All language subtitles for Spectateurs.2025

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Original subtitles

Musique douce à la flûte

... Beuglements

... Cloches

... ...

... Léger brouhaha

... ...

Musique mystérieuse

...

...

...

-Le temps,

le mouvement.

...

Le temps et le mouvement.

...

...

Tout le tournant du siècle appelait à l'invention.

...

Photographier enfin

le mouvement et le temps.

...

Marey, Muybridge,

Janssen, Le Prince, Bouly, tant d'autres.

...

Dire qu'il a fallu attendre 1891

pour qu'Edison et Dickson inventent le kinétoscope.

...

Quelques secondes de temps sur des petits rouleaux.

Les boîtes obscures où les 1ers films ont défilé, en Amérique.

...

Chaque spectateur, seul,

debout, devant sa boîte obscure.

Les premiers films.

Musique douce

...

Qu'est-ce que les frères Lumière ont donc inventé, avec Carpentier ?

...

Eh bien, le temps photographié.

...

... Vrombissement

...

... ...

Le temps...

...

Ils l'ont projeté sur un écran.

...

L'Amérique avait inventé les premiers films.

La France trouvait le cinéma.

...

Le cinéma, enfin.

...

Enfin, le cinéma.

-On a là, devant nous, ce que le cinéma va devoir régler,

non pas parce que ça l'anticipe, mais ça en crée le besoin.

Pour donner un sentiment de satisfaction

et surtout, pas de promesse

que quelque chose peut survenir dans cette image.

C'est un tableau très à l'image

d'une époque où les salons font près de deux millions de visiteurs.

La fameuse, légendaire,

présentation des films Lumière au Grand Café de Paris

ne fera que 3 000 visiteurs à peine dans l'année.

Par rapport à celle de Bouguereau,

Ker Roussel, ce peintre nabi,

cette peinture promet, en quelque sorte, dans la représentation,

que quelque chose peut survenir.

Peut surgir.

Comme si le peintre n'avait pas prévu.

On est peut-être déjà dans un film

qui ne prévoit pas une passante.

C'est l'aléa, c'est l'accident.

C'est vraiment le cinéma qui existe déjà, on est en 1897.

On a déjà le mélodrame.

La mater dolorosa, avec son regard appuyé,

qui est triste pour cet enfant donnant la main à son père.

Tout est dans le détail. Le naturalisme est le détail.

Plus les personnages s'approchent, plus ils deviennent nets.

Il y a un parti pris délibéré d'emprunter au cinéma.

Ici, pas grand-chose.

Une grande plage blanche, presque un écran de cinéma.

Incendie du soleil, sur ce sol probablement poussiéreux.

Avec cette belle géométrie de l'image, qui fait en sorte de...

montrer l'ombre de la ramure, au fond.

Or, si on regarde attentivement, il s'y passe beaucoup de choses.

Cet accident de l'arrivée des badauds,

c'est, tout à coup, l'arrivée des spectateurs.

Ce sont peut-être des ombres de badauds,

de promeneurs, de flâneurs,

qui regardent le peintre qui représente cette scène.

Cette œuvre montre, pour la première fois,

non seulement le regard d'un peintre, mais celui des regardeurs.

Dont l'ombre se projette dans le tableau.

Musique mélancolique

...

... Elle lit en anglais.

...

-Oh ! Rire

(En anglais)

...

...

...

... ...

...

... ...

*...

*...

-On dit souvent que les peintres ont inventé la photographie.

Je dis : "Non, ce sont les chimistes."

Or, un soir de novembre,

peu de temps après la mort de ma mère,

je rangeais des photos.

Je n'espérais pas la retrouver.

Je savais bien que, par cette fatalité qui est l'un des traits atroces du deuil,

j'aurais beau consulter des images,

je ne pourrais jamais plus me rappeler ses traits.

Les appeler, tout entiers, à moi.

Au gré de ces photos, parfois,

je reconnaissais une région de son visage.

Tel rapport du nez, du front.

Le mouvement de ses bras, de ses mains.

Je ne la reconnaissais jamais que par morceaux.

C'est-à-dire que je manquais son être.

Et que, donc,

je la manquais toute.

Dire devant telle photo : "C'est presque elle.",

m'était plus déchirant que de dire : "Ce n'est pas du tout elle."

Le presque...

Pourtant,

il y avait toujours dans ces photos de ma mère

une place réservée.

Préservée.

La clarté de ses yeux.

Ce n'était pour le moment qu'une luminosité physique.

La trace photographique d'une couleur.

Le bleu-vert de ses prunelles.

Mais cette lumière était déjà une sorte de médiation,

qui me conduisait vers une identité essentielle.

Le génie du visage aimé.

*-Quand on photographie un visage... Regardez-moi !

*On photographie l'âme, derrière.

*La photo, c'est la vérité. Le cinéma, 24 fois la vérité par seconde.

Musique douce

...

-Je me souviens du 1er samedi après-midi où ma grand-mère m'emmenait au cinéma.

-Alors,

je te sors comme un jeune homme.

-Oui. -Mmh.

Enfin, avec Delphine. -Oui.

-J'appréhendais le spectacle à découvrir.

-Tu es déjà allée au cinéma ? -Oui, avec toi, mamie.

-Oui, je... et toi, pas encore ? -Non.

-Ils t'ont oublié ? -Non, j'ai regardé des films à la télé.

-Ouais. -C'est vrai.

C'est bien, la télévision, mais le cinéma, tu verras, c'est différent.

Alors, tiens, toi, tu vas te mettre là.

Et toi, tu vas te mettre là.

-Pourquoi ? -L'homme doit être du côté de la rue,

pour protéger la dame. Et comme tu es jeune et brillant,

il faut que tu me protèges.

-Bonjour, mademoiselle, madame.

-Tiens, prends un ticket.

En voilà un deuxième. Merci. -Merci.

-Tiens.

Musique douce Propos indistincts

-Paul ! -Merci.

Balbutiement -Pardon.

-Qu'est-ce que tu fabriques ?

-Je peux aller chercher des bonbons ?

-Non. Allez, on s'assied au sixième rang.

... Brouhaha

Sixième rang. Je me mets entre vous deux.

... ...

Installez-vous bien.

...

(-Ça va commencer quand ?) -Tout de suite, là.

-Chocolats glacés.

-Une fois, j'étais au cinéma,

d'un coup, l'image s'est complètement déformée.

Je trouvais ça magnifique.

Ce que je savais pas, c'était que...

la pellicule s'était bloquée dans le projecteur.

Et la lumière, très forte, brûlait la pellicule, tu vois ?

Donc...

(Chut, ça va commencer, là.)

*Musique d'espionnage

*...

Tu regardes quoi ? C'est dans l'autre sens.

(-Oui, je sais.) -Chut !

(-Il faut regarder l'écran.)

*...

Ça va, toi ?

(-Oui, oui.)

*...

(-Ça te plaît ?)

-Oui. (-Ah.)

*...

-Je dois aller faire pipi. C'est où ?

(-Déjà ?) -Chut !

-Oui.

(-Je t'accompagne ?) -Silence !

(-Non, c'est bon.) -Chut !

(-Alors, c'est là-bas, tout au fond, tu vois ?)

(Il y a une petite porte.) -Silence !

*...

*... Chasse d'eau

*...

*-C'est bien moi.

*Fantômas.

*...

*Tu ne connaîtras jamais mon vrai visage.

*Sous ce masque, personne ne le connaîtra jamais.

*...

*Tu t'es permis d'écrire sur moi un article

*dans lequel tu me ridiculises.

