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Vous êtes le médecin ?
Oui. Monte.
C'est un des plus riches d'ici, M. Rouault.
Il s'est cassé la jambe en revenant de faire la fête.
C'est par là.
Sa femme est morte depuis deux ans.
Il n'a que sa demoiselle pour l'aider à tenir sa maison.
Attendez.
C'est par ici.
Oh pardon !
C'est le médecin, papa.
Docteur, je me suis cassé la jambe.
Nous allons voir ça.
C'est une bonne fracture, bien franche.
Je vais vous confectionner une attelle.
Il faudrait faire aussi des petits coussinets.
Tu peux faire ça, Emma ?
Voilà qui va faire l'affaire.
- Je vais en avoir pour longtemps ? - Deux mois.
Peut-être moins. Je reviendrai vous voir dans trois jours.
Emma, raccompagne le docteur.
Au revoir, mademoiselle.
Je voudrais savoir votre nom, docteur.
Charbovari.
Pardon ?
Charles Bovary.
Eh bien docteur, à dans trois jours.
Père Rouault. Voilà une bonne surprise !
Regardez-moi. J'aurais pas été mieux guéri par un médecin d'Yvetot.
Et même de Rouen !
Tenez.
Voilà ce que je vous dois.
Et ça, je ne vous le dois pas mais je vous l'offre, parce que ça me fait plaisir.
Vous êtes veuf aussi, j'ai appris.
Oui, cela fait huit mois.
Quand j'ai perdu ma pauvre défunte,
j'allais dans les champs pour être tout seul.
Je tombais au pied d'un arbre. Je pleurais,
et je disais des bêtises au bon Dieu.
Je pensais que d'autres au même moment embrassaient leur bonne petite femme.
Ça me rendait quasiment fou.
Je tapais des coups par terre avec mon bâton. Je ne mangeais plus.
Vous ne me croiriez pas,
l'idée d'aller seulement au café me dégoûtait.
Et puis, tout doucement,
un jour chassant l'autre,
un printemps sur un hiver et un automne par-dessus un été,
ça s'en est allé.
Ça a coulé brin à brin.
C'est parti.
Il faut vous secouer, M. Bovary.
Vous verrez, ça passera.
Oui, j'en suis certain.
Venez nous voir !
Ma fille...
me parle de vous de temps en temps.
Elle dit comme ça que vous l'oubliez.
On vous fera tirer un lapin dans la garenne pour vous distraire un peu.
Monsieur Charles ! C'est gentil de venir nous voir.
Papa est aux champs. Il trotte comme un lapin grâce à vous.
Vous allez bien boire quelque chose ?
Non, merci.
Sans façon.
Mais si, nous allons trinquer. J'ai soif.
Je vous dérange...
Depuis un mois, de temps en temps, j'ai des étourdissements.
Pensez-vous que les bains de mer me ferait du bien ?
Les bains de mer ?
C'est bon pour les étourdissements.
Quand j'étais au couvent, je faisais semblant de m'évanouir.
Toutes les surs s'empressaient autour de moi.
Pourquoi vous faisiez cela ?
Pour être dorlotée.
Venez avec moi.
J'aime bien la musique mais le solfège était vraiment ennuyeux.
Ça, c'était un prix pour l'arithmétique,
et celui-ci, un prix de lecture.
Celui-ci aussi.
Ma pauvre maman était fière de moi quand elle me voyait avec mes couronnes.
Tous les premiers vendredis de chaque mois,
je vais cueillir des fleurs dans le jardin pour les porter sur sa tombe.
J'aimerais beaucoup habiter la ville.
Au moins pendant l'hiver.
Quoique pendant l'été, les jours sont tellement longs qu'on s'ennuie encore plus.
Vous ne trouvez pas ?
Maître Rouault !
M. Bovary !
Maître Rouault !
Je voudrais bien vous dire quelque chose.
Contez-moi votre histoire ! Peut-être la connais-je déjà !?
M. Rouault...
Moi, je ne demande pas mieux,
et la petite est sans doute de mon idée.
Il faut pourtant lui demander son avis.
Écoutez, voilà ce qu'on va faire :
Je m'en vais rentrer chez nous, mais vous n'avez pas besoin de revenir.
Nos gens sont là-bas pour la soupe et puis...
ça la saisirait par trop, la pauvre petite.
Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, si c'est oui,
je pousserais tout grand l'auvent de la fenêtre contre le mur.
Vous pourrez le voir en regardant derrière la grange.
Tu es heureuse ?
Mais oui. J'aurais bien aimé me marier à minuit avec des flambeaux.
C'est vraiment une belle journée.
Ça, pour sûr !
Charles, c'est à vous de le couper.
Allez, Charles, coupez.
Coupez, coupez !
Je compte sur vous, ma petite,
pour rendre mon Charles enfin heureux.
Il est si méritant !
Je vais ranger la carriole. Attends-moi.
Bonjour, Monsieur et Madame.
Nastasie, voici Madame.
Emma, c'est Nastasie, qui s'occupe de la maison.
Je n'ai rien fait pour dîner.
C'est bien fait. Nous n'avons pas faim.
Vous pouvez aller vous coucher, Nastasie.
Tu veux voir mon cabinet ?
Non, je verrai ça demain.
Je vais me coucher.
Nastasie !
Madame a faim et moi aussi. Qu'avez-vous à nous donner ?
J'ai fait de la soupe.
C'est bien mais, il faudrait qu'il y ait du choix.
Du chocolat ou du thé !
On n'a pas ça.
Emma !
Qu'est-ce que tu veux manger ? Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?
Je ne sais pas, moi. Ça m'est égal.
De la soupe ?
De la soupe, oui. C'est très bien.
Tu rentres de plus en plus tard.
Oui, je sais. Mais c'est bon signe.
J'ai de plus en plus de malades.
Tu dois être fatigué.
Un peu, oui.
Viens manger. Je t'ai fait du bouilli.
Où est Nastasie ?
Il était tard. Je l'ai envoyée se coucher.
Je ne veux pas la garder, Charles.
Elle est trop vieille.
À mesure que se serrait davantage l'intimité de leur vie,
un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui.
La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue.
Il va pleuvoir.
Et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire
sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie.
Enfin, je crois.
Pourquoi, mon Dieu, me suis-je mariée ?
Tu rentres déjà ?
Non, j'ai encore deux malades à voir, mais je suis passé.
J'ai envoyé les lettres à M. Pommier et à Mme Loubet pour tes honoraires.
Très bien.
Tu te souviens du Marquis d'Andervilliers ?
Celui qui avait un abcès à la bouche.
Celui qui nous avait demandé pour des boutures de cerisier.
Je ne l'ai jamais vu.
Non, mais tu vas le voir.
Figure-toi qu'il nous invite à son bal.
Il nous invite ?
Oui, à son grand bal !
C'est vrai ? C'est bien vrai ?
Mais oui, puisque je te le dis. C'est dans quinze jours !
Dis-moi, mon Charles, j'aurai une belle toilette, dis-moi ?
Bien sûr.
Monsieur et Madame Bovary.
Attention de ne pas me chiffoner.
Tu es contente ?
Mes souliers vont me gêner pour danser.
Danser ? Ils vont se moquer de toi. Ce n'est pas convenable pour un médecin.
Regarde, il y a du champagne.
Je vais t'en chercher.
Tu es gentil.
- Castellane. - Bovary.
Tu arrives au bon moment.
Tu as bien dansé. Tu étais gracieuse.
Il y a des choses encore plus mystérieusement belles :
le Vésuve à l'aube, le jardin de roses à Gênes,
le Colisée au clair de lune.
Les clairs de lune sont beaux partout.
Vous êtes resplendissante, ma chère Berthe.
Romulus et Miss Arabelle sont à deux lieues.
Je saute le fossé. Et voilà comment on gagne 2.000 £ en Angleterre.
Tu as plus de chances que moi. Mes coureurs engraissent.
Vous seriez bon, monsieur, de ramasser mon éventail qui est derrière ce canapé.
Maxime, je vous en prie. Il fait vraiment très chaud.
Mais qu'il en soit fait selon votre désir, ma chère.
Lucien !
Madame, permettez-moi ?
Ah Monsieur, je ne sais. Je ne suis guère versée dans la valse.
Je vous guiderai. Vous vous en tirerez très bien.
Vous, Vicomte !
Elle sait valser, celle-là.
Elle ne doit pas manquer d'occasions de s'entraîner.
On est parmi les derniers.
Tu t'es bien amusée ?
C'est le plus beau jour de ma vie.
Qu'est-ce que tu fais ?
J'enlève mes bottes. Mes genoux me rentrent dans le corps.
Le plus beau jour de ma vie.
Le docteur d'Yvetot n'était pas du tout d'accord...
avec le traitement que j'avais donné au père Bouret.
Sa femme me faisait une drôle de tête.
Qu'est-ce que tu lui as répondu ?
Rien.
Qu'est-ce que tu veux que je réponde ?
Comment ?
Tu t'es laissé humilier par cet homme ?
Il ne te vaut certainement pas !
Il n'était pas de mon avis, et je n'étais pas du sien.
Mais de quel droit a-t-il osé te juger ? C'est honteux !
Ça n'a pas d'importance.
Ne te mets pas dans cet état.
Non, je ne le supporte pas !
Quel pauvre homme ! Quel pauvre homme !
Au fond de son âme, elle attendait un événement.
Chaque matin à son réveil, elle l'espérait pour la journée,
écoutant tous les bruits, s'étonnait qu'il ne vint pas.
Puis au coucher du soleil, toujours plus triste,
désirait être au lendemain.
Quand vint l'époque, elle espera...
que le Marquis d'Andervilliers donnerait encore un bal.
Et tout septembre s'écoula sans lettre ni visite.
Elle abandonna la musique,
laissa dans l'armoire ses cartons à dessin et la tapisserie,
La couture l'irritait.
« J'ai tout lu », se disait-elle.
Et elle restait à faire rougir les pincettes,
ou regardait la pluie tomber.
Charles s'était avisé de la langueur de sa femme.
Pendant tout un temps, il ne sut trop comment agir.
Puis il prit une décision dans le plus grand secret,
espérant que ce qui était pour lui un immense sacrifice,
permettrait à Emma de recouvrer la santé.
Est-ce que tu serais triste...
de quitter Tostes ?
Pourquoi tu me demandes ça ?
Parce que si tu le veux bien,
j'ai décidé de m'installer dans une plus grande ville.
À Rouen ?
Non, pas à Rouen. C'est impossible.
À Yonville. C'est presque une ville.
Elle est au moins quatre fois plus importante qu'ici.
Tu en es sûr ?
Si tu veux, oui.
On va commencer une vie nouvelle.
Il va falloir que je me fasse une nouvelle clientèle.
