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(souffle du vent)
- Je sais que tu as envie de le dire. Alors, dis-le.
(femme): Non, je ne vais pas le dire.
- Mais tu en as envie. - Ouais, ouais, j'en ai envie.
- Je sais. Alors, vas-y. - D'accord. Je te l'avais bien dit.
- À chaque fois, tu me dis que tu me l'avais bien dit.
- Parce que je te l'avais bien dit. (petits rires)
- Tu avais raison. Cette fois-ci. - Euh... Comment ça, « cette fois-ci »?
J'ai toujours raison!
- OK, OK, OK. Je m'incline. Ne t'énerve pas.
- Voilà, alors va acheter tes bonbons ou je sais pas quoi, et rappelle-moi.
D'accord.
Salut.
3,50.
(ruissellement de la pluie)
Je sais pas, on pourrait...
Oh, oh, oh! J'ai envie de déjeuner.
- Déjeuner? OK. - Le matin, j'aime les oeufs...
- Genre du gruau, des fruits. D'accord, ça me va.
- Ah ouais? Ça te va? Je sais pas si je veux...
T'aimes les fruits? Avec quoi? Avec des crêpes?
- Ouais, les fruits, ça se mange avec des crêpes. Oh! Des crêpes aux bleuets?
Ça, c'est un délice.
- OK, d'accord. Soyons fous. Il faut qu'on tente des trucs. Je crois que...
- Oui, on va tenter des trucs. Tu vas voir, ça va être un festin. J'ai super hâte.
(musique pesante)
(léger vrombissement de voiture)
- Hé, je crois qu'il y a une voiture qui est en train de me suivre.
Quoi? Sérieux?
- Il arrête pas de faire le tour du bloc.
- Merde, euh... Essaie de contourner.
Appelle-moi quand t'arrives, OK?
OK.
(musique intrigante)
(pépiements)
Maman?
(toc-toc!)
Maman.
Coucou.
Bonjour. Est-ce que tu dors ou tu somnoles?
Hum...
Je somnole.
(petit rire)
- On se réveille, la Belle au bois dormant.
Alors, tu as bien dormi?
- Hum-hum.
Tu veux t'asseoir?
Assieds-toi.
Allez.
OK. Un petit effort.
- C'est bien. - OK.
C'est bien. Voilà.
Ça va?
Ouais. Et voilà.
Ton chéri est là?
- Il vient de partir pour sortir les poubelles.
- Oh, oui, c'est les poubelles aujourd'hui.
Il faut de l'ordre, dans cette maison.
- Évidemment que vous savez le faire,
mais vous n'avez pas besoin de le faire, puisque je suis là.
Ne me volez pas mon travail, je vous en supplie.
Il me reste si peu de choses, dans ce monde cruel. Vous ne pouvez pas tout me prendre.
OK.
Prête?
(soupir)
Venez, venez-là. Désolé.
OK. Doucement, d'accord?
Allez.
Je vous tiens. OK.
- Pouvez-vous me dire combien il y d'appartements dans cet...
- Oh, oui. On a 200 appartements.
- 200. D'accord. - 200, exactement.
- Et tout est... - Ils ont une cuisine qui est fonctionnelle.
- Une cuisine, vous dites? - Hum-hum.
- Oh, dites donc! En tous cas, les gens ont une bonne tête à ce que je vois.
- Oui. C'est un endroit-- - Vous savez, monsieur Mayhew...
Mon époux était aviateur à Tuskegee, à l'époque.
- Oh. - Il a combattu pour l'Amérique
pendant la Seconde Guerre mondiale.
Oh, alors ici c'est le gymnase, d'accord...
- Magnifique, et ouvert 24 sur 24.
Hum.
Oh, merci.
Merci.
(soupir)
- D'accord, et j'avais une question pour vous.
Hé.
- Il y a de la lumière, c'est déjà ça.
Hum, ouais.
Oh.
Regarde ce nuage.
Tu sais ce que je vois? Je vois des garçons
qui plongent tête la première dans une piscine.
Où ça?
Là. Regarde.
- Ah. - Juste ici, c'est les bras.
- Oh, ouais, je vois, je vois, je vois.
- Ils viennent d'une petite ligue,
mais ils ont remporté la compétition, et puis...
ils célèbrent leur victoire en s'amusant comme des enfants.
Il s'éclaboussent, regarde.
Oh!
- Maman. Une équipe de petite ligue qui s'éclabousse?
(rires)
- C'est ce que je vois. - Hum-hum.
Toi et ton imagination...
(musique douce)
Est-ce que ça va aller?
Ouais.
Ça va aller, mon trésor.
Comme sur des roulettes, tu verras.
D'accord.
- S'il y en a une qui sait se débrouiller,
c'est ta mère, tu peux en être sûre.
Euh, qu'est-ce qu'elle dit à chaque fois?
« Mon cher époux était aviateur à Tuskegee, à l'époque. »
(rire) Écoute, je sais que ça a l'air noble
de permettre à ses parents vieillissants de vivre
chez nous, mais c'est une bonne chose
qu'ils puissent garder un peu d'autonomie.
- Oh! C'est pas vrai! Où tu les as trouvées?
- À côté de la lampe, sous une écharpe,
le localisateur était désactivé.
- Ah! - Il faut utiliser le crochet.
C'est à ça que ça sert.
- Tiens, serait-ce monsieur Brett?
Oh!
Vous voulez sortir?
- Madame Marion? Comment va Teddy?
- Il me pousse à bout, donc rien de spécial à signaler.
(rire)
- Ça va aller, c'est bon? - Ouais.
- Ne rate pas ton vol, d'accord?
Je t'aime.
Et sois prudente, d'accord?
Je t'aime.
Tu as ta carte d'embarquement?
- Je savais que tu l'avais. - Ah oui? Tu le savais?
- Sûrement. - Au revoir.
Bon vol, chérie!
(musique entraînante)
(conversations indistinctes)
(Isabel): Les ouvriers du chantier naval
de Blohm and Voss
se rassemblent pour célébrer l'inauguration
du tout nouveau navire de 90 mètres de long
de la compagnie.
(en choeur): Heil!
(Isabel): Adopté par le régime nazi,
le salut hitlérien était obligatoire
pour tous les citoyens allemands.
Mais en regardant de plus près,
vous découvrirez un homme qui a défié l'autorité.
Tout porte à croire qu'il s'appelait
August Landmesser.
Il avait rejoint le parti nazi deux ans auparavant,
mais c'est à ce moment-là qu'August avait rencontré
puis était tombé amoureux d'une femme bien différente
de toutes celles qu'il avait connues.
Très différente des femmes
dont il aurait dû croiser la route.
Irma Eckler.
Une femme juive.
(petits rires)
(paroles en allemand)
(Isabel): Bien qu'appartenant à la classe dominante,
August voyait en Irma
ce que d'autres personnes comme lui refusaient de voir.
Son humanité.
Sa beauté.
Son amour.
Ce jour-là, il croisa les bras,
plutôt que de saluer un régime
qui avait fait de leur amour une pratique illégale.
Ce jour-là, il fut brave.
Il ne pouvait pas être le seul à ressentir
qu'il se produisait quelque chose d'effroyable.
Alors pourquoi fut-il le seul parmi tous ces hommes
à s'opposer au pouvoir en place?
Peut-être pouvons-nous réfléchir
à ce que cela signifierait aujourd'hui,
de prendre exemple sur lui.
Je vous laisse là-dessus.
Merci.
(applaudissements)
(acclamations)
- Merci. Oui, au revoir. - Merci infiniment.
- Merci. - Merci.
- De l'eau? - Ça va aller. Je vous remercie.
Merci.
Isabel, Isabel! Salut.
- Amari. (rire)
Je ne savais pas que tu allais parler.
- Pas moi, un de mes journalistes.
Hé, on peut avoir une minute? Merci.
- Dis donc, tu as été excellente. - Euh...
- Beau travail. - Je suis meilleure pour écrire que pour parler.
- Tu as plus de talent pour écrire que quiconque n'en a pour tout le reste.
Écoute, j'allais te contacter, justement, alors...
Je pense que je vais prendre ça comme un signe.
C'est au sujet de... de l'affaire Trayvon Martin...
(soupir)
- Je sais. - Tu as entendu les cassettes?
Non. Euh, lesquelles?
Pas celles du meurtre?
- Des appels au 9-1-1. L'assassin a téléphoné à la police
avant de passer à l'acte. Et il y a des audios des gens
qui ont entendu le garçon crier, et qui ont appelé la police.
Ça a été révélé à la presse?
- Non. Non. Elles sont révélées...
Au compte-goutte.
Mais on les a.
Est-ce que tu accepterais de les écouter,
et d'écrire un papier pour nous?
- Amari, tu as déjà une équipe de rédacteurs.
- Ils n'ont pas remporté le Pulitzer.
- Il se trouve que oui, certains d'entre eux.
- Ouais, peut-être,
mais ils ne t'arrivent pas à la cheville
- sur un dossier comme celui-là. - Tu sais ce que je fais, aujourd'hui?
- Oui, et aussi ce que tu faisais à l'époque.
Tu as écrit les meilleurs articles que j'ai jamais édités.
- J'écris des livres, aujourd'hui.
- Justement, ce livre que tu as écrit, il a pris un temps fou.
C'était vraiment un chef-d'oeuvre.
Et tout ce que tu veux, mais ça été trop long, Isabel.
Et je suis d'avis que les écrivains doivent écrire.
Alors, écris.
- Aujourd'hui, je n'accepte plus de contrats.
Ce que je veux, c'est...
J'ai envie de faire partie intégrante du récit.
Ce qui m'intéresse, c'est d'être au coeur de l'histoire.
Hum.
Et oui, c'est un long travail.
OK.
On verra après que tu aies écouté les cassettes.
Je vais te les envoyer.
- D'accord. - D'accord?
Je ne te mets pas la pression.
(paroles indistinctes au loin)
« Une rencontre fatale. »
(raclement de gorge)
« Trayvon Martin: appels au 911. Comme discuté.
Voir ci-joint. »
(musique pesante)
(Sean): Police de Sanford. Cet appel est enregistré.
Sean à l'appareil.
(homme): Bonsoir, on a été victimes de cambriolages
dans mon quartier,
et en ce moment, je vois un homme inquiétant.
Euh, il a vraiment l'air mal intentionné,
et j'ai l'impression qu'il est drogué,
ou je ne sais pas quoi.
(Sean): Oh, il se promène dans le voisinage? (homme): Il observe toutes les maisons.
Il pleut, et lui, il...
il se promène, en regardant autour de lui.
(Sean): D'accord.
(homme): Et c'est un homme Noir.
Il me fixe, en ce moment.
(Sean): Vous voyez ce qu'il porte?
(homme): Oui, euh, un chandail à capuche assez sombre,
gris je crois, et une paire de jeans ou de survêtement,
et des chaussures de sport blanches.
Oh merde, il se met à courir.
(Sean): À courir? Dans quelle direction?
(homme): Il se dirige vers le, euh...
vers le second accès au quartier.
Ces trous de culs,
ils réussissent toujours à s'en sortir.
(Sean): Vous le suivez, là?
