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Original subtitles

Y a quoi dans ta boîte ?

Ca te regarde pas.

Tu veux vraiment pas me dire ?

Tu répéteras pas ?

Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

C'est ma boîte à secrets. Tu la veux ?

Si tu la veux, je te la donne.

- Mais tes secrets ? - Maintenant,

ce sera nos secrets.

Mando.

Mando.

C'est elle, ta mère ?

Tu vas pas

la rejoindre ?

C'est un drôle de prénom, Mando.

Tu t'appelles comment ?

Loup.

C'est un drôle de prénom, Loup.

Mando.

- Tu fous quoi ? T'entres pas ? - Il y a Chapuiseau.

Quoi, Chapuiseau ?

Je veux pas le voir. Il est malade. Il me cherche des noises.

- Pourquoi ? - J'en sais rien.

Il a besoin d'un souffre-douleur.

Quitte à y laisser une dent, mets-lui ton poing dans la figure.

- T'en entendras plus parler. - J'aime pas la violence.

- T'as la trouille. - Pour toi, c'est simple.

Les salauds, on leur fait la peau, c'est simple, oui.

Bon, on fait quoi ?

Si on allait au cinéma, plutôt.

On a dit qu'on irait voir "Huit et demi",

- il y a une séance à 14 h. - Tu sèches, maintenant ?

Un garçon irréprochable, si bien élevé ?

- Tu sais quoi, tu m'emmerdes. - Moi aussi, je t'aime.

Il n'y a pas vraiment eu de fille dans cette histoire.

Juste deux garçons et ça n'a pas été plus facile pour autant.

Il n'y a pas eu de rivalité imbécile, c'est autre chose

qui a fini par nous déchirer.

Quelque chose qui était là dès le début,

mais que personne ne pouvait encore imaginer.

On ne comprend jamais quand c'est réel ou imaginaire.

Ce que tu es cartésien.

- T'as aimé la musique, au moins ? - Ca, c'est l'Italie.

- Quoi, l'Italie ? - Bonjour, Mme Mancini.

La musique dans le film de Fellini qu'on vient de voir.

Vous n'aviez pas cours ?

Tiens, Loup. Tu viens m'aider.

Vous préparez quoi ?

Un ragoût. Tu veux bien me couper des tomates ?

Oui.

Ca vous manque l'Italie, Mme Mancini ?

Combien de fois il faudra que je te répète

de m'appeler Enza ?

Oui, bien sûr que ça me manque l'Italie.

C'est mon pays.

Ce sera toujours mon pays.

Ca fait quoi ? 20 ans que vous habitez Paris ?

17, exactement, mais qu'est-ce que tu veux...

Même après toutes ces années, on reste des exilés.

Enfin, nous on dit qu'on est des exilés.

Et vous, vous dites qu'on est des immigrés.

J'ai pas l'impression que Mando se sente tellement Italien.

Armando, c'est différent. Il est né ici.

L'Italie pour lui, c'est juste le mois d'août

dans la famille.

Ils aiment bien ses cousins, mais bon...

C'est un petit Parisien, comme toi.

Vous regrettez parfois ?

- Quoi donc ? - D'avoir quitté l'Italie.

Jamais. On a fait le bon choix. Il fallait qu'on parte.

T'en a mis du temps. Elle t'a collé aux travaux forcés ?

Ou elle t'a obligé à lire la Bible pour te faire pardonner

tes fautes et les miennes ?

Les tiennes sont trop nombreuses.

Ou vous avez parlé du parc Monceau,

des chaisières avec leurs tickets, des marchands de ballons,

vous êtes dans la nostalgie, vous deux.

Et toi, non, bien sûr.

D'ailleurs, je me demandais...

Elle est où ta boîte

à secrets ? Tu les ranges où ?

Laisse tomber. Regarde plutôt ce que je t'ai déniché.

"Les maisons hantées".

Franchement, après "Le fantôme de l'opéra",

ça m'a paru logique, non ?

Tu sais quoi ? On m'a dit que pas loin,

on pouvait tester les tables tournantes.

Ca te dirait pas qu'on y aille ?

Attendre des heures qu'une commode bouge,

qu'un guéridon déchaîné grimpe les escaliers...

T'es sérieux ?

J'ai l'air de plaisanter ?

D'accord. On y va quand ?

T'es sûr ? Tu ne feras pas faux bond au dernier moment ?

- C'est mon genre ? - Ca t'est déjà arrivé.

On a dit qu'on en parlait plus.

Tu crois qu'il y aura des vieilles actrices folles ?

Je crois surtout que ça va être génial.

A propos de génial. On retourne voir "Huit et demi" ?

Tu es d'accord, c'est un film sur la dépression,

la folie même ?

Pas du tout. C'est un film joyeux.

Plein de confusion. Presque fantastique.

Quand il rencontre sa mère et son père devant leur tombe.

C'est génial.

Ca veut dire que les morts ne sont jamais complètement morts.

Regarde.

Ca fait pas trop tape-à-l'oeil ?

Non, c'est parfait. Tu vas à une remise de décorations ?

Gaby.

- Je savais pas que vous seriez là. - Catherine t'a préparé

un repas froid. Tu dîneras dans la cuisine.

Vous sortez ?

Oui, j'ai une soirée de charité.

Pour quelle oeuvre de bienfaisance ?

Oh ! Tu m'ennuies,

je sais plus.

Vous avez oublié ?

Je n'ai pas de mémoire pour les détails.

Les détails...

Dis-moi plutôt comment tu trouves ta mère.

- Papa ne vous accompagne pas ? - Tu l'as raté de peu.

Il vient de sauter dans une voiture pour l'aéroport.

Ses affaires, tu sais bien.

Pourquoi j'ai l'impression que mon père est juste un homme

qui file à l'aéroport ?

Parce que c'est exactement ce qu'il est, mon chéri.

Bon, j'ai des devoirs.

Tu as raison.

Très important, les études.

Catherine !

Catherine ?

- Oui. - Venez avec moi.

Elle est effrayante, non ?

Une excellente bridgeuse.

Elle pourrait faire semblant de s'occuper de moi.

Tu es injuste. Elle n'a pas le temps.

En tailleur à 10 h du matin,

coiffée, manucurée.

Et puis, tous ces rendez-vous.

Tu m'as apporté

- mes journaux ? - J'ai oublié.

Tu vois ? Tu me les apporteras demain.

Sers-moi une petite vodka.

Merci.

Tu en veux ?

Non.

Tu finis ma cigarette ?

Non, arrête.

Gaby avait quatre fois mon âge.

Je la considérais comme mon amie d'enfance.

Elle m'entraînait dans ses nuits blanches

et me confiait ses martingales infaillibles.

Elle m'apprenait la vie, quoi. La belle vie.

Je voudrais remercier notre médium qui m'a été d'un grand secours

après la mort de mon mari

et qui m'a littéralement

sauvé la vie.

René, mon mari a été

incinéré.

Comme il aimait beaucoup la lecture,

j'ai commandé une urne en forme

de livre et je l'ai installée sur ma table de nuit pour pouvoir

lui parler avant de dormir.

Chaque jour, quand je partais en tournée dans mon taxi,

je déposais l'urne sur le siège avant...

A la place du mort.

Je voulais continuer à tout partager.

Il y a un an,

les ennuis ont commencé.

Des coups contre les murs.

Des objets se déplaçaient. L'urne est tombée de la table de nuit.

Les cendres de René se sont répandues sur le lit.

J'ai pris mon aspirateur,

j'ai mis un sac propre

et j'ai récupéré René. Vous imaginez ce que j'ai ressenti ?

Juste après, je suis tombée malade.

Je mangeais plus, alors j'ai consulté

notre médium qui a aussitôt

soupçonné l'oeuvre d'une force occulte.

