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Il était une fois, dans un grand bois,
un pauvre bûcheron
et une pauvre bûcheronne.
Non, rassurez-vous,
ce n'est pas "Le Petit Poucet", d'ailleurs, moi-même,
je déteste cette histoire ridicule.
Où a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants
faute de pouvoir les nourrir ? Allons, allons...
Pauvre Bûcheron et Pauvre Bûcheronne n'avaient jamais
quitté leur bois.
Pourtant, le froid, la faim, la misère,
leur rendaient la vie bien difficile.
Surtout en ces temps où sévissait la guerre mondiale.
Oui, oui, la guerre mondiale.
Fort heureusement, à quelque chose malheur est bon.
Pauvre Bûcheron et Pauvre Bûcheronne
n'avaient, depuis quelques années, plus d'enfant à nourrir.
N'ayant plus de cœur à chérir, Pauvre Bûcheronne s'en lamentait.
Mais Pauvre Bûcheron, lui,
s'en était très bien accommodé.
Plus d'enfant à chérir, soit,
mais pas non plus de bouche à nourrir.
Petit à petit, l'âge aidant, Pauvre Bûcheronne comprit
que les puissances terrestres, célestes et féeriques
s'étaient toutes liguées avec son bûcheron de mari
pour la priver d'enfant.
Et elle accepta son sort, s'accoutumant au froid,
à la faim, à la misère
et à la solitude.
Et puis, un jour...
Dieux du train,
je vous bénis de venir encore et de ne pas m'abandonner.
Je vous bénis
de m'amener le bruit et la vie.
Vous avez changé ma vie.
Délivrez-moi de la faim et de la misère.
Donnez-moi de quoi manger, de quoi me vêtir, une marchandise.
Juste une toute petite marchandise.
J'implore votre bonté, dieux du train,
vous êtes ma lumière et mon seul espoir.
Je vous en prie, écoutez-moi.
Amen.
Chuuut...
Hm...
C'est quoi ça ?
- C'est quoi !? - Les dieux du train me l'ont offert.
- Les dieux du train ? - Pour remplacer notre enfant perdu.
Ne sais-tu pas à quelle espèce appartient cet enfant ?
C'est un Sans-Cœur !
Non, c'est une petite Marchandise donnée par les dieux du train.
Elle pue, ta Marchandise !
Elle pue.
Rejeton de la race maudite.
Non, c'est mon ange.
- Un ange... Écoute-le donc brailler. - Une fois grand, il sera comme eux.
Pas si nous l'élevons.
- Ils ont tué Dieu. - Ce sont des voleurs.
Il me faudrait travailler longtemps pour avoir de tels habits.
Des voleurs !
Nous n'avons rien à voler et bientôt il m'aidera à fagoter du bois.
S'ils le trouvent, ils nous colleront au mur.
Qui le saura ?
Les autres bûcherons nous dénonceront !
Non, je dirai que je suis redevenue grosse de tes œuvres.
- Non, il est marqué. - Comment ça ?
- Marqué ! - Leur nature n'est pas comme la nôtre.
Regarde. Vois la marque !
Je ne vois pas de marque.
Il n'est pas fait comme moi !
- Ne vois-tu pas ? - Non.
Mais elle est faite comme moi.
Vois comme elle est belle.
Que fais-tu, où vas-tu ?
Je vais le redéposer près de la voie ferrée.
Les dieux le reprendront.
Fais ça, bûcheron,
et tu devras me jeter avec elle sous le train de marchandises.
Et tous les dieux, ceux des cieux, de la nature et du train
te poursuivront où que tu ailles !
Tu seras maudit à jamais et pour toujours !
Soit, qu'il en soit ainsi.
Que tout le malheur à venir soit le tien.
Elle fera notre bonheur.
Garde tout le bonheur pour toi.
Je ne veux plus l'entendre ni la voir, jamais.
Va la remettre dans la remise et fais-la taire.
C'est du lait qu'il lui faut.
Elle n'a aucune chance.
Si les dieux du train m'ont confié cette petite Marchandise,
c'est pas pour la faire mourir, elle vivra. Elle vivra.
Qui va là !?
Une pauvre bûcheronne !
- Que veux-tu, Pauvre Bûcheronne ? - Du lait pour mon enfant.
- Pourquoi ne pas lui donner du tien ? - J'en ai pas, hélas.
Si elle n'a pas de lait aujourd'hui, elle mourra.
La belle affaire, t'en feras une autre.
J'ai plus l'âge et puis cette enfant m'a été confiée
par le dieu du train de marchandises qui passe sur la voie ferrée.
Le dieu du train t'a confié une de ses marchandises ?
- Que ne t'a-t-il donné du lait avec ? - Il a oublié.
Les dieux ne peuvent pas penser à tout, ils ont tant à faire.
Et ils le font si mal.
Dis-moi, Bûcheronne, d'où crois-tu que je tire du lait ?
Du pis de ta chèvre.
- Qui te dit que j'ai une chèvre ? - Je l'ai entendue bêler en fagotant
à la lisière de ton domaine.