(homme): Oui. (Sean): Non, ne faites pas ça.
(homme): OK.
(Sean): Monsieur, quel est votre nom?
(George): C'est George.
Il a fui.
(Sean): Très bien, George, votre nom de famille?
(George): Zimmerman.
(agente): 9-1-1, quelle est votre urgence?
Policière ou médicale?
(femme): Euh, peut-être les deux.
Il y a quelqu'un qui hurle à l'extérieur.
(hurlement) (agente): Euh, d'accord.
Quelle est l'adresse la plus proche?
(femme): 1211, Twin Trees Lane.
(agente): C'est un homme ou une femme?
(femme): On dirait un homme.
(agente): Savez-vous pourquoi il crie?
(femme): Non, je ne sais pas. J'ai l'impression
qu'il crie à l'aide, mais je n'en suis pas sûre.
(hurlements)
(agente): Vous pensez qu'il crie « à l'aide »?
(femme): Oui, j'ai l'impression.
Mais je ne vois pas grand-chose.
Je ne veux pas sortir. Je ne sais pas ce qui se passe.
- À l'aide! (coup de feu)
(femme): Quelqu'un a tiré.
(agente): Vous avez entendu des tirs?
(homme): Ils se battent. (femme): Oui.
(agente): Combien de tirs? (femme): Un seul.
(agente): Vous me dites qu'il est devant
le 1211 Twin Trees Lane?
(femme): Oui, à peu près. Pas devant, derrière.
(respiration forte)
(musique douce)
(paroles entremêlées)
- Brett. - Isabel.
- Ravi de vous voir. - Bonsoir.
Brett!
Ça me surprendrait.
- Hé. - Salut.
Tu es magnifique.
- Oh, Brett. Ça va? Tu vas bien?
- Ravie de vous voir. - Nous aussi.
- Content de te voir. - Ce costume lui va plutôt bien.
- Très bien. - Je crois qu'il t'entend.
- Oui, c'est vrai. Mais il est tout de même flatté, merci.
- Salut. - Bonsoir.
Amari Selvan est venu
me demander deux fois si tu allais venir.
Je crois qu'il y a quelque chose qu'il veut publier.
- Il a été plutôt clair à ce sujet. - Alors? Dis-moi? Ça t'intéresse?
On pourrait aussi en faire un livre audio?
(conversations entremêlées)
Tu as écouté?
Oui. Oui...
- C'est du lourd. - Et alors?
Du très lourd.
C'est un gros morceau, mais en ce qui me concerne,
ça soulève des questions
- auxquelles je n'ai aucune réponse. - Alors à toi de les poser.
- À vrai dire, je n'écris pas les questions. J'écris les réponses.
- Quelles questions? - Des questions comme pourquoi est-ce qu'un Latino
prendrait la peine de jouer les policiers
en suivant un garçon Noir,
pour protéger une communauté blanche? Ça n'a aucun sens.
- C'est justement un préjugé raciste
que je veux que tu explores pour les lecteurs.
- Tout est considéré comme du racisme.
Mais qu'est-ce que ça veut dire, le racisme, aujourd'hui?
C'est devenu la norme. Comment on en est arrivé là?
- Brett. Ça va? - Et toi? Un plaisir de te voir.
- Alors quoi, est-ce que tu dis que cet homme n'est pas raciste?
- Non, ce n'est pas ce que je suis en train de dire.
Je me demande juste pourquoi tout, aujourd'hui, est pris pour du racisme?
- Ça sent le piège à plein nez. - Je suis passé par là.
- Très bien, l'accès à la propriété, par exemple.
D'accord.
- Les conventions inscrites dans les actes fonciers.
Le fait d'empêcher les familles Noires d'écrire un testament.
L'absence de richesses générationnelles.
Le fait de ne pas pouvoir transmettre nos biens
à nos enfants, et ce pendant environ 500 ans.
L'obligation de devoir repartir à zéro.
Pour résumer: cette idée que l'on nous empêchait
de pouvoir transmettre le fruit de notre labeur
à notre propre famille, s'agit-il là du même racisme
que celui qui a ôté la vie à Trayvon?
- C'est du racisme systémique. Alors la réponse est oui.
(rire)
Tu en es sûr?
Vraiment sûr?
Qu'est-ce que ça veut dire?
Des personnes noires abattues par les forces de police,
on appelle ça du racisme.
- Ça s'applique à tout, ce terme? - Non, je comprends.
Se faire suivre dans un magasin et se faire lyncher,
ça ne devrait pas s'appeler pareil, je suis d'accord.
- Le racisme en tant que prisme à travers lequel
on tente de comprendre tous les problèmes...
c'est insuffisant.
- C'est très fort, ça. - C'est vrai.
- C'est excellent. Tu vois, c'est...
Je veux que tu écrives un article sur l'affaire Martin.
Explore sa signification en la situant
dans le contexte de ces questions.
C'est ta spécialité.
Tu aides les gens à digérer des choses indigestes.
Et ça, c'est un gros morceau... « Qu'est-ce que ça veut dire? »
Ces questions-là. C'est ça, le sujet.
On doit faire un tabac. Il faut le publier un dimanche.
Et pourquoi pas faire la couverture?
- T'es incroyable, Amari. - C'est vrai, non?
Ton visage en couverture?
(soupir)
- C'est un gros sujet. C'est un gros sujet, mais il se trouve que je suis en pause.
- Isabel, arrête. - C'est vrai.
- C'est vrai. - Tu plaisantes?
- J'ai une famille et des responsabilités.
Ouais.
- Je suis content que tu prennes du temps pour toi.
On se reparle.
- D'accord. - Allez. Et prenez soin de vous.
- Un plaisir, Amari. - OK?
- Ouais. OK, salut. - Allez.
- Je suis en pause. - OK.
OK. OK.
(rires)
- Non! C'est pas ça. - Ça doit être le seul film qu'elle connait.
- Brett, Piège de Crystal, c'est le seul film que toi, tu connais.
- Oh, cet argent, elle ne méritait pas. (rires)
(paroles en anglais)
Oh...
La pauvre mère de ce jeune homme.
Si seulement il avait répondu à la question.
- Qu'est-ce que tu dis, maman?
- J'aurais seulement souhaité qu'il lui réponde
quand cet homme lui a demandé
ce qu'il faisait dans le voisinage.
Peut-être qu'il serait encore parmi nous, aujourd'hui.
- Est-ce que tu dis que c'est la faute de ce garçon?
- Non, évidemment que non. Ne sois pas idiote.
Ce que je veux dire, c'est que l'on doit faire
tout ce qui est en notre pouvoir pour nous préserver.
Il était...
Il était trop jeune pour le savoir.
- Et il n'avait aucun compte à rendre à qui que ce soit.
- La vie n'est pas aussi simple dans la réalité, trésor.
Et ça, tu le sais.
On ne peut pas se promener en plein milieu de la nuit dans un quartier blanc
et s'attendre à ne pas avoir de problème.
Ça éveillerait des soupçons chez la plupart des Blancs.
J'ai raison ou non?
Ouais. Ouais.
Malheureusement, je crois que c'est la vérité.
Mais je crois aussi qu'on ne peut pas vivre
en pensant à ce que d'autres prendront pour une menace.
- Au contraire, trésor, on le peut.
- Alors, tu fais vraiment une pause? C'est la vérité?
- Hein? - Tu as dit à Amari que tu prenais une pause...
Tu m'as dit, à moi, que tu avais l'intention
de moins voyager pour le travail.
Alors je me demande simplement
ce que tu comptes faire exactement, parce que...
- J'ai dit que je voulais me concentrer sur elle.
OK, les gens...
ils te demandent d'écrire, parce qu'ils...
parce que tu as une voix pour la façon dont tu...
dont tu vois les choses. Alors je suis...
Je ne suis pas certain de comprendre ce que tu fais.
- Elle n'a rien à faire là où on l'a placée. - Oh, d'accord.
- Elle devrait être à la maison.
Elle a déménagé parce qu'elle se sentait seule.
J'aurais dû passer plus de temps avec elle.
Papa voudrait que j'arrange les choses.
- Il a toujours été clair que ton père voulait
que tu sois heureuse, tout simplement.
Que vous le soyez, toi et ta mère.
Je t'assure que tout ce que ça va t'apporter,
de sacrifier ton travail, c'est le contraire. Et...
ta mère aussi a été claire sur ce qu'elle voulait,
et c'est pas ça, alors...
- « Deep south: Une étude socio-anthropologique
de la caste et de la classe sociale. »
(musique mélancolique)
- Je ne le trouve pas, mon coeur. - Il a été emprunté, alors?
(Isabel): En 1933,
deux anthropologues Afro-Américains
poursuivaient des études à Berlin.
Il n'y a pas de livre écrit par lui.
- Dans la plus importante bibliothèque de la ville... Du pays.
- Mais c'est une belle bibliothèque.
- Je pourrais passer toute ma vie plongée dans ces livres.
Dans toutes les idées qu'ils contiennent.
(rires)
(paroles en allemand)
(musique pesante)
(Isabel): Ils ont été témoins d'évènements
qui allaient transformer le monde à jamais.
(grincement de porte)
Mon coeur.
Brett.
(musique sombre)
(cris inaudibles)
(musique dramatique)
- ...C'était un mathématicien, un analyste financier.
Homme de coeur,
il était entièrement dévoué à tous ceux qu'il aimait.
Il jouait de la guitare acoustique...
C'était un cuisinier passionné.
Il vouait son temps et son énergie
aux moins fortunés.
À l'université, il s'était joint à la fraternité Phi Kappa Tau,
et avec ses amis, il aimait pratiquer la spéléologie,
observer les orages,
et débattre de grands sujets.
Dernièrement, il avait beaucoup voyagé en Europe,
pour soutenir sa bien-aimée
dans ses activités professionnelles,
et dans les causes...
- Je suis... je suis madame Copeland.
J'habite en face.
Comment va Isabel?
- Elle... elle se repose, en ce moment.
(soupir)
Je n'arrive pas à le croire.
- Merci infiniment d'être passée.
- Dites-lui que je pense à elle.
(musique dramatique)
(♪♪)
(sonnerie de téléphone)
Bureau d'Isabel Wilkerson.
- Allo. Bonjour. Kate à l'appareil.
Je suis... l'éditrice d'Isabel.
- Oui, je... je sais qui vous êtes. Bonjour, Kate.
Je suis sa cousine, Marion.
Marion. Marion, bonjour.
Mes... mes condoléances à toute votre famille.
Je... je ne trouve pas les mots.
C'est inconcevable, c'est intolérable.
(soupir)
Je ne peux...
Deux des personnes les plus chères à vos yeux en un an,
qui peut tolérer cela?
Comment va-t-elle?
(♪♪)
(pleurs)
Non. Non, non.
Reste avec moi. Non...
- Je suis juste là. Je suis avec toi.
Je suis avec toi.
Reste là.
Reste là. Reste là. Reste là.
- Je suis avec toi. - Reste là.
Reste là. Reste là.
Reste là.
(♪♪)
(respiration forte)
(soupir)
(Marion): Salut.
Tu es bien arrivée?
Ouais, je suis arrivée.
