All language subtitles for Un singe en hiver - 1962 (French subs)

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Original subtitles

- Matelot Esnault Lucien, veuillez armer la jonque.

On appareille dans cinq minutes.

- C'est parti.

- Albert, je vous en prie!

Vous n'allez pas encore tout me saloper?!

- Madame, le droit de navigation sur le Yang-tseu-kiang

nous est formellement reconnu par la convention du 3 août 1885!

Contesteriez-vous la chose?

Fracas - Je ne conteste rien.

Je vous demande simplement de ne pas tout me casser.

- Oh, mais pardon!

L'autre jour, les hommes de Sun-Yat-Sen

ont voulu jouer aux cons, j'ai dû briser la révolte dans l'oeuf.

Sans barbarie inutile, d'ailleurs, le matelot Esnault peut témoigner.

- Sur l'honneur.

- Nous allons donc poursuivre notre mission civilisatrice.

Je vais vous donner les dernières instructions de l'amiral Guépratte,

rectifiées par le quartier-maître Quentin, ici présent. Voilà.

L'intention de l'amiral serait que nous percions un canal souterrain,

qui relierait le Houang-ho au Yang-tseu-kiang.

- Le Yang-tseu-kiang? Bon.

- Bien sûr, vous savez

que Houang-ho veut dire "fleuve Jaune",

et Yang-tseu-kiang "fleuve Bleu".

Vous vous rendez compte de l'aspect grandiose du mélange?

Un fleuve vert,

vert comme les forêts, comme l'espérance.

Matelot Esnault, nous allons repeindre l'Asie,

lui donner une couleur tendre.

Nous allons installer le printemps dans ce pays de merde!

- Bon, je vous laisse. J'ai des clients à servir.

- Dites donc, l'indigène! Un peu de tact, hein!

On les connaît, vos clients!

La Wehrmacht polissonne et le Feldwebel escaladeur, hein!

Je ne vous raconterai plus rien, là!

- Albert, vous fâchez pas.

- Mais nom de Dieu de bordel, je vous offre des rivières tricolores,

des montagnes de fleurs et des temples sacrés,

et vous transformez tout ça en maison de passe!

Matelot Esnault! - Oui, chef.

- On va brûler le village. Où sont les grenades?

- Monsieur Quentin!

Calmez-vous, je vous demande pardon.

- Une reddition? Soit. La main de fer dans le gant de velours.

Matelot, à vos pagaies. - Oui, chef.

Musique chinoise

- Attention aux roches,

et surtout, attention aux mirages.

Le Yang-tseu-kiang n'est pas un fleuve, c'est une avenue,

une avenue de 5000 km qui dégringole du Tibet

pour finir dans la mer Jaune,

avec des jonques et puis des sampans de chaque côté,

et au milieu, y a des tourbillons d'îles flottantes,

avec des orchidées hautes comme les arbres.

Le Yang-tseu-kiang, camarade, c'est des millions de mètres cubes

d'or et de fleurs qui descendent vers Nankin.

Tout le long, des villes-pontons où on peut tout acheter:

l'alcool de riz, les religions, et puis les garces, et l'opium.

Je peux vous affirmer, tenancière, que le fusilier marin

a été longtemps l'élément décoratif des maisons de thé.

Dans ce temps-là, on savait rire.

"Elle s'était mise sur la paille Pour un maquereau roux et rose

"C'était un Juif, il sentait l'ail

Et l'avait, venant de Formose, Tirée d'un bordel de Shanghai. "

- C'est beau. - C'est pas de moi.

C'est des vapes qui me reviennent quand je descends le fleuve.

- Je croyais que c'était une avenue.

- On sait pas. C'est peut-être un rêve qui se jette dans la mer.

Une sirène retentit.

Des avions approchent.

- Schnell!

Sirène

- Ils nous emmerdent, avec leur guerre!

Brouhaha

- Hé! Attendez-moi!

- Achtung, messieurs! Achtung!

- Allez! Descendez dans la cave!

Avions

- Ils bombardent

le Havre!

- Le Havre, c'est de l'autre côté! Ca nous tombe sur la gueule, oui!

Bombardements

Couchez-vous!

Mitraillage, explosions

- Il serait peut-être temps d'aller retrouver nos bonnes femmes.

Elles doivent s'inquiéter. - Y aurait comme de quoi.

Ambulance au loin

Mitraillage, explosions

V'là que ça repart! - Je te dis que c'est rien!

- "C'est rien"... - Rien!

Tu fais quoi, avec ta cravate? - Je veux pas mourir débraillé.

- Tu feras ta toilette de mort plus tard, magne-toi!

Oh! Merde! Tac, tac, tac, tac, tac, tac, tac!

- Albert!

Albert! Ho!

Albert!

Albert chante. - It's a long way to Tipperary

It's a long way to go

It's a long way to Tipperary

Et goodbye Piccadilly

It's a long way to go

Aux chiottes les Teutons! Bande de mange-merde!

- Arrête, Albert, tu vas nous faire fusiller!

- Et pas de bandeau sur les yeux, je commanderai le peloton moi-même!

"Droit au coeur, messieurs!"

- C'est le moment de faire le zouave.

- Je me demande ce que les zouaves viennent faire là-dedans!

Quartier-maître Quentin, du corps expéditionnaire d'Extrême-Orient.

Envoyez les couleurs!

Il imite le clairon.

Repos! Explosion, fracas

La rigolade s'organise!

- Les Allemands font tout sauter avant de partir, on le savait.

- Mais c'est leur droit.

Un soldat en fuite a le droit à certaines compensations récréatives.

Personnellement, je me suis tapé de sévères courettes.

- Si tu buvais moins, t'aurais peur aussi.

- Mais je serais un autre homme, et j'y tiens pas.

- Si tu trouves ça intelligent, de mourir soûI!

Tu sais ce qu'on dira, en ville?

- Mourir soûI, c'est mourir debout, et je me fous des racontars!

L'histoire jugera, madame, et je veux boire comme d'habitude.

Ils vont tout foutre en l'air!

- Komm her!

- Albert, j'ai peur! - Bois.

Elle tousse et sanglote.

Où que t'es, ma Suzanne?

Ma Suzanne!

Hein? Où... Ah!

Suzanne pleure.

Ecoute-moi bien, ma Suzanne.

Ce que je vais te dire, c'est sérieux. C'est même grave.

Si on s'en sort,

si la maison tient debout et que je peux rallumer l'enseigne,

eh ben je te jure de ne plus toucher un verre, jamais.

Les bombardiers s'éloignent.

Regarde, c'est peut-être

le dernier.

Explosion au loin

Klaxon

- Voilà!

- Je vais à Tigreville. - Montez.

- C'est loin? - Non, six kilomètres.

- On trouvera un hôtel ouvert?

- C'est pas la saison. Je vais vous montrer ce qui nous reste.

Ca, c'est les Roches Noires,

ce qu'il y a de mieux, seulement ils ferment le quinze septembre.

Vous auriez mieux fait de rester à Deauville,

il y a encore des hôtels bien.