- Que me donneras-tu en échange ? - Ce que j'ai.
- Et tu as quoi ? - Rien.
C'est peu.
Je t'apporterai un fagot chaque jour contre deux gorgées de lait.
- Tu veux me payer avec mon bois ? - C'est pas ton bois.
- Et c'est pas le tien non plus. - Et ton lait est celui de ta chèvre.
Rien, dans la vie, ne se donne sans contrepartie.
Sans lait, ma fille va mourir, sans contrepartie. Aide-moi.
Si tu m'aides, elle vivra. Les dieux te protégeront.
Ils m'ont déjà assez protégé comme ça. Vois.
Vois comme ils m'ont protégé, tes dieux.
Je te fais peur ?
Non.
- Je te fais pitié, alors. - Non, les dieux t'ont gardé en vie.
Et ta chèvre aussi.
En vie, oui.
Prends ce châle, regarde comme il est beau.
Il a été tissé par les dieux eux-mêmes avec des fils d'or.
- Tu t'y connais en affaires. - Fais voir ta petite Marchandise.
Oh, ta créature divine a faim.
Comme un vulgaire enfant d'humain.
- Je vais te donner du lait. - Merci.
- Merci. - Relève-toi.
- Relève-toi. - Tu es bon.
- Non, nous avons conclu un marché. - Viens prendre ce qui te revient.
- Qui t'a cassé la tête, homme de bien ? - La guerre.
- Celle-ci ? - Une autre, peu importe.
Ne t'agenouille plus jamais devant moi, ni devant quiconque.
Ne dis plus jamais que je suis bon
ni que je te donne du lait de ma chèvre.
Sinon, je te tuerai.
Pas bouger.
Pas bouger !
Chut...
Bûcheronne, fais taire cet enfant de pourceau, qu'on dorme !
Tais-toi, tu l'effraies.
Lui, effrayé ? Tu t'es fait rouler.
Ce suppôt de Satan ne craint rien. C'est un Sans-Cœur, tu comprends !?
Les Sans-Cœurs ont un cœur.
Tais-toi, tu ne sais rien.
Les Sans-Cœurs jettent leurs enfants par les lucarnes du train
et c'est nous, pauvres couillons, qui devons les nourrir.
Tu entends ?
Tu entends que t'entends rien ?
Un Sans-Cœur, je te dis.
Les Sans-Cœurs ont un cœur.
Non, les Sans-Cœurs n'ont pas de cœur, impossible.
Demain, elle devra partir. Il faut choisir, femme.
Entre ce résidu de fausse couche, tueur de Dieu,
et ton honnête bûcheron de mari !
Demain, elle part. Avec ou sans toi.
Ah ?
Chut...
Si tu veux revenir dans la maison, tu peux.
Et la petite ?
Hm
Bûcheronne ! Bûcheronne, viens donc !
À la fin de cette guerre maudite ! Et qu'elle arrive bientôt.
Et que la fin des Sans-Cœurs maudits arrive aussi !
- Ouais ! - Ouais !
Ils ont tué Dieu
et ont voulu cette guerre, ils méritent pas de vivre !
Ils doivent disparaître à jamais !
- À mort les Sans-Cœurs ! - Qu'ils crèvent !
J'en ai vu sortir l'autre fois d'un des trains. Des porcs !
Sales, mon vieux... Des porcs !
Allez, mort aux porcs !
Tu bois pas ?
Si.
Les Sans-Cœurs ont un cœur.
Quoi ?
- Qu'est-ce qu'il dit ? - T'es malade ?
Les Sans-Cœurs ont un cœur !
Il débloque, il est complètement bourré.
- Allez, va, ça ira mieux demain. - À la fraîche.
Cet abruti ne tient plus l'alcool.
Ouais !
Les Sans-Cœurs ont un cœur.
Les Sans-Cœurs ont un cœur.
Les Sans-Cœurs...
ont un cœur.
Les Sans-Cœurs ont un cœur !!
Les Sans-Cœurs... ont un cœur !!
Bonjour à vous.
Bonjour à vous.
Il est à vous cet enfant ?
- Oui, c'est notre fille. - Quel âge ?
- Un an, à peu près. - À peu près ? C'est marrant.
Ton mari n'a rien dit.
- Ça aussi, c'est marrant. - Il est pas causant.
Ben ouais, ça explique.
- J'y vais, j'ai du travail. - Au revoir.
Bonjour à vous.
Qu'est-ce qui vous amène si tôt ?
Il fallait déclarer ta fille en mairie.
- Il sait pas écrire. - Ben oui.
Je comprends que le bois, alors, les papiers...
Pourquoi tu nous as rien dit ?
Vous m'avez rien demandé.
Hm
Écoute, on est tous
des bons patriotes.
Aider un Sans-Cœur, c'est la peine de mort.
Et nous, on respecte les lois. Donc, on doit livrer la gamine.
La loi, c'est la loi, camarade. On va pas trahir notre pays
pour une saloperie d'enfant de tronc de figuier.
