le Saïgon.
Comment le sais-tu ?
C'est le sifflet du Yara.
Marius...
- Ça siffle. - C'est le Yara.
Imbécile. C'est le percolateur.
Tu lui offres le café ?
Oui.
Bon. Je viens de le faire. Tu en veux ?
Non.
Pourquoi ?
Si on boit tout gratis, il ne restera rien pour les clients.
Vous allez pleurer pour une tasse de café ?
Non, c'est pour la manière.
Quelle manière ?
Boire le magasin pendant que je dors.
Si tu voulais me faire un affront, tu as réussi.
Un affront ? Quel affront ?
Si à mon âge, je ne peux pas offrir un café, que suis-je ?
Un enfant. Un enfant qui doit obéir à son père.
À son âge ?
Oui. Il a fallu que j'attende l'âge de 32 ans
pour que mon père me donne son dernier coup de pied au derrière.
De mon temps, on avait du respect, de la tendresse.
- À coups de pieds. - Il y avait moins d'ingrats.
Si ma mère me giflait, je ne sais pas ce que je ferais.
Tu irais pleurer dans un coin.
Si ton père vivait encore pour te donner une paire de calottes,
ça ne te ferait pas de mal.
Tu peux rire, toi. Les enfants vous empoisonnent l'existence.
Je t'empoisonne l'existence ? Je fais la moitié du travail.
Parlons-en, de ton travail.
Quand on a besoin de toi, tu n'es jamais là.
Je suis toute la journée au comptoir.
C'est vrai.
De quoi tu te mêles, toi ?
Quand tu es là, tu travailles avec un tel dégoût.
Tu es triste, pâle... On dirait un antialcoolique.
Je suis peut-être neurasthénique ?
- Toi ? - Et alors ?
Où tu l'aurais attrapé ?
Ça vient comme ça.
N'essaie pas de monter le coup à ton père.
Va vendre tes écrevisses, au lieu de baver. Fous le camp.
J'y vais.
Tu es mou et paresseux. Tu es le portrait de ton oncle Émile.
Il ne passait jamais au soleil car traîner son ombre le fatiguait.
Tu es un rêvasseur et tu ne connais pas ton métier.
- Je ne connais pas mon métier ? - Non.
Tu ne le connais pas, ton métier.
Tu ne sais pas doser un vermouth cassis
ou un mandarin-citron.
Quant au Picon-citron-curaçao de la maison, n'en parlons pas.
Hier, le père Cougourde est venu et il s'est plaint.
Ce n'est pourtant pas difficile, regarde.
Tu mets un tiers de curaçao.
Fais attention, un tout petit tiers.
Un tiers de citron.
Tu vois ?
Un bon tiers de Picon.
Tu vois ?
Et un grand tiers d'eau.
Voilà.
Ça fait quatre tiers.
Et alors ?
Dans un verre, il n'y a que trois tiers.
Ça dépend de la grosseur des tiers.
- Non, ça ne dépend pas. - Pourquoi ?
C'est de l'arithmétique, ça.
Ne cherche pas à détourner la conversation.
Et la goutte sur le goulot, c'est de l'arithmétique ?
Quelle goutte ?
La goutte que tu laisses couler tout le temps sur le goulot.
Ce n'est pourtant pas difficile. Regarde, tu verses comme ça,
en faisant un quart de tour.
Avec le bouchon, tu remets la goutte dedans.
Mais toi, M. Marius, tu fais ça en amateur.
Alors évidemment, la goutte coule sur l'étiquette.
Voilà pourquoi ces bouteilles sont plus faciles à prendre qu'à lâcher.
- Ça te fait rire ? - Toi aussi, tu riais.
Je ris de ma patience.
Demain matin à 9 h, tout le monde sur le pont.
Ouvrez le ban.
Quartier-maître Piquoiseau,
au nom du gouvernement de la République,
je vous fais chevalier de la Légion d'honneur.
Fermez le ban.
Piquoiseau, ça te prend souvent ?
Il y a un traître à bord.
Amiral Escartefigue, je vous casse.
Vous restez aux fers jusqu'à Manille.
L'amiral Escartefigue est dégradé.
L'amiral Escartefigue est dégradé.
"L'amiral Escartefigue est dégradé."
Capitaine, capitaine !
- Capitaine, nous ne partons pas ? - Il y a du monde ?
Pas ici mais de l'autre côté, deux font signe.
Comment font-ils ?
Ils font comme ça.
Ce sont peut-être des Napolitains qui se parlent.
Non, ils font des gestes de passagers.
Ah oui ? J'irai voir ça tout à l'heure.
Bien, capitaine.
En attendant, fais monter la pression et donne quelques coups de sifflet.
- Ça les fera patienter. - Bien, capitaine.
Rien que trois coups de sifflet, sinon tu me manges toute la vapeur.
Bien, capitaine.
Et n'ouvre pas trop le sifflet.
Bien, capitaine.
Parce qu'après, on ne peut plus le fermer.
Les gens n'ont plus besoin de traverser le port ?
Le pont transbordeur me fait du tort.
Avant qu'ils aient bâti cette ferraille,
mon bateau était trop petit.
Maintenant, ils vont tous au transbordeur.
C'est plus moderne que le ferry et ils n'ont pas le mal de mer.
Des gens ont le mal de mer sur votre bateau ?
- Oui. - Qui ?
Moi.
- Pour une traversée de 100 mètres ? - De 100 mètres ?
Il y a 206 mètres d'une rive à l'autre.
Je connais bien le voyage.
Je le fais 24 fois par jour depuis 30 ans.
30 ans ?
M. Escartefigue,
ça ne vous fait rien de voir passer les autres ?
Quels autres ?
Les autres bateaux qui prennent le port en long et pas en travers.
Pourquoi ça me ferait quelque chose ?
Ils vont loin.
Oui, et d'autres fois, ils vont profond.
Le soir, pour la dernière traversée, avec toutes ces lumières sur l'eau,
il ne vous est jamais venu l'envie
de tourner la barre et de mettre le cap sur la haute mer ?
Sur la haute mer ? Tu deviens fada, mon pauvre Marius.
Non. Je vous ai bien deviné.
Qu'as-tu deviné ?
Vous souffrez de ne pas sortir du Vieux Port.
- Moi, je souffre ? - Oui, vous.
Quand vous venez boire ici avec M. Philippeaux et M. Caderousse,
qui reviennent du Brésil ou de Madagascar
et qui vous parlent de là-bas,
je vois bien que ça vous fait quelque chose.
Ça me fait plaisir de les voir revenus de si loin.
- Pas plus ? - Pas plus.
Écoute, Marius, je suis fier d'être marin et capitaine,
maître à bord après Dieu,
mais Madagascar, tu ne peux pas te figurer à quel point je m'en fous.
Dites...
Par patriotisme, je n'en dis pas de mal.
Je suis ravi que le drapeau français flotte
sur ces populations lointaines.
Personnellement, ça ne me fait pas la jambe plus belle.
Mais y aller, et en bateau, merci bien.
- Je suis trop heureux ici. - Je ne l'aurais pas cru.
Allons-y. Adieu.
Hé !
Il m'appelle.
Ça lui fait de la peine de faire attendre le passager.
Brave petit.
Il a décroché le sifflet.
Il me mange toute la vapeur. Imbécile !
Voilà, monsieur. Nous partons.
Nous partons, voilà.
Attention ! À toute vapeur.
Allez, zou !
C'est terrible.
On a beau dire une chose, jamais tu ne le fais.
Alors, M. Brun. Ce Paris, ça vaut la peine d'être vu ?
C'est impressionnant.
Vous vous êtes beaucoup promené à Paris ?
Le soir, je flânais sur les boulevards.
Vous avez dû rencontrer Landolfi.
- Qui est-ce ? - Un camarade de régiment à moi.
Landolfi, un grand blond.
Il a une moustache, avec des yeux qui parpelègent.
- Vous l'avez sûrement rencontré. - Non, je ne l'ai pas vu.
Comment, pas vu ? Vous n'êtes pas allé à Paris, alors.
- J'en viens. - De Paris ?
- Et vous n'avez pas vu Landolfi ? - Non.
Alors il est mort.
Peuchère...
Mais non. Paris est grand.
Oui, c'est grand.
C'est grand, mais c'est vraiment beaucoup plus grand que Marseille ?
J'ai vu au moins 40 Canebières.
Le voyage vous a fatigué, M. Brun.
Et on dit que ce sont les Marseillais qui exagèrent.
Quelle mentalité ! 40 Canebières.
Vous êtes bien lyonnais.
Coquin de sort ! 12h30.
Où est-il ?
Il va s'habiller. On est lundi.
Qu'y a-t-il de particulier le lundi ?
- Vous savez pas ? - Non.
Le lundi à 12h30,
mon père va déjeuner avec ses amoureuses.
Une Italienne, très belle. Une femme comme ça.
Non, il a changé.
Il a trouvé une Hollandaise. Elle est au moins le double.
Quand il va la voir, il me donne des explications pendant 10 minutes.
On peut avoir une maîtresse quand on est veuf.
"Veuf" ? Malheureux...
Pas ce mot-là devant moi, M. Brun.
Pourquoi ?
- Vous n'avez pas su mon malheur ? - Quel malheur ?
Tenez, M. Brun.
- Quoi, Mme Panisse ? - Oui, M. Brun.
Il y aura trois mois demain.
Le vendredi, elle avait mangé un aïoli du tonnerre
avec des escargots et de la morue.
- Le dimanche matin, dernier soupir. - Si vite ? Quelle catastrophe.
Ah oui. Parfois, le Bon Dieu n'est pas gentil.
Une si brave femme, si dévouée, si travailleuse,
qui faisait marcher les ouvrières.
Et avec ça, dans l'intimité, elle était gaie, rieuse.
Il lui fallait des taquineries, des jeux.
Le matin, quand elle était en chemise,
je m'amusais à lui courir après autour de la table à manger.
Je lui donnais des petites tapes,
je lui tirais des pinces gentiment.
Pour se venger, elle me faisait des chatouilles.
Ne remuez pas vos souvenirs, Panisse, ça vous fait du mal.
Oh oui.
Quand on pense que tout ça ne reviendra plus...
Je passe mes nuits à pleurer.
Voyons, M. Brun, est-ce que cela peut durer ?
Que faire ?
Je le sais bien.
Ma résolution est prise.
Allons. Soyez viril, réfléchissez.
C'est tout réfléchi.
Je ne suis pas capable de supporter pareil calvaire.
- Attendez un peu, vous verrez. - Non, non.
Je préfère me remarier tout de suite.
- Vous remarier ? - Le plus tôt possible.
Elle est morte, elle est morte.
Je ne pourrai pas la ressusciter en maigrissant.
Certains trouveront peut-être que je n'ai pas assez attendu,
mais j'ai la conscience tranquille,
car en quatre mois, je l'ai pleurée plus que d'autres en cinq ans.