Comment ça va?
- Dis-moi plutôt comment toi, tu te sens.
Qu'est-ce que ça te fait de te retrouver parmi toutes ses affaires?
- Je suis là, Marion, c'est tout ce que je sais.
Écoute, il faut que... il faut que j'y aille.
(soupir)
Il faut que je vide entièrement cette maison.
- Je peux venir cette fin de semaine, et... et te donner un coup de main.
- On ira à notre rythme. - Merci.
Il faut que j'emballe tout
avant de pouvoir retourner travailler.
- Quoi? Attends... Tu reprends le travail?
- Bien sûr. Comment tu veux que je gagne ma vie?
- Il faut bien que je travaille. - D'accord.
Qu'est-ce que c'est que ce travail que tu as à faire, et quand est-ce que tu dois commencer?
Marion, je dois te laisser.
J'ai perdu beaucoup de temps, déjà.
Je te rappellerai, OK? Au revoir.
OK.
- Le technicien a allumé la pompe de puisard
et il a évacué l'excès d'eau.
(soupir)
Ça ne m'était jamais arrivé.
Je ne descends jamais ici.
C'était mon mari qui s'occupait de tout ça.
Il changeait le filtre de la fournaise,
ou il vérifiait la boîte à fusibles,
mais il est mort l'an dernier, alors...
- Hum-hum.
C'est par ici que l'eau réussit à pénétrer.
Où ça?
Par l'évier.
- L'évier. Oui, l'évier déborde.
(soupir)
Ça peut être...
est-ce que c'est un tuyau qui est bouché, ou..
- La pompe a sûrement besoin d'être nettoyée.
Je vous fais un estimé.
- Ma mère aussi est récemment décédée.
Et vous?
Est-ce que votre mère est toujours en vie?
Non. Non, elle ne l'est plus.
Elle est morte en 1991, elle avait 52 ans.
Nom de Dieu.
Ce n'est pas vieux.
Loin de là.
Non, en effet.
Et votre père?
Il a 78 ans.
Hum.
Vous avez de la chance de l'avoir.
- Ce n'est pas quelqu'un de bien.
(petit rire)
- Eh bien, au bout du compte, ils nous manquent,
peu importe qu'ils soient des gens biens ou non.
Non, pas lui.
(raclement de gorge)
Vous savez quoi, euh...
Vous voyez quelque chose?
- Oui, peut-être.
(clapotis de l'eau)
(souffle du vent)
(paroles entremêlées)
- J'ai une idée. - Oui.
- Ah oui? - Je savais que c'était la raison de ta présence.
- Oui. Dis-nous. Dis-nous.
- Isabel, dis-nous. - Eh bien, je...
je n'ai pas été au bout de l'affaire Trayvon Martin.
Je sais que ça remonte à loin,
mais je crois qu'il y a beaucoup à dire.
J'ai énormément pensé à ma mère,
et à quel point elle insistait pour qu'on soit polies
et présentables quand on était avec des Blancs.
Et il y a aussi tout ce...
ce symbolisme nazi qui est omniprésent.
Vous savez ce qui s'est passé à Charlottesville?
- Oui. Les néo-nazis. - Oui.
Quelqu'un a pris sa voiture et a foncé dans la foule
qui manifestait pour la vie des Noirs.
Il a tué une femme Blanche.
Heather Heyer.
Tous ces imbéciles se promenaient
avec des torches à la main.
Ils voulaient raviver les souvenirs du KKK
et de l'Allemagne Nazie, ils voulaient attiser la peur.
- Il existe un chercheur indien très connu. J'ai...
Ça fait longtemps que je veux me plonger dans son travail,
mais à ce stade, je n'ai...
Euh, c'est un professeur Dalit. Et il a gagné un--
- Attends. Un Dalit, tu viens de dire? - Oui, il est Dalit. Et il est professeur.
On les appelle les Intouchables, en Inde.
Ils font partie de la caste inférieure.
- Tu en as entendu parler? - Non.
- Et toi, tu as entendu parler? - Non.
- Non. Moi non plus. Pourquoi?
Il y a une connexion à établir ici.
Il y a une connexion à établir là.
Et une connexion à établir là aussi.
Je vous le dis, je...
je serais capable d'élaborer une thèse qui montrerait
que toutes ces choses-là, tous ces sujets, sont connectés.
Eh bien...
- Ça, c'est le travail de l'écrivain, non?
- Hum-hum.
- De faire le tri dans toutes ses idées.
Il se passe beaucoup de choses dans un cerveau comme le tien.
Et j'adore ça. Je l'admire.
Mais pour être tout à fait honnête avec toi,
je ne comprends pas comment cette femme assassinée
- par un néo-nazi-- - Heather Heyer.
- Comment elle serait connectée de près ou de loin à ce professeur Dalit...
- Hum-hum. - ...connectée à Trayvon Martin,
connectée à ta mère.
Ça m'échappe. Pour l'instant.
Pour l'instant, mais si tu réussis
à convaincre les gens que ce lien existe, alors ce sera un livre extraordinaire.
(rumeur urbaine)
Merci. Votre sac.
(musique intrigante)
Viens là.
Je t'aime. Et sois prudente.
(musique mélancolique)
(vrombissement d'avion)
(♪♪)
(paroles inaudibles)
(♪♪)
- Bonjour, excusez-moi.
Euh, voici le livre que vous avez commandé.
- Oh, oui. Oui, bien sûr. - Et, euh... la liste dont nous avons parlé.
Euh, elle date d'octobre 1935, elle est un peu...
- Oui. - ...un peu plus récente
- que la première liste. - Oui.
- Oui, Remarque Erich Maria Sämtliche Schriften.
Ça veut dire que tout ce qu'il a écrit était destiné à être détruit, à être brûlé.
- Ça devait être détruit. - Oui.
(musique douce)
- Excusez-moi.
Je vous ai entendus parler de Remarque.
Mais je n'ai pas pu entendre la réponse de la bibliothécaire.
Je m'appelle Kastner.
J'habite ici.
Depuis quand êtes-vous à Berlin?
Environ cinq semaines.
- Vous n'avez aucune idée de ce qui se passe.
- Excusez-moi? - Pardon, que voulez-vous dire?
- Vous n'avez aucune idée de ce qui se passe ici.
Tout ce que vous voyez est voué à disparaître.
(musique intrigante)
(cris en allemand)
(musique sombre)
(paroles en allemand)
(cris de la foule)
(en choeur): Heil!
En Allemagne,
il y a des monuments commémoratifs
en hommage à presque toutes les victimes du nazisme.
Et il n'y a aucun écriteau, aucun portail.
C'est ouvert à tous, de jour comme de nuit.
Oui, oui.
- Seuls vestiges de l'impensable.
(cris)
(musique dramatique)
20 000 livres ont été perdus cette nuit-là.
(cris en allemand)
Des livres remplis d'imagination, d'idées,
et d'Histoire.
(en choeur): Heil!
Partez, mes amis.
Quittez l'Allemagne.
Rentrez chez vous, aussi vite que possible.
Vous y serez plus en sécurité.
(cris indistincts)
(paroles en allemand)
- « Là où l'on brûle des livres, on finit par brûler des hommes. »
C'est une citation d'Heinrich Heine.
C'était un poète, allemand et juif.
(paroles en allemand)
Non. Ça suffit.
Maintenant, tu arrêtes de changer de sujet.
- OK. - Hum-hum. OK.
- Ce sera fait pour Noël? - Oui.
- Et ensuite? - Oh.
Jawohl, chéri?
- Non, je n'ai pas encore fini mon verre. (rires)
- On peut dire en gros que tu risques ta vie quand tu rends visite à ta famille.
- Ouais. À chaque fois! - C'est comme ça en Amérique.
- Mais oui, on sait. On sait que ça n'a aucun sens.
- Oui, c'est exactement ce dont je parle dans mon article.
C'est vrai, il doit y avoir environ 900 fusillades
chaque semaine en Amérique, et ça ne les empêche pas
- de fournir des armes à tout le monde. - J'avoue que ça, ça me dépasse.
- Tu sais quoi? On n'y comprend rien nous-mêmes.
- On n'y comprend rien. Vous savez, j'ai euh...
J'ai entendu dire qu'ici,
le port du swastika était considéré comme un crime.
- Hum-hum. - Hum-hum.
Passible de trois ans de prison?
- Oui, c'est vrai. Ce n'est pas toléré du tout ici.
- Eh bien, en Amérique, euh... le drapeau confédéré,
qui est l'équivalent de votre swastika,
soit le drapeau des traîtres et des meurtriers,
est carrément exhibé sur le drapeau officiel
- de l'un de nos états. - Non.
- Le Mississippi. - Oh.
- On parle d'hommes qui souhaitaient faire la guerre
pour défendre leur droit de posséder des humains.
Il y a des statues à leur effigie éparpillées
à travers tout le pays, en ce moment.
- C'est de la folie. - Hum.
- Elle n'est pas parfaite, mais...
l'Allemagne n'exhibe aucun monument
qui rende hommage aux nazis.
- L'héritage d'Hitler a disparu.
Ils ont pavé tous les lieux en question,
et bâti de nouvelles structures.
- Vous pouvez littéralement marcher
sur d'anciennes zones nazi sans même savoir
- qu'elles ont existé. - Et le bunker.
- Oui, le bunker. Disparu. - Aujourd'hui, plus rien.
- Il était enterré à dix mètres sous le niveau du sol,
et renforcé avec une tonne de béton armé.
- Aujourd'hui, il y a une Volkswagen ou je ne sais pas quelle voiture
bêtement stationnée sur ses vestiges.
Une Volks...
- C'est très différent aux États-Unis.
- Ouais. - Ils ont eu l'approche opposée.
- Mais il y a énormément d'éléments qui différencient les deux.
On parle tout de même de l'extermination programmée
de six millions de Juifs. Ce sont les chiffres officiels.
Alors, je trouve que ça n'a rien à voir
avec des monuments dédiés à des soldats, et tout ça.
- Quoi? Quelle est la différence?
- Tout est différent. Il s'agit d'un massacre méticuleusement planifié.
- Étalé sur plusieurs années. - Oui, mais l'esclavage s'est étalé sur, quoi,
des centaines d'années? C'est pas vrai, Isabel?
- L'esclavage s'est étalé sur 246 ans.
Ce qui fait 13 générations de victimes, exactement.
Et puis 100 ans supplémentaires sous les lois Jim Crow,
100 ans de ségrégation, de violence et de meurtres.
C'est inqualifiable.
Loin de moi l'idée de vouloir minimiser ce qui s'est passé.
- Il y a tellement de millions d'Afro-Américains qui ont...
été massacrés... du Passage du Milieu
jusqu'au jour où la ségrégation est devenue illégale,
qu'il est impossible de les comptabiliser
avec des chiffres officiels.
Ils ne se comptent même pas.
- Je ne savais pas ça. - Non, c'est ahurissant.
- C'est vrai, et je comprends tout à fait
que tu tentes de trouver un sens
à ce que l'Amérique a vécu avec le racisme.
C'est très noble.
Mais ta thèse liant les castes allemandes...
aux États-Unis est totalement erronée.