Les malaises se produisant

au lit, il m'a conseillée d'inciser la toile du matelas

pour trouver un objet malfaisant. Vous savez ce que j'ai trouvé?

Un nodule de bois, comme un cercueil

en formation.

Probablement la conséquence

de l'éparpillement des cendres de mon René.

L'esprit de mon mari voulait tant que nous soyons

inséparables.

Voilà qui nous confirme

dans l'extrême vigilance que nous devons

sans cesse manifester

par rapport aux puissances de l'ombre.

- Ca ne devait pas être un bon soir. - Sans doute.

Ou alors...

On a qu'à directement aller au cimetière.

Après tout, c'est là qu'on trouve les morts.

Mais bien sûr, le cimetière.

Franchement, on aurait pu y penser avant.

Bonjour.

Merci, monsieur.

Alors ?

Ah... Oh, l'écharpe, ce qu'elle est moche !

Ben non...

Tu ne sais pas encore t'habiller, mais tu es beau quand même.

Dis-moi, tu as l'air essoufflé.

Tu sais bien que je m'en fiche que tu sois en retard.

Ce qui compte c'est que tu viennes. Tu bois quelque chose ?

Pas de refus.

"Pas de refus", comment tu causes ?

Tu veux que je te file une vodka ?

Je préfère de l'eau, si tu en as chez toi.

Bien sûr que j'en ai, mais c'est pas normal

qu'un garçon de ton âge ne sache pas apprécier une bonne vodka.

Quel âge tu as, d'ailleurs ?

16 ans, bientôt.

Mon Dieu, je t'ai quasiment connu dans le ventre de ta mère.

C'est fou ce que le temps passe.

Je ne vois jamais le temps passer.

- Gaby ? - Oui.

Tu les as vraiment tous lus ?

- Quoi donc ? - Les romans de la Série Noire.

Bien sûr.

Je les ai pas mis là pour faire joli.

Ce sont tous les livres que j'ai gardés quand j'ai vendu...

..ma librairie.

Voilà. Bon, allez dépêche-toi.

Je crève de faim.

Tiens.

- Tu n'oublieras pas mon sac. - Ouais.

Et mes cigarettes.

Tu as la clé ?

Henri, qu'est-ce qui se passe, aujourd'hui ?

Nous sommes là depuis une demi-heure,

nous n'avons même pas la carte.

Moi, c'est Robert, Mme Gaby et vous êtes là depuis cinq minutes.

D'accord, Henri, mais vous ne m'avez pas apporté mes coudes.

- Tout de suite. - Mes coudes ?

Des quignons de pain, des croûtons.

J'ai horreur de la mie, du milieu.

Je n'aime que les extrémités.

Il y a un message là-dedans ?

Pas du tout. Pourquoi ?

Un truc que je devrais comprendre.

Brûler la chandelle par les deux bouts ? Refuser le compromis,

être radical ?

Non, c'est juste que j'aime les croûtons,

c'est tout.

Merci, Henri.

N'oubliez pas mes trois cafés.

On n'a pas commandé.

Mme Gaby ne boit ses cafés que s'ils sont froids.

Tu vois ? Henri a de la mémoire. Tu as une mémoire de poisson rouge.

C'est pas la première fois

qu'on déjeune ensemble.

T'as oublié que je prenais trois cafés en ligne.

Raconte, mon petit Loup. Qu'est-ce que t'as fait ?

On est allés à une soirée chez les spirites avec Mando.

Comment c'était ?

Un peu glauque.

Glauque ?

Alors ça, c'est terrible.

Y a des choses dans la vie, dramatiques, passionnantes,

mais alors le glauque, c'est l'ennui.

Comment il a trouvé ton... Mando ?

Un peu déçu, mais ça lui plaît de parler aux morts.

- Il est bizarre, ce garçon. - C'est mon ami.

- T'as de drôles d'amis. - Oui, je vous ai tous les deux.

Voilà.

Vous avez choisi ?

Oui, alors pour mon invité,

une sole meunière.

Tu verras, c'est très bon pour le cerveau.

Et pour moi, un pot-au-feu avec trois os à moelle,

du gros sel, des cornichons, de la moutarde forte.

Ca ne te plaît pas ? Ah !

Tu vois ce type,

- là-bas ? - Oui.

Je ne peux pas me passer de lui.

On se voit demain, à midi ?

Oui, c'est ça.

Bon ben, à demain, alors.

C'est qui, cette fille ?

- Je t'expliquerai. - Ouais.

Je n'avais pas eu de frère.

Mando avait pris la place.

Parfois, je me dis que c'était plus qu'un frère.

C'était mon double. Un double courageux et ombrageux.

Le hasard avait même fait qu'on se retrouvait dans la même classe.

Et puis, de temps en temps, ma vraie famille me rattrapait

et là...

..c'était une autre histoire.

Donc... Vous pensez que c'est une bonne idée, ce voyage ?

Quoi ?

Eh bien, en Angleterre ?

Mais oui, ça lui fera beaucoup de bien.

Mais enfin... cette ville...

On prétend que c'est très décadent.

Cette ville ?

Londres.

Quand bien même ça le serait,

il a besoin d'être déniaisé.

Vous êtes sérieux ?

Ce serait de son âge.

Je me demande si ce n'est pas mieux que vous soyez

si peu présent et que vous ne le voyiez presque pas,

vous lui donneriez de drôle d'idées.

Rassurez-vous, il n'a pas besoin de moi.

Il a de très bonnes fréquentations.

Vous les connaissez, ses fréquentations ?

Excusez-moi, Gaby.

Tu les connais ?

Ma chérie,

si c'était le cas et que ces fréquentations

soient inquiétantes, tu crois que je t'en parlerais ?

Je ne comprends strictement rien à la relation que tu as avec mon fils.

Je pense que tu ne comprends strictement rien à ton fils.

Pourquoi sommes-nous amies, toi et moi ?

Parce que nous l'avons été un jour,

parce qu'il est difficile de renoncer à ses habitudes.

Et parce que je te suis utile.

Grâce à moi, tu n'as pas mauvaise conscience.

Vous savez, il ne viendra pas.

Désolé pour hier soir.

Rien de grave, je te dis.

- Tu m'as attendu toute la nuit ? - On s'est mal compris.

On s'est trompés de cinéma. C'est des choses

qui arrivent.

J'ai pas attendu. Je suis juste resté une demi-heure.

Et alors ? C'est censé prouver quoi ?

Tu penses que l'amitié ça se mesure à ça ?

Le temps qu'on est prêt à attendre l'autre ?

Ca ne se mesure pas.

Ca se donne, Loup. Point.

Comment tu fais pour toujours me pardonner ?

La vache ! Ca caille.

Toujours pas ?

On se prend un truc au Balto ?

- Bonsoir. - Deux cafés, s'il vous plaît.

A ton avis, pourquoi elle change d'attitude comme ca ?

Pourquoi elle passe de l'amour au mépris

quand elle monte dans la décapotable ?

Parce que Piccoli la fait monter dans la voiture.

C'est comme s'il la vendait au producteur.

Elle a l'impression qu'il la traite

comme une prostituée.

C'est une enfant gâtée. Elle n'en fait qu'à sa tête

et il l'oblige à faire un truc qu'elle n'a pas envie de faire.

Elle se venge comme un môme.

Non, c'est vraiment un truc de femme.

Ca dit quelque chose

- sur la féminité. - Ou alors, elle est folle.

- Folle ? - Un truc ne tourne pas rond

depuis le début et sur un détail,

ça se déclenche.

Merci.

En tout cas, Piccoli,

il comprend tout de suite qu'il a fait une connerie, mais bon...

Là tout de suite, c'est trop tard.

Ca devient une chose irréversible. Ca, c'est puissant, tu trouves pas ?

Ouais, et en même temps, c'est terrible.

Il fait juste une toute petite erreur et il arrivera

jamais à la rattraper.