Des larmes comme ça, M. Brun, et des cris terribles.
Comment ai-je fait pour tenir le coup ?
- Pauvre Panisse... - Oui, je suis bien à plaindre.
- À la vôtre, M. Brun. - À la vôtre.
Qu'en pensez-vous ?
Vous avez déjà choisi votre nouvelle femme ?
Oui, naturellement, et je vais présenter ma demande aujourd'hui.
Qui est-ce ?
Non, je ne peux pas vous dire. Non, M. Brun,
mais je vous retiens pour la noce.
Je louerai des autos pour les invités.
Il y aura tous les prud'hommes, mes clients, mes amis.
Il n'y manquera qu'une personne, mais elle y manquera bien,
ma pauvre Félicité. Peuchère...
Elle qui aimait tant les fêtes...
Le Bon Dieu ne l'a pas voulu, que faire ?
Elle nous verra de là-haut, où elle est plus heureuse que nous.
Hé, Panisse !
Oui ?
Le second de la Malaisie est au magasin.
J'y vais.
C'est une grosse commande, il faut sauter dessus.
Ils sont déjà venus hier pour un jeu de voiles de rechange.
Un gros bateau ?
Oui, la Malaisie, le trois-mâts qui part en mission.
Oui.
En mission sur un voilier ?
Ils vont étudier les vents et les courants
de Suez jusqu'en Océanie.
Ce voilier a une machine de secours, n'oubliez pas.
Panisse, tu te dépêches ?
Oui, sauvage !
Donne-moi le temps d'arriver.
Tu ne veux pas que je me fasse mourir ?
Vous finirez par y aller.
Que voulez-vous ? Quand on n'est pas rentier,
le travail, c'est le travail.
- Ça n'a pas l'air de lui plaire. - Hé oui.
À Marseille, M. Brun, il n'y a rien d'aussi pénible que le travail.
Alors, Fanny ? C'est entendu ?
Quoi ?
Je peux demander ta main à ta mère ?
Tout le monde peut demander une fille.
Oui, mais toi, ça ne te paraît pas extravagant ?
C'est à ma mère de vous répondre.
Exquise pudeur d'une vraie jeune fille.
Chef, j'arrive. Je vole, me voilà.
M. Brun, faites semblant de ne rien savoir.
Il croit que personne ne s'en doute.
Voilà.
Je sors.
Je vais faire un petit tour en ville,
des courses sans importance.
Ce chapeau, je vais le foutre en l'air, moi.
Voilà.
Je pousserai peut-être jusqu'au café Mostégui.
Je mangerai une soupe de poisson, un bifteck et des pommes frites.
Enfin, je sors.
Vous n'avez pas besoin de donner des explications.
Je ne donne pas d'explications.
Ce serait malheureux, à mon âge, s'il y avait besoin d'explications.
Je dis que je vais au café Mostégui manger une soupe.
C'est un renseignement.
Si on a besoin de vous, on pourra vous demander là-bas.
Non, on n'a pas besoin de me demander là-bas.
Non, non. Pourquoi viendriez-vous m'y demander ?
Pourquoi venez-vous m'y demander ?
Vous voulez me parler ? Faites-le là.
- Vous dites... - Je ne dis rien.
C'est vous qui dites. Moi, je dis que je n'ai rien à dire.
Si je sors, je n'ai pas à demander la permission à un Lyonnais.
- Qui dit le contraire ? - C'est quoi, cette inquisition,
nom de Dieu de nom de Dieu ?
Si j'avais 86 ans, je comprendrais qu'on me surveille, qu'on m'espionne,
mais j'ai encore ma tête. Je ne tomberai pas dans le port.
Tu as envie de faire une promenade, c'est naturel.
Voilà, c'est naturel.
Mon fils l'a dit, c'est naturel. C'est mon fils qui a dit le mot.
Je sors naturellement.
Ceux qui n'ont rien à dire se mêlent de ce qui ne les regarde pas.
Ça, c'est la suspicion. Quoi ?
Qu'est-ce qu'il y a ? C'est de la suspicion.
Moi, je ne veux pas être suspecté par un Lyonnais.
Sans rancune.
- Au revoir, patron. - À ce soir.
Si la voiture de Picon passe, tu prendras 12 bouteilles.
Ça fera 240 francs.
12 bouteilles. Tu sauras te rappeler ?
Pas besoin de me dire 20 fois les choses.
Si la voiture de Picon passe, je prendrai 240 bouteilles.
Sainte Vierge...
Que vous ai-je fait pour avoir un enfant idiot ?
Ce n'est pas moi qui t'ai mis au monde.
Si la voiture de Picon passe, tu prendras 12 bouteilles.
Tu ne prendras rien. Je téléphonerai.
- Mon pauvre enfant... - Quoi, ton pauvre enfant ?
Quand on fera danser les couillons, tu ne joueras pas.
Bonjour, M. Brun.
Bonjour, César.
Bonjour, madame.
Monsieur.
Ça va bien ?
Alors ?
César, vous allez voir votre dame ?
Ça vous regarde, qui je vais voir ? Qu'est-ce que vous en ferez ?
Bonjour.
Tiens... Alors, petit ?
Écoutez, Panisse. Parlons peu mais parlons bien.
- Vous avez réfléchi à la chose ? - Mais oui.
Elle a 30 ans de moins que vous.
Ce n'est pas ma faute.
Elle aura ce qu'elle voudra, de l'argent, des robes, des bijoux.
Oui, vous êtes un brave homme,
mais j'ai peur qu'il lui manque le principal.
Quel principal ?
- Je me comprends. - Allez, Honorine.
Ne parlez pas de ce que vous ignorez.
- Il n'y a rien de mieux que l'amour. - C'est mon avis.
- Il vaut mieux avoir 20 ans. - Elle les a.
- Vous en avez 50. - Oui, mais j'ai 600 000 francs.
Pauvre Panisse. Les chemises de nuit n'ont pas de poches.
Si je vous parle, moi, c'est dans votre intérêt.
- Pour ma fille, c'est un beau parti. - Eh bien ?
Mais quand je pense à ça et que je vous regarde,
je vous vois une paire de cornes qui trouera le plafond.
Vous vous trompez, voilà tout. Dites oui, le reste, je m'en charge.
Je crois que je vais me marier.
Avec qui ?
Personne ne le sait encore, mais à toi, je vais te le dire.
Tu vas me donner un conseil.
Avec qui ?
- Il m'a demandée à ma mère. - Qui ?
Je ne sais pas si je fais bien de te le dire.
Alors garde-toi-le.
Tu le sauras bientôt.
C'est Victor. Il y a longtemps que ça se comprend.
Tu l'as compris ?
Il vient chaque soir sous prétexte de manger des coquillages.
Il en a tant mangé qu'il a failli mourir d'urticaire.
- Ça prouve quoi ? - Que c'est un imbécile.
Oui.
Si tu comptes sur le magasin, le père n'est pas encore mort.
Je n'attends après la mort de personne.
Je me moque pas mal de Victor.
Alors, qui c'est ?
Panisse.
Panisse ? Le père Panisse ?
M. Panisse.
- Tu ne me crois pas ? - Non, je ne te crois pas.
Tu ne me donnes pas de conseil ?
Quand tu voudras me faire marcher, trouve une histoire moins bête.
Un homme qui a les yeux plissés comme un soufflet...
Ma jolie, tu te reposes ?
Je prends un peu le frais en attendant les clients.
Tu as bien raison. "Le Soleil est le dieu du jour,
"mais cachez-lui ce frais visage,
"car il pourrait brûler dans son ardeur sauvage
"les douces roses de l'amour."
Bravo, Panisse. C'est envoyé, ça.
C'est de vous ?
Je te dirais "oui" si j'étais menteur
si tu ne pouvais pas le voir sur un pot de pommade
dans la vitrine du bureau de tabac au coin de la rue.
Le plus grand mérite d'une poésie,
c'est d'être bien placée dans la conversation.
Marius, deux anisettes.
- Il y en a une pour moi ? - Pour qui serait-elle ?
Viens. Viens t'asseoir ici.
Nous avons parlé, avec ta mère. Elle regarde ma comptabilité.
Nous serons d'accord si tu dis oui.
J'ai demandé quelques jours.
Tu as bien fait. Il n'est pas mauvais de faire attendre une réponse.
Ton "oui" me fera plus de plaisir encore.
Dites, Panisse.
- Combien vous avez d'ouvrières ? - 23.
Petit, remplis un peu les verres.
- Ils sont pleins. - Menteur.
Menteur, vous dites ?
Tenez. En voilà.
Fais donc attention, tu verses tout à côté.
Il est un peu fatigué, aujourd'hui.
Ce ne sont pas des manières.
Coquin de sort, j'ai oublié mes allumettes.
Attendez, Panisse.
C'est gentil, une allumette tenue par une aussi jolie main.
Ne dites pas que j'ai de jolies mains.
Elles sont petites comme tout.
Elles sont fines. Elles sont chaudes.
Tu as une bien jolie bague.
- Elle vous plaît ? - Elle fait bien.
Elle est en or ?
Je ne sais pas. Je l'ai trouvée dans une pochette surprise.
Alors, elle est en cuivre.
Tant pis.
- Tu n'as jamais eu de bague en or ? - Non.
Mais ton collier est en or ?
Mon collier, oui. Ma tante Zoé me l'a donné pour ma communion.
Il est joli. Il est bien joli.
Il y a une médaille au bout ?
Attendez, je vais vous la sortir.
- Qu'est-il écrit ? - Ma date de naissance.
Fanny, ta mère te crie.
Je n'ai pas entendu.
- Je te dis qu'elle t'appelle. - Tu rêves.
Si elle te cherche, elle sait où tu es.
Parlons un peu sérieusement.
Avec ta mère, nous avons discuté des chiffres.
Elle est venue chez moi et puis...
- Je vous empêche de causer ? - Non.
Quand je m'approche, vous vous taisez.
Nous avons des choses personnelles à nous dire.
Quand on le cache, ce sont des saletés.
Des saletés ? Dis, grossier !
Fais attention à qui tu t'adresses.
Je m'adresse à vous. Vous me faites mal au cœur.
Tourne l'œil de l'autre côté.
Je n'aime pas qu'on me regarde comme ça.
Moi, je te regarde mal ?
- Tu deviens fou, mon pauvre Marius. - Pauvre fou.
Il y a des fous dangereux.
J'en connais un dont la main lui démange
de vous envoyer un pastisson.
- Marius ! - À moi ? Un pastisson ?
Pauvre petit.
Allez, sortez. Avancez, si vous êtes un homme.
Si on te presse le nez, il sortira du lait.
Le voilà, mon nez.
Vous avez peur.
Marius, fais attention. Tu ne me connais pas.
Faites-vous connaître, c'est le moment, malheureux.
"Malheureux" ?