Ce sera facile, je suis sûre.
Tu es un très bon médecin. Tout le monde le sait.
Nous n'emmènerons pas Nastasie.
Faites très attention, Félicité.
Oui.
- « Oui, Madame ». - Oui, Madame.
C'était mon bouquet de mariage.
- Il était joli. - Oui.
Vous le brûlez, Madame ?
Nous sommes en route pour une vie nouvelle.
Quand on partit de Tostes au mois de mars, madame Bovary était enceinte.
Taisez-vous, M. Homais, vous êtes un impie !
Vous n'avez pas de religion.
On peut très bien honorer Dieu dans un champ,
ou en contemplant la voûte étherée, comme les anciens.
Elle est en retard, l'Hirondelle.
Mon Dieu est le Dieu de Socrates, de Franklin, de Beranger et de Voltaire !
Aussi, je n'admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se balade dans son parterre,
une canne à la main, qui loge ses amis dans le ventre des baleines,
et qui meurt en poussant un cri pour ressusciter trois jours plus tard.
Choses absurdes en elles-mêmes
et diamétralement opposées, d'ailleurs, à toutes les lois de la physique.
Ce qui nous démontre, en passant,
que les prêtres ont toujours vécu dans une ignorante turpitude,
où ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations.
La voilà.
L'Hirondelle !
Hivert, tu as mes bourriches ?
Sais-tu si la mère va mieux ?
T'es en retard, dis-moi ?
Une dame a eu un malaise.
Pardonnez-moi, monsieur, ce malaise qui vous fait perdre de précieuses minutes.
Oh, chère madame, n'en prenez nul souci.
Soyez la bienvenue dans notre ville, et au plaisir !
Bonsoir, M. Homais.
M. Bovary, Madame, je suis M. Homais, votre pharmacien.
J'espère que vous avez fait bon voyage.
Et je suis très heureux de vous accueillir dans notre chère Yonville.
Hippolyte !
Tu prendras les bagages de M. et Mme Bovary.
Vous devez être bien lasse, madame.
On est si épouvantablement cahoté dans notre Hirondelle !
Il est vrai, mais le dérangement m'amuse toujours.
J'aime à changer de place.
C'est une chose si maussade que de vivre cloué aux mêmes endroits.
M. et Mme Bovary, laissez-moi vous présenter M. Léon Dupuis,
le clerc de notre notaire, Maître Guillaumin.
Léon, voici M. Bovary, notre nouveau médecin, et Madame.
Si vous étiez comme moi sans cesse obligé d'être à cheval,
L'exercice de la médecine n'est pas très pénible dans cette région.
Et on y paye pas mal.
Sous le rapport médical, à part les cas ordinaires
de bronchite, entérite et tutti quanti,
nous avons quelques fièvres à la moisson.
Et bien sûr, beaucoup d'humeurs froides,
dues aux déplorables conditions d'hygiène de nos paysans.
Vous trouverez bien des préjugés à combattre, M. Bovary,
bien des entêtements de routine.
Car on a recours plus souvent aux neuvaines, aux religions, au curé,
plutôt qu'à se rendre naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien.
Le temps ici est particulièrement tempéré.
Nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil d'une part,
et des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre.
Et cette chaleur, pourtant,
qui à cause de la vapeur d'eau dégagée par la rivière,
et la présence considérable de bestiaux qui exhalent beaucoup d'ammoniaque,
azote, hydrogène, oxygène...
Avez-vous au moins quelques promenades dans les environs ?
Fort peu.
Il y a la Pâture.
C'est en haut de la côte, à la lisière de la forêt.
J'y vais quelquefois le dimanche avec un livre, à regarder le soleil couchant.
Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants.
Mais au bord de la mer, surtout.
J'adore la mer.
Ne trouvez-vous pas que cette étendue sans limites vous élève l'âme ?
Des paysages de montagnes procurent parfois la même sensation.
J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière...
Vous faites de la musique ?
Non, mais je l'aime beaucoup.
Ne l'écoutez pas, Mme Bovary. C'est un modeste !
Je l'ai entendu l'autre jour chanter dans sa chambre.
Léon loge chez moi, au-dessus de la pharmacie.
Vous chantiez la romance de l'Ange gardien. Vous détachiez cela comme un acteur.
Et quelle musique préférez-vous ?
La musique allemande.
Celle qui porte à rêver.
Votre maison est une des plus confortables d'Yonville.
Ce qu'elle a de particulièrement commode pour un médecin,
c'est une porte sur l'Allée, qui permet d'entrer et de sortir sans être vu.
Il y a même une tonnelle au bout du jardin.
Alors, si Madame a le goût du jardinage...
Ma femme ne s'en occupe guère.
Elle aime mieux rester dans sa chambre à lire.
C'est comme moi.
Être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux.
N'est-ce pas ?
On ne songe à rien, les heures passent.
Notre pensée se mêle aux personnages.
C'est vrai.
Vous est-il arrivé de rencontrer dans un livre...
l'expression d'une idée vague que vous avez eue ?
Et parfois même, l'exposition précise de votre sentiment le plus intime.
J'ai éprouvé cela.
Quant à moi, c'est ma seule distraction ici.
Yonville offre si peu de ressources !
Ça ne peut être pire que Tostes.
Là-bas, j'étais toujours abonnée à un cabinet de lecture.
Si vous voulez me faire l'honneur d'en user, ma bibliothèque est à votre disposition.
Vous y trouverez Voltaire, Rousseau et Walter Scott.
Et tous les jours, le Fanal de Rouen,
dont j'ai l'avantage d'être le correspondant pour la région.
Si vous permettez, nous allons nous retirer.
Oui, je bavarde...
et Mme Bovary doit être fatiguée.
Bonsoir madame. Bonsoir docteur.
Dormir dans un endroit inconnu, quelle émotion !
Bonsoir madame.
Monsieur Homais !
Ça y est.
C'est une fille.
Pendant sa convalescence, elle s'occupa beaucoup à chercher un nom pour sa fille.
Elle hésitait entre Clara, Amanda ou Yseult.
Charles désirait qu'on appelât l'enfant comme sa mère.
Emma s'y opposa.
Finalement, elle choisit Berthe...
se souvenant d'avoir entendu ce nom lors du bal de la Vaubyessard.
L'enfant fut mise en nourrice chez la femme du menuisier.
Un jour, Emma fut prise tout d'un coup du besoin de la voir.
Elle s'achemina vers la demeure de la nourrice, qui se trouvait à l'extrémité du village.
- Bonjour, madame. - M. Dupuis !
Je vais voir ma petite fille chez la mère Rolet, mais je commence à me sentir un peu lasse.
Avez-vous affaire quelque part ? Sinon, vous pourriez m'accompagner.
Dès le soir, cela fut connu dans Yonville.
Et Mme Tuvache, la femme du maire,
déclara devant sa servante que Mme Bovary se compromettait.
Entrez, votre petite est là qui dort.
Oh, elle a craché.
Je suis obligée de la rincer constamment.
Si vous pouviez dire à Camus l'épicier de me laisser prendre du savon quand il m'en faut, ce serait plus commode.
Oui, c'est bien. Au revoir, Mme Rolet.
Si vous saviez comme j'ai du mal à me relever la nuit.
J'en suis si rompue quelquefois que je m'endors sur ma chaise.
Si vous pouviez me donner une petite livre de café moulu, elle me ferait bien le mois.
Et si ce n'est pas trop vous demander,
un cruchon d'eau-de-vie pour mon pauvre mari qui ne supporte plus le cidre.
J'en frotterai les pieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue.
Des danseurs espagnols, vous savez ? Je ne me rappelle plus de leurs noms.
Ils viennent à Rouen.
Vous irez ?
Si je peux.
Je vous remercie de votre compagnie, M. Léon.
C'était un plaisir, madame. Un grand plaisir.
Comme je m'ennuie !
Comme je m'ennuie !
Lorsque Léon le soir allait de son étude au Lion d'Or pour dîner,
Mme Bovary de sa fenêtre tressaillait à son apparition,
et commandait aussitôt qu'on mît le couvert.
Bonsoir la compagnie !
M. Homais arrivait pendant le dîner.
Il s'installait entre les deux époux.
Il demandait au médecin des nouvelles de ses malades,
et celui-ci le consultait sur la probabilité des honoraires.
Puis on causait de ce qu'il y avait dans le journal
qu'Homais à cette heure-là, savait presque par cur.
À huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie.
J'ai l'impression que mon gaillard est amoureux de votre bonne.
Le dimanche, c'était le pharmacien qui recevait
avec Mme Homais et leurs deux enfants, Napoléon et Athalie.
Leon ne manquait pas de se trouver là.
M. Homais jouait à l'écarté avec Emma.
Leon, derrière elle, lui donnait des avis.
Puis l'apothicaire et le médecin entamaient une partie de dominos.
Mme Bovary changeait de place et Léon s'installait près d'elle.
Elle le priait de lui dire des vers.
Leon les déclamait d'une voix traînante,
et qu'il faisait expirer soigneusement aux passages d'amour.
« Ô temps, suspend ton vol.
« Et vous, heures propices
« Suspendez votre cours
« Laissez-nous savourer
« Les rapides délices des plus beaux de nos jours. »
Il est charmant ! Charmant !
Il aime certainement.
Mais qui ?
Qui donc ?
Mais c'est moi !
Si le Ciel l'avait voulu !
Pourquoi n'est-ce pas ?
Qui empêche donc ?
Qu'y a-t-il ?
C'est M. Lheureux qui veut vous voir.
M. Lheureux, le marchant d'étoffe ? Que me veut-il ?
Madame, pardonnez-moi de venir vous déranger chez vous.
Mais je suis très affecté de n'avoir pu encore, jusqu'à ce jour,
obtenir votre confiance.
Ma modeste boutique n'est sans doute pas très attirante pour une véritable élégante.
Je voulais vous dire que vous n'avez pourtant qu'à commander,
et je me charge de vous fournir ce que vous voudrez,
tant en mercerie, qu'en lingerie, bonneterie ou nouveauté.
Je vais à Rouen quatre fois par mois.
Et je travaille avec les meilleures maisons.
Si vous le permettez,
j'aimerais vous montrer différents articles...
tout à fait remarquables.
Je n'ai besoin de rien.
Juste pour le plaisir du regard.
Combien coûte-t-elle ?
Une misère, vraiment.
Mais, rien ne presse. Quand vous voudrez.
Nous ne sommes pas des juifs !
Non, je vous remercie, M. Lheureux.
Mais je n'ai besoin de rien.
Eh bien, nous nous entendrons plus tard.
Avec les dames, je me suis toujours arrangé.
C'était pour vous dire que ce n'est pas l'argent qui m'inquiète.