Tu la vois toujours, cette fille ?

Quelle fille ?

Tu te fous de moi ? Tu la caches dans ta boîte à secrets ?

Loup... J'ai pas de secrets pour toi.

Ma boîte, je te l'ai donnée. Je vais pas la reprendre.

Elle est belle, hein ?

C'est la plus belle.

Elle est plus que belle.

Elle a du chien, du mordant. Une sorte de perversité enfantine.

T'as rien remarqué ?

- Quoi ? - L'autre photo.

Là.

Le regard.

Qu'est-ce qu'il a ?

Ben, la tristesse.

Ouais, mais...

Là, elle sourit.

Ouais... T'es encore trop jeune pour

savoir qu'on peut sourire

et être ravagé par le chagrin.

Mais si tu veux mon avis,

soit elle finira comme Marylin

ou bien elle enverra tout valser, elle ne supportera plus

la lumière.

Ah oui ? Et toi, tu aimes la lumière ?

Je ne suis pas une star.

Je ne sais pas à quel moment

les choses ont commencé à ne plus tourner rond.

Peut-être qu'il n'y a pas eu de moment.

Peut-être que ça s'est produit si lentement

qu'on ne s'en est pas aperçu.

Je sais simplement que le comportement de Mando a changé.

J'aurais dû faire plus attention à ses solitudes,

à ses emportements.

Tu sais que Loup t'attend depuis une heure ?

On avait rendez-vous ?

J'avais pas confirmé. Je peux repasser.

Non, c'est bien que tu sois là. C'est toujours bien.

On doit préparer le devoir de géo.

T'étais où ?

Au cimetière.

- Au cimetière ? Quel cimetière ? - Au Père-Lachaise.

Personne de la famille n'est enterré

- là-bas. - Et alors ?

Au moins, tu as senti la présence

du Seigneur. Tu ne mets plus les pieds

- à l'église. - Commence pas avec Jésus.

Je t'interdis de parler

comme ça !

C'est le fils de Dieu. Il a souffert pour nous.

- Il en est mort.

- Tu me fais rire avec ses souffrances.

Il est mort pour nous ? Au moins, il est mort pour quelque chose.

C'est bien le seul.

Si quelqu'un devait avoir la certitude d'une vie éternelle,

c'était bien lui. Mourir dans ces conditions,

- tu parles d'un sacrifice. - Arrête.

- Il fait ça pour m'embêter. - Quoi, maman ?

Il a souffert trois jours.

Vingt coups de fouet. Une couronne

d'épines. La crucifixion.

Ca, les clous, ça devait être pénible.

Qu'est-ce que c'est comparé à ce qu'ils ont enduré à Auschwitz ?

On a pris leur peau pour faire des abat-jour !

Le gras pour faire du savon !

Tu mélanges tout.

Non, maman. Je pense à la vraie souffrance.

Aux morts qui méritent qu'on ne les oublie pas.

Mais ça, évidemment, ça te dépasse.

Allez viens, Loup.

Ca sent trop le bénitier, ici.

Va.

Ne t'occupe pas de moi. Va.

Vous êtes sûre ?

Je suis sûre.

Pourquoi parler comme ça ?

Tu sais pas tout. C'est pas celle que tu crois.

Raconte. J'écoute. Qu'a-t-elle fait de si grave ?

Qu'est-ce qu'il y a, Mando ?

C'est à cause de moi ? J'ai dit un truc qu'il fallait pas ?

Tu es fâché avec Marianne ?

Qu'est-ce que Marianne vient faire dans cette histoire ?

En fait, on ne va jamais voir des films d'amour.

Les films policiers ou les films d'horreur, c'est tellement mieux.

J'adore avoir peur.

Peur ? Toi ?

Tu fais semblant.

Ce que t'adores, c'est quand je mets ma main sur tes yeux au pire moment.

Les films d'amour, c'est de ton âge.

T'es tombé amoureux ? T'as trouvé une petite amie ?

Ca va pas, non ?

Ca serait quand même mieux que de sortir tous les soirs

avec une femme bien plus âgée que ta mère.

A ce propos, Mando va me présenter la femme de sa vie.

Regarde-la bien.

C'est peut-être un vampire.

Bonjour, mesdames.

C'est ainsi que tu salues mes amies ?

Cet enfant est décidément très mal élevé.

A qui la faute ?

Hop ! Hop ! Hop !

Ta tante Nine est morte.

Vous n'avez pas trouvé d'autre manière de l'annoncer ?

Eh bien... C'est la stricte vérité.

Son coeur a lâché.

C'est arrivé quand ?

Hier après-midi, elle venait d'être transportée à l'hôpital.

Il faudrait que tu t'y rendes.

Vous ne m'accompagnerez pas ?

Nous étions en froid. Tu l'as oublié ?

- Et mon père ? - Il est en Suisse.

Tu crois qu'on rentre, comme ça ?

Qu'est-ce que je joue, moi ?

Gaby, tu étais là ?

Oui, mon petit Loup. Je me suis isolée en t'attendant.

Tu es au courant pour la tante Nine ?

- Oui. - Viens, mon poussin.

Merci d'être venu. Je ne voulais pas être tout seul.

Excusez-moi, c'est ici l'aile A ?

Oui, c'est ici.

Je ne t'ai pas dérangé quand j'ai appelé ?

J'étais avec Marianne. Ca n'a pas d'importance.

Elle va me détester.

Au contraire, et j'aurais raté ça pour rien au monde :

mon premier cadavre.

Tu parles de ma tante, Mando.

Je ne lui manque pas de respect. Au contraire.

C'est curieux. Elle n'avait pas de mari, pas d'enfants.

Elle ne fréquentait presque plus mes parents.

J'étais la dernière personne à qui elle téléphonait.

La dernière fois qu'elle m'a appelé,

elle m'a dit qu'elle sentait la mort se rapprocher.

Bien sûr, je ne l'ai pas crue.

La seule chose que j'ai trouvé à lui dire, c'est :

On parie une bouteille de champagne que tu ne vas pas mourir ?

Tu sais ce qu'elle a répondu ?

Pari tenu.

Ouais.

Elle a gagné.

Elle aura mérité sa coupe.

J'ai oublié son collier de corail. Il ne vit que s'il est porté.

Tu crois qu'il reprendrait des couleurs sur son cadavre ?

A nous, maintenant.

Si vous voulez me suivre. Elle est prête.

- C'est son neveu. - Merci.

C'est vous le médecin des morts ?

Oui, c'est moi.

C'est une très belle appellation, je trouve.

Notre métier, c'est vraiment de faire parler les morts.

Je crois que c'est ma tombe préférée,

sûrement à cause de "Dorian Gray". Un des meilleurs livres fantastiques

de tous les temps, non ?

Dis plutôt que t'attends de savoir si on a encore émasculé l'ange.

C'est bizarre que des vandales le privent de ses attributs si souvent.

Qui ferait ça ?

Depuis que tu m'as raconté ça, je me demande si ce n'est pas toi.

Je t'imagine la nuit avec un burin à la main.

Tu sais qu'ils ferment la nuit ?

Je me demande si c'est pour interdire aux visiteurs d'entrer

ou aux morts de s'échapper.

Il n'y a que toi pour avoir des pensées pareilles.

- Faut que je te présente Berthe. - Qui ?

Berthe Flanchet.

Née en 1813, morte en 1842.

- Je l'ai découverte l'autre jour. - Qu'a-t-elle de si particulier ?

Je l'ai choisie pour sa statue.

On a envie de caresser ses fesses.

- Un rêve, pas vrai ? - Ouais.

- Je peux te poser une question ? - Pose toujours.

Qu'est-ce que tu aimes chez les morts ?

Je leur parle plus facilement qu'aux vivants.

Tu écris, n'est-ce pas ?

