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Je suis né en Pologne, dans une petite ville.
J'ai vécu dans le ghetto.
À partir du jour où je suis allé à l'école,
je me suis toujours assis du côté droit.
J'adorais le football,
mais je ne pouvais pas aller voir un match.
Sinon, ils auraient même pu nous tuer.
On ne pouvait pas marcher dans les rues de l'autre côté de la ville.
On vivait reclus,
sans connaître l'autre côté du monde.
Et moi, comme j'étais un enfant très sensible,
j'ai beaucoup souffert…
Et je me demandais toujours,
quand je marchais jusqu'à la limite du ghetto, je me disais :
"Mais pourquoi est-ce qu'il a plus de droits que moi ?"
On est nés dans la même ville,
on parle la même langue…
Alors tout est semblable,
mais lui a plus de libertés que moi.
Lui pouvait marcher et tout faire "plus" que moi.
Cette limitation m'a marqué profondément,
et me marque encore aujourd'hui.
En 1940, le sculpteur Frans Krajcberg perd toute sa famille
pendant l'occupation de la Pologne par les troupes nazies allemandes.
Après la guerre, c'est vrai,
ce que j'ai voulu, c'est oublier tout, fuir les hommes,
trouver un endroit où il n'y avait pas d'homme.
Et j'imaginais qu'au Brésil, il n'y avait pas d'homme !
Je voulais fuir loin de cette Europe, de ses guerres,
de ces gens qui aiment se montrer
supérieurs à l'autre
parce qu'ils croient en une autre religion,
parce qu'ils sont d'une autre race.
Il y a aussi un autre versant de ma vie,
je suis né une seconde fois.
J'ai redécouvert la vie, à nouveau, et ce fut le Brésil.
Dans ces forêts, j'ai réalisé
que j'étais capable de survivre encore.
J'ai lutté pour cela.
Comme ma mère donnait sa vie,
se battait pour ce qui était un idéal marxiste.
Mais elle donnait sa vie parce qu'elle croyait en cela.
C'est la plus belle chose qui soit.
C'est cela que je fais aujourd'hui, je donne tout de moi à la vie,
moi qui ne croyais plus en la vie, qui ai même voulu me suicider…
Quand j'ai découvert toute cette nature, ici, nom de Dieu !
Ça donnait envie de danser de joie.
J'ai découvert la vie comme je ne l'avais jamais imaginée.
Jamais je n'ai senti la force de la vie
autant que lorsque j'ai découvert ces forêts,
cette flore, ces eaux merveilleuses,
ce mouvement merveilleux,
tout cela… Fantastique !
LETTRES.
Je reçois beaucoup, beaucoup de lettres,
qui proviennent du monde entier,
partout où je suis passé, des gens m'écrivent,
préoccupés par l'écologie.
J'en reçois vraiment beaucoup,
de la part de jeunes gens, surtout des jeunes du monde entier.
Mais l'une des lettres qui m'a le plus marqué,
c'est une lettre qui venait de Salvador.
"Monsieur Frans,
"c'est assez difficile de commencer à vous écrire,
"mais malgré tout, je vais essayer.
"En lisant un reportage sur vous, dans la revue Veja,
"j'ai été fascinée par votre façon de vivre.
"Je sais que vous ne me répondrez pas quand je vous dirai où je suis.
"Je ferme les yeux et je vis de souvenirs.
"Je me vois souvent me promenant sur une plage aussi belle que la vôtre.
"Mon paradis est imaginaire,
"mais il m'a beaucoup aidée à rester calme
"et à attendre que le temps passe.
"On donne souvent de l'importance aux choses une fois qu'on les perd.
"Aujourd'hui, je me trouve
"dans le centre pénitencier pour femmes de Salvador,
"mais très bientôt,
"je vais pouvoir à nouveau marcher pieds nus sur la plage,
"voir la lune, voir les étoiles,
"pouvoir élever mes poules
"et peut-être même avoir une chienne comme Peroba.
"Maintenant, je vais me présenter :
"mon nom est Maria do Socorro Nobre.
"Je suis en prison depuis 4 ans et 9 mois,
"ici, dans le centre pénitencier féminin de Salvador.