- C'est à moi que tu dis ça ? - Panisse.
Laisse, c'est une affaire entre hommes.
Tiens mon chapeau.
- Donne-le, ton pastisson. - Pressez-moi le nez.
- Pauvre petit ! - Malheureux.
- Pauvre petit ! - Commerçant !
- Tu n'oses pas commencer. - Vous faites beaucoup de menaces.
Si je ne me retenais pas...
Sans vos cheveux gris...
Tu veux que je les arrache pour te faire plaisir ?
- Panisse ! - Oui ?
- Il y a du monde au magasin. - Je suis occupé.
Tu as de la chance.
Fanny, je te quitte puisque mes affaires l'exigent.
Tu viendras goûter chez moi ?
Pourquoi pas ici ?
Je refuserai désormais de mettre le pied dans une maison
où les gens ne restent pas à leur place.
Votre accent parisien ne m'impressionne pas.
À tout à l'heure. Je t'attends.
Deux anisettes à 2,25 francs
font 4,50 francs.
Tenez. Voilà 5 francs.
Gardez tout, garçon.
Marius, tu n'es pas gentil de faire tant de bruit
pour des choses qui ne te regardent pas.
Si je ne l'avais pas vu, je ne l'aurais pas cru.
Ce que tu fais avec ce vieux est honteux.
Quel pauvre vieux ?
Tu ne vois pas que tu risques de le tuer ?
Quand il regardait dans ton corsage,
il suait, il soufflait, il était rouge.
Tu étais bien plus rouge que lui.
Et j'ai un soutien-gorge.
- Ça ne te regarde pas. - Tu as raison.
J'ai tort de m'en mêler.
J'ai d'autres soucis en tête, heureusement.
Ce qui me peine, c'est de voir que tu deviens comme ta tante Zoé.
Je n'ai pas le droit de me marier ?
Fanny, ce n'est pas possible. Tu n'as pas pensé à tout.
Comment, "à tout" ?
Quand on se marie, il ne suffit pas d'aller à la mairie.
On commence par là.
Et après ?
Après, il y aura un grand dîner chez Vasseau.
- Et une fois seule avec lui ? - Je verrai.
- Il faudra te laisser embrasser. - Tant pis.
Il t'embrassera sur l'épaule et sur la bouche.
Tais-toi. Ne parle pas de ces choses.
Il faut en parler maintenant. Après, ce sera trop tard.
Il va te serrer dans ses bras, ce dégoûtant, ce voyou.
Saligaud !
Oui, je sais pourquoi tu ris, mais ce n'est pas vrai.
Qu'est-ce qui n'est pas vrai ?
Tu crois que je suis jaloux.
Voyons, Marius, pour être jaloux, il faut être amoureux.
- Justement, je ne le suis pas. - Voilà.
Il suffit pas de se cacher pour être amoureux.
Bien sûr, Marius.
Évidemment, si j'avais voulu, j'aurais pu t'aimer.
Si jolie, ça n'aurait pas été dur. Seulement, je n'ai pas voulu.
Marius.
Fanny, peux-tu garder le bar quelques minutes ?
- S'il vient des clients ? - Je reviens dans 20 minutes.
Bartoli a une place pour toi.
- Combien de temps ? - Dix mois.
Dix mois ?
Suez, Aden, Bombay, Colombo, Makassar, Sydney.
Le même voyage que la Malaisie.
Ça va.
Attends, ce n'est pas sûr. J'attends un Corse.
S'il n'arrive pas ce soir, tant mieux, tu prends la place.
Ce soir ?
Nous partons à minuit.
C'est rapide.
Ça vaut mieux.
Comment je saurai si je pars ?
Je viendrai t'avertir.
Tu as des papiers en règle ?
Et alors ?
Fais voir.
Qu'est-ce que tu as ?
La migraine.
Hier aussi ? Je t'ai entendue renifler toute la nuit.
Tout ça, ce sont des histoires. Qu'est-ce que tu as ?
Fanny, il faut que je parte par le train de ce soir à Aix.
Avant, il faut que tu me le dises.
Ne t'inquiète pas, maman. Je t'assure, je n'ai rien.
Naturellement, c'est pour ce petit Marius à quatre sous.
Je le vois venir depuis longtemps, avec ses beaux souliers et son mégot.
Tu l'aimes ?
Que c'est bête, ces petites filles...
Et dire que maître Panisse te demande,
un homme si bien, aimable,
d'un caractère charmant et si riche...
Tu pleures pour un petit monsieur qui rince les verres des autres ?
Enfin...
Puisque tu le veux, je ne dirai pas non.
Allons, viens, petite courge.
Ne pleure pas.
Puisque tu le veux, tu l'auras.
Il ne me veut pas.
Il ne te veut pas.
Il ne veut pas m'épouser.
Il te l'a dit ?
Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Tu lui en as parlé ?
Va dire à Panisse que je l'attends pour boire une bouteille de mousseux.
C'est loin.
Non, ce n'est pas loin, il y a 15 mètres.
Et vous me donnez quoi ?
- Un verre de mousseux, mais cours. - Alors j'y vais.
Panisse !
M. César vous attend pour boire le champagne.
Tu es fou de crier ça ?
Tu vas faire venir tous les ivrognes du quartier.
Tu veux du champagne ? Tiens.
Tiens, du champagne.
- Quelle heure il est ? - L'heure ?
Panisse !
On ne t'a pas vu depuis hier. Viens.
- On boit une bouteille de mousseux ? - Puisque tu m'invites, je viens.
Il serait malpoli de te refuser un verre de mousseux.
J'avais juré de ne plus mettre les pieds chez toi.
C'est une promesse que je tiendrai.
- Pourquoi tu ne viens plus ? - Ton fils est un grossier.
Mon fils est un grossier ?
Oui, un véritable grossier.
Si je le rencontre, ce sera un coup de pied dans le derrière.
Tu remarqueras que je ne porte plus les espadrilles.
Aujourd'hui, j'ai mis des souliers.
- C'est à moi que tu dis ça ? - Oui, c'est à toi.
Je t'en prie, toi.
Essaie de toucher Marius
et je te flanque un coup de pied dans le derrière
à te faire claquer les dents.
C'est à voir.
Va-t'en de là.
Si jamais tu touches Marius, tant pis pour toi.
Tu te réveilles demain à l'hôpital.
- César, tu ne me fais pas peur. - Ôte-toi de là, je t'ai dit.
Si tu frôles un des cheveux de Marius,
tu ne finiras pas à l'hôpital mais au cimetière.
Tu sais, j'en ai assommé de plus grands que toi.
Tu l'auras voulu. Enlève-toi de là, toi.
Enlève-toi... Enlève-toi de là, toi.
Sainte Vierge, c'est un meurtre,
mais tu l'auras voulu. Adieu, Panisse.
Adieu, César.
Le mousseux ! Le mousseux !
Coquin de sort.
Bon sang !
Malheur !
Malheureux, il n'est pas frais.
Il n'est pas assez frais, mais il n'est pas mauvais.
Je vais en mettre une bouteille dans le puits pour demain.
Va, ce sera vite arrangé, n'aie pas peur.
Mais la première chose à faire, si tu ne veux pas de Panisse,
c'est de le lui dire.
Moi, j'irai trouver cette brute de César.
Non, maman. Ne dis rien à personne.
Laisse-moi m'arranger toute seule. Je t'en supplie.
Très bien,
je ne dirai rien.
C'est entendu.
Si je ne me retenais pas, j'irais dire quatre mots
à ce fils de mastroquet qui refuse ma fille.
Allez, va, nigaude,
mange ta soupe.
Ne pleure pas dedans, elle est déjà trop salée.
Panisse, si tu rencontres Marius, ne lui donne pas ce coup de pied.
Tu sais bien que je ne le lui donnerai pas.
C'était une question d'amour-propre.
- À la tienne. - À la tienne.
- Que t'a fait le petit ? - Il m'a provoqué.
Il m'a reproché mes cheveux gris, comme si c'était ma faute.
- Tu lui avais fait quelque chose ? - Non, rien du tout.
Si tu n'avais pas cherché dispute, il se serait tenu tranquille.
Pourquoi lui aurais-je cherché dispute ?
Je me connais. J'ai appris à me méfier de mon caractère.
Je ne commence pas une querelle qui peut finir par un massacre.
Je t'affirme que je ne lui disais rien, absolument rien.
Je ne le regardais même pas et il s'est jeté sur moi.
C'est un peu fort.
Il a fait un geste comme pour m'étrangler.
S'il se met à étrangler la clientèle, où allons-nous ?
- Cet enfant a quelque chose. - Quoi ?
Tu n'as rien remarqué, toi ?
J'ai remarqué qu'il avait voulu m'étrangler.
Ça n'a pas d'importance.
Tu ne sais pas s'il a une maîtresse ?
Non, je ne sais pas.
Moi, je sens une femme là-dessous.
Il n'y a que l'amour qui puisse rendre un homme aussi bête.
Tu ne crois pas qu'il soit amoureux de la petite Fanny ?
De Fanny ?
Non, ils se connaissent depuis trop longtemps.
Je te dis ça parce qu'au moment où il s'est rué sur moi,
j'étais assis près de Fanny.
Quel rapport ?
Il a peut-être cru que je lui faisais la cour.
- Qui, toi ? - Oui.
Tu plaisantes, voyons. Allons, allons.
Marius est fou, mais pas au point d'être jaloux d'un homme de ton âge.
Qui sait ?
Tu ne t'es pas regardé. On dirait un vieux macaque.
Non, il ne s'agit pas de Fanny.
Il y a une femme en ville qui le fait souffrir.
J'ai peur que ce soit Mme Escartefigue.
Elle en a rendu heureux plus de 50. Elle ne blesserait pas un ami.
- Qui, alors ? - Interroge Marius.
C'est bien ce que je vais faire.
Marius, bien qu'il ait 23 ans,
je lui flanquerai une calotte et je ne le raterai pas,
mais je n'ose pas lui parler de femmes.
Un sentiment bien drôle, la pudeur.
- Quelle pudeur ? - La pudeur paternelle.
Tu as des sentiments bien distingués.
Si tu étais père, tu serais aussi distingué que moi, paysan.
Oui.
C'est la pointe qui pince mon oignon.
- Je ferais mieux de les quitter. - Fais voir.
Ils sont jolis, ces souliers.
Ce sont des souliers torpilles.
- Ce sont ceux de mon mariage. - Non ?!
Tu les as conservés dans la naphtaline ?
Dis, ils sont tendus. On dirait qu'ils vont éclater.
Tu ne pourras plus les enlever.
Avec des ciseaux, on peut toujours.
- Sans rancune, César ? - Salut, collègue.
Et pour ton fils, ne te fais pas de mauvais sang.
Ça lui passera.
- Adieu, Panisse. - Adieu.
Panisse !
On dirait une danseuse.
- Panisse ! - Oui ?