Qu'est-ce que tu veux dire ?

Un roman ou tu tiens ton journal.

- Comment tu sais ? - Je devine.

Ca aide à faire le tri

entre bons et mauvais moments. Dans un journal, tu gardes les bons.

Regarde ces deux-là.

Des jumeaux.

Nés le même jour, mort à un jour d'écart.

T'imagines, ils ont dû

dire au revoir à leurs femmes, promettre qu'ils allaient revenir,

jurer que rien ne leur arriverait, chacun veillant sur l'autre.

Et Maurice a été tué.

La promesse a été rompue. Il n'est plus resté qu'à Marcel

à mourir à son tour.

Tu crois ?

J'aime l'idée qu'ils aient été inséparables jusqu'au bout.

T'arrêtes de draguer ma copine ?

Je ne la drague pas. Elle est amoureuse.

Il est un peu cachottier.

Toi qui sait tout de lui. Tu vas me dire ce qu'il a au poignet.

Il refuse de me dire. C'est parce que je suis une fille,

je ne comprends pas ?

Je me suis cassé la poignet au ski.

Ah bon ? C'était quand ?

Y a longtemps, en Italie.

Tu sais skier, toi ?

Y a plein de trucs que je sais faire

dont tu n'as pas la moindre idée.

Vous allez en Normandie ?

Mes parents ont une maison à Trouville.

Tu pourrais venir, Loup.

Il pourrait venir.

C'est gentil, mais je crois que je ne vais pas pouvoir.

Pourquoi ?

Gaby est malade. J'ai promis

que je restais avec elle.

C'est qui, cette Gaby ?

Une emmerdeuse.

Une vieille emmerdeuse.

C'est raisonnable, la cigarette ?

Déraisonnable. Très déraisonnable.

Et la vodka ?

Le docteur a dit

que tu devais lever le pied.

Mais le docteur hait la vodka, il préfère le vin blanc.

Il ne boit que du Sancerre.

Par contre, il aime beaucoup le chocolat.

Tiens. Prends-en un.

Ouais. Celui-là.

Tu sais ce que j'ai dit la 1re fois ?

- Non, c'est quand ? - Quand tu es venue dans ma chambre.

Je devais avoir... cinq ans.

Je t'ai dit que je détestais toutes les amies de ma mère.

Sauf toi.

Tu avais déjà un goût sûr.

Tu sais comment je les appelais ? Je continue, d'ailleurs.

Les mortes. Comme au bridge.

Avec leur rouge à lèvres framboise,

leurs joues poudrées. Elles engloutissaient leur Paris-Brest.

Elles me dégoûtaient.

Leurs fourrures puaient le cadavre.

Ah ben, dis donc.

Et qu'est-ce que tu m'as dit ?

Que tu étais le contraire.

Que tu étais la vie.

Ah !

Il me semble que tu as un peu changé.

Tu n'as plus peur de la mort.

Avec tes lectures, tes livres

sur les fantômes. Tes virées au Père-Lachaise.

C'est vrai.

Je ne sais pas pourquoi.

C'est Mando qui m'entraîne.

Et je le suis.

J'aime bien le suivre.

Donne-moi la vodka.

Oui, mais c'est pas bien.

"Lorsque la lumière du jour frappa sur les carreaux,

"il ne restait plus rien de ces deux-là.

"Ni vêtements, ni chaleur.

"Peut-être, une ombre molle sur le parquet,

"un reste de vie.

"Et c'est ainsi que s'achève la sinistre histoire de Despéra.

"Qui sait si aujourd'hui,

"parmi le peuple des gardiens hantant

"les sous-sols du quai de la Rapée,

"il reste quelqu'un qui se souvient d'elle ?"

Eh ben, tu m'as sacrément caché ton jeu, hein ?

- Tu aimes ? - Si j'aime ?

C'est fantastique. Pourquoi tu n'en as pas parlé avant ?

J'attendais tes aveux.

Tu me les as un peu extorqués, mes aveux. Mais tu as bien fait.

Et puis, c'est génial que l'écriture nous réunisse aussi,

- en plus du reste. - C'est pas trop noir ?

Tu plaisantes.

Gaby nous trouve un peu morbides.

Qu'elle se mêle de ses oignons !

- Ne parle pas d'elle comme ça. - Que serait-elle

sans toi ? Qui irait lui rendre

- visite ? - Tu es jaloux ?

J'aime pas les vieux, c'est mon droit.

Et ce besoin de célébrer la vie à tout moment. C'est indécent

- pour une personne de son âge. - C'est vrai. Tu préfères les morts.

Mais non, c'est toi que je préfère.

Ca va, mon petit Loup ?

Oh, tu es patient.

C'est pour ça que je t'aime.

Quel temps il fait dehors ?

Oh là là !

Il fait un froid de canard.

Bon, je ne peux pas mettre de veste.

Je crois que je vais mettre un manteau.

Qu'est-ce que tu as ?

Tu boudes ?

Tu es triste ?

On s'est disputés avec Mando.

Ben alors, c'est pas grave.

Tu auras le plaisir de la réconciliation.

Ca ne nous était jamais arrivé.

Vous ne vous étiez jamais disputés ? C'était quoi le sujet ?

Ce n'est pas important.

Tu ne veux pas me le dire.

Bon.

Alors, écoute, mon chéri, aide-moi parce qu'on va sortir,

- on va aller dîner. - Quoi ?

Oui ! Ca va te changer les idées. Puis on ira au cercle de jeu.

- Pourquoi ? - Jouer ma retraite.

Tu ne touches pas de retraite.

- Je plaisante. - Ca me gêne que tu brûles l'argent.

J'ai beaucoup perdu, j'ai toujours tout regagner.

J'ai été riche, tu sais.

Très très riche.

Et le jour où je n'aurai plus de quoi aller au cercle, adieu Berthe.

On n'y est pas encore.

Puisqu'on va au cercle,

je prends mon renard rouge, il m'a toujours porté chance.

En attendant, bois une vodka, ça va te remonter

et moi, je vais me coiffer.

Carte.

Banco.

Mme Mancini, je ne vous réveille pas ?

- Loup ? - Mando est là ?

T'es où ?

Dans une cabine, en bas. Je peux monter ?

Entre.

Tu as une mine épouvantable.

Viens, je te prépare un café.

Tu fumes, maintenant ? Tu empestes le tabac.

L'alcool aussi. Tu as bu ?

J'étais avec mon amie Gaby.

On a passé la nuit dans un tripot. Je l'ai raccompagnée

et n'ayant pas envie de rentrer, j'ai marché.

Ta mère doit se faire un sang d'encre.

Pas d'inquiétude, elle ne s'est sûrement rendu compte de rien.

Détrompe-toi. Les mères savent tout. Même ce qu'on leur cache.

Surtout ce qu'on leur cache.

Mando n'est pas réveillé ?

Il n'est pas là. Il est sorti tôt, ce matin.

Vous savez où il est allé ?

Il ne me dit rien, tu sais.

Je suppose qu'il est au cimetière.

Tu sais qu'il n'est finalement pas parti à Trouville ?

Il a posé un lapin à Marianne au dernier moment.

Vous vous êtes disputés tous les deux ?

Oui, un peu.

C'est pas bien. Tu es son ami, Loup.

- Son seul ami. - Je sais.

Mais son amitié me fait peur, parfois.

J'ai l'impression qu'il idéalise tout.

Il faut que tu prennes soin de lui.

Moi, c'est lui qui me fait peur,

- quand il est comme ça. - Comment ça ?

Ca lui arrive de ne pas tourner rond.

Tu as remarqué, quand même ?

Oui.

C'est vrai qu'il est étrange, parfois.

Mais il a toujours été étrange, non ?

C'est pour ça qu'on l'aime.

Oui, tu as raison.

C'est pour ça qu'on l'aime.