Je vous en donnerais s'il le fallait.
Je n'aurais pas besoin d'aller bien loin pour vous en trouver. Comptez-y.
M. Bovary ne doit pas être en mal de clientèle par ce temps de chaud et de froid.
Moi-même, je ne me sens pas dans mon assiette.
Il faudra que je vienne consulter un de ces jours,
pour une douleur que j'ai dans le dos.
Enfin ! Au revoir, Madame Bovary.
À votre disposition, serviteur très humble.
Au revoir, M. Lheureux.
Comme j'ai été sage !
Madame, c'est Léon Dupuis.
Entrez, M. Dupuis.
Je dois aller à Rouen un jour prochain pour une affaire de l'étude.
Votre abonnement de musique est terminé, m'avez-vous dit ?
Désirez-vous que je le reprenne ?
Non.
Pourquoi ?
Parce que...
Vous l'abandonnez donc ?
Quoi, la musique ? Ah, mon Dieu, oui !
J'ai ma maison à tenir, mon mari à soigner.
J'ai des obligations qui passent avant la musique.
Charles est si bon.
Tout le monde l'aime beaucoup.
M. Homais ne tarit pas sur lui.
Ah, c'est un brave homme !
Certes.
Et puis, j'ai décidé...
de retirer ma petite Berthe de nourrice et de m'occuper d'elle.
Quand il venait des visites,
Madame Bovary déshabillait sa fille afin de faire voir ses membres.
Elle déclarait adorer les enfants.
C'état sa consolation, sa joie, sa folie,
et elle accompagnait ses caresses d'expansions lyriques.
C'est pour montrer les pieds à M. Homais.
Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses pantoufles à chauffer.
Ses gilets ne manquaient plus de doublure, ni ses chemises de boutons.
Elle ne rechignait plus, comme autrefois, à faire des tours de jardin.
Ce qu'il proposait était toujours contenté,
bien qu'elle ne devinât pas les volontés auxquelles elle se soumettait sans un murmure.
Pourquoi ne pas le dire à Monsieur ?
Ce sont les nerfs. Ne lui en parle pas, tu l'affligerais.
Ah oui ?
C'est comme la fille au père Guérin, que j'ai connue à Dieppe avant de venir chez vous.
Elle était si triste qu'à la voir sur le seuil de sa maison,
elle vous faisait l'effet d'un drap d'enterrement tendu devant la porte.
Elle avait comme un brouillard dans la tête, on disait.
Les médecins n'y pouvaient rien et le curé non plus.
Après son mariage, ça lui a passé.
Mais moi, c'est après le mariage que ça m'est venu.
Les polissons, toujours les mêmes ! Rentrez là-dedans, vite !
Allez vite ! Et vous aussi, tous !
Ça ne respecte rien !
- Comment vous portez-vous ? - Mal. Je souffre.
Moi aussi. C'est le temps.
Nous sommes nés pour souffrir, comme dit Saint-Paul.
Qu'en pense M. Bovary ?
Ce ne sont pas les remèdes de la terre qu'il me faudrait.
Attends, Ribaudet ! Galopin !
Je voudrais savoir...
C'est Ribaudet, le fils du charpentier.
C'est lui qui mène la bande.
Comment va M. Bovary ?
Lui et moi sommes certainement...
les personnes de la paroisse qui avons le plus à faire.
Il est le médecin du corps, je suis le médecin des âmes.
- Vous soulagez toutes les misères. - Ne m'en parlez pas !
Ce matin même, il a fallu que j'aille voir une vache qui était gonflée.
Ils croyaient que c'était un sort.
Longuemarre et Boudet ! Sac à papier ! Voulez-vous bien finir !
Vous n'avez pas honte ? Dans la maison du Seigneur !
Oui, je vous disais : les cultivateurs sont à plaindre.
Il n'y a pas qu'eux !
Oh, certes ! Les ouvriers des villes, par exemple.
Mais les femmes...
Oh, c'est bien vrai !
J'ai connu des mères de famille,
de pauvres femmes vertueuses, je vous assure,
de véritables saintes,
qui manquaient même de pain.
Mais toutes celles, monsieur le curé,
- ...qui ont du pain, et qui n'ont pas... - Qui n'ont pas de feu l'hiver ?
- Eh, qu'importe ? - Comment, qu'importe ?
Il me semble que lorsqu'on est bien chauffé, bien nourri, les choses...
Oh mon Dieu !
Ça ne va pas ? Un problème de digestion ?
Rentrez chez vous, Mme Bovary, et prenez une bonne tasse de thé.
- Mais non... - J'ai cru qu'un étourdissement vous prenait.
Mais vous me demandiez quelque chose ? Qu'est-ce donc ? Je ne sais plus.
Rien.
Rien.
Alors vous m'excuserez, madame Bovary,
mais il faut que j'expédie mes garnements.
Ces pauvres enfants ! On ne saurait trop les diriger dans la voie du Seigneur,
comme il nous l'a recommandé, par la bouche de son divin Fils.
Bonne santé, madame. Mes respects à monsieur votre mari !
- Êtes-vous chrétien ? - Oui, je suis chrétien.
- Qu'est-ce qu'un chrétien ? - C'est celui qui est baptisé.
Maman...
Mais laisse-moi !
Laisse-moi donc !
C'est une chose étrange comme cette enfant est laide !
Vas-tu me laisser à la fin !?
Je suis folle !
Ah, ma pauvre chérie !
Bonsoir, la compagnie !
- Eh bien, princesse, que vous est-il arrivé ? - Ce n'est rien.
Elle a fait une petite chute.
La pauvre Emma en était toute retournée.
Eh bien, j'ai pour vous des nouvelles d'importance.
La première est que nous avons toutes les chances pour que les prochains comices se déroulent à Yonville.
- Vraiment ? - Vous vous rendez compte ?
Le préfet, toutes les autorités de la région !
Voilà qui va redonner sa véritable importance à notre ville.
C'est en effet une grande nouvelle !
Et la seconde ?
La seconde est une surprise. Je vais perdre mon locataire.
Léon a décidé de partir pour Paris dès la semaine prochaine.
Mon Dieu ! A-t-il bien réfléchi ?
Comment vivra-t-il à Paris ?
S'y accoutumera-t-il ?
Allons donc ! Les bals masqués, les parties fines, le champagne !
Tout ça va rouler, je vous assure !
Ces farceurs mènent une drôle de vie au Quartier latin !
Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, ils sont reçus dans les meilleures sociétés.
Il y a même des dames du faubourg St-Germain qui en tombent amoureuses.
Ça leur fournit par la suite les occasions de faire de très beaux mariages.
Je change les assiettes. Félicité a fait une tarte.
Vous en reprendrez bien une part, M. Homais ?
- C'est encore moi. - J'en étais sûre.
M. Bovary est là ?
Non, il est absent.
Il est absent.
Je voudrais bien embrasser Berthe.
Oui, bien sûr.
Félicité ?
Amenez-moi Berthe !
Adieu, pauvre enfant !
Adieu, chère petite !
Emmenez-la.
Il va pleuvoir.
J'ai un manteau.
Allons, adieu.
Oui, adieu. Partez.
À l'anglaise, donc.
Elle s'estimait à présent beaucoup plus malheureuse,
car elle avait l'expérience du chagrin
avec la certitude qu'il ne finirait pas.
Puis-je voir le médecin ? Dites-lui que c'est M. Boulanger de la Huchette.
J'y vais, monsieur.
Merci de me recevoir.
Voici mon valet qui veut être saigné parce qu'il éprouve des fourmis le long du corps.
Ça me purgera.
Fort bien, nous allons faire ça. Justin !
Prends les bandes dans le tiroir,
et amène la cuvette là.
N'ayez pas peur, mon brave.
Non, non, marchez toujours !
Guête ! On jurerait une petite fontaine qui coule !
Comme j'ai le sang rouge ! C'est bon signe, non ?
Quelquefois, l'on n'éprouve rien au commencement,
puis la syncope se déclare.
Je m'en doutais.
Pardon ! Voilà l'autre, maintenant !
Emma ! Du vinaigre, vite !
Cache-lui la cuvette.
De l'eau sucrée, vite.
Espèce de sot ! Un grand gaillard comme toi !
Voilà de belles dispositions à être pharmacien !
Qui t'a prié de venir ? Tu importunes tout le monde.
Tu sais pourtant que le mercredi, ta présence m'est indispensable.
Il y a vingt personnes dans la boutique !
J'ai dû tout quitté pour venir te chercher.
Allez, dépêche-toi ! Va surveiller les bocaux !
Ne reste pas là !
Extraordinaire, une femme qui va et vient au milieu d'hommes évanouis !
Moi, la vue du sang des autres ne me fait rien du tout.
Mais l'idée seulement du mien qui coule suffirait à me faire défaillir
si j'y prêtais trop attention.
Gérard, tu vas avoir l'esprit tranquille maintenant que ta fantaisie est passée.
Elle m'aura en tous cas procuré l'avantage
d'avoir fait votre connaissance.
Elle est gentille, cette petite femme du médecin.
Belles dents, pied coquet, bien tournée.
Où l'a-t-il trouvée, ce gros balourd !?
Elle en est fatiguée, sans aucun doute.
Tandis qu'il trottine à ses malades, elle reste à ravauder ses chaussettes.
Et elle voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme !
Ça bâille après l'amour comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine.
Avec un peu de galanterie, ça vous adorerait, j'en suis sûr.
Oui, mais comment s'en débarrasser ensuite ?
Madame Bovary, vous êtes bien jolie et bien fraîche !
Oh, je l'aurai !
Je l'aurai ! Voilà les comices bientôt.
Elle y sera. Je la verrai. Je l'aurai.
Ils arrivèrent, en effet, ces fameux comices.
L'atmosphère était joyeuse
mais la veuve Lefrancois, qui discutait avec M. Homais,
faisait une mine plutôt grise.
Voici Lheureux.
Vous savez qu'il fait vendre le Café Français ?
Il a assassiné le père Tellier à coup de reconnaissances de dette.
Une épouvantable catastrophe !
Le café est une gargote et je déteste Tellier.
Je n'aime pas Lheureux, c'est un rampant !
Regardez-le, il salue Mme Bovary.
- Où ça ? - Sous les halles.
Je vais lui proposer une place dans l'enceinte.
Elle a un chapeau avec des rubans verts.
Elle est même au bras de M. Boulanger.
Nom d'un chien ! Évitons l'apothicaire.
On a une journée superbe. Tout le monde est dehors.
- Les vents sont à l'est... - Bonjour, M. Lheureux. Au plaisir !
Comme vous l'avez congédié !
Pourquoi se laisser envahir par les autres ?
Puisqu'aujourd'hui, j'ai le bonheur d'être avec vous...