Ne va pas jouer au football avec ces souliers.
- Adieu, mon collègue. - Adieu.
Qu'il est beau !
Montez à bord.
Bonsoir, César.
Honorine, vous n'êtes pas encore couchée ?
Je vais à Aix par le train de minuit chez ma sœur Claudine.
Comme je suis en avance, je suis passée par ici
parce que j'ai à vous parler.
Parlez, ma belle.
C'est que ce n'est pas facile.
- Qu'y a-t-il ? - Je viens vous parler de Fanny.
- De Fanny ? - De Fanny et de Marius.
Entrez. Asseyez-vous.
Vous avez un joli chapeau.
- Qu'est-ce que je vous offre ? - Je prendrai un mandarin-citron.
Bon.
Alors, qu'est-ce qu'il y a entre Fanny et Marius ?
C'est si difficile à dire ?
Enfin, bref, Panisse veut la petite.
- Pour quoi faire ? - Pour l'épouser.
Panisse veut épouser Fanny ?
Il me l'a demandé ce matin.
Mais il est fada, ce pauvre vieux !
Je le lui ai dit, mais il veut une réponse pour demain.
La petite dit quoi ?
Elle dira oui, si elle ne peut pas avoir celui qu'elle veut.
Celui qu'elle veut ? C'est Marius qu'elle veut ?
Tout juste.
Je comprends le carnage d'hier.
- Quel carnage ? - Une bataille terrible.
La police est venue, les gendarmes... Un malheur, une catastrophe.
- Enfin, bref. - Quoi ?
Marius ne veut pas qu'elle prenne Panisse.
Oui, mais enfin, il lui a dit qu'il l'aimait ?
Il paraît qu'il lui a fait comprendre.
Il l'a embrassée ?
Non. Il lui a fait comprendre, c'est ce qu'elle m'a dit.
Sans l'embrasser ? C'est bizarre, ça, tout de même.
Ils se veulent, tous les deux ?
- Il a dit qu'il ne l'épouserait pas. - Pourquoi ?
Il ne lui dit pas. Elle lui a presque demandé sa main,
il ne répond pas. Il me l'a fait pleurer sans dire pourquoi.
Voyons, César, c'est quoi, ces manières ?
Que lui faut-il, à ce mastroquet ? Une princesse ?
Quelle princesse ?
Ne vous fâchez pas. Joli, le chapeau.
Laissez mon chapeau.
Peut-être qu'il ne l'aime pas ?
S'il ne l'aime pas, pourquoi est-il jaloux de Panisse ?
Enfin, ce n'est pas grave. Ça va s'arranger.
Dépêchez-vous, car si ma petite continue de pleurer ainsi la nuit,
- je fous le feu à votre baraque. - Calmez-vous, Honorine.
Asseyez-vous, asseyez-vous.
On va attendre Marius et on lui demandera.
- Pas devant moi. - Pourquoi ?
Il ne doit pas savoir que je suis venue.
Je connais les hommes. S'il sait que ma petite a demandé ça,
elle pourra plus faire une observation. Il lui dira :
"C'est toi qui m'as demandé en mariage.
"C'est ta mère qui est venue dire que tu pleurais."
Il finira par la mépriser et ils seront malheureux.
Je ne dirai rien,
mais elle ne devra pas lui parler de Panisse.
Pourquoi ?
Vous connaissez les hommes. Moi, je connais les femmes.
À la première discussion, elle lui dira :
"À cause de toi, j'ai refusé Panisse, qui avait 100 000 francs.
"Maintenant, je serais riche,
"j'aurais une bonne, un bateau, etc."
Elle le fera mourir à coups de Panisse.
Je connais le refrain. Ma pauvre femme,
un marchand de bestiaux l'avait demandée
et elle m'en a parlé pendant 20 ans.
Pourtant, c'était une femme comme on n'en verra jamais plus.
Écoutez, ne dites rien
et je vous promets qu'elle ne parlera jamais de Panisse.
Bon.
On trinque ?
À la vôtre, César.
L'idée de ce mariage vous plaît, à vous ?
C'est à voir.
Si ça se faisait, que donneriez-vous à la petite ?
Je lui donnerais l'éventaire de coquillages.
Tenu par une bonne commise,
ça peut rapporter 40 francs par jour de bénéfice net.
Ce n'est pas beaucoup.
Certains seraient contents de la prendre sans rien.
On n'est pas chez les nègres, ici.
Elle n'est pas bossue. Pourquoi lui acheter un mari ?
Elle n'est pas bossue mais mon fils n'est pas boiteux.
Sur le port, vous trouverez des plus grands, des plus gros,
mais des plus beaux, il n'y en a pas.
Vous pouvez rire, je vous dis que des plus beaux, il n'y en a pas.
Je vous dis ça impartialement.
C'est pas parce que c'est mon enfant, mais c'est un beau petit.
Il est beau. Il est beau.
Vous m'agacez.
Parce que votre fils est beau,
il doit épouser la fille de Rothschild ?
Non, mais si ces petits se marient tout de suite
et qu'ils ont des enfants, il leur faut de l'argent.
S'ils ont des enfants, je leur servirai une petite rente
tant que je travaillerai à la poissonnerie.
Et vous ? Vous donnerez quoi ?
Moi ?
Il continuera à m'aider au bar jusqu'à ce que je me retire.
Je les logerai ici. Il y a la place.
Et je ne sais pas,
je lui donnerai 1 500 francs par mois.
Dites, César, ce n'est pas assez. Il faudrait un peu plus.
- Que voulez-vous que je donne ? - Il faudrait lui donner
deux belles tranches de lieu et une rascasse de 2 kg vivante,
quelques fioupélans, des galinettes et des favouilles.
Il ne faut plus boire, ça vous fait du mal.
Marius.
Il est là ?
Moi, j'aimerais mieux de la langouste.
Tu commandes une bouillabaisse ?
Une belle bouillabaisse.
- Tu arrives enfin ? - Oui.
Nous reparlerons de ça demain matin.
Le plus tôt possible. Cette bouillabaisse, ça n'attend pas
- Allez, je vais prendre mon train. - C'est ça.
- Adieu, César. Adieu, Marius. - Honorine...
C'est toi, ma belle ?
Tu as besoin de quelque chose ?
Je voudrais vous parler.
Rentrons.
Rentrons là.
Où étais-tu, ce soir ?
Je suis allé faire une partie de billard à la Brasserie suisse.
- La Brasserie suisse ? - Et alors ?
Avec qui ?
Avec des amis.
Je suis persuadé que ce n'est pas vrai
et que tu es allé Dieu sait où.
Ça n'a pas d'importance.
J'ai des choses plus importantes à te dire.
Quelles choses ?
- J'ai perdu ma casquette. - Derrière toi, sur la table.
Dis donc,
un jour ou l'autre, il va falloir que tu te maries.
- Moi ? - Oui.
- Pourquoi ? - Pourquoi ?
C'est naturel, normal. Dans un commerce, c'est nécessaire.
Tu es décidé à ne jamais te marier ?
Je n'y ai pas encore pensé.
C'est peut-être le moment.
Pourquoi ?
Panisse a demandé à Fanny.
Je le sais, mais je ne vois pas le rapport.
Marius, ne me prends pas pour un imbécile.
Quoi ?
Je te dis : surtout, ne me prends pas pour un imbécile.
Je sais que tu es amoureux de Fanny.
- Qui t'a dit ça ? - C'est mon petit doigt.
- Il n'est pas malin, ton doigt. - Oh que si, il est malin.
Tu es amoureux de Fanny. La preuve, c'est qu'hier,
tu t'es jeté sur Panisse comme une bête fauve.
Si on ne vous avait pas séparés, il serait mort.
Ne ris pas, il te cherche partout.
Il a mis des souliers vernis et marche comme ça.
Tu comprends ?
On s'est simplement disputés à propos de...
De quoi ?
À propos de je ne sais pas quoi.
Moi, je le sais. C'est à propos de Fanny.
Tu voulais supprimer un rival.
- Allons donc. - Viens ici.
Tu comprends pas, fada ?
Il y a une autre façon de supprimer ce rival,
en demandant la main de Fanny.
- Tu crois qu'elle accepterait ? - Ça va.
Tu en as parlé à sa mère ?
Comment ?
Tu en as parlé à sa mère ?
"Samir" ? Qu'est-ce que c'est, "Samir" ?
Ah, sa mère ?
Elle a un joli chapeau, tu as vu ?
Je n'en ai pas parlé. Je ne parle jamais.
Seulement, je crois qu'elle dirait oui.
Oui, peut-être.
Seulement, je n'y tiens pas.
Pourquoi ?
Je n'ai pas envie de me marier. Je ne sais pas si je l'aime assez.
- Marius, tu es un menteur. - Pourquoi ?
- Parce que tu mens. - Moi, je mens ?
Qu'est-ce que c'est ?
Je te dis que tu mens.
Tu es amoureux de Fanny
et tu es fou de rage qu'un autre te la prenne,
et tu refuses de l'épouser ?
Tu deviens insupportable, Marius.
Écoute, Marius, si tu es fou, dis-le franchement.
Je t'envoie à l'asile et on n'en parle plus.
Si tu as confiance en ton père, dis-moi la vérité.
Il y a une femme là-dessous. Allez, parle.
Allez, parle.
Bah oui.
Je le savais.
Qui est-ce ?
Écoute...
Ça me gêne de te parler de ces choses.
Moi aussi, ça me gêne horriblement,
mais ça me gêne encore plus de te voir idiot.
J'aimerais savoir pourquoi.
Tu ne peux pas l'aimer, tu aimes Fanny.
J'ai peut-être pitié d'elle.
C'est la pitié qui te rend idiot ?
Marius, méfie-toi.
Puisque tu y tiens, je vais tout te dire.
C'est une femme que j'ai aimée,
qui m'aime beaucoup.
Si je lui dis que je me marie, elle souffrira
- et se suicidera peut-être. - Pas de blague.
Il faut me laisser un peu de temps pour la préparer à l'idée.
En somme, c'est très simple.
C'est simple, oui.
Ça va bien, n'en parlons plus.
Je ne te demande pas son nom, tu ne me le dirais pas.
Ce n'est pas Mme Escartefigue ?
Non, ce n'est pas elle.
- Tu en es sûr ? - Et alors ?
Fais attention, Marius,
parce que M. Escartefigue, c'est un ami.
C'est même un client.
Ne t'amuse pas avec les femmes des clients.
Ça va bien. N'en parlons plus.
Alors, Fanny ? Que fait-on de Fanny ?
Attendons.
Donne-moi la caisse.
- Et si elle accepte Panisse ? - Elle n'acceptera pas.
Tu ne crois pas, mais si elle accepte ?
Si elle accepte, ma foi, tant pis.
Ne commence pas encore à dire des bêtises. Pas de "tant pis".
Il faudra en reparler demain matin.
- Demain matin ? - Oui, demain matin.