Ta mère m'a dit que je te trouverais ici.

Ah oui ?

Pour la tombe, j'ai hésité entre Berthe et les deux frères.

Tu vois, j'ai choisi les deux frères.

Je suis venu leur apporter des fleurs.

Tu les aimes bien, ces deux-là ?

Ils me font penser à nous.

Sauf que nous on est vivants, Mando.

Vivants.

Ca te dirait pas qu'on aille au cinéma tous les deux ?

Ouais, juste toi et moi. Bonne idée.

Tu voudrais voir quoi ?

Il y "L'assassin connaît la musique", ça a l'air bien.

Qu'est-ce qu'il y a ?

Dis-moi.

Je l'ai déjà vu.

Ah oui ? Quand ça ?

Je sais plus, il y a deux semaines.

- Tu ne me l'avais pas dit. - Je ne te dis pas tout.

Tu l'as vu avec elle ? Avec ta vioque ?

Quoi ?

Ne mens pas. Tu en es incapable.

Oui, je l'ai vu avec elle.

Mando !

Mando, reviens !

Je voulais vous voir. Savoir à quoi vous ressembliez.

Tu es Mando ?

Je peux entrer ?

Mais bien sûr, je t'en prie.

Entre, Mando. Fais comme chez toi.

Assieds-toi.

Tu me donnes le tournis.

Quelle heure est-il ?

Je suis rentrée très tard, ce matin.

Je ne comprends pas ce que vous faites avec Loup.

Pardon ?

J'ai dit : "Je ne comprends pas ce que vous faites avec Loup."

J'avais bien entendu.

Vous devriez plutôt fréquenter des personnes de votre âge.

J'aimerais bien,

mais tous mes vieux amis sont morts.

Et j'ai horreur des jeunes cons.

J'aimerais que vous laissiez Loup tranquille.

Ah !

Tu veux Loup pour toi tout seul.

Tu es du genre à exiger

l'amitié exclusive.

Moi, je suis très partageuse.

J'aime bien que mes amis décident de leur choix, seuls.

Vous me dégoûtez.

C'est mon goût de la vie qui te dégoûte ?

Je n'aurais pas dû venir.

Au contraire. Mando !

Regarde-moi.

On ne t'a jamais dit que tu ressemblais à Rimbaud ?

Ne te laisse pas dévorer par ces passions.

Entre. Tu connais le chemin, maintenant.

Bonjour, Gaby.

C'est toi, mon petit Loup.

- Ca va ? - Bonjour, mon poussin.

Je croyais que c'était ton ami

Mando, il est venu tout à l'heure.

- Mando est venu ? - Il a fait une entrée

dramatique...

..mystérieuse, très fiévreux.

Que voulait-il ?

Ben, j'ai cru comprendre qu'il voulait me reprocher

la mauvaise influence que j'avais sur toi.

Dis-moi, tu ne trouves pas qu'il ressemble à Rimbaud ?

Si tu veux mon avis, je crois qu'il a trop lu de livres

sur la vie de Rimbaud.

Je suis désolé.

Ne le sois pas. J'avais envie de le connaître,

depuis le temps que tu parles de lui.

Il est très passionné.

C'est dangereux la passion.

Non, mais écoute-moi.

Il faut se méfier. Tu veux prendre un thé ?

- Je vais y aller. - Calme-toi, d'abord.

Je vais lui parler.

- Tu sais où le trouver ? - Oui, je sais où il est.

- Mais tu reviendras ? - Je reviendrai.

A tout à l'heure.

Tu ne t'assois pas ?

Qu'a-tu dit à Gaby ?

Elle a cafté, la vioque ?

Elle ne sait pas tenir sa langue ?

Ce n'est pas le problème.

- Tu lui as fait une scène ! - Je n'ai pas ça.

- Tu ne veux pas t'asseoir ? - Qu'est-ce qui t'arrive ?

Prends une bière.

Est-ce que j'ai le droit d'avoir d'autres amis que toi ?

Tu as vu Marianne ?

Ne change pas de conversation.

Je ne change pas de conversation. Justement, je suis en plein dedans.

Tu te souviens de ce que je t'ai dit ?

Ca pourrait être la femme de ma vie. Tu te souviens ?

Quel rapport ?

Je viens de la quitter.

Je lui ai dit que je ne voulais plus jamais la revoir.

Tu sais pourquoi ?

Tu vas m'expliquer.

Parce qu'elle a mal parlé de toi.

On était là

et tu es venu sur le tapis.

Elle a dit qu'il n'y en avait que pour toi et que ça la gonflait.

Je lui ai dit de partir. Comme ça.

La femme de ma vie.

Tu sais quoi, Mando ?

T'es fou.

Je laisse tomber.

Après cet épisode,

on s'est éloignés Mando et moi.

Pour la première fois de nos vie, nous n'étions plus ensemble.

Plus inséparables.

Le monde ne se résumait plus à lui.

Il restait dans son coin, je n'avais pas de nouvelles.

Je ne savais même pas si je lui manquais.

Je m'efforçais de me débrouiller sans lui.

Je n'y réussissais pas toujours.

En revanche, je continuais à voir Gaby

qui traversait la vie au pas de course,

me donnait de drôles de conseils

et faisait rougir les gens qui écoutaient nos discussions.

Hélas, l'abus de vodka et de cigarettes a commencé

à lui jouer des tours et un jour, une attaque l'a conduit à l'hôpital.

Mais elle s'est finalement tirée de ce mauvais pas,

plus décidée que jamais à ne pas s'économiser. Le jour de sa sortie,

elle avait réservé au Dôme.

Merci d'être venu me chercher, mon poussin.

- Ma Gaby. - J'ai bien fait de venir

parce qu'on m'a fait tous les examens,

les résultats sont excellents,

je me sens en pleine forme

et je n'ai qu'une envie, c'est d'aller boire un verre de vodka

et je t'offrirai un verre de lait, d'accord ?

Je préfère un coca.

- C'est pas vrai ? - Si.

C'est la débauche.

Sia santificato il tuo nome.

Enza quant à elle, se rendait à l'église

trois fois par semaine et priait pour le salut de son fils.

Les dieux l'écouteraient-ils ?

Ma mère n'avait pas renoncé à ses rixes mondaines.

Ses amies ressemblaient de plus en plus à des mortes.

Madame ?

Vous pourriez nous apporter des petits gâteaux, des canapés...

Quant à mon père... Mon père, fidèle à ses habitudes,

sautait dans des voitures et filait loin, très loin de nous.

Le temps a passé. La vie a continué.

Mando et moi, nous nous sommes évidemment réconciliés.

Mais les choses

n'ont plus été comme avant.

Et à l'automne de nos 18 ans, nous avons été admis à la Sorbonne.

Nous ignorions qu'une révélation nous y attendait,

pour lui comme pour moi.

En un mot, il allait découvrir Marx

et j'allais découvrir Freud.

A l'époque, ça se complétait très bien.

C'est un point qui a été tranché par l'AG,

on ne va pas discuter 107 ans.

Il faut mettre en oeuvre les résolutions, sinon c'est le bordel.

Il en faut, ils en ont peur.

Ca s'organise. Il faut respecter le vote populaire pour la démocratie.

Mando ?

On ne va pas s'asseoir dessus.

T'as préparé les tracts ?

J'en ai pas assez. Je vais en refaire.

La distribution ?

Je m'en charge avec Alfred et Dominique.

La grève est inévitable. Il faut s'occuper des piquets.

Compte sur moi.

Bizarre.

Vous allez enfin dire un mot à propos du mouvement ?

Vous cherchez un maître, vous l'aurez.

Moi, je ne veux ni Dieu ni maître.

Dites-moi, jeune homme,

j'ai été au Living Theatre, hier soir,

ils allaient jusqu'au bout, eux,

ils étaient autrement plus culottés.