Oh, regardez ces pâquerettes !
De quoi fournir bien des oracles à toutes les amoureuses du pays !
Si j'en cueillais. Qu'en pensez-vous ?
Est-ce que vous êtes amoureux ?
Eh, eh, qui sait ?
Alors, M. Boulanger, vous nous abandonnez ?
Certainement pas, M. le président. Nous revenons tout de suite.
Il peut toujours y compter ! Votre compagnie vaut bien la sienne.
Voilà le préfet.
Le préfet n'a pas pu venir.
C'est le conseiller principal de la préfecture.
Venez, nous allons être aux premières loges.
Tout ces gens qui se précipitent, on dirait qu'ils n'ont jamais rien vu.
Ah, la médiocrité provinciale !
Elle étouffe les existences, elle tue les illusions.
Vous comprenez pourquoi, petite madame, je m'enfonce dans cette indicible tristesse...
Vous ! Mais je vous croyais très gai ?
Oui, d'apparence.
Parce que dans le monde, je dois mettre sur mon visage un masque railleur.
Et vos amis ?
Mes amis ?
Lesquels ?
Qui s'inquiète de moi ?
Tant de choses m'ont manqué dans ma solitude.
Si j'avais un but dans la vie, une affection...
Si j'avais trouvé quelqu'un, j'aurais tout surmonté, brisé tous les obstacles !
Il me semble que vous n'êtes guère à plaindre.
Ah, vous trouvez ?
Enfin, vous êtes libre.
Riche.
Ne vous moquez pas de moi.
Ce n'est pas le préfet !
C'est le conseiller Lieuvain, c'est le bras droit.
La décoration n'est pas très réussie, qu'en pensez-vous ?
Évidemment, c'est le maire qui a tout pris sous son bonnet.
Pourtant, on ne peut pas dire qu'il a le génie des arts.
Messieurs,
qu'il me soit permis d'abord,
avant de vous entretenir
de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui,
et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous...
Qu'il me soit permis, dis-je,
de rendre justice à l'administration supérieure,
au gouvernement,
au monarque,
messieurs, à notre souverain,
Je devrais me reculer un peu.
Pourquoi ?
On pourrait m'apercevoir d'en bas.
J'en aurais pour quinze jours à donner des excuses, et avec ma mauvaise réputation...
- Oh, vous vous calomniez ! - Non, elle est exécrable, je vous jure.
Du reste, d'un certain point de vue,
peut-être n'est-ce pas tout à fait faux.
Comment cela ?
Ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sans cesse tourmentées.
Il leur faut tour à tour le rêve et l'action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses,
et c'est ainsi qu'on se jette dans toutes sortes de fantaisies,
de folies.
Nous n'avons même pas cette distraction, nous autres pauvres femmes !
Triste distraction car on n'y trouve pas le bonheur.
Mais le trouve-t-on jamais ?
Oui.
Il se rencontre un jour.
Il se rencontre un jour, et quand on en désespérait.
Alors des horizons s'ouvrent.
Vous éprouvez le besoin de faire à cette personne la confidence de votre vie,
de lui donner tout, de lui sacrifier tout.
On ne s'explique pas, on se devine.
On s'est entrevu dans ses rêves.
Cependant, on en doute encore. On n'ose y croire.
On en reste ébloui, comme si l'on sortait des ténèbres...
à la lumière.
Disons-le franchement,
où trouver plus de patriotisme que dans les campagnes ?
plus de dévouement à la cause publique,
plus d'intelligence en un mot.
Je n'entends pas, Messieurs,
cette intelligence superficielle, vain ornement des esprits oisifs,
mais cette intelligence profonde et modérée,
fruit du respect des lois et de la pratique des devoirs.
Ah, encore et toujours les devoirs !
Je suis assommé de ces mots-là.
Pardieu ! Le devoir, c'est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau,
et non pas d'accepter toutes les conventions de la société
avec toutes les ignominies qu'elle nous impose.
Cependant,
La passion est la seule belle chose qu'il y ait sur la terre.
La source de l'héroïsme, de l'enthousiasme,
de la musique, de la poésie, des arts, de tout enfin !
Mais il faut bien suivre un peu l'opinion du monde et obéir à sa morale.
Il y a deux morales.
La petite, la convenue,
celle qui varie sans cesse et qui braille si fort,
mais l'autre, éternelle, est tout autour et au-dessus,
comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire.
Continuez !
Perséverez !
Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas ?
Est-il un seul sentiment qu'il ne condamne ?
Les instincts les plus nobles, les sympathies les plus pures sont persécutés, calomniés,
et s'il se rencontre enfin deux pauvres âmes, tout est organisé pour qu'elles ne puissent se joindre.
Mais qu'importe,
tôt ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s'aimeront,
parce que la fatalité l'exige et qu'elles sont nées l'une pour l'autre.
Le vainqueur...
tendra la main au vaincu,
et fraternisera avec lui.
Ainsi, pourquoi nous sommes-nous connus ?
Quel hasard l'a voulu ?
C'est qu'à travers l'éloignement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre,
nos pentes particulière nous avaient poussés l'un vers l'autre.
Ensemble de bonnes cultures !
À M. Bizet !
Jamais je n'ai trouvé dans la société de personne au charme auss parfait.
Fumiers.
À M. Caron.
Aussi, moi, j'emporterai votre souvenir.
Mais vous m'oublierez.
J'aurai passé comme une ombre.
Pour un bélier mérinos...
Oh non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans votre vie ?
Dans votre pensée ?
Race porcine, prix ex æquo.
Vous ne me repoussez pas, vous êtes bonne ! Vous comprenez que je suis à vous !
Je pense que vous avez remarqué l'absence du clergé ?
Sans doute les sacristies entendent-elles le progrès d'une autre manière.
Je vais quand même voir les pompiers pour leur conseiller la vigilance.
M. Boulanger !
Nous avons eu une bonne journée, n'est-ce pas ?
Oh oui, une bien belle journée.
Laissez-moi passer ! Vous voyez bien que je vais voir les pompiers.
Plusieurs semaines s'écoulèrent. Rodolphe ne revint pas.
Il s'était dit : « si dès le premier jour elle m'a aimé,
« elle doit, par l'impatience de me revoir, m'aimer davantage. »
Et il comprit que son calcul avait été bon,
lorsqu'en entrant dans la salle, il aperçut Emma pâlir.
Pardonnez-moi de n'être pas venu plus tôt, j'ai eu des affaires. J'ai été malade.
Gravement ?
Eh bien...
Non.
C'est que je n'ai voulu revenir.
Pourquoi ?
Vous ne devinez pas ?
Emma...
Monsieur !
j'ai décidé de partir,
loin de vous.
Très loin.
Si loin que vous n'entendrez plus parler de moi.
Et cependant aujourd'hui, une force irrésistible m'a poussé vers vous.
On ne résiste pas au sourire des anges.
On se laisse entraîner par ce qui est beau, charmant,
adorable !
Je ne suis qu'un pauvre misérable.
Oh, vous êtes bon !
Non, je vous aime, voilà tout ! Vous n'en doutez pas !
Dites-le-moi.
Un mot, un seul mot !
Bonjour, docteur.
C'était un plaisir de vous voir, M. Boulanger.
Madame m'entretenait de sa santé.
Oui, je crains toujours que...
ses oppressions ne la reprennent.
Je me demandais si l'exercice du cheval ne serait pas bon ?
Mais oui ! Excellent !
Voilà une idée !
Emma...
Je n'ai pas de cheval, Charles.
Si ce n'est que cela, j'en tiens un à votre disposition.
Vous êtes très aimable, mais... non.
Je vous remercie.
J'étais venu, monsieur, vous signaler que mon valet éprouve toujours des étourdissements.
Ce n'est pas rare. Eh bien, je passerai.
Non, je vous l'amènerai. Nous viendrons. Ce sera plus commode pour vous.
Fort bien, je vous recevrai.
Madame.
Prenez garde, un malheur est vite arrivé. Vos chevaux sont peut-être fougueux.
Non, soyez tranquille.
Bonne promenade !
De la prudence, surtout ! De la prudence !
Est-ce que maintenant, nos destinées ne sont pas communes ?
Non, vous le savez bien. C'est impossible.
Ah tenez, n'en parlons plus.
Où sont les chevaux ? Où sont les chevaux ?
Où sont les chevaux ?
Vous me faites peur ! Vous me faites mal !
Partons.
J'ai besoin de vous pour vivre.
J'ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pensée.
Oh, j'ai tort, j'ai tort ! Je suis folle de vous entendre.
Pourquoi ?
- Emma. - Oh, Rodolphe.
Quoi ?
J'ai passé cet après-midi chez M. Alexandre.
Il a une ancienne pouliche, encore fort belle,
qu'on pourrait avoir pour une centaine d'écus.
Alors, je l'ai retenue.
Je l'ai achetée.
Dis, j'ai bien fait, non ?
J'ai un amant !
J'ai un amant !
Te voilà !
Ta robe est toute mouillée.
Je t'aime, je t'aime.
C'est l'heure de partir.
Je voudrais ne jamais te quitter.
Mais qu'as-tu ? Tu as l'air de souffrir ?
Parle-moi.
Il ne faut plus venir comme ça, c'est imprudent. Tu risques de te compromettre.
- Ça m'est égal. - Ne dis pas de bêtise.
Mais je veux te voir. Je ne pense qu'à te voir toute la journée.
Mon ange, moi aussi, je ne rêve que d'être avec toi.
N'aie crainte, j'irai vers toi.
Emma !
Viens te coucher, il est temps.
Oui, j'y vais.
Au bout de six mois, ils se trouvèrent, l'un vis-à-vis de l'autre,
comme deux mariés qui entretiennent une flamme domestique.
Je te veux ! Je veux te dévorer !
C'est alors qu'Emma se repentit.
Amenez-la-moi.
Comme je t'aime, ma pauvre enfant ! Comme je t'aime !
Oh, mais tu as le bout des oreilles sale.
Je n'ai pas les oreilles sales.
Elle se demanda même pourquoi elle exécrait Charles,
et s'il n'eût pas été meilleur de pouvoir l'aimer.
Mais il n'offrait grande prise à ces retours de sentiment,
lorsque M. Homais vint à propos lui fournir une occasion.
Bonsoir la compagnie. Charles, regardez.
Il y a ici la description d'une méthode nouvelle pour soigner les pieds-bots.
Que pensez-vous de mon idée, si vous opériez Hippolyte ?
Quel rayonnement pour Yonville.
Le succès est presque certain. L'auteur de l'article est formel.
Et quelle célébrité pour vous.
En tant que correspondant du Fanal de Rouen,
j'enverrai un article au journal. Et un article circule, on en parle.
Tu es très habile chirurgien, Charles. Je me souviens de la fracture de mon père.
Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Ne soyez pas modeste, Charles.
C'est l'honneur de la famille qui est en jeu.
Charles se plongea dans l'étude de la stréphocatopodie,
de la stréphendopodie, stréphexopodie,
mais aussi de la stréphypopodie,
et de la stréphanopodie.
Une conjuration dont M. Homais était le chef
s'employa à convaincre Hippolyte de se laisser opérer.
Peut-être sentiras-tu une légère douleur, peut-être...
Ce n'est rien. C'est comme une petite saignée.
Du reste, ça ne me regarde pas. C'est pour toi, par humanité pure.
Pour te voir débarrassé de cette hideuse claudication.
Ça ne te plairait pas de gambader, de courir comme tout le monde ?
En tous cas, ça plairait davantage aux femmes, je te prie de le croire.
Tu es un homme, saperlotte ! Et si tu avais dû aller combattre, hein !?
Tu te sens bien ?
Tu vas voir, ça ne te fera rien. On va juste te couper le tendon.
Voilà.
Je n'ai rien senti.
Tu vois, je te l'avais dit.
Messieurs, l'opération a parfaitement réussi.
C'est un grand jour pour notre ville.
Notre ville se souviendra toujours du docteur Bovary.
« Notre petite ville d'Yonville s'est vue le théâtre d'une expérience chirurgicale,
qui est en même temps un acte de haute philanthropie. »
« M. Bovary, un de nos praticiens les plus distingués, »
- C'est trop. - Non, pas du tout.
« M. Bovary, un de nos praticiens les plus distingués, a opéré d'un pied-bot,
Je n'ai pas mis le nom scientifique pour que tout le monde comprenne.
« le jeune Hippolyte Toutain, garçon d'écurie à l'hôtel du Lion d'Or. »
« L'opération, du reste, s'est pratiquée comme par enchantement, »
et à peine si quelque gouttes de sang sont venues sur la peau,
comme pour dire que le tendon rebelle,
venait enfin de céder sous les efforts de l'art. »
Au secours, M. Bovary !
Au secours !
Il se meurt !
M. Bovary, vite !
Il se meurt !
Qu'a-t-il ?
Qu'a-t-il ?
J'ai mal ! J'ai mal !
Qu'a-t-il donc ?
Comme ça a gonflé !
Ce n'est rien. Il faut lui laisser prendre l'air.
Quand est-ce que je serai guéri ? Sauvez-moi !
Tiens, mon garçon. Bois, ça te fera du bien.
Tiens, regarde ce que j'ai sous ma robe... Charles, comment va-t-il ?
Ça empire. Je ne comprends pas.
Tu pourrais aller le voir ?
Oui évidemment, j'irai volontiers. Mais je ne peux pas le guérir.
Tu t'écoutes trop. Tu n'as qu'à te lever et marcher un peu.
N'empêche que tu ne sens pas bon.
Je vous apporte de quoi changer vos pansements.
Mon mari va bientôt venir.
Vous avez mal ?
Bon, j'ai perdu.
Vous venez boire un coup ?
Il faut avoir du courage.
Il pue, ce pauvre Hippolyte !
Je suis sûre que vous allez bientôt aller mieux.
Alors, Hippolyte, tu souffres, m'a-t-on dit ?
Brave garçon, il faut avoir du courage.
C'est une épreuve que le Seigneur t'envoie.
Il faut te réjouir de ton mal, puisque c'est sa volonté.
Et profite de cette épreuve pour te réconcilier avec le Ciel.
Il y a du liquide noir qui sort de la plaie. Maintenant, il est gonflé jusqu'au genou.
Ça ne peut pas continuer comme ça. Pour la clientèle, l'effet est désastreux.
Madame Bovary,
j'ai demandé à votre mari de faire venir un autre médecin.
Je vais appeler M. Canivet, de Neufchâtel.
C'est une célébrité.
Au revoir, Hippolyte.
Je reviendrai vous voir.
Oui, madame. Merci.
Il m'a semblé voir le curé entrer. C'est le bouquet !
S'il s'imagine avec ses manuvres de curé, de pouvoir sauver le pauvre Hippolyte !
Nous ne sommes pas au bout de nos peines, qu'en pensez-vous ?
Hein, qu'en pensez-vous ?
Je ne sais pas.
Je ne sais pas.
Amputation !
Voilà un beau résultat !
Voilà les imaginations de la Capitale.
Voilà les idées de Paris. On veut tout soigner !
On veut faire le malin, sans se soucier des conséquences.
Nous ne sommes pas faits pour ça, nous autres.
Nous ne sommes pas des savants ni des mirliflores !
Nous sommes des praticiens,
et nous n'imaginerions pas d'opérer quelqu'un qui se porte à merveille !
Redresser un pied-bot ! Est-ce qu'on peut redresser les pieds-bots ?
Pourquoi pas redresser les bossus ?
Amputation de la jambe,
jusqu'à mi-cuisse.
J'ai pris toutes les précautions, pourtant.
C'est la fatalité.
Si ce pauvre Hippolyte vient à mourir,
c'est moi qui l'aurais assassiné. Tout va se savoir !
Je vais être déshonoré !
Assieds-toi, tu m'agaces !
Elle se rappela toutes les privations de son âme,
ses rêves tombant dans la boue comme des hirondelles blessées,
tout ce qu'elle avait désiré, tout ce qu'elle s'était refusé,
tout ce qu'elle aurait pu avoir, et pourquoi ? pourquoi ?
Elle se repentait, comme d'un crime, de sa vertu passée.
Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attractions vertigineuses.
Elle y jetait son âme,
et Charles lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours,
aussi impossible et anéanti que s'il allait mourir,
et qu'il eût agonisé sous ses yeux.
Pardon.
Embrasse-moi.
- Embrasse-moi. - Laisse-moi !
Qu'est-ce que tu as ?
Tu sais bien que je t'aime !
Assez !
Ils recommencèrent à s'aimer.
SI tu savais comme je m'ennuie !
Mon mari est odieux !
Maintenant, j'ai de la répulsion pour lui.
Mon existence est affreuse !
Ma pauvre chérie, qu'est-ce que je peux y faire ?
- Ah, si tu voulais... - Quoi donc ?
Nous irions vivre ailleurs, quelque part.
Vraiment tu es folle.
Tu as une robe neuve ?
Tu devrais faire cadeau d'une jambe de bois à Hippolyte.
Tu penses ?
Ce serait la moindre des choses.
- Cette robe vous va à ravir ! - Merci, M. Lheureux.
J'ai une surprise pour vous.
Je crois que c'est ce que vous désiriez.
Elle est magnifique, M. Lheureux.
Je suis heureux qu'elle vous plaise.
Mme Bovary, j'en suis vraiment désolé, mais...
par un fâcheux concours de circonstances,
des débiteurs difficiles, de gros achats,
je me vois contraint de vous réclamer les sommes que vous me devez.
Il s'agit de 270 francs.
Pardonnez-moi, mais l'affaire est assez pressée.
Je ne voudrais pas être obligé de vous reprendre les marchandises.
Mais je vais vous payer, M. Lheureux.
Si vous voulez, je peux vous proposer un arrangement.
Non, je vais vous payer.
Pourquoi me faire des cadeaux ?
Parce que je t'aime.
C'est gênant pour un homme.
Ne dis pas de bêtises.
- Et toi, m'aimes-tu ? - Mais oui, je t'aime.
- Beaucoup ? - Certainement.
Alors partons !
Emmène-moi. Je souffre depuis quatre ans, je meurs.
Ils sont à me torturer. Je n'y tiens plus, sauve-moi !
- Calme-toi, que veux-tu ? - Enlève-moi, je t'en supplie !
Mais ta fille ?
Nous la prendrons, tant pis !
Quelle femme !
Alors, tu m'enlèves ?
Laisse-moi un peu de temps. J'ai des dispositions à prendre, quand même.
Tu m'enlèves ?
Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque.
Elle avait cette indéfinissable beauté...
qui résulte de la joie, de l'enthousiasme, du succès,
et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les circonstances.
M. Lheureux, je suis venu à vous.
J'ai cru comprendre à ma dernière visite que vous éprouviez quelque gêne.
Aussi, je m'empresse de vous régler ce que je vous dois.
- Mme Bovary, je... - Ah, M. Lheureux. J'aurais besoin d'un manteau.
Un grand manteau, à long collet, doublé.
- Vous partez en voyage ? - Non mais qu'importe ?
Je compte sur vous, et le plus vite possible.
Il me faudrait aussi une petite malle, pas trop lourde, commode.
Oui, 92 centimètres sur 50, comme on les fait à présent.
- Avec un sac de nuit. - Parfaitement.
Tenez, prenez cela. Vous vous paierez là-dessus.
Oh, madame ! Non, ce n'est pas la peine !
Nous nous connaissons. J'ai pleine confiance.
Non, j'y tiens. Prenez au moins la chaise.
Ah, M. Lheureux, vous laisserez tout chez vous.
Pour le manteau,
ne l'apportez pas non plus.
Vous me donnerez l'adresse de l'ouvrier et avertirez qu'on le tienne à ma disposition.
Tout est prêt, tu es bien sûr ?
- Oui. - Tu es triste ?
Non, pourquoi ?
Est-ce de t'en aller, de quitter tes affections, de changer de vie ?
Mais, moi, je n'ai rien au monde ! Tu es tout pour moi.
Et je serai tout pour toi.
Une famille, une patrie.
Que tu es charmante !
C'est vrai, tu m'aimes ? Jure-le !
Si je t'aime ?
Si je t'aime ? Mais je t'adore, mon amour !
Oh, mon Rodolphe, j'ai trop de bonheur !
Cher petit Rodolphe.
Minuit !
C'est demain.
Encore un jour !
- Tu as les passeports ? - Oui.
- Tu n'oublies rien ? - Non.
Tu en es sûr ?
J'en suis sûr.
Tu m'attendras à l'hôtel de Provence à midi ?
À demain, donc !
À demain !
« Du courage, Emma, du courage.
Je ne veux pas faire le malheur de votre existence.
Savez-vous l'abîme où je vous entraînais, pauvre ange ?
Oh Emma, oubliez-moi.
Pourquoi faut-il que je vous aie connue ? Pourquoi étiez-vous si belle ?
Est-ce ma faute ?
Ô mon Dieu, non non ! N'en accusez que la fatalité !
Le monde est cruel, Emma.
Partout où nous eussions été, il aurait fallu subir les questions indiscrètes,
la calomnie, l'outrage peut-être.
Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes.
Car j'ai voulu m'enfuir au plus vite afin d'éviter la tentation de vous revoir.
Adieu.
Votre ami, Rodolphe. »
Il relu sa lettre.
Elle lui parut bonne.