- Oui, peut-être
que ce n'est pas tout à fait comparable,
mais l'idée d'une similarité structurelle
entre les deux conflits ouvre la voie
vers un cadre conceptuel.
Oui, mais un cadre conceptuel,
ça ne fait pas un livre pour autant.
C'est vrai, elle tente d'établir une connexion
entre les États-Unis et l'Allemagne,
mais il n'y en a pas.
C'est exactement comme si on voulait faire entrer
un carré à l'intérieur d'un cercle.
Je voudrais juste te faire prendre conscience
que l'esclavage aux États-Unis
découle d'une volonté d'asservissement.
D'une domination des Noirs
simplement à des fins de capitalisme.
Il s'agissait de faire travailler des corps
pour du profit.
Mais pour ce qui est des Juifs durant l'Holocauste...
l'asservissement n'était pas la finalité.
C'était leur extermination.
Les tuer un par un.
Les faire disparaitre de la surface de la Terre.
Ils n'avaient aucune raison d'exister.
C'est différent.
Tout ce que je te dis,
c'est de laisser les Juifs tranquilles, tu comprends?
Ça va. Ils n'ont pas besoin de toi.
Écris plutôt sur nous, à la place.
- C'est exactement ce que je fais.
Ce qu'il y a, c'est que je n'ai pas réussi
à expliquer ce que j'avais en tête.
- À ta place, moi je n'aurais pas mâché mes mots.
Elle a été blessante.
- Je n'ai pas mâché mes mots. J'en ai utilisé beaucoup.
- Peut-être, mais ils n'ont pas formé la phrase:
« C'est moi qui ai raison,
toi tu es à côté de la plaque, bébé. »
- J'ai été bien élevée par ma mère,
alors je n'aurais pas dit une chose pareille.
- Je sais. C'est vrai, toi tu n'as jamais répliqué,
même quand on était enfants.
À chaque fois, tu trouvais quoi répondre le jour qui suivait.
« Oh, là ça y est,
je crois que je sais ce que j'aurais dû lui dire » (rire)
- Et si Brett avait été là hier soir?
Oh!
(rire)
Pauvre elle.
- On serait toujours assises à table.
À argumenter.
(claquement de portière)
- Bonjour. - Ah, bonjour.
- Vous avez des visiteurs non désirés?
On dirait qu'ils se sont bâti une auberge.
- Je vais mettre tout ça à l'arrière, dans le jardin.
Ensuite, vous demanderez au jardinier de les récupérer.
Monsieur. Monsieur!
Monsieur, je n'ai pas du tout envie
d'avoir ces nids dans mon jardin.
J'ai des chiens.
Et tous ces produits
ne doivent pas être bons pour eux.
Ça ne leur fera rien de mal.
(soupir)
Hé, je peux vous aider?
Vous permettez?
- Ouais, d'accord, allez-y.
- Excusez-moi.
Elle dit qu'elle n'en veut pas dans son jardin.
- Vous l'entendez quand elle parle? - Oui, mais je peux pas les prendre avec moi.
- J'ai pas la place. - Très bien, alors, dans ce cas, j'ai l'impression
qu'on va devoir trouver une solution?
Vous n'avez pas enlevé tout ça gratuitement,
est-ce que je me trompe?
Oui? Ou non?
Non, c'est vrai.
- Si vous lui aviez rendu service,
vous feriez ce que vous voulez,
mais si vous voulez être payé pour votre travail,
il va bien falloir le terminer.
Merci de votre coopération.
Est-ce que j'ai été patriarcal?
(rire)
- Non, vous aviez demandé la permission, alors...
Et si vous ne l'aviez pas fait...
- À ce moment-là, j'aurais été le sauveur blanc, pas vrai?
(rire)
- Non, mais vous n'avez pas honte?
- Je suis d'avis qu'il faut briser les mauvaises habitudes
pour avancer.
(petit soupir)
- Vous aviez demandé la permission,
alors disons que vous avez été un voisin serviable.
- OK, on va dire... que c'était ça.
- Je n'ai pas vu votre mère et votre père se promener depuis longtemps.
- Est-ce qu'ils vont bien? - Ils sont plutôt ralentis.
Merci de demander.
Euh, mais ça ne les empêche pas d'envisager de partir en Floride.
Alors disons qu'ils tiennent le coup, vous savez.
- Ma mère, c'est pareil. - Hum.
Je sais ce que c'est.
- Ma mère m'a fait promettre de passer la voir aujourd'hui.
C'est mon anniversaire, alors...
- Quoi? - Ouais!
- Aujourd'hui, c'est votre anniversaire?
Aujourd'hui c'est votre anniversaire?
Hé oui.
Oui, elle, euh...
Elle a préparé un gâteau, comme si j'avais 10 ans.
(petit rire)
- Parce que vous êtes toujours son bébé.
Je trouve ça très mignon.
Hum.
- Euh, alors je vous souhaite un bon anniversaire.
Euh... je m'appelle Brett.
Et moi Isabel.
Oui, je sais.
- Et les anniversaires, je trouve ça important.
- Ah oui? - Oui, je trouve.
- Wow. Euh, pas moi, honnêtement.
- Vous devriez. - C'est vrai?
- Oui. - OK.
Est-ce que vous viendriez?
Avaler une part de gâteau avec nous.
Vous n'imaginez pas le plaisir que ça lui ferait. Et je pense que ça donnerait
de l'importance à cet anniversaire.
Parce que sans ça, j'ai peur qu'il ne soit très banal.
- C'est vrai que ça fait longtemps que je n'ai pas vu vos parents.
- Et voilà. - Ouais.
- Je vais passer alors. - Ah oui?
Oui.
Wow.
OK.
Seigneur.
- Quoi? - J'ai rien dit, d'accord?
- Allez, on va attaquer ce gâteau.
(rire)
- Les siens sont délicieux, en plus.
- C'est vrai? - Oh ouais.
- C'est couche par-dessus couche. - Quel genre de gâteau?
- Oh, vous n'imaginez pas, c'est...
Par contre j'espère qu'il sera pas décoré d'un camion de pompier,
comme à mes sept ans.
On ne sait jamais avec elle.
(musique mélancolique)
- À quoi me sert-il de rester en vie?
Qui irais-je retrouver dans ma vieille ville de Varsovie?
Pour quoi et pour qui m'acharnerais-je à respirer,
à endurer, à attendre... attendre quoi?
(soupir)
(♪♪)
C'est arrivé, cela peut arriver de nouveau:
tel est le noyau de ce que nous avons à dire.
(musique intrigante)
- Voici une transcription des paroles
qui ont été prononcées à la réunion de 1934.
Dans les 15 mois qui ont suivi, elles sont devenues des lois.
Les Lois Jim Crow.
- Oui. - Les lois raciales américaines.
Oui. C'est hallucinant.
(paroles en allemand)
- « Notre problème est différent.
Leur problème c'est les Nègres
qui n'ont aucun avenir à bâtir.
C'est un problème qui n'a aucune résonance
chez nous en Allemagne.
Notre problème à nous, ce sont les Juifs,
qui doivent être maintenus à l'écart pour de bon ».
- Qu'est-ce que c'est? - C'est une transcription
de ce qui a été prononcé lors d'une réunion
dont j'ai vu une photo, où des avocats nazis étudiaient
attentivement les lois et les coutumes américaines
pour savoir comment mettre en place l'Holocauste.
- Notre problème à nous, ce sont les Juifs,
qui doivent être maintenus à l'écart pour de bon
puisqu'il n'y a aucun doute sur le fait
qu'ils n'appartiennent pas à notre espèce.
Et la ségrégation ne mènera à rien
tant et aussi longtemps que les Juifs auront
un pouvoir économique semblable à celui
qu'ils ont aujourd'hui en Allemagne.
- Tant et aussi longtemps qu'ils auront pour eux
les plus jolies automobiles,
pour eux les plus magnifiques bateaux à moteur...
- Hum-hum.
- Tant qu'ils continueront à demeurer
au premier plan dans les lieux de plaisance,
mais aussi dans les stations balnéaires,
et dans tout ce qui coûte de l'argent.
- Il n'y a qu'une façon de parvenir à nos fins.
Nous devons interdire la mixité sexuelle
des Juifs et des Allemands
et imposer aux contrevenants des sanctions pénales.
- Nous devons répondre à une question aujourd'hui.
Celle de savoir si les lois que le Reich instituera
déclareront qu'il y a divergence entre les races,
ou si elles déclareront la supériorité de l'une
et l'infériorité des autres.
(Isabel): À l'automne 1933,
Allison Davis et sa femme,
Elizabeth écourtèrent leurs études supérieures
à l'Université de Berlin et fuirent l'Allemagne
quand Hitler prit le pouvoir.
- Eh bien, nous avons la preuve qu'un propriétaire terrien
qui s'appelle Bailey a fouetté des métayers.
- La femme de Bailey m'a dit que c'était
ce qu'ils faisaient pour contrer les excès d'arrogance.
- On a entendu parler d'un métayer dans le comté voisin
qui a été battu si violemment par un commerçant
qu'il ne peut pas récolter sa culture.
C'est là qu'on se rend demain.
Et on sait pourquoi?
- Le Noir a demandé un reçu au marchand.
Il l'a battu dans le magasin.
(Isabel): C'est ce qui l'inspira à étudier l'injustice,
et son fonctionnement.
Cela permit au Docteur Davis
de mieux comprendre la nature de la haine.
L'autre moitié de leur équipe était constituée
d'un couple Blanc nommés Burleigh et Mary Gardner,
également deux anthropologues diplômés de Harvard.
Leur mission était discrète, mais révolutionnaire.
Les deux couples s'apprêtaient à s'infiltrer
dans une ville sudiste isolée,
de part et d'autre du fossé divisant les castes.
Un seul manquement à l'ordre social serait alors susceptible
de les condamner à mort.
Et c'est exactement ce qu'ils firent à Natchez,
dans le Mississipi.
Défier l'ordre social
pour étudier la hiérarchie sociale du Sud.
Une mission qui ferait d'eux des enquêteurs sous couverture,
afin de pouvoir s'intégrer dans la communauté.
Il s'agirait de l'une des toutes premières études de ce type.
Aucun d'entre eux ne savait réellement
dans quoi il mettait les pieds.
En public,
ils devaient rester dans leur personnage en permanence.
Les Davis devaient faire preuve
de déférence à l'égard des Gardner,
et ne jamais laisser transparaître qu'ils étaient,
en réalité, des collègues de même statut.
Ils devaient rester dans leur propre caste, et simuler.
Chacun devait jouer le rôle que l'on attendait de lui.
- Ils ne devraient pas traîner dans ces rues.
- Tu les as déjà vus dans le coin? - Oh, ouais. Ce macaque est en train
de prendre un peu trop ses aises.
- Hum. - Je crois que je devrais le dresser.
- Hum! - Allez, viens.
- Je ne crois pas qu'on puisse rester ici.
Nos voisins nous ont ouvertement invités à un lynchage, hier.
- Et, Allison, j'ai entendu des choses
plutôt désagréables à ton sujet.
Je ne suis pas sûr que ces gens n'aient pas
l'intention de passer à l'action.