Bien.

Puisque nous avons assez rigolé,

passons aux choses sérieuses.

La psychose.

Parlons de la psychose.

Tu aurais vu ça...

Il les a retournés comme une crêpe.

Et son discours, c'est complètement nouveau, ça bouscule tout.

Ma parole, Loup, on dirait que t'as rencontré ton gourou.

Tu t'es fait enrôlé dans une secte.

Tu caricatures tout.

J'ai eu l'impression d'une traversée du savoir.

Ton professeur...

..c'est le psychopompe.

Le quoi ?

T'as oublié toute ta formation classique ?

Qu'est-ce que t'as fait de tes connaissances en mythologie ?

Le psychopompe, c'est le passeur.

Celui qui conduit vers l'autre rive.

Le meneur d'âmes, si tu préfères.

Professeur Psychopompe.

Ca lui va bien, je trouve.

Tu sais, je vais travailler avec un groupe d'étudiants

en stage à Sainte-Anne.

Je ne te comprends pas, Loup.

L'histoire prend un tournant décisif

et toi, tu passes à côté.

Il n'y aura pas de révolution.

S'il y en a une, elle échouera, c'est le destin de toute révolution.

- Tu oublies 1789. - Le peuple était en colère.

- Vous l'avez avec vous ? - On l'aura.

La grande révolution, Mando, c'est la psychanalyse.

Tu aurais dû voir ça.

Ca t'aurait drôlement plu.

Ca faisait pas un peu inquisition ?

Pas du tout.

Ca se passait où ?

Dans une salle de l'hôpital Sainte-Anne.

Il y avait essentiellement des psychiatres, des psychanalystes

dans le public. Je m'étais mis au fond pour tout voir. J'ai tout vu.

Le professeur est entré,

il avait son manteau jeté

sur les épaules.

- C'est désinvolte, élégant. - Ouais. A côté, un jeune homme

- plutôt pâle. - Le patient ?

C'est ça.

Le professeur et lui devisaient tranquillement,

comme s'ils avaient été dans les allées d'un parc.

Comme si nous, le public, on n'était pas là.

Ils arrivent sur l'estrade,

le professeur remercie le patient

d'avoir accepté de se prêter à l'exercice,

et ça commence...

Une heure de questions et de réponses.

Une heure ? Ce n'était pas ennuyeux ?

Pas du tout, mais il ne se passe rien.

J'en étais sûre.

Le type a parlé

des conflits avec son entourage,

son discours est cohérent, structuré, argumenté.

Alors que la conversation

va se terminer, il lâche un mot.

Un tout petit mot qui fait aussitôt sursauter le professeur.

- Quel mot ? - "Créaturer".

- Ca n'existe pas. - Précisément.

Après le départ du patient, le professeur nous a expliqué

que l'éruption d'un mot pareil

dans un discours logique,

un mot qui vient comme un coup de feu...

- Un coup de feu ? - C'est son expression.

Ca signifie la présence d'un délire soigneusement caché jusque-là.

Tu ne trouves pas que c'est un jugement un peu hâtif, radical ?

Le professeur prétend que la folie n'apparaît pas au premier regard.

Un désordre mental peut totalement passer inaperçu.

Il a sûrement raison, ton professeur.

Et tu as parlé

de cette histoire à ton ami Mando ?

Qu'est-ce qu'il en pense ?

Je comprends mieux.

Quoi ?

Pourquoi tu ne m'as jamais emmené ici.

Tu voulais toujours qu'on aille chez toi.

Tu t'arrangeais pour cacher ta vraie vie.

Tu découvres ?

Quoi ? Que Monsieur est un grand bourgeois ?

Ce n'est pas pareil de savoir...

..et de voir.

C'est mes origines, je ne vais pas les renier.

Pourquoi pas ?

T'as quitté le domicile familiale, toi ?

T'habites plus chez papa-maman ?

Figure-toi que je pense sérieusement à partir.

- On m'a parlé d'une communauté. - T'es pas sérieux.

Nous, l'avenir, c'est le mépris de la matérialité.

Toutes ces peintures, ces lustres,

tes ornements d'or, ton argent, c'est de l'esclavage, une illusion.

Et moi, je suis prisonnier de mon milieu ?

Je suis un sale réactionnaire, c'est ça ?

Tu penses à ceux qui n'ont rien ? Tout ça, là.

C'est indécent.

C'est bien de soutenir les opprimés, mais évite

la démagogie.

Ce monde va s'effondrer, crois-moi.

Ca ne peut plus durer comme ça.

Tu proposes quoi d'autre ?

Tu ne devrais pas rire de ça. On ne peut pas rire de tout.

Mais tu n'es pas obligé de prendre tout au tragique.

C'est fou, cet endroit.

Ca me rappelle tellement de souvenirs.

C'était à l'époque de la nouvelle vague, mon amant était...

..prof à la Sorbonne, justement. Prof de philo.

Il était marié, alors on se retrouvait

pour baiser dans un petit hôtel à côté.

Et quand il était libre,

on allait au cinéma, on voyait...

..les films américains en noir et blanc

et c'est là que j'ai découvert avec lui...

.."Nosferatu, le vampire".

Pourquoi tu ne m'arrêtes pas ? Je te raconte ma vie.

J'adore quand tu le fais.

Mais j'ai horreur de ça.

Parle-moi de toi. Alors ? Ton ami, Mando, qu'est-ce qu'il devient ?

Mando ne m'a pas suivi quand j'ai emboîté le pas

aux disciples du professeur.

La vérité vers laquelle je me dirigeais, il n'en voulait pas.

Aujourd'hui, nous articulerons...

Le professeur offrait un nouvel horizon.

La répétition...

Je comprenais qu'il fallait que j'échappe

à une amitié de plus en plus tyrannique.

Je cédais encore à nos lubies d'adolescents,

mais j'espaçais de plus en plus nos rencontres rituelles.

Je lui mesurais mon temps.

Surtout j'essayais, quand on se voyait, de le ramener vers moi.

Plus j'essayais, plus il résistait.

Je n'ai pas ton désir de savoir. Tu aurais envie toi, à ma place,

de voir les organes sous la peau des filles avec qui tu sors ?

Elle est ignoble ta comparaison.

Tu as ces visions ? Tu n'en auras jamais fini avec les fantômes.

Arrête de penser que je ne m'intéresse qu'aux morts.

Ils sont bien vivants, mes révolutionnaires.

Joins-toi au comité d'étudiants.

- Il se passe des choses. - J'ai déjà dit non.

La vérité, Loup, la vérité, c'est que

tu veux plus qu'on fasse des choses ensemble.

J'ai envie d'en faire avec d'autres.

Va les faire et oublie-moi.

Salue le professeur

de ma part.

C'est Gaby.

# Ses cheveux, les fleurs de mes vingt ans

# Nous n'irons plus au bois voici venir l'automne

# J'attendrai le printemps en effeuillant l'ennui

# Il ne reviendra plus et si mon coeur frissonne

# C'est que descend la nuit C'est que descend la nuit

# Nous n'irons plus au bois nous n'irons plus ensemble

# Ma jeunesse fout l'camp au rythme de tes pas

# Si tu savais pourtant

# Comme elle te ressemble

# Mais tu ne le sais pas

# Mais tu ne le sais pas

Gaby.

Gaby, c'est moi.

Tu sais, le docteur a dit qu'il fallait boire.

Il faut manger aussi. Ca fait quatre jours, maintenant.

Mon poussin...

On ne va pas se raconter d'histoires tous les deux.

Je veux que tu me fasses deux promesses.

La première...

..je veux mourir ici...

..dans ma chambre...

..dans mon lit.

Pas d'hôpital.

Promis ?

Promis.

Deuxième promesse...

..je veux que tu sois là...

..quand ce sera fini.

Mais pas dans ma chambre.