Je peux voir votre maîtresse ? J'ai quelque chose à lui remettre.
Donnez-le-moi.
Ah non, ma belle. Je dois le remettre en main propre.
Madame, voilà ce que notre maître vous envoie.
Donne-lui un sou.
Monsieur vous attend, Madame. La soupe est prête.
Emma, où es-tu donc ?
Arrive !
Ah, j'en étais sûr !
Le vinaigre vous réveillerait un mort.
Parle-nous !
Parle-nous !
C'est moi.
Ton Charles qui t'aime.
Et voilà ta petite fille. Embrasse-la !
Personne...
Pauvre chérie.
- Elle est retombée ! - Non, elle est assoupie.
Le paroxysme est passé. Cette syncope a certainement une origine, mais laquelle ?
Prenez garde de l'éveiller !
Un de mes amis, Brideux, qui est installé à Forges,
possède un chien qui tombe en convulsion dès qu'on lui présente une tabatière.
Avouez que c'est curieux !
Une fièvre cérébrale se déclara,
et pendant 43 jours, Charles ne la quitta pas,
abandonnant tous ses malades, ne se couchant plus.
Les forces revinrent à Emma quand le sable des allées...
disparut sous les feuilles mortes.
Ne te fatigue pas, ma chérie.
Assieds-toi donc là sur le banc.
Oh non, pas là !
Tu y seras bien.
Je ne vous dérange pas, cher ami ? Je venais prendre des nouvelles de notre pauvre Emma.
Vous êtes toujours le bienvenu, vous le savez.
J'étais en train de faire les comptes.
Je ne sais comment...
vous dédommager de tous les médicaments que j'ai pris chez vous.
Mais vous ne me devez rien !
Je vous suis très obligé, mais cela me gêne.
La saison n'a pas été très brillante.
Je me suis tellement occupé de ma pauvre chérie.
Comment est-elle ?
Beaucoup mieux, mais avec de petites rechutes.
Je dois toujours faire attention.
Elle repose en ce moment dans sa chambre avec l'abbé.
Bournissien ? Il vient souvent, me semble-t-il !?
Cette chère madame Bovary ne donne pas dans la calotte, j'espère ?
Elle m'affirme que la foi lui est d'un grand secours.
Si vous voulez mon avis, vous devriez la sortir.
L'emmener au spectacle.
Si quelqu'un pouvait me remplacer, je vous accompagnerais volontiers.
Le ténor Lagardy vient donner une représentation à Rouen
avant son départ pour l'Angleterre.
Je n'ai pas tout compris,
mais ça me plaît assez.
Veux-tu que j'aille te chercher un verre d'orgeat ?
S'il te plaît, il fait si chaud.
J'ai cru que j'y resterais. Il y a un monde !
Devine un peu qui j'ai rencontré ?
Monsieur Léon !
Léon ?
Lui-même. Il va venir te présenter ses civilités.
Vous êtes donc à Rouen ?
Et depuis quand ?
Taisez-vous ou partez !
Venez, mon ami. Il fait trop chaud et le spectacle m'ennuit.
Non, restons encore un peu.
Je t'en prie, j'étouffe ; partons.
C'est vrai qu'il fait très chaud.
- L'opéra vous ennuie tant que ça ? - Plus encore.
Je suis arrivé de Paris la semaine dernière.
Je vais passer deux ans dans une très importante étude pour perfectionner ma pratique.
Les affaires en Normandie sont assez différentes de celles qu'on traite à Paris.
Et comment va la petite Berthe ? Et la famille Homais ?
Berthe a bien grandi.
Et les Homais se portent à merveille.
Ils ont l'air satisfaits, mais quand on a vu un Rubini ou Grisi,
Lagardy, malgré ses grands éclats, ne vaut pas grand-choses.
Pourtant, on dit qu'il est bien dans le dernier acte.
Je regrette d'être parti avant la fin.
Il donne une autre représentation dans deux jours.
Nous partons demain.
À moins que tu ne veuilles rester seule, mon petit chat ?
Si ça peut te faire du bien.
Il faut avouer que Lagardy est vraiment sublime dans le dernier acte.
Je regrette d'avoir eu ce malaise.
Reste ! Tu rentreras dimanche.
Si tu en as envie, c'est que ça te fait du bien.
Permettez-moi, Léon,
je suis gêné, vraiment.
Alors c'est convenu ? Demain à six heures ?
Hélas, je suis obligé de rentrer. Mais toi, Emma...
C'est que...
Je ne sais pas trop...
Tu réfléchiras. Nous verrons.
La nuit porte conseil.
Maintenant que vous voilà de retour dans nos contrées,
j'espère que vous viendrez, de temps à autre, dîner.
Je n'y manquerai certes pas.
J'ai d'ailleurs besoin de me rendre à Yonville pour mon étude.
Bonsoir.
M. et Mme Bovary, s'il vous plaît.
C'est au sept, mais Monsieur n'y est pas.
Oh, Léon...
Je suis contente de vous voir.
J'avais oublié de vous dire où nous étions descendus.
Je vous ai trouvée.
Vous vous êtes donc décidée à rester ?
Oui, et j'ai eu tort.
Il ne faut pas s'accoutumer à des plaisirs impraticables, quand on a mille choses à faire.
Oh, je m'imagine...
Eh non, car vous n'êtes pas une femme.
Si vous saviez tout ce que j'avais rêvé !
Et moi, donc !
J'ai souffert aussi !
À Paris, je me traînais le long des quais.
Chez un marchant d'estampes, il y avait une gravure qui représentait une muse.
Sans cesse, je venais la contempler des heures entières.
Elle vous ressemblait.
Souvent je vous écrivais des lettres qu'ensuite je déchirais.
Mais pourquoi ? pourquoi ?
Parce que je vous ai bien aimée.
Je m'en étais toujours douté.
Eh bien...
Eh bien ?
D'où vient que personne, jusqu'à présent, ne m'a jamais exprimé de sentiments pareils ?
Les âmes idéalistes sont difficiles à comprendre.
Ah, si nous nous étions rencontrés plus tôt !
J'y ai songé quelquefois.
Quel rêve !
Qui nous empêche de le commencer ?
Ah mon ami, je suis trop vieille. Vous êtes trop jeune.
Oubliez-moi. D'autres vous aimeront et vous les aimerez.
Pas comme vous !
Enfant que vous êtes !
Allons, soyez sage. Je le veux !
Pardon.
Ah mon Dieu qu'il est tard ! Nous bavardons et j'en oubliais le spectacle.
Ce pauvre Bovary qui m'avait laissée tout exprès !
Je rentre à Yonville demain.
Vraiment ?
Non, c'est impossible. J'ai quelque chose de grave à vous dire.
Vous ne m'avez donc pas compris ?
Pourtant, vous parlez bien.
Ne plaisantez pas, je vous en supplie.
Laissez-moi vous revoir une fois, une seule.
- Pas ici, en tous cas. - Où vous voudrez.
Oh, mon Dieu.
Demain, à onze heures, dans la cathédrale ?
Oh merci !
Mais vous êtes fou ! Vous êtes fou !
À demain !
Monsieur désire-t-il voir les curiosités de l'église ?
Non.
Madame désire-t-elle voir les curiosités de l'église ?
Mais non, nous ne voulons pas voir les curiosités de l'église !
Et pourquoi pas ?
Parce que j'ai d'autres projets.
Merci, c'est très gentil.
- Venez. - Où allons-nous ?
- Va me chercher un fiacre. - Oui, monsieur.
Ah, Léon, vraiment...
Je ne sais pas si je dois.
- C'est très inconvenant, vous savez ? - En quoi ?
À Paris, ça se fait tout naturellement.
- Où Monsieur va-t-il ? - Où vous voulez !
Allez ! Allez !
Continuez ! Continuez !
Roulez toujours !
Attendez, Hivert ! Attendez-moi !
Attendez-moi un peu, Hivert.
Ma malle est prête. Je n'en ai que pour quelques instants.
Madame Bovary...
Madame Bovary, il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais.
- C'est très pressé. - Laissez-moi rentrer chez moi, tout de même !
Non, c'est très urgent.
Il faut que vous y alliez tout de suite. Hippolyte se chargera de votre malle.
Est-ce que tu es fou ? Tu te rends compte de ce que tu as fait ?
Que se passe-t-il ?
Il se passe que j'avais demandé une bassine supplémentaire pour les groseilles que nous avons en trop.
Et ce criminel est allé la chercher dans la réserve.
Mais tu sais ce qu'il y a dans la réserve ?
Mais tu sais ce qu'il y a dans la réserve ? Tu as vu la bouteille bleue tachetée...
qui contient la poudre blanche et sur laquelle j'ai même écrit « dangereux » !
Tu sais ce qu'il y a dedans, malheureux ? De l'arsenic !
Et toi, tu prends la bassine qui se trouve à côté !
À côté de l'arsenic ? Mais tu voulais nous empoisonner tous ?
Nous ou un malade !
Tu veux me voir traîner dans les tribunaux ?
Je me demande vraiment pourquoi je me suis occupé de toi !
Je me demande pourquoi je ne t'ai pas laissé croupir dans la crasse où tu es né !
Tu n'es qu'un bon-à-rien ! À peine si tu sais coller une étiquette !
Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine, à te goberger !
Vous m'avez fait demander d'urgence ?
Allez, va me nettoyer ça. Dépêche-toi, assassin !
M. Homais, qu'avez-vous à me dire ?
Ah oui. Votre beau-père est mort.
- Ah, ma chère amie... - Oui, je sais !
J'aurais voulu le revoir encore !
Quel âge avait-il, ton père ?
Soixante-et-un ans.
Et ma pauvre mère ?
Que va-t-elle devenir, à présent ?
- Tu t'es bien amusée, hier ? - Oui.
Il est joli, ce bouquet.
Je l'ai acheté ce matin à une mendiante.
Le lendemain, Mme Bovary mère arriva.
Permettez-moi, en ces très pénibles circonstances,
de vous présenter mes plus sincères condoléances,
et de me tenir à votre disposition.
Vous êtes très aimable, M. Lheureux, mais je crois que nous n'avons besoin de rien.
Veuillez m'excuser, mais...
je désirerais avoir un entretien particulier.
C'est relativement à cette affaire, vous savez !?
Ah oui, effectivement.
Emma, ma chérie...
Ne pourrais-tu pas... Je ne voudrais pas quitter maman.
Chère madame, je suis sûr qu'à votre douleur, la succession
saura apporter quelques consolations pécuniaires.
J'en suis ravi pour vous, et, je dois le dire, pour votre mari.
Pendant votre maladie, je l'ai vu dans de beaux états.
Je peux bien vous le dire, maintenant que vous voilà tout à fait rétablie.
Nous avons eu quelques difficultés.