*Tu fais de moi

*un fantasque !

*Combat Sursaut

*Combat

*... *...

*... Sursaut apeuré

*Grésillement

*Gémissement de douleur

*N'oublie jamais que pour toujours, tu m'appartiens.

(-Mamie, on peut y aller ?) -Chut !

(-Attends un peu. Moins fort.) -J'ai peur.

-Chut ! -Masque-toi les yeux, un petit peu,

ça va passer, ce sera plus doux, après, tu verras.

-Mamie, on y va, j'ai peur. -Taisez-vous.

(-Écoute, mon chéri, va falloir qu'on y aille.)

(-Pourquoi ?) (-Le film fait très peur à ta sœur.)

(-Moi, je reste.)

(-Tu restes pas ici tout seul.) -Chut !

(-Vous, vous y allez, moi je reste.)

-Sois gentil, prends ton blouson.

-Non. -Taisez-vous !

(-On voit rien.)

*Agitation

*-Aucune inquiétude. Mais qu'est-ce qui s'est passé ?

-Euh... je me souviens plus du premier film.

-Je vais dire, déjà, in utero.

J'utilise cette expression parce que c'était dans le ventre de ma mère

et elle m'a parlé, notamment, de Moby Dick.

C'est le 1er film que j'ai vu.

-Ça remonte un peu loin. Le premier film que j'ai vu,

j'avais entre 13 et 14 ans.

J'ai vu, pour la première fois, La Bataille d'Alger, de Pontecorvo,

au village.

Ma 1re fois au cinéma. Et j'ai vu la scène,

et comme ma famille a vécu

beaucoup de torture pendant la guerre d'Algérie, j'ai eu peur,

très, très peur.

-Je pense que L'Exorciste est le film qui m'a le plus terrifié.

-Ça m'est arrivé d'aller voir un film coréen, Retour sur Busang,

l'année dernière ou il y a deux ans.

J'avais pas vu que c'était de l'horreur, j'ai pas aimé.

C'est pas ce que je préfère.

-J'adore ça, mais avec des amis. Parce que tout seul...

on a peur seul, ça sert à rien.

Avec des amis, on peut en rire, se faire peur entre nous.

-Je suis pas un adepte du premier rang.

Euh, j'aime bien avoir

la vision, aussi, des spectateurs qui sont dans la salle.

-Le milieu, c'est important. Je vois le côté droit et le gauche.

J'aime pas être sur un côté, ni tout devant, ni tout derrière.

En principe, peut-être tout derrière, mais ma place habituelle, c'est au milieu.

C'est ma petite place à moi.

-Au milieu, sur le côté.

Peut-être à la cinquième rangée, à partir du bas.

Et... sur le côté.

Je sais pas, c'est là que je m'assois. Rire

-Vers l'arrière.

J'ai besoin de voir bien. Que personne ne gêne.

C'est plus que je vais choisir par rapport aux sièges...

Aux sièges vides.

Parce que j'ai besoin, à l'écran, vraiment, de voir tout.

-Pile au milieu, ça me va.

-En films d'action que j'ai réellement aimés,

il y a Largo Winch.

Que j'ai profondément apprécié.

Évidemment, les Mission Impossible, les James Bond.

En films romantiques,

Les Demoiselles de Rochefort.

Ce film m'a profondément marquée.

-J'ai vu deux fois Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson

parce que mon père l'avait pas encore vu.

Sinon, c'est à peu près tout.

-J'ai vu une fois Choum au cinéma et une fois Choum à la maison.

-C'était quel film ?

-Choum.

-Je l'ai vu plusieurs fois, pour comprendre.

C'est Infernal Affairs, avec Andy Lau et Tony Leung.

J'ai regardé en version originale, au début.

Après, en anglais. J'ai découvert d'autres choses.

Après, des films d'action, aussi.

Die Hard, je l'ai vu plusieurs fois.

J'ai cherché des amis pour aller le re-regarder.

-Cette année, j'ai noté tous les films que j'ai vus depuis le 1er janvier 2023.

Là, on est fin juillet, j'en ai pratiquement une cinquantaine.

-C'est sûr, j'ai déjà pleuré au cinéma.

Je pense, à plusieurs reprises, dont j'ai pas de souvenirs précis.

-Petite, je critiquais ma maman qui pleurait.

Plus je grandis,

plus je pleure au premier truc triste.

Et ma maman rigole.

-Ça m'arrive souvent de pleurer au cinéma.

Je me souviens, quand j'ai vu Le Voleur de bicyclette.

Voilà. Rire gêné

-Mmh.

Non, j'ai jamais pleuré dans un cinéma.

-Le cinéma, c'est plus fort que ma vie.

J'y vais pour vivre

ce que j'ai pas le temps de vivre.

J'y vais pour vivre des émotions intenses.

-Mon film fétiche est Fanny et Alexandre, de Bergman.

Un film que j'ai découvert à 20 ans, j'étais ouvreuse de cinéma.

Ce film, pour moi, c'est toutes les émotions.

Tout y est abordé, c'est somptueux.

-Il y a toujours une petite anecdote, dans chaque super-héros.

C'est pas les super-pouvoirs, mais le caractère, les valeurs,

vouloir protéger les gens.

C'est ça qui m'attire. C'est pas les super-pouvoirs.

-Je savais pas que c'était ça.

J'avais jamais vu... J'avais vu des films, plein,

mais c'est la différence entre La Boum, qui est sympa,

et, six mois après, À nos amours, qui m'a décalqué. Mais décalqué.

-J'étais allé voir West Side Story, la 2e version, au cinéma.

Et...

oui, je crois que c'est vraiment le seul film où...

Je connaissais déjà l'histoire, mais il m'a vraiment hyper émue.

Et ça m'a vraiment...

Ça m'a donné envie d'écrire des comédies musicales.

Même si je connaissais l'histoire par cœur, c'est mon film préféré.

Je savais que Tony allait mourir, mais j'ai quand même pleuré, et tout.

J'étais... vraiment passionnée par le film.

C'est vraiment la séance qui m'a le plus marquée.

Voilà.

Léger brouhaha

...

...

... Claquettes

... Propos en anglais

... ...

Claquettes Musique entraînante

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... ...

... Rires

... ...

... Claquettes

... ...

... ...

Brouhaha

...

... ...

Musique entraînante Claquettes

... ...

... ...

... Rires joyeux

...

-Ça n'a rien à voir.

-Ouais, non, mais là, quand même, ces derniers temps...

-Erwin Panofsky dit les choses de la manière suivante.

"La matière des films est la réalité en tant que telle."

"Reality as such."

Musique mystérieuse

Bazin emphatise encore la même idée.

"Le cinéma a l'obligation de signifier

"par le seul intermédiaire du réel."

...

Une photographie est toujours photographie de la réalité.

Si nous ajoutons à cela

que le cinéma est un moyen d'expression où l'image photographique est projetée

et recueillie sur un écran,

notre question devient :

qu'arrive-t-il à la réalité

quand elle est projetée ?

-La réalité, c'est le réel un peu organisé.

-Mais... -Tu figes le texte.

-J'essaie pas... -Figer le sens.

-Je fige rien du tout. -Tu tues ton œuvre.

-Je tue rien. Tu parles comme une mitraillette.

-On vous dérange pas ? Ils parlent très fort.

-Ah, non, tout va bien. -Pardon.

-Pardon. -On vous empêche de travailler.

-Bah, non, non, pas de problème.

-Qu'est-ce que vous lisez ?

-Stanley Cavell, The World Viewed.

-C'est trop drôle. On étudie ce texte, en ce moment, en cours.