- Nous aussi, on a ce pressentiment. On doit y réfléchir.
- Non, c'est trop tôt. - Allison.
- Vous accédez aux cercles Blancs rapprochés de cette ville.
- Notre sécurité est en jeu. - Et c'est exactement ce que nous devons observer.
On est tout près.
(Isabel): Les deux couples ne restaient jamais en place,
ils changeaient constamment de cachette,
pour leur propre sécurité.
Les uns n'allaient pas dans la maison des autres.
Le mélange des races en public était strictement interdit
sous toutes ses formes,
à moins qu'il y ait subordination.
- Le signe le plus frappant de leur adhésion
à la suprématie est la déférence.
Ça devrait être le coeur du chapitre, non?
- Peut-être bien.
La déférence va bien au-delà
du simple respect de certaines formalités.
On les appelle « monsieur »,
et ils nous appellent « garçon », ou « fille ».
- Exactement. Il ne faut jamais contredire les Blancs.
Toujours acquiescer.
Bonsoir à vous.
Salut!
(rires)
- Vous avez mangé? Ça fait des heures
qu'on vous voit lire et écrire, sans interruption.
Le souper va bientôt être froid.
- Alors ça, vous ne me le direz pas deux fois.
- Oui, madame, on va tout dévorer avant que ça refroidisse.
(rire)
On arrive.
Très bien.
(cris des enfants au loin)
(pépiements)
(paroles inaudibles)
(musique douce)
Salut!
Salut.
(en choeur): Salut!
Shérif.
(musique douce)
Bonjour!
- Vas-y, essaie-le pour voir.
(musique pesante)
- L'Amérique nous oriente vers une réponse.
Oui.
L'Amérique a réussi son coup.
Leur législation ne se fonde pas uniquement
sur la simple idée de l'existence
d'une différence entre les races.
Mais dans la mesure
où cette législation vise les Noirs,
elle se base strictement,
absolument sur l'idée d'une infériorité.
- Eh bien, les Allemands sont déjà convaincus
que les Juifs appartiennent à une race inférieure.
Leurs lois devraient donc refléter cette réalité.
Précisément.
Je suis pour ma part d'avis
que nous procédions avec la même primitivité
que celle dont fait preuve l'Amérique.
Une procédure similaire serait...
brutale d'un point de vue légal.
Mais suffisante.
(Isabel): Le plan nazi destinant
des millions d'individus à l'extermination
était directement inspiré de l'asservissement en Amérique
et de la ségrégation du peuple Noir.
- L'Amérique a instruit les nazis.
- Les castes en Amérique, et celles en Allemagne,
suivent un fonctionnement identique.
Oui, l'aboutissement est différent,
comme Sabine l'a dit, mais c'est identique.
Et je suis persuadée
que le système des castes en Inde,
je crois que là aussi, il y a une connexion, mais...
l'interconnexion.
Voilà exactement mon sujet.
C'est ça, que j'ai à dire.
Viens ici.
Violence et discrimination
envers les Intouchables, en Inde.
Attaques contre les Dalits.
(musique intrigante)
- Nous sommes fiers de remettre le prix Ambedkar
au docteur Suraj Yengde,
boursier postdoctoral de Harvard Kennedy..
(applaudissements)
(musique douce)
(musique rythmée)
(paroles entremêlées)
(cris de joie)
C'est pour toi, allez!
(♪♪)
- Et voilà le travail. Ça aura valu l'attente.
Je les prends.
- Carol, tu peux m'aider à préparer tout ça?
- Oh ouais, pas de problème. - Le poulet a l'air bon.
Quoi?
- Sauf votre respect, avec les autres,
on voudrait seulement savoir quand ce sera prêt.
- Ça le sera à la seconde précise où je dirai que c'est prêt. Sauf votre respect.
Oui, madame.
Salut, Isabel.
- Salut. - Ça va?
- Ça va très bien. - Ouais.
Comment tu t'en sors?
- Tout va bien. Et tous les deux?
- Ça va. - Je suis affamé.
Tout va bien.
(petits rires)
- Je voulais savoir si tu connaissais
l'un de mes professeurs, le docteur Montgomery?
Je crois qu'il est dans un cursus d'études
- très semblable au tien. - Euh, non, mais...
Je manque un peu d'assiduité, en ce moment.
- Je comprends. Mais, en tous cas, c'est un homme brillant.
Il est un peu plus vieux,
je me disais que tu devrais le rencontrer.
Disons qu'il est beau pour son âge.
Un homme noir.
- Tous les deux, qu'est-ce que vous diriez d'apporter ça
à la table de Uno, dites-leur qu'on mange.
Oh, OK.
Ne fais pas...
(soupir)
Ils ont un bon fond.
- Tu te rappelles à quel point Brett aimait ces moments.
Toi et maman étiez les seules à l'accepter.
- Les gens n'étaient pas méchants.
- Je sais, mais ça tournait toujours autour de ça.
« Quand est-ce qu'elle le quitte pour se trouver un frère digne de ce nom? »
On est tous enfermés dans des bocaux,
des bocaux avec des étiquettes, et on est enfermés
et puis étiquetés comme étant des femmes Noires.
Des femmes Noires ou alors des hommes Blancs.
- Hé. - Asiatiques, ou...
Souris un peu.
T'es trop jeune pour faire cette tête.
- Il suffit juste de lire l'étiquette,
et on croit savoir ce qu'il y a à l'intérieur.
- Vous pouvez manger. Hum-hum.
- Cette étiquette, on lui fait confiance,
on place le bocal sur l'étagère, et ça s'arrête là.
Ça s'arrête là.
- Qui veut un bisou porte-chance?
Moi.
- Parce que sinon, c'est perdu d'avance.
(rires)
Allez, allez, un bisou sucré.
Merci mon amour.
- Allez, vas-y. Continue, je t'écoute.
- Ça va être le sujet de mon livre, tu vois?
Oh, OK.
- J'ai oublié. Quel est le tien? Quel est le mien?
- Celui-là, c'est le mien.
Oh, tiens, voilà.
- Donc, tu me dis que ton ouvrage traite
des relations interraciales, c'est bien ça?
Hum, non.
Ça traite plutôt... ça traite plutôt des castes.
C'est un phénomène qui consiste à donner
à un groupe un pouvoir sur l'autre groupe.
Créer une hiérarchie.
Et je traite aussi des conséquences
chez les victimes
et des potentiels bénéfices pour la classe dominante.
- Euh, est-ce que tu pourrais répéter ça en français?
Épargne- moi la version « Prix Pulitzer »,
tu seras gentille, enfin si tu peux.
Je peux.
- OK, alors je t'écoute. Simplifie.
Parce que tout ce que tu m'as raconté sur les nazis,
ça m'a complètement perdue.
Qu'est-ce que ça vient faire dans le livre sur Brett?
Ça m'échappe.
- Est-ce que tu es d'avis que l'esclavage était
un système relevant du terrorisme et de la torture
dont les Européens se sont servi
dans le but ultime de tirer profit du peuple Noir
qu'ils jugeaient inférieur?
- Ouais. Évidemment que c'est vrai.
Non.
- Ne dis pas le contraire. C'est la vérité. - Non, ils ont tout inventé.
Ta chère Toni Morrison a dit:
« Pourquoi confieriez-vous votre enfant
pour qu'il soit nourri et élevé par un peuple
qui n'est pas humain, selon vous?
Par des animaux. »
- Oui, Toni. - Oui, Toni.
Ils ont menti. Ils savaient qu'on n'était pas inférieurs.
Mais ils en ont amplifié l'idée
et ils l'ont propagée pour étoffer un mythe.
Ils l'ont rationnalisée et inculquée dans les esprits...
dans nos systèmes, dans nos lois,
dans le domaine de la santé, dans nos quartiers résidentiels,
dans notre éducation,
et aussi dans notre vie professionnelle,
jusqu'à notre nourriture.
- Le racisme à l'état pur... - Mmm-mmm.
Non, ce sont des castes.
- Tout ce que tu viens de décrire, c'était du racisme.
- OK. Alors si c'était du racisme,
pourquoi est-ce qu'il se passe la même chose en Inde?
Ils sont tous foncés, ils sont tous Indiens.
- Marion, à cet instant, encore aujourd'hui,
il existe un système en Inde,
qui force des générations de familles
les unes après les autres à se servir de leurs mains
pour nettoyer les égouts.
Leur merde, à mains nues.
Ils sont plus bas encore que le plus bas de l'échelle sociale.
On les appelle les Dalits.
À une époque, ils ont été forcés d'attacher des balais
au niveau de leur taille parce qu'on jugeait
que leurs propres ombres polluaient l'environnement.
- Hum. - Leurs ombres.
Ils devaient nettoyer partout où ils mettaient les pieds
quand il se promenaient.
- En quoi est-ce raciste, s'ils sont tous de la même race?
Dis-moi, est-ce que tu considères
que les Juifs sont des Blancs?
Oui, absolument.
La majorité le sont.
Mais ça ne les a pas empêchés de subir le même traitement
en Allemagne pendant l'Holocauste.
Les nazis rêvaient de fonder
une société entièrement Blanche...
Mais ils avaient une telle aversion des Juifs
qu'ils se sont demandé:
« Comment les extraire de la race Blanche? »
Et donc, ils ont fait en sorte
de les placer au bas de la hiérarchie.
Ils les ont traités d'avares.
Ils les ont traités de malhonnêtes.
- Ils les ont accusés de la défaite de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.
Ils leur ont fait porter le fardeau
des malheurs subis par l'Allemagne.
Ils en ont fait des chiens qu'ils ont voulu tuer, asphyxier,
et finalement supprimer de la planète.
Les Juifs et les nazis étaient de la même couleur.
Nous devons considérer l'oppression
d'un point de vue qui ne se focalise pas
sur le concept de races.
Nous le faisons ici, en Amérique,
parce que bien sûr, le racisme, c'est tout ce qu'on connait.
Mais encore une fois, ces bocaux, les Dalits en Inde,
et aussi le peuple Juif en Allemagne,
et les personnes Noires en Amérique,
ils ont tous quelque chose de fondamental en commun.
Qui n'a rien à voir avec la race.
Ce sont des castes.
Hum.
Il t'a fallu 10 minutes pour en arriver
à cette grande révélation.
(rire)
Trouve un moyen d'aller encore plus loin
dans tout ce que tu viens de dire.
Simplifie.
Adresse-toi au peuple, comme tu t'es adressée à moi.
Parle des vraies choses.
À des gens vrais, eux aussi.
- On s'est connus à l'université.
Un jour elle s'approche et me demande: « Je peux t'emprunter un stylo? »
- Tu es vraiment un... c'est absolument faux! Il ne savait pas quel jour était l'examen.
- Il vient vers moi et dit: « Je t'ai vu dans ma classe, il me semble. »
Alors je lui dis: « Dis-moi, est-ce que tu connais, par hasard, le jour de l'examen? »
- En fait je crois simplement que je lui plaisais. - Je vais te confier un secret.
Je connaissais le jour de l'examen. (rires)
Oh, salut!
Allez, mon petit trésor, fais de beaux rêves.