Des difficultés ? Lesquelles ?
Vous savez bien. C'était pour vos petites fantaisies.
Les boîtes de voyage, le manteau...
Mais nous nous sommes arrangés.
Je voulais d'ailleurs lui proposer un autre arrangement car je suppose qu'avec ce malheur,
il va avoir toutes sortes d'embarras.
Je venais lui offrir de renouveler le billet qu'il m'a signé.
À mon avis, il ferait même mieux de s'en décharger sur quelqu'un.
Sur vous, par exemple. Avec une procuration, ce serait facile.
Nous pourrions ainsi aisément arranger nos petites affaires.
J'ai fait préparer par maître Guillaumin un modèle d'autorisation,
pour gérer et administrer toutes ses affaires.
Voyez madame : « Faire tous emprunts,
signer et endosser tous billets, etc... »
Bien entendu, monsieur agira à sa guise.
Mais je pense...
Et d'où vient-il, ce papier ?
De monsieur Guillaumin.
Je ne m'y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise réputation !
Il faudrait demander l'avis de quelqu'un de compétent.
Mais nous ne connaissons personne.
Mais si, on pourrait demander à Léon.
Ah oui, c'est une bonne idée !
Mais il va falloir aller à Rouen.
Je peux lui écrire.
Charles, ces choses-là ne se traitent pas par correspondance.
Non, puisqu'il le faut, j'irai.
Comme tu es bonne !
Dès le lendemain, elle s'embarqua dans l'Hirondelle,
pour aller à Rouen consulter M. Léon.
Elle y resta trois jours.
Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel.
Ne bouge pas. Ne parle pas.
Regarde-moi.
Il sort de tes yeux quelque chose de si doux,
qui me fait tant de bien.
Enfant, m'aimes-tu ?
Ah, tu me quitteras, tu te marieras, tu seras comme les autres.
Quels autres ?
Les autres hommes, enfin !
Vous êtes tous des infâmes !
Tu penses à Paris quelquefois ?
Non. Enfin si, un peu, bien sûr.
Ah, nous serions bien là-bas pour vivre.
Ne sommes-nous pas heureux ?
Oui c'est vrai, je suis folle. Embrasse-moi.
- Tu viendras ? - Dès que possible.
Tu me le jures ?
Tu crois que j'ai besoin de te le jurer ?
Sois prudente, quand même !
- Je te jure que j'irai à Yonville. - Il ne faut pas que je rate l'Hirondelle.
Il souffla si fort ce jour-là...
Bonjour, Hivert.
Madame Bovary, quelle bonne surprise.
Notre voyage va être illuminé.
J'ai passé commande de quelques pièces de belle qualité.
J'aurais le plus grand plaisir de vous les montrer, Madame.
Nous verrons ça plus tard, M. Lheureux.
Vas-tu t'en aller, sale vermine !
Non mais !
M. Léon a voulu montrer les papiers à une compétence qu'il connaissait.
Et hier, j'avoue que je me sentais trop fatigué pour entreprendre le voyage.
Tu n'as pas été malade, au moins ?
Non, je te l'ai dit. J'étais un peu fatiguée.
Charles était inquiet. Vous auriez pu nous faire prévenir.
J'avais dit à Charles qu'il me faudrait au moins deux jours.
Deux jours, ce n'est pas trois jours.
Maman, tout cela n'est pas important.
En ce qui concerne le papier, M. Léon est formel : il est parfaitement en ordre.
De quel papier s'agit-il ?
Rien d'important, maman.
Une manière de procuration...
pour permettre à Emma...
de s'occuper plus facilement des affaires de ménage.
Tu donnes procuration à ta femme ?
N'es-tu pas fou ?
Maman !
Tout le monde ne peut pas être riche,
et aucune fortune ne tient contre le coulage !
Ne pouvait-on se passer d'un tapis ?
Pourquoi avoir changé l'étoffe des fauteuils ?
En voilà des flaflas !
De la soie pour les doublures !
Je rougirais de me dorloter comme vous faites,
et pourtant, moi, je suis vieille.
Oh, assez ! madame, assez !
C'est bon, je vais déchirer cette procuration.
Maman, tu as tort. Tu lui fais des scènes !
Tout cela c'est des gestes.
Désirez-vous que je la jette au feu ?
S'il vous plaît.
Non, cette solution me convient.
Pardonne-moi, maman. Mais tu as tort.
Tu l'aimes mieux que moi.
Et tu as raison. C'est dans l'ordre.
Je partirai demain.
Alors, M. Lheureux, avez-vous arrangé nos affaires ?
Au mieux de vos intérêts, je pense, madame.
J'ai preneur pour votre petite maison de Barneville.
M. Langlois propose 4.000 francs.
Franchement, c'est bien payé.
Et j'ai ici la moitié de la somme.
Je vais pouvoir régler ce que je vous dois.
Ça me fait de la peine de vous voir vous dessaisir tout d'un coup d'une somme...
aussi conséquente que celle-là.
Comment ?
On met ce qu'on veut sur les factures.
Tenez.
Signez-moi cela, gardez tout,
et ne vous souciez plus de rien.
Avec la date, je vous prie. La date.
Que lui as-tu donné comme excuse ?
Je lui ai dit que je voulais prendre des leçons de piano deux fois par semaine.
C'est très cher, les leçons de piano.
Mais je suis riche !
Il ne discutait pas ses idées, il acceptait tous ses goûts,
il devenait sa maîtresse plutôt qu'elle n'était la sienne.
Elle avait des paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient l'âme.
Où donc avait-elle appris cette corruption,
presque immatérielle, à force d'être profonde et dissimulée ?
Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure,
et qu'elle s'en revenait seule par le boulevard,
elle aperçut les murs de son couvent.
Les premiers mois de son mariage,
ses promenades en forêt, le vicomte qui valsait,
tout repassa devant ses yeux,
et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres.
Je l'aime pourtant.
Qu'importe, elle n'était pas heureuse,
ne l'avait jamais été.
Rien ne valait la peine d'une recherche. Tout mentait.
« En vertu de la grosse, en forme... » - Qu'est-ce ?
Un monsieur en sombre l'a apporté ce midi,
disant que c'était d'une extrême urgence.
« La loi et la justice à Mme Bovary. »
Quel jugement ?
« Dans vingt-quatre heures pour tout délai,
- ... payez la somme de 8.000 francs. » - Mais quoi ?
« Elle y sera contrainte par toute voie de droit,
et notamment par la saisie exécutoire
de ses meubles et ses effets. »
À force d'acheter, de ne pas payer, d'emprunter, de souscrire des billets,
elle avait fini par préparer au sieur Lheureux...
un capital qu'il attendait impatiemment.
Vous savez ce qu'il m'arrive ?
C'est une plaisanterie, sans doute ?
Eh non !
Comment cela ?
Ma petite dame,
est-ce que vous pensiez que j'allais être votre fournisseur...
et votre banquier pour l'amour de Dieu jusqu'à la consommation des siècles ?
Il faut bien que je rentre dans mes fonds. Soyons justes !
Vous vous rendez compte, 8.000 francs !
C'est ce que le tribunal a reconnu. Il y a jugement.
D'ailleurs, vous savez, ce n'est pas moi.
C'est mon escompteur, Vinçart.
Est-ce que vous ne pourriez pas...
faire en sorte...
Oh, moi je ne peux rien !
Vous ne connaissez pas Vinçart. Il est plus féroce qu'un Arabe !
Écoutez, je ne savais pas. C'est une telle surprise !
Oui, mais à qui la faute ?
Je travaille comme un nègre et vous, vous vous payez du bon temps.
Vous n'allez pas me faire la morale !
Ça ne fait jamais de mal.
Je vous supplie de faire quelque chose.
Mais laissez-moi donc. On dirait que vous voulez me séduire.
- Vous êtes un misérable ! - Oh, comme vous y allez !
Je ferai savoir qui vous êtes. Je dirai qui vous êtes.
- Je dirai à mon mari que... - Laissez-le donc tranquille, votre pauvre mari !
Moi aussi je peux lui parler. Que croyez-vous ?
Ça n'est pas amusant, je le sais.
Mais plaie d'argent n'est pas mortelle,
quand on a comme vous des amis.
- Mais où puis-je trouver cet argent ? - Vous avez des amis, vous dis-je !
- Je vous promets, je vous signerai... - J'en ai eu déjà trop de vos signatures.
- Je vendrai... - Vous n'avez plus rien à vendre.
Je vous en conjure, laissez-moi quelques jours.
- Vous me désespérez ! - Je m'en moque pas mal !
Bonjour, madame, Je suis maître Hareng, l'huissier.
Je viens pour opérer le procès-verbal de la saisie,
dont vous faites l'objet.
Voici mes deux témoins, messieurs Latour et Passepoil.
Je n'incris pas cette tête phrénologique,
qui doit être considéré comme un instrument de la profession.
Nous disons neuf casseroles, cinq plats,
trois marmites, quatre chaises,
deux flambeaux.
Ah, très joli. Charmant !
La loi nous permettrait de laisser sur la place un gardien de la saisie.
mais je prends sur moi, madame,
de vous faire confiance.
Messieurs Latour et Passepoil se porteront garant
de la régularité de l'opération. Madame.
Tu ne dis pas un mot de tout cela à mon mari, tu comprends ?
Tu ne dis pas un mot.
Mais madame, je ne parle jamais de rien.
Le temps s'est rafraîchi.
- Je dois aller à Rouen demain. - Ah bon ?
- Qui t'amène ? - Je te dérange ?
Bien sûr que non, mais je ne t'attendais pas aujourd'hui.
J'ai à te parler. C'est urgent.
J'ai besoin de toi. Il me faut 8.000 francs.
Quoi ? Mais tu es folle !
Non, pas encore. Pas complètement. Écoute.
Mais qu'est-ce que...
Il faut que tu me trouves cet argent.
Comment veux-tu ?
Oh, quel lâche tu fais !
Je suis sûr que tu t'affoles.
Peut-être qu'avec un millier d'écus, tu calmerais ton bonhomme.
Eh bien, raison de plus ! 3.000 francs, tu dois pouvoir les trouver.
Oh, tâche !
Je t'aimerai bien.
Mais où ? Comment ?
Moi, à ta place, je saurais les trouver !
Où donc ?
À ton étude !
Une hardiesse infernale s'échappait de ses prunelles enflammées,
et les paupières se rapprochaient d'une façon lascive et encourageante.
Si bien que le jeune homme se sentit faiblir
sous la muette volonté de cette femme qui lui conseillait un crime.
Alors, il eut peur.
Que je suis bête !
Mon ami Morel revient cette nuit. Son père est très riche.
Je t'apporterai ça demain.
Demain à trois heures, chez la mère Rolet.