-Oui, c'est la traduction française.

-Vous le lisez en anglais ? -Euh, oui.

-Vous comprenez tout ? -Euh...

Pas vraiment tout, mais quand même, un petit peu.

-Vous êtes un peu calée, quand même. -Ouais.

-On peut vous questionner ?

-Oui, bien sûr, c'est mon travail.

-Je me demande souvent, quand je vais au cinéma...

Musique mélancolique

pourquoi j'ai l'impression de me souvenir de la vie.

-C'est vous qui allez au cinéma, c'est votre vie,

et le film que vous voyez

va faire partie de votre expérience.

Et vous dites aussi que vous vous souvenez,

donc, ça veut dire que, finalement,

les films font partie de vos souvenirs de vie,

exactement comme des...

des souvenirs réels.

-Mais par exemple, quand je vais au cinéma,

la journée, ou n'importe quand, en fait,

euh...

toute la vie quotidienne s'arrête.

Et le monde, il est suspendu.

-Il t'apparaît dans son évidence et son obstination.

-Du coup, c'est ça, la mondanéité du monde ?

C'est le monde qui est obstiné ?

-Je ne sais pas si le monde l'est.

Ce qu'il y a au cinéma, c'est qu'on a quelque chose, comme une photographie.

C'est ce que va dire Cavell, le cinéma est un art photographique.

C'est-à-dire qu'il va y avoir, en fait,

une image directe du monde. Le monde va s'imprimer directement

par un moyen technique,

sur un film, avec une caméra.

-Mais est-ce que, au cinéma,

j'ai une connaissance du monde ?

Parce que, enfin...

je vais pas au cinéma pour voir la vraie vie.

C'est un moyen de connaissance ou une illusion ?

-Cavell, au milieu du texte, a écrit

que la matière des films, c'est la réalité.

Mais c'est quoi, la réalité, dans un film ?

-En fait, c'est pas Cavell qui dit ça, c'est Bazin. C'est André Bazin.

Qui va dire que, effectivement, ce qui caractérise le cinéma,

c'est qu'il y a cette réalité en tant que telle.

Il n'est pas complètement d'accord. La réalité, pour lui,

elle est pas qu'enregistrée, elle va être projetée.

Sur écran. C'est vous qui la voyez.

Et donc, cette projection,

elle va, en réalité, vous donner autre chose, hein,

ce qu'il appelle la photogenèse.

Le monde va être aussi recréé,

parce qu'il est sur cet écran.

Vous, vous allez y voir ce qui est important ou pas.

-J'ai l'intuition qu'aller au cinéma m'aide à mieux vivre.

J'ai raison ou tort ?

-Bien sûr, heureusement.

Heureusement, le cinéma aide à mieux vivre, évidemment.

D'abord, c'est vrai que ça permet...

On a tous des films qui nous ont permis de passer des moments difficiles.

Qui changent la vie.

Et c'est des films qui vous permettent de progresser, de vous transformer,

et surtout, de vous focaliser sur ce qui est important ou pas.

Dans la vie, c'est pas toujours possible.

Et le cinéma vous met en présence de ce qui est important.

Comme personnages, comme moments.

Et donc, ça vous permet aussi de vous réapproprier...

de vous réapproprier le monde.

Quand on sort de la salle de cinéma,

eh bien, on est à nouveau, en fait, réconcilié avec le monde.

Musique douce

-Comment je sais si je suis réveillée ou endormie ?

-Il y a rien qui vous le dira dans l'expérience même,

vous pouvez pas le savoir.

Mais si vous posez cette question,

c'est que vous êtes éveillée.

Musique douce

...

-Qu'arrive-t-il à la réalité quand elle est projetée ?

...

À la question de Cavell, il faut trouver une réponse, des réponses.

...

Eh bien, la réalité,

elle scintille.

...

D'abord se dépose l'image quiète

des transports ferroviaires de l'époque en France.

...

On connaît la légende. Le 25 janvier 1896, à Lyon,

dans la salle du cinématographe Lumière,

la terreur des spectateurs devant l'entrée du train en gare,

effrayés que ce train ne les écrase.

...

Les spectateurs se sont-ils vraiment enfuis de la salle ?

... Cris affolés étouffés

Derrière ce train, je devine une autre image encore.

Et celle-là est de mythologie.

La locomotive, comme un minotaure, s'approche inexorablement de nous,

pour notre effroi, notre plaisir.

Et tout le quai se transforme en labyrinthe.

...

Le quai de La Ciotat, un été mat de 1895, ce train-là...

...

Je suis aussi dans le train de Balbec.

...

Quelle image plus exacte de La Recherche de Proust

sinon les Champs-Élysées, filmés la même année,

quand Marcel s'éprenait de Gilberte.

...

Vérité documentaire...

...

Mythologie...

...

Fragments de roman...

...

Nous sommes aussi devant la métaphore d'un rapport sexuel, redouté,

attendu.

Obscénité d'une autre couleur d'effroi.

...

...

Un jour, un opérateur accrochait sa caméra à l'avant d'une locomotive,

pour entrer dans le tunnel et filmer ce qui ne se représente pas.

La caméra enregistre du réel,

elle nous rend la signification.

...

Le monde moderne, Baudelaire en avait touché le cœur, et c'est l'ennui.

...

La machine des frères Lumière a projeté ce monde moderne sur un écran.

Qu'est-ce qu'il arrive à la réalité quand elle est projetée ?

Eh bien, elle scintille de significations.

...

Enfin, le monde signifie.

...

Enfin, le monde déborde de significations.

...

Enfin, le monde signifie.

...

Musique mystérieuse Léger brouhaha

... ...

... Cloche

... Léger brouhaha

... ...

À quatorze ans, j'allais à Lille, seul, en tramway.

J'étais très fier de mon audace.

Je m'étais décidé à tricher sur mon âge pour acheter ma place de cinéma.

... ...

Euh, bonjour.

-Bonjour.

-Je viens prendre une place pour Cris et Chuchotements.

-Tu es tout seul ?

-Oui. -Tu as quel âge ?

-J'ai 16 ans.

-Allez, 11 francs.

-Pas de monnaie.

-C'est pas grave.

-Merci.

Tintement de pièces

-La salle à droite. -Mmh. À droite.

Merci beaucoup. -Tu vas bien t'ennuyer.

*(En suédois)

*...

-Cris et Chuchotements fut mon 1er Bergman sur écran.

Les visages de femmes étaient immenses, comme des paysages.

*...

J'étais enfin plus petit que les images que je regardais.

*...

J'avais trouvé ma maison.

*Musique douce

*...

Chez Cimino, les paysages américains étaient immenses, comme des visages.

*Musique mystique

Nous, les cathédrales, eux, le Grand Canyon et Monument Valley.

*...

Ma stupeur devant la copie restaurée de Deer Hunter,

en 2013, au Grand Action.

*...

Le monde semblait déborder de l'écran.

*...

Musique dramatique

...

Parce que, depuis Alice Guy,

pour la première fois, le mouvement de l'eau pouvait être montré.

Pour la première fois, la foule pouvait être montrée.

Et nous déborde.

...

Parce que la foule dont nous sommes a les mouvements de l'eau.

Enfin, nous apparaissions sur l'écran.

...

... Léger brouhaha

... ...

...

Parce que la caméra sait enregistrer la neige,

Abel Gance filmait la bataille de Bonaparte.

...

... Cris

Parce que le cinéma savait enregistrer la neige,

Melville lançait la boule de Dargelos,

qui vient frapper Paul en plein cœur.

...

Musique mélancolique

Parce que le vertige peut être filmé.