Je sens que je vais y réfléchir toute la nuit.
Tu bâilles beaucoup pour un homme qui va réfléchir.
- Allez, bonsoir. - Bonsoir.
Papa ?
Je t'aime bien, tu sais ?
Qu'est-ce que tu dis ?
Je t'aime bien.
Moi aussi.
Pourquoi me dis-tu ça ?
Je ne sais pas.
Je vois que tu t'occupes de moi, tu te fais du souci à cause de moi,
ça me fait penser que je t'aime bien.
Bien sûr.
Imbécile.
Bonsoir.
Bonsoir,
mon fils.
Mais tu sais,
parfois, je dis que tu m'empoisonnes l'existence.
Ce n'est pas vrai.
Marius !
Marius !
Le Corse est rentré ?
Le Tafna n'est pas encore dans le port,
mais il arrive.
Il arrive.
Tu entends ?
Va vite, je vais fermer.
Si tu reviens, frappe au volet. Je t'attends.
Bonsoir, maître Panisse.
À demain, ma belle. Ne te fais pas de mauvais sang pour moi.
- Qui est là ? - C'est moi.
Fanny ?
- Qu'est-ce qu'il t'arrive ? - Pas grand-chose.
En fermant l'éventaire, j'ai laissé la clé dans le cadenas.
Je suis venue la chercher.
J'ai vu de la lumière sous la porte alors j'ai frappé, voilà tout.
Tu as bien fait.
Je voulais aussi te dire
que j'ai suivi ton conseil.
- Quel conseil ? - J'ai refusé Panisse.
Je ne sais pas si tu as eu raison.
C'est toi qui me l'as conseillé.
Oui, mais tu es allée un peu vite.
Et moi, j'aurais mieux fait de me taire,
de ne pas prendre une pareille responsabilité.
Écoute, Fanny,
mon père n'est pas encore couché. Il pourrait descendre.
À demain.
C'est bien. Je m'en vais, puisque tu me mets à la porte.
Je ne te mets pas à la porte. Fanny, ne me quitte pas fâchée.
Entre cinq minutes.
Assieds-toi.
Je voudrais te parler de ce mariage.
Je voudrais t'en parler comme un frère.
Tu n'es pas mon frère.
- Je te vois comme ma sœur. - Je ne veux pas être ta sœur.
Pourquoi ?
Qu'y a-t-il, Fanny ?
C'est toi que j'aime et c'est toi que je veux.
Non. Maintenant que tu me l'as fait dire,
ne me regarde pas.
Il ne fallait pas me le dire.
Tu ne m'aimes pas, toi ?
Mais oui, Marius, tu m'aimes. Je le sais.
- Dis-le-moi. - Je ne peux pas me marier.
Pourquoi ? Parce que tu as une maîtresse ?
Tu devrais me l'avouer tout de suite.
Pour un garçon, ça n'est pas une honte.
J'ai demandé à la fille de La Régence si elle était ton amie.
- Que va-t-elle penser de toi ? - Ça m'est bien égal.
Je vais surveiller nuit et jour, je finirai par savoir qui c'est.
- Ce n'est personne. - Allons donc !
Il y a sûrement une femme dans ta vie, une femme qui te tient.
Comment ?
Tu lui as peut-être donné un enfant.
Réponds-moi, Marius. Tu as un enfant ? C'est ça ?
Je ne peux pas te dire que c'est ça, car ce n'est pas ça.
Alors c'est simplement parce que tu ne veux pas de moi ?
Pourquoi ?
C'est à cause de ma tante Zoé que tu as honte de m'épouser ?
Si je me mariais, je me marierais avec toi.
Maintenant, ne me pose plus de questions.
Marius ?
Avec qui tu parles ?
Je ne parle à personne. Je finis mon travail.
Il parle tout seul.
Tu es somnambule ?
Va te coucher, fada !
Oui.
Marius !
Jette un coup d'œil au troisième tonneau de bière.
J'ai peur d'avoir mal fermé le robinet.
Je vais voir.
Bon. Je vais voir.
Nous reparlerons de tout ça demain matin.
Dis-moi ton secret.
Peut-être que tu ne comprendrais pas et que tu me trahirais.
Moi ?
Te trahir ?
Mais, Marius...
Je vais te le dire.
- Je veux partir. - Partir ?
Pour aller où ?
N'importe où mais très loin. Partir.
- Ton père te rend malheureux ? - Non.
Qui t'oblige à partir ?
Rien.
Une envie.
Où est ma valise ?
- Tu veux m'emmener avec toi ? - Je ne peux pas t'emmener.
- Tu veux naviguer ? - Et alors ?
- Piquoiseau t'a monté la tête. - Il n'y est pour rien.
Il y a longtemps que cette envie m'a pris.
Un soir, devant le bar, un voilier s'est amarré,
un trois-mâts franc. Il ramenait du bois des Antilles,
du bois noir dehors et doré dedans,
du bois qui sentait le camphre et le poivre.
Il venait d'un archipel qui s'appelait les Îles Sous-le-Vent.
Je bavardais avec les hommes de l'équipage quand ils venaient.
Ils m'ont parlé de leur pays.
Ils m'ont donné à boire du rhum de là-bas
qui était très doux et très poivré.
Un soir, ils sont partis.
Je suis allé sur la jetée,
j'ai regardé ce beau trois-mâts qui s'en allait.
Il est parti contre le soleil.
Il est allé aux Îles Sous-le-Vent.
C'est ce jour-là que ça m'a pris.
Il y avait une femme sur ce bateau ?
Tu vois que tu ne peux pas me comprendre.
- Tu veux connaître ces îles ? - Les Îles Sous-le-Vent ?
J'aimerais mieux ne jamais y aller,
pour qu'elles restent comme je les ai faites.
J'ai envie d'ailleurs.
C'est bête, c'est une pensée qui ne peut pas s'expliquer,
mais c'est ça qu'il faut dire.
J'ai envie d'ailleurs.
C'est pour cette envie que tu veux me quitter ?
Oui.
Maintenant que je te l'ai dit, va-t'en.
Marius, c'est bête,
mais si je pars maintenant, je ne te reverrai plus jamais.
Tu me verras ici demain matin.
Marius, tu pars cette nuit.
J'attends qu'on m'appelle.
Je t'en supplie, ne t'en va pas. Je t'en supplie, Marius.
Tu partiras sur un autre bateau, un autre jour.
Marius, tu ne m'aimes pas.
Je ne t'aime pas ?
Tu sais, si je ne t'aimais pas, il y a longtemps que je serais parti.
- Maintenant, il faut que je parte. - Pourquoi ?
Pourquoi ? Mais tu ne comprends pas, dis ?
Quand je vais sur la jetée et que je regarde le ciel,
je suis déjà de l'autre côté.
Quand je vois un bateau sur la mer, il me tire comme avec une corde.
Je ne sais plus où je suis ni ce que je fais.
Je suis comme fou.
Quand nous sommes montés sur le transbordeur, tu te rappelles,
tu avais le vertige, tu avais l'impression de tomber.
Moi, c'est la même chose.
Quand je vois un bateau qui s'en va,
je tombe vers lui.
Par moments, ce n'est plus moi qui commande.
Je ne peux pas me charger de ton bonheur.
On ne vit qu'une fois, mince...
Et si je gâchais ta vie ?
Si tu pars pour toujours, ma vie est perdue.
Mais non.
Tu es bien jeune. Tu m'oublieras.
T'oublier ? Moi ?
C'est impossible, Marius.
Je t'ai toujours aimé, petite, quand j'avais encore mes tresses.
Quand tu étais soldat, j'ai compté les jours.
C'est pour te plaire que j'ai appris à coudre,
pour qu'à chaque permission, tu me voies dans une nouvelle robe.
Si tu parlais d'une fille devant moi,
je pleurais, je lui souhaitais la mort.
Fanny...
Quand je pensais à l'avenir, c'est toi que je voyais près de moi.
Depuis des années, j'attendais d'être grande pour devenir ta femme.
Chaque matin, je me disais : "Aujourd'hui, il me parlera."
J'ai tout essayé pour que tu me parles.
Et aujourd'hui, tu me parles
pour me dire que tu m'aimes et que tu t'en vas.
On a frappé.
Non !
Je t'aimerai toujours. Toujours, Marius.
Si on m'emmenait avec des menottes,
tu ne voudrais pas m'enlever mon courage.
Laisse-moi partir. Oublie-moi.
Jamais, Marius, je t'attendrai.
- Ne m'attends pas. Je repartirai. - Marius. Marius.
Non, ne réponds pas. Si tu pars, je me jette à la mer.
Le Corse est rentré.
Il est rentré ?
Tu ne pars pas.
Tu ne pars pas, Marius.
Ne sois pas triste, va. Ne pleure pas.
Je t'aimerai tant que je finirai bien par te guérir.
Va, Marius.
Maintenant, c'est fini. Je te garderai.
Patron !
Patron...
Patron, tu es couché ? Tu peux me donner une bouteille de rhum ?
Tu n'es pas couché,
on voit la lumière. C'est encore ouvert.
- Oui. - Patron !
Patron...
Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça ?
Une bouteille de rhum pour nous.
Il n'y a pas de rhum, c'est fermé. Allez vous coucher.
- Allez ! - Arrêtez ces bêtises.
Ça va, les plaisanteries.
Espèce de fadas, venir causer des problèmes...
Allez.
Marius.
Tu es couché ?
Mon père descend.
Viens. Viens vite.
Que fait ce petit ?
Marius ?
Il dort.
Jamais.
C'est à toi.
Je le sais bien, mais j'hésite.
Tu vas hésiter jusqu'à demain ?
Voyons, capitaine, nous attendons.
Mon ami, c'est que la chose est importante.
- Ils ont 32, et nous ? - Nous avons 30.
Nous allons avoir 34.
C'est ici que la partie se gagne ou se perd.
Donc, je me demande si Panisse coupe à cœur.
Si tu avais fait attention au jeu, tu le saurais.
Ne te gêne plus, montre-lui ton jeu, pendant que tu y es.
Je n'ai pas donné de renseignements.
Nous jouons à la muette. On ne parle pas.
Si c'était un championnat, tu serais disqualifié.
Panisse, j'ai fait plus de dix parties de championnat,
je n'y ai jamais vu une figure comme la tienne.
Évidemment. Je me demande toujours si Panisse coupe à cœur.
Quand on joue, on ne doit pas parler, même pour dire bonjour.
Je ne dis bonjour à personne. Je réfléchis.
Réfléchis en silence.
Il a raison. Tu n'as pas besoin de parler.
Ah non. Et je te prie de ne pas lui faire de signes.
Tu ne dois regarder que ton jeu.
Toi aussi.
Si tu continues à faire des grimaces, je rentre chez moi.
Ne vous fâchez pas, ils sont cuits.
Moi, je connais très bien le jeu de la manille.