- A Cannes aussi, ou à Palma. Malheureusement j'ai rien à y faire.

- Je disais ça, hein...

Y a ça,

chez Quentin,

mais vous allez pas vous marrer.

- Je suis pas venu pour ça. - Ah bon.

Quentin! Albert!

Albert!

- Qu'est-ce que c'est? - Un client!

- Je descends.

- Je vous dois combien? -1500 francs, pour la course.

- Et 500 pour la conversation, tenez.

- Merci.

Bonsoir, Albert. - Bonsoir.

- Vous avez une chambre? - J'en ai quatorze. Entrez.

Un carillon sonne.

Si vous voulez me suivre.

Si vous êtes venu pour les bains de mer,

la saison est terminée.

- Les paysans disent qu'il n'y en a plus, de saison.

Vous en avez encore une, vous?

- Du 1er au 15 août, dans les années exceptionnelles.

Vous restez plusieurs jours? - Je sais pas.

- Voilà.

- Ca m'a l'air parfait. - Vous remplirez la fiche demain.

Vous avez besoin de quelque chose?

- Qu'est-ce qu'on peut boire? - Vittel, Evian, Perrier.

- Tout compte fait, j'ai pas soif. - Comme vous voudrez. Bonne nuit.

La porte se referme.

- Qui est-ce? - Un client.

- Il t'a rien dit?

- Il voulait une chambre, je lui ai donné le 8.

- Drôle d'heure pour arriver, surtout de ce temps-là.

- Les voyageurs, c'est fait pour voyager.

Le temps n'a rien à voir là-dedans.

Une porte claque.

Le plancher craque.

- Ecoute. - Quoi?

- Me dis pas que tu trouves ça naturel.

- Et quoi? Chercher les waters?

- Albert!

- Vous cherchez quelque chose? - La porte.

- Droit devant vous.

Soyez aimable de la refermer, hein.

- Messieurs.

Bribes de conversations

Le silence se fait.

Les conversations reprennent.

- Pour monsieur, ce sera? - Un Picon bière.

- Pardon.

M. Esnault, pour un Picon bière,

c'est moitié-moitié?

- Ca peut le devenir, mais pas maintenant.

Vous allez voir, j'ai ma recette.

Faites-moi un numéro de téléphone.

- Pour ici? - Non.

- Pour Paris? - Pour Madrid. Il est là-dessus.

- Monsieur Esnault, pour téléphoner à Madrid, comment on fait?

Brouhaha

- Un peu de silence, je téléphone en Espagne!

Mlle Claire comment?

- Claire Prévost.

- Pour le 14 à Tigreville, je voudrais

le 394800 à Madrid.

- En Espagne? - Oui, en Espagne.

Un préavis pour Mlle Claire Prévost.

- Quelques minutes d'attente. - Allô! Avec ID.

- D'accord. - Merci.

- Ils rappellent.

- En attendant, je vous offre quoi? - Un petit calva.

- Un calva pour monsieur.

Pour moi, même jeu, dans la même couleur.

Ils se couchent de bonne heure, en face.

- Vous êtes descendu chez Quentin? Vous avez pas fini de rigoler.

Je sais même pas s'il sert encore du vin à table.

Sacré Albert... On peut dire qu'il a sauté la barrière, celui-là.

Parce que pardon, joyeux compagnon, mesdames, pas snob sur le biberon!

Allez, venez.

On a bien rigolé, y a quinze ans, tous les deux. Tandem terrible.

- Vous en fûtes? - Et pas manchot.

Et puis un jour, crac, plus un verre. L'abstinence!

Depuis ce jour-là, on dirait qu'il y a plus que le mauvais qui ressort.

- Qu'appelez-vous "le mauvais"?

- Le côté renfermé, la prétention, pas faire comme tout le monde.

Un genre, quoi. - Il l'a toujours eu, le genre.

N'a-t-il pas été faire son service militaire en Chine?

- Comme ses lectures:

vous croyez qu'il lit le journal comme tout le monde? Pensez-vous!

Des bouquins plein une malle.

Tu te rappelles, les soirs où il nous emmerdait avec...

Attends... Un gros avec un nom d'eau gazeuse...

Apollinarès? - Apollinaris!

- Mais au moins, avant, il communiquait.

C'est depuis qu'il a arrêté de boire, qu'il a muté sournois.

Allez savoir ce qu'il pense.

- D'après Billoux, paraît qu'il avait des sortes de malaises.

- Il aurait comme un cancer ou une cirrhose du foie

que je serais le premier à lui tirer mon chapeau, mais qu'il le dise!

Téléphone C'est Madrid.

Allô? -14 à Tigreville?

- Oui, ne quittez pas. C'est Madrid.

- Allô, la résidence Mora? - Si, senor. Digame?

- Mlle Claire Prévost. - Un secundo, le pongo.

- Allô? Allô? Voyons, qui appelle?

Allô? Enfin, répondez! Qui est à l'appareil?

- Qu'est-ce qu'il peut bien faire là-bas?

- Chercher ce qu'on ne trouve plus chez nous.

- Tu regrettes?

- Pourquoi veux-tu que je regrette? J'ai mes bonbons, moi.

- Albert.

Allez, viens te coucher, va.

Rires, brouhaha

- Hitler, tout ce que j'avais à lui reprocher, c'étaient ses moustaches.

Rires

- Une autre bouteille!

- Raconte ce que tu faisais sous l'Occupation.

- J'écrivais à la Kommandantur, je dénonçais tous les malfaisants.

Tiens, toi, je t'ai dénoncé plus de dix fois pour marché noir.

Ben ils ont jamais voulu me croire.

- On vous le disait, que c'était un phénomène!

- Monsieur, à votre santé!

- V'là une tournée qui vous portera bonheur!

- Vous reviendrez à Tigreville!

- On a 20000 Parisiens tous les étés.

- C'est vrai!

- Question iode, on craint personne, même pas Berck!

- On nous appelle "la Californie normande".

Messieurs, à Tigreville!

- A TIGREVILLE!

- Messieurs, votre accueil me bouleverse,

mais ne saurait égarer mon jugement.

J'ai tout de même pas mal voyagé,

ce qui me permet de vous dire, en connaissance de cause,

que votre patelin est tarte comme il est pas permis,

et qu'il y fait un temps de merde!

- Monsieur plaisante? - Absolument pas.

- En juillet, on a eu dix-sept jours de soleil!

- Soleil de mes fesses.

Vous savez pas ce que c'est, que le soleil. Vous l'avez jamais vu!

Flamenco

C'est ça, le soleil!

Ah, mais je veux pas voir de verre vide!

Brouhaha

Quieto!

- Il est peut-être armé! - Le monsieur paye!

Les gens de ma suite vont venir, des gitans, traitez-les comme moi-même.

- A coups de pompes dans le train, que je vais vous traiter!

- Arrière, les Eskimos! Je rentre seul.

Le matador rentre toujours seul. Plus il est grand, plus il est seul.

Je vous laisse à vos banquises, à vos igloos, à vos pingouins!

Por favor, senora, quelle heure, le train pour Madrid?