...

... ...

...

Parce que l'eau peut être filmée.

...

Parce que le feu peut être filmé.

...

... Explosion

...

Parce que tout geste est une action.

... ...

... Coups de feu

... Bris de verre

... ...

...

Nous avons pu être les soldats de Shakespeare.

Ils n'étaient plus sur une scène ou enclos dans un cadre.

C'est nous qui étions maintenant ces soldats.

...

C'est nous qui brandissions l'épée,

chevauchions les chevaux.

...

...

Nous volions d'arbre en arbre,

le sabre prolongeait notre bras.

... Gémissement

...

...

... Coup de feu

...

...

Nous avons pu attaquer des banques.

...

... Cris

... ...

Faire dérailler un train.

...

... Explosion

... ...

...

... Sifflet

... Fracas

...

Piloter des avions.

...

...

...

Brandir des armes de défense, des boucliers savants.

...

Parce que le cinéma substitue à nos regards

un monde qui s'accorde à nos désirs.

Nous avons salué des idoles à trompe,

des trônes constellés de joyaux lumineux,

des palais ouvragés dont la féerique pompe

serait pour vos banquiers un rêve ruineux.

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse,

des femmes dont les dents et les ongles sont teints.

Et des jongleurs savants que le serpent caresse.

Et puis, et puis encore,

ô, cerveaux enfantins.

... Tremblement

L'écran nous a offert le monde en spectacle.

Vrombissement

Gémissement

Fracas

... Explosion

... ...

... ...

...

Chuchotements

...

Rire timide Un élève rit.

On frappe. Porte

-Ah.

-C'est pour Paul Dédalus.

-Euh, s'il vous plaît, monsieur.

Pardon.

Je peux y aller ? C'est pour le ciné-club.

-Allez-y, Dédalus. -Merci beaucoup.

Chuchotements

(OK.)

(Bon courage.)

-Mmh.

Chorale au loin

...

-OK. Hop. Merci. Rire gêné

Ah, oui.

-Ça va ?

-Oui.

Merci.

Merci beaucoup.

-Allez.

-Mmh.

Il souffle.

...

Cloche d'école -C'est pas un succès.

Il y a presque personne.

-Mais le film est pas mauvais.

-Mais d'où

tu as trouvé un film pareil ? C'est quoi, le nom ?

Les Petits Bouquets ? -Les Petites Marguerites.

C'est écrit sur l'affiche. -C'est horrible !

-Tu adores les films bulgares. -Ça va commencer.

-Merci. -SALUT.

-C'est un film tchèque. -C'est pareil.

-Et tu l'as trouvé où, le film ?

-Dans le Sadoul.

-C'est quoi, le Sadoul ?

-C'est un...

un bouquin.

Un bouquin de mon père. C'est une sorte

d'histoire du cinéma, avec des photos et explications des films importants.

-Mon pauvre, je vais t'aider.

Le film commence dans 10 min. Dépêchez-vous !

Un film russe ou bulgare. -Tchèque !

-Voilà. Les Petits Bouquets. -Marguerites !

Rire -Tu vas l'adorer.

Tu le verras pas à la télé, profites-en.

Et surtout, quand on aime la vie, on va au cinéma.

-J'ai rien entendu d'aussi con. -Tu aimes pas la vie ?

-Je sais pas, je me méfie un peu.

Il râle. Je préfère les films.

-T'es chiant, mon ami. -Mais je le sais.

Mon semblable, mon frère.

Léger brouhaha

Euh... -Chut !

-Ouais, merci.

Pardon. Je vous présente le film.

Je l'ai pas vu, mais je vais vous raconter ce que je sais.

Donc, ça s'appelle... Merci.

Les Petites Marguerites, réalisé en 1966 par Věra Chytilová.

C'est donc une réalisatrice tchèque.

Elle a fait une école de cinéma à Prague.

Là-bas, elle a vu Shadows de Cassavetes.

Un film important aux États-Unis, que j'ai pas vu.

Brouhaha

Mais voilà. -Arrêtez !

-Avec ce film, elle découvre un appétit de liberté.

Elle invente des formes, des couleurs. Elle rejette le réalisme.

J'espère qu'on verra ça.

Le film est interdit par la censure.

Et puis, bah, deux ans après, c'est le Printemps de Prague.

Les Russes envahissent la ville.

Beaucoup d'artistes fuient, d'autres sont jetés en prison, torturés.

Et puis, bah voilà, c'est...

La révolte est écrasée.

Voilà. Bonne projection.

-Tu veux de l'aide ?

-Non, merci, c'est fini.

Roulement

... *Musique dramatique

...

*Grincement

*...

Roulement *(En tchèque)

... *...

Tu veux pas aller voir le film là-bas ?

-Je préfère rester avec toi.

... *...

-Viens ici, tu verras mieux.

... *...

C'est bien ?

... *...

*... *Grincements

Cymbales

-Humiliés et offensés.

C'est le sort des mal-aimés qu'on a eu en partage.

Je tiens pour une promesse que le cinéma fut inventé d'abord

pour les déshérités et les enfants.

Pour ceux qui ne savent pas lire.

Sanglots et toux

...

Je me souviens de la prostituée d'Europe 51,

qui toussait du sang.

Elle tousse.

Musique inquiétante

Des enfants chantent.

...

Je me souviens de Mouchette qui refusait de chanter.

...

Piano

Musique triste Quelqu'un tousse.

Comment chercher un lit pour éviter la rue ?

...

... (En anglais)

Les films n'ont cessé d'accueillir les vaincus.

...

Depuis Griffith, il y a une faute qui ne cesse de me hanter.

Le visage indien ignoré.

Musique tribale rythmée

...

On ne peut filmer vraiment que celui que l'on reconnaît.

...

Reconnaître.

...

... Des Indiens crient.

... ...

Dans Les Cheyennes, ce fut la tâche de Ford

de reconnaître le visage des vaincus se tenant debout devant sa caméra.

... ...

Ford filmait enfin en pleine lumière

un peuple

parqué dans l'ombre.

*Musique lente Léger brouhaha

*... ...

(En anglais) -Je me souviens pas bien

de mon enfance.

Après la mort de ma mère, ou même avant...

C'est pour ça que je suis contente d'être venue à Los Angeles.

Toute ma vie, j'ai rêvé de me marier à l'église

dans une belle robe.

Avec pas trop de gens...

mais je veux me marier à l'église et être bénie.

-Comment va le bébé ?

-Tu veux le sentir ?

Pose ta main là.

-Ça bouge.

Rire -Il m'a donné un coup de pied.

-Il saute. Rires

-J'ai connu Misty Upham.

Sa mort fut un chagrin sans fond.

Misty est née à Kalispell, Montana.

Elle était blackfeet.

Musique douce (En anglais)

Le soir où j'apprenais sa mort, je pensais à Marilyn Monroe.

Parce que chez ces deux actrices, le sens du tragique et les plaies vives

avaient su se transformer en dons.

Joie, souffrance, innocence, sauvagerie, mêlées...

Chacun de leurs tremblements.

(En anglais)

Dans Frozen River, un trait m'avait ébloui.

Aveugle, Lila était solide comme un roc.

...

Son aveuglement la protégeait,

car, parfois, il faut fermer les yeux devant le saccage du monde.

...

Avec des lunettes, soudain guérie, Lila tremblait d'impuissance.

C'est un dur travail que de transformer nos peurs en art.

Et la vulnérabilité de Misty, née dans une réserve indienne,

fut un triomphe indien.

Quand vous n'avez plus rien, sinon l'orgueil

et la certitude d'être une grande actrice.