Je n'hésiterais pas une seconde
si j'avais la certitude que Panisse coupait à cœur.
Ils continuent à faire des grimaces.
M. Brun, surveillez Escartefigue. Moi, je surveille César.
Tu me surveilles comme si j'étais un tricheur ?
Tu me fais ça à moi, un camarade d'enfance ?
Merci.
- Je te fais de la peine ? - Non, tu me fais plaisir.
Tu me surveilles comme si j'étais un scélérat, un bandit.
- Tu me fends le cœur. - Allons, César...
Pas de "César". Tu me fends le cœur.
Tu me fends le cœur.
Tu me fends le cœur.
On ne joue plus ? On fait quoi ?
Il me fend le cœur, et à toi, il ne te fait rien ?
Très bien. Tiens, cœur.
Tu me prends pour un imbécile ?
Tu lui as dit ça pour lui faire comprendre que je coupe à cœur,
alors il joue cœur.
Les voilà, tes cartes. Hypocrite, tricheur !
Je ne joue pas avec un Grec.
Ne me prends pas pour un autre. Je suis maître Panisse.
"Tu me fends le cœur..."
Me sortir celle-là, alors ! "Il me fend le cœur..."
- Il a pas l'air content. - Non.
- Il est fâché pour de bon. - Mais il a tort.
Il a eu tort de se fâcher mais vous avez eu tort de tricher.
Si on ne peut pas tricher entre amis, pas la peine de jouer aux cartes.
Et c'était bien trouvé, ce que tu as dit.
Il a un sale caractère, un caractère impossible.
Allez. On boit la dernière ?
On fait un tour pour savoir qui paie les consommations ?
Ça va.
Bonsoir, M. César.
Bonsoir. Tu vas déjà te coucher ?
Non, je vais à la gare accompagner ma mère.
Tu vas accompagner ta mère à la gare ? Tu es une brave petite.
Attention qu'elle ne rate pas le train.
Ça ne risque pas.
- Bonsoir, messieurs. - Adieu, Fanny.
Si elle savait où va Marius, la petite Fanny se ferait de la bile.
Pourquoi ?
Monsieur va voir sa vieille maîtresse.
Quel brigand !
Il passe la nuit en ville.
Qu'en savez-vous ?
Vous allez voir, M. Brun, il va sortir et me dire :
"Bonsoir, papa."
Je lui dis : "Tu vas faire un tour ?"
Il me dit : "Oui, papa, je vais faire un tour au cinéma."
Il fait le tour par la ruelle,
il rentre par la fenêtre de sa chambre,
et il ferme sa porte à clé à l'intérieur.
- Pour quoi faire ? - Je le réveille, le matin.
Si c'est fermé à clé, je crois qu'il dort et je ne peux pas.
Ce n'est pas bête.
Il est intelligent, mon fils, mais je ne suis pas bête non plus.
Moi aussi, j'ai fait le tour par la petite rue.
Depuis, je ne dis rien, mais je m'amuse à le surveiller.
Bonsoir, papa.
Bonsoir, petit. Tu vas faire un tour ?
Oui, je vais faire un tour au cinéma.
- Tu as de l'argent ? - J'ai ce qu'il me faut.
Viens ici. Viens ici.
- Il est bien habillé. - Pardon.
Il marque bien. Il marque mieux que vous, quand même.
- Enfin, je ne sais pas. - Il marque bien.
Le nœud papillon, vous avez vu ?
Ne rentre pas trop tard.
- Minuit, 1 h. - Pas plus tard.
- Sois sage. - Oui.
Marius.
- Sois sage. - Oui.
Il va faire le tour par la petite rue.
Dis, César,
qui est-ce, la maîtresse de Marius ?
Je n'en sais rien. On n'en a parlé qu'une fois. Je n'ai pas insisté.
C'est délicat. Il est grand, ce petit.
Enfin, moi, je soupçonne que c'est la femme d'un navigateur.
Pourquoi ?
Il passe la nuit chez elle,
donc le mari ne rentre pas tous les soirs.
- 35. - 36.
37.
- 37 ? - Oui.
On sait bien que c'est dans la Marine qu'il y a le plus de cocus. 40.
Comment ?
On sait bien que c'est dans la Marine qu'il y a le plus de cocus.
40, tu n'entends pas ? 40.
40 à pique.
C'est bon ? Bon, 40.
Tu as froid ? Tu mets la veste ?
40.
Quoi ?
Que lui avez-vous fait ?
J'ai parlé de la Marine...
Je t'ai fait de la peine ? Je te demande pardon.
À qui tu demandes pardon ? Au marin ou au cocu ?
Aux deux.
Tu crois qu'il suffit de s'excuser en souriant ?
Je t'en prie, Félix. Ne te fâche pas, voyons.
Si tu es cocu, ce n'est pas de ta faute.
Tout le monde le sait. Ce n'est pas un mystère.
M. Brun ne le savait pas.
C'est lui qui me l'a dit.
À Marseille, quand on parle de cocu, on dit : "M. Escartefigue".
Oui. Que je sois cocu, ça ne te regarde pas,
mais je te défends d'insulter la Marine française.
Après ce que tu viens de dire, je ne peux plus finir la partie.
- Écoute, Félix... - Je n'écoute rien.
Je me présenterai ici demain matin pour recevoir tes excuses.
Allons, capitaine...
Tu veux des excuses ? Je te les fais tout de suite.
Non. J'exige des excuses réfléchies.
Rends-toi compte de la gravité de ce que tu as dit.
Félix, ne sois pas bête par-dessus le marché, voyons.
Je n'ai pas l'intention d'insulter la Marine française.
Je l'admire, la Marine. Je l'aime.
Il se peut que tu aimes la Marine française,
mais la Marine française te dit "Merde."
Qu'a-t-il voulu dire ?
Marius...
Ce n'est pas gentil, ce qu'ils vous ont fait.
- À moi ? - Oui, à vous.
Ils se sont arrangés pour vous laisser les consommations.
Pardon, pour nous laisser les consommations.
Comment, "nous laisser" ?
Oui, c'est vrai, nous jouions ensemble.
- Je vous les fais à l'écarté. - Il est tard.
C'est vite fait, l'écarté.
On n'a jamais joué à l'écarté, tous les deux.
Asseyez-vous, M. Brun. Asseyez-vous.
Quand je pense
que Monsieur voulait s'en aller au pays des singes verts...
Tu te rends compte comme c'était bête ?
C'était tout simplement inexplicable.
Dis, tu n'y penses plus, maintenant ?
Non, plus comme avant.
Ma folie est partie comme elle était venue.
- À quand, ce mariage ? - Quand tu voudras.
Je vais en parler à mon père demain matin,
et demain soir, nous le demanderons à ta mère.
- Je t'explique mon plan ? - Quel plan ?
- Pour notre installation. - Tu as un plan ?
Chaque fois que je te voyais, j'imaginais tout.
Dis-le, ton plan, pour voir.
Ton père nous donnera sa chambre. Elle est plus grande que la tienne.
Malheureuse ! Ton plan commence mal. Mon père ne te la donnera jamais.
- Pourquoi ? - Pourquoi ?
Pense un peu.
C'est là que maman est morte.
Depuis qu'elle est morte, il a tout laissé à la même place.
Alors tant pis. Nous prendrons la tienne.
Je me charge de très bien l'arranger.
D'abord, je la ferai tapisser en bleu,
car ça va très bien avec la couleur de mes cheveux.
Tu veux savoir comment je placerai les meubles ?
Où ?
Entre les deux fenêtres,
je mettrai la commode que tante Zoé m'a donnée.
Elle vaut très cher, elle a plus de cent ans.
Et en face de la commode...
- Qu'est-ce que c'est ? - C'est un bateau qui passe.
Il siffle pour éviter l'abordage.
C'est un gros, celui-là.
Et alors ?
En face de la commode, on met quoi ?
Notre lit.
Faites, M. Brun.
M. Brun.
Je tourne le roi.
Le voilà. Saluez.
Le roi ? Encore ?
Oui. Moi, je tourne le roi à tous les coups.
C'est singulier.
Ce n'est pas singulier, mais c'est difficile.
- Alors, vous avouez tricher ? - Oui, je triche.
Mais comme vous ne le verrez jamais, le coup est régulier.
Alors, je paie les consommations maintenant.
Si vous voulez. C'est une bonne idée.
Ça fait 2, 4, 6, 8, 10, 12...
24 francs, M. Brun. 24 francs.
Il vous va bien, ce chapeau.
Voilà.
Il y a 2 francs pour l'extra.
Je les lui donnerai quand il se réveillera.
- Au revoir, M. Brun. - Au revoir.
- À demain. - À demain.
- Bon appétit. - Merci.
Au revoir, M. Brun.
M. Brun ! Ho, M. Brun !
Ne dites pas qu'Escartefigue est cocu.
Ça pourrait se répéter.
Au revoir, M. Brun. À demain.
- Marius. - Il n'est pas là.
S'il y a Fanny, il y a Marius.
Si je dérange les amoureux, je m'excuse et salut.
Marius, je voulais te parler.
Parlez. Marius n'a pas de secrets pour moi.
Moi, j'en ai. Marius, je voulais te dire...
Dites-le devant moi, sinon allez-vous-en.
Bien, bien. Je m'excuse.
Bon. Je vais me coucher devant la porte du bar.
Je te verrai quand tu rentreras.
Bonsoir, les amoureux. Bonsoir.
C'est embêtant.
Il va voir que je ne rentre pas dormir.
Dis-lui qu'il ne t'a pas vu.
Il va le raconter, ça va faire des histoires.
Je devrais le rattraper pour nous en débarrasser.
- Tu me répéteras tout ? - Bien sûr.
Dépêche-toi, je t'attends.
Viens vite.
Le second de la Malaisie a une place pour toi.
Allons, viens. Viens.
Depuis quatre mois que je traîne ici en attendant l'appareillage,
tu m'as bien menti.
Tout à l'heure, quand on a transporté le bonhomme à l'hôpital,
j'ai dit : "J'ai un remplaçant, tout ce qu'il y a de bien",
et j'ai donné tes papiers.
Maintenant, tu te dégonfles ?
C'est ton droit. Tu aurais pu me le dire plus tôt.
Je ne peux pas.
Ce n'est pas franc, et à l'avenir, je me méfierai des Marseillais.
Il me faut plus de courage pour rester que pour partir.
Pour prendre les bouteilles au goulot ?
Tu manques la plus belle occasion.
Je parie deux mois de solde que c'est à cause d'une femme.
- C'est Fanny. - La petite des coquillages ?
Elle est pas mal, mais il y en a, des femmes, sur Terre.
Tu es tellement mordu ?
Je n'ai plus le droit de partir.
Pourquoi ?
C'est une honnête fille.
Peu de gens s'embarrasseraient d'une histoire pareille.
Enfin, c'est une affaire de conscience.