- Bonne nuit! - Isabel.
Viens nous voir plus souvent, d'accord?
On a seulement droit à la lasagne quand tu viens nous rendre visite.
(rires)
- Elles sont très bonnes ses lasagnes,
elle a peut-être un secret.
- Je sais pas comment elle fait.
- Arrête de mentir, on est presque dimanche.
(rires)
- Je t'aime. - J'étais ravi de te voir.
- Bonne nuit. - Bonne nuit.
- Fais-leur prendre leur bain, et avec de l'eau.
- De la vraie. - Oui, madame.
Et un gant de toilette.
Je ferai de mon mieux.
- Bon, est-ce que j'essaye de ralentir?
Tu sais que je parle toujours trop vite.
(rires)
Alors, j'étais au secondaire...
- Hum-hum.
- Et on venait d'arriver au Texas.
Et mon amie et moi, on avait des walkie-talkies,
et on avait l'habitude de s'en servir
entre les cours pour discuter, et tout ça.
C'était bien avant les téléphones cellulaires.
- On était... - Oui.
Fin 1980, et...
Et puis un beau jour,
le directeur me convoque dans son bureau.
Il était suspicieux, il voulait savoir
pourquoi tout le monde se réunissait
autour de mon casier.
Donc, je lui ai montré le walkie-talkie.
Il m'a demandé mon nom.
Et je lui ai dit: « Miss Hale ».
- Il a dit: « Et quel est ton prénom? »
« C'est Miss. »
Alors il a dit:
« J'ai demandé quel était ton prénom? »
« Mon prénom, c'est Miss ».
Alors il a dit: « Je n'ai pas le temps
pour ce genre d'idioties, fillette.
Quel est ton véritable prénom? »
Je lui ai donc répété mon véritable prénom
quatre fois de suite.
- Ça, c'est ce qu'on appelle défier la caste.
De manière extrêmement directe.
T'imagines un peu?
Un Noir qui parvient à trouver le moyen
de forcer le respect du peuple Blanc?
- Ton père a réussi à créer une brèche dans la hiérarchie.
C'est brillant.
Brillant. Continue, continue.
- Alors, évidemment, le directeur était furieux.
Donc, il demande à sa secrétaire de vérifier mes papiers,
et bien sûr, il obtient la confirmation
que je m'appelle Miss Hale.
Donc, il dit finalement:
« Hale. Je ne connais aucune Hale.
Tu n'es pas du coin, toi.
D'où vient ton père? »
Et je lui dis: « Il vient de l'Alabama. »
Et il dit: « Je savais que tu n'étais pas du coin.
Tu sais comment je savais? »
Alors je lui dis, « Non. »
Et il dit, d'un ton glacial:
« Parce que tu me regardes dans les yeux.
Les gens de couleur qui sont d'ici sont bien élevés. »
Et à ce moment-là, j'étais...
j'étais terrifiée.
- C'est vrai, je... j'étais qu'une enfant.
Ouais.
Je n'avais jamais ressenti...
ça.
Ce regard froid.
Il me regardait vraiment en plein dans les yeux,
en demandant à ce que moi,
je ne regarde pas dans les siens.
Tu sais, mon...
mon père aurait...
- Ça va aller. Ça va aller.
- Papa me répétait encore et encore: « Quoi que tu fasses dans la vie,
je veux que tu sois digne de ton nom! »
Il disait « Miss. »
« Ces gens-là n'ont pas le monopole de l'humanité.
Ces gens-là n'ont pas le monopole de la féminité.
Ces gens-là n'ont pas le monopole
de ce que ça veut dire d'être une personne entière,
noble, honorable et vraie. »
Ils ne l'ont jamais eu.
(musique émouvante)
Merci.
Ça va?
(Isabel): La plupart des relations prennent fin.
Les amitiés, les romances, les divorces.
C'est vrai, les gens se séparent.
Ils se perdent.
Ils se quittent.
Mais nous, on ne s'est pas quittés.
(♪♪)
(soupir)
On s'est disputés, cette nuit-là.
À propos de quelque chose de tellement stupide.
J'aurais dû passer plus de temps avec elle.
Papa voudrait que j'arrange les choses.
- Pour l'amour du ciel, tu peux arrêter, Isabel?
Ça suffit, maintenant. C'était son idée.
Elle a pris sa décision. Laisse-la faire.
C'est une adulte responsable.
On dirait que tu te caches derrière elle.
- Quoi? - Vraiment, je comprends pas.
- Qu'est-ce que tu dis? Que je me cache?
- Oui, tu te caches. - Je ne me cache pas.
C'était ridicule.
Et ensuite...
il m'a proposé de me préparer des pâtes.
Pour se faire pardonner.
- Est-ce que tu veux des pâtes?
- Laisse-m'en de côté. - OK.
- Et c'est comme ça que ça s'est fini.
Mais on ne s'est pas quittés.
On ne s'est pas quittés.
On est restés ensemble.
Jusqu'à la fin.
Il devrait être en vie, Miss.
Il devrait être ici.
(musique émouvante)
(paroles inaudibles)
(♪♪)
Et la seule personne
à qui j'aimerais pouvoir en parler...
est partie, elle aussi.
Merci.
(respiration forte)
Qu'est-ce que je suis censée faire,
maintenant que je suis seule?
Hum.
Approche. Viens. Ça va aller.
Je suis là.
- Tout ce que je veux, c'est crier.
J'ai envie de crier.
- Si tu as envie de crier... alors crie.
(pleurs)
J'ai envie de crier.
(♪♪)
- Spacieux. Très lumineux.
Vous rénovez ou vous vendez tel quel?
- Je pensais remettre une couche de peinture.
Vintage, dans ce cas.
Ouais.
- Je pense qu'il y a un dégât d'eau, ici.
- Ouais, avec tout ce qui s'est passé, je crois que j'ai fermé la porte et je suis partie.
Il faut que je règle tout ça.
C'est un processus.
Comme tout le reste.
- D'après vous, qu'est-ce qui serait le plus intéressant...
entre rénover et vendre tel quel?
- Tel quel? - Ouais.
- Je pense que l'acheteur ferait l'affaire du siècle.
Ce quartier est très populaire chez les hipsters.
Et quand on rénove ces vielles maisons,
il arrive que leur valeur double.
En investissant quelques milliers de dollars
en rénovations,
vous auriez entre les mains un logement très prisé,
et certainement des offres multiples.
Vous écrivez des livres, c'est ça?
J'en ai écrit un.
Et j'en écris un autre, mais...
ça ne rapporte pas autant que les gens le pensent.
Je comprends.
Vendez-la telle quelle, et on n'en parle plus.
Laissez le prochain faire le travail.
Alors, parlons du contrat.
Quand la maison sera vide, on organisera une visite libre.
Les gens viendront y jeter un oeil,
et ils auront une idée de ce qu'ils seront prêts à offrir.
Je vous l'ai dit, il y aura plusieurs offres...
(rires)
C'est qui, ça?
- Et dire qu'ils voulaient éviter les problèmes.
(rires)
- Elle a continué à sucer son pouce
et à faire pipi au lit jusqu'à l'âge de 20 ans.
Je t'assure, je suis pas...
Wow.
Craquante.
Trop craquante.
Hum, hum, hum.
Regarde, maman.
- Oh. - Adorable.
- Magnifique. - Ouais.
Il y en a pour combien?
- Ugh. Les quatre estimations dépassent les 10 000 dollars.
- Seigneur. - Ouais.
- Il faut qu'elle ait un toit pour qu'on puisse la vendre.
Hum. Ouais...
Ça va devoir attendre mon retour.
Tu pars quand, déjà?
Dans un mois.
J'ai tellement de recherches à faire,
et il va vite falloir que j'entame une nouvelle version.
- Tu connais quelqu'un au moins, en Inde?
Marion. Ça c'est tonton.
Quel est l'intérêt de voyager?
Faire de nouvelles rencontres.
- Je trouve que de voyager pour être accueillie
à bras ouverts par des visages familiers,
c'est aussi agréable.
- Eh bien, j'ai peut-être trouvé un professeur indien
qui m'aidera à me repérer.
(toux)
- Tu as « peut-être »?
(toux)
Non, pas de peut-être.
(grande inspiration)
(musique pesante)
(annonce indistincte d'aéroport)
« Bienvenue en Inde. »
(rumeur urbaine)
(♪♪)
Bonjour, Teddy, je viens d'atterrir en Inde.
Comment va Marion?
(musique rythmée)
(brouhaha)
Et voilà.
Non, non, non, non.
(brouhaha, klaxons)
Merci.
Merci, madame.
(soupir)
(brouhaha de la rue au loin)
(notification téléphonique)
« Ça peut aller.
Incapable de parler, mais elle tient le coup. »
OK, tant mieux.
Tant mieux.
(brouhaha de la ville)
(respiration forte)
(rumeur urbaine)
(klaxon)
Isabel! Isabel!
- Ha! Docteur Yengde, Suraj!
(rires)
- Ravi de vous voir. - Bonjour.
- Laissez-moi vous présenter mon précieux ami,
le professeur Ram-Kamble.
- C'est un plaisir. - Merci. Merci.
- Vous savez ce qu'on va faire? On va continuer tout droit.
- Et on va traverser tout ça. - Oh!
- C'est par là qu'on va. - C'est vraiment par-là?
- C'est vraiment par-là. Vous êtes motivée?
- Oui, très. - Bienvenue en Inde, Isabel.
C'est un bonheur de vous avoir.
Je suis contente d'être là.
Il y a des signalisations de chaque côté,
et ça, c'est l'une des... Il n'y a pas quatre voies, il y en a cinq.
- Cinq voies. Wow. - Et quand quelqu'un comme moi
décide de traverser, il crée sa propre voie.
- Alors ça fait six voies. - Six voies!
- Une, deux, trois, quatre, cinq, six.
- Oh, un bus! - Restez près de moi.
(brouhaha de la ville)
Un superbe marché.
(paroles entremêlées)
- Celui-là me plait. - Ah oui?
Je crois qu'elle aimerait ça.
(paroles en hindi)
Pour ma cousine.
- Oh! Oh, c'est très joli. - Merci.
Pourquoi cette statue est-elle en cage?
Ah, vous êtes observatrice.
C'est Babasaheb, le chef des Dalits.
- Isabel, c'est le docteur Ambedkar.
Ça représente l'époque où il venait tout juste
de terminer la rédaction de la constitution indienne.
Il la tient en main et se dresse avec fierté.
Il y a des statues de lui réparties à travers tout le pays.
Dans les rues agitées, les squares, les parcs,
les stations de train, et puis d'autobus...
Et même dans certaines propriétés privées.
On peut dire qu'il est...
une sorte d'affirmation de notre existence.
Nous, on le vénère.
Mais pas les autres, ils sont violents.
Il faut dire que les Statues du docteur Ambedkar
sont les plus vandalisées à travers le pays.
La cage permet de repousser les vandales.
- Le docteur Ambedkar est beaucoup plus
qu'un champion et un héros, aux yeux des Dalits.
Il incarne l'espoir qui vit à l'intérieur de nous.
Il a plongé au coeur du problème des castes,
et il a pu voir la pureté
qui y était profondément dissimulée.