- Dans cinq minutes. Dépêche-toi, tu vas le louper.

Ouste, avant que je me fâche!

Flamenco

Va l'aider à traverser la rue.

Le Picon bière, ça pardonne pas. C'est de ça que mon papa est mort.

- J'ai buté contre un piège à phoque.

- Ca arrive. Appuie-toi sur mon épaule.

- T'as une bonne tête, toi.

C'est la gare? - Oui.

- Tu veux un billet de quai? - Non, c'est pas la peine.

- Allez, ciao!

- Bon voyage!

Il trébuche dans l'escalier.

- Ca y est, c'est lui qui rentre.

Il dévale l'escalier.

Tu vois, ce que je te disais!

- Oh merde...

Il claque la porte.

- Salut, papa!

- Qu'est-ce qui vous arrive?

- J'ai dû descendre du train en marche.

- Ca doit être ça. Allez, tenez-vous bien.

Attention... Allez.

- Mon vieux papa... Heureusement que je t'ai.

Je peux t'appeler papa? - Mais oui, tu peux.

- On va aller boire un petit verre tous les deux, en cachette.

- Merci, mais je ne bois pas.

- La senora a peut-être envie d'aller porter un toast.

- La senora, elle a surtout envie de roupiller.

Allez.

- Viens, je t'emmène au Prado. Tu connais le Prado?

- Un jardin avec un musée dessus?

C'est pas des trucs à me faire relever la nuit, ça.

- Claire et moi, on y allait tout le temps, on prenait deux prados,

et on avait des rêves pour cent ans.

Et Claire, tu la connais aussi, peut-être?

- C'est votre amie?

- C'est mon amie, une amie qui s'est tirée.

C'est pas gentil, ça, c'est pas beau.

Tu peux pas refuser de boire avec un type qui a plus d'amie.

- Je vous ai déjà dit que je ne buvais pas. Allez.

Maintenant, vous allez dormir. - Non!

J'ai une meilleure idée: je vais faire monter deux xérès.

Sonnerie

- Qu'est-ce qui se passe?!

On a sonné? - Non, retournez vous coucher!

- Je vais inviter la patronne. - Elle dort. Tout le monde dort.

- Les manières se perdent.

On s'est jamais couché si tôt, à Madrid.

J'espère qu'elle assistera à mes débuts aux arènes monumentales.

- Je lui ferai part de votre invitation.

- Y aura du monde. Luis Miguel attire toujours la foule.

Y a longtemps que je rêve de triompher à Madrid.

Le public sera exigeant, surtout derrière Miguelito.

Je vais être obligé de prendre des risques.

- J'espère que tout se passera bien.

- Je mettrai mon costume blanc, celui de mes débuts.

Vous vous souvenez, de cette novillada de Tolède?

Ce vent froid, ce public affreux, et ce taureau qui refusait de mourir.

Depuis, j'en ai estoqué plus de cent.

Gabriel Fouquet, plus grand que Pierre Schull!

Yo soy unico!

Flamenco

Je vous intéresse, papa? - Peut-être.

- Qu'est-ce qui vous intéresse?

Le matador? Le taureau?

Ou l'Espagne?

- Le voyage. Votre façon de voyager.

- Ah, ça... C'est un secret.

- Oh là là... Le véhicule, je le connais. Je l'ai déjà pris.

Et c'était pas un train de banlieue, vous pouvez me croire.

Moi aussi, il m'est arrivé de boire, et j'allais plus loin qu'en Espagne.

Le Yang-tseu-kiang, vous en avez entendu parler?

Ca tient de la place, dans une chambre.

- Sûr. Alors? Deux xérès?

- Je ne bois plus, je croque des bonbons.

- Et ça vous mène loin?

- En Chine, toujours, mais plus la même.

Maintenant, c'est une espèce de Chine d'antiquaire.

Quant à descendre le Yang-tseu-kiang en une nuit, pas question.

Un petit bout par-ci, un petit bout par-là, et encore, pas chaque soir.

Les sucreries font bouchon.

Bonsoir.

- Papa! - Oui?

- Je crois que j'ai raté mon train pour Madrid.

- Quand on a les rêves que vous avez dans la tête,

on ne se tourmente pas pour un train raté.

Savez-vous à qui vous me faites penser?

A un de ces singes égarés,

comme on en rencontre en Orient au moment des premiers froids.

- Alors? Qu'est-ce qui lui est arrivé?

- Rien, il a bu un coup de trop.

- Vous avez parlé de quoi?

- De singes. De singes et de singeries.

Allez.

Cris des mareyeurs

- Albert! T'as vu mes dorades?

- Salut. - Ils sont bien, tes rougets?

- Ils sont retenus. Toi aussi, je te retiens: merci pour hier soir.

- Quoi, hier soir?

- Ton client, ton Espagnol: 12 verres cassés, ça te dit rien?

- Si tu voulais pas qu'il boive, t'avais qu'à pas le servir.

- Des ivrognes, y en a assez dans le pays,

sans que tu les fasses venir de Paris!

- Un ivrogne?

- Même que Bardasse, avec ses quinze pastis par jour, il en revenait pas.

- Tu mélanges tout ça, mon Espagnol et le père Bardasse,

les grands ducs et les boit-sans-soif?

- Les grands ducs?

- Oui, monsieur, les princes de la cuite, les seigneurs,

ceux avec qui tu buvais le coup dans le temps.

Tes clients et toi, ils vous laissent à vos putasseries,

les seigneurs, eux, ils tutoient les anges.

- Nous autres, on tient le litre sans se prendre pour Dieu le Père.

- C'est bien ce que je vous reproche.

Vous avez

le vin petit et la cuite mesquine.

S'il picole, l'Espagnol, c'est pour oublier les pignoufs comme vous.

Combien, ton lot de rougets?

-300 francs le kilo. - J'en ai retenu la moitié.

- Je prends tout.

- On peut plus causer, avec toi. - T'es trop con.

Sonnerie

- Ah, tout de même.

- Monsieur.

- Oh non, pas ça. Montez-moi un Vichy.

Hé, qu'est-ce qu'on raconte, dans la maison?

- A propos de quoi? - Hier soir.

- M. Quentin parle jamais de ça. Pour lui, hier, c'est hier.

- Et aujourd'hui, c'est aujourd'hui. Il personnifie le bon sens.

Bon, je descends.

- On va faire quoi, de tout ça?

- J'en sais rien, mais je veux pas me laisser emmerder par M. Esnault.

Et l'autre, il est descendu?

Vous avez besoin de quelque chose, M. Fouquet?

- Je voulais vous demander... - Me demander quoi?

- J'ai pas fait trop de foin? - Non, pas trop.

- Tant mieux. On a beaucoup bavardé.

J'ai pas la mémoire des noms, mais y en a un qui m'est resté:

le Yang-tseu-kiang.

J'ai toujours retenu les choses compliquées,

comme "anticonstitutionnellement" ou la dictée de Mérimée.

J'y ajouterai le Yang-tseu-kiang.

- Y a des heures pour bavarder et des heures pour travailler.