Tu as fait une fameuse bêtise et tu le regretteras.
Jamais plus que maintenant.
Regarde-le, il a une envie qui le crève.
C'est vrai, ça. Ça me fait mal aux côtes.
J'ai envie, j'ai envie...
Si on faisait tout ce dont on a envie, ce serait trop facile.
Ne me parle plus de tout ça. Ça me fait mal et ça ne sert à rien.
Je vais offrir la place à Chevalier, qui était parti depuis trois mois.
Non, non...
Je reviendrai te dire adieu.
Demain matin, au bar, vers les 11 h.
Voilà un garçon qui va pleurer toute la nuit.
Où on va trouver Chevalier ?
Monsieur, attendez. N'allez chercher personne.
Vous avez dit tout à l'heure qu'il pleurerait souvent la nuit.
Vous le pensez vraiment ?
Écoutez, mademoiselle,
il est certain que ce garçon ne sera pas toujours très heureux.
Tu n'as pas vu comme il pleurait ?
C'est toi qui t'accroches, qui veux manger sa vie.
Tais-toi.
Vous pourriez attendre demain pour lui trouver un remplaçant ?
Pourquoi ?
Il partira peut-être.
Même si vous le permettez, il refusera, maintenant.
Venez au bar demain, vers 10 h.
Ne lui dites pas que vous m'avez vue. Ne lui dites rien.
Fanny !
Allez-vous-en, vite.
Fanny !
Tu m'as fait peur. Où tu étais passée ?
J'étais allée à ta rencontre.
Viens, rentrons.
Que te voulait Piquoiseau ?
Piquoiseau ?
Il voulait 100 sous.
Je les lui ai donnés, naturellement.
Tu as bien fait.
Tu n'aimeras jamais une autre femme autant que moi ?
Mais non, petite. Tu le sais bien.
Une autre femme, jamais.
Marius.
Marius !
Marius...
Tu dis que tu as pitié d'elle,
mais depuis hier soir, 20 h, tu as eu le temps d'avoir pitié.
À 9 h, tu ferais mieux d'avoir pitié de ton père
qui ne peut plus ouvrir les yeux.
Qu'est-ce que c'est ?
Mais qu'est-ce que c'est ?
Quel malheur... Quel malheur...
César.
César !
Tenez. Regardez ça. Vous reconnaissez cette ceinture ?
Elle est à Marius. Il a eu un accident ?
Ça ne risque pas, ce voyou !
Il vaudrait mieux que ce soit lui qu'un autre.
César, il faut les marier tout de suite.
Asseyez-vous, Honorine. Ne pleurez pas comme ça.
Mon Dieu, quelle surprise !
Hier, j'étais à Aix comme tous les mercredis.
- Vous allez à Aix le mercredi ? - Oui, chez ma sœur.
Au lieu de revenir par le train de 7 h,
je suis revenue avec l'automobile de M. Amourdedieu que j'avais croisé.
J'arrive à la maison, j'entre, je vois sur la table
deux petits verres, de la liqueur, et sur une chaise, cette ceinture.
Je n'aurais jamais pensé à ça, moi.
- Une ceinture, ça ne veut rien dire. - Mon sang n'a fait qu'un tour.
Je vais à la chambre de Fanny, j'ouvre la porte.
Brigand de sort !
Sainte Mère, que vous ai-je fait ?
Par exemple...
Qu'ont-ils dit ?
J'avais tellement honte
que je suis partie sans bruit.
Marius, tu exagères, à présent.
Qu'as-tu fait là, mon petit ?
C'est un polisson, vous savez. Un polisson.
Elle a 18 ans. Elle finira comme sa tante Zoé.
Vous n'avez pas honte de parler ainsi de votre enfant ?!
Vous ne m'encouragez guère à donner mon consentement.
Ne pleurez pas, Honorine.
Ne pleurez pas, on va arranger ça.
Ne pleurez pas, allons.
Il vaut mieux que ce soit ça que si elle s'était cassé la jambe.
Qui aurait pu croire une chose pareille, dites ?
Une sainte-nitouche qui faisait la pudique,
qui faisait l'enfant...
Pourvu qu'elle ne le fasse pas pour de bon.
Vous avez le courage de rire, gros sans-cœur ?
C'est affreux, ce qu'il se passe, pour moi.
Je claque des dents. Je suis toute angoissée.
- Qu'est-ce que je vous offre ? - Un mandarin-citron.
C'est embêtant, mais dans la vie,
il n'y a pas que des amusements. Tout s'arrange, allez.
Ne pleurez pas dans les croissants, vous me ferez plaisir. Pardon.
Quand même !
Buvez un coup.
Examinons la situation.
La situation est simple.
Dès que je vois ma fille, je lui coupe la figure en deux.
Vous n'allez pas la tuer pour ça ?
Non ? À coups de barre. À coups de barre !
César, laissez-moi. Je ne me reconnais pas.
Vous avez fini ? Asseyez-vous. C'est fini, maintenant ?
Allez le crier sur tout le port.
- Pensez à vous, allons. - J'ai le temps de penser à moi.
Ce serait le moment d'y penser. Si votre mère vous avait tuée
quand vous étiez fiancée avec le pauvre frisé...
- Ce n'était pas la même chose. - Non ?
Nous habitions sur le même palier.
Il n'y avait que le couloir à traverser.
C'est moi qui allais chez lui, tandis que votre Marius...
Elle ne savait pas que ça s'était déjà fait dans la famille.
Ne pleurez pas comme ça. C'est mauvais pour la santé.
Je maudis ce Marius.
Comment a-t-il osé venir dans ma maison ?
Je suis sûre qu'il l'a prise de force.
Elle n'a pas dû crier bien fort, vous savez.
Ne pleurez pas. On va les marier
et on n'en parlera plus.
Les enfants...
C'est gentil quand c'est tout petit.
Que voulez-vous ? C'est la jeunesse.
Ça s'en va vite.
Je ne dis pas, mais tout de même...
Ma pauvre Honorine,
la jeunesse,
ça s'en va vite et ça ne revient pas, vous savez.
M. Marius, maintenant, il rentre par la fenêtre.
Je ne veux pas le voir. Dans l'état où je suis, je l'écorche.
- Allez-vous-en. - Pas par-là.
Entrez dans la cuisine et ne pleurez plus, Honorine.
César, tout de même...
C'est rien. Ne pleurez plus.
Vous avez confiance en moi ?
Je vous ai donné ma parole. On va les marier.
On les mariera dans 15 jours. Ne pleurez plus. Allons, allons.
- Honorine ! - Quoi ?
Si vous voulez vous essuyer les yeux,
le torchon des mains est propre, je viens de le changer.
Il a fini d'avoir pitié, celui-là.
Il lui faut un peu de temps pour préparer sa petite comédie.
Honorine, ma belle !
C'est maintenant que tu arrives ?
Je suis en retard car j'ai fait le ménage.
Tu as fait le ménage ? Comme il doit être bien fait...
Pendant ce temps, l'éventaire reste fermé.
Tu peux pleurer vu ce que tu as fait, fille perdue.
Je suis venue ce matin à 7 h. Tu m'as comprise ?
Je te demande pardon.
Non, je ne te pardonne pas. Tu n'es pas pardonnable.
Toi, ma fille, faire une chose pareille ?
Ce n'était pas plus simple de vous marier d'abord ?
Tout le monde était d'accord.
- Tu as fait ça par vice... - Non, maman.
Si, par vice. Tu pouvais le faire honnêtement.
Il a voulu te voir dormir ?
Qu'il t'épouse, maintenant.
Il faut qu'il te demande avant midi, tu as compris ?
Dis à ton Marius qu'il se dépêche, sinon gare à lui.
Je n'ai jamais touché un revolver, mais j'aurai vite fait d'apprendre.
Tiens, je vais aller lui parler.
Non, maman. N'y va pas, je t'en supplie.
Tu ne peux pas comprendre.
S'il ne te demande pas, ne reviens pas à la maison.
Je ne veux plus te voir.
Je m'enferme dans ma chambre et je me laisse mourir de larmes.
Maman, ne pleure pas, je t'en supplie.
Regarde l'autre qui en profite pour nous voler.
- Dites, que voulez-vous ? - Où est la marchande ?
Que voulez-vous ?
C'est pour la commande de poissons de l'hôtel de l'Univers.
Oui, je sais ce que c'est. Ils sont encore dans le vivier.
Allez devant, je vous suis.
Non, non.
Je ne t'embrasserai pas tant que tu ne seras pas fiancée.
Arrête, Fanny.
Non, laisse-moi.
Bonjour.
Tu te réveilles, petit ?
Quelle heure il est, papa ?
Il est 9 h passées.
- 9 h passées ? - Oui.
Coquin de sort ! J'ai lu dans mon lit, hier soir.
Quand je me suis endormi, le jour se levait.
Je te l'ai dit, tu as tort de lire si tard dans ton lit.
Ça te fait du mal de lire comme ça.
Tu n'as pas bonne mine. Tu es pâle, tu as les yeux battus.
- Tu trouves ? - Oui.
Tu dois lire un livre qui te fatigue, toi.
Si je ne t'avais pas vu sortir, je me demanderais d'où tu venais.
Tu ne m'as pas appelé vers 7 h ?
Si, 7 h moins quelque chose.
Je t'ai appelé, seulement tu as continué à dormir.
On t'entendait ronfler d'ici.
Ce n'est pas possible.
Pourquoi ?
Parce que je ne ronfle jamais.
Tu ronflais si fort que tous les clients rigolaient.
J'ai voulu te réveiller, mais tu avais fermé la porte à clé.
Oui, j'avais dû tourner la clé machinalement.
Oui... "Machinalement"...
Prends un café. Les croissants sont chauds.
On va déjeuner.
On dirait que tu perds ton pantalon.
- Tu crois ? - C'est une impression.
J'ai peut-être maigri, alors.
Tu lis trop.
Si tu continues à lire, tu deviendras maigre comme un clou.
Pourquoi tu ne mets pas ta ceinture ?
Tu as raison. Je vais en acheter une.
C'est simple, ça.
Sacré Marius, va !
Tu as bon appétit.
Pas mal.
La lecture t'a creusé.
Sacré Marius, va !
Dis donc,
ta vieille maîtresse,
tu sais,
celle que tu gardais par pitié,
la suicidée,
tu la vois toujours ?
Naturellement.
- Non ? Tu la vois toujours ? - Et alors ?
Mais tu es un gaillard redoutable.
Pourquoi ?
Sacré Marius, va.
Dis donc,
tu lui as dit que tu allais te marier ?
Je ne lui ai pas encore dit,
mais je lui ai laissé comprendre qu'un jour ou l'autre, forcément...
Oui. Tu ne t'expliques pas bien mais tu te comprends.
Tout ça, c'est bien gentil envers cette petite,
mais c'est moins gentil envers Fanny.
- Pourquoi ? - Pourquoi ?