"J'ai été condamnée à 21 ans et 4 mois de réclusion.
"Si cette lettre vous parvient et que vous arrivez à la lire, merci.
"Avec admiration et affection, Socorro Nobre."
Écoutez…
"Fransberg", comme je l'appelle,
c'est une personne qui a beaucoup souffert.
Il a même perdu toute sa famille de façon tragique.
Et il est parti d'Europe désespéré.
J'ai déjà lu aussi que c'est un homme
plein d'angoisses…
Eh bien il a surmonté, il s'en est sorti.
Il a vaincu parce qu'il avait une grande force de volonté.
Et aujourd'hui, il travaille
sur quelque chose que tout le monde rejette.
Quelquefois, on rejette même sa propre vie.
Il travaille avec des choses calcinées,
des morceaux de forêt brûlée.
"Calciné", c'est un mot que je ne connaissais pas.
Disons des choses brûlées.
Alors on voit la sensibilité de cet homme.
Ce doit être une personne super sensible.
Il travaille avec du bois,
qu'il transforme ensuite en œuvre d'art.
Même la vie des gens est une œuvre d'art.
Parce que dans notre quotidien ici, il y a la peur,
il y a l'angoisse, il y a l'espoir,
Il y a la volonté que ça se termine.
Alors j'ai dit que j'allais lui écrire.
Lui, la seule chose qu'il n'a pas perdue, c'est la liberté.
Mais, intérieurement, ce doit être quelqu'un qui porte en lui
beaucoup d'angoisses.
Perdre toute sa famille, ça ne doit pas être facile.
Je pense que je suis victime d'une injustice…
Aujourd'hui, je suis résignée.
Je crois que Dieu seul donne à chacun une croix à porter,
mais une croix dont il sait que vous êtes capable de supporter le poids.
Ah, Sainte Vierge !
Je voudrais naître à nouveau du ventre de ma mère.
Si, la seule chose qui me manque, ce que je voudrais garder,
ce sont mes enfants.
Pour le reste, je changerais tout.
Vous entendez ?
Tout !
Vous pouvez me croire…
Si je pouvais, s'il y avait un bouton magique…
Ah, mon Dieu !
Je ferais n'importe quel métier, mais je ne serais pas ici,
vous savez.
Sincèrement…
J'ai même supplié Dieu de mourir. Aujourd'hui, je n'y pense plus.
Je Lui demande de devenir une petite vieille toute fripée
cassée en deux sur sa canne.
J'ai sorti ça de ma tête et je vais recommencer à vivre
quand je sortirai d'ici.
Comme dit ma fille cadette :
"Commencer à vivre après avoir vieilli."
Alors maintenant que j'ai vieilli, je veux commencer à vivre.
Mais quand je vais sortir de la conditionnelle,
ce sera comme si je sortais à nouveau du ventre de ma mère,
mais avec plus de jugeote !
À Ilhéus, c'était comme ça, du béton partout.
C'était comme ici.
Il y a le jardin ici, mais en fait, on n'y a pas accès souvent,
parce que nous, on passe par là-bas.
Mais quand je suis arrivée d'Itabuna,
je n'avais pas vu un gazon comme ça depuis des siècles.
J'ai demandé au gardien si je pouvais en prendre parce que…
C'est ridicule, hein ?
Pour vous, c'est naturel et vous n'y accordez plus d'importance.
Mais moi, au moment où j'ai vu ce gazon, j'ai dit :
"Laissez-moi marcher dans l'herbe."
Il a dit qu'il me laisserait faire autant que je voulais,
alors je suis restée dans l'herbe.
C'est la plus forte émotion que j'ai eue dans ma vie.
Je pense que ça vaut la peine de rêver. On doit rêver…
On ne peut pas vivre éternellement dans le rêve,
mais quand on a besoin de rêver, alors c'est nécessaire.
Quelquefois, vous avez besoin de vous sentir un peu
comme la Belle au bois dormant, pour pouvoir vraiment rêver.
Et le rêve, c'est une chose aussi nécessaire que la nourriture :
c'est la meilleure nourriture au monde.
Parfois, je suis ici et mes compagnes sont là, tout près.