...

Misty nous offrait l'enfance qu'elle n'avait pas eue.

Je disais, Marilyn.

...

Il faudrait un quatrain d'Emily Dickinson

pour chanter la mort de Misty Upham.

"If I souldn't be alive When the Robins come

"Give the one in Red Cravat A memorial crumb"

...

Je peine à trouver cette miette "mémoriale".

...

Je voudrais que Misty soit endormie, qu'elle se réveille

et que nous jouions ensemble.

...

Musique douce -Bah, oui.

...

J'arrangerais bien les choses. -Je sais pas quoi faire.

Rire J'arrive pas à le lâcher.

-Ah, c'est compliqué.

Rire -Oui, c'est compliqué.

-Et si je te l'arrache ? -Me l'arrache pas !

...

Peggy Sue, Peggy Sue On va jamais rentrer

-Ah non, là, c'est fini

-On revient demain ?

-Attends.

Pardon, excusez-moi.

C'est Paul. C'est le type de la soirée.

C'est lui, non ?

-Oui. Viens, on le dérange pas.

-Il nous fera rentrer. -On va chez toi.

-On va le voir. -Bah, non.

-Bah, si, attendez. -Pardon.

-Excusez-nous, on connaît quelqu'un, en fait.

Mais nous, on connaît quelqu'un.

Ouh, là ! Pardon, madame. Excusez-moi. Rire

Pardon.

-Est-ce que le cinéma est un lieu secret ou public ?

-Pardon. -Un endroit érotique.

-Paul. Tu me reconnais ?

Valérie, une copine de Sylvia.

-Valérie, bien sûr. -On s'est vus en soirée.

-Je me souviens d'une projection d'un Coppola où je croisais, gêné,

deux jeunes femmes dans la file.

Je les connaissais. J'avais une aventure impossible avec l'une.

-C'est grossier de dépasser.

-Ça va, on le connaît. -Bonjour.

-Bonjour. -Ça dérange pas ?

-Non, pas du tout.

-Tu vas bien ?

-Oui.

-Nathan vient ? -Non, il travaille.

-Ah, oui, ses partiels.

-Bah, oui.

-Ça fait plaisir de te voir.

-À moi aussi. -On est sorties entre filles.

On vient draguer. -Tais-toi.

Rire

-Tu vas voir le Coppola ? -Le revoir.

-Parce que tu as déjà vu le film ? -Oui, hier.

-Tu y retournes ? -J'aime bien les voir plusieurs fois.

-Combien de fois ? -Trois fois.

-TROIS FOIS ! -Mais pourquoi ?

-La première fois, pour découvrir.

La deuxième, pour admirer.

Et après, pour apprendre.

-Alors, vous venez ?

-Tu viens ? Milieu, au 3e rang.

-Non, pas en milieu de salle. Sur le côté, 7e rang, 2e siège.

-Bon, à plus tard.

-À plus tard.

(-Pardon.)

(Il te regarde.) (-Arrête.)

(-Il est très mignon.)

Claquement de langue (-T'es chiante.)

(-Coucou.)

Ça va ?

Il sait ? -De quoi ?

Soupir

-Il révise vraiment ?

-Mais oui.

-OK. Tu savais que Paul venait ? -Bah, non.

Chuchotements

...

Soupir

Brouhaha

...

Il souffle.

-Alors, ça vous a plu ?

-J'adore.

-Toi, ça t'a plu ?

-Ça me fait pleurer.

-Je pleure jamais au cinéma. Je trouve ça con.

-Moi, je pleure parfois. Le film, j'ai adoré.

Hé, couvre-toi. Regarde-le.

Rires

T'es trempé ! Regarde.

Il va mourir de froid.

On va boire un café tous les trois ?

Non ?

-Je dois y aller.

Salut.

-Salut.

-Je te vois demain ?

-Bon...

-Bon...

-Un verre ? -Si tu connais un endroit, oui.

-J'en connais un.

*Musique pop

-Après la projection,

j'avais une aventure tout aussi impossible avec la 2e jeune femme.

*...

-Alors, donc, tu adores Francis Ford Coppola ?

-Oui, je l'admire.

Il compte pour moi.

-Oh...

T'es un passionné ?

-Oui. -Oui.

Un petit peu. -Oui, je crois.

*Musique pop étouffée

-Attends.

Tu pourrais regarder ? -Ouais, bouge pas.

Je mouille ça.

-Tu as des mouchoirs en tissu ? Rires

-Ça fait vieux ? Province ?

-Non, c'est adorable.

*...

Oui, c'est parti.

*Musique pop

*...

On fait comment ?

-Comment quoi ?

-J'ai jamais embrassé la 1re.

-Moi non plus. Jamais.

-Jamais ? -Mmh.

Les filles font le premier pas. C'est un principe, je suis trop timide.

-Alors, on est coincés. -Oui, mais...

on peut faire un shifumi.

-C'est quoi ? -Pierre-feuille-ciseaux.

-Ouais.

-Celui qui perd embrasse.

Râteau ou pas râteau, on respecte la règle.

-OK, mais tu vas perdre.

-Que tu dis, que tu dis...

Pluie battante

...

Pierre...

-FEUILLE. -Ciseaux.

-PIERRE. -Feuille-ciseaux.

-Je crois que tu vas avoir de l'audace.

*...

-Elle t'aime bien, Sylvia. -Je peux pas le dire.

Je sais pas.

*...

Elle n'est pas très libre.

Rire Toi non plus,

tu n'es pas très libre. -Ça, c'est sûr.

Mais j'ai du tempérament.

*...

*... Pluie battante

*... Orage

*...

*... Rires

-Cela rendra la nuit tranquille, je présume.

-Ça ?

J'aime la paix quand je me repose.

Je suis très pointilleux à ce sujet. Les pleurs, ça m'agace.

Derrière les murs de Jéricho !

Pas aussi épais que ceux que Josué a détruits avec sa trompette.

Mais bien plus sûrs.

Vous voyez...

Je n'ai pas de trompette.

Pour vous montrer mes meilleures intentions,

je vous donne mon meilleur pyjama.

Vous voulez bien rejoindre les israélites ?

Vous ne voulez pas ?

-Clark Gable tend la couverture comme un mur entre eux.

Claudette Colbert va rejoindre le camp des israélites.

Aussitôt, la couverture deviendra

un mur sur lequel nous projetons une union désirée.

(En anglais)

-Quand donc Josué jouera-t-il de la trompette

que les murailles de Jéricho s'effondrent ?

...

-Qui êtes-vous ?

...

-Qui je suis ?

Je suis le rossignol qui pleure dans la nuit.

...

Et Jéricho s'est rendu.

Musique douce (En anglais)

... ...

-Au matin, Julia Roberts et Hugh Grant se réveillent dans des draps blancs.

...

"Pourquoi les hommes sont obsédés par la nudité, les seins ?

...

"Pourquoi cela vous intéresse autant ?

...

"Ce ne sont que des seins.

"La moitié de l'humanité en possède."

...

Bientôt, William Thacker va se glisser

pour regarder sous le drap cachant la nudité d'Anna Scott.

Qui a jamais vu Julia Roberts nue ?

D'un petit geste, Hugh Grant soulève le drap.

Suffisamment.

Passe la tête.

Et il voit.

...

Hugh Grant devient soudain l'homme

qui aura vu les seins de Julia Roberts.

Nous n'avons rien vu.

Mais les draps sont l'écran sur lequel nous projetons

la poitrine qui nous est dérobée.

...

Parce que l'écran révèle

et les draps blancs en sont la métaphore.