Parce que tu la fais attendre.
- Tu es décidé à l'épouser ? - Oui, je suis décidé.
Alors pourquoi vous n'en parlez pas aux parents ?
- C'est elle qui retarde la date. - Pourquoi ?
Quand je lui en parle, elle répond : "On aura bien le temps."
C'est bizarre, ça.
Oui, c'est bizarre.
Il y a des moments, je me demande si elle ne regrette pas Panisse.
Tu y vas fort, tu sais. Elle se moque de ce pauvre vieux.
- Elle retarde. - C'est ta faute.
- Ma faute ? - Oui, c'est ta faute.
Tu ne connais pas encore assez bien les femmes.
Mais moi, mon petit, je vais te les expliquer.
Les femmes, c'est fier et c'est délicat.
On a beau ne rien leur dire, ça comprend tout,
ça devine tout, ça voit tout.
Elle comprend très bien que tu n'es pas pressé,
alors par fierté, elle te dit : "On a le temps."
Moi, je suis sûr qu'elle languit.
Si tu lui disais que la messe est commandée pour demain,
elle sera à l'église avant le bedeau.
- Tu as peut-être raison. - Pas "peut-être". J'ai raison.
Hé...
Je te dis que j'ai raison.
Quand tu verras Fanny, parle-lui-en sérieusement.
Et toi,
tu ferais mieux de penser à l'histoire de Zoé,
qui n'était pas malhonnête.
Quel rapport avec cette histoire que je ne connais pas ?
Tu ne la connais pas ?
Elle n'est pas drôle.
Zoé, c'était une petite fille très jolie, très coquette,
mais qui ne pensait pas à mal.
Elle travaillait à la fabrique d'allumettes.
Je la vois encore quand elle passait devant le bar,
toute bravette sous son grand chapeau de paille.
Elle avait une espèce de charme.
Tous les hommes la regardaient.
Elle souriait à tous mais restait sage comme une image.
Un jour, ça lui a pris pour un matelot espagnol.
Elle a cru qu'ils se marieraient, qu'il ne repartirait plus.
Ils se sont donné un peu d'avance.
Et un beau soir, il est parti.
Il l'a abandonnée ?
Oui.
Il l'a abandonnée.
Alors Zoé...
C'était terrible.
Pauvre petite.
Pauvre malheureuse.
Mon petit, quand un homme les a trompées,
ça les dégoûte de notre nature
et elles ne peuvent plus aimer personne.
Ça devient des filles de rue.
Quand elles ont commencé, elles n'ont plus rien à perdre.
Marius,
l'honneur, comme les allumettes, ça ne sert qu'une fois.
- Pourquoi tu me racontes ça ? - Fanny, il ne faut pas t'en amuser.
- Tu me comprends ? - Je te comprends.
Bien entendu, je ne soupçonne pas sa vertu.
Je ne sais rien, je n'ai rien vu.
Mais s'il y a eu entre vous des conversations,
des caresses,
il faut vous marier le plus vite possible.
Tu entends ?
- Je vais lui en parler. - Oui.
Parle-lui-en.
Et insiste le plus que tu pourras.
Tu m'as compris, Marius ?
Si tu veux mon idée,
le matelot de Zoé, ce n'était pas un homme.
Alors, tu es prêt ?
Non, chef.
Je l'ai dit hier soir.
- Vous n'avez pas de remplaçant ? - Non.
Je croyais que tu aurais compris, ce matin.
Vous avez eu tort de revenir,
surtout pour me dire ça.
Non.
Je ne pars pas, chef.
Non.
Je ne veux pas.
Alors tu restes ?
Bon.
Si tu changes d'idée, tu n'auras qu'à traverser le quai.
Je ne changerai pas d'idée.
Tu as tort.
Tu as tort.
Pourquoi m'avez-vous dit qu'il partirait ?
Maintenant, il me manque un homme à bord.
Il y sera tout à l'heure.
Oui, ça m'en a tout l'air.
Ah, les femmes... Les femmes...
Fanny, appelle ta mère. Nous devons lui parler tout de suite.
Tu es si pressé, Marius ?
Si tu m'aimes, ne perds pas une heure.
Appelle ta mère.
Tu tiens vraiment beaucoup à m'épouser ?
Tu sais, c'est grave, le mariage.
On s'engage pour la vie entière.
Appelle ta mère, je te dis.
Tu es sûr de m'aimer assez ?
Il y a un bateau à quai, à gauche. Tu l'as vu ?
- C'est la Malaisie. - Je sais.
J'ai une place à bord. Je suis inscrit.
On est venu m'appeler.
Je n'avais que le sac à prendre.
Si je voulais encore partir, je n'aurais que le quai à traverser.
Pourtant, tu vois, je reste.
Je reste avec toi.
Pour combien de temps ?
Si tu m'aides, ce sera pour toujours.
Peut-être, Marius,
mais si tu m'épouses, tu ne seras jamais heureux.
Tu veux me donner ton nom car tu te crois responsable.
Mon Marius, tu n'es responsable de rien.
Tu n'as rien demandé.
C'est moi qui suis venue te chercher.
Cette faute est mienne, ne t'en charge pas.
Va, Marius. Suis ton désir.
Ne te pousse pas vers moi.
Fanny, ne me tente pas.
Tu n'as que le quai à traverser.
Si tu m'aimes,
prends-moi dans tes bras, cache mes yeux avec tes mains.
Retiens-moi de toutes tes forces.
Ne souffre pas inutilement, Marius. Tu as encore le temps.
Mais, malheureuse...
Que deviendrais-tu si je partais ?
Ne t'inquiète pas pour moi. J'y ai déjà pensé.
Tu y as pensé ?
Qu'est-ce que ça veut dire, ça ?
Panisse ?
- Tu as l'idée d'épouser Panisse ? - Lui ou un autre, qu'importe.
Tu lui en as parlé ?
Regarde-moi. Tu lui en as parlé ?
Quand ?
Plusieurs fois.
Quand tu me disais que tu le refusais, tu mentais ?
Fanny...
Tu sais, Marius, ce n'est pas pour moi.
Il y a des questions d'intérêt dans les familles.
Ma mère n'est plus jeune, et son travail la fatigue.
Fanny...
Il n'y a pas que l'amour dans la vie.
Il y a des choses qui sont plus fortes que lui.
Pendant que je luttais contre mon envie,
que je souffrais en silence,
ils arrangeaient l'affaire entre eux.
- Où tu vas ? - Laisse-moi.
Tu pars, Marius ?
Chacun va vers ce qu'il aime.
Tu épouses l'argent de Panisse, et moi, j'épouse la mer.
Tu restes, Marius ? Dis, tu restes ?
Je ne peux pas passer.
Mon père est devant le bateau. Ils larguent les amarres.
Adieu, Marius.
Passe par la fenêtre,
comme si tu allais à un rendez-vous d'amour.
Fais le tour par la place de Lenche. Je garderai ton père.
Non, Marius, ne dis plus rien.
Va-t'en, Marius. Va-t'en.
S'il m'aimait comme je l'aime, il aurait compris.
César.
César.
Marius est devant la Malaisie, il veut te parler.
Non, il est allé chercher mes paniers à la gare. Je l'y ai envoyé.
Il va revenir.
Qu'as-tu, toi ?
J'ai... Il y a des choses qui me font trop de peine à voir.
Ouvre les yeux, tu les verras.
Pauvre fada ! Il y a longtemps que je l'ai vu.
Allez, ça va.
Viens là, pitchounette. Viens, ma belle.
Comme tu es rose...
Dis, on dirait que tu as pleuré.
Peut-être.
Tu as pleuré ?
Alors Marius t'a parlé ?
Nous sommes d'accord ?
Ça me fait plaisir, ce que tu me dis là, tu sais.
Brave petite. Brave Fanny.
Dis, Fanny,
tu sais depuis quand je pense à ce mariage ?
Trois mois ?
J'y pense depuis 11 ans.
Que dis-je ? Depuis 14 ans,
avant que tu ne partes pour l'Algérie.
Tu étais pas plus haute qu'un pot de fleurs.
Un soir, dans ce bar,
la mère du petit t'a prise sous les bras,
elle t'a soulevée et elle t'a dit :
"Fanny, pas vrai que tu seras la femme de Marius ?"
Tout le monde riait, mais pas toi.
Tu as ouvert de grands yeux et tu as dit : "Oui."
Voilà, ça arrive. Je suis content, tu sais.
Barque à bâbord.
Viens, ma belle. On va faire un tour sur le port.
- Et les clients ? - Ils attendront.
- Non. - Pourquoi ?
- Je reste ici avec vous. - Pour quoi faire ?
Nous avons des choses à nous dire.
Des choses ? Quelles choses ?
- L'appartement, par exemple. - L'appartement ?
- Il faut que nous en trouvions un. - Vous habiterez ici avec moi.
Tu imagines que je vais vivre seul comme une vieille bête ?
Tu sais, Fanny,
Marius, je le bouscule, comme ça, de temps en temps,
mais c'est mon enfant.
Je l'aime bien, moi.
Si je restais six mois sans le voir, je crèverais.
Pour l'appartement, voilà mon plan.
Tu as vu ma chambre, toi ?
- Je ne crois pas. - Non ?
Je vais te la montrer. Viens.
Voilà mon idée. Viens.
Viens voir. Viens.
Vous serez bien, ici.
Cette fenêtre...
Tu ne peux pas imaginer comme c'est agréable, le matin,
de se laisser réveiller par un petit rayon de soleil.
L'été, il vient jusqu'au au pied du lit.
Mais l'hiver,
il monte le matin, vers les 10 h, à la hauteur de la pendule.
Comment tu la trouves, cette chambre ?
Elle est plus grande que celle de Marius.
Je comprends. J'ai pensé à une chose.
Maintenant, je suis vieux.
Je n'ai plus besoin de tant de place.
Moi, je vais prendre la chambre de Marius,
et celle-là, ce sera la vôtre.
Quand on a de la place, c'est plus facile de tout arranger.
Fanny, il n'y a qu'une chose que je vais te demander,
c'est de laisser le lit où il est.
Oui.
C'est là qu'il est né.
C'est là qu'elle est morte.
César ?
César !
Il part. Il part.
Bon voyage.
C'est la Malaisie qui s'en va.
Que le Bon Dieu les surveille et les protège.
Tu vois cette porte, là ?
Ça, c'est une petite pièce qui ne sert à rien.
Nous y mettrons, si tu veux... Ça me fera plaisir, tu sais.
Nous y mettrons un petit lit.
Dis, ma belle... Un petit lit, tout petit, tu sais ?
Tout petit.
Oui.
Marius !
Marius !
Marius, monte-moi le rhum, la petite est malade.
Marius ! Mais où il est, ce petit ?
Marius !
Marius !
Can't find what you're looking for?
Get subtitles in any language from opensubtitles.com, and translate them here.