Et je pense, j'imagine ce rêve où je suis seule,
seule dans un endroit
et je vis à l'âge de la pierre taillée.
Et puis je dis : "Allons, réveille-toi !"
Et alors je reviens à la réalité.
CENTRE PÉNITENCIER
Quand j'ai été incarcérée, j'avais trente-six, trente-cinq ans.
Je n'ai rien perdu là-dehors.
Ça fait six ans presque, cinq ans et quatre mois que je suis ici.
Je crois que si j'étais restée cent ans dehors,
sans passer par ici, je n'aurais jamais rien appris.
Je n'oublierai jamais que j'ai aimé un homme qui n'était pas pour moi.
Si tant est que j'avais un peu de dignité, elle a grandi en moi.
Parce que je veux sortir d'ici. Je veux recommencer à vivre
avec la même dignité que celle que j'avais avant et même plus !
Pour sortir d'ici, d'un endroit pareil, mon ami,
avec cette même dignité que vous aviez en arrivant,
si vous n'avez pas beaucoup de force de caractère,
c'est difficile.
VOUS ÉTIEZ HEUREUSE ET VOUS NE LE SAVIEZ PAS ?
J'ai été incarcérée il y a quatorze ans.
AUTRES VIES.
Ils ont tout volé chez moi, je n'ai plus rien. Vous comprenez ?
Alors il faut que j'attende, que je voie avec mes enfants…
Qu'est-ce que je vais faire ?
Je vais sortir d'ici, mais je vais sortir sans rien.
Je suis finie. J'ai tout perdu.
Le travail que j'ai fait ici, ça ne vaut rien.
Et avec cent reais par mois,
on ne peut rien acheter, même pas une paire de chaussures.
J'attends que le juge et Dieu me sortent d'ici,
me rendent la liberté, que je puisse voir mes enfants.
Mon fils me manque, tous mes frères,
mes parents me manquent, même s'ils viennent, ils me manquent.
J'aimerais parler avec eux, bavarder avec eux…
Quand ils viennent, ils restent un petit peu et puis ils s'en vont.
Ma famille me manque beaucoup ici.
J'ai eu 82 ans en 1993.
Et votre peine est de combien d'années ?
6 ans.
Ce que vous voyez là,
les gens dans la cour qui rient…
C'est un masque.
La réalité des gens ici est autre.
Je suis un homme très révolté.
Et ma révolte…
a pour but de rendre un peu plus de conscience à l'homme.
Je fais en sorte que tout mon travail
exprime cette révolte,
si possible pour sensibiliser un peu les gens
pour faire comprendre que la vie est un tout,
que tout ce qui est sur cette terre
a le droit de survivre et d'exister.
Tu as du lait pour lui ?
Embrasse-le. Allez, donne-lui un baiser.
Ah, voilà !
Puisque tu n'as pas de lait, on va lui donner le biberon.
"Fransbergui", comme je dis moi, qui viens de la campagne,
voilà, lui, il vit dans un paradis.
Je considère que l'endroit où il vit est un véritable paradis.
Maintenant, moi aussi, je vis dans un paradis.
Seulement, son paradis est extérieur et le mien est intérieur.
Je suis sûre que je vais recommencer.
J'ai la certitude de ma victoire, de sortir d'ici.
C'est comme la certitude d'avoir deux mains.
C'est comme le soleil qui se lève chaque matin, lumineux.
C'est la plus belle lumière, que donne le soleil.
Eh bien, les gens sont presque tous endormis.
J'ai la certitude d'un recommencement lumineux,
grâce à la force que j'ai en moi.
C'est la plus grande certitude que j'ai dans ma vie.
C'est mon plus grand rêve, celui de me relever par moi-même.
Je crois que je me dois cela.
Maria do Socorro Nobre a été condamnée
à 21 ans et 4 mois de prison.
Au début de l'année 1995,
elle a obtenu une mise en liberté conditionnelle.
Elle vit aujourd'hui avec ses trois enfants
dans les terres intérieures de l'État de Bahia.
J'ai tout fait pour oublier le passé,
mais mon passé habite en moi,
alors parfois le passé resurgit,
on pleure,
on a le sentiment que ça ne vaut plus la peine de continuer à vivre.
Mais la vie continue.
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