Le caractère artificiel des castes.
- Hum-hum. - Et euh, à quel point
la population humaine était...
à quel point elle était divisée
en ce qu'il appelait des cases fixes et prédéfinies.
En Amérique, il y a ce qu'on appelle les Noirs,
les foncés, les Asiatiques, les Blancs, et cetera.
De la même façon, nous en Inde, nous avons les Dalits,
qui sont absolument au bas de l'échelle,
et puis les Brahmanes au sommet.
Et entre eux, il y a différentes unités de caste.
Et en fait, ce qui maintient ces unités en place,
ce qui fait perdurer ce système de caste...
c'est la violence incessante qui en découle,
sous forme de viols, de mutilations, et de meurtres.
En Inde, un Dalit est attaqué toutes les 15 minutes.
Tous les jours, dix femmes Dalit sont violées,
et je ne parle que des cas qui sont dénoncés.
- Les amis de Rohith Vemula, sa famille,
et aussi plus généralement le mouvement Dalit
ont inventé un nom pour ça.
Le meurtre institutionnel,
parce qu'il ne s'agit pas simplement d'un suicide.
Ils ont dit qu'il s'agissait d'une institution coupable
de discrimination systématique envers un jeune étudiant Dalit,
et ça a été très important pour la plupart d'entre nous
en tant que jeunes gens, qui cherchaient à vivre
dans la dignité et dans le respect,
qui cherchaient à s'éduquer, à travers un cursus
universitaire qui nous donnait cette liberté.
C'était la preuve que ces castes
continuaient à tous nous hanter.
- Dans un monde où nous les Dalits sommes brutalisés
simplement pour nous maintenir
à la place qui nous a été assignée,
le docteur Ambedkar représente la lumière au bout du tunnel.
Il est notre gardien, notre héros, notre père.
Le site de la dernière demeure
du docteur Ambedkar est un musée aujourd'hui.
- Ah. - Il est magnifique.
Comme vous le voyez, ça a été pensé comme un livre ouvert.
Bien qu'il soit un géant parmi les Dalits,
le monde n'a pas su reconnaître son génie.
- Le docteur Ambedkar a été séparé
des enfants de castes plus élevées,
afin d'éviter qu'il ne leur pollue l'esprit.
(cris d'enfants)
(Suraj): Quand il était enfant,
le jeune Bhimrao Ambedkar n'avait pas accès à la plupart
des choses auxquelles ses camarades avaient accès.
Il n'était même pas autorisé à toucher à l'eau de son école.
La raison étant qu'il était considéré comme un Intouchable.
C'était le terme utilisé pour nommer les Dalits, à l'époque.
Le jeune Ambedkar
n'était pas autorisé à s'asseoir derrière un bureau,
ni même à y toucher durant les cours.
(paroles en hindi)
(musique émouvante)
Mais, il persévéra.
Il continua à étudier et à faire tomber les barrières.
Le docteur Ambedkar obtint deux doctorats.
L'un à l'Université Columbia,
et l'autre
à l'École d'économie et de sciences politiques de Londres.
Après avoir obtenu ses doctorats,
et passé le Barreau...
le docteur Ambedkar retourna en Inde en tant qu'érudit.
(paroles en anglais)
- On a beaucoup tendance à faire l'amalgame
entre la caste et la race.
- Oh, oui. - Si je vous conviais
à une réunion de famille, que diriez-vous?
Que leur diriez-vous?
À ma cousine Marion, à ma mère...
Qu'est-ce que vous leur diriez...
qu'est-ce qui serait important selon vous qu'elles sachent?
À propos de vous, et puis de l'Inde,
et puis des castes, et de notre connexion.
(Suraj): Nos héros ont établi la connexion,
et c'est à nous qu'il revient de l'établir de nouveau,
et de la renforcer,
de poursuivre notre solidarité fraternelle.
Quand Bhimrao Ambedkar
était un jeune étudiant indien diplômé,
il s'est retrouvé à New York.
À Harlem, plus précisément.
Il a trouvé des âmes soeurs chez le peuple Noir d'Amérique.
Autant à travers l'oppression qu'ils subissaient
qu'à travers leur instinct de survie.
Il a tout de suite découvert des similitudes
entre la manière dont les Afro-Américains étaient traités,
et la manière dont les Dalits l'étaient.
Asha, ça fait longtemps que vous travaillez là-dessus, non?
Oui, euh, ma thèse est basée
sur la visite du docteur King en Inde.
Et il a lui-même constaté
de ses propres yeux ce que vous décrivez,
pendant qu'il découvrait le pays avec son épouse.
Ce qu'il a écrit sur l'Inde était fascinant
parce que c'était le témoignage de quelqu'un
qui avait lui-même souffert des castes dans son propre pays.
J'ai utilisé son essai paru dans un magazine aux États-Unis
comme base de mes recherches.
Vous connaissez, « Ebony magazine »?
- Oui. Oui, je connais Ebony magazine.
Le docteur King a parlé de l'Inde dans Ebony?
Oui. En juillet 1959.
C'est un essai extraordinaire.
- Donc il existe une connexion entre nous.
Les Afro-Américans, les Dalits,
les indigènes éparpillés à travers le monde,
les Palestiniens, les Roms, les Burakumins.
Tous les parias qui vivent en Afrique luttent toujours
pour leur droit de parole.
Au Nigéria, au Ghana, au Sénégal.
Si vous allez en Amérique Latine,
vous trouverez des parias au coeur-même
de la société mexicaine, ou brésilienne.
Et si nous décidons de visualiser nos histoires
à travers le prisme de l'amour, les symboles de haine,
et les régimes de violence seront vite remplacés
par la compassion, l'attention et la solidarité.
C'est celui-là, le monde...
que nous nous devons d'imaginer pour nous-mêmes,
et pour les autres. Nous n'avons pas encore vu
la beauté dont les humains sont capables.
(discours en anglais)
(notification téléphonique)
- « Je crois que c'est pour aujourd'hui. »
(musique émouvante)
- Je vais mettre le téléphone à côté d'elle.
(Isabel): OK.
(respiration difficile)
Mon amour...
Tu es sur haut-parleur. Euh...
Elle...
elle est incapable de parler.
Je comprends.
Marion, c'est Isabel.
Bonjour, cousine.
Je voulais te dire au revoir.
Je pense que tu m'entends.
Tu comptes tellement pour moi.
Je me rappelle chacune des paroles
qui sont sorties de ta bouche.
Depuis l'époque où on était enfants,
jusqu'à la toute dernière fois que j'ai entendu ta voix.
Je m'en souviendrai toujours.
Et jamais je ne t'oublierai.
Tu marcheras à mes côtés.
Tu vivras en moi...
jusqu'à la fin de mes jours.
Tu veilleras sur moi.
Protège-moi, d'accord?
Je ne te verrai plus, mais...
toi, tu me verras.
La vie se ne limite pas à ce que l'on perçoit.
Et tu t'apprêtes à le découvrir.
Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.
(♪♪)
Tu sais, je peux rester encore un peu.
- Hors de question. Va-t'en,
et tu reviendras pour pouvoir écrire ton histoire.
Les gens doivent la lire, c'est la priorité.
(♪♪)
(pépiements)
- Les piliers fonctionnent. Ils structurent le tout.
Et combien est-ce qu'il va y en avoir?
Six ou sept.
Huit, peut-être.
- Et tu es sûre de respecter l'échéance?
- Je sais que je vais respecter l'échéance.
- Tu te l'es imposée toi-même, cette échéance.
- Je n'ai plus personne aujourd'hui dans ma vie
pour me botter le derrière, alors c'est à moi de le faire.
(musique douce)
Un système de castes nécessite un échafaudage
pour pouvoir maintenir sa hiérarchie.
Le docteur Ambedkar a écrit:
« La caste est une fragmentation artificielle
de la population en unités fixes. »
(rires)
Une coutume appelée « endogamie » empêche
chacune des unités de fusionner avec les autres..
(applaudissements)
(paroles en allemand)
(Isabel): En observant la façon dont l'endogamie est maintenue,
nous parvenons à décrypter la genèse,
et le fonctionnement des castes.
L'endogamie est définie comme étant la restriction
du mariage aux individus appartenant à une même caste.
(murmures indistincts)
(paroles en allemand)
(Isabel): Il s'agit du fondement indestructible
de tout système de castes.
De l'Inde antique au régime nazi
jusqu'aux colonisateurs américains.
(paroles en allemand)
(rire forcé)
(Isabel): L'endogamie renforce les frontières entre les castes
en interdisant le mariage, les relations sexuelles,
et tout soupçon d'intérêt romantique
par-delà les frontières d'une caste.
Cela érige un pare-feu entre certains individus.
(aboiements)
(cris en allemand)
(musique dramatique)
(aboiements)
(paroles en allemand)
(Isabel): En clôturant les liens familiaux légaux,
l'endogamie parvient à priver délibérément les individus
de tout sentiment d'empathie et de destin commun.
(cris)
Maman!
(sifflement)
(cris entremêlés)
(♪♪)
(Isabel): C'est le système de castes,
à travers la pratique de l'endogamie,
qui a réglementé les choix romantiques des individus
au cours des siècles,
qui a donné naissance, puis renforcé l'idée des races.
« Pas de nègres, pas de Juifs, pas de chiens. »
« La législation de la suprématie blanche. »
« Blancs seulement. »
« Les bonnes en uniforme sont acceptées. »
En limitant la reproduction
aux personnes physiquement semblables...
« Punition maximale ».
...les lois endogames rédigées puis appliquées
par les hommes Blancs
ont formaté la population des États-Unis.
Prison à vie.
Si l'on n'était pas un homme Blanc,
et que l'on violait ces lois...
Un nombre incalculable de vies ont été perdues
suite à la mise en place de l'endogamie.
Le pilier fondamental de la caste.
Elle a déclenché les lynchages les plus médiatisés
de l'histoire de l'Amérique.
Un protocole strictement appliqué à l'encontre
des hommes Noirs et des femmes Blanches.
- Allez. Premier rang, ma chérie.
(grincement de corde)
(Isabel): L'un des plus grands spécialistes des castes
en Amérique a écrit:
« L'appartenance à la caste supérieure ou inférieure,
elle-même liée à l'apparence, est immuable. »
« Établie dès la naissance, inéluctable,
aucune faveur ni aucun mariage n'y changera rien. »
Ce spécialiste était le docteur Allison Davis.
L'équipe Davis et Gardner a probablement réalisé
l'étude la plus complète, à ce jour,
du système de caste américain.
Leur livre, Deep South
est une expérience discrète, mais révolutionnaire
dans le domaine de l'histoire interraciale.
Les Davis et les Gardners sont restés amis toute leur vie.
(martèlement)
L'Allemagne Nazie,
les États-Unis et l'Inde ont tous réduit les Juifs,
les Afro-Américains et les Dalits
à une masse indifférenciée de boucs émissaires
sans nom et sans visage.
Il y a des millénaires,
les Dalits étaient appelés les Intouchables de l'Inde.