- Moi, les heures... Le principal, c'est que je vous aie pas contrarié.

- Rassurez-vous, pour me contrarier, faut se lever de bonne heure,

ou se coucher beaucoup plus tard.

- Alors, Mme Quentin, on espionne l'aimable clientèle?

- Monsieur Fouquet... - Les assassins lisent les journaux.

L'homme traqué est obligé de se tenir au courant de tout.

Avec ces portraits-robots, je dois changer de tête chaque jour.

Hier, c'était la tête de l'homme qui boit, mais demain?

- Je vois que vous aimez la plaisanterie.

Ca vous ennuie, que nous fassions quelques pas?

- Je vous en prie.

- M. Fouquet, vous comptez rester longtemps chez nous?

Cette question peut surprendre... - Votre mari me l'a déjà posée.

- Qu'avez-vous répondu? - Que j'en savais rien.

- Remarquez, si vous devez rester que deux ou trois jours,

j'ai rien à vous dire,

mais si vous comptez rester davantage...

Comment vous expliquer?

Cette nuit, Albert vous a parlé du Yang-tseu-kiang.

Eh ben il faut pas, c'est mauvais, pour lui.

Corne de brume au loin

Vous devez me prendre pour une folle.

Je voulais pas vous dire ça comme ça.

- "Nous sommes un ménage heureux, foutez-nous la paix. " C'est ça?

- Oui.

Albert est devenu parfait.

J'ai peur que vous lui redonniez le goût des voyages.

Il pourrait penser que vous allez en Chine sans lui.

- En Espagne, madame.

- Pardon? - Moi, c'est l'Espagne.

Voyez, vous pouvez dormir tranquille.

- Evidemment, si c'est l'Espagne...

Sans indiscrétion, vous êtes venu à Tigreville pourquoi?

Pour vous reposer? Pour vos affaires?

- Pour achat, je cherche un magasin de confection. Vous connaissez ça?

- Pour homme? Femme? - Pour fillette.

- Vous pourriez aller chez Landru,

(il porte la barbe et ses deux femmes sont mortes).

Longez la plage, c'est la 1re rue.

"Au Chic parisien". - Merci.

- Blanchette...

- Y a quelqu'un?

- Ma Blanchette,

petite coquine!

Tu t'es échappée? C'est pas gentil, ça!

Va retrouver tes amis. Fouquet toussote.

Vous vouliez quelque chose?

- Je voudrais un vêtement chaud, un pull-over, pour fillette.

- Fillette?

Il y a bien longtemps que je ne fais plus dans la fillette.

Quel âge? - Dix ans.

- Dix ans fort ou dix ans faible? - Plutôt faible.

- Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir?

Parce que là, j'ai peut-être votre affaire.

Cher monsieur, nous vous attendions depuis trente ans.

- Qui ça, "nous"?

- Lui et moi.

Regardez-moi ça.

- J'ai peur quand même qu'il soit un peu grand.

- J'en étais sûr, tout le monde croit ça.

Vous ne connaissez pas les laines du Queensland?

- Je connais ma fille. - Ecoutez-moi bien.

Ce pull-over n'est pas trop grand et il ne peut pas l'être.

Pourquoi? Parce qu'il a été tricoté sur mesure pour une naine.

Puppy Schneider, ça ne vous dit rien?

- Ma foi, non. - Vous êtes trop jeune.

Il n'y en avait que pour elle, dans les mondanités des années vingt.

les grands hommes ont toujours aimé

les petites femmes.

Il m'avait commandé ce pull-over d'après une maquette de Van Dongen.

Là-dessus, le krach de Wall Street, en 29,

le millionnaire s'est suicidé, comme vous et moi,

la Puppy est retournée au cirque, et le pull-over est resté là.

Il n'est pas banal.

- Puppy Schneider ne l'a pas porté?

- Juré.

- Qu'avez-vous d'autre,

qui date un peu?

- Des choses insoupçonnables.

Ainsi, devinez sur quoi vous êtes assis.

N'ayez pas peur!

Miaulement

- Le malin! Encore une commande pour l'anniversaire de Puppy.

De quoi illuminer toute une ville.

Cher monsieur, au plaisir.

Et si un jour, vous avez besoin de quoi que ce soit,

je dis bien de quoi que ce soit...

- Je ne commettrai pas la folie de m'adresser ailleurs.

Faites porter ma note à l'hôtel Stella.

- Ca ne presse pas. Cher monsieur, au plaisir.

Corne de brume

- Vous fermez déjà?

- Vous m'avez bien dit de porter votre note?

Chose promise, chose due.

Cloche

- Gabriel! Ca, par exemple!

Qu'est-ce que tu viens glander dans nos confins?

- Nous nous connaissons?

- Ma parole, t'étais encore plus rond que je ne pensais!

Je t'ai mis dans le train. - Cette nuit? Je vois...

Soyez bien aimable de remettre ce paquet...

- Ah non, je me ferais engueuler. Tiens, adresse-toi là-bas.

- Pour les histoires de train, je peux compter sur ta discrétion?

- Non, crois pas t'en tirer comme ça, tu payeras ta tournée ce soir.

- Monsieur, le personnel ne doit accepter aucun pourboire!

Que puis-je pour vous?

- Remettez ça à la petite Marie Fouquet.

- Suivez-moi au parloir.

Entrez.

Votre visite fera plaisir à tout le monde.

Nous craignions que cette petite ne soit complètement oubliée.

Nous vérifions tous les colis. Vérification symbolique, bien sûr.

Marie a de la chance, d'avoir un papa aussi jeune.

- Oui, mais je suis pas son père, je suis un cousin éloigné.

- Tant pis, je vais quand même la chercher.

- Je ne veux pas la déranger. - Ca lui arrive si rarement.

- Georgette!

Chuchotant La directrice.

- Elle est anglaise?

- Elle ne l'est pas, elle fait semblant.

Il y a dix ans, elle s'est mis dans la tête de parler anglais.

Sans doute pour faire bien, pour épater les parents d'élèves.

Il a fallu que je m'y mette aussi, sans ça, où est-ce qu'on allait?

Mes réponses étaient françaises. - C'est ce qui a perdu Jeanne d'Arc.

- Ah oui, sûrement.

J'ai soigné pendant dix ans le Gal Marvier, héros du bec d'Ambès,

j'ai fermé les yeux d'un sénateur-maire de la Côte-d'Or,

mon dévouement a permis à Magda Golovina de remonter sur scène,

je n'ai jamais payé de ma personne comme auprès de Mme Victoria.

- Je vous demande deux minutes.

- Ils se sont tous jetés sur le bordeaux, cette année.

Fais-moi penser à téléphoner à Courtine.

- Albert, je voudrais pas que tu prennes ça mal,

mais tu sais, à force de vivre ensemble,

on finit par deviner certaines choses, par sentir...

- Sentir quoi?

- Rien de précis, c'est seulement une idée.

Depuis 4 jours, j'ai l'impression que t'es plus tout à fait le même.

Depuis que M. Fouquet est là, tu... - Ah, nous y voilà.