Sur l'écran, un pur miracle de cinéma.

La gloire du sourire offert de Julia Roberts

ou une larme au coin de l'œil de Claudette Colbert.

...

À Censier, Pascal Kané dessinait devant nous, ses étudiants,

le schéma des trois dispositifs démocratiques du spectacle.

Le prof écrit au tableau.

-D'abord, le théâtre.

Le théâtre grec.

Le régime de la cité, 300 ou 400 ans avant Jésus-Christ.

Dans la démocratie athénienne, chaque vote était unique.

Eh bien, au théâtre, chaque siège sera unique.

Ici,

le point de vue de chaque spectateur est singulier.

Irremplaçable.

Regardez.

Tel spectateur voit le dos de l'homme et les larmes

sur le visage de la femme.

Tel autre les voit tous deux de profil.

Tel autre...

un plan large.

Si un spectateur, un seul,

est absent tel soir de telle représentation,

son point de vue, son angle de vue sur le spectacle

sera perdu pour toujours.

Pour l'humanité.

Bien plus tard

arrive la Révolution industrielle.

Donc, la démocratie représentative, donc, le cinéma.

Le spectacle n'est plus celui d'une ville mais celui d'une nation.

Une nation qui s'invente. Pensez à l'Amérique.

Ford, l'URSS, Eisenstein.

L'Italie, Rossellini.

Taïwan. Hong-Kong, à la taille d'une ville, se rêve nation.

Les films de kung-fu.

Vous en avez déjà vu ? Rires

Au cinéma,

chaque spectateur achète son ticket,

comme un bulletin de vote.

Ainsi, chaque spectateur délègue son point de vue

au cinéaste.

Dans une salle de cinéma,

nous partageons tous un point de vue.

Celui qui a été enregistré par la caméra.

-Au théâtre, on est seul. Au cinéma, à plusieurs.

Enfin, ensemble, quoi.

C'est ça ? -Non, vous avez mal compris.

-Non. -Contre-sens.

-Bah... Rire gêné

Si on va dans une salle, c'est pour être à plusieurs.

Au théâtre aussi. Sinon, il y a la télé.

Balbutiement -Vous avez déjà vu une salle déserte ?

Murmures

Moi, oui.

Les séances du matin.

Le projectionniste n'arrête pas son projecteur.

Si vous venez avec une compagne ou un compagnon,

dans une salle de théâtre vide, pour voir, mettons...

Le conte d'hiver, de Shakespeare. Rires

Vingt acteurs sur la scène. Le rideau s'ouvre, vous n'êtes que deux.

Ils vous diront que ça vaut pas le coup.

... La représentation est suspendue.

Au cinéma,

aucun obstacle.

Que vous soyez 3 ou 300 dans la salle, le spectacle aura lieu.

Au cinéma, enfin,

nous pouvons être seuls.

Parce que le dispositif même le permet.

Dans une salle,

chacun a droit à sa solitude

et à l'anonymat.

C'est la démocratie moderne.

Qu'est-ce qui arrive après cette démocratie,

c'est la télévision.

Maintenant, nous sommes chacun isolés ou en famille,

devant un terminal.

Plusieurs canaux donnent accès à ce qui se passe ailleurs.

Rien ne se passe chez vous.

Mais vous surveillez ce qui se passe ailleurs.

Sur telle chaîne, il y a un film classique, un feuilleton,

euh, des jeux,

des chansons, du sport, des actualités, peu importe.

C'est un flux.

-Ai-je raison de penser à Guy Debord ?

-Oui.

Formidable, Guy Debord, oui.

Devant le poste, chacun,

on surveille le monde. Mais c'est une illusion de pouvoir.

On appartient à la démocratie de surveillance.

La caméra vidéo, elle surveille.

-Monsieur ? -Oui.

-Est-ce encore un spectacle ?

-Ah.

Ben, pas vraiment.

C'est un médium.

Ou un outil.

Aujourd'hui, on habite la planète entière.

Et pourtant,

on l'habite tellement mal.

Le pouvoir gagné sur les images avait son tribut.

Les images n'appartiennent plus à personne.

Musique triste

...

-Ah, c'est bien. -Je te pique ton pion.

-Tu peux construire, là. - D'accord.

*...

-Eh bah, moi...

-Ça va ?

-Assieds-toi, je m'en occupe. -Non, bouge pas.

-Merci.

Euh... -Tu sais,

tu peux faire ça comme ça.

-Bonne idée, ça.

*...

Très bien. Eh bien, moi...

-Attendez, je vous aide.

-Non merci, Stéphanie.

-Oh, quelle belle tarte !

-N'exagérez pas.

*...

Ça se passe bien ?

-Tu viens nous voir après ?

-Oui, d'accord.

*Musique inquiétante

Qu'est-ce que tu regardes ?

-Quand il voit du blanc,

il devient fou.

-Et tu aimes ça ?

-Oui.

*...

-Attends,

il a un rasoir dans la main. -Oui.

-Mais ça fait peur !

*...

Mais dis-moi, il...

Il va l'égorger, là.

-On sait pas.

*...

-Tu as vu, là ?

Tu veux pas aller faire tes devoirs d'école ?

-Je le ferai plus tard.

-Tu me raconteras la fin. Et si ça te fait trop peur,

moi, je suis là avec ta sœur

et ton père. *Film

*...

-Allez, Paul, viens jouer avec moi !

-Laisse-moi !

Le frère boude.

*...

-T'es mort ! Il imite une détonation.

-Laisse-moi ! Il grogne.

... -Paul.

Sois gentil avec ton frère.

*...

-C'est une championne. -Je dois le protéger.

-Fidèle, tu viens ? -Non, j'ai pas envie !

*...

-Comme ça et comme ça.

-Mon chéri, ton frère regarde son film.

Il jouera avec toi après. Tu viens ?

On regarde ta sœur, elle bat ton père.

*-Dans mon enfance...

*... Voix mêlées

*J'ai tué mon frère !

Sursaut apeuré

*... -Paul.

-Non !

-Non, non, non. -Oh, là, là !

Tintement de verre

-Paul !

*-Non, je l'ai pas tué. C'était un accident !

*Chants religieux

*... *Aboiements

*...

*... *...

*Télévision

*...

-Mais enfin, Paul !

-Je me suis réveillé.

-Oh, non,

tu es pieds nus. C'est pas raisonnable.

-Recouche-toi.

-Il va attraper froid. Un moment sur les genoux de papa,

et puis au lit. -Allez, viens.

-C'est quoi ?

-Le plus grand cinéaste du monde.

-Pourquoi ?

-Bah, je sais pas.

Regarde.

*(En langue scandinave)

*...

*...

Léger brouhaha

...

-Au sortir du printemps 1985,

je vis Shoah pour la première fois.

C'était aux 3 Luxembourg.

Nous étions peu dans la salle.

Nous découvrions le film pour sa 1re sortie française.

La projection s'étalait sur deux jours,

avec un entracte entre les deux parties de chaque époque.

J'avais 24 ans.

...

Un ami m'accompagnait.

Que je dise ici son nom : Pierre Hanau.

...

L'après-midi, la salle n'était pas pleine.

Beaucoup de gens âgés.

"Des juifs ?", me demandai-je, moi qui suis né chrétien.

Parfois, pendant la projection,

nous entendions un homme 3e rang crier de la salle :

"C'était comme ça ! Ordures ! Salauds !"

Ma vie a été changée radicalement, en 9 h de projection.

Pendant six mois,

je fus incapable de parler sans pleurer de ce que j'avais vu.