Je veux mourir toute seule.

Et j'aimerais beaucoup...

..que tu me fermes les yeux.

Tu sais...

..comme quand on allait au cinéma...

..voir les films d'épouvante.

Je faisais semblant d'avoir peur...

..pour sentir tes mains sur mon visage.

Promis ?

Promis.

Mon petit Loup.

Mon poussin.

Allez.

Va prendre une douche.

Merci.

Vous devriez vraiment suivre mon conseil.

Vous ne pourrez pas la veiller indéfiniment.

Regardez-vous, vous êtes épuisé.

Les gens de cette association d'aide aux mourants sont très bien.

C'est d'accord, je vais les appeler.

Je peux le faire pour vous.

Je connais une auxiliaire très sérieuse.

- Je vous remercie, docteur. - Au revoir.

Gaby, tes médicaments.

Je suis Mme Sileski.

Bonjour.

Vous pouvez poser votre sac ici.

Vous pouvez m'appeler Anna.

Ne craignez rien.

Elle doit être en train de commander un café ou elle appelle un taxi.

Vous permettez que je procède

à quelques préparatifs ?

Je vous en prie.

J'espère que je ne choque ni vos convictions ni les siennes

par ce geste, mais...

..c'est une aide précieuse pour moi.

Je peux peut-être vous proposer quelque chose à boire.

Du jus d'orange, de l'eau ?

Je préférerais une vodka si vous en avez.

Je suis Polonaise.

Comme ça, nous trinquerons à l'au-delà.

Vous disiez quoi ?

Ma mère est morte quand j'avais huit ans.

Mais le plus étrange, ce n'est pas...

..son décès brutal...

..inattendu.

Non, ce qui était...

Ce qui était vraiment troublant, c'est que...

..je me trouvais avec elle dans son lit

quand son coeur a lâché.

Je suppose que c'est pour cette raison que je fais ce métier.

J'ai envie d'être avec les gens quand ils s'en vont,

pour conjurer mon impuissance de petite-fille.

En fait, je me sens

investie d'une mission.

Etre l'ange de la mort,

auprès de ceux qui s'en vont seuls.

Elle n'a pas besoin de nous pour l'instant. Rassurez-vous.

La madone veille.

Je vais voir. Je reviens.

Mon petit Loup.

Quelle histoire !

Pars.

Pars.

Tu me l'as promis.

Gaby !

C'est terminé.

Vous ne m'avez pas réveillé ?

Vous dormiez si bien.

Je lui ai fermé les yeux. Maintenant, elle dort, elle aussi.

Pour toujours.

Vous lui avez fermé les yeux. Mais ma promesse ?

- Votre promesse ? - Elle vous a dit quelque chose ?

Elle est sortie un instant de son coma.

Elle a ouvert les yeux,

m'a regardée très longuement...

..et puis tout s'est éteint. C'était fini.

Il vous reste deux choses à faire.

Appeler un médecin afin qu'il constate le décès.

Et si vous souhaitez qu'elle attende chez elle sa mise en bière,

demandez les services

d'un thanatopracteur.

Autre chose... A-t-elle manifesté des volontés quant à ses obsèques ?

Elle voulait être incinérée.

Que ses cendres soient dispersées afin qu'il ne reste rien d'elle.

Très bien. N'oubliez pas d'appeler

la Flamme Purificatrice.

Ils se chargeront de tout.

Je vous dois quelque chose ?

Nous avons coutume de demander une obole

pour services rendus aux morts et à leurs familles.

Soyez aimable de faire parvenir votre chèque à l'AAM.

Les gens laissent le montant à notre discrétion.

Inutile de ma raccompagner, je connais le chemin.

Ne sois pas triste, mon petit Loup.

Je suis ta première morte. Il y en aura d'autres.

Et tu verras, tu oublieras le chagrin

et il te restera la mémoire,

c'est beau, la mémoire.

Je sais que c'est le pire moment pour t'écrire.

J'ai appris que Gaby était morte et j'en suis sincèrement désolé.

Mais il n'y a pas de bon moment pour une rupture

puisque c'est bien de cela qu'il s'agit. Ou la vérité,

la tragique vérité,

c'est qu'on est voué à perdre tous les êtres qu'on aime au même moment.

Loup, nous étions inséparables, toi et moi.

Nous avons cessé de l'être.

Je ne croyais pas que cela puisse

arriver et pourtant c'est arrivé.

Inutile d'appeler, je ne répondrai pas, c'est fini.

Je ressens ce déchirement comme un coup de scalpel.

Celui du chirurgien entre les poitrines des deux frères siamois.

On dit que parfois seul l'un des inséparables

survit, coupable de devoir sa liberté à la disparition de l'autre.

Essayons de survivre tous les deux.

Oh ! Qu'il est beau !

Bon anniversaire.

Bon anniversaire.

Bravo.

21 ans.

Te voilà majeur, maintenant, mon fils.

Tu as le droit de faire tout ce que tu veux.

Vous croyez vraiment qu'il vous a attendue.

21 ans.

Ca me semble hier.

Je vous en prie, mon cher, ne dites pas "avant-hier",

c'est déjà assez pénible pour moi.

Tu restes éternellement jeune.

M. Loup, on vous demande au téléphone.

Excusez-moi.

- Loup. - J'arrive.

Allo ?

Mando, c'est toi ?

Comment ça, tout de suite ?

Je suis en train de fêter mon anniversaire.

Pourquoi tu ne nous rejoins pas ?

Non mais, attends. Dis-moi ce qui t'arrive.

Bon d'accord, j'arrive.

Où ça ?

Bon, d'accord.

A tout de suite, alors.

Tu prends quoi ?

Comme toi.

Je ne t'attendais pas.

Après ta lettre de l'automne dernier,

je ne m'attendais pas à ce que tu me rappelles.

Qu'est-ce qui se passe ?

Loup... Je vais mourir demain.

Tu as quelque chose de grave ?

Je préparais la révolution avec mes camarades,

mais j'ai été chargé d'une autre mission.

Les transformations ont commencé il y a un mois environ.

Ca a d'abord gagné mon front.

Regarde. La peau est transparente.

Et ensuite...

Ca a gagné ma main gauche.

La peau s'est allongée. C'est déjà plus une main humaine.

Ce sera comme une sorte de mort.

Un hôte est en train de prendre possession de moi.

Chaque nuit,

il fait de moi son double.

Si tu voyais comme c'est beau.

Ces derniers temps,

le phénomène s'est accéléré.

Mon visiteur est pressé.

Il ne peut plus attendre.

Le rendez-vous est pour demain.

Demain.

Il fera de moi son double.

Je voulais que tu sois le premier à l'apprendre.

Tu te souviens de notre pacte ?

Notre pacte ?

Ce qu'on... Ce qu'on s'était dit au Père-Lachaise ?

Il y a longtemps.

On s'était dit quoi ?

Le premier qui passe de l'autre côté fait un signe à l'autre.

Ce soir, je suis venu te faire un signe.

Je suis venu te dire adieu.

Mando...

Je peux te demander quelque chose ?

Est-ce que tu peux demander à ton visiteur de patienter

encore un peu ? J'ai besoin de comprendre ce qui t'arrive.

Et pour ça, j'ai besoin d'un peu de temps.

Il va nous l'accorder ?

En souvenir du passé ?

Je vais lui demander... d'attendre un peu, alors.

Promis.

Pardon.

Professeur.

Professeur,

je peux vous parler ?

J'ai une conférence dans dix minutes. Allez à l'essentiel.

L'autre jour, vous avez dit : "On ne devient pas psychotique, on l'est."

Vous avez ajouté : "N'est pas fou qui veut".

Vous avez aussi dit que l'apparition des symptômes était le fruit

de ce que vous avez appelé "la mauvaise rencontre". C'est quoi ?