G Ma bonne Suzanne, tu viens de commettre ton premier faux pas.

Y a des femmes qui révèlent à leur mari toute une vie d'infidélité,

mais toi, tu viens de m'avouer 15 années de soupçons, c'est pire.

Note que tu as peut-être raison: "Qui a bu boira. "

On a le proverbe contre nous.

Rassure-toi, je plaisante.

J'ai une femme qui veille sur moi, un métier qui m'occupe,

et des bonbons pour me distraire, alors...

D'ailleurs je vais les supprimer.

- Pourquoi? Quand une habitude n'est pas mauvaise...

- Y a pas de bonnes habitudes.

L'habitude, c'est comme mourir sur place.

- Projet de sketch pour une publicité jumelée: sous-vêtements et lessive.

Bon, vous y êtes?

En scène, Richelieu... Evidemment, le cardinal.

Il écoute les propos d'un capucin barbu qui lui parle à l'oreille.

Soudain jaillit des coulisses un athlète, vêtu d'un slip immaculé.

Il renvoie d'un geste son conseiller et désigne l'athlète au public

en déclarant: "Je croyais que mon éminence était grise,

mais le sien a la blancheur Persil. "

Oui, ça manque un peu de femmes, mais enfin, on verra.

2e projet: pâtes Lustucru à traiter en dessin animé.

Un chat tente de s'introduire dans une marmite pleine de spaghetti.

Surgit le père Lustucru, armé d'une louche. Dialogue.

Le père Lustucru:

"A bas les pattes!" Le chat, avec un sourire:

"A bas les pattes, sauf les pâtes Lustucru. "

Je compte sur vous pour fignoler les voix, détimbrée pour Lustucru,

avec beaucoup d'écho.

C'est ça, au revoir.

Le carillon sonne.

- C'est quand même triste, un jeune homme seul devant sa soupe.

- Si je l'invite, tu diras que je manigance des trucs.

- Ne parlons plus de ça, va. Monsieur Fouquet!

Nous n'aurons plus de client à cette heure-là, rejoignez-nous.

- Avec plaisir, chère madame.

Vous permettez? - Non, vous êtes notre invité.

Marie-Jo, mettez donc un couvert à monsieur Fouquet.

- Quand on veut conjurer le diable, on l'invite à sa table?

- Je vois pas ce que vous voulez dire.

- Tenez, vous allez me goûter ça.

Ma femme vous tiendra compagnie.

Marie-Jo! - Oui, monsieur?

- Venez donc ouvrir la bouteille.

- Que ce soit la révolution ou la paella,

rien de ce qui est espagnol n'est simple.

Une paella sans coquillages, c'est un gigot sans ail,

un escroc sans rosette, quelque chose qui déplaît à Dieu.

Au temps de mes amours, je faisais la paella comme personne.

J'espère que mes déboires ne m'auront pas gâté la main.

- Pourquoi buvez-vous?

- La question m'a déjà été posée, monsieur le proviseur.

- Probablement par des gens qui vous aiment bien.

- Probablement.

Claire me la posait trois fois par semaine, elle devait m'adorer.

Je vous croyais ennemi des questions.

- Exact, je préfère les réponses.

- C'est curieux, Claire aussi.

"Gabriel, m'aimez-vous?" "Gabriel, pourquoi buvez-vous?"

"Est-ce bien raisonnable, de vous mettre dans cet état-là?"

En fait, elles rêvent de nous mettre en bouteille.

- Je crois simplement qu'elles ont la trouille.

- La trouille de quoi?

J'ai jamais eu le vin mauvais, plutôt affectueux, même grotesque.

J'avais, en tout cas, le charme de l'imprévu.

- Là, vous êtes complètement à côté, elles aiment les valeurs sûres.

Attendre un homme et en voir arriver un autre, elles ont horreur de ça,

d'autant plus que la surprise est rarement bonne.

J'ai des souvenirs sur la question.

Avec vos 36 manières d'arriver soûI, vous avez dû lui foutre le vertige.

- Possible.

- Notez que tout ça ne me regarde pas.

J'ai peut-être un peu usé de mon droit d'ancienneté.

- Y a pas de mal, j'ai toujours fait plus jeune que mon âge.

N'empêche que j'ai une fille de dix ans.

- Alors là, vous êtes con.

- Cette fois, vous abusez.

- Quand on a un enfant, y a des choses qu'on ne peut pas faire.

Comment s'appelle-t-elle?

- Marie. J'étais venu ici pour la chercher, et puis...

Elle est pensionnaire au cours Dillon.

Dites-moi, M. Quentin, puisqu'on en était aux indiscrétions,

en Chine, vous fumiez l'opium?

- Y a rien d'indiscret.

Oui, ça m'est arrivé, à Shanghai, à Hong-Kong...

Rien d'extraordinaire, on rêvassait.

- Vous n'aimiez pas rêver? - Ca dépend de la qualité des choses.

Là, c'étaient des rêves de fusilier marin:

l'amiral Guépratte m'embrassait sur l'oreille,

ou bien le thé avait le goût d'anisette.

- Et maintenant?

- Il m'arrive de rêver que je fume, ça doit être le retour d'âge.

Des enfants crient. Voilà le cours Dillon.

Allez, je vous laisse en famille.

- Et une bouteille à la mer!

- Vous verrez, M. Fouquet,

un jour, vous finirez par rêver que vous buvez.

Cris des enfants

- Marie Fouquet, assez! Voulez-vous venir tout de suite!

Qu'est-ce que c'est que ces manières? Jouez par ici.

C'est parti!

- Deux, trois, quatre, cinq! Ca y est!

Défense de se cacher dans le blockhaus!

- Tu parles d'une andouille.

- La prochaine fois, on la sèmera.

- Laisse-la faire, ça lui fera les pieds.

On y va? - Et si elle est là?

- On dira qu'elle triche, ça la fera pleurer.

- On l'appelait le Dénicheur

Il était rusé comme une fouine

C'était un gars qui avait pas peur

Et qui connaissait les combines

Le soir, sur les boul' extérieurs

Quand on voyait passer sa dame

On s'écriait sur toutes les gammes

Ca, ben c'est la femme à Dénicheur

Dans ce temps-là...

- On savait faire les chansons.

Votre paella était une splendeur.

Celle qui vous épousera aura de la chance.

- On ne s'attache pas une femme avec des vertus culinaires,

ni d'aucune sorte.

- On peut apprécier les hommages déposés dans un plat.

Si Albert avait daigné un jour faire la cuisine pour moi,

j'aurais considéré ça comme un madrigal.

- D'octobre en avril, on est à peu près seuls.

Je ne fais alors la tambouille que pour te rendre hommage, non?

- C'est vrai. Au fond, c'est beau.

Monsieur Fouquet, vous connaissez la Bourboule?

- Ma foi, non. - C'est là que j'ai connu Albert.

Il était

en permission libérable.

Il portait un blazer à rayures et un canotier avec ruban assorti.

Bel homme, et il le savait.

C'était le début de la biguine. Tu te rappelles le disque de Dranem?