J'ai été assez clair ?
Allez, fais pas d'histoires, va.
Donne-nous la gamine,
qu'on s'en débarrasse.
- Prépare la petite. - Je vais chercher son couffin.
Le camarade a raison.
C'était une terrible erreur.
Ah !
Emmène la petite !
Arrêtez !
- Non ! - Cours.
- Oh non... - Cours.
Sauvez-vous. Sauvez-vous.
Et que Dieu...
Et que Dieu fasse crever ces maudits sans âme...
ni foi.
Cours, cours.
Et que vive notre
petite Marchandise.
Qui va là ?
C'est moi, Pauvre Bûcheronne.
- Que veux-tu, Pauvre Bûcheronne ? - Asile.
Pour moi et ma petite Marchandise.
- J'ai entendu des coups de feu. - T'étaient-ils destinés ?
Ils voulaient me la prendre, alors mon mari, Pauvre Bûcheron,
avec sa hache, il les a...
N'en dis pas plus.
Je connais la noirceur du cœur des hommes.
Ton bûcheron a bien agi et s'il le faut, je le ferai aussi.
Confie-moi ta petite Marchandise.
Suis-moi.
Allez, viens.
Fille des dieux,
voilà ta mère nourricière.
Celle qui t'a donné son lait.
Ta troisième maman.
Pourquoi pleures-tu, Pauvre Bûcheronne ?
Tu auras désormais pour ton enfant du lait à volonté.
J'y perds un fagot, mais j'y gagne une camarade de jeu
pour ma chèvre solitaire.
Ainsi, nous sommes gagnants tous les quatre.
Nul ne peut rien gagner sans consentir à perdre quelque chose.
Fût-ce la vie d'un être cher ou la sienne propre.
Les jours succédèrent aux jours.
Les saisons aux saisons.
La guerre à la guerre.
Les héros ont succédé aux héros.
Le chagrin au chagrin.
Et les trains aux trains.
Dans leurs wagons plombés, agonisait l'humanité.
Nul n'entendit les cris des convoyés.
Les sanglots des mères se mêlant aux râles des vieillards,
aux prières des crédules,
aux gémissements et aux pleurs des enfants séparés de leurs parents
déjà partis dans les limbes du paradis réservé aux innocents.
Et puis...
Et puis, les trains cessèrent de rouler.
Allez, viens, on y va.
Il s'est échappé.
Qui va là ?
Qui va là, j'ai dit !?
Rha...
Ah...
Oh.
Qui que vous soyez, prenez soin de cet homme si bon.
Qu'il trouve le bonheur et la paix qu'il n'a pas eu sur Terre
et accueillez-le où que vous soyez.
À quoi bon ?
Je vous ai prié tellement de fois de faire tellement de choses.
Et si cette enfant est là, c'est pas grâce à vous,
c'est grâce à la main qui l'a jetée du train,
grâce à mon mari, Pauvre Bûcheron, et grâce à cet homme et à sa chèvre.
Non, c'est pas grâce à vous.
S'il vous plaît, bénissez-les.
Zdes' !
Bien des années plus tard, presque une vie,
alors que la paix était plus ou moins redevenue mondiale,
l'homme était devenu un pédiatre de renommée internationale.
Après la guerre, il avait repris ses études de médecine
et il consacrait sa survie à s'occuper des enfants des autres.
Il était régulièrement invité à expliquer son approche de l'enfance
dans divers colloques à travers le monde.
Nous le retrouvons en route vers une capitale européenne,
dans un pays qui avait eu son lot de tragédies.
Je peux vous aider ?
Vous pouvez me traduire ?
Ils disent que sur la photo, c'est Maria Czekolowska, vingt ans,
qui a été désignée comme la plus méritante des jeunes pionnières.
Car fille d'une pauvre femme illettrée.
Une simple bûcheronne devenue marchande de fromage.
Je vais le prendre.
Il paraît que cette histoire est un conte.
Que rien de tout ça n'est arrivé.
Ni les trains, ni les camps.
Ni les familles dispersées en fumée.
Ni le feu, ni les cendres.
Ni les larmes, ni la guerre.
Ni les survivants.
Ni la douleur des pères et des mères recherchant leurs enfants disparus.
Oui, on dit que rien de tout cela n'est arrivé.
Que rien n'est vrai.
Mais on dit tant de choses.
La seule chose vraie, vraiment vraie,
c'est qu'une petite fille qui n'a jamais existé
a été, un jour, jetée d'un train de marchandises imaginaire
et qu'une pauvre bûcheronne, qui n'existait pas non plus,
l'a ramassée, nourrie, chérie,
aimée plus que tout, plus que sa vie même.
Oui, voilà la seule chose qui mérite d'exister,
dans les histoires comme dans la vraie vie : l'amour.
L'amour offert aux enfants,
aux siens comme à ceux des autres.
L'amour qui fait que, malgré tout ce qui existe,
et tout ce qui n'existe pas,
l'amour qui fait que la vie continue.
Le reste est silence.
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