Forcés de travailler à mains nues,
dans des conditions dégradantes,
de nettoyer les excréments dans les toilettes
et d'ouvrir des canalisations
en échange de quelques restants de nourriture.
La seule chose qu'ils avaient pour protéger leurs corps,
c'était l'huile,
les gens de leur propre caste,
et leurs prières.
S'opposer, c'était s'exposer à des sanctions sévères
ou à la mort.
Cela persiste encore de nos jours.
La traite et la vente de la population africaine
ont détruit des communautés,
anéanti des familles, et écorché des âmes.
(gémissements)
Des êtres humains étaient torturés jusqu'à la mort,
et jetés par-dessus bord durant le Passage du milieu.
(cris, pleurs)
À leur arrivée dans les camps de concentration,
les Juifs étaient débarrassés des vêtements
témoins de leur vie passée.
(annonce indistincte en allemand)
Leur tête était rasée, tout signe distinctif
tel que les favoris et les cheveux roux était éliminé.
Ils n'étaient plus désormais des individus à part entière.
Ils étaient réduits à une seule et même masse,
facilitant la capacité des officiers SS
à se distancer d'eux.
(musique mélancolique)
Les activistes indiens ont expliqué que le travail manuel
n'était pas un métier comme les autres,
mais une injustice comparable à l'esclavage.
Il s'agit de l'une des formes les plus flagrantes
de discrimination à l'encontre des Dalits.
La violation suprême de leurs droits humains.
Leur déshumanisation.
Subissant de violentes tempêtes en pleine mer, la famine,
la mutilation et les viols...
Les Noirs ont été empilés et compressés
dans la coque des navires pour être vendus
et condamnés à des horreurs encore plus insondables.
(pleurs)
Leur corps ne leur appartenait plus,
il appartenait à la caste dominante,
qui avait alors sur lui tous les droits.
(cris)
Elles n'étaient plus filles de pêcheurs,
ou un neveu de la sage-femme.
(cris de douleur)
Des mères aimantes... Des neveux têtus,
des boulangers dévoués, ou des horlogers.
Ils étaient fusionnés en une seule masse
de corps indifférenciés.
Ils n'étaient plus des êtres humains méritant l'empathie,
mais des objets sur lesquels on avait tout contrôle.
Ils n'étaient plus des gens.
Ils étaient des numéros.
(cris)
(coup de feu)
Déshumanisés.
(♪♪)
C'était des animaux, sans âme.
Plus des humains.
(pleurs)
Il est plus difficile de déshumaniser un individu
se tenant devant nous.
Plus difficile de déshumaniser un individu
que l'on a eu la chance de connaître.
C'est pourquoi les personnes et les groupes
en quête de pouvoir et de division ne se donnent pas
la peine de déshumaniser un individu.
Mieux vaut attacher un stigmate,
un soupçon d'ignominie à un groupe tout entier.
(murmures indistincts)
Déshumanisez le groupe,
et vous avez déjà déshumanisé chacun des individus
qui en fait partie.
(♪♪)
Le racisme et les castes sont deux choses différentes
parce que la race n'a pas d'impact
sur le fonctionnement du système.
(musique douce)
« Une équipe de petite ligue remporte le championnat ».
(cris d'encouragements)
(rire)
Maman.
Une équipe de petite ligue, qui s'éclabousse.
Oh, c'est ce que je vois.
- Allez! Allez, allez, allez, allez!
(cris d'encouragements)
(acclamations)
Tous ensemble!
(cris de joie)
- C'était une journée chaude comme aujourd'hui.
On était, très excités, parce qu'on venait à peine
de remporter le championnat de la ville,
et l'entraîneur nous avait dit
qu'il nous emmènerait dans ce parc.
Et qu'on allait avoir l'occasion de manger et de nager,
alors on était surexcités, comme vous pouvez l'imaginer.
Ensuite, le gardien du parc s'est approché
et il a pointé Al du doigt.
Hé, toi!
- Oui, monsieur? - Tu n'as rien à faire ici.
Tu devrais le savoir. Avec qui es-tu?
Tout va bien, ici?
- Il est dans votre équipe? - C'est un de mes joueurs.
- Vous savez combien de temps met l'équipe d'entretien à nettoyer?
- À tout désinfecter? - Désinfecter quoi?
- Cette piscine est réservée aux Blancs.
- On ne comprenait pas, on était très jeunes, on n'avait aucune idée de ce qui se passait.
- Oui. - Et, euh...
on voulait sauter dans la piscine,
parce qu'il faisait très chaud, ce jour-là.
Et le garde forestier s'est exclamé:
« S'il entre, personne n'entre »
(musique entraînante)
Alors ils ont sorti Al
et l'ont installé sur une couverture, par terre.
Mais, nous, on continuait à le regarder
et à se demander ce qu'il faisait là.
Alors, avec mes amis,
on s'est approchés de lui pour lui parler.
Et s'assurer qu'il allait bien.
- Vous trouviez ça étrange, ce qui s'était passé. Le fait qu'il soit à l'autre bout,
- alors que vous vous étiez dans la piscine-- - Oui, on avait été séparés.
- Il faisait partie de l'équipe. - Oui, oui.
C'était un membre important,
et ils refusaient de le laisser entrer.
Certains parents lui ont apporté de quoi manger.
- Il est resté assis, tout seul?
Oui, tout seul.
Oh...
Et ensuite l'entraîneur
est retourné parler au gardien du parc.
Il lui a dit: « Hé, vous devez le laisser faire au moins une longueur dans la piscine. »
- Oui, oui. - Alors il a...
il a répondu à l'entraîneur: « Il n'y a qu'un seul moyen pour que je l'autorise. »
- Hum-hum.
(coup de sifflet)
- Tout le monde sort. Dépêchez-vous.
- Dépêchez-vous. - Pourquoi on sort?
- Allez, vite. - Allez, plus vite.
- Sortez. - Je comprends pas.
- Tu touches pas à l'eau, t'as compris?
Hein?
Garde l'équilibre.
Ne touche pas à l'eau.
(musique triste)
Reste stable.
Reste stable.
(♪♪)
Ne touche pas à l'eau.
(♪♪)
- Ça nous a... ça nous a beaucoup affecté,
- et on n'a pas su quoi faire. - Oui.
- Ça continue à m'affecter aujourd'hui.
Quand j'étais enfant,
je voulais jouer au baseball et me baigner.
On n'a pas su comment réagir.
Et j'aimerais pouvoir revenir dans le passé.
Parce que je n'ai pas été à la hauteur.
- Quel âge aviez-vous?
9 ans.
J'avais 9 ans.
(Isabel): Al Bright devint un artiste et un éducateur.
Il fut le tout premier professeur Noir à temps plein
à son alma mater, l'Université d'État de Youngstown.
J'ai manqué de quelques mois seulement l'occasion
de lui parler de mon livre.
Il est décédé à l'âge de 82 ans,
mais une partie de lui l'était déjà
depuis cet après-midi de 1951.
(musique émouvante)
Tout va bien aller, tu verras.
Tout va bien aller.
(♪♪)
(murmures indistincts)
Un monde sans caste...
...serait un monde libre.
(musique douce)
La tragédie des castes...
c'est que nous soyons jugés selon des paramètres
que nous ne pouvons pas modifier.
Selon des étiquettes définissant notre genre,
et notre ascendance.
Des différences superficielles qui n'ont rien à voir
avec ce que nous sommes réellement à l'intérieur.
L'objectif de cet ouvrage n'a jamais été de résoudre
des problèmes issus d'un phénomène millénaire,
mais de témoigner de sa présence
dans la vie que nous menons aujourd'hui.
C'est aussi de mettre en lumière son histoire,
et ce malgré les individus qui la nieront,
et ce malgré les individus qui feront tout leur possible
pour la dissimuler.
Ceux qui tenteront de nous convaincre
que nous devons rester ignorants.
Nous nous devons de savoir.
Il ne suffit pas d'ignorer un traumatisme
pour échapper à l'emprise qu'il a sur nous.
Si on veut y échapper, il faut s'y confronter.
(♪♪)
Quand on vit dans une vieille maison,
on peut ne pas avoir envie de descendre
à la cave après une tempête,
pour constater les dégâts qu'elle a causés.
Mais si on ferme les yeux, c'est à nos risques et périls.
Nous sommes tous semblables à des propriétaires
venant d'hériter d'un morceau de terre
qui est beau à l'extérieur, mais dont le sol est instable.
Les gens disent:
« Je n'ai rien à voir avec toute cette histoire.
Je n'ai jamais eu d'esclaves.
Je n'ai jamais maltraité d'intouchables.
Je n'ai jamais gazé de Juifs. »
Et il est vrai qu'aucun d'entre nous
n'était présent à l'époque où cette maison a été bâtie...
Mais aujourd'hui,
nous sommes les occupants d'une propriété
dont les fondations présentent des fissures,
et dont le toit doit être remplacé.
Nous sommes les héritiers de ses qualités
comme de ses défauts.
Nous n'avons pas érigé les piliers inégaux,
mais ils sont sous notre responsabilité à présent.
Les fissures ne se répareront pas toutes seules.
À nous de limiter les détériorations futures.
Les castes ne véhiculent pas simplement la haine.
Elles la distillent jour après jour
dans notre quotidien et dans notre inconscient.
Elles sont les rouages d'un ordre social en place
depuis si longtemps qu'il nous semble naturel.
Alors qu'il ne l'est pas.
Les castes sont partout autour de nous.
Et pourtant, elles sont invisibles.
Personne ne peut échapper à leur message,
et ce message est simple:
un groupe de personne mérite davantage de liberté
qu'un autre groupe.
La liberté d'aimer ceux qu'on veut aimer.
La liberté d'aller là où on veut aller.
La liberté de s'exprimer
de la manière dont on veut s'exprimer.
La liberté de résister
et de se battre pour avoir le droit de le faire.
(♪♪)
♪ We are the colour ♪
♪ Felt in the spring ♪
♪ You are the wind ♪
♪ Breathe into me ♪
♪ You inherit me ♪
♪ I and inherit you ♪
♪ I am the language ♪
♪ You speak to me ♪
♪ As far as the eye can see ♪
♪ Everything has changed ♪
♪ Tell me how can we stand by ♪
♪ I don't wanna be the same ♪
♪ He toiora ahau nou ♪
♪ Te toi no Kurawaka ♪
♪ Taku rongomaiwhiti e ♪
♪ Takiri ko te haeata ♪
♪ Anga atu ki te ra ♪
♪ Whiti, whiti ki te ora e ♪
♪ We are the waters ♪
♪ The rivers and streams ♪
♪ Flow through the armour ♪
♪ Of a dying breed ♪
♪ I am with you, and you are with me ♪
♪ Baptised in fire ♪
♪ We're lions in the ring ♪
♪ As far as the eye can see ♪
♪ Everything has changed ♪
♪ Tell me how can we stand by ♪
♪ I don't wanna be the same ♪
♪ He toiora ahau nou ♪
♪ Te toi no Kurawaka ♪
♪ Taku rongomaiwhiti e ♪
♪ Takiri ko te haeata ♪
♪ Anga atu ki te ra ♪
♪ Whiti, whiti ki te ora e ♪♪
Sous-titrage: difuze
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