Pour celui qui n'a jusque-là eu aucun trouble,

ça serait par exemple le fait de devenir père

ou l'accession à un poste de responsabilité.

Pour un autre, ça peut être une rupture

amoureuse ou amicale.

Vous savez,

tous les tabourets n'ont pas quatre pieds.

Certains tiennent bien avec trois.

Seulement, s'ils en manque un, ça devient grave.

Avez-vous été ce troisième pied, qui soudain, a fait défaut ?

Vous avez été un bouclier contre la folie d'un autre

et vous avez cessé de l'être ? C'est bien ça ?

Oui.

- Que dois-je faire ? - Ne pas le lâcher,

quoi qu'il vous en coûte.

L'obliger à parler, à tout dire, à tout sortir,

et surtout l'écouter,

l'écouter de toutes vos forces.

Jusqu'à l'épuisement.

Il faut recueillir...

..son récit.

Pour sauver un psychotique,

il faut devenir son scribe.

Ne pas le lâcher.

Devenir son scribe.

Merci, professeur.

Loup, entre.

Ca fait si longtemps.

Je t'en prie, aide-moi.

Je ne le reconnais plus.

Il ne veut plus rien manger.

Je crois qu'il ne dort jamais.

Depuis qu'il est revenu à la maison,

il ne sort plus de sa chambre.

Il parle seul.

Il y a toujours de la lumière sous sa porte.

Je lui ai proposé d'aller voir un médecin, mais...

..il refuse d'en entendre parler.

Il dit qu'on ne lui refera pas le coup.

Tu sais comme il peut être dur, parfois.

Il a eu des mots.

Des mots terribles.

Loup, je ne peux même pas te les répéter.

J'y vais.

Ils sont beaux tes dessins.

C'est la fécondité.

Ca m'est venu comme ça.

Tout m'est guidé par ma créature.

Tu te souviens, toutes ces nuits qu'on a passées,

toi et moi.

A essayer de chercher des réponses.

L'infini, Dieu, tout ça.

On ne risquait pas de trouver.

Il faut arrêter de penser avec son cerveau. C'est le vrai obstacle.

L'ennemi, c'est la raison.

Tu comprends ?

Mon petit Loup.

On dirait que ça va pas fort, mon poussin.

Mando.

Bien sûr, c'est Mando.

Ca a toujours été Mando.

Jusqu'à la fin, ce sera Mando.

Vous êtes liés, tu n'y peux rien.

Il dit qu'il va mourir.

Mais ça arrive à tout le monde, tu sais, mon chéri.

Pourquoi tu n'es plus là ?

Pourquoi tu n'es pas là alors que j'ai tellement besoin de toi ?

Je suis là.

Tu le sais que je suis là.

Tu veux bien me commander trois cafés en ligne ?

La vie est intenable, ici.

Sa folie devient insupportable.

Tu sais, j'ai toujours peur qu'il recommence.

- Qu'il recommence ? - Comme en Italie.

Quoi, en Italie ?

Il ne t'a jamais raconté ?

Je croyais que vous vous disiez tout.

Tu te souviens, forcément.

Cet hiver, les fêtes de Noël.

Sur le quai de la gare, quand il a appris que tu ne viendrais pas.

Il a été très brave.

Tu le connais.

Il a serré les dents.

Il a dit que ça n'avait aucune importance.

Qu'il allait quand même s'amuser.

Quand même,

il était très pâle, en montant dans le train.

Deux jours plus tard,

on nous appelait de là-bas.

On nous demandait de venir le chercher.

Armando allait mal.

- Son poignet cassé. - S'il n'y avait eu que ça.

Un bras, ça se répare.

Une tête, non.

Il était devenu incohérent.

Ils ont eu peur qu'ils fassent une bêtise.

Ils l'ont enfermé dans une chambre.

En attendant qu'on vienne le récupérer.

On a fait aussi vite qu'on a pu.

On est arrivé le lendemain, mais c'était trop tard.

Comment ça ?

Je ne sais pas si j'ai raison

de te raconter ça. C'est si vieux.

Maintenant, il faut tout me dire.

En fait,

il a ouvert la fenêtre de la chambre,

et il a sauté.

Il a sauté pour s'échapper ou en finir.

On n'a jamais su.

C'est là qu'il s'est fait sa fracture.

On n'avait aucune idée de ce qu'il fallait faire.

Marcello, un ami d'enfance

travaillait dans une clinique psychiatrique.

On l'a amené là-bas.

Ils lui ont posé des tas de questions, mais...

..il ne répondait à rien.

Ils lui ont donné des médicaments.

Il était mieux. Il a juste demandé de n'en parler à personne.

Même pas à toi.

Il a dit quoi, le psychiatre ?

Il a parlé d'un épisode...

..d'un épisode confusionnel, c'est ça.

Très rare à cet âge.

Loup, qu'est-ce qui se passe ?

- Alors, tout est de ma faute. - Qu'est-ce que tu racontes ?

C'est moi qui l'ai jeté dans la folie.

- Pas du tout. - Tu ne comprends pas ?

Je croyais que j'étais son âme-soeur,

en fait j'ai été sa mauvaise rencontre. C'était moi.

- C'est maintenant ? - Chut ! C'est moi. C'est Loup.

Faut que je te montre quelque chose.

C'est mon journal.

Tout y est.

T'aurais pu l'écrire toi-même.

C'est nous.

C'est notre vie.

Garde-le. T'en auras encore besoin.

Ca fait longtemps que je le tiens plus.

Faut bien arrêter un jour.

Je vais le lire, je te promets.

T'es pas obligé.

C'est juste pour que tu te souviennes

que notre jeunesse a été belle,

puisque c'est écrit là.

Dans ces cahiers d'écolier.

Et maintenant...

On est arrivés au bout de quelque chose.

Faudrait un évènement pour conclure. Pour qu'on se libère de ça.

Quel genre d'évènement ?

J'ai pas l'âme d'un meurtrier, Loup,

mais je me demande

si ta mort ne serait pas nécessaire pour achever ma métamorphose.

Tu plaisantes ?

- Arrête ! - Bien sûr que je suis fou.

Bien sûr que je suis fou. Tu le penses, non ?

- Arrête, c'est pas drôle ! - C'est pas un jeu.

- Tu le sais ? - Je peux pas respirer.

Demain, je me tuerai. Promis.

Comme les jumeaux

de la Grande Guerre, Ceux du cimetière.

Loup.

C'est fini.

Il est parti.

Comment c'est arrivé ?

Il s'est jeté par la fenêtre.

Il est mort sur le coup.

Ma soeur et moi, on pense le conduire en Italie.

Dans le caveau de famille.

Loup.

Oui.

Pourquoi on n'a pas su le retenir ?

Il n'y a pas vraiment eu de fille dans cette histoire.

Juste deux garçons et ça n'a pas été plus facile pour autant.

Il n'y a pas eu de rivalité imbécile, c'est autre chose

qui a fini par nous déchirer.

Quelque chose qui était là dès le début,

mais que personne ne pouvait encore imaginer.

Aujourd'hui, la vie me promène sans but

dans la solitude où mes fantômes m'ont laissé.

Ils traînent de lourdes chaînes,

celles qui me lient à leurs souvenirs.

Je crois reconnaître mes disparus dans chaque silhouette. Je n'ai pu

effacer leur numéros de téléphone

pour ne pas les faire disparaître une seconde fois.

Le soir, je traîne à Montparnasse,

levant les yeux vers les fenêtres de Gaby

où aucune lumière ne me fait signe.

Et chaque semaine, au moins une fois,

je cherche à retrouver Mando dans les allées du Père-Lachaise.

Avec le temps, j'ai fini par comprendre

que je suis fait de tous mes morts.

Et que c'est une chose merveilleuse.

SOUS-TITRAGE : RED BEE MEDIA FRANCE.

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