C'est la biguine Il n'y a rien de plus coquin

- Suzanne. - Oh, y a pas de mal.

C'était en juillet, y avait des mimosas.

Je m'en rappelle comme si c'était hier.

J'aurais bien aimé une auberge dans le Midi, Albert a pas voulu.

Il a voulu qu'on s'installe ici à cause du mauvais temps,

pour qu'il y ait moins de monde, vous voyez comme il m'a séduite.

C'est drôle, que vous ne connaissiez pas la Bourboule.

- Vous voyez, elle, ça la conduit à la Bourboule.

- Tenez, on est entre nous...

- Notre voyage de noces ne l'intéresse pas.

- Vous n'aimez pas les voyages? Albert est imbattable.

Il connaît les horaires de tous les trains.

- Arrête.

- Albert, sois gentil, montre tes horaires à M. Fouquet.

- Ca ne l'intéresse pas. - Si, au contraire.

- Tu vois! Même pour les petits déplacements.

Tenez, il doit partir demain soir pour Blangy.

Il a déjà son billet, sa chambre d'hôtel retenue, tout.

C'est pas quelque chose? - J'ignorais que vous partiez.

- Pour deux jours. Je vais sur la tombe de mon père.

Vous serez encore là à mon retour, non?

- Je vous souhaite un bon voyage.

- Vous nous quittez déjà? - Oui, je vais marcher un peu.

- Je vous avais mis de côté un vieux calva de trente ans.

- Je veux pas vous retarder.

Demain, vous aurez une journée chargée.

Merci pour cette excellente soirée.

- C'était tout simple.

- Mais familial.

- Tu lui offres du calva, bravo. Heureusement qu'il est raisonnable.

Tout de même, du calva...

T'aurais voulu le faire boire, tu t'y serais pas pris autrement.

- Si. J'aurais bu avec lui.

- Albert, tu parlais pas sérieusement?

- Tu ferais mieux de te coucher.

- Réponds-moi d'abord.

- Ma bonne Suzanne, t'es une épouse modèle.

T'as que des qualités,

et physiquement, t'es restée comme je pouvais l'espérer.

C'est le bonheur rangé dans une armoire, mais tu m'emmerdes.

- Albert...

- Tu m'emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour,

mais tu m'emmerdes.

J'ai pas encore les pieds dans le trou, mais ça vient,

et je m'aperçois que j'ai pas eu ma ration d'imprévu,

et j'en redemande!

- L'imprévu? Qu'est-ce que ça veut dire?

- Rien, c'est des idées d'un autre monde. N'en parlons plus.

- Si ça te manquait vraiment, si t'y pensais trop,

tu pourrais reprendre un peu de vin au repas, un demi-verre.

- Un demi-verre?

Si quelque chose devait me manquer, ce serait plus le vin,

ce serait l'ivresse.

Allemand

Brouhaha

- Messieurs dames. Germaine!

Débarrasse-moi ça. - Le petit-déjeuner de M. Fouquet?

- Un aspirine lui suffira.

- Albert est là? - A la cuisine.

- Ton Espagnol est au carrefour! - Et alors? C'est pas son droit?

- Pas de faire ce qu'il fait! C'est une catastrophe!

Cris de la foule

- Vous êtes complètement cinglé, non?!

- Olé!

Cris, coups de klaxon

Cris, applaudissements

- I say, you're crazy!

- Olé!

- Vous êtes malade?!

- Olé!

Olé!

Brouhaha - Je vais t'arranger le portrait!

- Alors quoi? Qu'est-ce qui se passe?

- Faire ça le jour des morts!

- Heureusement, mon chauffeur a freiné!

- Alors tout va bien.

- On est venus en pèlerinage, pas au cirque!

- Allez-y, la route est libre!

- Tu vas pas prendre sa défense!

- Vous voyez pas qu'il est pas dans son état normal?

- Qu'attend la présidence pour m'offrir les oreilles?

- Vous pourriez pas faire un entracte?

- Yo soy unico! - Fermez-la, mon vieux.

- Olé, carabineros! Como va ustedes?

- Qu'est-ce qu'il y a? - Ce crétin a failli faire

dix accidents!

- Il a bu un coup, c'est pas une affaire.

- Il sort d'où? - C'est un client à moi.

- Vous n'êtes pas d'ici?

- Et vous, vous êtes d'ici, avec votre accent du Cantal?

- Rodez, dans le Cantal?! Il est soûI comme une bourrique!

Embarque-le, qu'on regarde ses papiers!

Brouhaha

- La sortie en triomphe! Enfin!

Regarde, public ingrat! Arrache-toi les yeux!

Les cloches de l'église sonnent la fin de la messe.

- "Fouquet Gabriel, né à Paris le 18 mai 1930.

"Domicile:

14 rue Lincoln, Paris huitième. Profession... "

- Je te dis que je me porte garant pour lui, laisse tomber.

Fais ça pour moi.

- Muchas gracias, seulement je suis adulte...

- Vous nous cassez les noix, on veut plus vous entendre.

- Puisqu'on peut plus rien dire, je vous attends dehors.

- C'est ça, allez prendre l'air.

Demain, il sera parti, et personne n'y pensera plus.

- Bon, mais ramène-le chez toi, que je le voie plus traîner en ville.

Et que ça lui serve de leçon. - Oui, ou alors il est incorrigible.

Téléphone

- Allô, ici la gendarmerie de Tigreville.

Comment? Un bouchon terrible à Hennequeville?

- Eh ben, qu'est-ce qui vous prend?

- Je crois que j'ai honte.

- On n'a pas le droit d'avoir honte quand on a réussi une telle corrida.

- La 2e voiture était difficile, elle chargeait toujours à gauche.

- Les voitures anglaises, c'est toujours comme ça. Venez.

- Où on va? J'irais bien prendre un verre.

Pas pour boire, pour me remonter.

- D'accord, mais pas chez Esnault.

- Quoi?

- C'est quoi, votre endroit?

- Une maison de passe ou

- J'y allais.

- Pour ce qu'on veut en faire,

vaudrait mieux que ça soit canaille ou chinois?

- Que ça soit fermé.

- Albert!

C'est un revenant!

Je suis trop contente, tu permets que je t'embrasse?

- Je te permets.

Je te présente un matador. - Enchantée, monsieur.

- Je te promets pas qu'il soit authentique.

Ici non plus, c'est pas authentique, mais avec le vent du Tibet,

ça peut faire illusion.

Certains soirs, derrière ce mur, j'ai vu...

Pas cru voir, hein! J'ai vu!

Une ville, des tramways, la foule,

des drames...

- Qu'est-ce que je vous sers?

- Vous voulez quoi? - Je vous fais confiance.

- Tu confectionnes toujours ton espèce de saké?

- Bien sûr.

- Alors ça sera deux.

- Faut pas s'inquiéter, personne n'a revu monsieur au carrefour.

Je suis allé chez Landru, chez le pâtissier, chez Esnault,

y a pas plus de monsieur que de beurre au...

Si y avait eu un accident, ça se saurait.