Je suis certain qu'il me prêtera.
Mon ami Morel, je veux dire.
Ma chérie, il faut que je m'en aille, excuse-moi.
Faites très attention, mon ami. Ce sont là des médicaments.
Oh que je suis charmé de vous voir. J'ignorais votre présence en ces lieux.
Vous serez l'agrément du voyage.
Souvent la chaleur d'un beau jour,
Fait rêver fillette à l'amour.
On devrait enfermer ces malheureux et les forcer à quelque travail.
Décidément, le progrès marche à pas de tortue !
Nous pataugeons dans la barbarie !
Eh bien, voilà une belle affection scrofuleuse !
Dis-moi mon ami, au lieu de t'enivrer au cabaret, tu ferais mieux de suivre un régime.
Je connais une pommade qui pourrait te faire du bien.
Eh bien dis donc, j'espère que pour la peine, tu vas nous montrer la comédie.
Madame, c'est une abomination !
Qui y a-t-il ?
C'était sur la place, madame. Il y a des affiches partout.
Mon mari le sait ?
Non, il est parti bien tôt ce matin. J'étais à peine descendue.
Si j'étais de vous, madame, j'irais chez M. Guillaumin.
Tu crois ? Mais nous n'avons pas de relations avec lui.
Quand même, j'irais.
Cet après-midi, je pense avoir de l'argent.
Oui, mais ça ne peut pas faire de mal d'aller voir M. Guillaumin.
Tu crois vraiment ?
Prépare ma robe noire.
Je passerai par derrière. Je ne veux pas qu'on me voit.
Mille écus ?
Comment se fait-il que vous ayez besoin de cette somme, chère madame ?
Vous auriez dû me charger de la gestion de vos biens.
Il y a cent moyens commodes, savez-vous, de faire valoir son argent.
D'où vient que vous n'êtes pas venue chez moi ?
Je ne sais trop.
Je vous faisais donc bien peur ?
Je ne vous savais pas peureuse.
Je vous suis pourtant tout dévoué. Vous ne l'ignorez pas, j'espère ?
Vous êtes une jeune femme charmante.
Le soleil de notre ville.
Et puis je suis très sensible à la grâce, à la beauté.
Alors monsieur, que décidez-vous ?
Comment cela ?
M'accordez-vous cet argent ?
Eh bien oui, tu l'auras, cet argent.
Vous voulez profiter de ma détresse.
Je suis à plaindre, mais pas à prendre.
Reste !
- Alors ? - Non rien. Je suis désespérée.
Peut-être peut-on trouver quelqu'un ?
Mais non, personne.
Mais vous m'avez dit que cet après-midi, peut-être...
Oui, peut-être.
Et monsieur qui va rentrer.
Oui, je sais.
Je ne peux pas le voir. Je ne peux pas supporter de le voir.
Je ne peux pas l'excuser de m'avoir connue. Jamais !
Mère Rolet ! Mère Rolet, par pitié !
J'étouffe.
Je vais vous délacer.
Quelle heure est-il ?
Trois heures, bientôt.
La personne que j'attends est peut-être chez moi.
Je ne suis plus certaine.
Courez chez moi pour le ramener.
Mais si les petits se réveillent...
Je m'en occuperais. Je vous en supplie, dépêchez-vous !
J'y vais, ma chère dame. J'y vais.
Comment ?
Personne, je vous dis. Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vous cherche.
Vous n'êtes pas bien ?
Mais lui va me sauver !
Lui, il est bon. Il est délicat.
Il est généreux.
Tiens, c'est vous !
Oui, c'est moi.
Rodolphe, je voudrais vous demander un conseil.
Vous n'avez pas changé.
Vous êtes toujours charmante.
Ce sont de biens tristes charmes, mon ami, puisque vous les avez dédaignés.
Non Emma, j'ai la certitude d'avoir bien agi. Je ne pouvais pas vous entraîner comme ça.
Je n'avais pas le droit.
N'importe. J'ai bien souffert.
Moi aussi, Emma, j'ai souffert. L'existence est ainsi.
A-t-elle au moins été bonne pour vous depuis notre séparation ?
Ni bonne ni mauvaise.
Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.
Oui, peut-être.
Tu crois ?
Oh Rodolphe, si tu savais ! Je t'ai tant aimé !
Comment pouvais-je vivre sans toi ? On ne peut pas se déshabituer du bonheur.
J'étais désespérée. J'ai cru mourir. Je te raconterai.
Et toi, tu m'as fuie.
Tu en aimes d'autres, avoue-le !
Oh je les comprends. Tu les as séduites comme tu m'as séduite.
Tu es un homme. Tu sais comment te faire chérir.
Mais nous recommencerons, n'est-ce pas ? Nous nous aimerons.
Je ris.
Je suis heureuse.
Mais parle donc !
Tu as pleuré ?
Pourquoi ?
Ma chérie, pardonne-moi !
Tu es la seule qui me plaise.
J'ai été imbécile et méchant. Je t'aime.
Je t'aimerai toujours. Mais qu'as-tu dit de moi ?
Je suis ruinée, Rodolphe. J'ai besoin de 3.000 francs.
Mon mari avait placé toute sa fortune chez un notaire qui s'est enfui.
Nous avons emprunté. Nos clients ne payaient pas.
Et aujourd'hui, si je ne trouve pas 3.000 francs, on va nous saisir.
C'est à présent, à l'instant même.
Et en comptant sur ton amitié, je suis venue te voir.
Mais...
Je ne les ai pas, chère madame.
Tu ne les as pas ?
Tu ne les as pas ?
Tu ne les as pas ?
J'aurais dû m'épargner cette dernière honte.
Tu ne m'as jamais aimée. Tu ne vaux pas mieux que les autres.
Mais quand on n'a pas d'argent, on n'achète pas une pendule avec des incrustations d'écaille !
Ni des breloques pour sa montre !
Rien ne te manque ! Tu as un château, des fermes, des bois.
Tu chasses à courre, tu voyages à Paris.
Quand ce ne serait que la moindre de ces niaiseries, on peut en faire de l'argent !
Je n'en veux pas ! Garde-les !
Moi, je t'aurais tout donné. J'aurais tout vendu.
J'aurais travaillé de mes mains, j'aurais mendié sur les routes pour un sourire de toi.
Pour t'entendre dire merci.
Sais-tu que sans toi, j'aurais pu vivre heureuse !
Qui t'y forçait ?
Pourtant, tu me l'as dit ici même. Tu m'as dit que tu m'aimais.
Il aurait mieux valu me chasser.
J'ai les mains chaudes de tes baisers.
À genoux, tu m'as juré une éternité d'amour.
Tu m'as traîné dans des rêves pendant deux ans !
Et ta lettre qui m'a déchiré le cur !
Et quand je reviens vers lui, qui est riche, heureux, libre,
pour implorer un secours que le premier venu rendrait,
suppliante, et lui rapportant toute ma tendresse,
il me repousse, parce que ça lui coûterait trois mille francs !
Je ne les ai pas.
Puisque Dieu connaît tous nos besoins, à quoi peut bien servir la prière ?
Soyons sérieux.
D'ailleurs, j'admire le christianisme. Il a affranchi les esclaves,
introduit dans le monde une morale dont il avait grand besoin;
Quant aux textes, chacun sait qu'ils ont été fabriqués par les jésuites.
La clef ! Celle d'en haut, où sont les...
Comment ?
Je la veux. Donne-la-moi !
Il y a des rats chez moi. Il faut que je les tue, ils m'empêchent de dormir.
- Il faudrait que j'avertisse monsieur. - Non reste. Ce n'est pas la peine. Je lui dirai tantôt.
Justin, apporte-nous du chlorure de sodium.
Allons, éclaire-moi.
Tais-toi ! On viendrait...
- Mais que faites-vous ? - N'en dis rien.
À personne.
Tout retomberait sur ton maître.
Dieu merci, te voilà ! Que se passe-t-il ?
Que nous arrive-t-il ?
Pourquoi ?
Explique-moi !
Tu la liras demain.
D'ici là, je t'en prie, tu ne m'adresses pas une seule question.
Pas une.
- Mais... - Je t'en prie, laisse-moi.
C'est bien peu de choses, la mort.
Je vais m'endormir...
et tout sera fini !
J'ai soif !
J'ai bien soif !
- Qu'as-tu donc ? - Ce n'est rien.
Encore !
Ouvre la fenêtre, j'étouffe !
C'est extraordinaire ! On dirait une sorte de gravier blanc.
Non, tu te trompes !
J'ai froid.
J'ai froid.
Ça va mieux. Je me lèverai tout à l'heure.
C'est atroce !
Parle ! Qu'as-tu mangé ?
Réponds !
Au nom du ciel !
Là...
« Qu'on accuse personne... » Oh, mon Dieu !
Empoisonnée ?
Empoisonnée ?
Au secours !
Félicité !
Du calme, mon ami. Il suffit seulement d'administrer quelque puissant antidote.
Quel est le poison ?
Arsenic !
Il faudrait en faire l'analyse.
Faites. Sauvez-la.
Ne pleure pas.
Bientôt, je ne te tourmenterai plus.
Mais pourquoi ?
Qui t'a forcé ?
Il le fallait, mon ami.
N'étais-tu pas heureuse avec moi ?
Est-ce ma faute ?
J'ai fait tout ce que j'ai pu, pourtant !
Oui c'est vrai. Tu es bon, toi !
Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons,
les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient.
Elle ne haïssait personne, maintenant.
Une confusion de crépuscule s'abattit dans sa pensée,
et de tous les bruits de la terre, Emma n'entendait plus...
que l'intermittente lamentation de ce pauvre cur.
Douce et indistincte, comme le dernier écho d'une symphonie qui s'éloigne.
Amenez-moi la petite.
Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas ?
Comme tu es pâle, maman ! Comme tu sues !
J'ai peur.
Assez !
Il souffla bien fort ce jour-là
Et le jupon court s'envola !
L'aveugle !
Adieu ! Adieu !
Priez, mon fils.
Mais je souffre, moi !
Dieu est grand et bon !
Il faut se soumettre à ses décrets.
J'exècre votre dieu.
L'esprit de révolte est encore en vous.
C'est la faute de la fatalité.
Un soir, la petite Berthe vint chercher son père pour le dîner.
Il était assis sur le banc sous la tonnelle. Elle le poussa doucement.
Il tomba par terre. Il était mort.
Quand tout fut vendu, il resta 12 francs et 75 centimes
qui servirent à payer le voyage de Berthe Bovary chez sa grand-mère.
La bonne femme mourut dans l'année même.
Le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s'en chargea.
Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton.
M. Homais se fait une clientèle d'enfer.
L'autorité le ménage et l'opinion publique le protège.
Il vient de recevoir la croix d'honneur.
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