De ce que j'avais vu, enfin.

Je dois à un article de Shoshana Felman

d'avoir compris ce qui s'était passé pour moi,

ce jour-là, dans cette salle.

Shoshana Felman avait su apaiser mes sanglots.

Elle me sauvait la vie, sans le savoir.

J'ai fait le voyage jusqu'à Tel-Aviv pour la remercier,

37 ans plus tard.

-Je voulais pouvoir expliquer ce qui m'avait tant touchée.

-Mmh. -Le monde entier était sans voix.

Elle hésite.

C'est stupéfiant, surprenant.

Je pense que vous en perdez vos mots,

une des choses qui arrive

est que vous ne pouvez pas le croire.

Vous perdez vos mots parce que c'est traumatisant.

Une personne a raconté à Lanzmann

qu'il n'y a pas de films sur l'Holocauste du point de vue des victimes.

C'est ce qu'il a essayé de faire,

dresser un portrait d'ensemble

du point de vue des victimes, des Juifs.

Quand cette idée lui a été soumise

par le ministère des Affaires étrangères israélien...

On lui a dit que...

Ce n'est pas un film sur l'Holocauste.

C'est un film qui est l'Holocauste.

Il a vraiment créé un évènement.

Parce qu'il l'a fait dans le présent.

Il ne voulait pas que ce soit... -Yeah.

-Une chose du passé pour eux,

mais une chose du présent pour nous.

-Ils ont détruit les lieux, les fours... -Right.

-Ils ont tout détruit.

Il ne reste aucun papier, rien...

Ils ont détruit les victimes. -Yes.

Les corps. -Les corps.

You know.

Que peut-on filmer ? -Mmh.

-Lanzmann a trouvé une façon grâce aux outils du cinéma...

-Les paysages des lieux de l'extermination.

Il a réuni les témoins sur les lieux de l'extermination.

Srebnik dit :

"Personne ne peut le comprendre, même pas moi, ici.

"C'est incroyable que je sois ici.

"Mais personne ne peut le comprendre."

Je pense que Lanzmann était d'accord,

c'est impossible de vraiment comprendre.

Les atrocités des nazis ne sont pas compréhensibles.

Après avoir vu le film,

j'en ai fait un sujet d'enseignement,

"littérature comme témoignage".

Or, you know...

Porter un témoignage comme une des fonctions de l'art.

Avec le pouvoir de l'art.

Il a réussi grâce au pouvoir de l'art.

Avec une construction presque philosophique du film.

-C'est terriblement difficile de témoigner

de quelque chose qui est au-delà de notre imagination.

-Yes, yes.

-Et c'était le piège des nazis.

-Yes. -That was...

-C'est pourquoi ils ne pouvaient pas y croire.

Dans le film de Lanzmann sur Karski,

le juge juif de la Cour suprême américaine

a dit :

"Je ne dis pas que vous mentez, mais je ne vous crois pas."

Alors qu'il était juif.

Même les Juifs n'y croyaient pas.

-Je me souviens qu'il avait écrit une mystérieuse phrase dans une interview,

- quand je l'ai lue, j'étais stupéfait -

il disait

qu'il ne pouvait pas sauver les victimes, il est arrivé après.

-Yeah.

-Mais il pouvait les accompagner dans la mort

pour ne pas les laisser mourir seuls.

-Right. C'est très beau.

-It's incredible. -Yeah.

Je pense que le travail de l'art témoigne.

L'œuvre de Lanzmann est un témoignage.

-Yeah.

-Il agit comme un témoignage,

mais il dit : "Il n'existe pas de théorie,

"pas de conclusion

"et ce n'est pas terminé."

-J'ai une photo de cette scène qui est...

Même la photo est effrayante.

-Yeah. -You know...

Il est entouré, devant l'église,

par tous les hommes du village,

les femmes, les hommes du village,

et il avait traversé le village.

Tous les Polonais connaissaient les tueries.

-Et ils l'avaient entendu chanter. Il ne parle pas, ils parlent.

-They speak.

-Il sourit juste.

Il a un sourire fantastique. -Yeah.

-Il a un visage tragique.

C'est un homme magnifique.

Srebnik sourit. Tout ce temps, il est silencieux.

Mon interprétation était...

Srebnik devient un témoin pour la première fois.

Il dit : "Quand j'étais enfant, ça ne m'a pas affecté.

"Parce que tout ce que j'ai toujours vu était des cadavres.

"Rien ne m'a affecté."

Il devient un témoin conscient, maintenant,

de ce qui lui est arrivé enfant.

Parce que maintenant ça l'affecte.

Enfant, il était inconscient.

-30 ans après vous avoir lue pour la première fois,

j'ai réalisé

que peut-être je commençais à trouver quelques mots grâce à vous.

-Merci. -C'est pour cela que j'ai fait ce voyage.

Il y a un mot utile en français, qui est "gratitude".

Merci, vous êtes très...

gentil et généreux avec moi.

-En octobre, Shoah était distribué à nouveau.

Je fus dans la ligne interminable

devant le Saint-Germain.

Le film fut un séisme.

Un homme entre dans le champ, Simon Srebnik.

Le réalisateur marche à ses côtés. Il le protège.

Simon s'arrête et regarde la pâture.

"Ja, das ist das Platz."

"Oui, c'est le lieu."

La phrase est au présent, c'est essentiel.

Tout Shoah se conjugue au présent.

Pourtant, sur l'écran, avec la force d'une hallucination,

nous apparaît un passé terrible. Quelque chose nous est rendu.

Léger brouhaha

...

À la suite de Pierre Vidal-Naquet, on répète :

Claude a fait entrer dans l'histoire l'enseignement de Proust.

La recherche du temps perdu comme temps perdu et retrouvé

tout à la fois.

...

Il y a Proust. Il y a Picasso,

auquel j'ai souvent pensé, au sujet de Claude.

Les Demoiselles d'Avignon, fondant l'art moderne,

et Guernica, bien sûr.

Il y a Lanzmann.

Très peu de noms dans ces créateurs

qui ont su dessiner la carte.

L'homme ?

Un jour, je lui ai écrit et il m'a accueilli.

Il était aussi grand que le cinéaste.

Je l'ai aimé, je l'aime, je le pleure.

Il était fou, il était raisonnable.

Il était un ours brutal, il était aussi d'une tendresse infinie.

Claude aimait pleurer.

*Musique douce Bribes de voix

Je me souviens de l'image si belle, racontée un soir puis lue

dans Le lièvre de Patagonie,

Sartre et Lanzmann pleurant tous deux dans un cinéma,

devant Seuls les anges ont des ailes.

Claude a fait de chacun de nous un témoin.

C'est unique dans l'histoire de l'art.

Aujourd'hui, devant sa tombe, je sais ceci.

Français, européen, né en 1960,

la destruction des juifs a toujours été au centre de ma vie.

Je lisais trop, et mal, j'essayais d'apprendre.

Du cinéma seul, j'attendais une réponse.

Cette réponse est venue, je l'ai accueillie, voilà tout.

Il m'aura fallu Shoah et sa formidable puissance d'incarnation

pour prendre la mesure du monde dont j'héritais,

de l'art que j'ambitionne. -Je me suis avisé, il y a peu,

que la réalisation de ce film,

et ça a été une très, très longue guerre,

a duré presque autant que l'ère nazie.

Brouhaha

-Il y a si longtemps !

Rires

Content de te voir. Depuis combien d'années ? Trois ?

-No, no. -No?

-Deux.

OK, fine. -Two.

-I have some questions. -OK.

-Truffaut a dit un jour...