- Bien sûr, ça se saurait.

Je fais quoi de sa valise?

- Vous pouvez la remonter.

- M. Fouquet n'a pas dîné? - Non.

- Si ça se trouve, ils sont ensemble. - Si ça se trouve.

Fouquet et Quentin, ivres, imitent le clairon.

- A l'amiral Guépratte!

- A el Gallo, le Divin Chauve!

- A la gloire des fusiliers marins d'Extrême-Orient!

- A Manolete, tué à Linares par le taureau Islero.

- Et celui-là,

à mon pote Gédéon, tombé dans le traquenard de Long Son.

- A Joselito, le plus grand de tous!

- Si ça continue, vous allez vous soûler.

- Quand on est en perm, c'est pour ça.

Tu cherches quoi?

- Claire, elle devait me prendre à la sortie des arènes.

- Si tu buvais plus vite, elle serait déjà là.

Les choses entraînent les choses, le bidule crée le bidule,

y a pas de hasard.

Allez, on rentre à la caserne.

- Claire et moi t'avons invité. - T'occupe, la bleusaille.

J'ai touché mon arriéré de solde.

- Ils t'ont payé avec un billet de train?

- Tiens, je te donne l'aller et je garde le retour.

Fais-en autant. - Je peux pas.

- T'as pas confiance? - J'ai pas de billet.

- T'as tort, faut toujours avoir un billet, au cas.

- J'ai passé ma vie à faire des allers et retours.

Instable, on appelle ça.

- Allez, on cause de trop, on se déshydrate. Viens.

- Bonsoir, et bonne rentrée.

- Madame, j'ai été charmé. Positivement charmé.

- Nuits de Chine, nuits d'amour...

- Merde!

Il fait nuit, dis donc.

- C'est normal, c'est le changement de latitude. En avant!

- NUITS DE CHINE, NUITS CALINES, NUITS D'AMOUR

NUITS D'IVRESSE, DE TENDRESSE

LA, LA, LA... JUSQU'AU LEVER DU JOUR

NUITS DE CHINE, NUITS...

- Nuits d'amour.

- T'as le coup de pompe?

- C'est l'autre vache, l'indigène, qui a dû me filer du poison.

- T'as peut-être plus l'habitude. Si tu veux, on peut rentrer.

- Ho, gamin, c'est pas parce que t'as estoqué deux ou trois voitures.

Moi, j'ai pas eu mon compte.

On va leur montrer ce qu'on peut faire.

- A qui ça? - Aux affreux! Viens.

- NUITS DE CHINE,

NUITS CALINES, NUITS D'AMOUR

NUITS D'IVRESSE,

DE TENDRESSE

OU L'ON CROIT AIMER JUSQU'AU LEVER DU JOUR

NUITS DE CHINE, NUITS CALINES...

Bribes de conversation

Le silence se fait.

- Deux calvas!

- Sois le bienvenu, Albert.

Je me disais toujours: "On le reverra un jour. "

Te revoilà comme au bon vieux temps. Je me sens vingt ans de moins.

- Que qui?

- Toi, recommence pas avec tes espagnolades!

- Si la connerie n'est pas remboursée par les assurances sociales,

vous finirez sur la paille.

- Tu veux que je t'apprenne?!

- Je vous interdis de tutoyer mon homme de barre.

Vous n'êtes pas de la même famille.

- Toi, si t'es venu

pour me donner des ordres, je vais vous virer tous les deux!

Brouhaha

- Ce n'est qu'un coup

de semonce.

- Laissez-le-moi!

- Partez ou j'appelle les gendarmes!

- Ils auraient pas dû les relâcher!

- Laisse-les donc, ils sont ronds.

- Oui, messieurs, pleins comme la mer!

Y a longtemps que vous attendiez ça, hein? Eh ben ça y est!

Comme ça, vous pourrez causer tout l'hiver!

- Albert, ils me font mal aux yeux, tirons-nous.

- T'as raison, on a rien à foutre chez les Français moyens.

- Et les calvas?!

- Adressez-vous à l'intendance, nous, on ne paye plus,

on ne connaît plus, on ne salue plus.

- On méprise.

Fracas - Bon Dieu de bon Dieu!

- Albert.

- Quoi? - Ta femme sera pas contente.

- Parle pas de femmes en patrouille. - Juste.

Le vent commence à fraîchir. T'as prévu un mouillage?

- Blangy, dans la Somme. Faut que je te présente à mon père.

- Albert... - Quoi encore?

- Blangy, c'est pas possible.

- Tu seras porté déserteur. En opération, tu sais où ça mène?

- Je peux pas partir d'ici, pas tout seul, tu comprends?

J'ai une mission. - Une mission?

Là, tu tombes dans ma spécialité. Il s'agit de quoi?

- Chut.

Je t'ai parlé de ma fille?

- La petite Marie? - C'est ça.

Eh ben elle est pas heureuse. Faut que je la ramène avec moi.

- Eh ben on y va.

- Et voici, comme chaque soir, une émission de Jean-Michel Audiard,

"Ici l'on danse"!

- Albert, je peux pas y aller comme ça.

- Tu peux pas, tu peux pas! Qu'est-ce que ça veut dire?!

Accordéon

Albert reprend l'air et chante à tue-tête.

- Vous allez taire vos gueules, un peu?!

- C'est tout de même malheureux, de se mettre dans cet état!

- A première vue,

les défenses ont l'air faible.

Inutile de contourner, on va prendre ça en force.

- C'est pas à toi de prendre les commandes, c'est ma fille.

- D'accord. D'accord...

Dis donc, t'es un faux maigre!

- C'est parce que

j'ai la langue chargée.

- Tourne-toi de l'autre côté!

- Albert! - Quoi?

- Regarde! C'est moi, le Christ.

- Ah!

- Albert! Ne me laisse pas!

Ca roupille, là-dedans, dis donc.

Une sonnette... Y a une sonnette?

Cloche

Les voilà qui se réveillent!

- Enfin! Branle-bas de combat, là-dedans!

Branle-bas de combat, je te dis, là-dedans!

Comme en 14, investissons l'ouvrage.

Sonnette

Ben alors?! On se fout de nous?!

Ma parole, c'est le soufflet au Sultan!

Si j'avais un obusier de 37, je te ferais sauter ça vite fait!

- Arrête, ils envoient un plénipotentiaire.

- C'est pas trop tôt.

- C'est vous, M. Quentin? - Mission exceptionnelle!

- Monsieur Quentin, vous devriez avoir honte!

- Elle croit parler à ses gniards?

- Quartier-maître Quentin, du corps expéditionnaire d'Extrême-Orient!

On vient prendre livraison de la fillette de monsieur!

Livrez-la au papa!

- Le papa? C'est nouveau, ça!

- Pas tellement. - Vous disiez...

- Dépêchez-vous!

- Ah! L'Anglais est déjà dans la place!

- Tu vas voir comment je les traite. - Inutile, madame est française.

- Comme le colonel Lawrence était arabe! Perfidie légendaire!

Je les connais, tous vos trucs.

- Elle a dit: "A demain. " - Mais c'est Fachoda!

- Si on envisageait un repli? - Pourquoi pas une retraite?

C'est amener les couleurs un peu vite!

Estafette, faites savoir au chef de poste

qu'on est d'accord pour remettre l'affaire à demain matin, pas plus!

Si à 10h, la fillette n'est pas à mon PC avec armes et bagages,

vous entendrez parler des hussards de la mort!

- Bien, M. Quentin, on transmettra.

- T'as forcé un peu dans l'épouvante, mais t'as eu des moments romains.

- Toujours. Quelle belle nuit, hein?

- J'aimerais t'emmener en Andalousie, les nuits sont bleues.

- Mais en Chine aussi, quand tu descends vers le sud.

Tu sais pas ce qu'il faudrait?

Faudrait illuminer tout ça, peindre tout ça en rouge.

On ne peut tout de même pas y mettre le feu, quoique...

- Laisse-moi me rappeler...

La féerie lumineuse...

Le 14 juillet en boutique...

Où est-ce que j'ai entendu ça? Parce que je l'ai entendu et vu.

"Si vous avez besoin de quoi que ce soit... "

Un barbu... "Au Chic parisien"!

- Landru. - C'est ça.

Il a une caisse pleine de fusées, à faire sauter Versailles.

- Embrasse-moi, mec! Tiens, t'es mes vingt ans!

Nickelé! Champion du monde!

- S'ils sont comme votre beaujolais, on va nous entendre du Havre.

- Pour péter, ça pétera, j'en réponds comme de moi-même.

Ca date pourtant de trente ans, mais inaltérable.

Signé Ruggieri.

- On pourra jamais porter ça à deux, va falloir faire dix voyages.

- Was ist das? Il n'a jamais été question de jouer à ça sans moi,

ne serait-ce que pour des raisons de survie.

La pyrotechnie exige un savoir livresque,

et un tour de main insoupçonnable.

- Allez, quoi, allons-y. On n'oublie rien?

- Rien! Le programme est assuré.

vingt-trois marrons d'air, dix bombes étoilées multicolores,

les éventails à surprises, dix phlox rotatifs,

et un jardin suspendu.

- Alors là, messieurs, ça va être dantesque!

On va le repeindre, leur ciel!

Détonations

- Splendid!

- Mais c'est pas le 14 juillet! - C'est bien un feu d'artifice!

- Ca vient de par là.

- Albert fait le con sur la plage avec un feu d'artifice.

- Lucien! Où vas-tu? - Regarde ça!

- Il paraît qu'Albert est sur la plage!

Brouhaha, détonations

- V'là les Balubas qui arrivent!

- Il est cinglé?!

- Une verte, maintenant, Quentin!

Et une rouge!

- Et maintenant, une tricolore!

A vous de jouer.

- S'agit de faire sauter la ville, honneur à l'autochtone.

- L'autochtone n'en fera rien, tirez le premier!

- A vos chandelles romaines!

Présentez torche!

A mon commandement, feu!

- A nos morts!

- A nos morts! - A nos morts!

Ils imitent le clairon.

Brouhaha, sifflement des phlox

- Hong-Kong, La Cucaracha, Singapour et la petite Tonkinoise!

- La Puerta del Sol!

- Et la fête continue!

- Arrêtez cette plaisanterie, je vais vous coffrer!

- Les guignols!

- Je vous dis d'arrêter!

- La délation, messieurs, réclame un châtiment. A nous les explosifs!

- Joli temps pour les artilleurs!

- Aimable barbiflore, passez-moi les pétards!

- Dans la caisse. - Vous n'avez rien de mieux?

- La grenade offensive n'est pas courante en mercerie.

- On va faire avec.

- Et ça? - Attention!

Ca pète!

- Pour la dernière fois, je vous somme de vous arrêter!

- Faites évacuer les femmes et les enfants, je vais raser le littoral!

- Nous allons rayer la Normandie de la carte! Feu!

Brouhaha

Détonations, cris

- L'ennemi est en fuite, mais une retraite s'impose.

- Chacun pour soi. Moi, je vais me baigner.

- Et nous? - Descendons le Yang-tseu-kiang.

Ho.

Ho!

Il est temps de rentrer. - Rentrer où?

Dans les cas de reniement, on n'entend pas le coq chanter?

- On parlera de ça plus tard, j'ai un train à prendre.

- Vous allez toujours à Blangy?

- Eh oui, mon père a l'habitude que je sois là,

alors je serai là, pas brillant, mais là.

Et vous, vous rentrez à Paris?

- J'ai vu la mer, je peux pas aller plus loin.

- La France nous a toujours montré le chemin de la liberté.

"Liberté, liberté chérie", comme disait votre grand poète V. Hugo.

C'est au nom de cette liberté que sont tombés les victimes

de la prodigieuse bataille dont cette plage fut le théâtre tragique.

Tragique, mais glorieux.

Qu'il me soit permis de remercier plus particulièrement

monsieur le maire et les conseillers municipaux

pour le magnifique feu d'artifice, qui a donné à notre pieuse réunion

un éclat dont nous nous inspirerons désormais.

Du fond du coeur, je crie:

vive les Etats-Unis, vive l'Angleterre, vive la France!

- Papa! Que je suis contente!

C'est vrai que tu m'emmènes? - Bien sûr, que je t'emmène.

- Dis donc, tu piques.

- Moi, personne m'embrasse, mais je pique aussi. Je vais me raser.

Euh... Bon, ben...

Je prendrai le train de quinze heures, quoi.

- J'ai fait remonter ta valise, c'est idiot.

- Oui, oh...

- Au revoir, Mme Quentin. - Au revoir, ma petite Marie.

- Au revoir, madame. Merci pour tout.

- Je t'attends mardi au train de six heures?

- Bien sûr. - Oublie pas de changer à Lisieux.

- N'aie pas peur. - J'ai pas peur.

Je regrette qu'elle n'ait pas vu le feu d'artifice.

- Ils sont pas près d'en revoir un comme ça. Au revoir.

- Tu changes bientôt de train? - Ca va pas tarder.

- T'as pas le temps de raconter une autre histoire?

- Si tu veux, mais alors c'est la dernière.

Et puis elle est vraie.

En Chine, quand les grands froids arrivent,

dans toutes les rues des villes, on trouve des petits singes égarés.

On sait pas s'ils sont venus par curiosité ou par peur de l'hiver,

mais comme les gens croient que même les singes ont une âme,

ils font tout pour qu'on les ramène dans leur forêt,

pour qu'ils retrouvent leurs habitudes,

et on voit des trains pleins de petits singes qui remontent

vers la jungle.

Ah, on arrive.

Allez, au revoir, ma belle.

Non, vous dérangez pas.

Allez, au revoir. - Au revoir.

- Dis, papa, tu crois qu'il en a vu, des singes en hiver?

- Je pense qu'il en a vu au moins un.

- Lisieux! Les voyageurs pour Rouen, Azincourt, Blangy,

changent de train, correspondance sur le même quai.

Départ à seize heures dix-huit.

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