Truffaut parlait du secret perdu

des cinéastes ayant connu le cinéma muet dans leur jeunesse.

Sûrement, il pensait à Hitchcock et à Lubitsch.

Ils savaient quelque chose du cinéma qui a peut-être disparu avec eux.

Je pensais à Lanzmann qui avait filmé Pourquoi Israël et Shoah en 16 mm.

Est-ce que le secret a disparu avec les grands maîtres ?

Je visitais Kent Jones à New York

pour qu'il me raconte à nouveau une histoire du Baal Shem Tov.

-Ainsi va l'histoire,

et c'est ainsi que Godard commençait Hélas pour moi.

Le Baal Shem Tov fut appelé

car le peuple juif était en danger.

Alors, il est allé dans la forêt,

un endroit sacré dans la forêt.

Il a allumé le feu sacré,

il a dit la prière

et le miracle s'est accompli.

Les gens étaient sauvés.

Une génération plus tard,

son disciple,

et je ne me souviens plus du nom des disciples,

a été appelé à nouveau pour sauver le peuple juif,

qui était encore en danger,

ce qui est constant évidemment pour les Juifs.

Alors, il est allé dans la forêt.

Il a allumé la flamme. Il ne se souvenait plus de la prière.

Mais parce qu'il avait retrouvé l'endroit

et qu'il avait allumé le feu sacré,

le miracle s'est accompli et les Juifs furent sauvés.

Quand son disciple est arrivé, confronté à la même situation...

-Le disciple du disciple ? -Exactement.

Il est allé dans la forêt.

Il ne se souvenait pas comment allumer le feu,

ni comment dire la prière

mais parce qu'il connaissait l'endroit dans la forêt,

le miracle s'est accompli.

Quand le disciple de ce disciple

fut à nouveau confronté à la même situation,

il ne connaissait pas l'endroit dans la forêt,

ni la prière,

ni comment allumer le feu sacré,

mais il savait comment raconter l'histoire.

Comme il savait raconter l'histoire, le miracle s'est accompli.

On pourrait donc se demander, viendra-t-il un moment

où quelqu'un ne se souviendra plus comment raconter l'histoire ?

Je ne pense pas.

-Nous connaissons l'histoire. -Oui.

Parfois, il peut sembler que l'histoire a été perdue,

mais elle peut toujours être retrouvée et racontée à nouveau.

On peut penser à de nombreux exemples pour l'illustrer,

aussi je pense que c'est un espoir.

J'ai toujours aimé ce conte.

-Y a-t-il un film que tu as vu

qui t'a conduit à la possibilité de réaliser un film ?

Toi, Kent Jones.

-Je n'ai pas de réponse,

mais la seule façon pour moi de répondre,

c'est quand j'ai vu La Horde sauvage...

-La Horde sauvage ? -De Sam Peckinpah.

Au moment où...

William Holden, Ernest Borgnine, Warren Oates et tout le gang

disent qu'ils veulent récupérer leur homme,

celui que les bandits avaient attrapé.

Et...

Il s'appelle Angel, interprété par Jaime Sánchez.

Le bandit dit : "Tu veux Angel ? OK, tu peux avoir Angel."

Alors, il l'attrape,

le type avait été battu à mort,

il lui relève la tête,

prend un couteau et...

Cela provoque

une série de cuts

où tu vois Ernest Borgnine bouche bée,

William Holden...

Ils regardent autour d'eux et puis c'est la fin.

La bataille commence, ils savent qu'ils vont tous mourir.

Quand j'ai vu cette scène, j'ai pensé :

j'aurais aimé diriger ça !

Musique douce Ils rient.

...

-J'avais déjà 28 ans. Et je pensais avoir échoué dans le cinéma.

-Enfin ! -Ben, si.

Je n'étais pas entré dans ce que j'appelle la question du cinéma.

C'est pas une réponse, mais une question.

Une façon d'interroger l'art, le monde. -Mmh.

-J'avais vu tant de films que j'en étais perdu.

Je me suis décidé à revoir les classiques.

-Ah.

...

-Truffaut était mort quand je suis allé au Max Linder

revoir Les 400 coups, que je croyais connaître.

Ses films, je les avais mal vus.

-Mmh. -J'ai pas su me cogner sur leurs angles.

-Quoi ? -Il faut se cogner

sur un film.

J'ai pas vu la flamme dans chaque plan.

À vingt ans, on aimait

le cinéma américain.

Ça nous rendait aveugles à l'éloge français de l'Amérique.

Je suis allé voir Truffaut.

Musique douce Brouhaha

... ...

-Bonjour. -Bonjour.

-Un serré et un croissant.

-Allez !

... ...

Et voilà.

-Merci.

... ...

Combien je vous dois ?

-2,90, s'il vous plaît.

... ...

-Merci. -Bonne journée.

-Au revoir.

... ...

-Bonjour. Les 400 coups.

-8 euros, s'il vous plaît.

-Merci. -Bonne séance.

-Bonjour. Deux places. -16 euros, s'il vous plaît.

-J'ai une amie qui doit me rejoindre. Mais attendez une seconde.

Ah.

Elle n'est pas arrivée encore.

-Pas grave. -Je vous laisse son ticket ?

-Oui, pas de souci.

Il souffle.

-Mathieu.

Mathieu ! -Oh !

-Je suis désolée. -Non.

-Pardon. -Ça va ?

-Oui, ça va. Et toi ? -Oui.

Merci.

-Dis-moi, il y avait un garçon au café.

Il est venu voir ce film. Un apprenti réalisateur.

-Je m'enfonce dans mon fauteuil.

Le 4e rang, à gauche.

J'assiste au premier plan du film, le travelling avant sur la tour Eiffel.

Le film m'apparaît comme une 1re fois.

Des arbres ouvrent le cadre sur la gauche, un immeuble le ferme à droite.

Caméra embarquée dans la voiture.

L'image tremble d'urgence.

Le nom de Léaud avant celui de Truffaut. Politesse, orgueil ?

Modestie ? Je sais pas, je m'en fiche.

-On s'en fiche.

L'antenne va bientôt

disparaître derrière les immeubles du premier plan.

Un autre travelling lui succède.

La tour Eiffel clignote entre deux façades.

Une grue vient mimer l'élan de la tour. Tout vient faire signe.

Encore un travelling entre deux hangars.

Je comptais les plans. Un, deux, trois, quatre.

*Musique douce

Le Trocadéro, la tour entre les branches dénudées des arbres.

Contre-plongée, on arrive au pied de la tour.

Tout proche, on tourne autour. "Mise en scène : Truffaut".

-Oh, c'est beau.

-On s'est approchés, puis la tour s'éloigne.

-Bam ! -Simplicité du récit.

Beau comme un film des Lumière.

Ce matin-là, j'ai su que je ferais peut-être un film moi-même.

-Paul, tu es prêt.

-Je sais pas, je sais pas, mais je... -Si.

-En tout cas, j'ai déposé mon regard de technicien.

J'ai renoncé à devenir critique de cinéma.

Je mesurais enfin mes années d'apprentissage.

J'étais prêt à voir, à filmer.

-Mmh. Et alors ?

Qu'est-ce que tu as vu ?

-Je sais pas.

En tout cas, la tour Eiffel qui clignotait,

c'est à moi qu'elle faisait signe.

...

... Il marmonne.

... ...

-What happens to reality

when it's projected and screened.

Notre énigme.

Musique douce

...

"Ruby's Arms" (Tom Waits)

...

...

...

...

...

Sous-titres : Sandrine Niggeler

Sous-titrage : TransPerfect Media France

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